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L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE
…ET LA PRESSE

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MOLIERE,
PRETE-NOM DE CORNEILLE ?

Delphine PERAS

Corneille était-il le nègre de Molière ? La question n’est pas nouvelle mais L’Affaire Molière, un livre passionnant et passionné, la repose aujourd’hui, avant d’y répondre par l’affirmative au terme d’un travail de longue haleine : pour son auteur, Denis Boissier, romancier et dramaturge, c’est bien Pierre Corneille (1606-1684) qui a écrit bon nombre des pièces de Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673), dit Molière ; à commencer par ses chefs-d’œuvre comme Le Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope et L’Avare.

Une thèse assurément iconoclaste et pourtant étayée par une enquête minutieuse qui a le mérite de reprendre les biographies les plus officielles, les recherches les plus sérieuses, dont elle pointe à bon escient les zones d’ombre et les contradictions.

Molière est-il vraiment ce surhomme qui écrit plus vite que n’importe qui, s’introduit à la cour sans aucune relation, se serait brouillé avec Corneille mais continue de jouer ses pièces ? Pourquoi Jean-Baptiste Poquelin se fait-il soudainement appeler Molière au terme d’un séjour de six mois à Rouen, précisément où vit Corneille ? Pourquoi ce dernier ne parle-t-il jamais de Molière, ni en mal, ni en bien ? N’est-il pas le nègre idéal, ce bourreau de travail, cet être secret fuyant les mondanités et abhorrant Paris où il s’établit pourtant peu après Molière ? Denis Boissier établit ainsi plus d’une centaine d’éléments à charge qui, à défaut d’être des preuves formelles, démontrent les liens étroits qui unissaient Molière à Corneille (de seize ans son aîné) et rendent très plausible la possibilité que le second ait écrit en lieu et place du premier.

Une thèse iconoclaste à même de faire vaciller l’impressionnante statue d’un Molière érigé en phare de la culture française enseigné dans les écoles du monde entier ? Pas sûr. De la Sorbonne à la Comédie Française, les moliéristes veillent au grain et ne sont pas près d’amender pareil déboulonnage de leur idole. Quand bien même il s’appuierait sur des éléments scientifiques probants, comme ceux de Dominique Labbé, professeur à l’Institut d’études politiques de Grenoble et spécialiste de l’analyse du discours : au moyen d’un logiciel informatique sophistiqué de sa conception, cet universitaire de haut niveau a établi une exceptionnelle proximité lexicale entre certaines œuvres de Molière et de Corneille, au point de conclure « à 99,9% qu’au moins seize pièces de Molière ont été écrites par Corneille *.

Malgré un article publié dans le très sérieux Journal of Quantitative linguistics (JQL), et l’approbation d’éminents spécialistes, Dominique Labbé a fait l’objet d’une vindicte ahurissante de la part d’éminents moliéristes, prompts à limiter le débat à la forme sans jamais l’engager sur le fond, sérieusement et scientifiquement.

A croire que la pilule est décidément difficile à avaler. L’écrivain Pierre Louÿs (1870-1925), poète érudit et grand admirateur de Corneille, fut le premier à en faire les frais en 1919 : « Ce n’est pas le style de Corneille, c’est la signature de Molière qui a besoin de preuves » écrivait-il dans Le Temps, en préambule d’une série d’articles fort sérieux attribuant plusieurs pièces de Molière, dont Le Misanthrope, Le Tartuffe ou encore L’Ecole des Femmes, à l’auteur du Cid. Scandale, cabale, l’infortuné Louÿs est ridiculisé et sa thèse hérétique enterrée. Elle sera bien reprise par un romancier français anarchiste, Henry Poulaille, qui publie Corneille sous le masque de Molière en 1957, mais suscitera à nouveau cris d’orfraie et quolibets. Même déconsidération pour les travaux, certes plus orientés, de l’avocat belge Hippolyte Wouters qui publie Molière ou l’auteur imaginaire ? en 1990. Mais, cette fois, Denis Boissier prend les moliéristes au pied de la lettre et l’on souhaite ardemment qu’ils accusent réception, par exemple à l’occasion d’un débat public à même d’éclairer définitivement notre lanterne.

 

* Voir Corneille dans l’ombre de Molière, Histoire d’une découverte, par Dominique Labbé, éditions Les Impressions Nouvelles, 2003.

INTERVIEW : Denis Boissier relance la polémique dans son nouvel ouvrage L’Affaire Molière (Editions Jean-Cyrille Godefroy, 2004).

L’auteur du Cid fut « un nègre toute sa vie ».

Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que Molière n’est pas l’auteur des œuvres que la postérité lui attribue ?

Denis Boissier. En premier lieu, je maintiens que Molière n’a jamais rien écrit. Non seulement nous n’avons retrouvé aucun manuscrit signé de sa main, mais pas non plus la moindre correspondance à sa famille, à ses amis ou ses fiancées. Il n’existe même pas une seule dédicace de ses œuvres et pas davantage d’annotations de mise en scène. Ensuite, je constate que les contemporains de Molière ne parlent que du comédien, voire du farceur ou du bouffon, mais en aucun cas de l’auteur, contrairement à Corneille ou à Racine. Louis XIV n’était pas dupe non plus et c’est au comédien, non à l’auteur, qu’il octroie une pension pour avoir son lot de spectacles divertissants sans s’intéresser à celui qui les écrit. De toutes façons, le roi se doute bien que Molière n’a pas le temps d’écrire : il passe ses journées à répéter les rôles les plus longs, à mettre en scène les pièces, à diriger le théâtre le plus en vue, à organiser les déplacements de sa troupe (une cinquantaine de personnes). Et, le soir, il va boire avec ses amis et faire la fête.

