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L'affaire Corneille-Molière et l'Université
A l’inverse des moliéristes qui ferment les portes à quiconque doute de leur « dieu », les cornéliens encouragent toutes les bonnes volontés car, ainsi que l’écrivait Jean Jaurès, « le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »
Aussi cette rubrique est-elle ouverte aux universitaires qui veulent aller au-delà des consensus frileux.
Tout au long de chaque contribution, l’auteur de l’article concerné apportera, si besoin est, les réponses ou les remarques qu’il jugera nécessaires.
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« Moliérer-Molière », contribution du moliériste Hyacinthe Gorgomar (avec les réponses et les remarques ponctuelles de M. Denis Boissier).
(Nous recommandons à nos lecteurs d’ouvrir une seconde fenêtre afin d’avoir sous les yeux l’article de Denis Boissier dans sa dernière version : « L’origine et la signification du nom Moliere », Page d’accueil, rubrique A LIRE EN PRIORITE).
Novembre 2009
Monsieur,
Ayant lu avec plaisir le long article que M. Boissier consacre sur votre site à « l’origine et à la signification du nom Molière », il m’est venu quelques réflexions dont j’ai la vanité de penser qu’elles pourraient intéresser vos lecteurs et contribuer à faire avancer le débat. Je vous les livre donc, telles que je les ai mises en forme, après quelques nécessaires vérifications.
1. LE SÉJOUR À ROUEN EN 1643, CORNEILLE, SON NOTAIRE ET LE MENTEUR.
« La carrière de Jean-Baptiste Poquelin, écrivez-vous, commence réellement en 1644, après son long séjour à Rouen auprès de Pierre Corneille, lorsqu’il signe pour la première fois de son nom de guerre : "Moliere". » Vous revenez sur ce séjour quelques paragraphes plus loin : « L’acte qui officialise "Moliere" date du 28 juin 1644, quand la troupe engage le danseur Daniel Mallet. Poquelin paraphe le premier et prend la tête de la troupe. Or, qu’est-il arrivé d’important dans la vie du comédien, peu avant l’engagement de Mallet, pour que tous ses compagnons acceptent sa nouvelle autorité ? Le seul événement d’envergure est le séjour à Rouen durant le printemps et l’été 1643, séjour au cours duquel la troupe fréquente Pierre Corneille. Comme les comédiens jouent certaines de leurs œuvres, les frères Corneille ont nécessairement assisté aux répétitions et passé un long temps avec eux. »
1.1. Le séjour de l’Illustre théâtre à Rouen en 1643 n’eut pas la durée que vous dites (dans Tout savoir sur l’affaire, vous parlez de six mois) et fut en tout cas beaucoup moins long que celui de 1658. Il ne se situe pas « durant le printemps et l’été 1643 », mais durant l’automne, autour de la seule date vraiment certaine, le 3 novembre, dans une fourchette comprise entre le 18 septembre (marché passé à Paris par les comédiens avec le charpentier et le menuisier chargés des travaux d’aménagement du jeu de paume des Mestayers) et le 6 décembre (marché passé par les mêmes à Paris pour une fourniture de bois).
Denis Boissier : Pas plus qu’une carte n’est le territoire qu’elle décrit, les documents ne sont pas toute l’Histoire. Votre formation vous contraint à ne concevoir l’Histoire qu’au moyen de documents et puisqu’il n’y a pas de documents qui prouvent que la troupe de Madeleine Béjart a pu arriver à Rouen avant le 18 septembre vous en concluez qu’elle ne s’y est pas installée avant cette date. A ce compte, Corneille n’est pas écrit Le Cid avant la saison 1636-1637 car nous n’avons aucun document qui prouve qu’il a écrit sa pièce avant qu’elle soit jouée, ni même qu’il a rencontré Marie Lempérière avant de l’épouser. On voit les abus que cette méthode autorise. Bien que rien n’empêchât la troupe d’arriver à Rouen dès le milieu ou la fin de l’été, je corrigerai comme vous le souhaitez mon article, d’autant plus facilement que c’est bien « Automne 1643 » que j’ai indiqué en titre du chapitre 15 de mon ouvrage Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille.
1.2. La troupe venait jouer — la plupart des historiens en conviennent aujourd’hui, encore qu’aucun document ne le spécifie — à l’occasion de la foire de Saint-Romain, laquelle commençait le 23 octobre et ne se prolongeait pas au-delà de la Saint-Martin. On peut donc supposer, avec quelque vraisemblance, qu’ils sont arrivés vers le 20 octobre et sont repartis au plus tard au début de la seconde quinzaine de novembre, soit un séjour de trois bonnes semaines, ce qui est beaucoup si l’on songe aux frais de location, d’hébergement et de nourriture. On ne comprendrait pas qu’ils se soient attardés davantage, alors que les travaux qu’ils avaient commandés étaient en panne et qu’il avait fallu, le 3 novembre, nommer un procureur pour les faire avancer.
Denis Boissier : Si la troupe n’est sans doute pas restée à Rouen après novembre, elle a pu arriver dans cette ville bien avant la fête de la Saint-Romain, d’abord pour se faire "sa place" parmi les troupes concurrentes, ensuite pour rencontrer Corneille avant que les représentations et les "affaires" ne l’accaparent trop. La fin de l’été est une bonne période pour préparer la stratégie de la nouvelle saison théâtrale et l’avenir d’une troupe. C’est d’ailleurs exactement ce que Molière et ses compagnons feront lors de leur séjour à Rouen en 1658.
1.3. Sur l’acte du 28 juin 1644, Poquelin ne signe pas "Moliere", mais « De Moliere », ce qui est très différent : la particule renvoie en effet à un fief (imaginaire), comme La Borderie (Joseph Béjart), Villabé (Germain Clérin), Croisac (Nicolas Bonenfant), des Fontaines (Nicolas Mary) ou Saint-Marcel (Madeleine Malingre), et non à un qualificatif, comme Léguisé (Louis Béjart). Autre particularité : ce document est le seul qui nous soit parvenu sur lequel Molière signe de cette manière.
Denis Boissier : Oui, l’on sait par son ami Dassoucy que Jean-Baptiste Poquelin était un « fat en toute manière ». Etre Moliere, ne lui a pas suffi… il a ajouté un « de » ; ce que ne fit jamais Corneille, qui, pourtant, avait droit à la particule, étant « escuyer du Roy ».
1.4. Si « Jean Baptiste Poquelin dict Molliere » est bien le premier dans l’énumération des comédiens, il n’est pas le premier à parapher ; il a été précédé par Germain Clérin ; d’autre part, les mots « De Molière » ne sont suivis d’aucun paraphe. Tout cela se vérifie aisément sur le cliché n° 6 de L’Inventaire raisonné des autographes de Molière de Suzanne Dulait.
Denis Boissier : Vous avez raison, mais ce qui est important, c’est qu’il soit le premier dans l’énumération des comédiens. Or, biographiquement rien ne légitime cette mise en tête, sinon le fait qu’il ait pu être légitimé par Corneille.
1.5. Rien ne permet d’affirmer que Molière prend alors « la tête de la troupe » et qu’il exerce sur elle une quelconque « autorité ». D’ailleurs, vous continuerez d’évoquer, dans les années qui suivent et jusqu’en 1658, la « troupe de Madeleine Béjart ». Dans votre Affaire Corneille-Molière ou Molière prête-nom de Corneille et bouffon du roi, après avoir traité du séjour à Rouen, vous écrivez, p. 119 : « La troupe repart vers la capitale, confiante dans l’avenir. Surtout Molière […] Désormais il signera en premier les contrats de la troupe. » Ceci est inexact : sur les clichés 8, 11, 12, 13, 15, 16 de l’Inventaire sus-mentionné, sa signature (toujours Pocquelin, jamais Moliere) ne figure qu’en deuxième, troisième, voire quatrième position.
Denis Boissier : Molière ne signe pas en premier mais il prend une place toujours plus grande dans la troupe, notamment en tant que « thresorier ». Je vais corriger ma formulation.
1.6. « Comme les comédiens jouent certaines de leurs œuvres, les frères Corneille ont nécessairement assisté aux répétitions, etc. » On ignore, vous le savez, ce que les comédiens ont joué à Rouen ; de plus, en novembre 1643, Thomas, qui vient d’avoir 18 ans, n’a encore produit aucune œuvre dramatique. Sa première pièce, Les Engagements du hasard, sera créée quatre ans plus tard sur la scène de l’Hôtel de Bourgogne.
Denis Boissier : En effet, j’ai fait un amalgame avec le second long séjour rouennais de la troupe en 1658. Mea culpa.
1.7. Vous précisez, « pour preuve de leur bonne entente », que « Pierre Corneille va aider les comédiens qui veulent aménager le jeu de Paume des Mestayers, à Paris. Ils sont prêts à signer un acte de procuration donnant tout pouvoir à un mandataire, mais n’ont pas de répondant. "On n’est pas allé loin pour trouver Pierre Corneille, qui mène toute la troupe chez Maître Cavé, son propre notaire, habitant rue de l’Estrade, près du port. Et le solennel tabellion, rassuré et convaincu par son client, avocat du Roi en la Table de marbre, reçoit les signatures des onze comédiens […]", écrit le corneilliste Armand Le Corbeiller (Pierre Corneille intime, 1936, p. 136. Source : Edouard Gosselin, «Acte authentique constatant la présence de Molière à Rouen », Revue de la Normandie, 30 avril 1870). »
1.7.1. Le nom de Me Cavé ne se lit sur aucun document imprimé concernant Pierre Corneille (je n’ai pas consulté les manuscrits des archives départementales de Seine-Maritime…). Dans l’article cité, Edouard Gosselin ne mentionne pas d’adresse ; la première ligne de l’acte du 3 novembre tel qu’il le transcrit indique seulement que celui-ci a été passé « devant Me Cavé, notaire royal à Rouen », sans autre précision. On peut penser que si lui ou Le Corbeiller avait trouvé l’adresse de l’étude, il aurait également trouvé le prénom du notaire (commençant par un J. selon Mesdames Jurgens et Maxfield-Miller) et n’aurait pas manqué d’en faire état.
Denis Boissier : En l’absence de document, il est envisageable que Corneille ait conseillé à Madeleine Béjart son propre avocat comme plus à même de régler cette sorte de contrat. Après tout, la troupe a choisi de loger au jeu de Paume Saint-Eustache, c’est-à-dire à quelques pas de chez Pierre Corneille ; ils ont un grand ami commun : Dassoucy ; de plus Madeleine connaît bien Rotrou, le seul dramaturge contemporain que Corneille estime ; et n’oublions pas que l’Illustre théâtre sera la seule compagnie de province autorisée par Corneille à jouer Andromède… Tout cela, entre autres éléments, constituent un faisceau d’indices convergents définissant des rapports plus que professionnels entre Corneille et l’Illustre Théâtre.
1.7.2. Le reste est de l’invention d’Armand Le Corbeiller, qui a commis là une de ces biographies romancées dont raffole le "grand public", plus demandeur, aujourd’hui comme hier, de couleur locale que de rigueur historique. Le même auteur n’hésite pas à affirmer, quelques lignes plus bas : « Molière, qui, à vingt-et-un ans, vient d’écrire Amphytrion (sic), est digne de Corneille, qui, à dix-neuf, a composé Mélite. »
Denis Boissier : Qui jamais trouvera grâce à vos yeux, tant il est vrai que chacun est imparfait …
1.7.3. Il est fâcheux que l’enchaînement, dans votre texte, des deux références bibliographiques donne à penser que la « source » Gosselin « autorise » les inventions de Le Corbeiller.
Denis Boissier : L’hypothèse de Le Corbeiller a été cautionnée par Auguste Dorchain et Georges Dubosc. Certes, le document exhumé par Gosselin n’impose pas l’interprétation de Le Corbeiller, mais il la rend probable, car, répétons-le, il est naturel que le notaire choisi par la troupe soit celui de Corneille puisqu’elle a foi en Corneille et qu’elle espère beaucoup de lui. D’autre part, pourquoi refuser à Corneille la possibilité d’être urbain envers des comédiens qui l’idolâtrent ?
1.8. « Il est probable que la troupe a interprété ce nouveau succès », écrivez-vous à propos du Menteur, vous fondant sur la certitude que la pièce a été créée « en 1642, avant Pâques ».
Denis Boissier : Non, pas une « certitude », mais une forte probabilité.
1.8.1. Vous ne citez pas moins de cinq « garants » à l’appui de cette datation, sans doute parce que vous savez que plusieurs autorités en la matière, dont Emile Picot (Bibliographie cornélienne, Paris, 1876, p. 42), Georges Couton (Œ.C., La Pléiade, II, p. 1216), Alain Niderst (édition du tricentenaire) et René Pintard (« Autour de Cinna et de Polyeucte. Nouveaux problèmes de chronologie et de critique cornéliennes », dans Revue d’histoire littéraire de la France, 1964, p. 377-413), la rejettent et soutiennent avec de bons arguments que la pièce a été créée au cours de l’hiver 1643-1644. Il serait du reste étonnant que Corneille ait attendu deux ans pour prendre un privilège : celui du Menteur ne sera accordé que le 22 janvier 1644, en même temps que celui de la Mort de Pompée, et la pièce sera achevée d’imprimer le 31 octobre suivant.
1.8.2. Parmi les tenants de « 1642, avant Pâques », vous citez « le grand corneilliste Charles Marty-Laveaux », et il est vrai que c’est ce qui se lit dans son introduction au Menteur (t. IV, p. 122) ; mais il revient sur le sujet dans le tome X, p. 424-425, à propos d’une lettre latine du conseiller Claude Sarrau, lequel écrivait à Corneille, le 12 décembre 1642 : « Ce que je désire principalement, c’est de savoir […] si à vos trois excellentes et divines pièces, vous projetez d’en ajouter une quatrième. […] J’ai entendu dire vaguement que vous travailliez à un certain poème sacré. Ecrivez-moi, je vous prie, s’il est bien avancé ou même achevé ». Marty-Laveaux fait alors ce commentaire, qui mérite d’être cité longuement : « Ces "trois divines pièces", qui hésiterait à les reconnaître ? c’est Le Cid, Horace et Cinna ; et ce "poème chrétien", […] n’est-ce pas évidemment Polyeucte ? Dans ce cas, la première représentation de cette pièce, placée par tous les historiens du théâtre à la fin de 1640, ne serait que du commencement de 1643 […] Mais ce n’est là qu’une des nombreuses rectifications que la lettre de Sarrau nous amène à faire ; elle nous force à changer également la date de 1641, adoptée pour Pompée, ainsi que celle de 1642, assignée au Menteur. Corneille, si avare de renseignements sur ses ouvrages, nous apprend toutefois que ces pièces si différentes sont "parties toutes deux de la même main, dans le même hiver". Mais quel est cet hiver dont il parle ? Est-ce la fin de celui de 1642-1643, dont le commencement, nous venons de le voir, a été occupé par les derniers soins à donner à Polyeucte ? Est-ce, et à certains égards cela semblerait plus probable, celui de 1643-1644 ? Dans ce cas, la publication aurait suivi la représentation d’assez près, car le privilège obtenu pour les deux pièces, le 22 janvier 1644, a été mis à profit, quant à Pompée, le 16 février, et pour le Menteur, le dernier octobre, ainsi que le constatent les "Achevé d’imprimer". Mais si c’est à cette dernière opinion qu’on s’arrête, il faut changer nécessairement la date de 1643, généralement adoptée pour la Suite du Menteur, et peut-être celle de 1644, qu’on donne à Rodogune, sera-t-elle à son tour prématurée. Comment ces réflexions n’ont-elles pas été faites plus tôt […] ? Je m’en étonne, et je regrette pour ma part de les présenter si tardivement ; mais c’est un exemple de plus du soin avec lequel il faut examiner les documents, même les plus connus, pour en extraire tout ce qu’ils peuvent donner. »
1.8.3. Autre tenant, selon vous, de « 1642, avant Pâques » : André Stegmann. Certes, dans sa notice introductive au Menteur (Paris, Le Seuil, l’Intégrale, 1963, p. 336), il écrivait : « Corneille nous apprend qu’il écrivit le Menteur "le même hiver" qu’il composa Pompée. Comme une lettre de Guez de Balzac du 10 février 1643 déclare : "Vous serez Aristophane quand vous le voudrez", il est vraisemblable de penser que les deux pièces furent jouées ensemble au Marais l’hiver suivant. » Mais cinq ans plus tard, il se ravise et, dans le tableau de la page 93 de L’Héroïsme cornélien, revient à la date que vous dites ; je constate toutefois qu’il ne justifie pas vraiment ce choix dans les pages qui précèdent (84-85 en particulier) et qu’il semble plutôt opter pour une date postérieure à décembre 1642 (haut de la page 90).
1.8.4. Pour ce qui est de Mme Deierkauf-Holsboer, je lis dans Le Théâtre du Marais, Paris, Nizet, 1954, t. I, p. 86, que « La Mort de Pompée a été représentée en sa nouveauté à la fin de l’année 1642 ou au commencement de 1643, et Le Menteur dans cette même année ».
1.8.5. Une rapide enquête fait apparaître que depuis un siècle et demi, la majorité des historiens suivent les conclusions de Marty-Laveaux. C’est le cas de Petit de Julleville (1887), d’Emile Roy (1891), de Gustave Lanson (1896), de Constant This (1909), [j’abrège], de Daniel Mornet (1947), de Louis Herland (1954), de Marc Fumaroli (1990), d’André Le Gall (1997), de Jean Serroy (2000), de Jean Rohou (2001), d’Alan Howe (2006), auxquels s’ajoutent ceux que j’ai cités plus haut. Ceux qui ne partagent pas ces conclusions adoptent la date de l’hiver 1642-1643 ; c’est le cas, entre autres, de Jules Taschereau (éd. de 1869), de Lancaster (1932) et d’Antoine Adam (1957).
Denis Boissier : Il n’est pas indispensable que Molière joue Le Menteur devant Corneille pour qu’il puisse être avec lui en relations professionnelles et amicales, mais j’ai appliqué la première règle de tout historien : entre plusieurs opinions, toujours préférer la plus ancienne et la plus proche du problème envisagé. Or, le plus ancien témoignage, celui des frères Parfaict, indique que le Menteur fut joué « en 1642, avant Pâques ».
1.8.6. Une chose, quoi qu’il en soit, est certaine : en novembre 1643, Le Menteur, n’ayant pas encore été imprimé, n’était pas dans le domaine public ; seuls les comédiens du Marais, dont on sait qu’ils le créèrent, auraient donc eu l’autorisation de le représenter.
Denis Boissier : Précisément, c’est en octobre 1643 que Corneille a demandé à Mazarin l’autorisation d’être seul juge pour agréer les comédiens qui interprèteront ses dernières œuvres – ce qui lui fut refusé. De plus, rien n’empêchait l’Illustre Théâtre de "régaler" en privé la famille Corneille et ses proches. Résumer un séjour de plusieurs semaines par trois ou quatre documents n’est pas, à mon sens, la meilleure façon de procéder lorsqu’on veut rendre compte d’une situation aussi complexe que les manigances et les espoirs d’une troupe qui veut se concilier les bonnes grâces d’un génie qui, de son côté, a toujours eu le souci obsédant d’être joué par le plus de troupes possibles.
1.8.7. Concernant la confidence de Molière à Boileau que vous citez ensuite, je vous renvoie à ce développement de Louis Moland (Molière, sa vie et ses ouvrages, Paris, 1887, p. 23) que vous connaissez puisque vous en citez quelques lignes : « Le Menteur avait paru l’année précédente [1642] ; ce seul fait a mis aux champs l’imagination des érudits trop prompts aux conjectures. M. Ed. Fournier, dans son Corneille à la butte Saint-Roch, fait jouer le rôle de Dorante par Molière à Rouen ; et d’autres après lui ont été plus affirmatifs encore sur ce point. Des critiques plus anciens avaient déjà insisté sur l’impression que le Menteur dut produire sur le jeune Molière. "Il est impossible, dit Voltaire, que Molière ait vu cette pièce sans voir tout d’un coup la prodigieuse supériorité que ce genre a sur tous les autres et sans s’y livrer entièrement." M. François de Neufchâteau, dans L’Esprit du grand Corneille, a arrangé et développé la réflexion de Voltaire en une anecdote qu’il prétend avoir tirée du Bolœana, mais qui ne se trouve dans aucun des deux ouvrages que l’on connaît sous ce titre : "Oui, mon cher Despréaux, disait Molière à Boileau, je dois beaucoup au Menteur. Lorsqu’il parut… j’avais bien envie d’écrire, mais j’étais incertain de ce que j’écrirais ; mes idées étaient confuses ; cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me fit voir comment causaient les honnêtes gens ; la grâce et l’esprit de Dorante m’apprirent qu’il fallait toujours choisir un héros de bon ton ; le sang-froid avec lequel il débite ses faussetés me montra comment il fallait établir un caractère ; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu’il s’est donné m’éclaira sur la bonne plaisanterie ; et celle où il est obligé de se battre par suite de ses mensonges me prouva que toutes les comédies ont besoin d’un but moral. Enfin, sans Le Menteur j’aurais sans doute fait quelques pièces d’intrigue, L’Etourdi, Le Dépit amoureux, mais peut-être n’aurais-je pas fait Le Misanthrope. — Embrassez-moi, dit Despréaux : voilà un aveu qui vaut la meilleure comédie." Cette anecdote a le caractère d’une pure invention. Ne dirait-on pas, en la lisant, que Molière s’est mis à écrire ses grandes comédies au lendemain de la représentation du Menteur ? »
Denis Boissier : Une anecdote n’a pas à être vraie pour rendre compte, à sa façon, de la vérité. Et que les modernes moliéristes fassent chœur pour écarter le plus possible Molière de Corneille, et minimiser son influence, est l’évidence même. Entre nous, quelle importance si plus de la moitié des spécialistes, sur cent cinquante ans, ne croient pas ou veulent pas croire que Le Menteur ait été joué par Molière à Rouen en 1643 ? L’important est que Corneille, lui, a toujours joué dans la vie, plus encore dans la carrière de Molière, un rôle décisif.
1.9. Reste une question, qui, à ma connaissance, n’a jamais été posée : Corneille était-il à Rouen pendant le séjour de l’Illustre théâtre ? Une lecture attentive de la chronologie permet d’en douter.
Denis Boissier : Votre « lecture » vous permet de douter que Corneille ait pu fréquenter la troupe en 1643 ; la mienne m’apprend que non seulement c’est possible (puisque certains documents montrent que Corneille est bel et bien à Rouen à cette époque), mais probable : pourquoi voulez-vous qu’il n’accueille pas une troupe qui l’admire plus que tout et dont il connaît depuis longtemps la directrice, Madeleine Béjart. Inutile de vous rappeler que l’un et l’autre fréquentaient l’hôtel de Guise et étaient des "obligés" du duc mécène.
1.9.1. Il est plus que probable qu’au cours de la période allant de l’automne 1642 au printemps 1644, période particulièrement animée qui voit la mort de Richelieu et celle de Louis XIII, le début de la régence d’Anne d’Autriche et l’arrivée de Mazarin aux affaires, Corneille a séjourné alternativement à Rouen et à Paris. Voyez ce que lui écrit Guez de Balzac, le 10 février 1643 : « Quelle apparence de disputer de civilité avec vous, qui êtes à Rouen quand vous n’êtes pas à Paris, c’est-à-dire qui changez une cour pour une autre cour et ne sortez jamais du grand monde ? » A des dates qu’il est difficile de préciser, il a assisté à la création (et peut-être aux répétitions) de trois de ses pièces au moins — Polyeucte, La Mort de Pompée et Le Menteur —, il a fait des lectures chez Madame de Rambouillet et chez le chancelier Séguier (cf. la lettre de Chapelain du 16 août 1643 signalée par l’abbé Goujet dans sa Bibliothèque française, XVIII, p. 163), il a déposé auprès de la chancellerie sa demande de privilège extraordinaire, etc.
