QUELQUES RÉFLEXIONS DE
L’HISTORIEN GÉRARD MORET
SUR LA « MOLIÉROMANIA »
Jérôme RICHTER
Dans le cadre d’une thèse de plus de cinq cents pages soutenue en 2004, Molière : portrait de la France dans un miroir 1673-1973, l’historien Gérard Moret a été amené à lire ou à compulser plus de sept cents ouvrages et articles. J’ai sélectionné quelques-unes des réflexions de l’auteur qui ont trait à qu’il appelle la « moliéromania » (p. 376), phénomène social rarement abordé par les moliéristes.
Tout ce qui est mis entre crochets a pour but de clarifier le propos cité ; les titres d’ouvrages sont ceux auxquels se rattache la réflexion ; j’ai indiqué pour chacune des citations la page d’où elle est extraite. L’ordre respecte le plus possible celui de la thèse mais, le cas échéant, il répond, dans le cadre imparti à cet article, à un souci de cohérence. L’une des réflexions de Gérard Moret est agrémentée d’un dessin dont le choix et la pertinence m’incombent seul.
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« Si le terme de sacralisation est excessif, de son vivant, Molière est déjà bien défendu. Il était déjà à part. » [p. 195]
« A titre de comparaison, tout type de document confondu, les références établies par le catalogue Rondel sur Molière sont supérieures en nombre à celles de Corneille et Racine réunies, ce qui tendrait à démontrer, Rondel n’ayant privilégié personne, que la postérité s’est beaucoup plus penchée sur Molière que sur tout autre contemporain du siècle. » [p. 6]
« Le "trou " [dans l’adoration nationale de Molière], si trou il y eut, se situe entre 1682 et 1734. Il confirme les regrets des moliéristes sur l’oubli dans lequel Molière aurait été tenu. […] l’« oubli » dans lequel le XVIIIe siècle a tenu Molière doit être malgré tout très sérieusement relativisé. Nous pensons au contraire que le siècle n’a fait que renforcer sa position dominante. Titon du Tillet, F. Parfaict, J.-B. Rousseau et tant d’autres sont là pour le démontrer. » [p. 340]
« Ce qui nous surprend le plus, c’est le décalage qui existe entre cette correspondance [Correspondance Boileau-Brossette], où le nom de Molière n’est évoqué qu’une seule fois contrairement à celui de Racine qui revient sans cesse, et la réputation qui est faite à Boileau d’avoir été le meilleur ami de Molière. » [p. 86]
« Sans doute notre remarque est-elle paradoxale, mais le silence de Boileau sur Molière qu’il connaissait pourtant si bien nous paraît bien assourdissant pour un homme d’ordinaire si bavard. Et ce silence n’est-il pas inversement proportionnel à la place que l’on fait jouer très tôt à Boileau dans une légende qui ne saurait souffrir de faille ? » [p. 97]
« Pour la postérité, la question n’est pas en effet de savoir si Grimarest [auteur de La Vie de Monsieur de Molière, 1705] a dit juste ou faux, si sa méthode est bonne ou non, s’il devait s’appuyer sur le témoignage de Baron plutôt que sur celui d’un autre (mais qui, puisque Boileau, pourtant sollicité par Brossette, se désintéresse de la question ?) Le débat porte sur la nature des éléments qui doivent être portés à la connaissance du public ou, si l’on préfère, sur une forme d’autocensure, préfiguration d’un consensus vers la béatification pure et simple de Molière. » [ p. 42]
« Beaucoup de choses ont été dites sur cette Vie [de Grimarest], première biographie conséquente sur Molière. Tout en reconnaissant une réelle honnêteté à l’auteur, la tradition la juge peu fiable, trop peu "historique". Elle en arrive tout naturellement à regretter son influence, souvent jugée excessive. Il y a du vrai dans ces reproches. Mais ils nous semblent très injustifiés pour une simple raison : toutes les biographies, critiques ou non, reprennent le travail de Grimarest sans lequel, de la vie de Molière dont nous savons bien peu de choses, nous serions encore plus orphelins. Le constat est donc simple : qu’elles le veuillent ou non, les études les plus sérieuses sur Molière procèdent toutes, à part inégales, du travail de Grimarest. On ne peut à la fois se servir de la seule source biographique d’envergure connue, utiliser comme faits avérés la plupart des affirmations qui en découlent, et la rejeter comme peu fiable. […] En fait, Grimarest à pratiquement touché du doigt ce qui, très tôt, a pu déplaire dans sa Vie. S’il aime Molière, il tente en effet de le montrer tel que des témoins vivants l’ont connu. Or, Molière est déjà sacralisé. Sans doute est-il même le héros bien involontaire d’intérêts corporatistes qui font de lui le référent d’une profession qu’on ne saurait toucher impunément. Molière doit donc être parfait. Aucune anecdote – entendons celles surtout qui déplaisent – ne doit abîmer sa mémoire. » [pp. 55-57]