Vous doutez aussi de son érudition…

D. B. Ça aussi, c’est une chimère : à en croire ses thuriféraires, Molière a tout lu ! Le problème, c’est que lire sérieusement un livre, l’annoter, en sélectionner les passages intéressants, ça prend au moins plusieurs heures par jour. Et, pour rédiger une bonne pièce de théâtre, il faut quand même faire des brouillons. Comment croire que Molière à la fois courtisan attitré, chef d’entreprise, metteur en scène, comédien, serait l’auteur de 33 pièces écrites sans brouillon, d’un seul jet, par la seule force de son génie ? Cerise sur le gâteau, sa bibliothèque : on se dit que celle d’un auteur de sa trempe doit comprendre 3 000 ou  4 000 ouvrages au minimum, tant de citations en témoignent. Or on découvre une toute petite bibliothèque de moins de 350 livres, dont on sait que beaucoup sont des cadeaux offerts par des amis ou des connaissances et que, comble de l’ironie, elle comprend tout le théâtre de Pierre et Thomas Corneille.

De là à faire de Molière le prête-nom de Corneille, n’allez-vous pas vite en besogne ?

D.B. D’abord, il ne faut pas oublier que Corneille officiera comme collaborateur toute sa vie, pour Richelieu comme pour Floridor et cet autre célèbre acteur parisien Baron, devenu lui aussi « auteur » de comédies. Il faut également rappeler que Molière a commencé sa carrière en ne jouant devant la cour et le roi que des pièces de Corneille qu’il vénère et dont il passe pour le représentant officiel. Corneille est alors une auteur de tragédies consacré et ne peut s’exprimer, à moins de déchoir, sur des sujets moins sérieux. Qui plus est, il a un caractère revanchard, misanthrope, et rêve de régler leur compte aux précieuses et dévots qu’il connaît bien. Enfin, sans être démuni, il a besoin d’argent pour établir ses six enfants et Molière paie très bien – il gagnera en quatre ans plus que Corneille dans toute sa carrière. A l’issue d’une première rencontre entre eux en 1643, à Rouen, Corneille suggère donc à Jean-Baptiste Poquelin ce prête-nom de Molière dont l’étymologie renvoie au verbe « légitimer ».

Pourquoi personne n’a vendu la mèche ?

D.B. Le prête-nom était une institution officielle, il n’était pas question d’en parler. Et puis Corneille n’a jamais revendiqué les pièces qu’il a écrites sous le nom de Molière car il s’en fichait. Pour lui, ce ne sont que des spectacles, le plus souvent remaniés, comme Le Tartuffe ou les collaborateurs de Molière rajoutent des gags. En 1682, neuf ans après la mort de Molière, Corneille édite son théâtre complet mais ne retient même pas Psyché, la seule pièce qu’il a officiellement signée avec Molière. Voyant cela, La Grange, fidèle du comédien, édite tout le théâtre dit de Molière, avec la bénédiction de Corneille.

Comment Molière est-il devenu l’auteur officiel que l’on sait ?

D.B. Molière sombre dans l’oubli pendant tout la première moitié du XVIIIe siècle mais la Révolution française le récupère : le pays a besoin d’un porte-parole et trouve en lui un homme moderne,  libéral, anti-ecclésiastique, proche du peuple. Alors que Molière était un courtisan de la première heure et que Tartuffe, à son époque, n’était pas perçu comme une attaque du clergé mais des mauvais représentants de l’Eglise… Mais Corneille, Racine, et même La Fontaine, sont trop élitistes. Va donc pour Molière et le mythe prend naissance avec le concours soutenu de Voltaire qui, du reste, détestait Corneille. Il s’agit bien d’un véritable mythe, avec une vie imaginaire, une maison qui lui est dédiée, la Comédie-Française, etc. Tout cela pour asseoir l’idée que Molière est bien LE grand écrivain français, l’esprit national. 

Qu’est-ce que votre livre apporte de plus aux précédents travaux qui mettent également en doute la paternité des œuvres de Molière ?

D.B. Je suis le premier à réunir les biographies de Molière et de Corneille et à les comparer. J’ai lu plus de 300 livres les concernant et je relève exactement 130 éléments de suspicion qui montrent qu’il ne se passe pas une étape de la vie de Molière, durant ses quinze ans de carrière parisienne, où Corneille ne soit pas à ses côtés. Je pense aussi être le premier à démontrer que Corneille a eu plusieurs carrières, via plusieurs prête-noms. Je montre également comment fonctionnait le théâtre de Molière avec les nègres, ses rapports avec Racine, l’importance de Madeleine Béjart dans la renommée de Poquelin. Ce livre est le fruit de quatre ans de travail. Mais je ne me fais pas d’illusions : Molière est un dieu littéraire, avec ses dévots par milliers et on ne peut pas convaincre les dévots. En revanche, j’espère que mon livre incitera d’autres chercheurs à avancer avec une autre optique que la religion officielle.

                          Article paru dans France Soir, lundi 10 mai 2004

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 MOLIERE, OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE

 André-Michel Berthoux

A quelques mois d’intervalle viennent de paraître deux ouvrages attribuant la paternité des pièces parmi les plus célèbres de Molière au plus grand des tragédiens français du XVIIème , le dénommé Pierre Corneille lui-même.

1ère partie : une biographie contestée

Le premier de Denis Boissier , L’affaire Molière, la grande supercherie littéraire  [1] est construit comme une véritable enquête, s’appuyant sur une importante bibliographie dont les auteurs vont de l’époque de Molière à nos jours, sans oublier l’écrivain et poète Pierre Louÿs qui, en 1919, déclarait en précurseur de l’affaire Molière dans un article paru dans Le Temps et intitulé “L’auteur d’Amphitryon” [2] : « Il est évident que Pierre Corneille domine toute la vie de Molière, qu’il a collaboré à plusieurs de ses pièces, et que l’une d’elles, Amphitryon, est tout entière de sa plume, si l’on néglige quelques “interruptions” très faciles à détacher et quelques rares fragments de scènes. Ce n’est pas le style de Corneille, c’est la signature de Molière qui a besoin de preuves ».

