LE VRAI VISAGE DE
MOLIÈRE
Denis BOISSIER
« Une imprudente et légèrement ridicule idolâtrie a faussé, noyé, affadi les traits réels de la physionomie de Molière » Histoire de la littérature française, 1924, p. 516 écrit le régent des Lettres Gustave Lanson. C’est le moins que l’on puisse dire.
Il n’existe qu’une seule description faite par un contemporain de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière. Celle de Mlle Poisson, fille de l’acteur Du Croisy qui créa le rôle de Tartuffe. Comédienne de la troupe de Molière, Mlle Poisson joua dans Psyché (1671). Voici son portrait de Molière :
« Il n’était ni trop gras ni trop maigre. Il avait la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle ; il marchait gravement, avait l’air très sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu’il leur donnait lui rendaient la physionomie extrêmement comique. […] Une voix sourde, des inflexions dures, une volubilité de langue qui précipitait trop sa déclamation, le rendaient de ce côté fort inférieur aux acteurs de l’Hôtel de Bourgogne. Il se rendit justice et se renferma dans un genre où ses défauts étaient plus supportables. Il eut même bien des difficultés pour y réussir et ne se corrigea de cette volubilité, si contraire à la belle articulation, que par des efforts continuels qui lui causèrent un hoquet qu’il a conservé jusqu’à la mort et dont il savait tirer parti en certaines occasions. » « Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière, et sur les comédiens de son temps. » in Le Mercure de France, mai 1740, p. 840
Tous les farceurs, plus encore les Bouffons du Roi, étaient disgracieux. Il en va donc de même pour Jean-Baptiste Poquelin. L’éminent moliériste Gustave Larroumet écrit :
« Je regrette de détruire une illusion chez ceux qui ne voient la beauté intellectuelle que complétée par la beauté physique, mais, comparaison faite de ces divers documents, je suis obligé de dire que Molière était laid. […] D’abord, quoi qu’en dise Mlle Poisson – qui, en 1740, à près de soixante-quinze ans, traçait de mémoire le portrait d’un original vu par elle à sept ans, – Molière n’avait pas " la taille plus grande que petite ", mais justement le contraire : il était plus petit que grand. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder le tableau des « Farceurs », où sa stature, en tenant compte de la perspective, est sensiblement inférieure à celle des autres personnages. De même dans les estampes de Brissart et Sauvé, celles, notamment, du Médecin malgré lui, de L’Avare et de L’Impromptu de Versailles. Le cou est très court, la tête enfoncée dans les épaules ; et cette conformation, dont les ennemis de Molière, comme Montfleury et Chalussay, n’ont pas manqué de tirer parti, était assez frappante pour que le peintre n’ait pas cru pouvoir la dissimuler tout à fait dans les portraits, évidemment flatteurs, de la Comédie-Française et de Chantilly. Le buste est massif et trapu, les jambes longues et grêles. Sur ce corps sans harmonie une grosse tête, avec un visage rond, des pommettes saillantes, des yeux petits et très écartés l’un de l’autre, un nez large à la racine et des narines dilatées, une grande bouche et des lèvres épaisses, un menton fortement accusé, le teint brun, la moustache et les cheveux presque noirs. On comprend qu’un homme ainsi bâti n’ait jamais pu s’imposer au public dans les amoureux tragiques ; mais mieux fait et avec des traits plus fins, aurait-il pu réussir complètement dans la comédie et dans la farce ? » La Comédie de Molière, l’auteur et le milieu, 1903, p. 308
Pour le physiologue René Thuillier qui étudia les divers portraits de Molière :
« Il a les lèvres sensuelles, des narines voluptueuses, de grands yeux avec des sourcils épais et rapprochés (on prétend que c’est là signe de jalousie). […] Nous savons aussi d’autre part que sa taille était plutôt petite, le buste massif et trapu, les jambes proportionnellement longues et grêles. Gustave Larroumet ajoute que le cou était très court et la tête enfoncée dans les épaules. "Cette conformation, dont les ennemis de Molière n’ont pas manqué de tirer parti, était assez frappante pour qu’on n’ait pas cru pouvoir la dissimuler dans les portraits flatteurs de la Comédie-Française et de Chantilly." Molière avait la moustache et le cheveu presque noirs, le teint brun, le menton en prognathisme inférieur assez accusé.» La vie maladive de Molière, 1932, p. 47
Que nous apprennent ces trois descriptions écrites respectivement en 1740, 1903 et 1932 ? Que Jean-Baptiste Poquelin avait des cheveux bruns, le visage lourd, les lèvres épaisses, le nez écrasé, le cou épais, le buste large et les jambes grêles. Il n’était pas bel homme, au contraire, ce qui lui permit de réussir dans les farces et d’être, historiquement, le dernier des Bouffons du Roi d’audience nationale.