« Le portrait de Molière est largement flatteur sans qu’il paraisse y avoir un intérêt majeur à cette flatterie. Pourtant, la plupart des points évoqués par Grimarest sont supprimés ou estompés quand ils semblent "négatifs" à la postérité : la coquetterie de Molière («c’était l’homme au monde qui se faisait le plus servir, il fallait l’habiller comme un grand seigneur ») ; ses emportements («… mais une fenêtre ouverte ou fermée, un moment devant ou après le temps qu’il avait adonné, mettait Molière en convulsion, il était petit dans ces occasions. Si on lui avait dérangé un livre, c’en était assez pour qu’il ne travaillât pas de quinze jours ») ; son caractère soucieux et sa fragilité (« Cette inquiétude de Molière sur tout ce qui pouvait contribuer au succès de ses pièces… ») et « Molière était vif quand on l’attaquait » font clairement état d’un Molière en état de stress permanent, de dépression plus ou moins chronique : on le serait évidemment à moins, compte tenu de ses écrasantes responsabilités. En l’occurrence, il s’agit moins, pour l’étude moliéresque des XVIIIe et XIXe siècles, d’établir un portrait rigoureux que d’opérer des sélections qui concourent à la perfection du portrait. » [p. 56]
« La tradition moliéresque repose pour une large part sur le travail de Grimarest inlassablement pillé, copié, repris sans toujours être nommé. Paradoxalement, sa Vie de Molière, pourtant largement bienveillante et surtout foncièrement honnête, est le plus souvent rejetée pour ce qui apparaît très tôt, bien avant Voltaire et 1738, pour un crime de lèse-majesté : rien ne doit ternir l’image de l’homme, inséparable de son œuvre. L’une et l’autre se nourrissent. Comment Grimarest, sans le dire en ces termes, a-t-il pu laisser entendre que Molière souffrait vraisemblablement d’un état de stress chronique qui pouvait l’entraîner à des excès ? Molière doit être lisse, exemplaire. Avec Molière, la vérité historique passe au second voire au troisième plan. L’Histoire de Molière n’est le plus souvent qu’une longue mise en scène, une succession de tableaux choisis. » [p. 147]
« On s’en doute, aux yeux de Fénelon, les défauts de Molière sont importants et lui tiennent à cœur. Ce qui surprend pourtant le plus est le luxe de précautions dont Fénelon cherche visiblement à s’entourer pour en parler, comme s’il redoutait les réactions de ce que Du Fresny appelle déjà les « moliéristes », comme s’il fallait composer pour avoir quelques chances de faire entendre son opinion sans se faire aussitôt "reprendre". » [p. 59]
« Vauvenargues (1715-1747) qui parla aussi de Molière fut, comme La Harpe et Marmontel, lié à Voltaire qui les protégea et échangea avec eux une large correspondance. Si l’on veut bien se souvenir de l’intérêt que Voltaire porta lui-même au théâtre et à Molière en particulier, on comprend mieux certains cheminements de la pérennité moliéresque. » [p. 104]
« Par glissements successifs, Molière devient inévitablement le défenseur du genre humain. Ces défauts s’expliquent par la dimension d’une tâche que personne n’aurait pu soutenir, tant il était « …obligé d’assujettir son génie à des sujets qu’on lui prescrivait, et de travailler avec une très grande précipitation, soit par les ordres du Roi, soit par la nécessité des affaires de sa troupe » [F. Parfaict, Histoire du Théâtre français, 1734-1749, T. X, p. 80]. » [p. 68]
« Le positionnement donné par Du Coudray [L’Ombre de Colardeau aux Champs-Elysées, 1776] à Molière a ceci de spécifique qu’il s’agit moins de confirmer la place de Molière au rang de dieu que de le solliciter en qualité de dieu. En 1776, le doute n’est plus de mise concernant la déification d’un auteur qui peut invoquer une double appartenance : celle de saint patron de la Comédie-Française et celle de membre de l’Académie française. D’où l’avantage d’être très tôt défendu par les deux institutions. » [p. 93]
« De la Platière [Jean-Baptiste Poquelin, surnommé Molière, 1787] est de son temps, c’est-à-dire qu’il appartient aux cénacles qui font le siècle, l’éclairent et poursuivent la lente construction d’une Nation que la Révolution déclinera à l’infini. […] Le siècle, c’est évident, se radicalise. Les rois sont appelés tyrans et le Tiers se choisit des héros populaires qui émancipent la nation, la construisent et parlent pour elle. » [p. 103]
« Molière, la chose est avérée, ne fut pas l’auteur lige de la Révolution. Pour être plus précis, il ne fut pas celui de ses chefs, des principaux acteurs du bouleversement – souvent avocats, journalistes ou auteurs malheureux, comme souvent injustement méconnus. La période n’était pas au rire et à la légèreté, fut-elle souvent apparente chez Molière, mais au sérieux, aux grands sentiments qu’il fallait exalter partout où cela était possible et naturellement au théâtre, grand miroir de la société. » [p. 50]
« Qu’on le veuille ou non, Molière fut bien distingué par le courant modéré de la Révolution. » [p. 50, note 3]
« Selon André Tissier [Les Spectacles à Paris pendant la Révolution, 1789 à 1792 (1992)], de tous les auteurs joués entre 1789 et 1792, Molière arrive en seconde place derrière un certain Beaunoir (1891 représentations). Sur une période plus longue et avec des chiffres nécessairement différents, Kennedy, [ Traitements informatiques de textes du XVIIIe siècle (1984)], place à son tour Molière au premier rang. » [p. 51]
« Si nous voulons pousser l’analyse encore plus loin, il semblerait que ce soient les comédies les plus légères de Molière que l’on ait le plus volontiers données [pendant la période révolutionnaire] avec 305 représentations du Dépit amoureux, 296 de L’Ecole des Maris, 244 du Médecin malgré lui ou 147 des Fourberies de Scapin. » [p. 52]