L’auteur reconstitue minutieusement la biographie souvent peu flatteuse de notre gloire littéraire nationale : Jean-Baptiste Poquelin, ce fils, petit-fils et arrière petit-fils de marchands tapissiers n’aura été qu’un mari jaloux et cocufié, un piètre comédien, un plagiaire fortuné recherchant la célébrité, le bouffon du roi Louis XIV et un individu incapable d’écrire une ligne sans faute d’orthographe. Une vie si peu reluisante que j’ai eu bien du mal à retrouver le Molière, celui dont on dit qu’il a écrit les comédies les plus géniales de toute l’histoire du théâtre français, de mon adolescence au collège. A sa mort, on ne retrouve aucun manuscrit, aucune correspondance, aucune dédicace à son domicile. Nous ne possédons de cet immense homme de théâtre que deux quittances en tout et pour tout, de trois et quatre lignes, au bas desquelles apparaît la signature “Moliere” et dont beaucoup d’experts estiment que ce sont des faux. Bref, tout aurait disparu comme par enchantement alors qu’il était au sommet de sa gloire et que ses proches auraient pu tirer un gros bénéfice de ce précieux magot s’il avait seulement existé. De son éducation, de sa scolarité, nulles traces. A-t-il pu réellement faire des études, s’interrogeait Voltaire, alors qu’il est resté durant 14 ans dans la boutique de son père. Voilà un génie dont la formation littéraire demeure une énigme, qui jeune homme passait ses soirées et souvent ses nuits à boire dans un cabaret parisien : La Croix-Blanche, que jamais personne n’a vu écrire, qui lorsqu’il aura en charge une troupe de théâtre, ne cessera de faire le pitre sur scène, et préfèrera la vie mondaine de la cour à la solitude de son cabinet d’écriture et pour cause, il est plus que probable que Molière, le fameux Molière n’a jamais écrit une ligne.

Conclusion à faire mourir un moliériste d’une apoplexie.

Grâce à l’argent reçu de son père, J-B Poquelin fonde en 1643 - il a alors 21 ans - avec Madeleine Béjart, dont il épousera la fille Armande, et quelques autres, une compagnie théâtrale parisienne, L’Illustre théâtre (qui déménagera en 1661 au Palais Royal par ordre du roi). Peu après, la troupe s’installe quelque temps, sous l’impulsion de Madeleine la directrice, à Rouen alors la deuxième ville de France, juste à côté de la maison de Pierre Corneille, dont elle interprète les pièces, encore tout auréolé de l’énorme succès de sa tragi-comédie, Le Cid (1637). C’est le début d’une lente mais fructueuse collaboration (c’est à cette époque que Corneille offre à Poquelin son pseudonyme : “Moliere”) entre le comédien et le poète qui se retrouveront plus tard à Paris pour ne plus se quitter. La gloire et la reconnaissance dont jouit Corneille ne lui donnent pas pour autant une aisance matérielle. Avec la mort de Richelieu en 1642, il perd son mécène, et ne touchera plus de pension à la suite de sa disgrâce auprès de Mazarin en 1651. Les tragédies ne font plus véritablement recettes et il ne peut, lui, l’immense tragédien, raisonnablement signer des comédies de moeurs et encore moins des farces. Père de six enfants, il a besoin d’argent. Un pacte secret aurait alors pris naissance. Corneille écrira les pièces de Molière dans le plus strict anonymat dont la première, L’étourdi, date de 1658 [3], en contrepartie la troupe continuera de jouer ses oeuvres. La carrière d’écrivain de Molière est dès lors lancée. Corneille le taciturne, qui bafouille, amoureux de la comédienne vedette de la troupe, Marquise du Parc, pourchassé par les dévots, donnera à son protégé ses plus belles oeuvres Le Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope, Les Précieuses ridicules, Les Femmes savantes, Le Bourgeois gentilhomme, Le malade imaginaire... Une association secrète mais juteuse pour tout deux qui durera jusqu’à la mort de Molière en 1673.

Coup dur pour les spécialistes du XVIIème qui ont toujours opposé le style des deux auteurs et en ont fait des ennemis jurés. Pure manipulation historique alors ; mais on est soufflé et on peine à croire pareille supercherie. Belle leçon d’humilité tout de même pour nos auteurs à la mode qui revendiquent leur droit à la moindre de leur ligne.

2ème partie : une collaboration dorénavant prouvée

Le deuxième, nettement plus nuancé, est l’oeuvre d’un chercheur et enseignant universitaire, Dominique Labbé [4], spécialisé dans la statistique appliquée au langage. Connu pour ses travaux sur le discours politique français contemporain à la fois écrit (études consacrées à De Gaulle et Mitterand entre autres) et oral (retranscriptions d’émissions radio-télévisées), il a appliqué, en outre, les outils statistiques et informatiques, qu’il a largement contribué à perfectionner au fil des ans, à la littérature française des quatre derniers siècles et plus particulièrement au théâtre du XVIIème et aux romanciers de XIXème. Son livre Corneille dans l’ombre de Molière. Histoire d’une découverte paru en 2003 [5] est une présentation au grand public de ses travaux publiés en 2001 dans une revue internationale aux Pays-Bas, Journal of Quantitative Linguistics, sous le titre “Inter-textual Distance and Authorship Corneille and Moliere”.

Comme on pouvait s’y attendre, cet ouvrage a provoqué une vive polémique de la part de certains moliéristes. Le spécialiste en littérature n’aime pas que les “mathématiques” envahissent son champ d’étude et encore moins qu’elles le contredisent d’une manière irréfutable. Car la démarche de D. Labbé est celle d’un scientifique.

Il expose sa méthode dans le premier chapitre qui est un modèle de clarté, qualité que ne partage pas toujours ses contradicteurs. « Le calcul, qui rend possible l’attribution à Corneille de 16 à 18 des comédies signées Molière, consiste à superposer les textes, pris deux à deux et à observer leur degré de ressemblance ou de dissemblance. C’est la raison pour laquelle nous avons baptisé ce calcul : “ distance intertextuelle ” [6]. L’indice de cette distance varie uniformément entre 0 et 1 ». Ainsi, si la distance est nulle cela signifie que les deux textes comportent les mêmes vocables (c’est-à-dire des mots différents) avec une fréquence identique, « ce qui, précise Labbé, est évidemment théorique ». Inversement, si l’indice est égal à 1 on est en présence de deux textes n’ayant aucun mot semblable. Cas également théorique car le français est une langue contenant un certain nombre de mots outils employés dans tout texte.

