L'Affaire Corneille-Molière, le site officiel

 Le site officiel

A lire en priorité :
Position de thèse des continuateurs de Pierre Louÿs (les cornéliens)Droit d'inventaire de Molière
L'Affaire Corneille-Molière dossier pédagogique
Boileau, d’Aubignac et La Fontaine dévoilent la collaboration Corneille-Molière
Molière a les vingt-six caractéristiques du Bouffon du Roi
L’attribution à Corneille des principales pièces de Molière, quelle valeur scientifique ?
125 anomalies de "Molière grand auteur" expliquées par la thèse cornélienne
Droit de réponse aux réponses de M. Georges Forestier
L'origine et la signification du nom"Moliere"
Les arguties que nous opposent M. Georges Forestier et les "dévots de Molière"
Le vrai visage de Molière Molière est-il l'auteur des pièces parues sous son nom ?

Dossiers :
Dossier d’un prof de lettres sur Corneille-MolièreARTICLES DE FOND
Corneille-Molière et l'UniversitéTextes fondateurs de Pierre Louÿs
Extraits de livres et d'articles publiés sur l'Affaire
Le CNRS et l'Affaire Corneille-Molière
Dossier pour la presse
de l'Affaire Corneille-Molière

Entretiens :
Entretiens avec Denis Boissier
Franck Ferrand s’entretient avec Denis Boissier sur Molière
Cinq dialogues avec Denis Boissier

Magazine :
Les éditoriaux mensuels
Actualité
Nos invités
L'Affaire Corneille-Molière et la presse
Humeurs
Courrier des Lecteurs et réponses
Liens sur l'Affaire

Recherche dans le site :

 

L'affaire Corneille-Molière et l'Université

"Moliérer-Molière" par le moliériste Hyacinthe Gorgomar

"Denis Boissier, sur la piste d'un nouveau Corneille..." par Hélène Maurel-Indart, professeur à l'Université de Tours

“Le comédien prête-nom d’un grand écrivain” par Dominique Labbé, chercheur à l’institut d’études politiques de Grenoble.

"Molière, un acte de foi" par Gérard Moret, docteur en histoire

A l’inverse des moliéristes qui ferment les portes à quiconque doute de leur « dieu », les cornéliens encouragent toutes les bonnes volontés car, ainsi que l’écrivait Jean Jaurès, « le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

Aussi cette rubrique est-elle ouverte aux universitaires qui veulent aller au-delà des consensus frileux.

Tout au long de chaque contribution, l’auteur de l’article concerné apportera, si besoin est, les réponses ou les remarques qu’il jugera nécessaires.

 ***

« Moliérer-Molière », contribution du moliériste Hyacinthe Gorgomar (avec les réponses et les remarques ponctuelles de M. Denis Boissier).

 (Nous recommandons à nos lecteurs d’ouvrir une seconde fenêtre afin d’avoir sous les yeux l’article de Denis Boissier dans sa dernière version : « L’origine et la signification du nom Moliere », Page d’accueil, rubrique A LIRE EN PRIORITE).

 Novembre 2009

            Monsieur,

Ayant lu avec plaisir le long article que M. Boissier consacre sur votre site à « l’origine et à la signification du nom Molière », il m’est venu quelques réflexions dont j’ai la vanité de penser qu’elles pourraient intéresser vos lecteurs et contribuer à faire avancer le débat. Je vous les livre donc, telles que je les ai mises en forme, après quelques nécessaires vérifications.

 1. LE SÉJOUR À ROUEN EN 1643, CORNEILLE, SON NOTAIRE ET LE MENTEUR.  

« La carrière de Jean-Baptiste Poquelin, écrivez-vous, commence réellement en 1644, après son long séjour à Rouen auprès de Pierre Corneille, lorsqu’il signe pour la première fois de son nom de guerre : "Moliere". » Vous revenez sur ce séjour quelques paragraphes plus loin : « L’acte qui officialise "Moliere"  date du 28 juin 1644, quand la troupe engage le danseur Daniel Mallet. Poquelin paraphe le premier et prend la tête de la troupe. Or, qu’est-il arrivé d’important dans la vie du comédien, peu avant l’engagement de Mallet, pour que tous ses compagnons acceptent sa nouvelle autorité ? Le seul événement d’envergure est le séjour à Rouen durant le printemps et l’été 1643, séjour au cours duquel la troupe fréquente Pierre Corneille. Comme les comédiens jouent certaines de leurs œuvres, les frères Corneille ont nécessairement assisté aux répétitions et passé un long temps avec eux. »

1.1. Le séjour de l’Illustre théâtre à Rouen en 1643 n’eut pas la durée que vous dites (dans Tout savoir sur l’affaire, vous parlez de six mois) et fut en tout cas beaucoup moins long que celui de 1658. Il ne se situe pas « durant le printemps et l’été 1643 », mais durant l’automne, autour de la seule date vraiment certaine, le 3 novembre, dans une fourchette comprise entre le 18 septembre (marché passé à Paris par les comédiens avec le charpentier et le menuisier chargés des travaux d’aménagement du jeu de paume des Mestayers) et le 6 décembre (marché passé par les mêmes à Paris pour une fourniture de bois).

Denis Boissier : Pas plus qu’une carte n’est le territoire qu’elle décrit, les documents ne sont pas toute l’Histoire. Votre formation vous contraint à ne concevoir l’Histoire qu’au moyen de documents et puisqu’il n’y a pas de documents qui prouvent que la troupe de Madeleine Béjart a pu arriver à Rouen avant le 18 septembre vous en concluez qu’elle ne s’y est pas installée avant cette date. A ce compte, Corneille n’est pas écrit Le Cid avant la saison 1636-1637 car nous n’avons aucun document qui prouve qu’il a écrit sa pièce avant qu’elle soit jouée, ni même qu’il a rencontré Marie Lempérière avant de l’épouser. On voit les abus que cette méthode autorise. Bien que rien n’empêchât la troupe d’arriver à Rouen dès le milieu ou la fin de l’été, je corrigerai comme vous le souhaitez mon article, d’autant plus facilement que c’est bien « Automne 1643 » que j’ai indiqué en titre du chapitre 15 de mon ouvrage Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille.   

1.2. La troupe venait jouer — la plupart des historiens en conviennent aujourd’hui, encore qu’aucun document ne le spécifie — à l’occasion de la foire de Saint-Romain, laquelle commençait le 23 octobre et ne se prolongeait pas au-delà de la Saint-Martin. On peut donc supposer, avec quelque vraisemblance, qu’ils sont arrivés vers le 20 octobre et sont repartis au plus tard au début de la seconde quinzaine de novembre, soit un séjour de trois bonnes semaines, ce qui est beaucoup si l’on songe aux frais de location, d’hébergement et de nourriture. On ne comprendrait pas qu’ils se soient attardés davantage, alors que les travaux qu’ils avaient commandés étaient en panne et qu’il avait fallu, le 3 novembre, nommer un procureur pour les faire avancer.

Denis Boissier : Si la troupe n’est sans doute pas restée à Rouen après novembre, elle a pu arriver dans cette ville bien avant la fête de la Saint-Romain, d’abord pour se faire "sa place" parmi les troupes concurrentes, ensuite pour rencontrer Corneille avant que les représentations et les "affaires" ne l’accaparent trop. La fin de l’été est une bonne période pour préparer la stratégie de la nouvelle saison théâtrale et l’avenir d’une troupe. C’est d’ailleurs exactement ce que Molière et ses compagnons feront lors de leur séjour à Rouen en 1658.

1.3. Sur l’acte du 28 juin 1644, Poquelin ne signe pas "Moliere", mais « De Moliere », ce qui est très différent : la particule renvoie en effet à un fief (imaginaire), comme La Borderie (Joseph Béjart), Villabé (Germain Clérin), Croisac (Nicolas Bonenfant), des Fontaines (Nicolas Mary) ou Saint-Marcel (Madeleine Malingre), et non à un qualificatif, comme Léguisé (Louis Béjart). Autre particularité : ce document est le seul qui nous soit parvenu sur lequel Molière signe de cette manière.

Denis Boissier : Oui, l’on sait par son ami Dassoucy que Jean-Baptiste Poquelin était un « fat en toute manière ».  Etre Moliere, ne lui a pas suffi… il a ajouté un « de » ; ce que ne fit jamais Corneille, qui, pourtant, avait droit à la particule, étant « escuyer du Roy ».

1.4. Si « Jean Baptiste Poquelin dict Molliere » est bien le premier dans l’énumération des comédiens, il n’est pas le premier à parapher ; il a été précédé par Germain Clérin ; d’autre part, les mots « De Molière » ne sont suivis d’aucun paraphe. Tout cela se vérifie aisément sur le cliché n° 6 de L’Inventaire raisonné des autographes de Molière de Suzanne Dulait.

Denis Boissier : Vous avez raison, mais ce qui est important, c’est qu’il soit le premier dans l’énumération des comédiens. Or, biographiquement rien ne légitime cette mise en tête, sinon le fait qu’il ait pu être légitimé par Corneille.

1.5. Rien ne permet d’affirmer que Molière prend alors « la tête de la troupe » et qu’il exerce sur elle une quelconque « autorité ». D’ailleurs, vous continuerez d’évoquer, dans les années qui suivent et jusqu’en 1658, la « troupe de Madeleine Béjart ». Dans votre Affaire Corneille-Molière ou Molière prête-nom de Corneille et bouffon du roi, après avoir traité du séjour à Rouen, vous écrivez, p. 119 : « La troupe repart vers la capitale, confiante dans l’avenir. Surtout Molière […] Désormais il signera en premier les contrats de la troupe. » Ceci est inexact : sur les clichés 8, 11, 12, 13, 15, 16 de l’Inventaire sus-mentionné, sa signature (toujours Pocquelin, jamais Moliere) ne figure qu’en deuxième, troisième, voire quatrième position.

Denis Boissier : Molière ne signe pas en premier mais il prend une place toujours plus grande dans la troupe, notamment en tant que « thresorier ». Je vais corriger ma formulation.

1.6. « Comme les comédiens jouent certaines de leurs œuvres, les frères Corneille ont nécessairement assisté aux répétitions, etc. » On ignore, vous le savez, ce que les comédiens ont joué à Rouen ; de plus, en novembre 1643, Thomas, qui vient d’avoir 18 ans, n’a encore produit aucune œuvre dramatique. Sa première pièce, Les Engagements du hasard, sera créée quatre ans plus tard sur la scène de l’Hôtel de Bourgogne.

Denis Boissier : En effet, j’ai fait un amalgame avec le second long séjour rouennais de la troupe en 1658. Mea culpa.

1.7. Vous précisez, « pour preuve de leur bonne entente », que « Pierre Corneille va aider les comédiens qui veulent aménager le jeu de Paume des Mestayers, à Paris. Ils sont prêts à signer un acte de procuration donnant tout pouvoir à un mandataire, mais n’ont pas de répondant. "On n’est pas allé loin pour trouver Pierre Corneille, qui mène toute la troupe chez Maître Cavé, son propre notaire, habitant rue de l’Estrade, près du port. Et le solennel tabellion, rassuré et convaincu par son client, avocat du Roi en la Table de marbre, reçoit les signatures des onze comédiens […]", écrit le corneilliste Armand Le Corbeiller (Pierre Corneille intime, 1936, p. 136. Source : Edouard Gosselin, «Acte authentique constatant la présence de Molière à Rouen », Revue de la Normandie, 30 avril 1870). »

1.7.1. Le nom de Me Cavé ne se lit sur aucun document imprimé concernant Pierre Corneille (je n’ai pas consulté les manuscrits des archives départementales de Seine-Maritime…). Dans l’article cité, Edouard Gosselin ne mentionne pas d’adresse ; la première ligne de l’acte du 3 novembre tel qu’il le transcrit indique seulement que celui-ci a été passé « devant Me Cavé, notaire royal à Rouen », sans autre précision. On peut penser que si lui ou Le Corbeiller avait trouvé l’adresse de l’étude, il aurait également trouvé le prénom du notaire (commençant par un J. selon Mesdames Jurgens et Maxfield-Miller) et n’aurait pas manqué d’en faire état.

Denis Boissier : En l’absence de document, il est envisageable que Corneille ait conseillé à Madeleine Béjart son propre avocat comme plus à même de régler cette sorte de contrat. Après tout, la troupe a choisi de loger au jeu de Paume Saint-Eustache, c’est-à-dire à quelques pas de chez Pierre Corneille ; ils ont un grand ami commun : Dassoucy ; de plus Madeleine connaît bien Rotrou, le seul dramaturge contemporain que Corneille estime ; et n’oublions pas que l’Illustre théâtre sera la seule compagnie de province autorisée par Corneille à jouer Andromède… Tout cela, entre autres éléments, constituent un faisceau d’indices convergents définissant des rapports plus que professionnels entre Corneille et l’Illustre Théâtre.