« Aux yeux des principaux chefs de la Révolution, Molière est l’homme du "milieu". Son théâtre doit une part de sa réussite à Louis XIV qu’il courtisa. Il n’est en outre pas suffisamment emblématique, même s’il se situe notoirement près d’un public populaire. Le "rire" et une œuvre comme Tartuffe furent sans doute ses meilleures protections, sans compter celles de révolutionnaires auprès desquels il était déjà sacralisé, à preuve Le Médecin malgré lui, arrangé façon opéra en janvier 1692 avec un nouveau « ça ira » (Tissier, Les Spectacles à Paris pendant la Révolution, 1992), sans parler de Fabre d’Eglantine ou La Harpe. Les révolutionnaires de la première période ne prenaient pas de risques en utilisant l’œuvre et le nom de Molière. On peut malgré tout parler d’une parenthèse révolutionnaire dans l’édification du portrait. » [p. 53, note 1]
« Paul Hazard constate encore que les variations de la mode n’atteignent pas Molière, qu’avec Cailhava qui fit monter en chaton sur une bague une dent de la mâchoire de Molière, "…ce n’est plus le culte, c’est le fanatisme qui commence. "[Nouvelle Revue d’Italie, 1922, vol. III, p. 92]. » [p. 350]
« Pour s’imposer, la convention tacite selon laquelle la mémoire de Molière devait être protégée n’avait pas besoin d’un acte notarié. La nécessité ferait office de loi dont les moliéristes seraient les gendarmes. Quoi qu’on en dise, c’est un peu toute la France qui se fera peu à peu moliériste. » [p. 27]
« Autres moliéristes célèbres, communément situés au XIXe siècle alors que leur attachement militant à Molière s’affirme déjà entre 1770 et 1780, Cailhava et Beffara, dont l’approche moliéresque devient franchement christique. […] La France tient son homme, son héros, son titan absolu, son « athlète complet », expression souvent reprise par la postérité. » [pp. 49-50]
« Cette déification, Aimé Martin en a aussi conscience lorsqu’il écrit que "Lorsqu’un grand peuple élève des statues à ceux qui l’ont fait grand, il fait quelque chose de plus qu’honorer le génie, il consacre sa propre gloire."(Histoire du monument Molière, 1843, p. 7).» [p. 118]
« Plus que jamais, la Comédie-Française est la gardienne du temple qui se construit, non pas la seule voie autorisée mais celle qui fait le lien entre le théâtre et les auteurs auxquels il n’est d’ailleurs pas interdit de passer commande. La multiplication des comédies sur Molière n’est donc pas dénuée d’intérêt. » [p. 48]
« Nous l’avons dit et le redirons encore : rien n’est suffisant dès qu’il s’agit de Molière. Très vite, Molière doit être le plus grand. » [p. 71]
« On ne touche pas à Molière, homme avant d’être dieu. Armande, chère Armande, semble dire Chapelle [sous la plume de Théophile Dumersan, Molière dans son ménage, comédie vaudeville, 1802] en trompant le grand homme, en ne le servant pas docilement comme l’eût exigé votre condition de femme, vous qui n’aviez aucun titre à vous émanciper car vous deviez tout à votre mari, avez-vous conscience du mal que vous avez fait à la France ? » [p. 133]
« Avant la mort qui reste le point d’orgue attendu, c’est le Molière généreux et fraternel qui nous est rappelé [dans La Mort de Molière, de Michel de Cubières-Palmézeaux, pièce historique en quatre actes, créée à la Comédie-Française en 1802]. Malgré son état, Molière veut jouer Le Malade imaginaire pour ne pas nuire à l’ensemble des petites gens qui dépendent financièrement de lui. […] Molière va donc mourir pour que vivent les hommes. Il semble difficile d’opérer des rapprochements plus forts avec les fondements humanistes de la religion. Comme ses grands devanciers, Molière n’est au fond qu’un précurseur atypique dont l’Eglise serait le théâtre. […] En résumé, l’éternité de Molière réside dans une mise en liturgie théâtrale dont le public serait le public bénéficiaire. Sauver Molière de l’oubli, c’est bien sauver l’âme de tout un peuple et lui donner à penser qu’il est l’élu d’un dieu. » [pp. 134-135]
« Auger [dans sa Vie de Molière (1819)] est très attaché à la défense de la réputation de Molière : non ! Molière n’est pas incestueux et Armande n’est pas sa fille comme le démontre si bien Beffara. Non ! Molière n’a jamais eu de mœurs infâmes. Oui, La Fameuse comédienne ou histoire de la Guérin, auparavant femme et veuve de Molière, est un tissu d’inepties… Le but de cette Vie de Molière est de resserrer la biographie de Molière, d’en ratisser les moindres recoins afin d’en enlever les impuretés et les inégalités insuffisamment traitées dans la présentation des Œuvres complètes [1819-1829]. D’ailleurs, on ne saurait mépriser Molière sans être « un sot et un fanatique… » (p. CXXVII). Bien entendu, La Vie de Monsieur de Molière [1705] de Grimarest est brocardée : "… je n’ai point à m’informer des motifs qui ont pu porter à reproduire un tel ouvrage, mais je dois peut-être justifier le mépris avec lequel j’en parle chaque fois que l’occasion s’en présente." (p. CXXXII). Ce mépris est cependant bien sélectif car, dès que Grimarest donne une information favorable sur Molière, sa proposition devient aussitôt crédible. Le Molière intouchable existe bel et bien de façon très précoce. Auger n’est pas le premier à veiller sur la mémoire du grand homme. Mais son travail confirme bien la mise en place d’une indéfectible garde rapprochée moliéresque qui n’attend pas la deuxième partie du siècle pour s’imposer. » [p. 143]