Quatre facteurs expliquent la ressemblance entre deux textes : le genre, le vocabulaire de l’époque, le thème traité et enfin l’auteur. C’est pourquoi, « pour rechercher la paternité d’un texte anonyme ou dont l’auteur est contesté, il faut donc le comparer à d’autres dont la signature n’est pas contestée, ayant été écrits à la même époque et traitant de thèmes voisins, dans un même genre (poésie, prose, roman, théâtre ...). Autrement dit, si Corneille n’avait signé, sous son nom, aucune oeuvre théâtrale, il aurait été impossible de découvrir la part prépondérante qu’il a prise dans certaines des pièces jusqu’ici attribuées à Molière ».

Dans l’un de ses articles parus sur son site, Labbé mentionne trois remarques essentielles pour valider son indice. Tout d’abord, il précise que le calcul de la distance intertextuelle « exige une stricte normalisation des graphies entre les textes » qui, sinon, seraient classés « selon les conventions graphiques propres à leur genre » (les majuscules en début de vers, par exemple, différencieraient tous les poèmes de tous les textes en prose). Ensuite, il nécessaire de « lemmatiser [7] les textes car le français est une langue fortement flexionnelle » (ainsi les mots “suis”, “est”, “sommes”, “été”, sont, dans certains cas [8], toutes des formes conjuguées de l’auxiliaire “être”, ils doivent donc être considérés comme un seul et même vocable). Enfin, le chercheur recommande, afin d’éviter certains biais du fait de la différence de taille entre les écrits étudiés, « de ne pas appliquer ce calcul sur des textes trop courts (en tout cas, pas moins de 1000 mots) et de s’en tenir à une échelle inférieure à 1 : 10 dans les différences de taille ». Dans l’étude en question, le problème ne se pose pas puisque toutes les pièces de Corneille comprennent largement plus de 10000 mots tandis que, parmi celles qui lui sont attribuées mais signées par Molière, la plus petite Mélicerte dépasse 5000 mots et la plus longue L’Avare en compte 21000.

Comme l’indique Labbé, « ce calcul a été appliqué à plusieurs milliers de textes de toutes origines » (l’application aux pièces de Corneille et de Molière en est une parmi de nombreuses autres auparavant). Ces expériences « ont permis de confirmer la validité du raisonnement, d’étalonner une échelle de distance et de révéler l’existence de seuils caractéristiques ».

Pour une distance comprise entre 0,20 et 0,25, « il est pratiquement certain que l’auteur est le même » ; et si on est en présence de deux auteurs distincts, il s’agit « soit d’une collaboration étroite, soit d’un plagiat du premier sur le second (quand il est possible de dire avec certitude qui est le premier !) ». Au-dessus de 0,25 (et jusqu’à 0,40), « on entre dans une zone “grise” où deux hypothèses sont envisageables : un même auteur traitant de thèmes différents ou deux auteurs contemporains traitant un thème identique avec leur style propre... De telle sorte que, plus on s’élève au-dessus de ce seuil de 0,25, plus il sera difficile d’attribuer la paternité d’un texte anonyme à l’auteur considéré sans que, pour autant, cette paternité puisse être rejetée ». Lorsque la distance est inférieure ou égale à 0,20, on est en présence d’un auteur unique, alors qu’un franchissement du seuil de 0,40 signifie que les textes ont été écrits par deux auteurs différents.

Une fois définis les seuils, D. Labbé apporte une précision très importante : « pour trouver l’auteur d’un texte douteux ou anonyme, il n’est pas nécessaire de rechercher tous les écrivains susceptibles de l’avoir écrit, il suffit d’en trouver un pour lequel la distance, entre une partie de son oeuvre et le texte analysé, sera inférieure aux seuils indiqués ci-dessus ». Il montre, ensuite, qu’une quinzaine de pièces de Molière (parmi les plus célèbres comme  Le TartuffeLe Misanthrope, Les Femmes savantes, L’Ecole des femmes, pièces en vers, et Dom Juan, L’Avare, Le Bourgeois gentilhomme, pièces en prose) ont toutes, prises deux à deux, une distance inférieure à 0,25, et qu’ainsi l’hypothèse d’un auteur unique est bien confirmée. L’unité entre toutes ces oeuvres est si grande que l’étude « met à mal la légende selon laquelle vers et prose engendrent des différences considérables ». Quelques pièces, signées Molière, demeurent toutefois à l’écart (citons deux des plus connues Les Précieuses ridicules et Le Médecin malgré lui).

Pour Corneille, l’homogénéité est encore plus grande, puisque « la majorité des distances entre ses pièces sont toutes inférieures au seuil de 0,25, sauf pour les comédies du début », écart qui peut s’expliquer par la différence de genre (comédie/tragédie) et par l’effet “chronologique”, Corneille ayant vécu 78 ans son écriture a pu varier de manière significative surtout après la “découverte” de la tragédie.

Cependant, et c’est l’étape essentielle de la démonstration de D. Labbé, deux comédies créées respectivement en 1642 et 1643 (date de sa première rencontre avec le futur Moliere) s’écartent notablement du reste de son oeuvre, avec des distances souvent supérieures à 0,25, Le Menteur et La Suite du Menteur, pièces attribuées avec certitude à Corneille. A cet instant précis, le chercheur porte l’estocade et dévoile finalement la supercherie : « En moyenne, la distance avec l’ensemble des pièces en vers de Molière est de 0,240 pour le premier Menteur et de 0,234 pour le second », et si deux des plus célèbres pièces en prose du comédien, Dom Juan et L’Avare, ont un distance très légèrement supérieure à 0,25 avec le premier Menteur, l’indice demeure cependant inférieur à ce seuil si on les compare avec le deuxième, La Suite du menteur.

Conclusion : « Il ne fait donc pratiquement aucun doute que toutes ces pièces sont de la même main », c’est-à-dire de cet immense génie qu’est Corneille ! On peut imaginer la réaction des plus fervents spécialistes de Molière qui n’ont à ce jour toujours pas apporté de preuves tangibles et cohérentes contraires. Toutefois, cette méthode d’étude comparative des textes commence à faire des émules un peu partout dans le monde. On l’a appliqué notamment aux pièces de Shakespeare, ce qui a permis de démontrer leur authenticité [9]. Labbé préconise pour rendre l’apprentissage de la langue française plus vivante de présenter les grandes oeuvres littéraires en s’aidant de l’ordinateur comme ses travaux l’ont expérimenté, ce qui permettrait de rompre cette cloison, rendue étanche par quelques auteurs et éditeurs soucieux de préserver leurs intérêts financiers, entre la sphère littéraire et scientifique.