1.7.2. Le reste est de l’invention d’Armand Le Corbeiller, qui a commis là une de ces biographies romancées dont raffole le "grand public", plus demandeur, aujourd’hui comme hier, de couleur locale que de rigueur historique. Le même auteur n’hésite pas à affirmer, quelques lignes plus bas : « Molière, qui, à vingt-et-un ans, vient d’écrire Amphytrion (sic), est digne de Corneille, qui, à dix-neuf, a composé Mélite. »

Denis Boissier : Qui jamais trouvera grâce à vos yeux, tant il est vrai que chacun est imparfait … 

1.7.3. Il est fâcheux que l’enchaînement, dans votre texte, des deux références bibliographiques donne à penser que la « source » Gosselin « autorise » les inventions de Le Corbeiller.

Denis Boissier : L’hypothèse de Le Corbeiller a été cautionnée par Auguste Dorchain et Georges Dubosc. Certes, le document exhumé par Gosselin n’impose pas l’interprétation de Le Corbeiller, mais il la rend probable, car, répétons-le, il est naturel que le notaire choisi par la troupe soit celui de Corneille puisqu’elle a foi en Corneille et qu’elle espère beaucoup de lui. D’autre part, pourquoi refuser à Corneille la possibilité d’être urbain envers des comédiens qui l’idolâtrent ?

1.8. « Il est probable que la troupe a interprété ce nouveau succès », écrivez-vous à propos du Menteur, vous fondant sur la certitude que la pièce a été créée « en 1642, avant Pâques ».

Denis Boissier : Non, pas une «  certitude », mais une forte probabilité.

1.8.1. Vous ne citez pas moins de cinq « garants » à l’appui de cette datation, sans doute parce que vous savez que plusieurs autorités en la matière, dont Emile Picot (Bibliographie cornélienne, Paris, 1876, p. 42), Georges Couton (Œ.C., La Pléiade, II, p. 1216), Alain Niderst (édition du tricentenaire) et René Pintard (« Autour de Cinna et de Polyeucte. Nouveaux problèmes de chronologie et de critique cornéliennes », dans Revue d’histoire littéraire de la France, 1964, p. 377-413), la rejettent et soutiennent avec de bons arguments que la pièce a été créée au cours de l’hiver 1643-1644. Il serait du reste étonnant que Corneille ait attendu deux ans pour prendre un privilège : celui du Menteur ne sera accordé que le 22 janvier 1644, en même temps que celui de la Mort de Pompée, et la pièce sera achevée d’imprimer le 31 octobre suivant.

1.8.2. Parmi les tenants de « 1642, avant Pâques », vous citez « le grand corneilliste Charles Marty-Laveaux », et il est vrai que c’est ce qui se lit dans son introduction au Menteur (t. IV, p. 122) ; mais il revient sur le sujet dans le tome X, p. 424-425, à propos d’une lettre latine du conseiller Claude Sarrau, lequel écrivait à Corneille, le 12 décembre 1642 : « Ce que je désire principalement, c’est de savoir […] si à vos trois excellentes et divines pièces, vous projetez d’en ajouter une quatrième. […] J’ai entendu dire vaguement que vous travailliez à un certain poème sacré. Ecrivez-moi, je vous prie, s’il est bien avancé ou même achevé ». Marty-Laveaux fait alors ce commentaire, qui mérite d’être cité longuement : « Ces "trois divines pièces", qui hésiterait à les reconnaître ? c’est Le Cid, Horace et Cinna ; et ce "poème chrétien", […] n’est-ce pas évidemment Polyeucte ? Dans ce cas, la première représentation de cette pièce, placée par tous les historiens du théâtre à la fin de 1640, ne serait que du commencement de 1643 […] Mais ce n’est là qu’une des nombreuses rectifications que la lettre de Sarrau nous amène à faire ; elle nous force à changer également la date de 1641, adoptée pour Pompée, ainsi que celle de 1642, assignée au Menteur. Corneille, si avare de renseignements sur ses ouvrages, nous apprend toutefois que ces pièces si différentes sont "parties toutes deux de la même main, dans le même hiver". Mais quel est cet hiver dont il parle ? Est-ce la fin de celui de 1642-1643, dont le commencement, nous venons de le voir, a été occupé par les derniers soins à donner à Polyeucte ? Est-ce, et à certains égards cela semblerait plus probable, celui de 1643-1644 ? Dans ce cas, la publication aurait suivi la représentation d’assez près, car le privilège obtenu pour les deux pièces, le 22 janvier 1644, a été mis à profit, quant à Pompée, le 16 février, et pour le Menteur, le dernier octobre, ainsi que le constatent les "Achevé d’imprimer". Mais si c’est à cette dernière opinion qu’on s’arrête, il faut changer nécessairement la date de 1643, généralement adoptée pour la Suite du Menteur, et peut-être celle de 1644, qu’on donne à Rodogune, sera-t-elle à son tour prématurée. Comment ces réflexions n’ont-elles pas été faites plus tôt […] ? Je m’en étonne, et je regrette pour ma part de les présenter si tardivement ; mais c’est un exemple de plus du soin avec lequel il faut examiner les documents, même les plus connus, pour en extraire tout ce qu’ils peuvent donner. »

1.8.3. Autre tenant, selon vous, de « 1642, avant Pâques » : André Stegmann. Certes, dans sa notice introductive au Menteur (Paris, Le Seuil, l’Intégrale, 1963, p. 336), il écrivait : « Corneille nous apprend qu’il écrivit le Menteur "le même hiver" qu’il composa Pompée. Comme une lettre de Guez de Balzac du 10 février 1643 déclare : "Vous serez Aristophane quand vous le voudrez", il est vraisemblable de penser que les deux pièces furent jouées ensemble au Marais l’hiver suivant. » Mais cinq ans plus tard, il se ravise et, dans le tableau de la page 93 de L’Héroïsme cornélien, revient à la date que vous dites ; je constate toutefois qu’il ne justifie pas vraiment ce choix dans les pages qui précèdent (84-85 en particulier) et qu’il semble plutôt opter pour une date postérieure à décembre 1642 (haut de la page 90).

1.8.4. Pour ce qui est de Mme Deierkauf-Holsboer, je lis dans Le Théâtre du Marais, Paris, Nizet, 1954, t. I, p. 86, que « La Mort de Pompée a été représentée en sa nouveauté à la fin de l’année 1642 ou au commencement de 1643, et Le Menteur dans cette même année ».

1.8.5. Une rapide enquête fait apparaître que depuis un siècle et demi, la majorité des historiens suivent les conclusions de Marty-Laveaux. C’est le cas de Petit de Julleville (1887), d’Emile Roy (1891), de Gustave Lanson (1896), de Constant This (1909), [j’abrège], de Daniel Mornet (1947), de Louis Herland (1954), de Marc Fumaroli (1990), d’André Le Gall (1997), de Jean Serroy (2000), de Jean Rohou (2001), d’Alan Howe (2006), auxquels s’ajoutent ceux que j’ai cités plus haut. Ceux qui ne partagent pas ces conclusions adoptent la date de l’hiver 1642-1643 ; c’est le cas, entre autres, de Jules Taschereau (éd. de 1869), de Lancaster (1932) et d’Antoine Adam (1957).

Denis Boissier : Il n’est pas indispensable que Molière joue Le Menteur devant Corneille pour qu’il puisse être avec lui en relations professionnelles et amicales, mais j’ai appliqué la première règle de tout historien : entre plusieurs opinions, toujours préférer la plus ancienne et la plus proche du problème envisagé. Or, le plus ancien témoignage, celui des frères Parfaict, indique que le Menteur fut joué « en 1642, avant Pâques ». 

1.8.6. Une chose, quoi qu’il en soit, est certaine : en novembre 1643, Le Menteur, n’ayant pas encore été imprimé, n’était pas dans le domaine public ; seuls les comédiens du Marais, dont on sait qu’ils le créèrent, auraient donc eu l’autorisation de le représenter.

Denis Boissier : Précisément, c’est en octobre 1643 que Corneille a demandé à Mazarin l’autorisation d’être seul juge pour agréer les comédiens qui interprèteront ses dernières œuvres – ce qui lui fut refusé. De plus, rien n’empêchait l’Illustre Théâtre de "régaler" en privé la famille Corneille et ses proches. Résumer un séjour de plusieurs semaines par trois ou quatre documents n’est pas, à mon sens, la meilleure façon de procéder lorsqu’on veut rendre compte d’une situation aussi complexe que les manigances et les espoirs d’une troupe qui veut se concilier les bonnes grâces d’un génie qui, de son côté, a toujours eu le souci obsédant d’être joué par le plus de troupes possibles.

1.8.7. Concernant la confidence de Molière à Boileau que vous citez ensuite, je vous renvoie à ce développement de Louis Moland (Molière, sa vie et ses ouvrages, Paris, 1887, p. 23) que vous connaissez puisque vous en citez quelques lignes : « Le Menteur avait paru l’année précédente [1642] ; ce seul fait a mis aux champs l’imagination des érudits trop prompts aux conjectures. M. Ed. Fournier, dans son Corneille à la butte Saint-Roch, fait jouer le rôle de Dorante par Molière à Rouen ; et d’autres après lui ont été plus affirmatifs encore sur ce point. Des critiques plus anciens avaient déjà insisté sur l’impression que le Menteur dut produire sur le jeune Molière. "Il est impossible, dit Voltaire, que Molière ait vu cette pièce sans voir tout d’un coup la prodigieuse supériorité que ce genre a sur tous les autres et sans s’y livrer entièrement." M. François de Neufchâteau, dans L’Esprit du grand Corneille, a arrangé et développé la réflexion de Voltaire en une anecdote qu’il prétend avoir tirée du Bolœana, mais qui ne se trouve dans aucun des deux ouvrages que l’on connaît sous ce titre : "Oui, mon cher Despréaux, disait Molière à Boileau, je dois beaucoup au Menteur. Lorsqu’il parut… j’avais bien envie d’écrire, mais j’étais incertain de ce que j’écrirais ; mes idées étaient confuses ; cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me fit voir comment causaient les honnêtes gens ; la grâce et l’esprit de Dorante m’apprirent qu’il fallait toujours choisir un héros de bon ton ; le sang-froid avec lequel il débite ses faussetés me montra comment il fallait établir un caractère ; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu’il s’est donné m’éclaira sur la bonne plaisanterie ; et celle où il est obligé de se battre par suite de ses mensonges me prouva que toutes les comédies ont besoin d’un but moral. Enfin, sans Le Menteur j’aurais sans doute fait quelques pièces d’intrigue, L’Etourdi, Le Dépit amoureux, mais peut-être n’aurais-je pas fait Le Misanthrope. — Embrassez-moi, dit Despréaux : voilà un aveu qui vaut la meilleure comédie." Cette anecdote a le caractère d’une pure invention. Ne dirait-on pas, en la lisant, que Molière s’est mis à écrire ses grandes comédies au lendemain de la représentation du Menteur ? »

Denis Boissier : Une anecdote n’a pas à être vraie pour rendre compte, à sa façon, de la vérité. Et que les modernes moliéristes fassent chœur pour écarter le plus possible Molière de Corneille, et minimiser son influence, est l’évidence même. Entre nous, quelle importance si plus de la moitié des spécialistes, sur cent cinquante ans, ne croient pas ou veulent pas croire que Le Menteur ait été joué par Molière à Rouen en 1643 ? L’important est que Corneille, lui, a toujours joué dans la vie, plus encore dans la carrière de Molière, un rôle décisif.

1.9. Reste une question, qui, à ma connaissance, n’a jamais été posée : Corneille était-il à Rouen pendant le séjour de l’Illustre théâtre ? Une lecture attentive de la chronologie permet d’en douter.

Denis Boissier : Votre « lecture » vous permet de douter que Corneille ait pu fréquenter la troupe en 1643 ; la mienne m’apprend que non seulement c’est possible (puisque certains documents montrent que Corneille est bel et bien à Rouen à cette époque), mais probable : pourquoi voulez-vous qu’il n’accueille pas une troupe qui l’admire plus que tout et dont il connaît depuis longtemps la directrice, Madeleine Béjart. Inutile de vous rappeler que l’un et l’autre fréquentaient l’hôtel de Guise et étaient des "obligés" du duc mécène.