1.9.2. Il est certain qu’il était à Rouen, le 7 septembre 1643, pour le baptême de son fils Pierre, et qu’il siégeait le surlendemain à l’audience de l’Amirauté de France (Revue de la Normandie, 1865, p. 423).
Denis Boissier : S’il est « certain » que Corneille était à Rouen les 7 et 8 septembre 1643, il est tout aussi « certain » qu’il y fut nombre d’autres jours entre août et novembre 1643.
1.9.3. Il est également certain que sa femme et lui seront à Paris en janvier 1644 : le 9, Marie Lempérière est marraine de Gédéon de Soulas, fils du comédien Floridor, et le 22, Corneille obtient, pour l’impression de La Mort de Pompée et du Menteur, un privilège dont il a dû déposer la demande à la Chancellerie quelques jours plus tôt.
1.9.4. Un petit fait donne à penser qu’il était déjà à Paris dans les semaines précédentes : le 21 décembre, Balzac a adressé à Chapelain une lettre dans laquelle il le chargeait de remercier « M. Corneille pour son exquis et riche présent [ndhg : sans doute l’édition grand format de Polyeucte] ». [Le 30 janvier 1645, le même Balzac écrira au même Chapelain : « J’ai reçu Le Menteur, qui m’a plu extrêmement, et je vous prie, si M. Corneille vous va voir, de le bien remercier de ce plaisir extrême qu’il m’a donné. »] Pourquoi Balzac, qui connaissait bien l’auteur du Cid et lui avait adressé plusieurs lettres à Rouen, est-il passé cette fois-ci par Chapelain pour le remercier de son envoi, sinon parce qu’il savait que Corneille séjournait depuis et pour quelque temps encore à Paris ?
Denis Boissier : Oui, Corneille est souvent à Paris pendant l’hiver 1644. Mais c’est durant la fin de la fin de l’été et l’automne qu’il a rencontré et fréquenté la troupe de l’Illustre Théâtre.
1.9.5. Le 20 octobre 1643, Polyeucte est achevé d’imprimer chez Laurent Maurry à Rouen ; le texte de la pièce en tout cas, car pour la page de titre et les pièces liminaires, dont l’épître « à la reine régente », elles sont imprimées à Paris, sans doute dans l’atelier de Denis Houssaye, qui travaille pour Augustin Courbé ; en témoigne le fleuron de la page de titre, identique à celui de La Mort de Pompée et différent de ceux utilisés par Maurry. Cette pièce étant la première que Corneille dédie à un membre de la famille royale, on peut raisonnablement penser qu’il a tenu à en remettre lui-même un exemplaire à Anne d’Autriche dans les derniers jours du mois.
Denis Boissier : Certainement. Et puisque Molière et Madeleine Béjart sont des Parisiens, ils ont même pu avoir, eux aussi, des raisons d’accompagner Corneille à Paris. Voyager avec des amis est tellement plus agréable.
1.9.6. Le 16 février 1644, est achevée d’imprimer (à Paris et non à Rouen) l’édition in-4° de La Mort de Pompée, avec une épître « A Monseigneur l’éminentissime cardinal Mazarin » suivie d’un long « Remerciement » en vers « A son Eminence », lui-même suivi d’un « Avis au lecteur ». Dans l’édition in-12°, achevée d’imprimer quelques jours plus tard dans l’atelier de Denis Houssaye, le Remerciement est suivi de sa traduction latine signée A.R. (Abraham Ravaud), et l’avis au lecteur s’ouvre sur un paragraphe supplémentaire, dans lequel Corneille expose les circonstances de cette traduction, et qui commence par ces mots : « Ayant dédié ce poème à Monsieur le cardinal Mazarin, j’ai cru à propos de joindre à l’épître le remerciement que je présentai il y a trois mois [ndhg : je souligne] à Son Eminence pour une libéralité dont elle me surprit. Cette pièce, quoique faite à la hâte, a eu le bonheur de plaire assez à un homme savant pour ne dédaigner pas de perdre une heure à donner une meilleure forme à mes pensées, etc. » Trois mois, cela fait remonter la présentation du poème dans la seconde quinzaine de novembre. Ici encore, on peut penser que l’auteur a « présenté » son remerciement en personne et non par courrier.
1.9.7. La proximité de ces dates — fin octobre, seconde quinzaine de novembre — suggère que la dédicace à la reine et la libéralité de son ministre ne sont pas sans rapport. La succession des faits pourrait être la suivante : au début de l’automne 1643, Corneille, qui souhaite dédier Polyeucte à Anne d’Autriche, lui en demande l’autorisation, peut-être par courrier, peut-être de vive voix, dans le temps même où il fait imprimer la pièce par Laurent Maurry ; après le 21 octobre (si l’on admet qu’il a relu les épreuves lui-même et sur place), il se rend à Paris pour achever le travail d’édition avec Houssaye, Courbé et Sommaville, et remettre un exemplaire à la dédicataire ; Mazarin lui fait alors savoir (le même jour, peut-être, où le poète est reçu par la reine) qu’il a décidé de lui verser une pension annuelle de cent pistoles (un tiers de moins que ce que lui versait Richelieu) ; Corneille, « surpris » (= pris au dépourvu) par cette « libéralité » qui ne lui « a pas coûté seulement un souhait », compose « à la hâte » (mais en quelques jours tout de même) les quatre-vingts alexandrins de son remerciement ; il les porte à Courbé, qui les imprime (4 feuillets au format in-4°) et les fait paraître avec Sommaville (quelques jours encore après la remise du manuscrit), puis il les « présente » à Mazarin, après lui avoir demandé une audience.
1.9.8. Tout cela, qui peut être affiné, me conduit à formuler comme plausible l’hypothèse que Corneille était absent de Rouen pendant la majeure partie du séjour que l’Illustre Théâtre y a fait, et qu’il a passé à Paris les dernières semaines de l’automne 1643 et les deux premiers mois de l’hiver 1643-1644.
Denis Boissier : Votre hypothèse que « Corneille était absent de Rouen pendant la majeure partie du séjour que l’Illustre Théâtre y a fait », vous arrange – et moi, elle ne me dérange guère car je n’ai jamais prétendu que Molière avait épousé Pierre Corneille et que celui-ci, dès les premières semaines de leur hyménée, allait déjà en d’autres alcôves. En 1643, les liens entre Molière et Corneille étaient loin d’être aussi serrés qu’en 1658, d’autant qu’en 1643 Molière n’était pas chef de troupe.
2. MOLIÈRE PRONONCÉ MOULIÉRE.
« Muni d’un accent grave, écrivez-vous, le pseudonyme perd sa caractéristique ontologiquement féminine. Car au XVIIe siècle, comme le constatait le moliériste Charles-Louis Livet, "l’o équivalant alors à l’u italien ou espagnol, se prononçait ou, comme dans houme, poume, Roume, fouyer, etc., etc., pour homme, pomme, Rome, foyer, etc., etc… D’où il résulte que le nom de Molière devait se prononcer Mouliére avec l’é aigu, que nous avons remplacé, à tort, par l’è grave. » (Les Intrigues de Molière […], 1877. p.108). Dans sa Gazette, Loret écrit "Moliére", ainsi que Robinet dans ses Lettres […]. La Muse historique (par exemple le 13 janvier 1663 ou le 7 juillet 1663) utilise l’accentuation aiguë. Et en 1686 encore, Adrien Baillet, dans ses commentaires défavorables au Comédien, orthographie "Moliére". »
2.1. Pour ne pas accabler vos lecteurs par un laborieux exposé de phonétique historique, je me contenterai de citer Laurent Chifflet (1598-1658), qui écrivait dans Essay d’une parfaite grammaire de la langue françoise, Anvers, 1659, p. 171 : « En matière de prononciation, il n’est pas bon de courir avec trop de chaleur après les nouveautés. D’autant qu’il arrive assez souvent qu’elles passent comme un torrent, et venant à déchoir elles laissent la peine de les désapprendre à ceux qui les ont voulu mettre en crédit. J’ai vu le temps que presque toute la France était pleine de chouses : tous ceux qui se piquaient d’être diserts chousaient à chaque période. Et je me souviens qu’en une belle assemblée, un certain lisant hautement ces vers : "Jetez-lui des lis et des roses,/ Ayant fait de si belles choses", quand il arriva à choses, il s’arrêta, craignant de faire une rime ridicule ; puis n’osant démentir sa nouvelle prononciation, il dit bravement chouse. Mais il n’y eut personne de ceux qui l’oyaient qui ne baissât la tête, pour rire à son aise, sans lui donner trop de confusion. Enfin la pauvre chouse vint à tel mépris que quelques railleurs disaient que ce n’était plus que la femelle d’un choux. »
Denis Boissier : Plaisante anecdote qui montre bien que prononcer à l’espagnole était une mode qui a fait trop de victimes. Le moliériste Livet et moi-même ne disons rien d’autre.
2.2. Que « Molière » se soit prononcé Mouliére, Livet en apporte une étrange "preuve". Je recopie les lignes qui suivent la citation que vous faites : « Tout doute à cet égard doit être levé par l’analogie qui existe entre le nom de J.-B. Poquelin Molière et celui de François de Molière, sieur d’Essartines. Après la mort de ce dernier, sa veuve publia un volume intitulé Odes spirituelles […], par Anne Picardet, vefve du feu sieur de Moulières [? Mouliéres !] et d’Essartines. (Paris, Seb. Huré, M.DC.XIX., 1 vol. in-12). A la page 150 de ces poésies, on trouve un "sonnet acrostic" dont les lettres initiales donnent le nom de François Molier. Or, on sait que le nom de J.-B. Poquelin Molière, comme celui de Molière d’Essartines et celui du musicien-poète-danseur de ballet, s’est longtemps écrit indifféremment Molier ou Molière. »
2.2.1. Si Anne Picardet était bien la femme de François II Molière, sieur d’Essertines, celui auquel Livet fait allusion est son fils François III Molière d’Essertines, auteur de La Polyxène, de La Semaine amoureuse, d’une traduction du Mépris de Cour de Guevara et d’un certain nombre de poèmes et lettres, mort assassiné en 1624, cinq ans après la publication du recueil en question.
2.2.2. J’observe que Livet lui-même orthographie le nom du défunt « Moulières » avec un accent grave. Et pourquoi cela, puisque dans les deux éditions des Odes spirituelles, le mot est imprimé en majuscules et ne porte pas d’accent ?
Denis Boissier : Charles-Louis Livet n’était pas parfait, comme je ne le suis guère – et quelques autres avec nous.
2.2.3. Dans une plaquette intitulée François de Molière, seigneur d’Essertines, Anne Picardet, sa femme, et leur famille, d’après les documents authentiques (Charolles, Imprimerie Veuve Lamborot, 1888), C.-E. Révérend du Mesnil reproduit une demi-douzaine d’actes ou extraits d’actes originaux, dans aucun desquels le nom ne s’écrit « Moulieres » ni le nom du fief « Essartines ». Il donne à lire, pages 35-36, le sonnet évoqué par Livet, et précise à cette occasion : « Un sonnet comportant quatorze vers seulement, le poète écrit le nom François Molier : remarquons-le, quoiqu’on sache avec quelle variété de formes ce nom de Molière est orthographié pour notre grand Comique, Jean-Baptiste Poquelin, par exemple ne l’a-t-on pas vu successivement imprimé Molière, Morlierre, Monsieur de Molier, le sieur Molier, Moliers, de Molières, Moulière, le sieur de la Molière, Mollière, etc ? [ndhg : les accents sont dans le livre de Révérend du Mesnil.] Le titre du recueil d’Anne Picardet semble prouver qu’il se prononçait réellement Moulières, qu’il fût écrit Molier ou Molière : dans le premier cas on prononçait l’r finale.» Révérend du Mesnil fait ici la même erreur que son contemporain Livet.
2.2.4. Dans un poème intitulé « La Vigne », le poète Saint-Amant, qui était un (le ?) grand ami de François III Molière d’Essertines, fait rimer son nom avec bière.
2.2.5. Tous les textes que j’ai cités plus haut sont signés « Moliere » ou « le Sr de Molieres », et le nom du fief, quand il apparaît (dans les permis d’imprimer principalement), est orthographié « Essertines », ce qui me fait conclure que la mère et le fils ne prononçaient pas (et ne transcrivaient donc pas) ces mots de la même façon, pour la simple raison qu’on ne les prononçait pas de la même façon en Bourgogne et à Paris, dans le milieu de nobliaux de province où vivait Anne Picardet et parmi les jeunes poètes mondains de la capitale que fréquentait son fils.
2.3. Le distribution des accents aigus et graves dans les textes de la seconde moitié du XVIIe siècle est des plus aléatoires, quel que soit le soin apporté par les auteurs et les imprimeurs.
Denis Boissier : Tout à fait de votre avis. Mais je constate qu’un autre chroniqueur, La Gravette de Mayolas, dans sa Lettre en vers à son altesse Madame la duchesse de Nemours, en date du 20 septembre 1665, écrit lui aussi Moliére (« … l’ouvrage peu médité /De Moliére, qui d’ordinaire /A le bonheur et l’art de plaire »).
2.3.1. Feuilletant le recueil de Georges Mongrédien à la recherche des textes versifiés dans lesquels le nom de Molière est placé en fin de vers, je trouve qu’il rime avec lumière (dès 1645), entière, matière, manière (en particulier chez La Fontaine), prière, derrière, singulière (la rime la plus fréquente), ânière, étrivière, écolière, bière, meurtrière, cimetière, imaginaire, contrefaire, apothicaire, affaire, chère, colère, hémisphère, mystère, sévère, mère, etc. L’absence de rime en –iére n’a rien d’étonnant, puisqu’il n’existe en français aucun mot se terminant de cette… manière.
Denis Boissier : Faire rimer « Moliere » avec des mots finissant par -ière est une licence poétique ne portant pas à conséquence… d’autant que souvent, vous en convenez, on écrivait aussi Moliére… Reste que le personnage comique incarné par « Moliere » est de tempérament et de caractère féminins et que le personnage social « Moliere », surtout prononcé Mouliere, proche analogiquement de mulier/femme, du moins dans l’esprit du peuple, et cela seul importe, fut très vite et jusqu’à sa mort accusé d’être un cocu-né… et l’amant du très jeune comédien Michel Baron.
2.3.2. Faut-il soupçonner La Fontaine et tant d’autres de ses contemporains d’avoir mal prononcé le nom de Molière ? Boileau, comme Loret (voir ci-dessous), commence par écrire « Molier », dans les fameuses Stances, publiées, semble-t-il, alors qu’il ne connaissait pas encore l’auteur de L’Ecole des femmes ; puis il passe à Molière. On pourrait y voir un indice de la manière dont Jean-Baptiste Poquelin lui-même prononçait et souhaitait qu’on prononçât son nom de scène.
Denis Boissier : Il est possible, en effet, que Jean-Baptiste Poquelin en ait eu assez de la mauvaise réputation qu’il s’était faite, et qu’il ait décidé de "viriliser" la prononciation de son nom. A moins que, tout simplement, la mode ait insensiblement évolué et que l’on aimât mieux désormais prononcer « Molière » que « Mouliére »… Mais il est encore plus probable que cette évolution que vous croyez constater est un leurre car le chroniqueur Charles Robinet, le 15 novembre 1670, soit trois ans avant le décès de Jean-Baptiste Poquelin, continue d’écrire Moliére (« Et que ceux du Palais Royal, / Chez qui, Moliére est sans égal, … ») et aussi le 22 novembre 1670. Robinet était un vieil ami de Corneille, et, sans doute, pour cette raison, avait-il une bonne raison pour écrire Moliére.
2.3.3. Pour ce qui est de Loret, voici ce que je constate : jusqu’en 1662, il écrit « Molier », et quand le mot est à la rime, il le fait rimer avec « particulier ». Puis il passe à « Moliere » ou « Moliére ». Dans la lettre du 13 janvier 1663, je trouve bien « Moliére », mais c’est à l’intérieur de ce vers : « Piéce dont Moliére est Autheur… » Deux lignes plus bas, je lis « Agnés », puis « crèdit », puis « après », puis « spècieuze », puis « zéle ». Dans la lettre du 7 juillet 1663, je trouve « guerriéres/journalières », « moliére »/« singuliére », « saint-pére »/« frére », « guerriére »/« derniére ». Dans la lettre du 14 février 1664 (annonce de la création du Festin de Pierre), « Moliére » rime avec « maniére », et quelques lignes plus bas, « ordinére » rime avec « caractére ». La même lettre propose « scéne », « abjurérent », « sincére », « titulére », « m’informérent », etc. Dans la lettre du 7 février 1664, « bâtème » rime avec « extréme », et l’on rencontre des « gens de qualitè » et la réligion ». Partout circulent la reine-mére, le saint-pére et Monsieur frére du roy…
2.3.4. Les mêmes incohérences se lisent chez Robinet, chez Baillet (y compris dans la 4e édition de ses Jugements, en 1725) et dans les impressions de Corneille. Un seul exemple pour ce dernier, pris dans la première scène de Suréna (1675, p. 2) : « Je creus ce cœur tranquille, et mon devoir sévére / Le préparoit sans peine aux loix du Roy mon pére .»
2.4. De tout cela, je conclus que dès le 17e siècle, et à Paris en tout cas, le nom de scène choisi par J.-B. Poquelin vers 1644 se prononçait bien Molière, et pouvait rimer avec Furetiere, Sorbiere, La Thorilliere, La Mesnardiere, La Bruyere, La Milletière, La Picardiere, La Valliere et bien d’autres qui, eux non plus, ne prenaient pas d’accent.
Denis Boissier : Même si vous pouviez démontrer (bien sûr sans prendre pour argument la rime en -ière) que l’on prononçait plus souvent Molière que Mouliére, ce dont je doute, il n’en resterait pas moins que le personnage de « Moliere », sur scène et dans la vie, a toujours été celui de l’efféminé-peureux-cocu Sganarelle et non celui du viril-courageux Don Juan.
2.5. Pourquoi, demandez-vous, n’a-t-on pas conservé « Moliere » sans accent, comme l’on a fait par exemple avec l’auteur dramatique Jean-François Regnard ? Parce que Regnard se prononce sans accent ni grave ni aigu — comme renard, dont il vient —, à la différence de Régnier, qui se prononçait et se prononce avec un e fermé.
Denis Boissier : Ce n’était certes pas la meilleure question à poser. Promis, je l’élimine.
3. MOLIERE-MULIER.
« Si à la fin du XVIIIe siècle, écrivez-vous, on a fait le choix de Molière avec un accent grave, c’est pour éviter qu’on ne fasse trop vite le rapport avec le latin mollis = mou, son dérivé mulier/molier qui signifie femme. » Votre formulation est ambiguë ; elle donne à penser que vous reprenez à votre compte cette étymologie que tous les lexicographes modernes rejettent, à commencer par le Dictionnaire étymologique de la langue latine de Ernoult, Meillet et André, 4e éd., Klincksieck, 1994, qui nous confirme, p. 419, que « Mulier est un nom nouveau d’origine inconnue ».
Denis Boissier : Ma formulation est « ambiguë » car vous savez mieux que moi combien l’étymologie est une science d’autant plus incertaine qu’elle refuse de tenir compte du bon sens populaire. Or c’est le peuple qui fait vivre les mots et non les dictionnaires. Et c’est précisément parce que « Mulier est un nom nouveau d’origine inconnue » que le peuple a raison d’entretenir une connexion analogiquement valable entre mollis (mou), mulier (femme) et, quoi que vous en pensiez, avec Molier et Mouliére. De la même façon que c’est précisément parce que le peuple voyait en « Moliere » le « héros des farceurs » (dixit Valentin Conrart) que nous pouvons dire qu’il n’a jamais été autre chose que le bouffon du Roi (cf. dans ce site l‘article « Molière a les 26 caractéristiques du Bouffon du Roi », rubrique A LIRE EN PRIORITE) et le prête-nom du « poète comique » Corneille. Mais les modernes moliéristes refusent de tenir compte du bon sens populaire et des témoignages de ceux qui ont vraiment connu « Moliere ».
4. MOLIERE, TERRE GRASSE…
Vous citez ensuite le Trésor de la langue française : « MOLIERE, subst. fém. […] Terre grasse et marécageuse […] 1. Dér. de mol, forme anc. de l’adj. mou ; suff. - ière. »
4.1. Pourquoi ne donner que la seconde définition et non la première (« carrière de pierres à meule », du latin molare, broyer), qui est la seule que retient Furetière et que Littré cite également en premier ? Cette première « molière » est à l’origine d’au moins autant de toponymes que la seconde, les uns (et la distinction n’est pas indifférente) plutôt dans le nord de la France, les autres dans le sud. Mais il s’agit pour vous d’établir une chaîne : mollesse-terre grasse-féminité. En effet, vous affirmez, au paragraphe suivant, que « ce n’est pas seulement l’aspect féminin du nom "Moliere" qui gêna les défenseurs du dogme du "grand génie viril", etc. » Je n’ai rencontré nulle part, chez aucun moliériste, l’expression d’une semblable « gêne ». Du reste, la féminité du mot « Moliere » ne m’apparaît pas plus évidente ni plus prégnante que celle de Racine, Corneille, La Bruyère, La Fontaine, Malherbe ou Voiture.
Denis Boissier : N’y a-t-il pas quelque perfidie à vous demander pourquoi je ne parle pas de la seconde acception du mot « moliere » recensée par Littré alors que vous savez, pour avoir lu attentivement la première version de mon Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille (800 pages, 2007) que je me suis expliqué, p. 116, sur ce point : « Si donc Corneille est l’"inventeur" de « Moliere », comme nous le supposons, il devait nécessairement connaître cette autre acception, que nous rappelle le Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré : "MOLIERE : nom donné, au XVe siècle, aux boulets en pierre lancés par la poudre à canon." Un nom de guerre idéal pour celui qui dut en province, de 1644 à 1658, "défendre" le théâtre de Corneille et qui, dès son arrivée à Paris, sera projeté sur la scène afin d’écraser le ridicule, le dogmatisme et l’hypocrisie dévote qui gênèrent tellement la carrière de Pierre Corneille. »
Quant à la « gêne » des moliéristes, dès qu’il est question d’évoquer la psycho-somatie de Molière, combien de fois, pour la contourner, n’ont-ils pas prôné la virilité morale et la « mâle beauté du visage de Molière » (Sainte-Beuve) ! D’autre part, vous savez combien a été occultée l’homosexualité de ses plus proches amis ou collaborateurs : Lully, Chapelle, Dassoucy… et même Cyrano de Bergerac.
Enfin, de tous les noms d’écrivains que vous citez aucun ne renvoie directement à mulier/femme. Toute la différence est là. Audiberti est encore plus catégorique que moi : le nom Molière signifie « Lafemme », « Lépouse » (Molière, 1954, p. 90). Quant au moliériste Edouard Thierry, « on peut remarquer, comme simple rapprochement, que le nom choisi par le poète de la femme est le nom de la femme elle-même : Mulier. – Mulier, Mollis aer, a dit un autre grand poète de la femme (Shakespeare, Cymbeline). Nous sommes encore plus près de Molière » (Notice sur « Charles Varlet de la Grange et son registre » par Edouard Thierry, édition du Registre de La Grange, 1876, p. XI).
4.2. Revenant sur ce point, vous écrivez que « le toponyme "Molliere/Moliere" […] signifie, dans son acception la plus répandue, "terre grasse et marécageuse ". Une terre que l’on peut cultiver. » Vous parlerez également de « terre molle et cultivable », puis d’« une terre molle que l’on peut travailler ». Etes-vous certain qu’une terre « marécageuse » soit une terre arable ? n’est-elle pas au contraire impropre à la culture ? Ne confondez-vous pas « molle » (lat. mollis) et « meuble » (lat. mobilis) ? Si le terme « molière » a pu donner naissance à des toponymes, n’est-ce pas justement parce que ce type de sol se distinguait, par son caractère incultivable, du reste des terres alentour, qui, elles, étaient cultivables ?