Mais laissons pour terminer la parole à notre chercheur qui rend à César ce qui est à César : « Il y a deux autres arguments en faveur de Molière. Il a pris des risques et s’est battu pour ces textes, ce qui lui permet d’en partager la paternité. Tartuffe et Dom Juan lui ont valu de gros ennuis. Dom Garcie a été un four. L’Avare, Le Misanthrope ou Les Femmes savantes ont à peine mieux marché. Pourtant Molière avait compris que ces pièces étaient belles, qu’elles étaient largement au-dessus des farces dans lesquelles il réussissait mieux et que le public, et même le roi, préféraient. Il a repris plusieurs fois ces pièces “difficiles”, pour tenter de les imposer. Peut-être même a-t-il cru en elles plus que Corneille ? En tous cas, c’est grâce à lui qu’elles sont parvenues jusqu’à nous. Car Corneille a bien abandonné ces pièces. Le cas de Psyché est éclairant. Après l’aveu de Molière, Corneille pouvait fort bien intégrer cette pièce, loin d’être déshonorante, dans ses oeuvres complètes. Il n’en a rien fait. Respectons la volonté de Corneille et gardons le nom de J.-B. P. Molière en couverture de ces oeuvres. Mais ajoutons en page de garde : Pièce écrite par Pierre Corneille pour son ami Molière ».

Notes

[1] Editions Jean-Cyrille Godefroy ; 2004. Cet ouvrage reprend toutefois certains éléments développés dans un travail antérieur, fruit de recherches effectuées par deux avocats bruxellois Hippolyte Wouters et Christine de Ville de Goyet, paru aux Editions Complexe en 1990 et intitulé Molière ou l’auteur imaginaire. Les auteurs qui montrent entre autres les similitudes de style entre les pièces de Corneille et celles de Molière optent pour l’hypothèse d’une collaboration entre les deux dramaturges.

[2] Pièce signée Molière.

[3] Psyché, comédie-ballet publiée en 1671 sous le nom de Molière constitue la seule collaboration avérée de Corneille.

[4] Ses travaux sont présentés sur le site :

http://www.upmf-grenoble.fr/cerat/Recherche/PagesPerso/Labbe.html.

Il m’a par ailleurs fait parvenir des documents supplémentaires qu’il met à la disposition des chercheurs et des journalistes qui en font la demande. Une telle collaboration est relativement rare de la part d’un universitaire qu’elle mérite d’être amplement soulignée. Qu’il en soit une nouvelle fois remercié et il va s’en dire que les éventuelles erreurs d’interprétation de son étude me sont entièrement imputables.

[5] Editions Les Impressions Nouvelles (Paris - Bruxelles).

[6] Pour une explication détaillée du calcul de la distance intertextuelle, se reporter au site mentionné ci-dessus.

[7] La lemmatisation est une opération d’analyse de contenu qui opère par réduction des mots en une entité première (lemme), appelée aussi forme canonique, qui regroupe les différentes variables du mot et de ses dérivés. Par exemple le lemme de "cheval" et celui de "chevaux" sont les mêmes. Cette forme est l’infinitif pour les verbes, la forme masculine singulière pour les noms, etc. Par la lemmatisation, les formes prises par le mot (nom, adjectif, etc.) sont associées. L’analyse peut se faire ainsi sur le sens uniquement. Cela permet de réfléchir en fonction du sens des mots en faisant abstraction de leur forme.

8] Il est important de noter que les logiciels employés sont capables de distinguer le participe passé « été » du verbe être, du nom masculin représentant la chaude saison.

[9] M. Labbé m’a communiqué cette remarque à propos de Shakespeare : « l’analyse de T. Merriam montre simplement que les pièces de la maturité - et spécialement les comédies - sont bien d’une seule main et que c’est probablement celle de WS. En revanche, certaines des pièces “historiques” seraient des “collaborations” avec Middleton (Timon d’Athènes), et avec C. Marlowe (Henri VI, Titus Andronicus, Richard III, Richard II, King John, Edouard III...) voire des pièces tardives achevées par d’autres comme J. Fletcher (Henri VIII)... Mais, ces travaux sont encore en cours, les Anglais prennent cela plutôt bien car plusieurs analystes avaient déjà souligné la plausibilité de ces collaborations et qu’il y a un minimum de fair play ».

         Article paru dans www.e-litterature.net

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CORNEILLE FUT-IL LE NEGRE DE MOLIERE ?

Delphine Peras

 Molière est-il vraiment l'auteur de ses comédies ? Comment a-t-il choisi son pseudonyme ? Comment a-t-il pu écrire autant de pièces ? Enquête sur une mystification nationale.

 Corneille a-t-il écrit tout, ou partie, de l'œuvre attribuée à Molière? Pure affabulation pour les uns, vérité vraie pour les autres, piste intéressante pour certains, l'hypothèse déchaîne toujours les passions. C'est qu'en France on ne touche pas impunément à Molière, incarnation du génie national. Pierre Louÿs fut le premier à en faire l'expérience. Intrigué par les disparités de style dans certaines pièces du saint patron de la Comédie-Française, le poète érudit et érotomane publia en 1919 une série d'articles où il s'interrogeait sur le véritable auteur d'Amphitryon avant d'affirmer que, outre cette pièce, les plus grandes comédies de Molière (Tartuffe, Le misanthrope, L'école des femmes, Dom Juan) avaient été écrites par... Corneille.