1.9.1. Il est plus que probable qu’au cours de la période allant de l’automne 1642 au printemps 1644, période particulièrement animée qui voit la mort de Richelieu et celle de Louis XIII, le début de la régence d’Anne d’Autriche et l’arrivée de Mazarin aux affaires, Corneille a séjourné alternativement à Rouen et à Paris. Voyez ce que lui écrit Guez de Balzac, le 10 février 1643 : « Quelle apparence de disputer de civilité avec vous, qui êtes à Rouen quand vous n’êtes pas à Paris, c’est-à-dire qui changez une cour pour une autre cour et ne sortez jamais du grand monde ? » A des dates qu’il est difficile de préciser, il a assisté à la création (et peut-être aux répétitions) de trois de ses pièces au moins — Polyeucte, La Mort de Pompée et Le Menteur —, il a fait des lectures chez Madame de Rambouillet et chez le chancelier Séguier (cf. la lettre de Chapelain du 16 août 1643 signalée par l’abbé Goujet dans sa Bibliothèque française, XVIII, p. 163), il a déposé auprès de la chancellerie sa demande de privilège extraordinaire, etc.

1.9.2. Il est certain qu’il était à Rouen, le 7 septembre 1643, pour le baptême de son fils Pierre, et qu’il siégeait le surlendemain à l’audience de l’Amirauté de France (Revue de la Normandie, 1865, p. 423).

Denis Boissier : S’il est « certain » que Corneille était à Rouen les 7 et 8 septembre 1643, il est tout aussi « certain » qu’il y fut nombre d’autres jours entre août et novembre 1643.

1.9.3. Il est également certain que sa femme et lui seront à Paris en janvier 1644 : le 9, Marie Lempérière est marraine de Gédéon de Soulas, fils du comédien Floridor, et le 22, Corneille obtient, pour l’impression de La Mort de Pompée et du Menteur, un privilège dont il a dû déposer la demande à la Chancellerie quelques jours plus tôt.

1.9.4. Un petit fait donne à penser qu’il était déjà à Paris dans les semaines précédentes : le 21 décembre, Balzac a adressé à Chapelain une lettre dans laquelle il le chargeait de remercier « M. Corneille pour son exquis et riche présent [ndhg : sans doute l’édition grand format de Polyeucte] ». [Le 30 janvier 1645, le même Balzac écrira au même Chapelain : « J’ai reçu Le Menteur, qui m’a plu extrêmement, et je vous prie, si M. Corneille vous va voir, de le bien remercier de ce plaisir extrême qu’il m’a donné. »] Pourquoi Balzac, qui connaissait bien l’auteur du Cid et lui avait adressé plusieurs lettres à Rouen, est-il passé cette fois-ci par Chapelain pour le remercier de son envoi, sinon parce qu’il savait que Corneille séjournait depuis et pour quelque temps encore à Paris ?

Denis Boissier : Oui, Corneille est souvent à Paris pendant l’hiver 1644. Mais c’est durant la fin de la fin de l’été et l’automne qu’il a rencontré et fréquenté la troupe de l’Illustre Théâtre.

1.9.5. Le 20 octobre 1643, Polyeucte est achevé d’imprimer chez Laurent Maurry à Rouen ; le texte de la pièce en tout cas, car pour la page de titre et les pièces liminaires, dont l’épître « à la reine régente », elles sont imprimées à Paris, sans doute dans l’atelier de Denis Houssaye, qui travaille pour Augustin Courbé ; en témoigne le fleuron de la page de titre, identique à celui de La Mort de Pompée et différent de ceux utilisés par Maurry. Cette pièce étant la première que Corneille dédie à un membre de la famille royale, on peut raisonnablement penser qu’il a tenu à en remettre lui-même un exemplaire à Anne d’Autriche dans les derniers jours du mois.

Denis Boissier : Certainement. Et puisque Molière et Madeleine Béjart sont des Parisiens, ils ont même pu avoir, eux aussi, des raisons d’accompagner Corneille à Paris. Voyager avec des amis est tellement plus agréable.

1.9.6. Le 16 février 1644, est achevée d’imprimer (à Paris et non à Rouen) l’édition in-4° de La Mort de Pompée, avec une épître « A Monseigneur l’éminentissime cardinal Mazarin » suivie d’un long « Remerciement » en vers « A son Eminence », lui-même suivi d’un « Avis au lecteur ». Dans l’édition in-12°, achevée d’imprimer quelques jours plus tard dans l’atelier de Denis Houssaye, le Remerciement est suivi de sa traduction latine signée A.R. (Abraham Ravaud), et l’avis au lecteur s’ouvre sur un paragraphe supplémentaire, dans lequel Corneille expose les circonstances de cette traduction, et qui commence par ces mots : « Ayant dédié ce poème à Monsieur le cardinal Mazarin, j’ai cru à propos de joindre à l’épître le remerciement que je présentai il y a trois mois [ndhg : je souligne] à Son Eminence pour une libéralité dont elle me surprit. Cette pièce, quoique faite à la hâte, a eu le bonheur de plaire assez à un homme savant pour ne dédaigner pas de perdre une heure à donner une meilleure forme à mes pensées, etc. » Trois mois, cela fait remonter la présentation du poème dans la seconde quinzaine de novembre. Ici encore, on peut penser que l’auteur a « présenté » son remerciement en personne et non par courrier.

1.9.7. La proximité de ces dates — fin octobre, seconde quinzaine de novembre — suggère que la dédicace à la reine et la libéralité de son ministre ne sont pas sans rapport. La succession des faits pourrait être la suivante : au début de l’automne 1643, Corneille, qui souhaite dédier Polyeucte à Anne d’Autriche, lui en demande l’autorisation, peut-être par courrier, peut-être de vive voix, dans le temps même où il fait imprimer la pièce par Laurent Maurry ; après le 21 octobre (si l’on admet qu’il a relu les épreuves lui-même et sur place), il se rend à Paris pour achever le travail d’édition avec Houssaye, Courbé et Sommaville, et remettre un exemplaire à la dédicataire ; Mazarin lui fait alors savoir (le même jour, peut-être, où le poète est reçu par la reine) qu’il a décidé de lui verser une pension annuelle de cent pistoles (un tiers de moins que ce que lui versait Richelieu) ; Corneille, « surpris » (= pris au dépourvu) par cette « libéralité » qui ne lui « a pas coûté seulement un souhait », compose « à la hâte » (mais en quelques jours tout de même) les quatre-vingts alexandrins de son remerciement ; il les porte à Courbé, qui les imprime (4 feuillets au format in-4°) et les fait paraître avec Sommaville (quelques jours encore après la remise du manuscrit), puis il les « présente » à Mazarin, après lui avoir demandé une audience.

1.9.8. Tout cela, qui peut être affiné, me conduit à formuler comme plausible l’hypothèse que Corneille était absent de Rouen pendant la majeure partie du séjour que l’Illustre Théâtre y a fait, et qu’il a passé à Paris les dernières semaines de l’automne 1643 et les deux premiers mois de l’hiver 1643-1644.

Denis Boissier : Votre hypothèse que « Corneille était absent de Rouen pendant la majeure partie du séjour que l’Illustre Théâtre y a fait », vous arrange – et moi, elle ne me dérange guère car je n’ai jamais prétendu que Molière avait épousé Pierre Corneille et que celui-ci, dès les premières semaines de leur hyménée, allait déjà en d’autres alcôves. En 1643, les liens entre Molière et Corneille étaient loin d’être aussi serrés qu’en 1658, d’autant qu’en 1643 Molière n’était pas chef de troupe.

 2. MOLIÈRE PRONONCÉ MOULIÉRE.   

« Muni d’un accent grave, écrivez-vous, le pseudonyme perd sa caractéristique ontologiquement féminine. Car au XVIIe siècle, comme le constatait le moliériste Charles-Louis Livet, "l’o équivalant alors à l’u italien ou espagnol, se prononçait ou, comme dans houme, poume, Roume, fouyer, etc., etc., pour homme, pomme, Rome, foyer, etc., etc… D’où il résulte que le nom de Molière devait se prononcer Mouliére avec l’é aigu, que nous avons remplacé, à tort, par l’è grave. » (Les Intrigues de Molière […], 1877. p.108). Dans sa Gazette, Loret écrit "Moliére", ainsi que Robinet dans ses Lettres […]. La Muse historique (par exemple le 13 janvier 1663  ou le 7 juillet 1663) utilise l’accentuation aiguë. Et en 1686 encore, Adrien Baillet, dans ses commentaires défavorables au Comédien, orthographie "Moliére". »

2.1. Pour ne pas accabler vos lecteurs par un laborieux exposé de phonétique historique, je me contenterai de citer Laurent Chifflet (1598-1658), qui écrivait dans Essay d’une parfaite grammaire de la langue françoise, Anvers, 1659, p. 171 : « En matière de prononciation, il n’est pas bon de courir avec trop de chaleur après les nouveautés. D’autant qu’il arrive assez souvent qu’elles passent comme un torrent, et venant à déchoir elles laissent la peine de les désapprendre à ceux qui les ont voulu mettre en crédit. J’ai vu le temps que presque toute la France était pleine de chouses : tous ceux qui se piquaient d’être diserts chousaient à chaque période. Et je me souviens qu’en une belle assemblée, un certain lisant hautement ces vers : "Jetez-lui des lis et des roses,/ Ayant fait de si belles choses", quand il arriva à choses, il s’arrêta, craignant de faire une rime ridicule ; puis n’osant démentir sa nouvelle prononciation, il dit bravement chouse. Mais il n’y eut personne de ceux qui l’oyaient qui ne baissât la tête, pour rire à son aise, sans lui donner trop de confusion. Enfin la pauvre chouse vint à tel mépris que quelques railleurs disaient que ce n’était plus que la femelle d’un choux. »

Denis Boissier : Plaisante anecdote qui montre bien que prononcer à l’espagnole était une mode qui a fait  trop de victimes. Le moliériste Livet et moi-même ne disons rien d’autre.

2.2. Que « Molière » se soit prononcé Mouliére, Livet en apporte une étrange "preuve". Je recopie les lignes qui suivent la citation que vous faites : « Tout doute à cet égard doit être levé par l’analogie qui existe entre le nom de J.-B. Poquelin Molière et celui de François de Molière, sieur d’Essartines. Après la mort de ce dernier, sa veuve publia un volume intitulé Odes spirituelles […], par Anne Picardet, vefve du feu sieur de Moulières [? Mouliéres !] et d’Essartines. (Paris, Seb. Huré, M.DC.XIX., 1 vol. in-12). A la page 150 de ces poésies, on trouve un "sonnet acrostic" dont les lettres initiales donnent le nom de François Molier. Or, on sait que le nom de J.-B. Poquelin Molière, comme celui de Molière d’Essartines et celui du musicien-poète-danseur de ballet, s’est longtemps écrit indifféremment Molier ou Molière. »

2.2.1. Si Anne Picardet était bien la femme de François II Molière, sieur d’Essertines, celui auquel Livet fait allusion est son fils François III Molière d’Essertines, auteur de La Polyxène, de La Semaine amoureuse, d’une traduction du Mépris de Cour de Guevara et d’un certain nombre de poèmes et lettres, mort assassiné en 1624, cinq ans après la publication du recueil en question.

2.2.2. J’observe que Livet lui-même orthographie le nom du défunt « Moulières » avec un accent grave. Et pourquoi cela, puisque dans les deux éditions des Odes spirituelles, le mot est imprimé en majuscules et ne porte pas d’accent ?

Denis Boissier : Charles-Louis Livet n’était pas parfait, comme je ne le suis guère – et quelques autres avec nous.

2.2.3. Dans une plaquette intitulée François de Molière, seigneur d’Essertines, Anne Picardet, sa femme, et leur famille, d’après les documents authentiques (Charolles, Imprimerie Veuve Lamborot, 1888), C.-E. Révérend du Mesnil reproduit une demi-douzaine d’actes ou extraits d’actes originaux, dans aucun desquels le nom ne s’écrit « Moulieres » ni le nom du fief « Essartines ». Il donne à lire, pages 35-36, le sonnet évoqué par Livet, et précise à cette occasion : « Un sonnet comportant quatorze vers seulement, le poète écrit le nom François Molier : remarquons-le, quoiqu’on sache avec quelle variété de formes ce nom de Molière est orthographié pour notre grand Comique, Jean-Baptiste Poquelin, par exemple ne l’a-t-on pas vu successivement imprimé Molière, Morlierre, Monsieur de Molier, le sieur Molier, Moliers, de Molières, Moulière, le sieur de la Molière, Mollière, etc ? [ndhg : les accents sont dans le livre de Révérend du Mesnil.] Le titre du recueil d’Anne Picardet semble prouver qu’il se prononçait réellement Moulières, qu’il fût écrit Molier ou Molière : dans le premier cas on prononçait l’r finale.» Révérend du Mesnil fait ici la même erreur que son contemporain Livet.