Denis Boissier : Vos excellentes remarques m’invitent une fois de plus à corriger ce qui doit l’être. Je m’en tiendrai donc au fait, indiscutable, que les « molieres » sont des terres molles et humides, avec références obligées à la Femme.
4.3. Voyez le « Mémoire » d’Antoine de Beauterne, lieutenant des chasses de Louis XV, Archives départementales du Puy-de-Dôme, C 1735, cité dans Xavier Pic, La Bête qui mangeait le monde en pays de Gévaudan et d’Auvergne, Mende, impr. Chaptal, 1968, p. 160 : « Ce pays est encore très marécageux, fécond en molières ou bourbiers. Les voyageurs en trouvent à tout instant qui les arrêtent ; il en est même où ils courraient le plus grand danger et où s’enseveliraient en entier eux et leurs chevaux. Pour les éviter, ils sont obligés de faire bien des détours et de sonder les endroits de passage, ce qui les retarde tellement dans leur marche que pour un trajet où l’on ne mettrait qu’une heure, si on pouvait le faire à vol d’oiseau, l’on en emploie trois ou quatre. Les molières ou bourbiers sont principalement sur le sommet des montagnes et dans les vallées ou vallons qui sont presque tous couverts de prairies. L’on en trouve aussi assez fréquemment sur le revers des montagnes, surtout dans les endroits où le terrain a moins de pente. Il sort des bourbiers qui sont sur le sommet ou les revers des montagnes une infinité de petites sources ; elles forment dans les vallons des ruisseaux ou petites rivières qu’on peut néanmoins guéer presque partout, excepté dans les temps de pluie : dès qu’elle est un peu abondante, ces ruisseaux et rivières grossissent prodigieusement par les torrents qui coulent avec force du haut des montagnes le long des ravins. Le moindre ruisseau devient alors un fleuve. […] C’est dans la partie sur laquelle la Bête féroce ou les loups ont actuellement leur établissement […] que se trouvent réunies toutes les difficultés du pays dont je viens de faire le détail. »
Dans Loups-garous en Gévaudan, le martyre des innocents (Brioude, éd. Watel, 1995, p. 70, Pierre Cubizolles cite des extraits de ce mémoire et indique en note : « [Molière] Moleïra en patois du Saugues ; du lat. mollis, mou, et suff. aria : partie de terrain molle et humide, bourbier, marécage. C’est autour des molières que pousse, en Margeride, le bouleau nain, betula nana, ou bouleau des Lapons, vestige de la flore glaciaire. »
5. MOLIERE-MOLIERER.
« Une seule explication, écrivez-vous, donne son sens à ce choix [du nom de Moliere], celle offerte par l’étymologie érudite : molierer est l’ancien verbe pour légitimer. Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècles de Frédéric Godefroy, publié en 1888, nous apprend : "MOLIERER : v.a. légitimer : Li rois puet en tel chose fere molier [er] qui ne sont pas de mariage (Liv. de Jost et de Plet, I, 6, § 23, Rapetti).” Traduisons : Le roi peut dans certains cas molierer ceux qui ne sont pas mariés. Il peut les légitimer. »
5.1. Qu’est-ce que ce Livre de jostice et de plet (Livre de justice et de procès), où le lexicographe a pris son exemple ? Un manuscrit de la seconde moitié du XIIIe siècle transcrit et publié en 1850 par le juriste Pierre-Nicolas Ripetti. Il s’agit en effet d’une compilation de droit coutumier faite dans les années 1260. Y est évoquée, p. 36-37, l’élection d’un maire de Mantes, deux fois cassée parce que l’élu n’était « pas bien né ». Une décision contre laquelle ses électeurs firent valoir que « bien fust-il mauvèsement nez, il n’en lor anuisoit pas [= cela ne les gênait pas], quar li rois li avet fet grâce de ce, et l’avoit moller en tel chose. » L’élection fut finalement validée, et le compilateur anonyme de conclure par ces mots : « Rigle [est] que cil qui eslisent non digne persone à lor esciant, perdent poer d’ellire, au meins une foiz ; et li rois puet restablir cels qui pechent en tel chose, et li rois puet en tel chose fere molier [cels] qui ne sont pas de mariage. »
5.2. La traduction que vous faites du dernier membre de phrase est inexacte ; il ne s’agit pas de légitimer « ceux qui ne sont pas mariés », mais ceux qui sont nés hors mariage, donc les « bâtards ». Il faut donc traduire : « Le roi peut en ce cas faire légitimes [ceux] qui ne sont pas [nés] de mariage. »
Denis Boissier : Qu’un roi moliere un bâtard ou qu’un seigneur moliere une terre ou que Corneille moliere un jeune comédien en quête d’auteur ne change en rien la signification du verbe molierer : légitimer.
5.3. On trouve dans le même manuscrit les participes passés mollerez (Ripetti, p. 209) et amollerez (210) et le participe substantivé moilleré (257), qui tous concernent des enfants naturels (filles ou garçons) légitimés. Ainsi, « si le fornicator se marie o la damoisele dont il a eu enfanz, li enfant sont molleré par le mariage qui vint enprès. » De même : « Fiz engendré en avotire [= adultère] ne pot estre molleré. » Ou encore : «… Ele se maria et ot enfanz, que aucun disoent qu’il estoent bastart. Le pape disoit qu’il sont mollerez et qu’il devent estre receuz à l’éritage. » « Moilleré puet hériter, et desvé, et sort, et muz, et orp, et feme. » [= Un (enfant) légitimé peut hériter, de même qu’un fou, un sourd, un muet, un aveugle, une femme. »] Les accents ne sont sans doute pas dans le manuscrit original.
Ces mots (dont on ne trouve d’occurrence dans aucun texte manuscrit ou imprimé postérieur au XIIIe siècle) semblent bien, en effet, être une tentative d’adaptation, restée sans suite, de deux notions de droit anglo-normand concernant les enfants naturels : mulier et mulieratus, auxquelles le Glossarium mediæ et infimæ latinitatis de Du Cange (Paris, 1938, tome V, p. 538) et le Law-Dictionary de Tomlins et Granger (Londres, 1835) consacrent de copieuses entrées, renvoyant en particulier à la section 399 des Institutes de Thomas Littleton : « Si home est seisie de certaine terre en fee, & ad issue deux fits, & leigne fits est bastard, & le puisne frere est mulier, & le pier devie, & le bastard enter enclaimant come heire a son pier, & occupia la terre tout sa vie sans ascun entre fait sur luy per l’mulier, & le Bastard ad issue & morust seisie de tiel estate en fee, & la terre descendist a son issue, & son issue enter, &c. En cest case le mulier est sans remedy, car il ne peut enter ne aver escun action pur recoverer la terre, pur ceo que est un ancient Ley en tuel case use, &c. » Ce que David Houart traduit ainsi dans Anciennes loix des Francois conservees dans les coutumes angloises recueillies par Littleton, Rouen, 1766, tome I, p. 465 : « Si un homme saisi d’un fief décède ayant deux fils, dont l’aîné est bâtard et le puîné mulier, dans le cas où le bâtard étant entré dans le fief comme héritier de son père avant le mulier décède saisi de ce fief, en laissant un fils qui conserve la possession de ce fief, le mulier ne peut avoir d’action pour revendiquer cette possession, et ceci est fondé sur une coutume très-ancienne. » Plusieurs autres exemples se rencontrent dans les Year Books of Edward II, Londres, 1904. Pour un commentaire de ces deux notions (restées latines) d’un corps de coutumes rédigé en français, voir William Blackstone, Commentaries on the Laws of England, 6e éd., Londres, 1825, p. 248.
5.4. L’erreur de traduction que vous faites vous conduit à affirmer que « dans l’ancien temps il était fréquent qu’un roi moliere une femme vivant maritalement avec un homme ou qu’un cultivateur moliere une terre », et que « le verbe molierer était particulièrement en usage dans le nord de la France durant les XVe et XVIe siècles ». Assertions bien hasardeuses, qui ne s’appuient sur aucun exemple et vont contre les conclusions des meilleurs lexicographes ; ainsi Antoine Thomas, « Anc. fr. MOILLEROIS », in Romania, tome 42, 1913, p. 414-416.
Denis Boissier : Pierre Corneille, féru d’étymologie, connaissait la signification savante et populaire du verbe molierer, utilisé en Normandie, et il a très bien pu s’en satisfaire pour molierer/légitimer un comédien débutant qui espérait son parrainage. A ce propos, voyez l’évolution du verbe « parrainer » : à l’origine il s’entendait seulement de « celui qui tient un enfant sur les Fonts de Baptesme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1ère édition, 1694). Corneille a pu user du verbe molierer comme il l’entendait avec un jeune Poquelin trop heureux de l’entendre comme lui.
6. MOLIÈRE HOMOSEXUEL, COCU ET IMPUISSANT
« Pour Paul Lacroix, écrivez-vous, "le Sganarelle de Molière est presque toujours un être faible, un de ces hommes qu’on appelle "Jean-femmes" dans le langage populaire de là-bas (Midi de la France)" (in Le Moliériste, 1884, n° 62, p. 57) ». L’origine du nom Sganarelle — le nigaud-glouton, celui qui gobe tout, avec une connotation sexuelle — ramène, comme le nom de théâtre "Moliere", à l’aspect féminin, pour ne pas dire efféminé, que semble revendiquer Jean-Baptiste Poquelin, lequel sera membre du club de libertins les "Neuf Epulons", dont le penchant homosexuel n’a pas échappé à Roger Duchêne : "[…] Vers 1660, Chapelle fera partie, avec Molière et Fauvelet du Toc, d’un groupe de neuf amis où ne figurent que des libertins notoires, presque tous homosexuels. On y trouve notamment Des Barreaux, "la veuve de Théophile", jadis débauché et déniaisé par lui […]." (Molière, 1998, p. 186). Faut-il rappeler ses relations avec le jeune Baron âgé de 13 ans, relations qui firent l’objet, notamment, d’une épigramme et, indirectement, d’un pamphlet célèbre ? »
« Pour son biographe Georges Bordonove, "les témoignages sont éloquents, concordants et nombreux sur la quasi féminité de Molière, son besoin d’être aimé" (Molière génial et familier, 1967, p. 45). Cette féminité, poursuivez-vous, Jean-Baptiste Poquelin l’affichera si ostentatoirement que le public l’affublera très vite, et tout au long de ses quatorze années de carrière parisienne, des qualificatifs d’"impuissant" et de "cocu". »
« Dans Le Testament de Monsieur Scarron (1660) écrit deux ans avant le mariage du comédien, un auteur qui se fait passer pour Scarron ne trouve à léguer à Molière que le "cocuage". L’éminent Edouard Fournier s’étonnait d’une telle "vision prémonitoire", car Jean-Baptiste Poquelin n’étant pas marié, Armande ne l’avait pas encore cocufié à tour de bras. Mais l’auteur anonyme ne prédit rien. Il sait seulement que le vieux verbe molierer et par extension le mot moliere ont une double connotation sexuelle et féminine et qu’en langage burlesque un mulier/molier/moliere ne peut être qu’un efféminé. Le continuateur du bouffon Scarron en conclut donc qu’un "Moliere" est nécessairement un « impuissant » […].
6.1. L’article du Moliériste que vous citez n’est pas de Paul Lacroix, mais d’Auguste Baluffe. Il y est justement question de l’étymologie de Sganarelle. Je n’ai trouvé nulle part celle que vous indiquez plus loin : « Sganarelle, c’est le nigaud, le Gobeur, du verbe sgannar(e), se tromper/ gober tout. » Les linguistes modernes nous apprennent simplement que Sganarelle signifie « le Trompé ». Peut-être devriez-vous indiquer à vos lecteurs la valeur exacte de ce S initial et leur expliquer pourquoi les dictionnaires italiens peuvent néanmoins légitimement faire de sgannare le contraire de ingannare (tromper). Voyez par exemple le Grande Dizionario della lingua italiana de Salvatore Battaglia, Turin, 1996 : « Sgannare : Liberare une persona da un’opinione erronea, da un falso preconcetto, da un’illusione ; disingannare. »
6.2. «… avec Molière et Fauvelet du Toc…», écrivez-vous, en citant Roger Duchêne. Mais ce n’est pas à la page 186 que celui-ci cite le second ; c’est à la page 402, et en le nommant « du Tott (sic)-Fauvelet ». Pour ma part, j’ai pris l’habitude de vérifier toutes les affirmations et toutes les références de Duchêne, y compris les non-avouées. En l’occurrence, j’ai trouvé qu’il avait mal lu sa source (Antoine Adam, Les premières satires de Boileau, Lille, 1941, p. 41) et qu’il attribuait à Tallemant des Réaux un jugement de Boileau lui-même dans sa réécriture des commentaires de Pierre Le Verrier (Frédéric Lachèvre, Les satires de Boileau commentées par lui-même : reproduction du commentaire inédit de Pierre Le Verrier avec les corrections autographes de Despréaux, Paris, imp. de Vaugirard, 1906, p. 63), ce qui donne une idée de son sérieux… Quant au « presque tous homosexuels », il ne fait apparemment que trahir les obsessions d’un auteur qui, pas plus que ses collègues, ne dispose de la moindre information sur les pratiques sexuelles du « chevalier Qu’importe », de l’abbé du Broussin, du comte de Lignon, de Fauvelet du Toc et du La Mothe Le Vayer évoqué par Chapelle (« non celui qui […] d’un grand prince est précepteur, mais son frère »), que Duchêne prend — cerise sur le gâteau — pour « Jacques Le Vayer, fils du philosophe sceptique ». Jacques était le frère, le fils s’appelait François (vous reproduisez son erreur dans L’Affaire Corneille-Molière, 2007, p. 96).
Denis Boissier : La question de l’homosexualité de Molière ne trahit pas seulement « les obsessions » de Roger Duchêne, mais celle d’un certain nombre de moliéristes, dont Ramon Fernandez, Jean Larnac, Yves Giraud ou Alain Niderst, qui se sont montrés, sur ce point, un peu moins hypocrites que leur confrères (qu’importe leur motivation si elle permet de mieux comprendre Jean-Baptiste Poquelin). Par ailleurs, je ne commets pas à la p. 96 de la 1ère version de L’Affaire Corneille-Molière, l’erreur de prénommer Jacques, le sieur François Le Vayer, encore moins dans la seconde version intitulée Molière Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille. L’essentiel, heureusement, n’est pas là – mais de savoir si un comédien qui n’a jamais pu être un bon tragédien mais seulement un comique populaire a pu être ontologiquement un auteur de génie, au sens moderne que nous donnons à ces mots, un auteur dont le style dans certaines pièces ressemble ontologiquement à celui de Corneille, ce même Corneille dont Racine a pu dire qu’il est « capable néanmoins de s’abaisser, quand il veut, et de descendre jusqu’aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable ».
6.3. Il est regrettable
a) que vous ne prolongiez pas la citation de Duchêne à propos de Des Barreaux (p. 186), « pratiquant l’une et l’autre Vénus […] premier amant de Marion Delorme » ; le Grand Condé, le comte de Guiche (amant de Monsieur et de Madame) et bien d’autres ont été pareillement bisexuels ; alors pourquoi pas Molière ?
Denis Boissier : L’essentiel n’est pas, non plus, que Molière ait été « bisexuel » ou seulement cocu avec Armande et pédophile avec Baron. L’essentiel est que les divers scandales qui ponctuent sa vie, notamment le fait qu’il a été accusé d’inceste avec Armande (et vous savez combien au XVIIe siècle une telle accusation, surtout portée devant le Roi, est nécessairement grave et fondée aux yeux de celui qui la porte) forme un faisceau d’indices concordants que Jean-Baptiste Poquelin, comme tous les illustres farceurs de son temps, n’était pas un personnage moral (selon nos normes bourgeoises), ni même un « homme admirable », comme ne le furent pas davantage ses deux principaux associés Lully et l’éditeur Ribou (« un pirate de la librairie » pour Georges Couton, un « libraire sans scrupule » selon Georges Mongrédien).
b) que par un tour de phrase maladroit — les « Neuf Epulons dont le penchant homosexuel n’a pas échappé à Roger Duchêne » —, vous donniez à penser que l’homosexualité de ces personnages est un fait établi, alors que la seule certitude est qu’ils aimaient boire ensemble dans les cabarets. Je pourrais m’étendre davantage sur l’usage que vous faites du terme « homosexuel », qui n’a guère de sens au XVIIe siècle (voir l’excellent Goût de Monsieur de Didier Godard, H&O éditions, 2002) et sur le lien que vous établissez entre l’aspect féminin, l’homosexualité, l’impuissance et le cocuage ; mais je préfère m’en tenir aux erreurs factuelles indiscutables.
Denis Boissier : Pourquoi une jeune épouse tromperait-elle presque aussitôt son mari ? Ne pensez-vous pas qu’être homosexuel et/ou pédophile, et/ou impuissant avec les femmes, et/ou incestueux envers sa propre fille, explique tout à fait l’attitude de la jeune Armande ? Aussi, à défaut d’un document médical dûment signé comme vous les aimez, je suis bien obligé, par souci de cohérence psychologique, d’établir des liens entre « l’aspect féminin, l’homosexualité, l’impuissance et le cocuage » de Molière. Par ailleurs, vous savez très bien ce qu’étaient ces agapes entre hommes placées sous l’égide du dieu androgyne Dionysos et quelles étaient les mœurs des proches de Molière jusqu’à celles de Monsieur, son premier protecteur. Certes, on ne disait alors pas "homosexuels" ; on disait "sodomites", et l’acte était puni de mort. Par chance, Molière et Lully étaient protégés par le Roi ; d’autres furent brûlés très précisément pour ce que la rumeur publique reprochait à ces deux entrepreneurs de spectacles au service du Roi.
6.4. Vous citez Georges Bordonove de manière inexacte : il ne parle pas de la « quasi féminité » de Molière, mais de sa « sensibilité quasi féminine », différence d’autant plus notable que la remarque intervient dans un chapitre consacré à l’enfant Poquelin, orphelin de mère.
Denis Boissier : Merci pour votre vigilance exemplaire. J’ai en effet mal recopié ma citation, alors même qu’elle est correctement écrite dans Molière, prête-nom de Corneille et Bouffon du Roi et dans mon Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière. Cette phrase de Bordonove corrobore ma thèse car il est bien certain que le consensuel biographe de Molière ne pouvait pas aller au-delà de la bienséance qu’impose l’esprit petit-bourgeois. Et ne me dites pas que Bordonove parle de l’ « enfant Poquelin » : vous savez comme moi que nous ignorons tout de la psychologie de Poquelin enfant, et même de Poquelin enfant tout court. Non, c’est bien à Poquelin adulte que pense Bordonove lorsqu’il écrit que ce dernier avait une « sensibilité quasi féminine ».
6.5. Dans Le Testament de Monsieur Scarron, un seul vers est consacré à Molière : « A Molière, le cocuage ». Ce vers unique contraste avec les huit précédents, qui concernent Benserade, et les cinq suivants, qui concernent Saint-Amant, mais son « contenu » n’a rien d’étonnant ni même d’ambigu, puisque Molière venait de créer, puis de (voir) publier, avec le succès que l’on sait, Sganarelle ou le Cocu imaginaire. Il va sans dire que le mot « impuissant » n’apparaît ni n’est suggéré nulle part dans ce Testament.
Denis Boissier : J’ai mis au mot impuissant des guillemets de citation (« ») au lieu de précaution (" "), les seuls, en effet, qui convenaient. Cette bévue sera corrigée. C’est dans la comédie Le Mariage sans mariage (1671) que Molière est décrit comme un « impuissant » et dans La Fameuse comédienne qu’il est précisé que Molière était parfois frappé d’impuissance.
7. « Lors de la naissance d’Esprit-Madeleine », écrivez-vous pour preuve que Molière n’avait aucune « prise » sur sa femme et sa belle-mère/belle-sœur, « ce fut Madeleine qui choisit pour parrain son ancien amant, le comte de Modène. » L’acte de baptême d’Esprit-Madeleine, tel qu’il a été transcrit par le commissaire Beffara, n’autorise pas une semblable lecture : on n’y lit rien de plus que les noms de l’enfant, de ses parents et de ses parrain et marraine. Il semble que vous ne vous appuyez ici que sur l’autorité de Jules Loiseleur (pourquoi le prénommer Louis ?), autre biographe-romancier.
Denis Boissier : Il est évident que Madeleine Béjart a joué un rôle déterminant dans la formation et dans la carrière du jeune Poquelin. Supposer qu’elle le "dirigea" quelque peu, comme elle dirigea la troupe tout entière, n’est pas hasardeux. Nous savons aussi qu’elle fut un rouage essentiel dans les relations entre Molière et la jeune Armande. De là, en accord avec le moliériste Jules Loiseleur, j’en déduis, parce que sa biographie nous y invite, que Molière avait un caractère à se plier aux caprices de Madeleine et d’Armande. Il n’y a là rien de déshonorant – Loiseleur et moi constatons seulement ce trait de caractère (ou d’absence de caractère) que renforce, par exemple, le besoin de s’épancher qu’il éprouvait auprès de la comédienne Catherine de Brie ou l’habitude qu’il avait prise d’écouter sa servante Laforêt pour pouvoir juger de l’efficacité d’un spectacle.
Voilà. J’avais bien d’autres choses à dire, mais ce sera pour une autre fois.
Denis Boissier : Avec plaisir.
Bien cordialement.
Hyacinthe Gorgomar.
Denis Boissier : Grâce à une courtoise et pointilleuse lecture de mon étude, vous avez recensé plusieurs imprécisions ou erreurs de détails – vite corrigées, promis ! – et montré, avec une érudition gourmande, combien il n’était permis à personne, pas même aux plus réputés moliéristes, d’obtenir votre satisfecit. Soit, j’assume ma part d’erreur, mes coquilles et mes manques bibliographiques. Ce que je cherche, avant tout, ce n’est pas l’extrême précision dans les détails (je m’y efforce cependant) mais une vision lucide de ce que fut Molière en dégageant les ressorts de cette carrière si surprenante et ce, malgré la mécompréhension que cent cinquante ans de formatage universitaire ont imposée comme norme. Nos tempéraments nous opposent. Sans doute ai-je tort de ne pas avoir annoté tous les livres. Mais j’ose croire, bien après Mallarmé, que d’avoir tout lu n’est pas la panacée.
Cette discussion entre fendeurs de cheveux en quatre a son utilité, mais aussi ses limites. Elle ne convainc aucun des deux duellistes et, au fond, elle a le grand inconvénient d’oublier l’essentiel : avoir une vue d’ensemble réaliste et cohérente du « mystère Molière » (Emile Henriot), car mystère il y a, vous en conviendrez. Or, malgré votre bonne volonté et votre immense générosité, vous ne m’avez pas plus convaincu que je n’ai eu le privilège de le faire avec vous. Nous restons campés sur nos positions, que nous jugeons excellentes parce qu’elles nous permettent, à l’un comme à l’autre, d’admirer un point de vue que nous jugeons imprenable. Vous aimez en Molière un grand génie viril ; j’aime en Molière un farceur qui a bénéficié d’un extraordinaire concours de circonstances. Vous aimez une sorte de Corneille version Scaramouche ; j’aime un successeur de Triboulet version bouffon de Louis XIV. Si mes recherches déplaisent tant aux moliéristes c’est, je crois, parce qu’elles respectent Molière dans ce qu’il fut. Les moliéristes l’aimèrent si peu pour ce qu’il fut qu’ils n’ont eu de cesse de le métamorphoser à leur guise. En 1880, par exemple, il était interdit d’évoquer les liens que Molière pouvait avoir avec le théâtre de tréteaux et la farce (cf. la mésaventure de Gustave Lanson). Au fil des générations, les moliéristes ont fait de lui un être phantasmatique et même idéal (mais que veut dire idéal ?). Résultat : Molière est transformé en parangon des vertus bourgeoises. Or l’homme que fut Jean-Baptiste Poquelin a le droit d’exister, ou plutôt d’avoir existé, avec toutes ses faiblesses et ses mensonges. Mais pour raison de dogme national, on a occulté ses zones d’ombre et notre actuelle idéologie le défigure ; pour tout dire : elle le statufie.