« Molière n’est pas le peuple puisqu’il est virtuellement canonisé. Mais tel le Christ, s’il a souffert, c’est pour les humbles et les petits. » [p. 131]
« Armande est bien le Judas qui permet de souligner à quel point rien ne fut épargné à Molière qui souffrit beaucoup sur terre. La « coquetterie » de l’épouse fait généralement honte à une bourgeoisie très attachée à une certaine idée de la morale qui fait d’abord de la femme une mère et une épouse, fidèle et soumise par définition. De ce fait, les circonstances de la mort de Molière, l’agonie et la solitude des dernières heures, sans compter l’enterrement dont le déroulement lui fut contesté jusqu’au bout par les autorités ecclésiastiques, tout contribue à rehausser les couleurs de l’image de Molière, à le rapprocher de la seule figure idéale qui imprégnait l’inconscient français : celle du Christ. Cette confusion est constante, principalement dans les poèmes dédiés à Molière : pour les besoins d’une rime et dans l’exaltation du moment, l’alexandrin se prête à tous les excès. Le rapprochement christique explique aussi pourquoi la IIIe République, qui voit très vite en Molière un référent politique idéal, fut friande de Molière qu’elle propulsa au rang de grand héros républicain avec l’idée plus ou moins consciente de reprendre certaines valeurs du christianisme sans l’Eglise. Ce que la France aime et vénère dans Molière, ce qu’elle valorise inlassablement, c’est l’homme de cœur, le héros juste et modeste pétri d’humilité, le camarade toujours fraternel, rempli de compassion pour son prochain, poussé par le don de soi. » [p. 117]
« C’est au ciel, à la droite du Père, que siège habituellement Molière, - Molière, écrit Albert Glatigny en 1872 [Le Compliment à Molière], " …qui mourut pour nous ". » [p. 118]

« Molière mourant », Henri Allouard, 1882.
« Taschereau nous décrit un Molière grandi par ses persécuteurs [Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, 1825] : « Voilà les tourments auxquels était en proie cet homme que son génie, son âme brûlante, son amour de l’humanité et sa charité empressée rendaient digne d’un meilleur sort. Quels efforts ne lui fallait-il pas faire sur lui-même pour pouvoir, le cœur déchiré, la santé appauvrie par ses chagrins poignants, conduire une troupe qui n’avait de ressources qu’en lui… » (p. 133-134). […] Avec Taschereau, nous assistons à ce qu’il faut bien appeler une exécution en règle. Armande Béjart/Molière est indigne. La différence de perspective sur la condition féminine ne doit pas nous égarer. Son état avait des obligations qu’il n’aurait plus au même degré aujourd’hui. Mais ce qui préoccupe Taschereau est moins la convenance que la perception d’un écart entre ce qui était dû à Molière et ce que sa veuve a réellement donné. En d’autres termes, parce que Molière était Molière, forme laïque et républicaine du Christ français, Armande était tenue de s’immoler. Dès lors, tout autre comportement était relaps. Armande introduisait une forme de hiatus dans une liturgie qui ne supportait pas le moindre doute dans le cercle des proches de Molière. Un seul a trahi le Christ. Parmi ses proches, si l’on excepte Boileau dont la postérité fige le comportement, une seule a trahi Molière. Pour Taschereau qui fait œuvre de prosélyte, il fallait que cette vérité fût martelée et les flammes du bûcher réactivées. » [p. 149]
« En sa qualité de Secrétaire perpétuel de l’Académie française, les propos d’Auger sur Molière [Discours sur la comédie et vie de Molière, 1827, p. 48] prennent un relief particulier. […] En fait, si Molière a emprunté, il a transformé et sublimé : « Ce qui était bon, il le rendait excellent ; ce qui était enfoui, il le mettait en lumière : de tels plagiats sont des inventions ; de tels larcins sont des bienfaits publics. » [p. 150]
« Molière [dans La Mort de Molière, drame en trois actes et en prose avec partie chantée, de T. M. Dumersan, 1830] aime donc le peuple qui le lui rend bien et fait de lui son référent. Quiconque s’attaque à Molière s’attaque au peuple, à la France. Peut-on rêver meilleure garde rapprochée ? » [p. 153]
« Le fauteuil dans lequel Molière s’est assis à l’occasion de son passage à Pézenas est un objet de vénération. Mais les preuves manquent qui authentifieraient cette utilisation. Deux éléments de substitution feront l’affaire : une attestation de l’ex principal du collège de Pézenas qui confirme la tradition de l’attribution. Un « acte formel » du conseil municipal qui transforme la tradition en vérité « irréfragable ». Pézenas se sent désormais plus sûr d’elle, de son lien quasiment charnel avec Molière. Si l’on sait que, dès 1837, ce fauteuil est vendu aux enchères publiques avec des « certificats d’authenticité, on comprendra mieux les arrière-pensées de cette notice qui, du coup, n’est plus vraiment anonyme. Et Duchêne (Molière, 1998) avec d’autres, a bien raison d’attribuer cette Notice [sur le fauteuil de Molière, 1836] à Astruc, propriétaire du fauteuil, celui à qui le « crime » profite le plus. C’est ainsi, parfois, que l’histoire se fait. » [p. 155]