2.2.4. Dans un poème intitulé « La Vigne », le poète Saint-Amant, qui était un (le ?) grand ami de François III Molière d’Essertines, fait rimer son nom avec bière.

2.2.5. Tous les textes que j’ai cités plus haut sont signés « Moliere » ou « le Sr de Molieres », et le nom du fief, quand il apparaît (dans les permis d’imprimer principalement), est orthographié « Essertines », ce qui me fait conclure que la mère et le fils ne prononçaient pas (et ne transcrivaient donc pas) ces mots de la même façon, pour la simple raison qu’on ne les prononçait pas de la même façon en Bourgogne et à Paris, dans le milieu de nobliaux de province où vivait Anne Picardet et parmi les jeunes poètes mondains de la capitale que fréquentait son fils.

2.3. Le distribution des accents aigus et graves dans les textes de la seconde moitié du XVIIe siècle est des plus aléatoires, quel que soit le soin apporté par les auteurs et les imprimeurs.

Denis Boissier : Tout à fait de votre avis. Mais je constate qu’un autre chroniqueur, La Gravette de Mayolas, dans sa Lettre en vers à son altesse Madame la duchesse de Nemours, en date du 20 septembre 1665, écrit lui aussi  Moliére (« … l’ouvrage peu médité /De Moliére, qui d’ordinaire /A le bonheur et l’art de plaire »).

2.3.1. Feuilletant le recueil de Georges Mongrédien à la recherche des textes versifiés dans lesquels le nom de Molière est placé en fin de vers, je trouve qu’il rime avec lumière (dès 1645), entière, matière, manière (en particulier chez La Fontaine), prière, derrière, singulière (la rime la plus fréquente), ânière, étrivière, écolière, bière, meurtrière, cimetière, imaginaire, contrefaire, apothicaire, affaire, chère, colère, hémisphère, mystère, sévère, mère, etc. L’absence de rime en –iére n’a rien d’étonnant, puisqu’il n’existe en français aucun mot se terminant de cette… manière.

Denis Boissier : Faire rimer « Moliere » avec des mots finissant par -ière est une licence poétique ne portant pas à conséquence… d’autant que souvent, vous en convenez, on écrivait aussi Moliére… Reste que le personnage comique incarné par « Moliere » est de tempérament et de caractère féminins et que le personnage social « Moliere », surtout prononcé  Mouliere, proche analogiquement de mulier/femme, du moins dans l’esprit du peuple, et cela seul importe, fut très vite et jusqu’à sa mort accusé d’être un cocu-né… et l’amant du très jeune comédien Michel Baron.

2.3.2. Faut-il soupçonner La Fontaine et tant d’autres de ses contemporains d’avoir mal prononcé le nom de Molière ? Boileau, comme Loret (voir ci-dessous), commence par écrire « Molier », dans les fameuses Stances, publiées, semble-t-il, alors qu’il ne connaissait pas encore l’auteur de L’Ecole des femmes ; puis il passe à Molière. On pourrait y voir un indice de la manière dont Jean-Baptiste Poquelin lui-même prononçait et souhaitait qu’on prononçât son nom de scène.

Denis Boissier : Il est possible, en effet, que Jean-Baptiste Poquelin en ait eu assez de la mauvaise réputation qu’il s’était faite, et qu’il ait décidé de "viriliser" la prononciation de son nom. A moins que, tout simplement, la mode ait insensiblement évolué et que l’on aimât mieux désormais prononcer « Molière » que « Mouliére »… Mais il est encore plus probable que cette évolution que vous croyez constater est un leurre car le chroniqueur Charles Robinet, le 15 novembre 1670, soit trois ans avant le décès de Jean-Baptiste Poquelin, continue d’écrire Moliére (« Et que ceux du Palais Royal, / Chez qui, Moliére est sans égal, … ») et aussi le 22 novembre 1670. Robinet était un vieil ami de Corneille, et, sans doute, pour cette raison, avait-il une bonne raison pour écrire Moliére.

2.3.3. Pour ce qui est de Loret, voici ce que je constate : jusqu’en 1662, il écrit « Molier », et quand le mot est à la rime, il le fait rimer avec « particulier ». Puis il passe à « Moliere » ou « Moliére ». Dans la lettre du 13 janvier 1663, je trouve bien « Moliére », mais c’est à l’intérieur de ce vers : « Piéce dont Moliére est Autheur… » Deux lignes plus bas, je lis « Agnés », puis « crèdit », puis « après », puis « spècieuze », puis « zéle ». Dans la lettre du 7 juillet 1663, je trouve « guerriéres/journalières », « moliére »/« singuliére », « saint-pére »/« frére », « guerriére »/« derniére ». Dans la lettre du 14 février 1664 (annonce de la création du Festin de Pierre), « Moliére » rime avec « maniére », et quelques lignes plus bas, « ordinére » rime avec « caractére ». La même lettre propose « scéne », « abjurérent », « sincére », « titulére », « m’informérent », etc. Dans la lettre du 7 février 1664, « bâtème » rime avec « extréme », et l’on rencontre des « gens de qualitè » et la  réligion ». Partout circulent la reine-mére, le saint-pére et Monsieur frére du roy…

2.3.4. Les mêmes incohérences se lisent chez Robinet, chez Baillet (y compris dans la 4e édition de ses Jugements, en 1725) et dans les impressions de Corneille. Un seul exemple pour ce dernier, pris dans la première scène de Suréna (1675, p. 2) : « Je creus ce cœur tranquille, et mon devoir sévére / Le préparoit sans peine aux loix du Roy mon pére .»

2.4. De tout cela, je conclus que dès le 17e siècle, et à Paris en tout cas, le nom de scène choisi par J.-B. Poquelin vers 1644 se prononçait bien Molière, et pouvait rimer avec Furetiere, Sorbiere, La Thorilliere, La Mesnardiere, La Bruyere, La Milletière, La Picardiere, La Valliere et bien d’autres qui, eux non plus, ne prenaient pas d’accent.

Denis Boissier : Même si vous pouviez démontrer (bien sûr sans prendre pour argument la rime en -ière) que l’on prononçait plus souvent Molière  que Mouliére, ce dont je doute, il n’en resterait pas moins que le personnage de « Moliere », sur scène et dans la vie, a toujours été celui de l’efféminé-peureux-cocu Sganarelle et non celui du viril-courageux Don Juan.

2.5. Pourquoi, demandez-vous, n’a-t-on pas conservé « Moliere » sans accent, comme l’on a fait par exemple avec l’auteur dramatique Jean-François Regnard ? Parce que Regnard se prononce sans accent ni grave ni aigu — comme renard, dont il vient —, à la différence de Régnier, qui se prononçait et se prononce avec un e fermé.

Denis Boissier : Ce n’était certes pas la meilleure question à poser. Promis, je l’élimine.

 3. MOLIERE-MULIER.

« Si à la fin du XVIIIe siècle, écrivez-vous, on a fait le choix de Molière avec un accent grave, c’est pour éviter qu’on ne fasse trop vite le rapport avec le latin mollis = mou, son dérivé mulier/molier qui signifie femme. » Votre formulation est ambiguë ; elle donne à penser que vous reprenez à votre compte cette étymologie que tous les lexicographes modernes rejettent, à commencer par le Dictionnaire étymologique de la langue latine de Ernoult, Meillet et André, 4e éd., Klincksieck, 1994, qui nous confirme, p. 419, que « Mulier est un nom nouveau d’origine inconnue ».

Denis Boissier : Ma formulation est « ambiguë » car vous savez mieux que moi combien l’étymologie est une science d’autant plus incertaine qu’elle refuse de tenir compte du bon sens populaire. Or c’est le peuple qui fait vivre les mots et non les dictionnaires. Et c’est précisément parce que « Mulier est un nom nouveau d’origine inconnue » que le peuple a raison d’entretenir une connexion analogiquement valable entre mollis (mou), mulier (femme) et, quoi que vous en pensiez, avec Molier et Mouliére. De la même façon que c’est précisément parce que le peuple voyait en « Moliere » le « héros des farceurs » (dixit Valentin Conrart) que nous pouvons dire qu’il n’a jamais été autre chose que le bouffon du Roi (cf. dans ce site l‘article « Molière a les 26 caractéristiques du Bouffon du Roi », rubrique A LIRE EN PRIORITE) et le prête-nom du « poète comique » Corneille. Mais les modernes moliéristes refusent de tenir compte du bon sens populaire et des témoignages de ceux qui ont vraiment connu « Moliere ». 

 4. MOLIERE, TERRE GRASSE…

Vous citez ensuite le Trésor de la langue française : « MOLIERE, subst. fém. […] Terre grasse et marécageuse […] 1. Dér. de mol, forme anc. de l’adj. mou ; suff. - ière. »

4.1. Pourquoi ne donner que la seconde définition et non la première (« carrière de pierres à meule », du latin molare, broyer), qui est la seule que retient Furetière et que Littré cite également en premier ? Cette première « molière » est à l’origine d’au moins autant de toponymes que la seconde, les uns (et la distinction n’est pas indifférente) plutôt dans le nord de la France, les autres dans le sud. Mais il s’agit pour vous d’établir une chaîne : mollesse-terre grasse-féminité. En effet, vous affirmez, au paragraphe suivant, que « ce n’est pas seulement l’aspect féminin du nom "Moliere" qui gêna les défenseurs du dogme du "grand génie viril", etc. » Je n’ai rencontré nulle part, chez aucun moliériste, l’expression d’une semblable « gêne ». Du reste, la féminité du mot « Moliere » ne m’apparaît pas plus évidente ni plus prégnante que celle de Racine, Corneille, La Bruyère, La Fontaine, Malherbe ou Voiture.

Denis Boissier : N’y a-t-il pas quelque perfidie à vous demander pourquoi je ne parle pas de la seconde acception du mot « moliere » recensée par Littré  alors que vous savez, pour avoir lu attentivement la première version de mon Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille (800 pages, 2007) que je me suis expliqué, p. 116, sur ce point : « Si donc Corneille est l’"inventeur" de « Moliere », comme nous le supposons, il devait nécessairement connaître cette autre acception, que nous rappelle le Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré : "MOLIERE : nom donné, au XVe siècle, aux boulets en pierre lancés par la poudre à canon." Un nom de guerre idéal pour celui qui dut en province, de 1644 à 1658, "défendre" le théâtre de Corneille et qui, dès son arrivée à Paris, sera projeté sur la scène afin d’écraser le ridicule, le dogmatisme et l’hypocrisie dévote qui gênèrent tellement la carrière de Pierre Corneille. »    

Quant à la « gêne » des moliéristes, dès qu’il est question d’évoquer la psycho-somatie de Molière, combien de fois, pour la contourner, n’ont-ils pas prôné la virilité morale et la « mâle beauté du visage de Molière » (Sainte-Beuve) ! D’autre part, vous savez combien a été occultée l’homosexualité de ses plus proches amis ou collaborateurs : Lully, Chapelle, Dassoucy… et même Cyrano de Bergerac.

Enfin, de tous les noms d’écrivains que vous citez aucun ne renvoie directement à mulier/femme. Toute la différence est là. Audiberti est encore plus catégorique que moi : le nom Molière signifie « Lafemme », « Lépouse » (Molière, 1954, p. 90). Quant au moliériste Edouard Thierry, « on peut remarquer, comme simple rapprochement, que le nom choisi par le poète de la femme est le nom de la femme elle-même : Mulier. – Mulier, Mollis aer, a dit un autre grand poète de la femme (Shakespeare, Cymbeline). Nous sommes encore plus près de Molière » (Notice sur « Charles Varlet de la Grange et son registre » par Edouard Thierry, édition du Registre de La Grange, 1876, p. XI).

4.2. Revenant sur ce point, vous écrivez que « le toponyme "Molliere/Moliere" […] signifie, dans son acception la plus répandue, "terre grasse et marécageuse ". Une terre que l’on peut cultiver. » Vous parlerez également de « terre molle et cultivable », puis d’« une terre molle que l’on peut travailler ». Etes-vous certain qu’une terre « marécageuse » soit une terre arable ? n’est-elle pas au contraire impropre à la culture ? Ne confondez-vous pas « molle » (lat. mollis) et « meuble » (lat. mobilis) ? Si le terme « molière » a pu donner naissance à des toponymes, n’est-ce pas justement parce que ce type de sol se distinguait, par son caractère incultivable, du reste des terres alentour, qui, elles, étaient cultivables ?