Vous-même évitez de répondre à la question cardinale : pourquoi Grimarest, premier biographe de Molière en 1705, qui bénéficie des connaissances de Baron (élève de Molière) et qui connaît très bien le milieu du théâtre, s’est-il interrogé sur la raison qui a poussé Poquelin a choisir le pseudonyme de « Moliere » et pourquoi, en fin de carrière, il n’a jamais voulu expliquer à ses nouveaux amis l’origine et la signification de ce pseudonyme ? Vous avez choisi d’éluder cette question en la présupposant nulle et non avenue. Mais reconnaissez que ma thèse est la seule qui réponde à Grimarest et évite de le faire passer pour un imbécile qui ne sait même pas que le nom « Molière » ne signifie rien d’autre que Molière. On sait qu’à cause de la censure dévote Grimarest a été obligé de jouer au plus malin. De son vivant, il a été accusé d’avoir caché bien des choses sur Molière ; Boileau a même écrit que Grimarest n’avait pas voulu dire ce que tout le monde alors savait sur Molière… Ce secret de Polichinelle qu’a caché Grimarest, l’érudit Baillet le résumera d’une phrase en 1686 : « on prétend qu’il [Molière] ne savait pas même son théâtre tout entier… ». Voilà pourquoi, comme le constatent certains « dévots en Molière », il y a un « mystère Molière »…
Vous ne voulez pas que Corneille ait été présent à Rouen à l’automne 1643 pendant que Molière y était. Vous tenez à ce que Molière ait été un parangon de virilité. Vous choisissez de ne pas croire possible que Molière ait été le prête-nom de Corneille. C’est votre droit, et même la conséquence naturelle de votre formation exemplaire. Mais quand on constate, entre cent autres indices convergents, que Corneille, lorsqu’il se décida de vivre à Paris, a choisi d’habiter rue de Cléry tout près du théâtre du Palais-Royal et de la maison de Molière, et non à proximité des deux autres théâtres où il donnait ses pièces officielles qui obtenaient de moins en moins de succès, n’est-on pas en droit, là encore, de se poser des questions, même si elles font taches dans le beau tableau académique que tant de bonnes âmes brossent de « Molière incomparable génie ».
Je vous remercie, Monsieur, de l’honneur que vous m’avez fait en me lisant si attentivement, et pour l’intérêt que vous prenez à mes imparfaits travaux sur Jean-Baptiste Poquelin dit Moliére et Molière.
Denis Boissier, sur la piste d’un nouveau Corneille
Hélène MAUREL-INDART,
professeur à l’Université de Tours
Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière, publié par Denis Boissier en 2008 sur le site de l’Association cornélienne de France (corneille-moliere.org), marque un pas décisif dans l’élucidation d’un mystère, sur lequel aucune preuve définitive ne semble pouvoir être apportée à ce jour. Pourtant, le nouvel ouvrage de D. Boissier, faisant suite à un précédent, à la fois plus péremptoire et moins convaincant [L’Affaire Molière, la grand supercherie littéraire, Editions Jean-Cyrille Godefroy, Paris, 2004] permet cette fois-ci de multiplier les indices, en recoupant judicieusement les informations puisées chez les plus grands spécialistes du théâtre du XVIIe siècle. Du coup, la thèse assez dérangeante selon laquelle Molière ne serait que le prête-nom de Corneille pour un certain nombre de ses plus belles pièces, acquiert de plus en plus de solidité. À lire Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière, on sent s’effriter progressivement nos plus belles certitudes sur le génie insurpassable d’un Molière trop parfait, à la fois comédien, metteur en scène, organisateur de spectacles et… écrivain ! Il ne s’agit pas pour Denis Boissier de se livrer à un jeu de massacre provocateur ou cynique, mais de resituer dans la réalité de son époque un phénomène à la fois politique, social et littéraire.
Au XVIIe siècle, la notion d’auteur n’a pas acquis la stabilité, ni même le sens qu’on lui prête aujourd’hui, grâce à notre Code de la propriété intellectuelle. La notion est moins sacralisée en ces temps prérévolutionnaires, surtout quand il s’agit de signer des comédies, genre littéraire considéré comme peu noble au regard de la tragédie, qui hérite de toute la conception aristotélicienne de l’art poétique. Le grand Corneille, réputé insurpassable dans le genre de la tragédie, n’aurait guère pu que déchoir comme auteur de comédies. Les pièces comiques qu’il avait signées dans sa jeunesse, comme Mélite et Clitandre, ne pouvaient se comprendre que comme des œuvres de débutant, fourmillantes d’inventions mais trop désordonnées pour le goût classique. Après elles, sont venues les grandes œuvres tragiques, comme un couronnement de la carrière du plus grand dramaturge français de l’époque. Alors même que Racine venait détrôner le maître, comment celui-ci aurait-il pu confirmer son propre déclin en revenant ouvertement au genre vil de la comédie ? Pourtant, Corneille avait véritablement ce talent de grand faiseur de comédies, à la fois désopilantes et subtiles, qui ont fait le succès de la troupe de Molière, au service du Roi.
La dimension politique de cette affaire est aussi parfaitement démontrée dans le livre de D. Boissier, et c’est cet aspect-là, sans doute, qui est le moins connu du grand public, si attaché à l’image de notre grand Molière, digne dénonciateur de toutes les perversions sociales. Molière, explique D. Boissier, était au service du Roi et le plus grand secret devait être préservé autour de la paternité des œuvres de celui que le Roi avait choisi comme son Bouffon officiel, double inversé du pouvoir royal, chargé de maintenir à distance et de désamorcer les ambitions aristocratiques : la Fronde n’était pas encore loin et Louis XIV, par l’intermédiaire de son comédien attitré, n’hésitait pas à couvrir de ridicule « les petits marquis » envahissants, les « Précieuses » un peu trop émancipées, ou les « pédants » ennuyeux… La liste est longue de tous ces gêneurs que Molière était chargé de montrer du doigt pour en libérer le Roi. Et si Corneille a accepté, selon Denis Boissier, de se faire le porte-plume de cette critique sociale, n’est-ce pas pour préserver ses propres intérêts financiers, alors que son théâtre est passé de mode et qu’il peut désormais bénéficier du succès de Molière ? Corneille ne prend-il pas surtout sa revanche, derrière le masque de Molière qui le protège, en réglant ses propres comptes à l’égard de ceux qui l’ont fustigé, à l’époque de la Querelle du Cid, pour les libertés qu’il avait prises avec les règles et avec les bienséances.
Ce qui permet d’accorder un sérieux crédit à l’essai Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière, c’est l’ampleur des recherches effectuées par son auteur, la minutie de chaque analyse et le nombre des recoupements qui conduisent à reconstituer ce qui fut sans doute le secret le mieux gardé du règne de Louis XIV, même si on peut imaginer que, dans cette société lourdement censurée, bien d’autres pactes entre comédiens et auteurs ont dû se faire. Certains nous sont désormais connus, comme l’explique Denis Boissier, mais concernant Molière, on touche de trop près à la volonté royale de contrôler les divertissements de la cour et personne ne se serait aventuré à dénoncer une collaboration qui faisait manifestement le jeu de Louis XIV.
Il faut lire dans le détail tous les indices du livre de D. Boissier, qui permet de comprendre comment la grande figure de Molière a pu progressivement devenir le symbole des vertus républicaines – honnêteté et anticléricalisme – , laissant dans l’ombre l’image d’un Corneille vieilli et austère. Une vérité semble devoir être rétablie, même si l’on doute qu’un jour proche on puisse lire sur la couverture d’un Tartuffe le nom de Corneille suivi, entre parenthèses, de celui de Molière en guise de pseudonyme !
MOLIÈRE, UN ACTE DE FOI
Gérard Moret, docteur en histoire
Lorsque pour la première fois, à l’occasion de la soutenance de ma thèse Molière : portrait de la France dans un miroir (Université de Lille III, 2004), j’évoquai la conception « christique » du rapport des Français à Molière, les "interlocuteurs" auxquels je m’adressais – pour la plupart moliéristes – me conseillèrent d’« oublier » ce rapprochement qui sonnait à leurs yeux comme une incongruité. Ils semblaient ainsi vouloir me faire comprendre que nous étions dans deux domaines rigoureusement distincts qui s’excluaient mutuellement, comme l’eau et le feu, ou le pur et l’impur. Autant le premier domaine relevait d’un phénomène religieux, d’une croyance dont le Christ était le centre, autant Molière relevait de l’Histoire – c’est-à-dire de la science – et d’un intérêt qui ne devait rien à l’irrationnel et aux « dérives » qui pouvaient lui être liées. Pour mes "interlocuteurs" qu’elle mettait directement en cause, ma comparaison était ainsi abusivement réductrice. Elle ravalait leur passion pour Molière à des dimensions ridicules, très éloignées du cadre de la raison pure ou de l’affect humaniste mais laïque dans lequel ils se voyaient évoluer.
Pourtant, au sens premier du terme, c’est bien dans l’univers de l’exception, de la sainteté et de la déité que Molière est très tôt appelé à figurer. Les évocations qui le placent dans l’ordre du divin sont nombreuses dès le XVIIIe siècle. Jean-François La Harpe en 1770, l’abbé de Schosne en 1773, Du Coudray en 1776, pour ne citer qu’eux, plaçaient Molière «ailleurs», installé au ciel d’où il intervenait pour le plus grand bonheur de l’humanité. « On pourrait presque dire que Molière est le bréviaire de tous les hommes», écrit Louis Beffara en 1777 (L’Esprit de Molière...). Ici, le message unique qui précède l’ambition œcuménique ne fait aucun doute dans l’esprit de celui que ses fonctions de commissaire de police ne prédisposaient pourtant pas à devenir l’un des plus rigoureux admirateurs de Molière. « Il était l’ami de tous les êtres souffrans (sic) … », explique Grimod de la Reynière dans un discours de 1788 à l’Académie de Lyon (Peu de choses).
Le siècle suivant supprimera le « presque » de Beffara pour aller plus avant dans le cadre d’une imagerie qui devient redondante tant elle est modélisée, comme l’est toute liturgie destinée à commémorer. En 1842, dans son A propos sur l’anniversaire de la mort de Molière, Charles d’Epagny clame ces vers de circonstance :
« Grand Maître de la scène ! Ô gloire de la France !
Toi qui fais notre orgueil avec notre espérance !
Molière ! toi dont l’âme est remontée aux cieux,
Sur notre humble Odéon, daigne baisser les yeux ;
Vois ce temple qu’on rouvre à tes nobles ouvrages ;
Regarde nos efforts et bénis nos courages ! »
L’espérance, l’âme, le ciel, le temple et surtout la bénédiction à laquelle le siècle en appellera sans cesse dans ses rapports à Molière, relèvent bien d’un univers connoté :
Dieu a « donné » Molière aux hommes, comme Dieu a donné son fils (J.-I. Samson, Discours en vers, 1845) ;
Molière « …dont la plume est un sceptre, et le trône un autel. » (M. Mery, Le 15 janvier ou Comédiens et Parrains, 1847) ;
Molière encore, à qui Albert Glatigny déclare : « Toi qui mourus pour nous, près de nous… » (Le Compliment à Molière, 1872).
Au pire, quand Molière n’est pas comparé à un « dieu » ou à un prophète, c’est un homme que « Dieu nourrit de sa pensée. » (Lesguillon et Saint-Yves, Le Protégé, 1848). Tout aussi sûrement, en 1922, Robert de Flers fait de Molière le « rédempteur » et le « martyr » du théâtre (Tricentenaire de la naissance de Molière, recueil des discours). Consciemment ou non, dans les hommages qu’elle rend à Molière, la postérité reproduit avec constance les schémas propres à certains épisodes de la vie de Jésus. Celui de la Cène, notamment, inlassablement repris dans le fameux « Souper d’Auteuil », pièce de circonstance où Molière est entouré de La Fontaine, Boileau, Chapelle, Baron et Lully qui symbolisent les apôtres et le précepte de commune dévotion et de fidélité à l’Elu. Avec Armande, son épouse si souvent méprisée par les moliéristes, il a même son Judas qui ne cesse de le tourmenter avant de le trahir. Les « grands », dont Louis XIV n’est pas le moindre et Bossuet le plus improbable, renouvellent la gestuelle des Rois mages en lui prêtant régulièrement des hommages appuyés…
Par effet de mimétisme, ces juxtapositions, parfois franches et littérales, parfois plus elliptiques, sont liées à la plus pure tradition chrétienne dont, suivant en cela les rapports des Français à l’Eglise, la société va pourtant plus franchement chercher à se démarquer dans la seconde moitié du XIXe siècle. Arsène Houssaye, dans un ouvrage de 1880 consacré à Molière (Molière, sa femme et sa fille) nous donne la clé de cette modification, invariablement reprise par les décennies qui suivent : Molière fut « … le premier qui, dans la scène du pauvre (Dom Juan), a jeté le cri de l’humanité (…). Il aime le bien pour le bien. Il ne prête pas d’argent aux pauvres pour qu’on le lui rende au ciel. Il le donne sans idée de salut, parce que l’humanité est aussi une religion pour tout homme qui aime l’homme.» Tout est là. Tous les éléments qui font état d’un « recentrage » par lequel, avec le rétablissement de la République et la naissance puis l’affirmation du socialisme qui reprend certains idéaux des Lumières amplifiés par la Révolution, c’est l’Homme et sa sacralisation que la société française place clairement au cœur de ses préoccupations. S’il ne fait que développer la narcissique affirmation de S. de la Platière pour qui Molière « …fixe sur lui seul les regards de l’humanité. » (J.-B Poquelin surnommé Molière, 1787), A. Houssaye place consciemment l’Homme au cœur d’un processus qui reprend le principe chrétien de vénération dont la figure du Christ est tout simplement exclue. Derrière Molière, mais cette fois sans intermédiaire, l’Homme, devenu l’ultime finalité, s’adore lui-même. Il n’est plus le subordonné d’un Dieu « marchand » ou « jaloux ». Et puisqu’il faut redéfinir un profil qui ne doit plus rien à la figure évincée du Fils, Molière devient à son tour un archétype qu’il convient d’aimer sur la base de sources historiquement moins incertaines, ancrées dans une réalité culturelle et territoriale sûre et définie, apte, à l’instar du Christ, au don de soi par une vie de souffrances clairement établie.
C’est ce que confirme Ernest Thirion en 1952, en précisant que Molière était bien le premier à avoir proclamé cette religion nouvelle qu’on appelle « l’amour de l’humanité » (Théâtre choisi). Dans le même mouvement, reprenant au mot près les violentes exclusions de L.-S. Auger (Vie de Molière, 1819), E. Thirion « anathémise» ceux qui pourraient douter ou ne pas partager le principe d’adoration universelle pour Molière. Liant toujours l’homme à l’œuvre, il affirme ainsi que ceux qui ne l’aiment pas « …sont des aveugles fanatiques.» Avec des conséquences plus dramatiques, l’Inquisition ne disait pas autre chose de ceux qu’elle considérait comme des apostats et des hérétiques.
Ce qu’il faut bien retenir de cette évolution qui n’est au fond qu’une translation, une simple modification du support religieux qui entraîne les Français à reporter sur Molière leur vénération pour le Christ fait homme, c’est qu’elle se nourrit des mêmes besoins et génère les mêmes détournements qui empêchent depuis longtemps d’en revenir aux faits. En quelque sorte, pour des raisons de croissance et de nécessités internes, et parce que les Hommes portent en eux d’irrépressibles besoins de croire qui les poussent à préférer le merveilleux et le surnaturel, Molière n’appartient plus à l’Histoire, à laquelle la postérité française a substitué un nouveau mythe plus conforme à ses besoins, mieux à même de la représenter puis la perpétuer avec ses grands hommes au sein de la Nation élue.
Avec Molière qui définit « …les principes universels de la raison » (H. Lucas, Le Foyer du Théâtre Français, 1842), selon un processus de construction hagiographique redondant qui tient du plus pur syllogisme, nous assistons à l’élévation continue d’un homme dont les qualités doivent être sublimées pour une association idéale et transcendante avec l’œuvre ultime qu’elles portent en elles. Fût-il modifié, arrangé, lissé et donc instrumentalisé, il fallait définir en Jean-Baptiste Poquelin, le personnage historique aujourd’hui disparu, un concentré cohérent de perfections qui donnait tout son sens à la nature exceptionnelle mais humaine de l’œuvre. Par la force des choses, l’homme et l’œuvre sont devenus indissociables. Le premier nourrit la seconde qui le légitime en retour dans son exception et sa singularité nationale : l’œuvre de Molière est au dessus de tout. Or, Molière est Français. La France est donc au dessus de tout.
Les multiples intérêts qui se sont greffés sur l’histoire officielle, tant la norme idéologique est nourricière, expliquent que, pour les tenants de l’attribution du théâtre moliéresque à Molière, il ne saurait y avoir de révision en paternité. La portée des Evangiles serait-elle la même si l’on découvrait, de sources sûres et multiples, que Jésus n’était pas Jésus, cette incarnation pétrie de perfection, ce prodigieux trait d’union entre le ciel et la terre dont témoigne sa résurrection ? On peut en douter. Si Molière n’est qu’un prête-nom, le cœur de la croyance s’effondre. Et avec lui la primauté d’une forme de relation spécifique qui pousse la France à se situer au-delà des nations ordinaires. Fût-elle très imprégnée de nationalisme, la foi est bien le ciment de la perception moliéresque.
Nécessairement, la réalité historique a fini par avoir peu d’importance en regard de la qualité d’un message qui dépassait les clivages et les référents ordinaires. Chercher, comprendre – et pourquoi pas trouver – revenait à réduire la cause défendue, à mettre le doigt dans un engrenage réducteur qui pouvait cantonner Molière dans les limites pourtant très remarquables de directeur de troupe et d’entrepreneur de spectacles pour le Roi.
Peu importe que l’on ne sache rien de sûr de sa scolarité, qu’aucune trace ne prouve les études de droit qui lui sont prêtées. Peu importe que certains de ses amis, réels ou supposés comme La Fontaine, Boileau ou Lully, ne l’aient jamais fréquenté, aient pu le jalouser ou le combattre. Peu importe que le succès ait fait de lui un homme aisé plutôt qu’un homme détaché des biens de ce monde. Peu importe qu’à l’exception de quelques signatures et d’une reconnaissance de dette on ne dispose de lui d’aucun manuscrit, d’aucune lettre, d’aucune annotation ou dédicace, ce qui laisse largement place à la très intéressante thèse de Denis Boissier selon laquelle Molière savait à peine écrire. Peu importe que l’incroyable dédicace de L’Ecole des femmes à Henriette d’Angleterre et celle d’Amphitryon au prince de Condé s’opposent brutalement, par leur style et leur contenu, à toutes celles, le plus souvent très bien écrites, qui lui sont attribuées sans murmure… Qui d’ailleurs ira contrôler ? Qui, avec honnêteté, parce qu’il est dans la fonction des historiens de montrer que le « roi est nu » si en effet il est nu, reprendra les sources pour reconsidérer les événements ? Qui dira aux simples lecteurs que ce débat ennuie parfois ou dépasse souvent, que les faits soumis à analyse ne favorisent guère l’attribution du théâtre moliéresque à Molière mais plus sûrement à des proches – et d’abord au très peu médiatique Corneille dont le portrait bien connu déplaît aujourd’hui à ce point qu’il paraîtrait incongru de le substituer à celui idéalisé de Molière ? Corneille ne peut pas être Molière parce que la France lui a préféré une icône en trois dimensions dans laquelle elle aime se reconnaître.
Fût-elle détestable, c’est la loi du genre. Nier ce besoin, c’est ne pas comprendre les raisons d’un mensonge et d’une transformation. Pour tous ceux qui ne l’acceptent pas, c’est par nécessité placer le débat sur un terrain délicat, celui dérangeant de la dénonciation d’une subordination de pans entiers de l’Histoire à des croyances qui doivent beaucoup plus à un banal processus religieux ou politique qu’à la froide raison.
Est-ce à dire qu’il faut se taire, accepter les dictatures informelles et bien intentionnées dont les démocraties ne sont pas exemptes ? Bien sûr que non. En vérité, même si, en plus de trois siècles d’études et de commentaires, les historiens se sont très peu intéressés à Molière, qu’ils ont laissé à la République des lettres, les chercheurs que la curiosité motive et que l’à-peu-près rebute existent. C’est à eux que ce texte s’adresse tant il paraît nécessaire d’en appeler inlassablement aux sources, aux témoignages des contemporains de Molière et à la liberté de critiquer qu’on ne devrait pas occulter pour des logiques et des intérêts corporatistes ou nationaux.
Nous savons tous que ce lourd défaut de méthodologie est récurrent. Il est pourtant gênant de s’en accommoder ou de l’utiliser, comme l’explique Israël Finkelstein dans ses recherches sur les origines de la Bible : à des siècles de distance, nous ne saurions impunément revisiter un phénomène historique pour le légitimer à l’aune de ce qu’il a produit. Cette situation met pourtant en évidence une difficulté de communication, tant il peut paraître vain de chercher à convaincre les moliéristes (enseignants, comédiens…, que nous ne confondons pas avec ceux qui aiment l’œuvre pour elle-même) qu’il y a historiquement très peu de probabilités que Molière ait écrit les œuvres qui lui sont attribuées. Comment en effet soumettre la validité d’un raisonnement à ceux qui le refusent par avance ? La nature de leurs convictions repose par ailleurs sur un trouble du comportement qui ne peut qu’entraîner rejets et violences : plus on s’enferme dans des certitudes empruntes d’idéal et de perfection, plus on veut les imposer comme témoignage d’un monde plein et achevé, par lequel on se rassure, mais où l’évolution et la contradiction n’ont plus de place. Sous l’emprise de la peur de toute remise en cause, la réaction naturelle est la soumission à l’ordre établi.
C’est en outre accorder trop d’importance aux détenteurs d’une vérité dépassée, liée à des logiques surannées et paradoxales, plus que jamais convaincus de leur capacité à distinguer le vrai du faux sans controverses.
Par principe et par raison, puisque qu’il ne peut y avoir d’Histoire véritable s’il y a censure et malversations, il est toujours souhaitable de s’affranchir des conventions autoritaires que rien ne légitime, fût-ce au prix tant redouté de la solitude. En la circonstance, peut-on encore parler de solitude à l’heure d’Internet ?
Si, comme il est possible et probable, Molière n’a pas écrit son théâtre auquel il n’aurait fait que participer en y mêlant des effets propres à mieux « coller au goût du public », ce n’est pas aux moliéristes qu’il faut le faire savoir. Trop installés dans leur foi et leurs discours normatifs pour s’en libérer sans souffrance et surtout sans humiliation, ils s’en moquent. Au mieux, ils le redoutent au point que pour eux, poussés dans leur dernier retranchement, Molière aurait pu définir les grands thèmes de comédies écrites par d’autres… Mais le mérite et le génie lui resteraient. L’important est bien de ne pas se dédire sur le fond et de refermer le débat.
Par charité, puisqu’elle est de circonstance en religion, qu’ils dominent ou non une actualité qui pourrait à son tour les malmener, laissons les moliéristes à leurs croyances, parfaitement respectables pour autant qu’elles soient vécues et identifiées comme telles. Critiquables quand elles se parent des vertus d’une science dont elles respectent très inégalement l’esprit et les protocoles. En d’autres termes, oui à la séparation de Molière et de l’Etat.