Aucune trace de brouillons ou de lettres

Fervent admirateur de l'auteur du Cid, Pierre Louÿs comparait alors les chronologies respectives des deux hommes, découvrait que leurs chemins s'étaient croisés plus d'une fois et concluait : «Il est évident que Corneille domine toute la vie de Molière.» Avant d'assener : «Ce n'est pas le style de Corneille, c'est la signature de Molière qui a besoin de preuves.» Tollé, scandale, tir nourri des moliéristes. La polémique enfla. A tel point que Pierre Louÿs, attaqué de toutes parts et desservi par sa réputation sulfureuse, coupable aussi d'avoir monté en 1894 un canular littéraire à propos d'une poétesse grecque contemporaine de Sappho, finira par jeter le gant. Ce n'était pas faute d'avoir posé des questions troublantes : pourquoi Molière n'a-t-il laissé aucun écrit de sa main, aucun brouillon, aucune dédicace, pas la moindre correspondance, ni une seule lettre à sa famille ou à ses amis ? Pourquoi Jean-Baptiste Poquelin a-t-il choisi le pseudonyme de Molière, en 1644, au terme d'un séjour de six mois à Rouen où vit justement Corneille, sans jamais en expliquer la raison ? Comment aurait-il pu écrire autant de pièces, trente-trois officiellement, tout en cumulant les fonctions de directeur de troupe, de metteur en scène, d'interprète des rôles-titres, d'organisateur des plaisirs de Louis XIV et de courtisan avéré ? Comment, du reste, s'est-il introduit à la cour où personne ne le connaissait, sans aucune relation, etc.?

La liste n'est pas exhaustive et, tout au long du XXe siècle, des émules de Pierre Louÿs se chargeront de l'étoffer. Jusqu'aux travaux de Dominique Labbé, maître de conférences à l'IEP de Grenoble et spécialiste de l'analyse du discours qui, en 2003, faisait état d'une exceptionnelle proximité lexicale entre les œuvres de Molière et celles de Corneille, au moyen d'un logiciel sophistiqué de sa conception. A nouveau scandale, polémique, courroux des moliéristes prompts à contester la méthode du chercheur et à réfuter ses conclusions. Mais la controverse ne s'est pas éteinte pour autant.

Corneille était quelqu'un de subversif

 Aujourd'hui, c'est Jean-Paul Goujon, professeur de littérature française à l'université de Séville et biographe de Pierre Louÿs, et Jean-Jacques Lefrère, professeur de médecine et auteur notamment d'une admirable biographie de Rimbaud, qui se proposent de faire le point sur les positions des uns et des autres, sans prendre parti, dans un ouvrage passionnant et très documenté, intitulé «Ote-moi d'un doute...» L'énigme Corneille-Molière (Editions Fayard, 2007). Ils reprennent, un à un, les arguments de Pierre Louÿs, présentent des extraits inédits de ses manuscrits et de sa correspondance, les confrontent aux opinions de ses détracteurs et analysent la possibilité d'une collaboration entre Corneille et Molière, en plus de Psyché, la seule pièce que les deux hommes ont officiellement signée ensemble - pièce que Corneille ne retient même pas lorsqu'il édite son Théâtre complet en 1682, neuf ans après la mort de Molière. Et pour cause, estime Denis Boissier, romancier et dramaturge, auteur de L'affaire Molière (éditions Jean-Cyrille Godefroy, 2004) : «Corneille s'en désintéressait ; il a écrit des pièces pour Molière à la fois pour l'argent, afin d'établir ses six enfants, et parce qu'il rêvait de régler leur compte aux précieuses, notamment : ces dames de l'Hôtel de Rambouillet l'avaient humilié alors que Molière, lui, ne les connaissait pas. Corneille était quelqu'un de bien plus subversif, passionné, qu'austère et pieux. Il était aussi bien plus cultivé que Poquelin et versifiait avec une aisance extraordinaire.»

Selon Georges Forestier, éminent moliériste de la Sorbonne, «se demander si Corneille n'a pas écrit les pièces de Molière revient à se demander si les chambres à gaz ont bien existé ! C'est du révisionnisme !» Sollicité par Lire pour une entrevue, le directeur du Centre de Recherche sur l'Histoire du Théâtre de Paris-IV acceptera un rendez-vous avant de se désister, préférant passer la main à son collègue suisse Claude Bourqui. Ensemble, ils préparent une nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière, à paraître dans La Pléiade en 2009. Auteur d'un essai de référence sur Les sources de Molière (Sedes, 1999), Claude Bourqui, lui, a lu avec attention l'ouvrage de Goujon et Lefrère. «Leurs techniques sont intellectuellement déloyales car elles reposent sur l'insinuation. Ils instruisent à charge à partir d'éléments très faibles. Je concède que l'on est dans une absence de faits concernant la vie de Molière, que le terrain biographique est friable. Mais, textuellement, les arguments de Pierre Louÿs sont d'une indigence totale, d'un niveau affligeant. Il ne savait pas ce qu'étaient des vers mêlés, ce qu'était le burlesque ni même une épître dédicatoire. Il a une conception réductrice du langage poétique, ce qui lui fait lire Molière à travers le prisme du XIXe siècle. Pierre Louÿs multiplie les contresens et n'avait pas la culture littéraire suffisante pour comprendre les textes de Corneille et de Molière, il n'était pas assez familiarisé avec le XVIIe siècle.» Si Jean-Jacques Lefrère concède que «Pierre Louÿs a fait preuve d'une certaine mauvaise foi dans son admiration inconditionnelle pour Corneille», il s'insurge contre ce portrait superficiel : «L'érudition de Pierre Louÿs était exceptionnelle. Il faut bien mal le connaître pour ignorer qu'il avait lu et relu les pièces de Corneille comme celles de Molière, qu'il avait étudié en profondeur tous les auteurs du XVIIe siècle et maîtrisait parfaitement la rhétorique.»