Denis Boissier : Vos excellentes remarques m’invitent une fois de plus à corriger ce qui doit l’être. Je m’en tiendrai donc au fait, indiscutable, que les « molieres » sont des terres molles et humides, avec références obligées à la Femme.

4.3. Voyez le « Mémoire » d’Antoine de Beauterne, lieutenant des chasses de Louis XV, Archives départementales du Puy-de-Dôme, C 1735, cité dans Xavier Pic, La Bête qui mangeait le monde en pays de Gévaudan et d’Auvergne, Mende, impr. Chaptal, 1968, p. 160 : « Ce pays est encore très marécageux, fécond en molières ou bourbiers. Les voyageurs en trouvent à tout instant qui les arrêtent ; il en est même où ils courraient le plus grand danger et où s’enseveliraient en entier eux et leurs chevaux. Pour les éviter, ils sont obligés de faire bien des détours et de sonder les endroits de passage, ce qui les retarde tellement dans leur marche que pour un trajet où l’on ne mettrait qu’une heure, si on pouvait le faire à vol d’oiseau, l’on en emploie trois ou quatre. Les molières ou bourbiers sont principalement sur le sommet des montagnes et dans les vallées ou vallons qui sont presque tous couverts de prairies. L’on en trouve aussi assez fréquemment sur le revers des montagnes, surtout dans les endroits où le terrain a moins de pente. Il sort des bourbiers qui sont sur le sommet ou les revers des montagnes une infinité de petites sources ; elles forment dans les vallons des ruisseaux ou petites rivières qu’on peut néanmoins guéer presque partout, excepté dans les temps de pluie : dès qu’elle est un peu abondante, ces ruisseaux et rivières grossissent prodigieusement par les torrents qui coulent avec force du haut des montagnes le long des ravins. Le moindre ruisseau devient alors un fleuve. […] C’est dans la partie sur laquelle la Bête féroce ou les loups ont actuellement leur établissement […] que se trouvent réunies toutes les difficultés du pays dont je viens de faire le détail. »

Dans Loups-garous en Gévaudan, le martyre des innocents (Brioude, éd. Watel, 1995, p. 70, Pierre Cubizolles cite des extraits de ce mémoire et indique en note : « [Molière] Moleïra en patois du Saugues ; du lat. mollis, mou, et suff. aria : partie de terrain molle et humide, bourbier, marécage. C’est autour des molières que pousse, en Margeride, le bouleau nain, betula nana, ou bouleau des Lapons, vestige de la flore glaciaire. »

 5. MOLIERE-MOLIERER.

« Une seule explication, écrivez-vous, donne son sens à ce choix [du nom de Moliere], celle offerte par l’étymologie érudite : molierer est l’ancien verbe pour légitimer. Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècles de Frédéric Godefroy, publié en 1888, nous apprend : "MOLIERER : v.a. légitimer : Li rois puet en tel chose fere molier [er] qui ne sont pas de mariage (Liv. de Jost et de Plet, I, 6, § 23, Rapetti).” Traduisons : Le roi peut dans certains cas molierer ceux qui ne sont pas mariés. Il peut les légitimer. »

5.1. Qu’est-ce que ce Livre de jostice et de plet (Livre de justice et de procès), où le lexicographe a pris son exemple ? Un manuscrit de la seconde moitié du XIIIe siècle transcrit et publié en 1850 par le juriste Pierre-Nicolas Ripetti. Il s’agit en effet d’une compilation de droit coutumier faite dans les années 1260. Y est évoquée, p. 36-37, l’élection d’un maire de Mantes, deux fois cassée parce que l’élu n’était « pas bien né ». Une décision contre laquelle ses électeurs firent valoir que « bien fust-il mauvèsement nez, il n’en lor anuisoit pas [= cela ne les gênait pas], quar li rois li avet fet grâce de ce, et l’avoit moller en tel chose. » L’élection fut finalement validée, et le compilateur anonyme de conclure par ces mots : « Rigle [est] que cil qui eslisent non digne persone à lor esciant, perdent poer d’ellire, au meins une foiz ; et li rois puet restablir cels qui pechent en tel chose, et li rois puet en tel chose fere molier [cels] qui ne sont pas de mariage. »

5.2. La traduction que vous faites du dernier membre de phrase est inexacte ; il ne s’agit pas de légitimer « ceux qui ne sont pas mariés », mais ceux qui sont nés hors mariage, donc les « bâtards ». Il faut donc traduire : « Le roi peut en ce cas faire légitimes [ceux] qui ne sont pas [nés] de mariage. »

Denis Boissier : Qu’un roi moliere un bâtard ou qu’un seigneur moliere une terre ou que Corneille moliere un jeune comédien en quête d’auteur ne change en rien la signification du verbe molierer : légitimer.

5.3. On trouve dans le même manuscrit les participes passés mollerez (Ripetti, p. 209) et amollerez (210) et le participe substantivé moilleré (257), qui tous concernent des enfants naturels (filles ou garçons) légitimés. Ainsi, « si le fornicator se marie o la damoisele dont il a eu enfanz, li enfant sont molleré par le mariage qui vint enprès. » De même : « Fiz engendré en avotire [= adultère] ne pot estre molleré. » Ou encore : «… Ele se maria et ot enfanz, que aucun disoent qu’il estoent bastart. Le pape disoit qu’il sont mollerez et qu’il devent estre receuz à l’éritage. » « Moilleré puet hériter, et desvé, et sort, et muz, et orp, et feme. » [= Un (enfant) légitimé peut hériter, de même qu’un fou, un sourd, un muet, un aveugle, une femme. »] Les accents ne sont sans doute pas dans le manuscrit original.

Ces mots (dont on ne trouve d’occurrence dans aucun texte manuscrit ou imprimé postérieur au XIIIe siècle) semblent bien, en effet, être une tentative d’adaptation, restée sans suite, de deux notions de droit anglo-normand concernant les enfants naturels : mulier et mulieratus, auxquelles le Glossarium mediæ et infimæ latinitatis de Du Cange (Paris, 1938, tome V, p. 538) et le Law-Dictionary de Tomlins et Granger (Londres, 1835) consacrent de copieuses entrées, renvoyant en particulier à la section 399 des Institutes de Thomas Littleton : « Si home est seisie de certaine terre en fee, & ad issue deux fits, & leigne fits est bastard, & le puisne frere est mulier, & le pier devie, & le bastard enter enclaimant come heire a son pier, & occupia la terre tout sa vie sans ascun entre fait sur luy per l’mulier, & le Bastard ad issue & morust seisie de tiel estate en fee, & la terre descendist a son issue, & son issue enter, &c. En cest case le mulier est sans remedy, car il ne peut enter ne aver escun action pur recoverer la terre, pur ceo que est un ancient Ley en tuel case use, &c. » Ce que David Houart traduit ainsi dans Anciennes loix des Francois conservees dans les coutumes angloises recueillies par Littleton, Rouen,  1766, tome I, p. 465 : « Si un homme saisi d’un fief décède ayant deux fils, dont l’aîné est bâtard et le puîné mulier, dans le cas où le bâtard étant entré dans le fief comme héritier de son père avant le mulier décède saisi de ce fief, en laissant un fils qui conserve la possession de ce fief, le mulier ne peut avoir d’action pour revendiquer cette possession, et ceci est fondé sur une coutume très-ancienne. » Plusieurs autres exemples se rencontrent dans les Year Books of Edward II, Londres, 1904. Pour un commentaire de ces deux notions (restées latines) d’un corps de coutumes rédigé en français, voir William Blackstone, Commentaries on the Laws of England, 6e éd., Londres, 1825, p. 248.

5.4. L’erreur de traduction que vous faites vous conduit à affirmer que « dans l’ancien temps il était fréquent qu’un roi moliere une femme vivant maritalement avec un homme ou qu’un cultivateur moliere une terre », et que « le verbe molierer était particulièrement en usage dans le nord de la France durant les XVe et XVIe siècles ». Assertions bien hasardeuses, qui ne s’appuient sur aucun exemple et vont contre les conclusions des meilleurs lexicographes ; ainsi Antoine Thomas, « Anc. fr. MOILLEROIS », in Romania, tome 42, 1913, p. 414-416.

Denis Boissier : Pierre Corneille, féru d’étymologie, connaissait la signification savante et populaire du verbe molierer, utilisé en Normandie, et il a très bien pu s’en satisfaire pour molierer/légitimer un comédien débutant qui espérait son parrainage. A ce propos, voyez l’évolution du verbe « parrainer » : à l’origine il s’entendait seulement de « celui qui tient un enfant sur les Fonts de Baptesme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1ère édition, 1694). Corneille a pu user du verbe  molierer comme il l’entendait avec un jeune Poquelin trop heureux de l’entendre comme lui.

 6. MOLIÈRE HOMOSEXUEL, COCU ET IMPUISSANT

« Pour Paul Lacroix, écrivez-vous, "le Sganarelle de Molière est presque toujours un être faible, un de ces hommes qu’on appelle "Jean-femmes"  dans le langage populaire de là-bas (Midi de la France)"  (in Le Moliériste, 1884, n° 62, p. 57) ». L’origine du nom Sganarelle — le nigaud-glouton, celui qui gobe tout, avec une connotation sexuelle — ramène, comme le nom de théâtre "Moliere", à l’aspect féminin, pour ne pas dire efféminé, que semble revendiquer Jean-Baptiste Poquelin, lequel sera membre du club de libertins les "Neuf Epulons", dont le penchant homosexuel n’a pas échappé à Roger Duchêne : "[…] Vers 1660, Chapelle fera partie, avec Molière et Fauvelet du Toc, d’un groupe de neuf amis où ne figurent que des libertins notoires, presque tous homosexuels. On y trouve notamment Des Barreaux, "la veuve de Théophile", jadis débauché et déniaisé par lui […]." (Molière, 1998, p. 186). Faut-il rappeler ses relations avec le jeune Baron âgé de 13 ans, relations qui firent l’objet, notamment, d’une épigramme et, indirectement, d’un pamphlet célèbre ? »

« Pour son biographe Georges Bordonove, "les témoignages sont éloquents, concordants et nombreux sur la quasi féminité de Molière, son besoin d’être aimé" (Molière génial et familier, 1967, p. 45). Cette féminité, poursuivez-vous, Jean-Baptiste Poquelin l’affichera si ostentatoirement que le public l’affublera très vite, et tout au long de ses quatorze années de carrière parisienne, des qualificatifs d’"impuissant" et de "cocu". »

« Dans Le Testament de Monsieur Scarron (1660) écrit deux ans avant le mariage du comédien, un auteur qui se fait passer pour Scarron ne trouve à léguer à Molière que le "cocuage". L’éminent Edouard Fournier s’étonnait d’une telle "vision prémonitoire", car Jean-Baptiste Poquelin n’étant pas marié, Armande ne l’avait pas encore cocufié à tour de bras. Mais l’auteur anonyme ne prédit rien. Il sait seulement que le vieux verbe molierer et par extension le mot moliere ont une double connotation sexuelle et féminine et qu’en langage burlesque un mulier/molier/moliere ne peut être qu’un efféminé. Le continuateur du bouffon Scarron en conclut donc qu’un "Moliere" est nécessairement un « impuissant » […].