Pour parler de Molière et d’Histoire, il faut s’adresser sans hâte mais avec constance et détermination à tous les curieux de la vie, aux lettrés, aux libres penseurs, à ceux, nombreux, qui rejettent la censure et les falsifications comme des composantes normales des prérogatives hégémoniques. C’est, au fond, l’une des grandes faiblesses de ce groupe d’adorateurs que Georges Monval, avec une lucidité teintée d’humour et de modestie, dans le premier numéro du Moliériste d’avril 1879, qualifiait de « petite Eglise littéraire ». Justifiant l’existence de cette nouvelle revue, il poursuivait : « …nous voulons fonder quelque chose comme les Annales de la propagation de la foi dans notre religion spéciale.» Georges Monval avait tout à fait conscience d’être arrivé à une croisée des chemins, où les passions qui confinaient au religieux étaient si vives, si grand l’amour porté à Molière, que tout ce qui était dit ou écrit sur lui devait être mis en forme, collationné comme le furent les Evangiles, puis diffusé par des hommes et des femmes de confiance et de conviction qui porteraient la bonne nouvelle : l’homme nouveau est arrivé. Il existe. Il est réel. Nous l’avons vu. Il est parmi nous. Il est Français. Il a donné sa vie pour nous. Il porte en lui de lumineuses et sublimes révélations qui nous font mieux comprendre qui nous sommes, vers quoi nous devons tendre et nous élever par « amour de l’humanité ».
Molière est un condensé d’attitudes morales et de vérités transcendantes qui situent l’Homme et la France sur le même plan que Dieu, dont ils se sont enfin affranchis.
Les buts de Georges Monval ont sans doute dépassé ses espérances. Sa « religion spéciale » dure encore. Mais plus qu’une autre, aurait-elle le privilège de l’éternité ?
LA LANGUE DE CORNEILLE
Franck FERRAND, historien
« Faites-moi l’honneur de croire que je
n’écris pas "certitude" pour "hypothèse"
et que je n’aurais pas dit un mot de
Corneille si je n’avais fait le tour de la
montagne. La seule objection qui subsiste
est celle-ci : On le saurait ».
Pierre Louÿs
La figure charmante, presque tendre, de Jean-Baptiste Poquelin – alias Molière – domine le panthéon des Lettres françaises ; elle se pare de toutes les grâces, s’enfle de tous les mérites. Molière, si sage et si léger en même temps, si profond et si drôle – Molière si libre surtout – est devenu l’aimable parangon des vertus modérées, un exemple achevé de génie accessible et humain. Le pauvre homme ! pourrait s’exclamer Orgon.
Qu’un même artiste ait pu tout à la fois servir un monarque et distraire le bon peuple, écrire ses pièces et les jouer lui-même, percer la nature humaine et s’autoriser la pochade, pour ne pas dire la farce, voilà de quoi épater les siècles ! Ses morceaux de bravoure scénique – quoique inégaux – fascinent les comédiens de tout niveau ; ils séduisent un public infini, au même titre que les dessins d’un Léonard ou les accords d’un Wolfgang Amadeus...
Molière ou l’auteur accompli. Le pauvre homme !
Une ombre, peut-être, ou un bémol : la biographie de Poquelin n’est pas à la hauteur de la légende de Molière. On ne sait, pour tout dire, pas grand-chose de certain sur son compte, et la plupart des traits qu’on lui prête relèvent au mieux de la tradition, au pire de la rumeur. Aucun manuscrit, aucune publication annotée, aucune correspondance, aucun autographe – si ce n’est sa signature au bas d’actes administratifs – ne nous nous est parvenu. Rien ! Le vide sidéral.
Et les auteurs du temps, me direz-vous, les échotiers, les mémorialistes ? Que nous livrent-ils à propos d’un sujet à ce point éminent ? En vérité presque rien, si ce n’est des notations incidentes – parfois condescendantes… Aucune dédicace à son nom. Nulle citation à l’Académie. Pas le moindre témoignage nous montrant Molière écrivant ou même lisant… Plus étonnant encore : la Gazette de France, qui cite en permanence les écrivains en vogue, ne mentionne pas son nom une seule fois – en quinze années de faveur royale !
Pour ce qui est des biographies, elles reposent toutes sur trois modestes sources. D’abord, on possède. D’abord, le fameux extrait de registre conservé au Théâtre-français, compilé par Lagrange, un comédien de la troupe, et qui n’offre d’éléments fiables qu’à partir de l’année 1659 ; ensuite la préface à l’édition de l’œuvre complète, datée de juin 1682, et ; enfin, cette incontournable Vie de Monsieur de Molière, rédigée en 1705 – soit trente-deux ans après la mort de Poquelin – par un auteur, Grimarest, qui ne l’a pas connu et s’est contenté de recueillir à son sujet les souvenirs tardifs du comédien Baron
D’où cette question posée par des esprits… fâcheux : et si le mythe de Molière, soigneusement entretenu depuis la Restauration, dissimulait la vérité d’un personnage plus obscur, plus ambigu, plus évanescent en somme qu’il n’y paraît ?
Une telle incertitude serait supportable, certes ; seulement elle se renforce du soupçon terrible qui, depuis 1919, pèse sur la paternité même du corpus moliéresque.
Puisque certains – et pas des moindres – mettent en doute la signature de Poquelin au bas du Misanthrope, de Tartuffe ou des Femmes savantes, dans la mesure où d’aucuns vont jusqu’à soutenir que ces chefs-d’œuvre et quelques autres seraient nés du vénérable cerveau de Pierre Corneille, une ombre s’est installée, qu’il convient d’éclaircir.
J’entends déjà les objections : « est-ce que vous ne craignez pas, en creusant un sillon à ce point déviant, de faire vaciller la statue, d’écorner le symbole, de priver la littérature française de son plus bel ornement ? »
Ma réponse est non, deux fois.
Primo : je ne crois pas qu’on gagne quoi que ce soit à entretenir un mythe – fût-il magnifique – sur des fondements erronés ou friables. Secundo : s’il s’avérait que les vers les plus sublimes "de Molière" soient à porter au crédit de Pierre Corneille, alors non seulement la littérature ne perdrait rien au change, mais elle y gagnerait un auteur complet et multiple, un grand polygraphe, un esprit supérieur comparable à celui que les Anglais chérissent en Shakespeare.
Cela posé, je vais donc creuser de bon cœur.
Celui par qui le scandale…
Le quotidien Le Temps était, sous la Troisième République, un des piliers de la presse parisienne. La sûreté de ses sources et la notoriété de ses signatures lui assuraient les faveurs d’un lectorat bien assis, à la fois républicain et conservateur. Or – aussi étonnant que cela semble – c’est dans ces colonnes très convenues que, le 16 octobre 1919, paraît sous la plume du célèbre Pierre Louÿs un article furieusement audacieux : l’auteur des Chansons de Bilitis y attribue sans ambages à Corneille la paternité des plus beaux écrits de Molière.
Précision liminaire : en la matière, Pierre Louÿs est tout sauf un béotien. Il suffit pour s’en convaincre de lire les articles et les notes de l’écrivain bibliophile : l’étendue de ses références est impressionnante ; sa familiarité, extrême avec l’histoire littéraire en général et de celle du XVIIe siècle en particulier. « Vingt ou trente ans de lectures réellement encyclopédiques et de pratique de l’écriture sous toutes ses formes l’avaient mis en possession d’une érudition sans égale, alliée à une connaissance intime des plus obscures arcanes de la poésie, expliquent Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère1. Qui, parmi les contradicteurs de Pierre Louÿs, pourrait se flatter aujourd’hui de telles connaissances littéraires et historiques ? »
Or, Louÿs est formel : « Il est évident que Pierre Corneille domine toute la vie de Molière, assène-t-il, qu’il a collaboré à plusieurs de ses pièces, et que l’une d’elles, Amphitryon, est tout entière de sa plume, si l’on néglige quelques "interruptions" très faciles à détacher et quelques rares fragments de scène. » Amphitryon réattribué à Corneille ?
Lorsqu’il jette ce gros pavé dans la mare littéraire, Pierre Louÿs a sans doute conscience de s’attaquer à ceux que les initiés nomment « moliéristes » – à savoir les historiens, professeurs, journalistes et comédiens prosternés devant la statue de Jean-Baptiste Poquelin. Le fondateur de leur revue, Le Moliériste, se faisait, dès le premier numéro, en 1879, porte-parole de ces « dévots de Molière, dont l’admiration va jusqu’au culte ». Il reconnaît d’emblée la dimension religieuse de leur attachement. « C’est l’organe de cette petite église littéraire que nous voulons fonder, quelque chose comme les Annales de la propagation de la foi dans notre religion spéciale (sic). » Et plus loin : « A côté des grands-prêtres et adorateurs du Dieu, que de chercheurs obscurs, moliérisants, moliérophiles, moliéromanes même… »2.
Louÿs, dans un premier temps, s’amuse d’une telle dévotion. « Qu’ils seraient heureux les moliéristes, s’ils possédaient dix lignes de Molière sur le sujet d’Amphitryon, à la date de 1650 ! Ce serait pour eux la preuve irréfutable », se moque-t-il avant d’ajouter : « On a bien dix lignes de Molière datées de 1650, mais ce ne sont que deux reçus, et chacun d’eux prouve qu’à vingt-huit ans, Molière ignorait encore comment s’accordent les participes passés. » Et de poser durement les termes du défi : « Ce n’est pas le style de Corneille, c’est la signature de Molière qui a besoin de preuves. »
Immense tollé. Bordées d’insultes. Lettres de menaces envers l’iconoclaste, le sacrilège, celui par qui le scandale arrive. Dès cette époque, on essaiera de faire passer Pierre Louÿs pour un aimable dilettante, pour un amateur plus ou moins illuminé, appuyant des allégations fantaisistes sur une connaissance imprécise des sources. Piteuse défense…
Cependant le poète, ainsi pris à parti, va se croire obligé de contrer un telle levée de boucliers. La violence des attaques dont il fait l’objet le conduit, dès le 19 octobre, à se justifier dans un entretien à Comœdia. Le poète y rappelle que « nous n’avons absolument rien de la main de Molière, pas un manuscrit, pas une page, pas une ligne, hors les deux reçus de 1650 que salit une faute d’orthographe. Il n’y a pas d’exemple qu’un grand écrivain disparaisse ainsi sans laisser d’autres traces.»
Suivront cinq articles que vont se partager Le Temps et Comœdia. Louÿs y esquisse une thèse intelligente et mesurée, à défaut d’être entièrement démontrée. Les textes de Molière, explique-t-il, ne sont pas d’une seule main ; aucun n’est pur de tout alliage. Or, si l’on retranche de ces écrits certains vers imparfaits et qui les déparent, ce qui demeure ressemble si fort à du Corneille que c’en est très certainement.
Les moliéristes s’insurgent de plus belle et, sans jamais s’abaisser à répondre sur le fond, s’indignent très formellement du procès intenté à leur idole.
« Je n’attaque pas Molière homme de théâtre », leur répond le poète, excédé. « Molière est le meilleur homme de théâtre qu’il y ait eu en France avant Beaumarchais. » Simplement, « il y a deux textes dans L’Imposteur [Tartuffe]. Il y a deux textes dans la scène admirable d’Elmire et de Tartuffe. Les grands couplets de Tartuffe sont presque entièrement du texte premier. Tel quatrain qui n’en est pas se détache comme un noyau de pêche du premier couplet, dont il dénature la pensée ». Pierre Louÿs est à ce point pénétré de son sujet, ce qu’il a vu et ce qu’il donne à voir lui paraît relever d’une telle évidence qu’il s’emporte envers ceux qui, faute d’arguments à fournir, ne lui opposent qu’une ironie obtuse. « Le pianoteur, dit-il, qui ne comprendra jamais pourquoi J.-S. Bach serait fou de colère s’il pouvait lire l’Ave Maria de Gounod, ne comprendra pas non plus pourquoi, dans une page de Corneille, quatre vers de Molière apparaissent encastrés comme un noyau que l’on crache dans le fruit incomparable d’une telle poésie. »
Son ami Frédéric Lachèvre, un ancien banquier devenu spécialiste de l’histoire littéraire, est alors un des rares érudits à oser soutenir Louÿs. Lucide pour autant, il lui écrit dès novembre 1919 : « Je ne fais aucune réserve sur le fond de votre thèse, car, à mes yeux, vous êtes la compétence même en ces matières, mais il faut compter avec le parti pris et surtout avec le mysticisme des esprits, autrement dit avec cet état particulier de l’intellect, qui fait que les raisons les plus décisives glissent sans laisser de traces ; il semble que les gens ne comprennent pas, qu’on leur parle une langue étrangère qu’ils ignorent. Vous le voyez tous les jours en politique comme en littérature. Vous ne convaincrez donc que les esprits non prévenus et un très petit nombre de moliéristes, car Molière est un Dieu pour eux et un Dieu ne se discute pas !3 »
Avis plein de sagesse ; du reste, Louÿs en fera vite l’amère expérience. Ses arguments les plus nets, les plus précis, sont balayés par la protestation outrée de ceux qui réclament des aveux de Molière lui-même, écrits noir sur blanc. « Croyez que je joue ici mon œuvre et mon nom, et que je ne perdrai pas, persiste le poète dans Comœdia, le 7 novembre. Et tout ce qui embourbe notre journalisme, tout ce qui est la vase, le crapaud, l’éternelle bassesse humaine, tout cela m’a crié en bavant "Des preuves ! Des preuves !" »
Ou comment débat un prometteur s’enlise assez vite dans la polémique…
A défaut de preuves formelles, Pierre Louÿs multiplie les arguments. Mais personne – ou presque – ne l’écoute plus. Partout règne l’invective ; on se gausse ; on tourne en dérision les raisonnements les plus fins… Que faire en face d’un tel refus ? La conviction la mieux fondée, la plus pertinente, ne pouvait suffire, en 1919, à renverser un siècle de révérence envers Molière, à bousculer des certitudes fondées sur de longues traditions, théâtrale autant qu’universitaire. Le poète avait mésestimé la force d’inertie des élites; et plutôt que de s’épuiser en querelles sans fin, il préféra s’enfermer dans sa tour d’ivoire et s’abîmer dans des recherches que sa mort seule interromprait, en 1925.
Il faudrait dès lors attendre plus de huit décennies pour qu’une partie – une partie seulement – de ses notes sur Corneille et Molière soit enfin publiée4.
Le « miracle Molière »
C’est un fait difficilement contestable : le halo d’incertitude où baigne la jeunesse de Molière – son enfance, ses études, sa rupture de ban avec la famille… – n’est qu’un exemple extrême du flottement de nos connaissances sur le Grand Siècle en général, et sur son théâtre en particulier. C’est tout juste si l’on cerne, par recoupement, le parcours approximatif de la troupe ambulante de Madeleine Béjart, appelée l’Illustre Théâtre et dans laquelle s’est engagé Jean-Baptiste Poquelin en 1642.
Il est sûr néanmoins qu’à deux reprises, avec cette compagnie, Molière s’est rendu à Rouen, patrie du grand Corneille. Je n’écris pas « le grand Corneille » par coquetterie ; c’est là son appellation coutumière à l’époque ; depuis le triomphe inouï du Cid en 1636, Pierre Corneille, dit « l’Ainé » pour le distinguer de son frère Thomas, est considéré comme l’auteur majeur de son siècle, une sorte de géant des Lettres.
Est-ce un hasard, dès lors, si l’Illustre Théâtre choisit Rouen pour destination de son premier déplacement en province ? On possède en tout cas la preuve qu’au cours de son séjour, la troupe, voulant faire hâter des travaux dans sa future salle parisienne, s’est rendue au grand complet chez le propre notaire de Corneille ! Simple coïncidence ? Autre certitude : c’est au retour de ce premier séjour que Poquelin se met à signer de ce nom de « Moliere » - orthographié sans accent au XVIIe siècle – dont il refusera toujours de dévoiler l’origine, « même à ses meilleurs amis » (Grimarest). Selon Denis Boissier5, le secret de ce pseudonyme serait à chercher du côté d’une étymologie aussi désuète que savante : « Moliere » viendrait du vieux verbe français « molierer » signifiant « légitimer ». De là à conclure que le grand Corneille lui-même aurait « légitimé », c’est-à-dire reconnu et parrainé le tout jeune Poquelin, il n’y a qu’un pas à franchir…
Mais c’est le second stage de Molière à Rouen qui marquera le vrai tournant de sa carrière.
Car soudain, à Pâques 1658, Jean-Baptiste – il a trente-six ans cette fois – quitte brutalement Grenoble et le Sud de la France pour traverser en hâte la moitié du royaume et venir – six longs mois durant – s’installer à Rouen, au jeu de paume des Braques – c’est-à-dire à l’angle même de cette rue de la Pie où résident les frères Corneille! La plupart des moliéristes glissent sans s’appesantir sur cette étonnante coïncidence ; Molière, disent-ils, ne serait venu en Normandie que pour « se rapprocher de Paris » où il effectue alors, semble-t-il, plusieurs incursions discrètes... Mais n’aurait-il pas, dans ces conditions, été plus simple pour lui de s’installer à Paris même ?
Or, c’est précisément pendant ce second séjour à Rouen que se produit le miracle. Quel miracle ? Celui qui consiste à muer un trousseur de farces grossières en dramaturge de haute volée. Une transfiguration unique, faut-il le préciser, dans toute l’histoire de la littérature. Avant Rouen : des mômeries de foire comme La Jalousie du Barbouillé ou Gorgibus dans le sac. Après Rouen – et sans aucune transition : de subtiles études de mœurs comme L’Etourdi et Les Précieuses ridicules. Certes, Lagrange nous apprend que L’Etourdi avait été créé à Lyon dès 1655 ; mais que peut-il bien savoir de la version initiale de cette pièce, lui qui n’a rejoint la troupe que quatre années plus tard ?
Ce brusque passage de la chenille au papillon, cette éclosion tardive d’un brillant écrivain dans la vieille mue d’un amuseur, voilà qui n’a jamais, chez aucun biographe, trouvé la moindre explication. C’est un mystère, et cela fait partie du dogme…
En 1936, dans Le Temps – décidément – le grand critique Emile Henriot devait tout de même marquer les limites d’une telle croyance. « Molière était un homme après tout, écrit-il, et j’aimerais savoir par quelle voie cet homme supérieur est devenu tel. Mais personne encore ne nous l’a dit, et nous n’avons qu’à admirer les yeux fermés. » N’est-ce pas ce que l’on demande à des adorateurs ? « Que de choses restent inexpliquées, poursuit Henriot ; passe encore pour les œuvres secondaires, mais les grandes, les immortelles, Dom Juan, Tartuffe, Le Misanthrope, Amphitryon, dans quelles conditions, conçues de longtemps et longtemps portées ou écrites de verve et sorties tout armées du front de ce Jupiter théâtral, on ne sait pas, on ne comprend pas, on s’étonne, et c’est tout ! »
Pourtant, un constat aurait dû mettre la puce à l’oreille des spécialistes : lorsque en octobre, retour de Rouen et propulsés du jour au lendemain « comédiens ordinaires de Monsieur, frère unique du Roi », Molière et ses comparses jouent pour la première fois au Louvre devant le souverain, la tragédie qu’ils y interprètent se trouve être Nicomède… d’un certain Corneille. Et trois semaines plus tard, devant le même public, ils donneront cette fois, après Les Précieuses ridicules en lever de rideau, Cinna… du même Corneille – un Corneille qui, du reste, a fait en même temps qu’eux le voyage de Paris, sous prétexte de rencontrer Fouquet, son tout nouveau protecteur...
Molière et la troupe enchaîneront avec Héraclius, et Rodogune, et La mort de Pompée… toujours de Corneille ! Georges Couton lui-même, qui présente l’édition de Molière dans La Pléiade, devra le reconnaître : « L’obstination de Molière à jouer du Corneille est frappante : il reprend des pièces anciennes, il monte des pièces nouvelles. Tout se passe comme si, avec une obstination digne d’un meilleur succès, il avait voulu se faire l’interprète de Corneille, voire s’imposer à Corneille comme son interprète.6 »
Or, désormais, Molière va jouir de la faveur du roi. Cela lui vaut un appui incomparable – mais aussi une cascade de commandes à satisfaire.
S’ouvre le fascinant cortège des grandes pièces que chacun connaît, des Fâcheux en 1661 à Tartuffe en 1664, de L’Ecole des Femmes en 1663 à Dom Juan en 1665. Vont suivre, entre autres, Le Misanthrope, Amphitryon, L’Avare, Psyché, Les Femmes Savantes… Autant de chefs-d’œuvre impérissables… succédant aux farces les moins avouables ! On est bien loin, soudain, des Trois docteurs rivaux et de Gros René écolier ! Croyez-vous que cela étonne nos doctes exégètes ? Pas du tout. C’est ainsi, c’est le « miracle Molière »…
Un miracle, au demeurant, qui se double d’un prodige. Car personne non plus n’a encore expliqué comment s’y prenait Molière, à présent directeur de troupe ayant une cinquantaine de bouches à nourrir – donc une cinquantaine d’ego à gérer –, courtisan assidu auprès du roi et des grands, monteur de spectacles multiples et parfois simultanés, ami prodigue et amant à ses heures, pour trouver le temps – et la quiétude – de secréter chaque année des milliers de vers sublimes, souvent profonds et même savants. Car les pièces signées Molière regorgent de références parfois très élevées ; ainsi Dom Juan recèle-t-il quantité d’allusions à L’introduction à la vie dévote de saint François de Sales – un François de Sales dont aucune édition, bien entendu, n’apparaîtra dans l’inventaire de la maigre bibliothèque de Jean-Baptiste…
Faut-il préciser que Pierre Corneille, en revanche, avait lui-même traduit L’introduction à la vie dévote ? Et cela, pas plus tard que l’année précédant la Première de Dom Juan…
Hippolyte Wouters et Christine de Ville de Goyet excuseraient volontiers Molière : « N’est-il pas normal, humain, inévitable lorsqu’on est surchargé de travail et de mondanités, que l’on doit faire l’homme-orchestre pour faire face à des exigences répétées, rapprochées et royalement impératives, de faire appel à de la main d’œuvre talentueuse et disponible qui permette de remplir ses obligations contractuelles ? Qui cela regardait-il ? En quoi cela était-il impensable ? Pourquoi cela aurait-il été choquant ? »
Cette main-d’œuvre talentueuse et disponible, Molière va l’avoir à portée de main dès le mois de décembre 1662, quand le grand Corneille, avec sa femme et son frère Thomas, viennent s’installer à Paris chez le duc de Guise, autant dire à une encablure du domicile de Molière, rue Saint-Thomas du Louvre ! C’est la première fois de sa vie – à cinquante-six ans – que le grand poète abandonne durablement sa ville natale – lui qui n’avait pas fait ce sacrifice au moment où en dépendait son entrée à l’Académie. Or il y demeurera parisien jusqu’à la mort de Molière, en 1673.
Tout ce que j’énonce là paraît un peu trop beau pour être vrai ; c’est cependant prouvé, de bout en bout, et personne ne peut affirmer le contraire.
Un commencement de preuve
Je vais me faire un instant l’avocat du diable – tout au moins du sceptique : « Mais enfin, si Corneille avait travaillé pour Molière, il aurait bien fini par en filtrer quelque chose…»
Eh bien précisément, ce fut le cas. Et même deux fois !
La première indiscrétion est commise par l’éditeur Quinet lorsque, adressant son édition du Dépit amoureux à un haut magistrat, en 1662, il lui présente cette pièce comme étant « de l’Auteur le plus approuvé de ce siècle » – titre auquel Molière, après trois années de comédies, ne pouvait en rien prétendre, mais qui convenait en revanche très bien à la réputation illustre de Corneille.