Fort d'avoir étudié à la loupe les biographies de Molière les plus autorisées et d'en avoir pointé les nombreuses zones d'ombre, Denis Boissier soutient pour sa part que Jean-Baptiste Poquelin n'a jamais rien écrit et que Molière est bien un prête-nom, issu du verbe molierer, signifiant «légitimer» en ancien français. «Pourquoi ses contemporains parlent-ils uniquement du comédien, voire du farceur ou du bouffon, mais jamais de l'auteur ? Se serait-il vraiment brouillé avec Corneille tout en jouant ses pièces sans discontinuer pendant trente ans, de 1643 à 1673 ? Pourquoi ce dernier ne parlera-t-il jamais de Molière, ni en bien, ni en mal ? Parce que le prête-nom était une institution officielle, il n'était pas utile de l'évoquer. Du reste, Corneille officiera comme nègre toute sa vie : pour Richelieu, sans doute, pour le richissime Desmarets de Saint-Sorlin et pour le célèbre acteur parisien Baron, disciple de Molière, devenu lui aussi "auteur" de comédies. Au XVIIe siècle, est "auteur" celui qui conçoit le plan d'une œuvre et paie les services d'un secrétaire, ou le comédien qui crée la pièce.» Claude Bourqui n'en démord pas : «Quelle légitimité a-t-on pour associer l'œuvre de Molière à Corneille ? Rien ne plaide en sa faveur plutôt que de n'importe qui d'autre.» Pour Jean-Jacques Lefrère, «le style de Molière varie tellement entre ses différentes pièces, Le Misanthrope et Les fourberies de Scapin par exemple, voire au sein d'une même pièce comme Tartuffe, qu'il est permis de penser que son œuvre relève de plusieurs contributions et pas uniquement de celle de Corneille».

Un véritable débat doit avoir lieu

Passe encore que Molière se soit fait aider d'auteurs inconnus aujourd'hui, tels Chapelle, Donneau de Visé, Edme Boursault, le docteur Mauvillain, d'Assoucy... Mais attribuer à Corneille le génie jusque-là accordé à Molière, «les moliéristes ne l'acceptent pas», regrette Jean-Jacques Lefrère. Tout comme Denis Boissier, il appelle de ses vœux un véritable débat. Claude Bourqui s'y refuse  : «Ce serait comme de demander à un scientifique de démontrer que l'eau est bien un liquide.» Toutefois, l'universitaire assure qu'il accepterait de suivre la thèse d'un étudiant sur cette controverse, «même si ce ne serait pas lui rendre service». Avis donc aux (étudiants) amateurs...

Article paru dans Lire, février 2007

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Sur le site KaFkaiens Magazine :

CORNEILLE ET MOLIERE

L.N.

Quelques journaux en ont parlé, mais la révolution n’a pas éclaté. Pourtant, les gros titres auraient pu être sensationnels : « Corneille n’a pas écrit Le Misanthrope ! », ou plus incroyable encore : « Corneille a écrit plus de la moitié des pièces de Molière !!! ». Alors pourquoi n’en a-t-on pas parlé au 20 heures ? Canular ? Vérité dérangeante ? Principe de précaution ?

Deux chercheurs français sont à l’origine de cette découverte. Dominique Labbé est un spécialiste du traitement statistique du langage naturel, son fils Cyril est chercheur en informatique. Le site de Dominique Labbé vous permettra d’en savoir plus sur ses recherches. Ce texte fait plus particulièrement référence à leur étude des pièces de Corneille et de Molière. Ils ont mis au point une mesure de distance intertextuelle qui permet d’estimer le degré de similitude entre deux textes : « cet indice est influencé par quatre facteurs, l’auteur, le vocabulaire de l’époque, le thème traité, le genre ». Ils ont étalonné leur système sur des milliers de textes. Deux textes dont la distance est inférieure à 0,2 (elle varie entre 0 et 1) sont obligatoirement du même auteur. Entre 0,2 et 0,25, les seuls cas de textes écrits par des auteurs différents sont des plagiats avérés. Entre 0,25 et 0,4 on note une certaine similarité sans pouvoir conclure à la paternité. Au-dessus de 0,4, il est très improbable que les textes soient du même auteur.

Seulement, le hic, c’est que les Labbé ont trouvé des contre-exemples qui tous concernent Corneille et Molière. Alors que les oeuvres de Corneille sont bien groupées, certaines pièces de Molière se détachent de leurs congénères et s’approchent dangereusement des pièces de Corneille. Tellement près que la distance passe sous la barre fatidique de 0,2 ! Au total, les chercheurs sont formels : 16 pièces ne peuvent pas avoir été écrites par Molière ! Auxquelles ils ajoutent 9 autres pièces très probablement cornéliennes ! Soit 23 pièces sur les 32 attribuées à Molière !!!

Qu’est-ce que cela signifie ? Pour commencer, précisons que la méthode utilisée se fonde sur les statistiques, et non sur ce qu’on appelle habituellement l’intelligence artificielle. Cette distinction a son importance. Ca n’intéresse personne, mais j’ai longtemps étudié l’IA, qui promettait énormément il y a quelques années. Seulement, la complexité des solutions dépassait tout ce qui avait été envisagé, et, selon moi, l’IA patine... Parallèlement, les anglo-saxons ont développé des techniques statistiques, moins élégantes et nécessitant de plus grandes ressources calculatoires. Mais ces techniques statistiques ont un énorme avantage dans notre cas : il est beaucoup plus facile de leur faire confiance, car on ne croit que ce que l’on comprend. Ces techniques reposent sur la répétition machinale d’opérations simples et restent donc compréhensibles... Je serais beaucoup plus circonspect si les résultats avaient été obtenus à l’aide d’un réseau de neurones, cette boîte noire qui, comme notre cerveau, donne les bonnes réponses sans que l’on sache pourquoi. Tout ça pour dire que, personnellement, je crois en la démonstration des Labbé. Argument final : Pierre Louÿs et d’autres exégètes avaient déjà pressenti que Corneille pût être le nègre de Molière. Lorsque la science vient appuyer les connaissances littéraires, il n’y a plus guère de doutes possibles...

Pourquoi alors cette nouvelle n’a-t-elle pas fait l’effet d’une bombe ? Premièrement parce que tout le monde n’est pas aussi convaincu que moi : il faut s’y connaître un petit peu pour décider seul si l’on croit  à cette théorie. En effet, la communauté scientifique n’a pas encore donné son aval, ce qui nous impose de choisir nous-mêmes. Peu de journalistes relaient donc cette information.

Ensuite parce que, il est vrai, les conséquences bouleversent tant nos connaissances que la vérité ne peut s’imposer qu’après une période de vérification, de contre-analyse, et de répétition des résultats par d’autres chercheurs.