6.1. L’article du Moliériste que vous citez n’est pas de Paul Lacroix, mais d’Auguste Baluffe. Il y est justement question de l’étymologie de Sganarelle. Je n’ai trouvé nulle part celle que vous indiquez plus loin : « Sganarelle, c’est le nigaud, le Gobeur, du verbe sgannar(e), se tromper/ gober tout. » Les linguistes modernes nous apprennent simplement que Sganarelle signifie « le Trompé ». Peut-être devriez-vous indiquer à vos lecteurs la valeur exacte de ce S initial et leur expliquer pourquoi les dictionnaires italiens peuvent néanmoins légitimement faire de sgannare le contraire de ingannare (tromper). Voyez par exemple le Grande Dizionario della lingua italiana de Salvatore Battaglia, Turin, 1996 : « Sgannare : Liberare une persona da un’opinione erronea, da un falso preconcetto, da un’illusione ; disingannare. »

6.2. «… avec Molière et Fauvelet du Toc…», écrivez-vous, en citant Roger Duchêne. Mais ce n’est pas à la page 186 que celui-ci cite le second ; c’est à la page 402, et en le nommant « du Tott (sic)-Fauvelet ». Pour ma part, j’ai pris l’habitude de vérifier toutes les affirmations et toutes les références de Duchêne, y compris les non-avouées. En l’occurrence, j’ai trouvé qu’il avait mal lu sa source (Antoine Adam, Les premières satires de Boileau, Lille, 1941, p. 41) et qu’il attribuait à Tallemant des Réaux un jugement de Boileau lui-même dans sa réécriture des commentaires de Pierre Le Verrier (Frédéric Lachèvre, Les satires de Boileau commentées par lui-même : reproduction du commentaire inédit de Pierre Le Verrier avec les corrections autographes de Despréaux, Paris, imp. de Vaugirard, 1906, p. 63), ce qui donne une idée de son sérieux… Quant au « presque tous homosexuels », il ne fait apparemment que trahir les obsessions d’un auteur qui, pas plus que ses collègues, ne dispose de la moindre information sur les pratiques sexuelles du « chevalier Qu’importe », de l’abbé du Broussin, du comte de Lignon, de Fauvelet du Toc et du La Mothe Le Vayer évoqué par Chapelle (« non celui qui […] d’un grand prince est précepteur, mais son frère »), que Duchêne prend — cerise sur le gâteau — pour « Jacques Le Vayer, fils du philosophe sceptique ». Jacques était le frère, le fils s’appelait François (vous reproduisez son erreur dans L’Affaire Corneille-Molière, 2007, p. 96).

Denis Boissier : La question de l’homosexualité de Molière ne trahit pas seulement « les obsessions » de Roger Duchêne, mais celle d’un certain nombre de moliéristes, dont Ramon Fernandez,  Jean Larnac, Yves Giraud ou Alain Niderst, qui se sont montrés, sur ce point, un peu moins hypocrites que leur confrères (qu’importe leur motivation si elle permet de mieux comprendre Jean-Baptiste Poquelin). Par ailleurs, je ne commets pas à la p. 96 de la 1ère version de L’Affaire Corneille-Molière, l’erreur de prénommer Jacques, le sieur François Le Vayer, encore moins dans la seconde version intitulée Molière Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille. L’essentiel, heureusement, n’est pas là – mais de savoir si un comédien qui n’a jamais pu être un bon tragédien mais seulement un comique populaire a pu être ontologiquement un auteur de génie, au sens moderne que nous donnons à ces mots, un auteur dont le style dans certaines pièces ressemble ontologiquement à celui de Corneille, ce même Corneille dont Racine a pu dire qu’il est « capable néanmoins de s’abaisser, quand il veut, et de descendre jusqu’aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable ».

6.3. Il est regrettable

a) que vous ne prolongiez pas la citation de Duchêne à propos de Des Barreaux (p. 186), « pratiquant l’une et l’autre Vénus […] premier amant de Marion Delorme » ; le Grand Condé, le comte de Guiche (amant de Monsieur et de Madame) et bien d’autres ont été pareillement bisexuels ; alors pourquoi pas Molière ?

Denis Boissier : L’essentiel n’est pas, non plus, que Molière ait été « bisexuel » ou seulement cocu avec Armande et pédophile avec Baron. L’essentiel est que les divers scandales qui ponctuent sa vie, notamment le fait qu’il a été accusé d’inceste avec Armande (et vous savez combien au XVIIe siècle une telle accusation, surtout portée devant le Roi, est nécessairement grave et fondée aux yeux de celui qui la porte) forme un faisceau d’indices concordants que Jean-Baptiste Poquelin, comme tous les illustres farceurs de son temps, n’était pas un personnage moral (selon nos normes bourgeoises), ni même un « homme admirable », comme ne le furent pas davantage ses deux principaux associés Lully et l’éditeur Ribou (« un pirate de la librairie » pour Georges Couton, un « libraire sans scrupule » selon Georges Mongrédien).  

b) que par un tour de phrase maladroit — les « Neuf Epulons dont le penchant homosexuel n’a pas échappé à Roger Duchêne » —, vous donniez à penser que l’homosexualité de ces personnages est un fait établi, alors que la seule certitude est qu’ils aimaient boire ensemble dans les cabarets. Je pourrais m’étendre davantage sur l’usage que vous faites du terme « homosexuel », qui n’a guère de sens au XVIIe siècle (voir l’excellent Goût de Monsieur de Didier Godard, H&O éditions, 2002) et sur le lien que vous établissez entre l’aspect féminin, l’homosexualité, l’impuissance et le cocuage ; mais je préfère m’en tenir aux erreurs factuelles indiscutables.

Denis Boissier : Pourquoi une jeune épouse tromperait-elle presque aussitôt son mari ? Ne pensez-vous pas qu’être homosexuel et/ou pédophile, et/ou impuissant avec les femmes,  et/ou incestueux envers sa propre fille, explique tout à fait l’attitude de la jeune Armande ? Aussi, à défaut d’un document médical dûment signé comme vous les aimez, je suis bien obligé, par souci de cohérence psychologique, d’établir des liens entre « l’aspect féminin, l’homosexualité, l’impuissance et le cocuage » de Molière. Par ailleurs, vous savez très bien ce qu’étaient ces agapes entre hommes placées sous l’égide du dieu androgyne Dionysos et quelles étaient les mœurs des proches de Molière jusqu’à celles de Monsieur, son premier protecteur. Certes, on ne disait alors pas "homosexuels" ; on disait "sodomites", et l’acte était puni de mort. Par chance, Molière et Lully étaient protégés par le Roi ; d’autres furent brûlés très précisément pour ce que la rumeur publique reprochait à ces deux entrepreneurs de spectacles au service du Roi.

6.4. Vous citez Georges Bordonove de manière inexacte : il ne parle pas de la « quasi féminité » de Molière, mais de sa « sensibilité quasi féminine », différence d’autant plus notable que la remarque intervient dans un chapitre consacré à l’enfant Poquelin, orphelin de mère.

Denis Boissier : Merci pour votre vigilance exemplaire. J’ai en effet mal recopié ma citation, alors même qu’elle est correctement écrite dans Molière, prête-nom de Corneille et Bouffon du Roi et dans mon Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière. Cette phrase de Bordonove corrobore ma thèse car il est bien certain que le consensuel biographe de Molière ne pouvait pas aller au-delà de la bienséance qu’impose l’esprit petit-bourgeois. Et ne me dites pas que Bordonove parle de l’ « enfant Poquelin » : vous savez comme moi que nous ignorons tout de la psychologie de Poquelin enfant, et même de Poquelin enfant tout court. Non, c’est bien à Poquelin adulte que pense Bordonove lorsqu’il écrit que ce dernier avait une « sensibilité quasi féminine ».

6.5. Dans Le Testament de Monsieur Scarron, un seul vers est consacré à Molière : « A Molière, le cocuage ». Ce vers unique contraste avec les huit précédents, qui concernent Benserade, et les cinq suivants, qui concernent Saint-Amant, mais son « contenu » n’a rien d’étonnant ni même d’ambigu, puisque Molière venait de créer, puis de (voir) publier, avec le succès que l’on sait, Sganarelle ou le Cocu imaginaire. Il va sans dire que le mot « impuissant » n’apparaît ni n’est suggéré nulle part dans ce Testament.

Denis Boissier : J’ai mis au mot impuissant des guillemets de citation (« ») au lieu de précaution (" "), les seuls, en effet, qui convenaient. Cette bévue sera corrigée. C’est dans la comédie Le Mariage sans mariage (1671) que Molière est décrit comme un « impuissant » et dans La Fameuse comédienne qu’il est précisé que Molière était parfois frappé d’impuissance.

7. « Lors de la naissance d’Esprit-Madeleine », écrivez-vous pour preuve que Molière n’avait aucune « prise » sur sa femme et sa belle-mère/belle-sœur, « ce fut Madeleine qui choisit pour parrain son ancien amant, le comte de Modène. » L’acte de baptême d’Esprit-Madeleine, tel qu’il a été transcrit par le commissaire Beffara, n’autorise pas une semblable lecture : on n’y lit rien de plus que les noms de l’enfant, de ses parents et de ses parrain et marraine. Il semble que vous ne vous appuyez ici que sur l’autorité de Jules Loiseleur (pourquoi le prénommer Louis ?), autre biographe-romancier.

Denis Boissier : Il est évident que Madeleine Béjart a joué un rôle déterminant dans la formation et dans la carrière du jeune Poquelin. Supposer qu’elle le "dirigea" quelque peu, comme elle dirigea la troupe tout entière, n’est pas hasardeux. Nous savons aussi qu’elle fut un rouage essentiel dans les relations entre Molière et la jeune Armande. De là, en accord avec le moliériste Jules Loiseleur, j’en déduis, parce que sa biographie nous y invite, que Molière avait un caractère à se plier aux caprices de Madeleine et d’Armande. Il n’y a là rien de déshonorant – Loiseleur et moi constatons seulement ce trait de caractère (ou d’absence de caractère) que renforce, par exemple, le besoin de s’épancher qu’il éprouvait auprès de la comédienne Catherine de Brie ou l’habitude qu’il avait prise d’écouter sa servante Laforêt pour pouvoir juger de l’efficacité d’un spectacle. 

Voilà. J’avais bien d’autres choses à dire, mais ce sera pour une autre fois.

Denis Boissier : Avec plaisir.

Bien cordialement.

Hyacinthe Gorgomar.

Denis Boissier : Grâce à une courtoise et pointilleuse lecture de mon étude, vous avez recensé plusieurs imprécisions ou erreurs de détails – vite corrigées, promis ! – et montré, avec une érudition gourmande, combien il n’était permis à personne, pas même aux plus réputés moliéristes, d’obtenir votre satisfecit. Soit, j’assume ma part d’erreur, mes coquilles et mes manques bibliographiques. Ce que je cherche, avant tout, ce n’est pas l’extrême précision dans les détails (je m’y efforce cependant) mais une vision lucide de ce que fut Molière en dégageant les ressorts de cette carrière si surprenante et ce, malgré la mécompréhension que cent cinquante ans de formatage universitaire ont imposée comme norme. Nos tempéraments nous opposent. Sans doute ai-je tort de ne pas avoir annoté tous les livres. Mais j’ose croire, bien après Mallarmé, que d’avoir tout lu n’est pas la panacée.

Cette discussion entre fendeurs de cheveux en quatre a son utilité, mais aussi ses limites. Elle ne convainc aucun des deux duellistes et, au fond, elle a le grand inconvénient d’oublier l’essentiel : avoir une vue d’ensemble réaliste et cohérente du « mystère Molière » (Emile Henriot), car mystère il y a, vous en conviendrez. Or, malgré votre bonne volonté et votre immense générosité, vous ne m’avez pas plus convaincu que je n’ai eu le privilège de le faire avec vous. Nous restons campés sur nos positions, que nous jugeons excellentes parce qu’elles nous permettent, à l’un comme à l’autre, d’admirer un point de vue que nous jugeons imprenable. Vous aimez en Molière un grand génie viril ; j’aime en Molière un farceur qui a bénéficié d’un extraordinaire concours de circonstances. Vous aimez une sorte de Corneille version Scaramouche ; j’aime un successeur de Triboulet version bouffon de Louis XIV. Si mes recherches déplaisent tant aux moliéristes c’est, je crois, parce qu’elles respectent Molière dans ce qu’il fut. Les moliéristes l’aimèrent si peu pour ce qu’il fut qu’ils n’ont eu de cesse de le métamorphoser à leur guise. En 1880, par exemple, il était interdit d’évoquer les liens que Molière pouvait avoir avec le théâtre de tréteaux et la farce (cf. la mésaventure de Gustave Lanson). Au fil des générations, les moliéristes ont fait de lui un être phantasmatique et même idéal (mais que veut dire idéal ?). Résultat : Molière est transformé en parangon des vertus bourgeoises. Or l’homme que fut Jean-Baptiste Poquelin a le droit d’exister, ou plutôt d’avoir existé, avec toutes ses faiblesses et ses mensonges. Mais pour raison de dogme national, on a occulté ses zones d’ombre et notre actuelle idéologie le défigure ; pour tout dire : elle le statufie. 

