TEXTES FONDATEURS
DE
PIERRE LOUŸS
Lettre à Paul Valéry
(Broutilles, recueillies par Frédéric Lachèvre, 1938)
LETTRE A PAUL VALERY
(Broutilles, recueillies par Frédéric Lachèvre, 1938, à compte d’auteur.)
Tu ne sais pas que je me suis décidé à tout casser dans l’Intermédiaire du mois d’août (1919). J’ai dit du sieur Molière : «… Pas un art n’était à sa portée, hors celui de la mise en scène : le dos à dos de Gros-René, le trio de Dorine… ».
C’est une honte que cet homme-là. Adolphe Brisson qui signe Chrysale est au niveau du personnage et nous en connaissons qui demandent à Sganarelle une expertise de leurs scrupules.
J’ai donc pris Dandin par les cornes. J’ai dit « que la maîtrise verbale d’Amphitryon n’était pas même intelligible pour Molière et que cette écriture est celle de Corneille. »
Paul Valéry, je parie ma tête contre le cœur de Gide – disons contre zéro – que Molière n’a pas trouvé ça :
Ce Moi qui le seul Moi veut être (Amphitryon, II, 1)
Il n’a pas rêvé la nuit devant les nues pour lui parler d’un dieu :
Qui de votre manteau veut la faveur obscure. (Id. Prologue)
Mounet-Sully et Sarah Bernhardt jouaient naturellement Jupiter et Alcmène. Il est extravagant qu’on ne se soit pas demandé pourquoi.
Voici le premier vers d’Alcmène. C’est de Molière, ça : ?
Allons, pour mon époux, Cléanthis, vers les dieux. (II, 2)
Et cette coupe de vers, pour placer un « non ».
-Souffrez que mon cœur…
- Non. Ne suivez point mes pas…
- Où voulez-vous aller ?
- Où vous ne serez pas. (II, 6)
Et ceci :
Ah ! juste ciel ! Cela peut-il se demander ?
Et n’est-ce pas pour mettre à bout une âme ? (II, 6)
(Je ne dis pas que ce soit bon. Je dis que c’est du Corneille.)
L’emportement d’un cœur qui peut s’être abusé
…………………………………………………
De semblables transports contre un ressentiment… (II, 6)
Penses-tu que Molière aurait vu dans Amphitryon ou autre chose qu’une histoire de cocu ? et que des vers pareils lui seraient venus en tête pour Sarah ? Et ceci, pour Mounet :
Résolvez ici l’un des deux
Ou de punir ou bien d’absoudre. (III, 6)
*
Parmi tous les bruits qu’on a voulu grossir autour de mon premier article, on n’a contesté pourtant ni une date, ni un fait, que j’eusse établi jusqu’ici.
On m’a répondu partout (car partout je m’attends à trouver quelqu’un mal disposé à faire l’aveu qu’il n’a jamais lu Corneille et qu’il n’a pas contrôlé l’histoire de Molière) on m’a répondu ceci : « Cela ne prouve rien. » Ces gens-là sont fous d’imaginer que je jouerais mon œuvre et mon nom sur une pareille thèse si je ne connaissais pas leur homme et sans doute mieux qu’ils ne connaissent le mien.
Celui qu’ils me forcent d’appeler le mien et dont ils verront grandir l’ombre sur le leur, c’est le colosse Corneille.