La deuxième divulgation est encore plus explicite, et elle concerne cette fois l’un des grands chefs-d’œuvre : Psyché, crée en 1671 sous le nom de Molière, une pièce dont personne alors ne songerait à contester l’auteur. Seulement Psyché est une comédie-ballet dont les intermèdes musicaux ont été conçus par Philippe Quinault ; et parce que celui-ci tient à signer sa contribution, l’éditeur va se voir, au moment de la publication, sommer de préciser les parts respectives de chacun.
Or, voici ce que l’on peut lire dans son avertissement : « Cet ouvrage n’est pas tout d’une main. Monsieur Quinault a fait les paroles qui s’y chantent en musique, à la réserve de la plainte italienne. Monsieur de Molière a dressé le plan de la pièce et réglé la disposition, où il s’est plus attaché aux beautés et à la pompe du spectacle qu’à l’exacte régularité. Quant à la versification, il n’a pas eu le loisir de la faire entière. Le carnaval approchait, et les ordres pressants du roi qui se voulait donner ce magnifique divertissement plusieurs fois avant le Carême, l’ont mis dans la nécessité de souffrir un peu de secours ». Qu’en termes élégants ces choses-là sont dites ! « Ainsi il n’y a que le prologue, le premier acte, la première scène du deuxième acte et la première scène du troisième acte dont les vers soient de lui. Monsieur Corneille a employé une quinzaine au reste, et par ce moyen Sa Majesté s’est trouvée servie dans le temps qu’elle l’avait ordonné ».
Et voilà comment la vanité de Quinault aura eu raison de la discrétion de Corneille... Pour une fois, le Maître est dévoilé. En vérité, il pouvait d’autant mieux accepter d’apparaître ici que la pièce est inoffensive et – contrairement aux Précieuses ou à Tartuffe, notamment – ne s’attaque à aucun potentat. Encore pouvait-elle paraître excessivement sentimentale sous la plume du grand tragédien ; son neveu Fontenelle écrira du reste dans sa Vie de M. Corneille qu’ayant écrit Psyché « à l’ombre du nom d’autrui, [son oncle] s’y est abandonné à un excès de tendresse dont il n’aurait pas voulu déshonorer son nom.7»
Au reste, pour ce qui est de la part concédée à Molière par l’éditeur, elle n’est pas sans faire question. En effet, dans cette œuvre en particulier, la remarquable unité de ton – pour ne rien dire du niveau où respire l’ensemble – paraît indiquer qu’en dehors des intermèdes de Quinault, l’essentiel du texte serait d’une même main. En attribuant à Molière un acte et trois scènes, et en laissant « le reste » – soit déjà les deux tiers du volume – à Corneille, l’avertissement n’aurait-il pas gonflé encore l’apport du signataire, et contribué, sous couvert d’une concession, à renforcer Poquelin et à brouiller les pistes ?
Voilà qui lève le voile sur le genre de mystifications auxquelles, de concert, pouvaient s’adonner Molière et Corneille.
L’avocat du diable, de nouveau : « Va pour Psyché, mais… Si Corneille avait travaillé pour Molière en dehors de cette pièce, ne retrouverait-on pas, sous le nom de ce dernier, des thèmes, des noms, des références "estampillées" Corneille ? »
Encore une fois, c’est le cas. Et par dizaines encore !
En annexe de L’auteur imaginaire, François Vergnaud – pseudonyme d’un ethnologue réputé – établit pêle-mêle la liste des manières, des tournures, des spécificités purement cornéliennes, partout présentes dans les œuvres signées Molière. Ce sont, clame-t-il, les mêmes tics de langage, les mêmes néologismes, les mêmes "normandismes" – les mêmes fautes d’orthographe aussi… Et puis ce penchant pour le juridisme, ce goût de la théologie, cette habitude de l’autocitation. Et tous ces emprunts au même répertoire !
« Parce qu’à force de jouer Corneille, plaident les moliéristes, Molière avait fini par acquérir ses réflexes ! » Et son génie de la langue et du vers, devraient-ils ajouter, tant Jean-Baptiste Poquelin s’est vu doter, subitement, à trente-neuf ans – et sans qu’aucun signe avant-coureur ne l’ait laissé présager – d’un style admirable et qui, désormais, va confiner très souvent au sublime.
Question de style
Il serait long – et peut-être fastidieux pour certains – d’analyser très avant le style des chefs-d’œuvre signés Molière. Mais il est indispensable de s’y plonger un instant, si l’on veut prendre la pleine mesure de cette affaire.
D’emblée, il faut oser le dire : dans les premières œuvres du sacro-saint répertoire, on chercherait vainement les bonheurs d’expression. La prose en est toujours simple, souvent gauche, parfois même impropre.
Extrait de La Jalousie du Barbouillé. Le Barbouillé : « Hé bien! ne savais-je pas bien qu’elle n’était pas si sotte? Elle est morte, et si elle court comme le cheval de Pacolet. Ma foi, elle m’avait fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner au pied ; car si je l’eusse trouvée en vie, après m’avoir fait cette frayeur-là, je lui aurais apostrophé cinq ou six clystères de coups de pied dans le cul, pour lui apprendre à faire la bête. »
Il serait facile d’objecter qu’une telle nullité n’est que de circonstance, et que Molière n’a mal écrit cette Jalousie que pour s’adapter au genre bas de la farce. Il semble cependant qu’il ne soit guère plus inspiré lorsqu’il s’agit de présenter ses compliments à Madame, belle-sœur du roi… Je ne résiste pas au plaisir méchant de reprendre ici les commentaires de Pierre Louÿs sur la fameuse dédicace de L’Ecole des Femmes…
Je suis le plus embarrassé homme du monde lorsqu’il me faut dédier un livre.
« "Lorsqu’il me faut", commente Louÿs : charmant début ; Molière dirige la troupe de Monsieur. Donc il lui "faut" rendre hommage à Madame. »
"Et je me trouve si peu fait au style d’épître dédicatoire que je ne sais par où sortir de celle-ci." « Non, commente Louÿs, il n’est pas fait au "style d’épître" comme il dit. Avant d’entrer, comment "sortir". Nous nous amusons. »
"Un autre auteur qui serait en ma place trouverait d’abord cent belles choses à dire à Votre Altesse Royale sur ce titre de L’Ecole des Femmes et l’offre qu’il vous en ferait." « Nous comprenons mal qu’après avoir écrit la pièce, Molière soit incapable d’en commenter le titre. »
Plus loin : "On n’est pas en peine, sans doute, comment il faut faire pour vous louer. La matière, Madame, ne saute que trop aux yeux, et de quelque côté qu’on vous regarde, on rencontre gloire sur gloire et qualités sur qualités. Vous en avez, Madame, du côté du rang et de la naissance qui vous font respecter de toute la terre. Vous en avez du côté des grâces et de l’esprit et du corps qui vous font admirer de toutes les personnes qui vous voient." « Oui, s’étonne Pierre Louÿs, Molière a écrit ça. Parlant à la belle-sœur de Louis XIV, il n’est pas en peine comment la louer. Elle a, heureusement, pour elle des qualités du côté du rang, et voilà pourquoi on la respecte. »
Première estocade du poète : « Comprenez-vous que l’auteur de cette lettre n’a pas écrit la scène éblouissante qui sert d’introduction aux Fâcheux ? Ni en quinze jours comme on le lui fait dire dans une intéressante préface, ni en quarante ans ? Mais je n’ai pas fini d’étaler ici la dédicace de Madame. »
"Cette bonté toute obligeante, cette affabilité généreuse que vous faites paraître pour tout le monde, et ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis et dont je sens fort bien que je ne me pourrais taire quelque jour. Mais encore une fois, Madame, je ne sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes."
Voici la conclusion – vacharde – de Pierre Louÿs : « Le brave ouvrier tapissier : il ne sait point le biais de faire entrer les vérités à l’instant où Madame leur pardonnerait enfin cette singulière envie de sortir, qu’elles disaient à l’heure d’entrer. »
Peut-on penser sérieusement qu’un si laborieux plumitif ait composé les vers suivants – précisément issus de L’Ecole des Femmes ?
Une femme d’esprit peut trahir son devoir ;
Mais il faut pour le moins qu’elle ose le vouloir ;
Et la stupide au sien peut manquer d’ordinaire,
Sans en avoir l’envie et sans penser le faire.
Le fait est que, dès la scène suivante, cette langue magnifique cèdera la place à du dialogue de théâtre pour le moins décousu. Où l’on retrouve le diagnostic fondamental de Louÿs sur les « deux textes » alternant tout au long de l’œuvre…
Les Femmes savantes en sont un exemple emblématique. Clitandre :
Ce que vous refusez, je l’offre au choix d’une autre.
Voyez. Est-ce, madame, ou ma faute, ou la vôtre ?
Mon cœur court-il au change, ou si vous l’y poussez ?
Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez ?
On en redemanderait... Seulement voici Philaminte :
Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit,
C’est d’attacher à vous un homme plein d’esprit :
Et cet homme est Monsieur, que je vous détermine
A voir comme l’époux que mon choix vous destine.
Ouf ! « Que, comme, que… »Voilà déjà moins de maîtrise... Question de style… Il est intéressant de noter que, le plus souvent, ces ruptures du beau langage et les maladresses qui parsèment le texte interviennent lors de scènes d’inflexion : entrées, sorties, mouvements, etc. Comme si les nécessités de la mise en scène avaient appelé quelque rapiéçage sur un texte par ailleurs un peu rigide.
On pourrait à l’infini multiplier les exemples de cette intime dualité de l’écriture moliéresque, et Goujon et Lefrère, à la suite de Louÿs, y consacrent sans faiblir des dizaines de pages. Je préfère – au risque de paraître technique un instant – insister sur les similitudes que l’on constate, toujours du point de vue du style, entre les vers avoués de Corneille et ceux qu’a reconnus Molière. L’usage magistral des consonnes, des monosyllabes, des allitérations, le placement des verbes, l’accumulation des noms, le caractère proverbial de certains alexandrins… Tout ce qui signe le génie cornélien se retrouve dans les meilleures parties de Molière. J’emprunte les exemples qui suivent à Wouters et Ville de Goyet.
« Multiplicité des consonnes dures : Redoutez tout après un tel outrage. (Le Misanthrope)
« Des consonnes douces :Quand je ne vous vois point je ne suis point joyeuse. (L’Ecole des Femmes)
« Monosyllabes :Son cœur de ce qu’il sent n’est pas bien sûr lui-même. (Le Misanthrope)
« Allitérations : Et rien des vains efforts de mon infirmité. (Tartuffe)
« Consonnes répétées dans le même ordre : Et de quelque laurier qu’on couronne un vainqueur. (Amphitryon)
« Verbes nombreux : De savoir prier Dieu, m’aimer, coudre et filer. (L’Ecole des Femmes)
« Verbes au septième pied : N’importe, je ne puis m’anéantir pour toi. (Amphitryon)
« Substantifs variés : En vous est mon espoir, en vous est ma quiétude,/De vous dépend ma peine ou ma béatitude. (Tartuffe) »
Etc, etc.
Faut-il prendre la peine de préciser que les mêmes ressemblances – à peine moins visibles – se retrouvent entre les textes en prose ?
Comme pour corroborer ces remarques sur le style et, paradoxalement, les clore, l’informatique est venue s’en mêler. Le responsable de cette irruption des sciences dans le domaine des Lettres est Dominique Labbé, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Grenoble et spécialiste de l’analyse du discours – notamment du discours politique, cela se comprend.
Nous sommes en 2003. Dans un ouvrage8 des plus controversés – qui reprend les conclusions d’un article paru en décembre 2001 dans la revue Journal of Quantitative Linguistics – Labbé publie donc les conclusions d’une étude pionnière, menée avec l’aide de son fils Cyril. Grâce à un logiciel de leur confection appliquant les statistiques au langage – langage de toute sorte et de toutes époques – ils ont pu mesurer la « distance intertextuelle » séparant les comédies de Molière de celles de Corneille, des deux dernières précisément.
Il est toujours délicat, lorsqu’on ignore soi-même à peu près tout de l’informatique, de juger du sérieux d’une étude reposant sur une discipline tellement hermétique. Néanmoins, puisque ces méthodes sont utilisées avec succès de par le monde, et que la publication de l’étude incriminée a reçu la pleine approbation de la communauté scientifique, il serait aberrant pour l’historien de se montrer plus royaliste que le roi.
Verdict de l’étude, qui place à part Dom Garcie de Navarre et Psyché, pour des raisons qu’il serait un peu long d’expliquer ici : « La distance qui sépare les deux Menteurs [Le Menteur et La Suite du Menteur] des comédies en vers signées par Molière va de 0,205 (L’Etourdi) à 0,253 (Sganarelle ou le Cocu imaginaire et Amphitryon). En moyenne, la distance avec l’ensemble des pièces en vers de Molière est de 0,240 pour le premier Menteur et de 0,234 pour le second. Il ne fait donc pratiquement aucun doute que toutes ces pièces sont de la même main. »
J’ai recopié mot à mot : « pratiquement aucun doute », « de la même main ». Et le compte-rendu de cette analyse informatique ajoute clairement que les deux Menteurs sont « la matrice d’où sont sortis L’Etourdi, Le Dépit amoureux, L’Ecole des maris, Les Fâcheux, L’Ecole des Femmes, La Princesse d’Elide, Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope, Mélicerte, L’Avare et Les Femmes Savantes. » Les autres cas seraient plus douteux – encore Le Bourgeois gentilhomme et Le Malade imaginaire rentrent-ils dans le rang pour peu qu’on les allège des passages en faux turc et en latin de cuisine.
Au final, ce sont dix-huit des grandes pièces de Molière qui seront attribuées, par le logiciel de comparaison, à Pierre Corneille. Sans l’ombre d’une hésitation. Dois-je préciser que cette étude a été violemment contestée, non par des chercheurs en informatique, mais par des enseignants en littérature ? Je n’ose imaginer, cependant, quel parti les moliéristes auraient tiré d’éventuelles conclusions négatives – ou simplement douteuses… Il n’empêche : confrontés à un verdict aussi net, ils le rejettent sans appel.
Trois motifs recevables
Pour tous ceux qui, néanmoins convaincus, finiraient par admettre la présence de Corneille sous la signature de Molière, la question qui se pose est de savoir quel intérêt le grand Rouennais aurait bien pu trouver à un arrangement tellement indigne, à première vue, de son illustre talent.
On a certes pu avancer des liens très personnels avec la compagnie de Madeleine Béjart, notamment un penchant assumé du maître vieillissant pour la belle Marquise Du Parc, puis sa passion contrariée pour Armande Béjart… C’est peu de chose en soi.
Au vrai, si l’on prétend cerner les motivations de Pierre Corneille, un retour – rapide – sur sa carrière va se révéler nécessaire.
Prenons d’abord conscience qu’au moment où Molière et les siens s’installent à Rouen, en 1658, Corneille s’est retiré du théâtre depuis six ans. Dans la préface à l’édition de Pertharite, roi des Lombards, il avait eu ces mots, bien douloureux pour un auteur : « La mauvaise réception que le public a faite à cet ouvrage m’avertit qu’il est temps que je sonne la retraite. » Et ceux-ci, d’une lucidité très dure envers soi-même : « Il est juste qu’après vingt années de travail je commence à m’apercevoir que je deviens trop vieux pour être encore à la mode. »
Depuis lors, il se consacre – avec un grand succès du reste – à la traduction en vers de L’Imitation de Jésus Christ, de Thomas a Kempis, un mystique allemand du XVe siècle. Dire que le théâtre ne le tente plus serait faux ; seulement, après six ans de silence imposé par une série d’échecs, il aurait bien besoin qu’on le remette en selle. Ainsi donc, statufié trop tôt dans la posture du poète national, le grand Corneille a vieilli prématurément ; il aura eu la douleur de se voir démodé de son vivant.
Conscient de la situation, que pourrait-il rêver de mieux que ces retrouvailles, au printemps 1658, avec la troupe tellement amicale de Madeleine Béjart ? Retrouvailles qu’il a peut-être suscitées, du reste – ce qui expliquerait l’arrivée si soudaine, depuis Grenoble, de Molière et des siens ; mais rien ne permet de l’affirmer.
L’essentiel est ailleurs : dans ce croisement d’attentes complémentaires. D’un côté, un poète vieux avant l’âge, mais qui brûle de créer de nouvelles pièces ; de l’autre, une troupe exsangue, mais néanmoins déterminée à tenter pour de bon l’aventure parisienne. D’un côté, de grandes relations à la Cour : la reine mère, le surintendant des Finances – car Fouquet vient de commander au maître une tragédie nouvelle, sur le thème d’Œdipe ! De l’autre, l’expérience des planches et la volonté de réussir. D’un côté tout un répertoire tragique, qui ne demande qu’à renaître ; de l’autre, un besoin de textes à présenter à Paris et, pourquoi pas, à la Cour…
Il paraît difficile de contester, dans ces conditions, qu’un accord ait pu être passé, durant l’été 1658, entre le grand Corneille et la troupe de Madeleine Béjart, qui n’est pas encore tout à fait celle de Molière… Pour autant, cela n’explique pas pourquoi Corneille se serait mis à fournir en comédies ses nouveaux porte-parole. C’est une chose de trouver un débouché pour ses tragédies ; c’en est une autre d’écrire, sous le manteau, des choses légères et que l’on s’abstient de signer. D’ailleurs, rien ne dit que cela se soit fait aussi vite…
Il faut, si l’on veut franchir ce nouveau pas, rappeler le statut bien particulier auquel avait fini par se hisser Corneille, sans doute un peu malgré lui.
Dès 1637, notre Rouennais s’est retrouvé, grâce à l’incomparable succès du Cid, anobli par Louis XIII, royalement pensionné, vénéré dans toute l’Europe. Or cette gloire trop prompte s’est vite retournée contre lui ; en vérité, on peut même dire qu’elle l’a pris à son piège. Une vague d’envie, dont témoigne la Querelle du Cid, a tôt submergé le jeune auteur ; toutes les jalousies du monde se sont acharnées sur son compte, allant jusqu’à le rendre improductif pendant trois ans.
Mais il y a eu pire, d’un point de vue artistique : en moins de dix ans, le « grand Corneille » s’est retrouvé prisonnier du genre le plus noble, la tragédie héroïque – lui qui n’aimait rien tant que la comédie ! N’oublions jamais qu’il est, en France, l’inventeur de la comédie de mœurs ; qu’il y a consacré sa jeunesse ; que ses neuf premières pièces ont toutes été des comédies ! Et que la dernière en date, La Suite du Menteur, remonte à 1644. Il est ensuite entré à l’Académie... Et n’ont suivi que des tragédies.
C’est que la société d’ordre du XVIIe siècle aime à hiérarchiser les genres, en peinture comme en musique et pas moins qu’au théâtre. Aux grands dramaturges, on réserve alors le domaine, noble par excellence, de la tragédie à l’antique. Suit la tragi-comédie, loin devant la comédie d’intrigue. Quant aux comédies familières de mœurs et de caractère, elles marchent encore derrière, juste avant le genre vil de la farce… Comment, dans ces conditions, l’auteur vénéré de hautes tragédies pleines d’empereurs et de saintes, pourrait-il encore endosser la paternité de bien bas amusements bourgeois ?
Or, pour Corneille, ces comédies de circonstance n’ont pas seulement sa tendresse ; on est en droit de penser qu’elles représentent aussi le moyen réjouissant de régler quelques comptes.... Ces dames de l’hôtel de Rambouillet ont-elles malmené, en 1642, les vers sublimes de son Polyeucte ? Elles feront les frais des Précieuses ridicules, en attendant Les Femmes savantes. Ces Messieurs dévots l’ont-ils accusé d’avoir mêlé, dans la même pièce, le sacré et le profane ? Ils se verront flétrir à travers la figure hideuse de Tartuffe, archétype du faux dévot. N’est-ce pas, pour un poète injustement relégué, une assez douce compensation que ce type de vengeance à couvert ? Encore faut-il que le secret en soit bien gardé, et que l’auteur officiel de ces charges bénéficie de la protection expresse du souverain.
Ce sera bientôt, précisément, le cas de Molière.
S’est-on jamais demandé, au demeurant, quel intérêt Poquelin lui-même aurait bien pu avoir à se moquer avec hargne de Précieuses qu’il n’avait, de près ou de loin, jamais fréquentées ? Ou bien à stigmatiser durement des dévots parfaitement étrangers à son univers ? De telles représailles se comprennent mieux, si c’est Corneille qui tient la plume…
Conséquence importante de ce qui précède : on conçoit désormais que le Rouennais n’ait eu aucun, absolument aucun intérêt à revendiquer, sur des comédies sulfureuses, une paternité aussi peu glorieuse au regard de la hiérarchie des genres, que dangereuse eu égard aux puissances attaquées. Que nos moliéristes actuels méditent un peu à ce sujet, et qu’ils cessent donc de considérer qu’en s’abritant à l’ombre de Molière, Corneille lui aurait fait une faveur quelconque.
Comme ses propres modèles, les poètes Alexandre Hardy et Jean Rotrou, Corneille s’est fort bien, semble-t-il, accommodé de l’ombre pour écrire.
Enfin, au risque de choquer les ingénus, j’ajouterai que les considérations matérielles n’ont certainement pas été étrangères à l’association qui nous occupe. Molière, contrairement à sa légende romantique, était un homme d’affaires avisé ; les dix dernières années de sa vie le voient même baigner dans une grande opulence. Corneille, en revanche, en dépit d’une existence rangée, se trouvera souvent dans la gêne. Père d’une famille de sept enfants, ayant notamment deux fils à établir dans la carrière des armes, il lui est nécessaire de trouver sans cesse de nouveaux subsides.
Ses besoins sont d’autant plus pressants qu’ayant vendu sa charge d’avocat à la Table de marbre, et n’ayant pu conserver celle de Procureur des Etats de Normandie, il se trouve dépourvu depuis 1651 de tout revenu professionnel. Sa pension lui a été supprimée par Mazarin lors de la Fronde. Vivant essentiellement, dès lors, de sa traduction de l’Imitation, il supporte d’autant plus mal sa chiche existence qu’on lui prête la réputation d’aimer l’argent. « Pourvu qu’il tire de ses pièces bien de l’argent, il ne se tourmente guère du reste », écrit ainsi Tallemant des Réaux. Et Bordelon d’ajouter : « Il ne juge de la bonté de sa pièce que par l’argent qui lui en revient9.»
La propriété intellectuelle n’existe pas, au XVIIe siècle ; et hormis la cession de ses manuscrits aux libraires, Corneille ne perçoit pas de « droits d’auteur » ! C’est donc avec bonheur qu’il va, dès 1659, vendre de nouvelles tragédies à la troupe de Molière – à raison de deux mille livres chacune, somme très importante ! A-t-il ajouté à ces revenus ceux de comédies écrites secrètement ? C’est ce que l’on est en droit de penser – et d’autant plus que pour les Premières de certaines pièces – L’Ecole des Femmes et Tartuffe, par exemple – le registre de Lagrange mentionne curieusement deux parts d’auteur ! Une part pour Molière, certes ; mais la seconde ?
Ainsi donc, outre la joie d’écrire de nouvelles comédies et la satisfaction de solder impunément de vieux comptes, Corneille aura pu trouver, dans la cession à Molière de quelques belles comédies mœurs et de caractère, le confort d’arrondir son pécule.
N’avons-nous pas ici trois motifs recevables ?
Ultimes objections
C’est bien connu : lorsqu’on manque d’arguments, la tactique recommandée consiste monter un détail en épingle. A défaut de convaincre vraiment, cela peut tout au moins semer le trouble dans les esprits… En l’occurrence, le détail retenu par certains moliéristes est une prétendue querelle qui aurait opposé, à propos de L’Ecole des Femmes, Molière à des frères Corneille alors soutenus par les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne.