Vous-même évitez de répondre à la question cardinale : pourquoi Grimarest, premier biographe de Molière en 1705, qui bénéficie des connaissances de Baron (élève de Molière) et qui connaît très bien le milieu du théâtre, s’est-il interrogé sur la raison qui a poussé Poquelin a choisir le pseudonyme de « Moliere » et pourquoi, en fin de carrière, il n’a jamais voulu expliquer à ses nouveaux amis l’origine et la signification de ce pseudonyme ? Vous avez choisi d’éluder cette question en la présupposant nulle et non avenue. Mais reconnaissez que ma thèse est la seule qui réponde à Grimarest et évite de le faire passer pour un imbécile qui ne sait même pas que le nom « Molière » ne signifie rien d’autre que Molière. On sait qu’à cause de la censure dévote Grimarest a été obligé de jouer au plus malin. De son vivant, il a été accusé d’avoir caché bien des choses sur Molière ; Boileau a même écrit que Grimarest n’avait pas voulu dire ce que tout le monde alors savait sur Molière… Ce secret de Polichinelle qu’a caché Grimarest, l’érudit Baillet le résumera d’une phrase en 1686 : « on prétend qu’il [Molière] ne savait pas même son théâtre tout entier… ».  Voilà pourquoi, comme le constatent certains « dévots en Molière », il y a un « mystère Molière »…

Vous ne voulez pas que Corneille ait été présent à Rouen à l’automne 1643 pendant que Molière y était. Vous tenez à ce que Molière ait été un parangon de virilité. Vous choisissez de ne pas croire possible que Molière ait été le prête-nom de Corneille. C’est votre droit, et même la conséquence naturelle de votre formation exemplaire. Mais quand on constate, entre cent autres indices convergents, que Corneille, lorsqu’il se décida de vivre à Paris, a choisi d’habiter rue de Cléry tout près du théâtre du Palais-Royal et de la maison de Molière, et non à proximité des deux autres théâtres où il donnait ses pièces officielles qui obtenaient de moins en moins de succès, n’est-on pas en droit, là encore, de se poser des questions, même si elles font taches dans le beau tableau académique que tant de bonnes âmes brossent de « Molière incomparable génie ». 

Je vous remercie, Monsieur, de l’honneur que vous m’avez fait en me lisant si attentivement, et pour l’intérêt que vous prenez à mes imparfaits travaux sur Jean-Baptiste Poquelin dit Moliére et Molière.

 Retour haut de page

Denis Boissier, sur la piste d’un nouveau Corneille

Hélène MAUREL-INDART,
professeur à l’Université de Tours

Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière, publié par Denis Boissier en 2008 sur le site de l’Association cornélienne de France (corneille-moliere.org),  marque un pas décisif dans l’élucidation d’un mystère, sur lequel aucune preuve définitive ne semble pouvoir être apportée à ce jour. Pourtant, le nouvel ouvrage de D. Boissier, faisant suite à un précédent, à la fois plus péremptoire et moins convaincant [L’Affaire Molière, la grand supercherie littéraire, Editions Jean-Cyrille Godefroy, Paris, 2004] permet cette fois-ci de multiplier les indices, en recoupant judicieusement les informations puisées chez les plus grands spécialistes du théâtre du XVIIe siècle. Du coup, la thèse assez dérangeante selon laquelle Molière ne serait que le prête-nom de Corneille pour un certain nombre de ses plus belles pièces, acquiert de plus en plus de solidité. À lire Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière, on sent s’effriter progressivement nos plus belles certitudes sur le génie insurpassable d’un Molière trop parfait, à la fois comédien, metteur en scène, organisateur de spectacles et… écrivain ! Il ne s’agit pas pour Denis Boissier de se livrer à un jeu de massacre provocateur ou cynique, mais de resituer dans la réalité de son époque un phénomène à la fois politique, social et littéraire.

Au XVIIe siècle, la notion d’auteur n’a pas acquis la stabilité, ni même le sens qu’on lui prête aujourd’hui, grâce à notre Code de la propriété intellectuelle. La notion est moins sacralisée en ces temps prérévolutionnaires, surtout quand il s’agit de signer des comédies, genre littéraire considéré comme peu noble au regard de la tragédie, qui hérite de toute la conception aristotélicienne de l’art poétique. Le grand Corneille, réputé insurpassable dans le genre de la tragédie, n’aurait guère pu que déchoir comme auteur de comédies. Les pièces comiques qu’il avait signées dans sa jeunesse, comme Mélite et Clitandre, ne pouvaient se comprendre que comme des œuvres de débutant, fourmillantes d’inventions mais trop désordonnées pour le goût classique. Après elles, sont venues les grandes œuvres tragiques, comme un couronnement de la carrière du plus grand dramaturge français de l’époque. Alors même que Racine venait détrôner le maître, comment celui-ci aurait-il pu confirmer son propre déclin en revenant ouvertement au genre vil de la comédie ? Pourtant, Corneille avait véritablement ce talent de grand faiseur de comédies, à la fois désopilantes et subtiles, qui ont fait le succès de la troupe de Molière, au service du Roi.

La dimension politique de cette affaire est aussi parfaitement démontrée dans le livre de D. Boissier, et c’est cet aspect-là, sans doute, qui est le moins connu du grand public, si attaché à l’image de notre grand Molière, digne dénonciateur de toutes les perversions sociales. Molière, explique D. Boissier, était au service du Roi et le plus grand secret devait être préservé autour de la paternité des œuvres de celui que le Roi avait choisi comme son Bouffon officiel, double inversé du pouvoir royal, chargé de maintenir à distance et de désamorcer les ambitions aristocratiques : la Fronde n’était pas encore loin et Louis XIV, par l’intermédiaire de son comédien attitré, n’hésitait pas à couvrir de ridicule « les petits marquis » envahissants, les « Précieuses » un peu trop émancipées, ou les « pédants » ennuyeux… La liste est longue de tous ces gêneurs que Molière était chargé de montrer du doigt pour en libérer le Roi. Et si Corneille a accepté, selon Denis Boissier, de se faire le porte-plume de cette critique sociale, n’est-ce pas pour préserver ses propres intérêts financiers, alors que son théâtre est passé de mode et qu’il peut désormais bénéficier du succès de Molière ? Corneille ne prend-il pas surtout sa revanche, derrière le masque de Molière qui le protège, en réglant ses propres comptes à l’égard de ceux qui l’ont fustigé, à l’époque de la Querelle du Cid, pour les libertés qu’il avait prises avec les règles et avec les bienséances.

Ce qui permet d’accorder un sérieux crédit à l’essai Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière, c’est l’ampleur des recherches effectuées par son auteur, la minutie de chaque analyse et le nombre des recoupements qui conduisent à reconstituer ce qui fut sans doute le secret le mieux gardé du règne de Louis XIV, même si on peut imaginer que, dans cette société lourdement censurée, bien d’autres pactes entre comédiens et auteurs ont dû se faire. Certains nous sont désormais connus, comme l’explique Denis Boissier, mais concernant Molière, on touche de trop près à la volonté royale de contrôler les divertissements de la cour et personne ne se serait aventuré à dénoncer une collaboration qui faisait manifestement le jeu de Louis XIV.

Il faut lire dans le détail tous les indices du livre de D. Boissier, qui permet de comprendre comment la grande figure de Molière a pu progressivement devenir le symbole des vertus républicaines – honnêteté et anticléricalisme – , laissant dans l’ombre l’image d’un Corneille vieilli et austère. Une vérité semble devoir être rétablie, même si l’on doute qu’un jour proche on puisse lire sur la couverture d’un Tartuffe le nom de Corneille suivi, entre parenthèses, de celui de Molière en guise de pseudonyme !

Retour haut de page

MOLIÈRE, UN ACTE DE FOI

Gérard Moret, docteur en histoire

   Lorsque pour la première fois, à l’occasion de la soutenance de ma thèse Molière : portrait de la France dans un miroir (Université de Lille III, 2004), j’évoquai la conception « christique » du rapport des Français à Molière, les "interlocuteurs" auxquels je m’adressais – pour la plupart moliéristes –  me conseillèrent d’« oublier » ce rapprochement qui sonnait à leurs yeux comme une incongruité. Ils semblaient ainsi vouloir me faire comprendre que nous étions dans deux domaines rigoureusement distincts qui s’excluaient mutuellement, comme l’eau et le feu, ou le pur et l’impur. Autant le premier domaine relevait d’un phénomène religieux, d’une croyance dont le Christ était le centre, autant Molière relevait de l’Histoire – c’est-à-dire de la science – et d’un intérêt qui ne devait rien à l’irrationnel et aux « dérives » qui pouvaient lui être liées. Pour mes "interlocuteurs" qu’elle mettait directement en cause, ma comparaison était ainsi abusivement réductrice. Elle ravalait leur passion pour Molière à des dimensions ridicules, très éloignées du cadre de la raison pure ou de l’affect humaniste mais laïque dans lequel ils se voyaient évoluer.

Pourtant, au sens premier du terme, c’est bien dans l’univers de l’exception, de la sainteté et de la déité que Molière est très tôt appelé à figurer. Les évocations qui le placent dans l’ordre du divin sont nombreuses dès le XVIIIe siècle. Jean-François La Harpe en 1770, l’abbé de Schosne en 1773, Du Coudray en 1776, pour ne citer qu’eux, plaçaient Molière «ailleurs», installé au ciel d’où il intervenait pour le plus grand bonheur de l’humanité. « On pourrait presque dire que Molière est le bréviaire de tous les hommes», écrit Louis Beffara en 1777 (L’Esprit de Molière...). Ici, le message unique qui précède l’ambition œcuménique ne fait aucun doute dans l’esprit de celui que ses fonctions de commissaire de police ne prédisposaient pourtant pas à devenir l’un des plus rigoureux admirateurs de Molière. « Il était l’ami de tous les êtres souffrans (sic) … », explique Grimod de la Reynière dans un discours de 1788 à l’Académie de Lyon (Peu de choses).

Le siècle suivant supprimera le « presque » de Beffara pour aller plus avant dans le cadre d’une imagerie qui devient redondante tant elle est modélisée, comme l’est toute liturgie destinée à commémorer. En 1842, dans son A propos sur l’anniversaire de la mort de Molière, Charles d’Epagny clame ces vers de circonstance :

« Grand Maître de la scène ! Ô gloire de la France !
Toi qui fais notre orgueil avec notre espérance !
Molière ! toi dont l’âme est remontée aux cieux,
Sur notre humble Odéon, daigne baisser les yeux ;
Vois ce temple qu’on rouvre à tes nobles ouvrages ;
Regarde nos efforts et bénis nos courages ! »

L’espérance, l’âme, le ciel, le temple et surtout la bénédiction à laquelle le siècle en appellera sans cesse dans ses rapports à Molière, relèvent bien d’un univers connoté :

Dieu a « donné » Molière aux hommes, comme Dieu a donné son fils (J.-I. Samson, Discours en vers, 1845) ;

Molière « …dont la plume est un sceptre, et le trône un autel. » (M. Mery, Le 15 janvier ou Comédiens et Parrains, 1847) ;

Molière encore, à qui Albert Glatigny déclare : « Toi qui mourus pour nous, près de nous… » (Le Compliment à Molière, 1872).

Au pire, quand Molière n’est pas comparé à un « dieu » ou à un prophète, c’est un homme que « Dieu nourrit de sa pensée. » (Lesguillon et Saint-Yves, Le Protégé, 1848). Tout aussi sûrement, en 1922, Robert de Flers fait de Molière le « rédempteur » et le « martyr » du théâtre (Tricentenaire de la naissance de Molière, recueil des discours). Consciemment ou non, dans les hommages qu’elle rend à Molière, la postérité reproduit avec constance les schémas propres à certains épisodes de la vie de Jésus. Celui de la Cène, notamment, inlassablement repris dans le fameux « Souper d’Auteuil », pièce de circonstance où Molière est entouré de La Fontaine, Boileau, Chapelle, Baron et Lully qui symbolisent les apôtres et le précepte de commune dévotion et de fidélité à l’Elu. Avec Armande, son épouse si souvent méprisée par les moliéristes, il a même son Judas qui ne cesse de le tourmenter avant de le trahir. Les « grands », dont Louis XIV n’est pas le moindre et Bossuet le plus improbable, renouvellent la gestuelle des Rois mages en lui prêtant régulièrement des hommages appuyés…

Par effet de mimétisme, ces juxtapositions, parfois franches et littérales, parfois plus elliptiques, sont liées à la plus pure tradition chrétienne dont, suivant en cela les rapports des Français à l’Eglise, la société va pourtant plus franchement chercher à se démarquer dans la seconde moitié du XIXe siècle. Arsène Houssaye, dans un ouvrage de 1880 consacré à Molière (Molière, sa femme et sa fille) nous donne la clé de cette modification, invariablement reprise par les décennies qui suivent : Molière fut « … le premier qui, dans la scène du pauvre (Dom Juan), a jeté le cri de l’humanité (…). Il aime le bien pour le bien. Il ne prête pas d’argent aux pauvres pour qu’on le lui rende au ciel. Il le donne sans idée de salut, parce que l’humanité est aussi une religion pour tout homme qui aime l’homme.» Tout est là. Tous les éléments qui font état d’un « recentrage » par lequel, avec le rétablissement de la République et la naissance puis l’affirmation du socialisme qui reprend certains idéaux des Lumières amplifiés par la Révolution, c’est l’Homme et sa sacralisation que la société française place clairement au cœur de ses préoccupations. S’il ne fait que développer la narcissique affirmation de S. de la Platière pour qui Molière « …fixe sur lui seul les regards de l’humanité. » (J.-B Poquelin surnommé Molière, 1787), A. Houssaye place consciemment l’Homme au cœur d’un processus qui reprend le principe chrétien de vénération dont la figure du Christ est tout simplement exclue. Derrière Molière, mais cette fois sans intermédiaire, l’Homme, devenu l’ultime finalité, s’adore lui-même. Il n’est plus le subordonné d’un Dieu « marchand » ou « jaloux ». Et puisqu’il faut redéfinir un profil qui ne doit plus rien à la figure évincée du Fils, Molière devient à son tour un archétype qu’il convient d’aimer sur la base de sources historiquement moins incertaines, ancrées dans une réalité culturelle et territoriale sûre et définie, apte, à l’instar du Christ, au don de soi par une vie de souffrances clairement établie.