D’autres témoignages nous le présentent comme un libertin aimant manger et boire, membre d’un club de libertins homosexuels « Les Neuf Epulons », à tel point qu’il devint malade de l’estomac et fut condamné, en fin de vie, à boire uniquement du lait.
Molière était réputé parler peu en société et offrir le plus souvent un visage mélancolique et grave, maussade pour tout dire. Le seul portrait qui réunit tous ces signes distinctifs est celui dessiné par son ami Roland Lefèbvre. Molière a alors environ trente-cinq ans :

Un autre portrait réunit certains des traits cités. Mais autant le premier montre Jean-Baptiste Poquelin "côté jardin", autant celui-là le présente "côté cour" (de Louis XIV) :

Nous sommes loin des portraits de Mignard exécutés dans le style pompeux et excessivement flatteurs qu’affectionnait le jeune Louis XIV.
Ecoutons l’avis de quatre grands spécialistes de l’iconographie moliéresque :
- Paul Lacroix, considérant La Mort de Pompée de Mignard, tableau que la Comédie-Française acheta en 1869, constate : « Ce portrait et tous ceux qui ont reproduit la physionomie factice du comédien, dans un de ses rôles, soit tragiques, soit comiques, n’offrent pas le véritable portrait de Molière. […] Quant au buste de Molière, par Houdon, c’est également Molière, Molière non pas tel qu’il était, mais tel qu’on se figure qu’il devait être. » Paul Lacroix, Iconographie moliéresque, 1876, p. XXVIII
- Le collectionneur Henri-Augustin Soleirol déclare que la plupart des portraits de Molière, soit en sculpture, soit en peinture, soit en gravure, soit en lithographie « sont des compositions faites d’après le tableau du Musée ou d’après celui de Coypel ; d’où il résulte très probablement que la figure la plus connue, la plus accréditée pour être celle de Molière, est une figure de convention, enfin la figure d’un autre homme. » Molière et sa troupe, 1852
- le spécialiste Marie-Joseph Mahérault écrit : « Je me méfie, et je crois avoir raison, de tous ces portraits qu’on nous donne pour des Molière et qui ne nous offrent peut-être, comme celui qu’a gravé Beauvarlet, que des personnages inconnus. Quelle garantie nous représentent-ils ? Aucune. […] Ne mettrons-nous pas un terme à cette rage d’inventer des portraits de Molière ? » Cité dans Paul Lacroix, Iconographie moliéresque, 1876, p. XIX
De son côté, l’administrateur général de la Comédie-Française Emile Perrin affirme, à propos des récents portraits de Molière qui venaient d’être présentés au public, « combien peu présentent le caractère de l’authenticité, combien ne sont que des imitations, des interprétations plus ou moins fidèles, entées les unes sur les autres, et s’éloignant ainsi de plus en plus de la vérité ! » Cité dans Le Moliériste, 1883, n° 56, p. 228. La conférence d’Emile Perrin a été publiée en 1883 dans le Journal officiel, la Revue politique et littéraire et Le XIXe siècle
L’historien de la peinture Henri Lavoix, par d’autres méthodes d’analyse, arrive à des conclusions analogues.
Beaucoup seront désappointés de découvrir le vrai visage de Molière. C’est le visage d’un homme, non celui d’un dieu littéraire.
Un homme qui, par passion du théâtre et pour gagner sa vie, débuta et termina sa carrière de la même façon : comme farceur.