Quel serait le point de départ de leur brouille ? Ces quatre vers placés dans la bouche de Chrysalde :
Je sais un paysan qu’on appelait Gros-Pierre,
Qui n’ayant pour tout bien qu’un seul quartier de terre,
Y fit tout alentour faire un fossé bourbeux,
Et de Monsieur de L’Isle en prit le nom pompeux.
Il est vrai qu’alors, Thomas Corneille avait ajouté « de L’Isle » à son nom – précisément pour se distinguer de son trop célèbre grand frère ; dès lors, il est plausible qu’une telle pique l’ait visé directement. Jean-Baptiste a pu – c’est une hypothèse – ajouter ces quatre vers à la pièce pour égratigner un Thomas volontiers critique à son encontre ; mais parce que la saillie n’est pas bien méchante, elle pourrait venir tout aussi bien de Pierre lui-même – gentiment moqueur envers son frère.
Pour le reste, en 1663, hormis l’abbé d’Aubignac qui parle de cabale – mais d’Aubignac n’est-il pas le pire ennemi des Corneille ? – personne n’évoque une querelle quelconque entre Molière et les deux frères ; la meilleure preuve, c’est que Molière et ses comédiens, à cette époque, ne cessent d’interpréter des tragédies du Rouennais
Quant à la concurrence qui, indiscutablement, va mettre aux prise les troupes respectives de l’Hôtel de Bourgogne et du Palais-Royal, comment ne pas y voir un jeu payant d’ordre « publicitaire » – si l’on ose un tel anachronisme – et qui s’apparente à ce que Denis Boissier appelle une « stratégie commerciale » ?
« La seule objection qui subsiste, écrivait déjà Pierre Louÿs en son temps, est celle-ci : "on le saurait". » Et c’est un fait que les ultimes barrages opposés aux « cornéliens » qui développent les thèses de Louÿs prennent souvent la même forme, plus ou moins : « si Corneille avait travaillé pour Molière, cela aurait bien fini par se dire et se répéter ! »
Corneille, nègre de Molière ? Vous n’y songez pas ! D’abord, on le saurait !
Mais au fait : pourquoi le saurait-on ? Il me semble que nous raisonnons là-dessus, une fois de plus, avec des références qui sont celles de notre époque. Aujourd’hui, certes, il est peu probable qu’un grand auteur puisse durablement faire écrire ses ouvrages par autrui, sans qu’il en filtre quelque mauvaise rumeur. Mais, outre que nous ne savons presque rien des rumeurs qui pouvaient circuler au XVIIe siècle, il n’est pas certain du tout qu’une collaboration de ce type ait été, en ce temps-là, de nature à nourrir le moindre écho.
Rappelons-nous que personne, de son vivant, ne se serait avisé de voir en Molière un écrivain, ce qui diminue de beaucoup son "crime", à supposer que c’en soit un, de se faire aider. Jean-Baptiste Poquelin était homme de théâtre, il appartenait à l’univers de la comédie – si fort distinct, à l’époque, de celui des Lettres. Pour parler plus clairement encore, il semble même qu’il ait plus ou moins revêtu les attributs de bouffon du roi.
Basochiens et Enfants Sans-soucis
Vous avez dit : « bouffon du roi » ? Voilà un élément qui modifie la portée de notre affaire.
On doit beaucoup, sur ce chapitre, au travail considérable de Denis Boissier, auteur naguère d’un ouvrage au ton plutôt vindicatif10. Dans une nouvelle étude11, plus neuve et plus fouillée – malheureusement inédite à ce jour – Boissier a mis en évidence une petite trentaine de critères distinctifs de cette charge, tellement singulière, de bouffon du roi, effective jusqu’au règne de Louis XIII. Il démontre au passage que Poquelin répondait sans exception à tous ces critères, et que sans en porter le titre – devenu obsolète – il n’en assumait pas moins toute la fonction.
Comme le bouffon, Molière appartient à la Maison du souverain, qu’il suit en tout lieu ; il se montre irrespectueux de tous sauf du roi lui-même et de sa politique. Comme le bouffon, il est l’âme des fêtes et notamment du carnaval, et doit veiller en permanence à l’amusement de son maître. Comme le bouffon, surtout, il bénéficie d’une absolue protection, lui permettant de tout dire ou presque, ce qui lui vaut la haine des grands et l’enthousiasme du bon peuple. Mais aussi bien, nous explique Boissier, c’est parce qu’il a rempli ce rôle impie entre tous, que Molière soulèvera tant de tumulte au moment de sa mort, et ne sera même pas inhumé en terre chrétienne. Car alors il sera devenu – et c’est l’ultime raison d’être de sa fonction – une sorte de bouc émissaire…
On comprend bien, dès lors, l’intérêt majeur d’un tel personnage, à la fois populaire, mystérieux et intouchable, pour un auteur qui rêverait en même temps de succès publics et de tranquillité privée – pour un Pierre Corneille, disons-le, qui trouverait dans ce bouffon sans le nom, à la fois l’éclat dont il peut manquer et la sûreté qu’il a toujours cherchée…
S’enfonçant plus avant dans l’épaisseur des mœurs du Grand Siècle, Denis Boissier nous ouvre quelques horizons. Ce qu’il nous donne à voir, c’est notamment l’appartenance respective de Molière et de Corneille à ces corporations souterraines, tout droit issues du Moyen-Age, et que sont la Basoche et les Enfants-sans-Soucis. La première a rassemblé, jusqu’à la fin de la Renaissance, les clercs du Parlement et autres hommes de loi ; à l’époque où Corneille fait son droit, elle est encore active, et porteuse d’un esprit potache enclin notamment à la satire sociale. Quant aux Enfants-sans-Soucis, dont le chef est appelé Prince des Sots, ils sont un foyer collectif de dérision ; l’Illustre Théâtre en est l’héritier direct.
Il est possible que Corneille et Molière se soient retrouvés dans ce que le patrimoine burlesque des deux sociétés crypto-théâtrales avait de commun, et qu’ils en aient adopté les habitudes collégiales. Il est encore plus probable que Corneille y ait contracté le goût des textes à clés et des messages obtus. Rien n’est plus certain, en tout cas, que le penchant du Rouennais pour les phrases à double entente, les acrostiches, anagrammes et autres cachotteries.
Est-il permis d’espérer que bientôt, la vérité progressant, un éditeur voudra bien publier l’intéressant travail de Denis Boissier, et permettre ainsi que progresse – substantiellement – la connaissance du monde théâtral et littéraire au XVIIe siècle ?
« Abandonne au diable tes certitudes… »
« La forme de pensée qui consiste à voir dans l’art et la littérature une cryptographie est certaine chez Corneille12 », estimait George Couton. Dès lors, puisque le Rouennais aimait à truffer ses écrits de messages sous-jacents, il est tentant de chercher la clé de notre grand secret au cœur même des textes signés Molière. Cela pourrait, à l’occasion, nous réserver quelques surprises…
En 2006, Lucien Grand-Jouan fait ainsi paraître un curieux dialogue intitulé Le secret du Misanthrope13. Il y développe l’intuition qu’il a eue, en découvrant par hasard que dans la pièce éponyme d’Euripide, Alceste était un rôle de femme. Pourquoi donc l’auteur du Misanthrope l’aurait-il travesti ? Explorant ce début de piste, notre enquêteur constate que dans le chef-d’œuvre signé Molière, les noms des personnages sont largement empruntés au théâtre cornélien : Oronte appartient à Rodogune (1644), Arsinoe à Nicomède (1651), Clitandre à… Clitandre (1631), première des tragédies du Maître. Ce n’est pas tout : les noms de plusieurs autres personnages sont des néologismes. On connaissait Philiste, on trouve ici « Philinte » ; « Célimène » n’est ni Célie, ni Chimène… De telles déformations, sans aucun doute volontaires, font supposer à Grand-Jouan l’existence qu’un cryptage qu’il s’agirait, dès lors, de décoder.
Si l’on aligne les noms des personnages du Misanthrope – ALCESTE, PHILINTE, ORONTE, CELIMENE, ELIANTE, ARSINOE, ACASTE, CLITANDRE, BASQUE, UN GARDE, DU BOIS – cela donne les soixante-dix-sept lettres suivantes :
« AAAAAAAABBCCCCDDDEEEEEEEEEEEEEEGHIIIIIIILLLLLMNNNNNNNOOOOPQRRRRSSSSSTTTTTTUUU ».
Pourquoi, s’est dit Lucien Grand-Jouan, ne pas tenter d’en tirer quelque chose ? Jusque-là, son intuition paraît judicieuse… Las ! Confronté à l’étrange matière première, il n’en extraira qu’un message pour le moins sibyllin. Cela donne : « PIÈCE, THÈME, SONT À TOI, CORNEILLE AÎNÉ, LÀ !! BASES D’UN SECRET QUE TU GARDAS, AIDANT BIEN CORNEILLE !!! (sic) ».
Passablement dépité par ce galimatias, je devais m’amuser à triturer moi-même les soixante-dix-sept lettres du cryptogramme éventuel. Or à ma propre stupéfaction, une phrase assez limpide allait finir par se dégager de ce jeu de puzzle.
Cela donne à peu près : « ABANDONNE AU DIABLE TES CERTITUDES, Ô LECTEUR : C’EST CORNEILLE AÎNÉ QUI A SIGNÉ LE MISANTHROPE. » Ce qui est déjà plus troublant…
Si j’écris « à peu près », c’est qu’une lettre – une seule – doit être changée pour obtenir cet aveu ; il suffirait qu’au sein des soixante-dix-sept, un A se change en U. Par exemple, que le nom propre du valet de Célimène, Basque, devienne Busque – autre bon patronyme languedocien... Mais je l’avoue, l’édition du 24 décembre 1666 donne bien « Basque » et non « Busque » ; et voilà comment on se prive de la fameuse preuve tant réclamée par les ennemis de Pierre Louÿs…
Qu’importe ! Près d’un siècle après la série d’articles publiée dans Le Temps et Comœdia, la vérité n’en commence pas moins à se faire jour, à propos des liens secrets qui ont uni Jean-Baptiste Poquelin à Pierre Corneille. La quantité de coïncidences et de recoupements qui, au-delà même des questions stylistiques, rapprochent les deux biographies, vient à bout, peu à peu, de la résistance phénoménale opposée par les gardiens du Temple à la résolution de cette grande énigme.
Je mets personnellement quiconque au défi de trouver de beaux vers dans l’œuvre de Molière avant le séjour rouennais de 1658 – si l’on exclut évidemment L’Etourdi, dont absolument rien ne prouve qu’il existait en 1655 dans sa forme actuelle. Au défi de citer par ailleurs un seul témoignage montrant Molière affairé à écrire une pièce, à réviser un manuscrit, à corriger une épreuve. De trouver une seule raison à l’installation des Corneille à Paris, en 1662, hormis celles que nous avons dites. Et de trouver – en-dehors de Baron naturellement – un seul ami ou familier de Molière que se soit déclaré satisfait de l’hagiographie de Grimarest.
On pourrait multiplier ce genre de défis. Que les tenants de la thèse officielle se fassent déjà les dents sur ceux que je viens de lancer. Oserai-je simplement y ajouter deux questions ? Elles portent sur la postérité cachée de l’association Corneille-Molière.
Un. Pourquoi Thomas Corneille, appelé en 1673 à versifier le Dom Juan « de Molière » – dont il ne retient que le sous-titre Le festin de Pierre – refuse-t-il dans sa préface d’en nommer l’auteur ? Il use de circonvolutions comme « la pièce que M. de Molière fit jouer », ou le « célèbre auteur sous le nom duquel cette comédie est toujours représentée ». Pourquoi, sinon par refus de se faire complice d’une tromperie ?
Deux. Pourquoi Lagrange et Vinot ont-ils attendu 1682 – c’est-à-dire plus de neuf ans après la mort de Molière – pour publier ses œuvres complètes ? La réponse n’est-elle pas à chercher dans la coïncidence – une de plus – qui veut que cette publication succède de très peu à celle, définitive, des œuvres complètes de Corneille ? Et s’il avait fallu attendre que le Rouennais ait fait le choix de ce qu’il souhaitait ou non reconnaître…
Pour le reste, gardons à l’esprit qu’aux yeux de Pierre Louÿs, « l’affaire Corneille-Molière » ne représentait jamais que le quart d’une thèse beaucoup plus vaste, explorant la face cachée du grand auteur. Cette collaboration secrète avec Molière ne couvre en effet que la période 1658-1673, soit quinze années. Or Corneille a écrit pendant soixante ans, de 1622 à 1682. Restaient donc quatre décennies et demie à fouiller, réservant toutes sortes de surprises. Les recherches du savant poète englobaient, nous disent Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère, « tout le théâtre de Thomas Corneille, le Francion de Sorel, les Aventures de Dassoucy, les mazarinades, les vers publiés par Melle de Razilly, les pamphlets de l’affaire des Possédées de Louviers, des textes polémiques autour de Dom Juan et de Tartuffe, d’autres sur l’affaire de Rome de 1662, et quantité de pièces de théâtre comme Les Visionnaires de Desmarest de Saint-Sorlin, Le Nouveau Festin de Pierre de Rosimond, L’Académie des Femmes de Chappuzeau, L’Impromptu de l’Hôtel de Condé de Montfleury, La Magie sans magie de Lambert, etc. La quantité de textes, souvent peu connus, que Louÿs avait lus, crayon en main, a quelque chose de vertigineux. »
Vertigineux comme l’œuvre souterraine d’un auteur abyssal et volontiers dissimulateur, si gravement méconnu de nos jours, et dont les comédies de jeunesse et les grandes tragédies – tellement sous-estimées déjà – ne sont que la part émergée d’un iceberg inouï... Corneille, après tout, ne revendiquait-il pas « un million de vers ? ».
Mais qu’attendent de plus, en vérité, nos jeunes thésards ?
Dans un bel ouvrage, Corneille par lui-même, Louis Herland14, sans tomber dans l’excès des moliéristes, avait fait plus que pressentir « la puissance et la générosité d’un génie exceptionnellement humain, ouvert à toutes les formes de la vie, des plus simples choses de la terre aux plus hautes aventures de l’esprit, des affaires d’argent aux affaires de cœur, des plus mesquines turpitudes aux plus nobles sentiments, ayant appris de Montaigne que rien n’est méprisable de ce qui existe et qu’il faut de tout pour faire un monde. »
Ainsi les Français possédaient-ils leur Dante, leur Shakespeare, leur Cervantès à eux ; seulement, ils ne le savaient pas. Et ce maître s’appelait Pierre Corneille.
Après cela, qui oserait encore parler de la « langue de Molière » ?
Formons un vœu : que le génie du grand Corneille soit bientôt reconnu dans sa sidérante étendue, et que sa participation à l’œuvre « de Molière », sans rien ôter à ce corpus, soit assez admise pour rendre justice, enfin, au plus éminent des poètes français du Grand Siècle.
1- Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère, « Ôte-moi d’un doute… », l’énigme Corneille-Molière, Fayard, 2006.
2- Georges Monval dans Le Moliériste, n°1 (1879) ; cité par Denis Boissier dans Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Molière, à paraître.
3- Cité par Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère, dans op.cit.
4- Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère, op.cit.
5- Denis Boissier, L’affaire Molière, la grande supercherie littéraire, Jean-Cyrille Godefroy, 2004.
6- Georges Couton, Molière dans La Pléiade, Gallimard, tome I.
7- Cité par Denis Boissier, op. cit.
8- Dominique Labbé, Corneille dans l’ombre de Molière, Histoire d’une découverte, Les Impressions nouvelles/Les Piérides, 2003.
9- Cités par Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère, dans op. cit
10- Denis Boissier, L’affaire Molière, la grande supercherie littéraire, Jean-Cyrille Godefroy, 2004.
11- Denis Boissier, Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille, à paraître.
12- Georges Couton, Corneille dans Connaissance des Lettres, Hatier, 1958.
13- Lucien Grand-Jouan, Le secret du Misanthrope, auto-édition, 2006.
14- Louis Herland, Corneille par lui-même, Seuil, 1956.
LE MOLIÈRE DE LA PLÉIADE 2010
N’EST PAS LE MOLIÈRE DE LOUIS XIV
Denis Boissier
La compréhension qu’ont de Molière Messieurs Georges Forestier et Claude Bourqui (cf. Œuvres complètes de Molière, Bibliothèque de La Pléiade 2010, notamment l’Introduction) est surprenante, d’abord parce qu’ils n’ont de cesse de répéter que Molière est un « galant homme » et un « poète mondain », ensuite parce que, avec MM. Forestier et Bourqui, Molière étant un « honnête homme », cette qualité tient lieu de tout. Dès lors,
- Molière n’a jamais été un impie ; tous ses contemporains se sont trompés sur son compte.
- Molière n’a jamais eu de vrais dévots pour adversaires ; la cabale des dévots est une invention de Molière, « une audacieuse habilité de Molière » (T. II, p. 1360).
- Molière, pour MM. Forestier et Bourqui, n’a jamais été un « auteur populaire » ; c’est le XIXe siècle qui a créé cette légende. (T. I, p. XVI)
- Molière n’a jamais été cocu (T. I, p. 1370, note 3), il n’a jamais eu de difficultés de ménage (T. I, p 1437, note 1), ses déboires sur scène n’ont rien à voir avec sa vie intime (T. I, p. LIX).
- Molière n’a jamais été incestueux ; l’accusation d’inceste par Montfleury serait « une rumeur répandue par quelque esprit malveillant » (T. II, p. 1612)
- Molière n’a jamais fait de portraits à charge ; tous ses contemporains se sont fourvoyés.
- Parce qu’il est « mondain », Molière a toujours été heureux de servir Louis XIV et n’a jamais éprouvé d’amertume : « On ne voit pas en quoi il aurait pu en souffrir, comme les deux siècles "républicains" qui viennent de s’écouler ont voulu le croire. » (T. I, p. L).
- Molière n’a jamais été « taciturne » : « Il s’agit en fait d’un lieu commun mondain qu’on peut résumer dans la formule : "De la difficulté d’être bel esprit en société". » (T. I, p. 1372, note 3).
- Molière n’a jamais souffert d’une maladie chronique qui aurait fini par provoquer sa mort soudaine ; comme tous les mondains, Molière était en parfaite santé : « mythe d’un Molière chroniquement malade » (T. I, p. LVII).
- Molière est tellement « mondain », pour MM. Forestier/Bourqui, qu’« une des plus grandes difficultés que pose l’interprétation de ses comédies consiste à distinguer ce qui ressortit à l’idéologie mondaine courante et ce qui est de l’ordre des prises de position personnelles. » (T. I, LIII).
- Louis XIV ne s’est jamais lassé de Molière, même après 1671 : « la légende d’une disgrâce » (T. I, p. LI).
Etc.
En résumé, pour MM. Forestier et Bourqui, Molière est au diapason des gens de la Cour. Pourtant, ils ne peuvent citer un seul mondain, à part Donneau de Visé qui fait partie du clan Molière-Corneille, ayant pris fait et cause pour Molière. D’ailleurs qui a reproché à Molière son utilisation constante des phrases licencieuses et des jeux de scène obscènes ? Qui lui a reproché ses « sales équivoques » ? Les Marquis, les bourgeois, les Précieuses et les pseudo-intellectuels – autrement dit : les mondains.
Le Molière de Georges Couton (Bibliothèque de La Pléiade 1971) était un individualiste qui, grâce au théâtre, avait su stigmatiser les tares de son époque. Le Molière de MM. Forestier et Bourqui est un « poète mondain » qui, grâce au théâtre, veut faire rire ses contemporains mais n’a aucune envie personnelle de remettre en cause l’idéologie de la Cour à laquelle il veut, plus que tout, se rattacher. Ce Molière-là n’a rien d’autre à dire que rire de quelques ridicules et de se complaire dans toutes les fadaises et les étroitesses d’esprit de la caste dirigeante de son temps. Dans ces conditions, on ne voit pas en quoi Molière est notre contemporain. Car n’est-ce pas à cause de l’étroitesse d’esprit et de la superficialité de cette caste dont Molière se réclame, si l’on en croit MM. Forestier et Bourqui, que l’on a fait, entre autres raisons, la Révolution française ?
Sans que l’on nous explique pourquoi, le « mondain » Molière est « révolutionnaire » dans son théâtre. En louant cet aspect « révolutionnaire » MM. Forestier et Bourqui commettent, selon nous, un grave contresens, prenant la conséquence pour la cause. Ce n’est pas Molière qui est « révolutionnaire » c’est la fonction sociale qu’il occupe. Car ce que ces Messieurs appellent « une manière proprement révolutionnaire de concevoir le théâtre » (T. I, p. XXIX) c’est très exactement l’exercice sacro-saint du Bouffon du Roi. C’est cet exercice qui procura à Molière sa célébrité et sa mauvaise réputation – et non ses talents d’auteur auxquels MM. Forestier et Bourqui tiennent tant, mais dont ne parlèrent jamais ses contemporains, lesquels l’admirèrent uniquement pour ses prouesses de grimacier. Conscients qu’il y a un hiatus infranchissable entre leur Molière et celui de Louis XIV, MM. Forestier et Bourqui, comme tous leurs prédécesseurs moliéristes, usent de cette rhétorique qui voudrait nous faire croire que ses contemporains n’ont rien compris à Molière et que nous seuls savons le comprendre.
Constatons aussi que dans ces deux épais volumes de La Pléiade on ne trouve pas un mot de l’asservissement de Molière aux plaisirs et aux exigences de Louis XIV. Pourtant comme le disait le Cinq-Mars d’Alfred de Vigny : « Il me faudra plaire. Et cette idée m’effraie…. Plaire ! Que ce mot est humiliant. […] Que de compositions avec sa conscience et de dégradations de la pensée dans la destinée d’un courtisan. » Mais, de tout ceci, il n’est point question chez MM. Forestier et Bourqui. Pas un mot non plus sur le fait que l’on n’ait rien de la main de Molière pas même une dédicace, une annotation ou une correspondance publiée par un tiers (ce qui est proprement inimaginable si Molière était tel que le veulent les moliéristes). Sur toutes ces questions et une centaine d’autres, aucun commentaire de la part de ses hagiographes.
Le grand absent de ce Molière 2010 est, plus que jamais, Pierre Corneille. Même dans la chronologie (élaborée avec le concours de M. Edric Caldicott), le long séjour de Molière et de sa troupe à Rouen en 1658 est occulté. Silence complet sur les rapports entre la comédienne Marquise du Parc et les frères Corneille. Pas un mot sur le fait que, tandis que Molière et ses comédiens étaient près des frères Corneille à Rouen, ces derniers lisaient La Prétieuse de l’abbé de Pure, œuvre qui, selon leurs contemporains, aurait été la source de la satire des Précieuses ridicules, considérée alors comme un plagiat. En revanche est exploité infatigablement le grand idiotisme moliériste : dès 1662 Pierre Corneille, tapi dans l’ombre, est une menace envers l’admirable Molière, notamment durant la prétendue querelle des théâtres. « Prétendue » car nous avons eu l’occasion, dans deux ouvrages (Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille et Tout savoir sur l’Affaire Corneille-Molière) de montrer que cette « querelle » qui en 1663 prit pour prétexte L’Ecole des Femmes a été une stratégie commerciale montée par ceux qui avaient le plus à y gagner ; d’un côté : Molière ; de l’autre : Pierre Corneille, en accord avec Floridor, directeur du théâtre de l’Hôtel de Bourgogne et grand ami de Corneille. Une bonne surprise toutefois : MM. Forestier et Bourqui semblent être d’accord avec nous sur le fait que cette "querelle" de L’Ecole des Femmes ne fut sans doute pas une vraie querelle, ainsi que les moliéristes ont jusqu’ici toujours voulu le croire. MM. Forestier et Bourqui admettent que De Visé n’a jamais été l’ennemi de Molière mais son allié (nous en avions déjà une preuve dans le fait que durant la soit disant Querelle Molière ne s’en est jamais pris à lui). En croyant que De Visé attaquait réellement Molière dans sa Zélinde ou la Véritable critique de l’Ecole des Femmes les moliéristes anciennes générations sont passés à côté de l’ironie qui anima les protagonistes de cette farce et leur assigna un rôle bien rôdé : pour Molière, celui de bouffon incompris ; pour De Visé, Boursault, Robinet, celui d’agitateurs (pour le plus grand plaisir de tous). Prenons le cas du Portrait du Peintre d’Edme Boursault, qui "s’attaque" au personnage social "Molière" ; en réponse à ce Portrait, La Critique de L’Ecole des Femmes égratigne l’agitateur Boursault juste ce qu’il faut pour lui faire de la publicité (des documents prouvent que Boursault lui en demeura reconnaissant).