« La célébrité de Molière est telle que chacune des villes traversées par lui pendant son long séjour en province veut accaparer une parcelle de sa gloire. De Nantes, Bordeaux, Toulouse ou Lyon, à quelle ville Molière est-il le plus redevable ? A nous ! affirme Mellinet [Souvenirs du pays, Molière à Nantes, 1838] pour le compte de Nantes. Faute d’éléments, on se doute des difficultés de la démonstration. Mais qu’importe. Sur la base de sources particulièrement ténues, on invente, on reconstruit l’histoire telle qu’elle a pu, qu’elle a dû, qu’elle aurait dû se passer. C’est ainsi que Nantes fut la première à avoir pressenti la future « gloire » de Molière. » [p. 157]
« Pour les Français, Molière serait en fait le trait d’union idéal entre un passé monarchiste flamboyant et les valeurs humanistes et fraternelles de la République. L’hypothèse n’a rien d’absurde même si elle n’explique pas tout. Elle rentrerait néanmoins pour une part difficilement mesurable dans la logique de la construction du monument. » [p. 156]
« Il est possible de dire du mal de Louis XIV ou de Voltaire. Cela est même fréquent dans le cas de Louis XIV. Pour différentes raisons, les deux hommes prêtent le flanc à la critique. Leur rapport à la France n’a pas de caractère d’intimité marqué. Ils sont dans l’histoire, en aucun cas dans la légende qui n’est rien d’autre qu’un réaménagement de l’histoire. Dire du mal de Molière est en revanche plus hasardeux. On ne touche pas à Molière… […] D’où il appert qu’il devait bien y avoir quelques méchantes critiques contre Molière ou, plus simplement, des louanges insuffisantes ou maladroites qu’il fallait aussitôt reprendre. Les XIXe et XXe siècles sont constellés de ces « montées aux créneaux », de ces réajustements qui visent pratiquement toutes à rappeler l’existence d’un mode d’emploi sur la bonne façon de percevoir Molière. » [p. 166]
« Molière est composé de particules dont chaque atome est l’objet d’études, comme s’il pouvait être question d’épuiser le sujet sur laquelle la France, sans vraiment en avoir conscience, se cherchait elle-même par le biais d’une affectueuse mais perpétuelle autopsie. » [p. 175]
« Molière fut donc [vers 1863], plus tôt qu’on ne le croit, le symbole des comédiens qui se cherchaient honorabilité et légitimité. Fort logiquement, une fois la première obtenue, ils lui associeront la qualité d’auteur et souvent de metteur en scène, assurant du même coup leur double primauté d’interprète et de créateur. Molière fut aussi un "ascenseur social".» [p. 186]
« Nous l’avons dit, Molière est l’auteur lige. Il peut être tour à tour l’idole des avocats, de la noblesse, du peuple, des enseignants, des archivistes, des prêtres qui peuvent voir en lui l’incarnation des valeurs chrétiennes… Mais puisque la philosophie est l’un des genres littéraires majeurs vers 1870, Molière devait être aussi philosophe [Paul Janet, La Philosophie de Molière, 1872]. » [p. 206]
« Molière, pilier de la résistance aux Allemands après la défaite de Sedan. Qui l’eût cru ? » [p. 208]
« Comme le fut, en 1769, la réception posthume à l’Académie française puis la création de son buste par Houdon en 1778, l’érection [le 15 janvier 1844] de la fontaine-Molière est bien l’une des grandes sources d’inspiration moliéresque. Elle relance, fortifie et justifie le dithyrambe. » [p. 168]
« La mort de Molière, étrangement, est moins fêtée que sa naissance alors que c’est l’anniversaire de la mort qui fut d’abord fêté. Se prête-t-elle moins aux réjouissances qui accompagnent habituellement les célébrations ? C’est pourtant faire peu de cas des circonstances de la disparition du grand homme, mort – ou presque – sur le champ d’honneur, béatifié par les circonstances qui font de Molière l’un des grands saints laïques de la République. » [p. 212]
« Houssaye [Molière, sa femme et sa fille, 1880] a beau critiquer les légendes sur Molière, pourfendre dès les premières lignes ceux qui, sous prétexte d’histoire, font de la « rhétorique », défigurent la vérité par leur « sottise », il n’échappe pas au cercle vicieux des moliéristes qu’il défend par principe, parce que tous sont partis d’un même sentiment : « l’admiration de l’homme et du poète ». […] En résumé, livre pieux, livre culte et profondément religieux qui nous semble assez bien synthétiser des années d’approches moliéresques. Molière s’est fait homme pour mieux nous sauver. Il est l’incarnation du bien pour les siècles des siècles. Mais son avantage sur le Christ est immense : son humanité ne procède pas d’un quelconque rêve céleste mais d’une humanité bien réelle, à laquelle sa bonté angélique nous renvoie sans cesse. Pour A. Houssaye, les preuves sont là, devant nous. » [p. 238]
« Même si l’on n’a rien à dire sur Molière, il est toujours important de condamner Armande Béjart. » [p. 242]