C’est ce que confirme Ernest Thirion en 1952, en précisant que Molière était bien le premier à avoir proclamé cette religion nouvelle qu’on appelle « l’amour de l’humanité » (Théâtre choisi). Dans le même mouvement, reprenant au mot près les violentes exclusions de L.-S. Auger (Vie de Molière, 1819), E. Thirion « anathémise» ceux qui pourraient douter ou ne pas partager le principe d’adoration universelle pour Molière. Liant toujours l’homme à l’œuvre, il affirme ainsi que ceux qui ne l’aiment pas « …sont des aveugles fanatiques.» Avec des conséquences plus dramatiques, l’Inquisition ne disait pas autre chose    de ceux qu’elle considérait comme des apostats et des hérétiques.

Ce qu’il faut bien retenir de cette évolution qui n’est au fond qu’une translation, une simple modification du support religieux qui entraîne les Français à reporter sur Molière leur vénération pour le Christ fait homme, c’est qu’elle se nourrit des mêmes besoins et génère les mêmes détournements qui empêchent depuis longtemps d’en revenir aux faits. En quelque sorte, pour des raisons de croissance et de nécessités internes, et parce que les Hommes portent en eux d’irrépressibles besoins de croire qui les poussent à préférer le merveilleux et le surnaturel, Molière n’appartient plus à l’Histoire, à laquelle la postérité française a substitué un nouveau mythe plus conforme à ses besoins, mieux à même de la représenter puis la perpétuer avec ses grands hommes au sein de la Nation élue.

Avec Molière qui définit « …les principes universels  de la raison »  (H. Lucas, Le Foyer du Théâtre Français, 1842), selon un processus de construction hagiographique redondant qui tient du plus pur syllogisme, nous assistons à l’élévation continue d’un homme dont les qualités doivent être sublimées pour une association idéale et transcendante avec l’œuvre ultime qu’elles portent en elles. Fût-il modifié, arrangé, lissé et donc instrumentalisé, il fallait définir en Jean-Baptiste Poquelin, le personnage historique aujourd’hui disparu, un concentré cohérent de perfections qui donnait tout son sens à la nature exceptionnelle mais humaine de l’œuvre. Par la force des choses, l’homme et l’œuvre sont devenus indissociables. Le premier nourrit la seconde qui le légitime en retour dans son exception et sa singularité nationale : l’œuvre de Molière est au dessus de tout. Or, Molière est Français. La France est donc au dessus de tout.

Les multiples intérêts qui se sont greffés sur l’histoire officielle, tant la norme idéologique est nourricière, expliquent que, pour les tenants de l’attribution du théâtre moliéresque à Molière, il ne saurait y avoir de révision en paternité. La portée des Evangiles serait-elle la même si l’on découvrait, de sources sûres et multiples, que Jésus n’était pas Jésus, cette incarnation pétrie de perfection, ce prodigieux trait d’union entre le ciel et la terre dont témoigne sa résurrection ? On peut en douter. Si Molière n’est qu’un prête-nom,  le cœur de la croyance s’effondre. Et avec lui la primauté d’une forme de relation spécifique qui pousse la France à se situer au-delà des nations ordinaires. Fût-elle très imprégnée de nationalisme, la foi est bien le ciment de la perception moliéresque.

Nécessairement, la réalité historique a fini par avoir peu d’importance en regard de la qualité d’un message qui dépassait les clivages et les référents ordinaires. Chercher, comprendre – et pourquoi pas trouver – revenait à réduire la cause défendue, à mettre le doigt dans un engrenage réducteur qui pouvait cantonner Molière dans les limites pourtant très remarquables de directeur de troupe et d’entrepreneur de spectacles pour le Roi.

Peu importe que l’on ne sache rien de sûr de sa scolarité, qu’aucune trace ne prouve les études de droit qui lui sont prêtées. Peu importe que certains de ses amis, réels ou supposés comme La Fontaine, Boileau ou Lully, ne l’aient jamais fréquenté, aient pu le jalouser ou le combattre. Peu importe que le succès ait fait de lui un homme aisé plutôt qu’un homme détaché des biens de ce monde. Peu importe qu’à l’exception de quelques signatures et d’une reconnaissance de dette  on ne dispose de lui d’aucun manuscrit, d’aucune lettre, d’aucune annotation ou dédicace, ce qui laisse largement place à la très intéressante thèse de Denis Boissier selon laquelle Molière savait à peine écrire. Peu importe que l’incroyable dédicace de L’Ecole des femmes à Henriette d’Angleterre et celle d’Amphitryon au prince de Condé s’opposent brutalement, par leur style et leur contenu, à toutes celles, le plus souvent très bien écrites, qui lui sont attribuées sans murmure… Qui d’ailleurs ira contrôler ? Qui, avec honnêteté, parce qu’il est dans la fonction des historiens de montrer que le « roi est nu » si en effet il est nu, reprendra les sources pour reconsidérer les événements ? Qui dira aux simples lecteurs que ce débat ennuie parfois ou dépasse souvent, que les faits soumis à analyse ne favorisent guère l’attribution du théâtre moliéresque à Molière mais plus sûrement à des proches – et d’abord au très peu médiatique Corneille dont le portrait bien connu déplaît aujourd’hui à ce point qu’il paraîtrait incongru de le substituer à celui idéalisé de Molière ? Corneille ne peut pas être Molière parce que la France lui a préféré une icône en trois dimensions dans laquelle elle aime se reconnaître.

Fût-elle détestable, c’est la loi du genre. Nier ce besoin, c’est ne pas comprendre les raisons d’un mensonge et d’une transformation. Pour tous ceux qui ne l’acceptent pas, c’est par nécessité placer le débat sur un terrain délicat, celui dérangeant de la dénonciation d’une subordination de pans entiers de l’Histoire à des croyances qui doivent beaucoup plus à un banal processus religieux ou politique qu’à la froide raison.

Est-ce à dire qu’il faut se taire, accepter les dictatures informelles et bien intentionnées dont les démocraties ne sont pas exemptes ? Bien sûr que non. En vérité, même si, en plus de trois siècles d’études et de commentaires, les historiens se sont très peu intéressés à Molière, qu’ils ont laissé à la République des lettres, les chercheurs que la curiosité motive et que l’à-peu-près rebute existent. C’est à eux que ce texte s’adresse tant il paraît nécessaire d’en appeler inlassablement aux sources, aux témoignages des contemporains de Molière et à la liberté de critiquer qu’on ne devrait pas occulter pour des logiques et des intérêts corporatistes ou nationaux.

Nous savons tous que ce lourd défaut de méthodologie est récurrent. Il est pourtant gênant de s’en accommoder ou de l’utiliser, comme l’explique Israël Finkelstein dans ses recherches sur les origines de la Bible : à des siècles de distance, nous ne saurions impunément revisiter un phénomène historique pour le légitimer à l’aune de ce qu’il a produit. Cette situation met pourtant en évidence une difficulté de communication, tant il peut paraître vain de chercher à convaincre les moliéristes (enseignants, comédiens…, que nous ne confondons pas avec ceux qui aiment l’œuvre pour elle-même) qu’il y a historiquement très peu de probabilités que Molière ait écrit les œuvres qui lui sont attribuées. Comment en effet soumettre la validité d’un raisonnement à ceux qui le refusent par avance ? La nature de leurs convictions repose par ailleurs sur un trouble du comportement qui ne peut qu’entraîner rejets et violences : plus on s’enferme dans des certitudes empruntes d’idéal et de perfection, plus on veut les imposer comme témoignage d’un monde plein et achevé, par lequel on se rassure, mais où l’évolution et la contradiction n’ont plus de place. Sous l’emprise de la peur de toute remise en cause, la réaction naturelle est la soumission à l’ordre établi.

C’est en outre accorder trop d’importance aux détenteurs d’une vérité dépassée, liée à des logiques surannées et paradoxales, plus que jamais convaincus de leur capacité à distinguer le vrai du faux sans controverses.

Par principe et par raison, puisque qu’il ne peut y avoir d’Histoire véritable s’il y a censure et malversations, il est toujours souhaitable de s’affranchir des conventions autoritaires que rien ne légitime, fût-ce au prix tant redouté de la solitude. En la circonstance, peut-on encore parler de solitude à l’heure d’Internet ?

Si, comme il est possible et probable, Molière n’a pas écrit son théâtre auquel il n’aurait fait que participer en y mêlant des effets propres à mieux « coller au goût du public », ce n’est pas aux moliéristes qu’il faut le faire savoir. Trop installés dans leur foi et leurs discours normatifs pour s’en libérer sans souffrance et surtout sans humiliation, ils s’en moquent. Au mieux, ils le redoutent au point que pour eux, poussés dans leur dernier retranchement, Molière aurait pu définir les grands thèmes de comédies écrites par d’autres… Mais le mérite et le génie  lui resteraient. L’important est bien de ne pas se dédire sur le fond et de refermer le débat.

Par charité, puisqu’elle est de circonstance en religion, qu’ils dominent ou non une actualité qui pourrait à son tour les malmener, laissons les moliéristes à leurs croyances, parfaitement respectables pour autant qu’elles soient vécues et identifiées comme telles. Critiquables quand elles se parent des vertus d’une science dont elles respectent très inégalement l’esprit et les protocoles. En d’autres termes, oui à la séparation de Molière et de l’Etat.

Pour parler de Molière et d’Histoire, il faut s’adresser sans hâte mais avec constance et détermination à tous les curieux de la vie, aux lettrés, aux libres penseurs, à ceux, nombreux, qui rejettent la censure et les falsifications comme des composantes normales des prérogatives hégémoniques. C’est, au fond, l’une des grandes faiblesses de ce groupe d’adorateurs que Georges Monval, avec une lucidité teintée d’humour et de modestie, dans le premier numéro du Moliériste d’avril 1879, qualifiait de « petite Eglise littéraire ». Justifiant l’existence de cette nouvelle revue, il poursuivait : « …nous voulons fonder quelque chose comme les Annales de la propagation de la foi dans notre religion spéciale.» Georges Monval avait tout à fait conscience d’être arrivé à une croisée des chemins, où les passions qui confinaient au religieux étaient si vives, si grand l’amour porté à Molière, que tout ce qui était dit ou écrit sur lui devait être mis en forme, collationné comme le furent les Evangiles, puis diffusé par des hommes et des femmes de confiance et de conviction qui porteraient la bonne nouvelle : l’homme nouveau est arrivé. Il existe. Il est réel. Nous l’avons vu. Il est parmi nous. Il est Français. Il a donné sa vie pour nous. Il porte en lui de lumineuses et sublimes révélations qui nous font mieux comprendre qui nous sommes, vers quoi nous devons tendre et nous élever par « amour de l’humanité ».

Molière est un condensé d’attitudes morales et de vérités transcendantes qui situent l’Homme et la France sur le même plan que Dieu, dont ils se sont enfin affranchis.

Les buts de Georges Monval ont sans doute dépassé ses espérances. Sa « religion spéciale » dure encore. Mais plus qu’une autre, aurait-elle le privilège de l’éternité ?

L'Affaire Corneille-Molière, le site officiel
Tous droits réservés Corneille-moliere.org