MM. Forestier et Bourqui s’étonnent que dans l’Impromptu de Versailles Molière ne fasse pas « la moindre allusion à Visé, comme s’il avait considéré que tout ce que pouvait écrire celui-ci n’apportait finalement qu’un surcroît de publicité à son théâtre. » (T. I, p. 1369). C’est exactement cela. D’ailleurs ces Messieurs constatent eux-mêmes : « il y a fort à parier que s’il n’avait pas fait représenter, puis publié (en août) cette petite pièce [La Critique de l’Ecole des Femmes], il n’y aurait pas eu de "querelle de L’Ecole des Femmes". Car on ne voit pas que les quelques manifestations publiques d’hostilité et de critique, vite étouffées par les rires et les applaudissements des spectateurs ou perdues dans le concert d’éloges à la Ville et à la Cour, aient réclamé de la part de Molière une réaction aussi vigoureuse [en répondant aux "attaques" avec L’Impromptu de Versailles] (T. I, p. 1370). » Malgré cela, MM. Forestier et Bourqui s’interdisent de reconnaître que c’est Molière qui a lancé cette fausse guerre des théâtres (mais vraie stratégie commerciale) afin d’enrichir les deux troupes concernées. Dans nos deux ouvrages précédemment cités nous défendons la thèse que Corneille et Molière ont organisé ce "coup médiatique" grâce au réseau de gazetiers dont ils disposaient (surtout Corneille). De fait, le théâtre du Palais-Royal et celui de l’Hôtel de Bourgogne ont gagné beaucoup d’argent et aucun document ne montre que Floridor se soit jamais brouillé avec Molière qui, comme par hasard, a pris soin de ne pas le ridiculiser dans son Impromptu. Une preuve qu’il s’agissait bien d’un coup médiatique ? Au lendemain de cette agitation lucrative, des comédiens de la troupe de Molière rejoignent, sans état d’âme, la troupe de l’Hôtel de Bourgogne (les "ennemis jurés" selon les moliéristes de l’ancienne génération).
MM. Forestier et Bourqui remarquent que « bien d’autres avant et après Molière ont subi ce type de critiques au XVIIe siècle. Rares sont ceux qui ont pris la peine d’y répondre. » (T. I, p. 1370). Mais Molière, lui, était le Bouffon du Roi. Voilà pourquoi il a pris les devants. D’abord tout lui était permis (dans La Critique de l’Ecole des Femmes il se flatte par trois fois d’être au service du Roi), ensuite Pierre Corneille et lui-même savaient quels avantages financiers il en résulterait. En effet, avant eux de nombreuses troupes avaient lancé de fausses querelles et continueront, après eux, à en susciter.
Ne pouvant accepter que cette fausse querelle cachât une vraie stratégie commerciale, car cela implique que Corneille et Molière fussent comme larrons en foire, Messieurs Forestier et Bourqui sont contraints d’user de l’interrogative : « N’était-ce pas reconnaître que toute cette dispute était au fond une joute de théâtre qui n’avait pour enjeu que le divertissement du public et d’autre héros que Molière ? » (T. II, p. 1612). S’ils s’étaient aussi demandé pourquoi sous le règne de Louis XIV on a pu avoir « qu’une seule ambition, celle de faire de Molière un héros », ils auraient pu répondre : parce que Molière, « héros des farceurs » ainsi que le définissait l’académicien Valentin Conrart vers 1673, occupe l’« emploi » officiel de Bouffon du Roi (cf. le Premier placet au Roi, 1664).
Bien sûr, MM. Forestier et Bourqui ont horreur de l’expression Bouffon du Roi. Ils préfèrent celle de « bel esprit ». Toutefois ils concèdent que « le qualificatif de "bel esprit" est largement discrédité depuis la fin des années 1650. » (T. II, p. 1534). Il aurait fallu aussi ajouter que ce qualificatif sent trop son « galant monde ». Le peuple, lui, a toujours préféré la bonne et sonnante expression de Bouffon du Roi. Mais ces Messieurs, ainsi que nous l’avons dit, ne veulent voir en Molière qu’un « poète mondain »… Aussi sont-ils contraints de jouer aux mots croisés et donnent cette définition du bouffon du roi : « satiriste disposant de la plus puissante et plus impitoyable force de frappe » (T. II, p. 1523).
Le grand absent de ce Molière 2010, c’est, bien sûr, Pierre Corneille. Comme les absents ont toujours tort, cette absence est fort utile à MM. Forestier et Bourqui qui nous disent que les frères Corneille – les méchants de l’hagiographie moliéresque – ont reproché à Molière ne n’être bon, lui et ses comédiens, qu’à jouer des « bagatelles ». Et de nous marteler que cette réflexion a blessé Molière et qu’elle a déclenché vers 1662 les hostilités entre le comédien et les deux Normands. Mais outre que cette hypothèse ne repose sur aucun document, ces Messieurs, qui n’en sont pas à une contradiction près, écrivent : « En assumant fièrement la posture d’auteur de "bagatelles" (voir la dédicace « A Monseigneur le duc d’Orléans, frère du Roi », qui ouvre L’Ecole des Maris), Molière confirmait qu’il n’était pas venu à l’écriture comique avec une idée déjà arrêtée de ce que serait de tout temps la "vraie" comédie et encore moins de ce que devait être son théâtre comique. » (T. I, p. XXIX). Dans ces conditions, on ne voit vraiment pas comment Molière – qui, de plus, ne s’est jamais fâché professionnellement avec qui que ce soit (pas même avec l’éditeur Ribou qui lui fit tant de misère) aurait pu être blessé par une anodine remarque de Thomas Corneille qui, de plus, s’appuyait sur un « on dit » : « tout le monde dit qu’ils [Molière et ses comédiens] ont joué détestablement sa pièce et le grand monde qu’ils ont eu à leur farce des Précieuses après l’avoir quittée fait bien connaître qu’ils ne sont propres qu’à soutenir de semblables bagatelles et que la plus forte pièce du monde tomberait entre leurs mains. » Enfin, rappelons que la lettre de Thomas Corneille était adressée non pas à l’Opinion publique mais à son ami l’abbé de Pure, lequel, à ce qu’on sait, ne fut jamais un adversaire de Molière.
Pour ne pas risquer de s’interroger sur la nature exacte des relations entre Molière et Pierre Corneille, MM. Forestier et Bourqui prétendent que Corneille est un « docte » qui conserva toute sa vie une « posture de docte » (I, p. XXV). Un parti pris bien commode car, dès lors, il n’est bien évidemment pas question que le « galant homme » et « poète mondain » Molière puisse avoir envie de fréquenter Corneille, encore moins de l’estimer, et nous avec. C’est ce que nous appelons une rhétorique tendancieuse, laquelle vise à dénigrer la personnalité de Pierre Corneille afin que celle-ci interfère le moins possible avec la carrière et l’œuvre de Molière.
S’interrogeant sur l’identité de celui qui a retravaillé pour l’édition la comédie du Malade imaginaire (1673), MM. Forestier et Bourqui écrivent : « On aimerait évidemment connaître l’identité de ce rédacteur auquel Armande Béjart s’est adressé pour réaliser un tel travail : un homme de confiance, qui avait en même temps une suffisante autorité d’écrivain pour s’immiscer ainsi dans la prose de Molière. L’habileté avec laquelle il s’est coulé dans le moule pour augmenter sans heurt le texte initial, récrire avec bonheur certains passages et ajouter l’émouvant échange sur la maladie de Molière témoigne d’une plasticité d’écriture qui nous ferait pencher vers le polygraphe le plus célèbre de l’époque, Donneau de Visé, depuis longtemps ami de la famille et très proche d’Armande depuis la mort de Molière. Quelle que soit son identité, son intervention n’en a pas moins modifié significativement certains passages clefs de la comédie et agi sur sa réception. » (T. II, p. 1566). Si, comme il est probable, le théâtre moliéresque a été écrit et, le moment venu, corrigé par diverses mains, notamment dans le cas du Malade imaginaire, mais aussi pour Le Festin de Pierre, la compréhension que nous avons de Molière en est, en effet, nécessairement déformée et remet en question toute sa biographie.
Messieurs Forestier et Bourqui se demandent quel auteur proche de Molière a pu ainsi, à la mort de Molière, adapter Le Malade imaginaire et le faire publier à Rouen ? Ils évoquent Donneau de Visé pour ne surtout pas penser à Pierre et Thomas Corneille. De la même façon les moliéristes se sont toujours interrogés sur l’identité de l’auteur de La Lettre sur la comédie de l’Imposteur (20 août 1667), très favorable à Tartuffe interdit, dont on sait, grâce à un exemplaire de la collection Soleinne, qu’elle était signée « C ». Ce sont là des questions dont les réponses, si elles étaient établies, seraient lourdes de conséquences. Par chance, on n’a pas à s’interroger sur l’identité du rouennais qui a versifié Le Festin de Pierre lorsque la veuve de Molière a pris la direction des comédiens. Il se nomme Thomas Corneille, et de la même façon que son frère aîné avait été le fournisseur de Molière (notamment pour Tite et Bérénice, et Psyché), il deviendra le fournisseur d’Armande et de ses compagnons. Car, nonobstant leur génie littéraire respectif, les frères Corneille furent des poètes de troupe, de ces auteurs toujours en quête d’argent qu’on appelait aussi des « poètes à gages ».
En conclusion, cette nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière dans la Bibliothèque de la Pléiade présente une biographie de Jean-Baptiste Poquelin tellement lisse qu’elle semble faite pour tous les lecteurs – et ils sont nombreux – qui veulent glisser sur tout ce qui pose question…
(Lire de Denis Boissier : « Le Beau Molière nouveau cuvée La Pléiade 2010 », rubrique ACTUALITE ; également l’éditorial Juillet/août : « Molière made in Sorbonne : trop beau pour être vrai »).
La "mesure Vonfelt"
entre deux manœuvres moliéristes
Hugues Héraud
Depuis quelques semaines, la presse et plusieurs sites « moliéristes » – notamment la page Wikipédia « Paternité des œuvres de Molière » – mettent en avant M. Bernet et M. Vonfelt, qui, selon leurs dires, auraient démontré l’un après l’autre que MM. Cyril et Dominique Labbé se sont « trompés » en attribuant à Pierre Corneille les grandes pièces jouées sous le nom de Molière. L’on sait que cette querelle littéraire et guerre des nerfs médiatique dure depuis décembre 2001, date à laquelle MM. Cyril et Dominique Labbé, universitaires français spécialisés dans le calcul de la distance intertextuelle, ont publié leurs travaux sur le corpus Corneille-Molière, établissant, grâce à des algorithmes utilisés désormais dans toutes les études de statistiques littéraires, que Pierre Corneille est l’auteur des principales comédies signées Molière.
Comme il était prévisible, une telle conclusion – même si elle s’appuie sur des calculs maintes fois vérifiés et si elle respecte les protocoles propres aux statistiques littéraires – est rageusement rejetée en France par ceux qui se déclarent fièrement « dévots de Molière ». Par chance, comme les « dévots de Molière » ne règnent pas en maîtres en Irlande, Amérique du Nord, en Australie, Suisse, Belgique, Italie où les travaux de MM. Labbé sont reconnus, les recherches de MM. Labbé ne sont blackboulées que par quelques cercles littéraires français réunis autour de la moto pétaradante de M. Forestier de Paris IV.
Circule donc l’information selon laquelle M. Bernet et M. Vonfelt démentent les résultats obtenus par la méthode du calcul intertextuel. Soucieux de déontologie scientifique, M. Labbé leur a répondu sur sa page personnelle :
Mais qui sont ces deux contradicteurs soudain mis en avant par les « dévots de Molière » ?
Le travail de M. Bernet est cité partout, mais n’est lisible nulle part. On ne le trouve pas en ligne et il n’est recensé dans aucune bibliothèque spécialisée… Ainsi, à partir d’un document invisible et de citations incontrôlables, sont mis en doute les travaux de MM. Labbé qui, eux, sont en ligne à plusieurs endroits d’internet, notamment sur le site du CNRS.
M. Bernet semble s’être affranchi des règles élémentaires du débat scientifique en ne donnant pas aux autres chercheurs la possibilité de contrôler ses dires. En particulier, il est impossible de refaire les expériences qu’il prétend avoir réalisées. Si M. Bernet n’avait rien à cacher, agirait-il ainsi ?
La méthode utilisée par les « dévots de Molière » est bien connue des historiens des guerres idéologiques. Elle a depuis longtemps fait ses preuves : le public et les accusés n’ont pas accès aux pièces du dossier et on interdit aux accusés de présenter leur défense. Le plus triste, c’est que certains journalistes et quelques universitaires relaient complaisamment cette manœuvre d’un autre temps…
Le cas de M. Vonfelt se présente autrement. Le centre informatique de la Sorbonne, grande chapelle des « dévots de Molière », a mis en ligne un texte de neuf pages intitulé « Le graphonaute ou Molière retrouvé »
Selon les moliéristes, il ressort de cette étude que « Molière et Corneille sont deux auteurs distincts ». Seulement voilà, à la lecture de la réponse de Dominique Labbé, il apparaît que dans le papier de Vonfelt, ce qui n’est pas obscur est clairement faux. L’indice inventé par M. Vonfelt est incapable de reconnaître les auteurs. Surtout, M. Vonfelt s’est livré à de grossières falsifications : il a dissimulé les chiffres cruciaux, il a trafiqué ses graphiques et il a escamoté deux pièces cruciales qui gênent tous les moliéristes :
- la Comédie des Tuileries jouée sous le nom du Cardinal Richelieu mais dont Pierre Corneille a écrit un acte.
- les passages que Molière est censé avoir écrits dans Psyché aux côtés… de Pierre Corneille.
Ces deux pièces sont des épines dans le pied des moliéristes. Elles prouvent que Pierre Corneille avait l’habitude de travailler dans l’ombre pour satisfaire à ses besoins d’argent. Psyché prouve aussi que Corneille et Molière travaillaient ensemble. Enfin, dans Psyché, les moliéristes sont bien incapables de reconnaître la supposée plume de leur prétendu grand homme.
En 2006, un autre moliériste – M. Viprey – s’était livré à une opération du même genre. MM. Labbé avaient répondu par de très graves accusations : manquements aux règles du débat scientifique, formules et calculs faux, graphiques arrangés, escamotage de Psyché et… conclusions aberrantes. On peut lire le texte intégral de l’article de M. Viprey et la réponse de MM. Labbé sur :
Un an plus tard, au nom de sa « propriété intellectuelle », M. Viprey avait prétendu interdire le texte de MM. Labbé qui, par honnêteté intellectuelle, citait in extenso le sien. C’était là une façon bien maladroite d’avouer qu’il est incapable de répondre aux graves accusations portées contre lui. On lira avec profit le récit de cette affaire sur le site corneille-moliere.org :
Curieusement, cette affaire n’a pas incité à la prudence M. Bernet et M. Vonfelt (et leurs commanditaires) qui ont relancé exactement la même propagande mensongère. Et pour la faire durer le plus longtemps possible, ils utilisent toujours le même procédé : ils ne communiquent pas leurs articles à MM. Labbé et ne mettent pas dans le domaine public les données qui permettraient de contrôler leurs dires. Pourtant, les règles du débat scientifique les y obligent, sans parler du simple respect des personnes auquel chacun est astreint. Mais il semble que les « dévots de Molière » jouissent en France du bénéfice d’exemption culturelle, sinon cultuelle.
On comprend pourquoi certains s’affranchissent des règles élémentaires de la communauté scientifique : ils n’en font pas partie. Ce n’est pas le cas de MM. Labbé qui, depuis la parution de leur premier article scientifique sur « Corneille-Molière », n’ont cessé de réclamer une transparence, une contre-épreuve selon un protocole rigoureux et un vrai débat. Ils n’ont, bien sûr, rien obtenu des « dévots de Molière » parce que ceux-ci se doutent qu’ils en sortiraient perdants.
En résumé, nous avons, d’un côté, deux chercheurs qui, parce qu’ils ont eu le malheur d’étudier le corpus Corneille-Molière sont excommuniés par la Sorbonne, mais qui sont accueillis partout ailleurs comme des scientifiques probes, consciencieux et compétents (il suffit d’ailleurs, pour s’en convaincre, d’étudier la liste de leurs publications, et la réputation de ceux avec qui ils collaborent) – de l’autre côté, soutenue par l’esprit de corps, une poignée de moliérâtres qui ne veulent rien perdre de leurs certitudes concernant leur « dieu », duquel ils tirent un substantiel profit et avec lequel, cela va sans dire, ils font carrière. Qu’est-ce qu’une falsification auprès de la certitude que personne n’ira vérifier ? Qu’est-ce qu’un coup bas de plus lorsqu’on veut interdire en France toute discussion sur le « divin Molière » comme l’appelaient les moliéristes du XIXe siècle, grands-pères de nos moliérâtres actuels.
Certains me demanderont : mais en quoi M. Vonfelt, pour ne citer que lui, n’est-il pas crédible ?
D’abord, faisons connaissance avec l’homme. Voici comment M. Vonfelt nous accueille sur son site :
« Tu es un voisin du coin de la rue
Ou un être venu de l’espace profond
Merci de partager mon univers.
Paix et Amour »
Laissons M. Vonfelt se présenter lui-même : « J’ai passé un doctorat de lettres modernes à l’Université de Toulouse en 2008. Parallèlement, je me suis engagé notamment en 2004 dans le développement du végétarisme et des droits des animaux. A mes heures perdues, je pratique la thérapie par le toucher. »
Maintenant, voyons la démonstration de M. Vonfelt. Selon lui, Racine est plus « proche » de Molière que ne l’est Pierre Corneille. M. Vonfelt est catégorique : « Molière affiche moins d’affinité avec Corneille qu’avec Racine ».
Voilà qui arrange bien les moliéristes.
Mais lorsqu’on étudie la "mesure Vonfelt", comme vient de le faire Dominique Labbé, que découvre-t-on ? Que cette mesure « est d’abord une manière compliquée et imprécise de calculer l’inverse de la longueur des textes. » Considérons la longueur moyenne (en mots) des pièces de Corneille (16 273 mots), de Racine (13 885) et de Molière (11 405)…
CQFD ?
Les dix-septiémistes le savaient déjà : les tragédies de Racine sont plus courtes que les tragédies de Pierre Corneille, mais plus longues que les comédies de Molière qui, elles, sont beaucoup plus courtes que les tragédies de Corneille. Sous cet angle-là, et seulement sous cet angle, M. Vonfelt peut à bon droit écrire que « Corneille et Racine sont les plus proches. (…) Molière affiche moins d’affinité avec Corneille qu’avec Racine. »
Voilà donc la démonstration que l’on oppose à MM. Labbé ! Et on prétend que M. Vonfelt aurait réfuté les travaux de deux statisticiens reconnus, dont les mathématiciens du CNRS viennent de publier « La classification des textes » (28 mars 2011) – dans leur revue en ligne : Images des Mathématiques – destinée au grand public.
Dans la conclusion de cet article, on peut lire : « En définitive, il reste deux solutions. Molière aurait éprouvé un fort mimétisme envers Corneille pendant toute sa vie créatrice. Ou bien Corneille et Molière auraient collaboré selon la procédure usuelle à cette époque et consistant à faire endosser certaines comédies par un « comédien poète ». La convergence de plusieurs indices statistiques – distances, combinaisons des verbes usuels, sens des principaux mots, longueurs de phrases –, avec de nombreux indices historiques, rend possible une conclusion en faveur de la seconde solution. »
Lorsque les historiens des idées étudieront le dossier de l’affaire Corneille-Molière, ils y liront une évidente mauvaise foi de la part de ceux qui ont tout à perdre si l’on regarde de plus près l’idole dont ils tirent bénéfice. Et, peut-être aussi, une certaine naïveté de la part de ceux que l’on appelle « cornéliens » et qui pensent que la rigueur scientifique est préférable à l’esprit carriériste. Mais croire que la vérité triomphe toujours de ceux qui ne s’en accommodent pas n’est pas synonyme de naïveté. Rien n’est plus "réaliste" que cette affaire Corneille-Molière car, au delà du problème littéraire qu’elle soulève (et auquel elle apporte une réponse), elle met à jour un problème moral : celui du penchant à la routine chez certains intellectuels, et de leur servitude envers des conventions établies.
Enfin, c’est l’occasion pour la science des statistiques de faire une nouvelle fois preuve de sa pertinence. N’ayant rien à cacher, Dominique Labbé peut en bon scientifique écrire : « Tous nos travaux sont consultables sur le site « archives en ligne » du CNRS (HAL-SHS). Programmes et données sont dans le domaine public. La plupart des documents historiques sont en ligne ou publiés. Tout est vérifiable, tout est reproductible. »
Nous terminerons avec l’amicale constatation que nombre de journalistes et d’universitaires, malgré les profitables avantages de l’esprit consensuel, feraient bien de réfléchir à deux fois avant de prétendre avoir réfuté des recherches sérieuses, et afin de ridiculiser celles-ci, de citer imprudemment les propos de ceux qui contredisent par esprit de corps sans se soucier de déontologie scientifique. Cette recommandation est d’autant plus d’actualité que le professeur Mikhaël Marusenko et Mme Eléna Rodionova, de l’Université d’Etat de Saint-Pétersbourg, viennent de publier leurs travaux sur le corpus Corneille-Molière où ils démontrent, au moyen de la méthode statistique de la « reconnaissance des formes », que Pierre Corneille est l’auteur, avec une probabilité de 95 %, des pièces : Le Dépit amoureux, L’Ecole des maris, Les Fâcheux, L’Ecole des femmes, Tartuffe, Les Femmes savantes. Avec une probabilité de 63 à 73 %, des pièces : Sganarelle, Le Misanthrope, Mélicerte, La Pastorale comique. On peut lire dans ce site l’article en français de M. Marusenko et Mme Rodionova
l’article en langue anglaise
ainsi qu’une présentation de ces articles et un rappel des faits par Denis Boissier
lequel conclut : « Soyons sûrs que dans un proche avenir quelque logiciel encore plus performant mesurera, sans état d’âme, l’exceptionnelle richesse de vocabulaire du théâtre moliéresque, prouvant qu’il est impossible que cette diversité lexicale, constatée par tous les spécialistes – il en est de même pour l’œuvre signée Shakespeare – soit le fait d’un auteur unique. Lorsque seront prises en compte toutes les anomalies du « cas Molière », on acceptera enfin que diverses personnalités ont concouru – dans des proportions variables – au théâtre moliéresque. Dès qu’on aura enfin accepté que Molière a été un entrepreneur de spectacles (tout comme le sera Walt Disney qui signait ses dessins animés mais n’y mettait pas la main) une nouvelle génération de chercheurs restituera au théâtre parisien du XVIIe siècle son aspect subversif, et ce faisant, le rendra bien plus intéressant à étudier. »
Dans un souci d’honnêteté intellectuelle nous mettons ci-dessous le lien de l’article :
« Réponse à Dominique Labbé sur notre article " Le Graphonaute ou Molière retrouvé "- Stephan Vonfelt
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