« Pour mémoire, rappelons qu’il n’y a pas d’intrigues amoureuses de Molière mais uniquement une vie amoureuse d’Armande Béjart, condamnée pour "crime-de lèse-Molière". » [p. 37]
« Par définition, Molière est donc inattaquable. Dans son entourage, d’autres peuvent avoir démérité, mais pas Molière… » [p. 269]
« Et tout naturellement, la politique s’en mêla : "En province, une représentation de Tartuffe était à gauche ce qu’était à droite la plantation d’une croix de mission." (Thibaudet, cité par Salomon, Tartuffe devant l’opinion française, 1962, p. 162). On vit même en Tartuffe un « scapulaire antireligieux » (Cauchoix-Lemaire, préface à l’édition de Tartuffe de 1825-26, cité p. 145). Mieux : l’Etat s’en mêla directement : "L’Instruction Publique et avec elle Jules Grévy et Jules Ferry mirent Tartuffe au programme du baccalauréat." (p. 168) » [p. 412]
« V. Fournel est un de ces esprits critiques qui ont le plus fortement dénoncé les excès du moliérisme : « … il a ses sectaires, ses fanatiques, ses dévots (…). Il a son Eglise, peuplée de fidèles, où prêchent et officient des critiques voués à son culte où de fervents érudits se livrent sur son texte à de véritables travaux d’exégèse… » [Bibliographie et iconographie moliéresques, 1884, p. 209]. » [p. 252]
« Avec les biographies de Molière publiées au XIXe siècle, toute la question est de savoir à quel degré d’hagiographie s’arrêtent les auteurs. Bien entendu, la passion pour Molière, n’exclut pas toujours le sérieux d’une étude bien que, souvent, elle la réduise. » [p. 262]
« Le XIXe siècle le crie inlassablement : Molière est grand. Molière est français donc la France est grande. Mieux : Molière est le plus grand donc la France est la plus grande. Vérité relative et partielle ? Nécessairement. » [p. 130] « Il [Auguste Vitu, Notes sur Molière, sa famille et ses amis 1885] note avec franchise : « Le fait est qu’on ne sait rien de lui, jusqu’au mois de janvier 1649, époque de sa majorité »(feuillet 21), ce qui n’empêchera pas la postérité d’écrire beaucoup sur cette période. » [p. 255]
« A. Vitu, analyse la conception moliéresque de d’Hervilly [dans sa comédie en vers Cinq anniversaires de Molière, 1887] qui est aussi la sienne : E. d’Hervilly (…) ne se contente pas d’admirer Molière en poète, il s’attache à le faire aimer ; en le montrant dans des situations, quelquefois inventées, il le peint tel qu’il fut réellement, éloquent, généreux, hardi dans ses conceptions, constant dans ses amitiés comme dans ses principes, adorable toujours, et qu’on me passe le mot qui rend exactement ma pensée par une comparaison familière, bon comme le pain. » Peut-on rêver héros national plus complet ? » [p. 261]
« Notons l’aspect symbolique de l’année 1891 qui fait de Molière un simple classique pour les élèves des collèges. Il n’est plus Dieu au regard de la Faculté qui le prend désormais de plus en plus en main et prépare la massification à venir, il n’est qu’un grand auteur français parmi d’autres. De plus en plus, Molière n’est qu’une pose vers d’autres aventures qui doivent permettre à la France d’éloigner le spectre d’un vieillissement prématuré et, surtout, d’assurer sa grandeur. » [p. 273]
« Molierum est imperare orbi universo… » [p. 315]
« La France balance sans cesse entre la recherche de sa propre valorisation qui est aussi celle de son identité et l’affirmation de sa supériorité. Elle n’est pas la seule dans ce processus largement universel. Elle est cependant l’une des rares à cultiver, avec tant d’opiniâtreté, l’éloge souvent narcissique de son propre moi. » [p. 324]
« Molière, homme et dieu à la fois, si près de nous par ses souffrances, à ce point attaché aux "petites gens " qu’il put sans peine se faire aimer du plus grand nombre. Mais attention : près des dieux où il se tient, c’est d’abord une certaine idée de la France qu’il représente. Cette idée peut varier. Jamais elle ne fait l’impasse sur son désir de grandeur et d’universalité. » [p. 334]
« Pour Victor Meunier [Le Rire, à-propos en un acte, en vers et quatre scènes, 1903], Molière est un saint, mais un saint laïc qui appelle ses compagnons « camarades ». Il est dans le droit fil d’une république qui trouve ses marques par le truchement de rapprochements et d’oppositions symboliques. Molière est un condensé de vertus républicaines. » [p. 312]
« E. Rigal [Molière, 2 vol. 1908] est très conscient des écueils qui l’attendent dans sa recherche : " tous les lettrés savent ce qu’est le moliérisme, célébré par les uns, honni par les autres. C’est une sorte de religion littéraire dont l’auteur de Tartuffe (…) est le dieu, dont Edouard Fournier et le bibliophile Jacob ont été les aventureux prophètes, dont G. Monval, escorté d’une armée de lévites, est le très respectable grand prêtre, à laquelle la revue Le Moliériste a pendant dix ans servi de Temple." (p. 2) Pour parler de Molière, il convient donc d’être prudent et de pondérer son discours par des commentaires qui traduisent malgré tout la peur des moliéristes que l’honnêteté foncière de l’auteur.» [p. 320]
« Pour un moliériste, se laisser aller signifie condamner, conspuer, voire insulter quiconque peut donner fût-ce l’illusion d’une vague déviance dans la pratique de la liturgie officielle. » [p. 324]