Enfin, parce que la résistance au changement est énorme. Imaginez-vous la Comédie Française contrainte de modifier son  répertoire à l’annonce de la 3000ème représentation du Tartuffe de Corneille, alors que les 2999 précédentes représentations étaient signées Molière ? Et les manuels scolaires ? Les oeuvres au programme de nos petites têtes blondes ? Et les kilomètres d’analyses qui ont été écrits sur ces deux auteurs majeurs ?

Les biographies mêmes de Molière et Corneille doivent être revues ! Les conséquences sont vraiment trop énormes. Ca ne se fera pas durant notre génération. Premièrement, tous les spécialistes de Molière vont refuser cette négation de leur travail, de leur carrière. Imaginez que vous avez des années durant cherché  des analogies entre la vie de Molière et certaines répliques de L’Avare, par exemple ? Laisserez-vous ruiner vos conclusions et votre carrière ?

D’ailleurs, on peut s’interroger sur la facilité avec laquelle les chercheurs trouvent des analogies qui n’existent pas. Mais c’est une autre histoire....

http://www.kafkaiens.org/22kaf/corliere22.htm

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CORLIERE II

L.N.

Ça y est ! Ça a enfin pété ! Après des mois de silence, la guerre a commencé. Dans mon article précédent j’expliquais que les historiens de la littérature allaient vouloir défendre leur chapelle. Je voyais aussi dans l’absence de contradicteur scientifique une validation de facto de la véracité de la démonstration. Or, maintenant que la polémique est devenue publique, les choses se sont compliquées. Le front anti-Labbé attaque sur deux axes : l’axe scientifique qui cherche à démontrer les erreurs de la méthode et l’axe historique qui réfute les conclusions. Les deux axes s’appuient l’un sur l’autre, se citent mutuellement. Pour autant que je sache, M. Labbé se défend seul.

On assiste donc à un débat passionné où les insultes ne sont jamais loin (G. Forestier : « décidément, il [D. Labbé] ne sait pas lire » ; D. Labbé : « Après la bordée d’injures que vient de m’envoyer M. Viprey, je me vois mal lui écrire : "Mon cher collègue, accordons nos violons et assurons-nous d’abord que nous travaillons bien sur les mêmes fichiers" »). On est bien loin de l’impartialité scientifique. Oui MM. Viprey et Labbé, assurez-vous bien d’abord que vous travaillez sur les mêmes fichiers sinon vos expérimentations respectives ne vaudront pas un sou !!!

La presse (Le Monde, Libération) fournit les tribunes mais l’Internet prouve encore une fois qu’il est un moyen incomparable de polémiquer. Par l’intermédiaire de listes de diffusion (litor@univ-paris3.fr, par exemple) on assiste en direct à la série des arguments et contre-arguments. L’Internet offre la garantie que les citations sont exactes puisque les liens permettent à tout un chacun de consulter le texte original. Peu de temps perdu donc, et impossible de mystifier son lecteur avec une citation arrangée. Internet ferait vraiment avancer les débats s’il n’était pas si facile d’écrire sur Internet comme on parle. On arrive donc à la situation suivante : verba volent, scripta manent qu’ils disaient. Seulement, avec Internet, on écrit comme on parle, mais les traces restent. Donc, non seulement on s’engueule facilement, mais ces engueulades sont gravées dans le marbre de centaines de disques durs.

N’étant ni spécialiste des statistiques textuelles, ni historien de la littérature, je ne prendrai pas parti face aux différents arguments présentés. La question historique m’intéressera moins ici que les arguments scientifiques. Historiquement, on ne peut que démontrer que les conclusions de M. Labbé sont soit fortement improbables, soit possibles. Mais jamais aucune réfutation scientifique concernant la méthode de calcul ne viendra des textes anciens. Quand bien même l’histoire prouverait que Molière a bien écrit toutes ses pièces, il n’en resterait pas moins qu’une expérimentation a produit des résultats troublants. A mystère scientifique, explication scientifique.

Il faut bien comprendre la complexité des analyses et la difficulté de leur interprétation. Imaginez-vous dans un espace à N dimensions (où N représente le nombre de mots, "lemmes" différents dans les oeuvres de deux auteurs, soit une dizaine de milliers de dimensions !). Pour N>3, on ne visualise plus l’espace, alors imaginez-vous dans une pièce. A différentes hauteurs et positions volent des mouches en stationnaire. Chaque mouche (que Corneille et Molière me pardonnent cette image), représente un texte. Rien que dans votre pièce à 3 dimensions, il y a une infinité de façons de séparer les mouches à l’aide, par exemple, d’une large planche de bois qui figure un plan.

Sauf erreur de méthode (M. Viprey cherche un contre-exemple), il semble bien que certains plans séparent bien les oeuvres des deux écrivains, alors que d’autres les regroupent différemment. Comment interpréter ces résultats ? Quel plan décrit les relations entre un auteur et son texte ? Cette question n’est pas encore tranchée. Peut-être nos scientifiques finiront-ils par démontrer que bien qu’écrits par des auteurs différents, certains textes présentent des similitudes trompeuses ?

Si la méthode se tient, les conclusions sont-elles erronées ? La prudence scientifique a-t-elle été mise de côté ? Aujourd’hui, il est trop tôt pour se prononcer sur la méthode. Comme je l’écrivais, d’autres scientifiques doivent avoir reproduit une expérience pour la valider. Et la reproduire sur d’autres textes Or, faute de matière première, aucune étude n’a pu être menée sur d’autres écrivains du XVIIème siècle.

Les moyens informatiques ont tellement évolué ces dernières années que de nombreuses portes se sont ouvertes. Le moindre PC personnel a la puissance d’un supercalculateur d’il y a vingt ans. Nous disposons maintenant d’une infinité de données, de la puissance pour les traiter, et d’une infinité de façons de les corréler. Dans bien des domaines de la connaissance, s’offrent à nous de nouveaux liens, de nouvelles analogies, de nouvelles erreurs, de nouvelles énigmes, de nouveaux scoops.

 http://www.kafkaiens.org/23kaf/corliere23.htm

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