« Avec une persévérance qui souligne à quel point elle n’a guère varié dans ses choix qui définissent essentiellement des valeurs culturelles et spirituelles, la France, selon Edmond de Haroncourt qui s’exprime dans un discours à l’occasion du Tricentenaire de la naissance de Molière en 1922, voit en Molière " … le premier qui dise :" pour l’amour de l’humanité" quand tant d’autres ne parlaient que de l’amour de Dieu. " La citation de De Haroncourt, extraite de Dom Juan, est un parfait résumé de l’ensemble des traits qui formalisent le portrait. Placer Molière dans la mouvance de Dieu, c’est le placer hors de comparaisons qui pourraient l’amoindrir, le soustraire définitivement à d’inutiles compétitions qui lui disputeraient la suprématie. E. de Haroncourt va cependant plus loin en faisant de Molière celui qui réoriente le discours du dieu fait homme avec lequel il peut aller jusqu’à se confondre. Mais il évacue tout rapport idolâtre au profit du message initial qui met l’humanité – et non Dieu – au centre de tout. L’amour de Dieu, trop souvent confondu avec celui de l’Eglise, est stérile et carcéral. Molière vient à point pour libérer les hommes et leur rendre toute leur dignité. Ce faisant, De Haroncourt en oublie qu’une sacralisation de l’humanité aboutit aux effets qu’il dénonce. Et d’abord à sacraliser Molière. » [p. 437, avec la note 2]
« "Aimer Molière […], c’est aimer, c’est servir la France." (p. 62) [Louis-Ferdinand Flûtre Molière, 1926]. D’où l’on pourrait conclure que ne pas l’aimer, ou pas assez, c’est desservir le pays et presque le trahir. » [p. 362]
« Molière est insaisissable, tant il ne saurait être question de lui prêter des sentiments réducteurs. Molière, comme tant d’autres, s’affubla pourtant d’une particule. Pas de problème : comme il n’en parle pas et donne au contraire le sentiment de se défier des ducs et des marquis qui synthétisent le faux semblant, Molière était contre la particule, le superflu et l’à-peu-près. Molière était tout entier d’essence populaire. Mais son charisme fait de lui un pur aristocrate. Il côtoie la simplicité qu’il aime. Il se dépouille de toute la vanité que le siècle rejette tout en allant au plus profond de l’être – le sien qui est aussi celui des autres. Molière est nu, supérieur sans emphase, modeste dans la grandeur… Comment la France pourrait-elle ne pas se reconnaître dans un tel homme ? » [p. 362]
« Pourquoi toucher à Molière puisque tout est déjà dans Molière, qu’il est le murmure de l’univers, son bruit de fond, sa source originelle au cœur de laquelle dominent et le vrai et le beau, et le juste et le bon d’où s’élève la plus puissante des perceptions humanistes. Molière, c’est le regard de Dieu qui placerait l’homme au cœur de toute chose. » [p. 368]
« Avec Molière, on passe sans y prendre garde de l’infiniment petit à l’infiniment grand. » [p. 372]
[Molière est] « le référent national consensuel, qu’on ne saurait remettre en cause, qui a tout dit, tout fait et tout vu, parfait représentant du juste milieu ou du progressisme républicain […] » [p. 404]
« Van Vree [Les Pamphlets et les libelles littéraires contre Molière, 1932] n’a pas grand peine à démontrer que rien ne fut simple pour Molière qu’il transforme, sans doute un peu vite, en victime expiatoire des travers de son siècle : "Il mourut donc comme il avait vécu, au milieu des cris de haine et de vengeance de tous les gens dont il avait pour toujours démasqué les ridicules et les vices (…) Jamais auteur comique ne fut à ce point vilipendé." (p. 249) » [p. 374]
« Molière "représente l’inexplicable, comme Jeanne d’Arc dans l’action. Et il ne mérite pas seulement qu’on l’admire mais qu’on médite et qu’on se recueille. Les malheureux, qui ont le goût de rabaisser la grandeur soutiendront peut-être qu’après tout ce n’est qu’un homme… C’est un homme mystérieux. Devant lui, je ne comprends plus, je rêve ; il m’emporte au-delà de son art vers le problème de la destinée." (p. 1) [René Benjamin, Molière, 1936] […] Le Molière par Benjamin est donc le Molière de Benjamin. Prouver ceci ou cela, quelle importance ? Il suffit à l’auteur de savoir que Molière fut un "… cœur habité par la passion de la vérité " (p. 6), de bien préciser qu’il fut modelé dans le feu, "… le feu de l’âme, de la vitalité. " (p. 5), pour comprendre la véritable dimension moliéresque.» [p. 380]
« Parler de foi en parlant de Molière est souvent un pur pléonasme. » [p. 402]
« Nul danger que nous rencontrions aujourd’hui une étude contestataire, sinon isolée et immédiatement contestée. Molière est accepté, digéré, rangé au rang des évidences que plus personne ne cherche à démontrer et dont personne n’a plus vraiment conscience. » [p. 403]
« Quoi qu’il fasse ou quelque idée ou intention qu’on lui prête, Molière est "incontestable". La variété des analyses ne change rien à la chose et concourt même à embellir la qualité et la profondeur du portrait dans lequel se retrouve, en continu comme en pointillés, l’esprit d’esprit français. Chaque époque apporte à sa vision de Molière ce dont elle a besoin. Ce qu’elle cherche, elle le trouve. Au besoin, elle l’invente. » [p. 406]
« Fi donc l’idée d’un « Molière catholique », de Michaut et Fernandez. Fi celle de Bénichou et de son « Molière aristocrate et anti-bourgeois » (Préface). Molière était bourgeois et libertin, comme le dit si bien Antoine Adam dans son histoire de la littérature française au XVIIe siècle (vol. III). […] De définition en définition, d’interprétation en interprétation, de thèse en thèse – franchement opposées ou un tantinet contradictoires – Molière retombe toujours sur ses pieds. Ou plutôt on le fait toujours retomber sur ses pieds. Bourgeois ou anti-bourgeois, libertin ou anti-libertin, c’est du bon Molière, du grand Molière. S’il est en retrait, c’est que le retrait s’impose pour les besoins de la démonstration. S’il est en avance, il s’agit encore d’une question de stratégie, ou de talent, ou de génie… peu importe. Molière vit. Molière vibre. Molière fait vibrer. Telle l’auberge espagnole, chacun y trouve ce qu’il y apporte. » [p. 414]
« Dans le registre moliéresque, tout est possible, même l’incroyable. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la vérité historique, dut-elle reposer sur un constat d’ignorance, n’est pas de mise ici. » [p. 408]
« Molière est décidément complexe, difficile à cerner. Plus on en sait – ou plus on croit en savoir -, moins on en sait et plus le mystère s’épaissit. "Convenons honnêtement, écrit Léon Chancerel, que tout admirateur de Molière tend à créer un Molière à son image, conforme à son propre désir, à sa propre nature, à ses propres aspirations et à ses goûts, selon ce que chacun porte en soi de meilleur et de pire." (p. 3) [cité dans Sylvie Chevalley, Molière, 1963] » [p. 413]
« Bref, à chacun son Molière, ici génie du juste milieu, ni trop ceci, ni trop cela. Qu’on le déplore ou non, l’absence d’éléments répétitifs avérés concernant sa vie nous semble avoir beaucoup servi la mémoire de Molière. Quelles réalités peut-on sérieusement opposer à un homme sur lequel on sait si peu de chose et autour duquel s’expriment tant de besoins ? » [p. 428]
« Au terme de cette longue promenade dans les ouvrages de langue française consacrés à Molière pendant trois siècles, une première conclusion s’impose : les Français ont beaucoup écrit sur Molière depuis sa mort en 1673. Ils ont d’abord écrit pour le regretter mais surtout, très vite, d’une façon quasiment concomitante, pour le présenter comme un modèle, une référence puis la référence absolue en laquelle la France reconnaissait le champion le plus apte à la représenter dans la seule compétition digne de ce nom : la course à l’hégémonie culturelle universelle. Il y eut bien quelques jalons forts comme l’élection posthume de 1769 à l’Académie française ou l’érection du monument de la fontaine Molière, à Paris, en 1843. Mais ces jalons, s’ils contribuèrent à relancer l’organisation mise en place en la formalisant, étaient avant tout des aboutissements, en aucun cas des points de départ : la logique du portrait qui se construit sur la durée ne connaît, au pire, que des ralentissements souvent conjoncturels, jamais d’éclipses, contrairement à ce que trop d’adorateurs de Molière ont laissé croire. Mais étaient-ils les mieux placés pour aborder le sujet avec le recul nécessaire ? Ce qui frappe tout autant est la nature du portrait de Molière, fait d’éléments aisément reconnaissables, là encore bien plus liés à une perception subjective qu’objective, comme il est d’usage pour la construction des héros appelés à entrer dans la légende. » [p. 436]
« Dans cette association [entre la France et Molière], l’important est de situer Molière à sa place « naturelle » qui est aussi – qui est avant tout – celle du pays capable d’enfanter des messies. Car il n’y a rien d’innocent dans cette sublime élévation, souvent intuitive, nourrie de sa propre substance, mais toujours volontaire. A ce niveau, Molière ne s’appartient plus. Il appartient à la France consensuelle et œcuménique qui donne au monde le fruit de ses entrailles, et avec lui le message à peine voilé qui assigne au pays une mission évangélisatrice. » [p. 438]
« Molière représente bien la synthèse aboutie de l’image d’une France qui se construit, se définit et s’affirme. Ivre d’elle-même et convaincue de l’universalité de son message, elle fait valoir au monde des certitudes qui légitiment sa primauté : la France, terre des grands héros, terre de spiritualité libérée, existe. Elle a enfanté Molière qui devient le trait d’union idéal entre le ciel et une humanité souffrante – Molière, le seul homme dont il faudrait sauver l’œuvre si le monde venait à disparaître… » [p. 441]
« C’est ainsi que, vraie ou fausse, la démonstration selon laquelle les œuvres les plus célèbres de Molière seraient de Corneille n’a que bien peu de chance de s’imposer tant la légende, depuis longtemps, s’est imposée à l’histoire qu’elle écrase : on ne réveille pas un enfant qui rêve. La France ne se dépeint peut-être pas tout entière dans Molière. En attendant, déformé ou non, partiel ou non, avec une constance qui force l’étonnement et souvent l’agacement, c’est aussi dans son portrait qu’elle s’est vue, se voit encore et en arrive à s’aimer. » [p. 442]