TEXTES FONDATEURS
DE
PIERRE LOUŸS
« Le style de Corneille »
(Broutilles, recueillies par Frédéric Lachèvre, 1938)
« Corneille et Molière »
Pierre Louÿs n’a pas écrit ces notes pour les publier telles qu’elles. Ce qui explique leur concision parfois hermétique
Œuvres Complètes, T. IX, 1973.
« Le style de Corneille »
Entre tous les styles français depuis trois siècles, si quelqu’un n’a pas besoin d’être signé, c’est le sien. Racine qui lui prit des mots, des images et des hémistiches par centaines, - Racine, directeur de l’Académie en 1685, Racine confessa debout que l’écriture de Corneille était « inimitable ».
« Inimitable » ? Depuis un quart de siècle, ni Lambert, ni Molière n’avaient désespéré d’imiter Corneille, cependant. Lambert l’imitait à miracle beaucoup mieux que Jean Racine. Lambert l’imitait sans le plagier.
Voici des vers signés de Lambert, violoniste de la Reine, l’an 1661 où Lambert venait de mettre en musique, pour Corneille, la Toison d’Or. – S’ils n’étaient pas signés Lambert, je croirais véritablement qu’ils sont de Corneille. Jamais Racine lui-même n’écrivit comme Lambert. Ecoutez ce verbe inimitable :
… Je sais charmer les yeux. J’enchante les oreilles
Je change en un moment l’ordre de l’univers.
Je fais pâlir la lune et je trouble les airs.
Entre les éléments je réveille la guerre
Je fais mugir les flots et gronder le tonnerre
Du souffle de ma voix j’anime tous les vents
Je réveille les morts et endors les vivants.
Je veux vous faire voir d’étranges nouveautés.
Je suis peu curieux de curiosités.
Il faut que tu sois fou ; ton jugement s’égare
Et quelque vaine peur t’a troublé jusqu’au point…
La peur m’est naturelle et ne me trouble point
[Quel beau vers pour Sosie ! et pour le Matamore].
J’apporterai dans ces lieux un cœur désespéré.
Le temps, qui de nos maux calme la violence
M’a guéri de mes feux par l’amour des Sciences
Et dégagé des sens mon esprit curieux
Pour l’élever plus haut dans les secrets des cieux.
Ici, dans le mépris d’une vie éclatante
Je goûte des plaisirs que le silence augmente
Et qui, rendant le calme à mon cœur agité,
Ont autant de douceur qu’ils ont de pureté.
Molière lui aussi, comme Lambert, imite Corneille à s’y méprendre. Voici des vers que Racine eût vainement imités. S’ils n’étaient signés Molière, je prêterais serment qu’ils sont de Pierre Corneille. Celui-ci, d’abord, tout seul, suffirait ; dès le premier hémistiche :
_ Mais…
_Non, Madame, non !
Pour quiconque a lu Corneille, cette interruption d’Alceste est la voix même de l’auteur.
Trop de perversité règne au siècle où nous sommes
Et je veux me tirer du commerce des hommes.
Quoi ! Contre ma partie on voit tout à la fois
L’honneur, la probité, la pudeur et les lois !
On publie en tous lieux l’équité de ma cause
Sur la foi de mon droit mon âme se repose
Cependant, je me vois trompé par le succès !
J’ai pour moi la justice et je perds mon procès !
Oh ! quel pareil chef-d’œuvre du pastiche qu’un vers pareil :
Sur la foi de mon droit mon âme se repose.
Par la structure soudaine de ses fondations et de son édifice et de son belvédère, cet alexandrin est un prodige. Il superpose trois abstractions ; et la tour, en trois mots, est si bien construite, qu’au sommet du dernier étage, toute la force de la phrase, le verbe lui-même, repose. Le tour de force de Pierre Corneille exécutait une fois par jour pour narguer ses imitateurs, c’était justement celui-là : mettre à l’épreuve du verbe l’édifice d’une abstraction triple, et réussir en un seul vers cet exercice d’équilibriste… Il disait par exemple que, pour l’homme, le plus sûr,
C’est d’affermir ses pas sur le mépris du monde.
Et c’est un vers signé Corneille ; il n’est pas inutile de le dire tant Alceste et Corneille se ressemblent. Alceste continue :
Quelque sensible tort qu’un tel arrêt me fasse
Je me garderai bien de vouloir qu’on le casse
On y voit trop à plein le bon droit maltraité
Et je veux qu’il demeure à la postérité,
Comme une marque insigne, un fameux témoignage
De la méchanceté des hommes de notre âge.
Ce sont vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter,
Mais pour vingt mille francs j’aurai droit de pester.
Ah ! si l’on imitait les alexandrins comme les terres cuites alexandrines, quel bel art serait le pastiche !
Les " trucs " de Pierre Corneille, un demi-siècle durant, n’ont pas varié d’une ligne, mais je ne crois pas qu’on les ait encore découverts, ni même cherchés. L’un des plus puissants artifices que gouverne Pierre Corneille est l’une des forces d’Homère. Je n’en retrouve aucune tradition parmi les poètes latins, romans ni français. Le vers de Corneille est grec, n’en doutez pas. Corneille nous détourne vers Lucain parce qu’il ne dit jamais ses véritables sources. Et moi-même, au fait, pourquoi les dirai-je ? Trouvez-les. Trouvez quels vers de Rodrigue, de Médée ou d’Emilie, quels vers d’Alceste ou d’Attila, de Mascarille ou de Sertorius supposent un pacte si rare avec Homère d’abord entre tous les poètes, et toujours la mémoire d’Homère.
L’œuvre anonyme et pseudonyme de Pierre Corneille doit être considérable ; mais je n’en dirai rien que je ne sache : aussi laisserai-je trouver à d’autres ce qui reste encore pour moi-même à l’état d’opinion sans preuves. Outre ses œuvres signées, Corneille a écrit tout au moins :
1° Le récit de Francion, c’est-à-dire presque tout le roman de 1623.
2° La dédicace Aux Grands et l’Avertissement du même livre, ajoutés par la suite, puis supprimés et morcelés dans certaines éditions parisiennes mais rétablis en 1635 dans l’édition définitive de Rouen, qui n’a pas encore été signalée.
3° Quelques sonnets et stances satiriques. Entre autres, le sonnet copié par Conrart :
Enfin, vous m’offensez de faire ainsi la sotte
Et la plus fameuse des mazarinades : celle qui faillit faire pendre un homme. Elle était bien antérieure à 1649 et ce n’est pas de Mazarin qu’il est question ? N’a-t-on jamais lu La Custode ? Etait-ce donc si difficile de la comparer au premier acte de Pompée ? de rétablir ses altérations ou coquilles ? de rétablir même le titre que le sujet impose dès le début ? et d’entendre dire dès le premier vers et crier ceux-ci :
Peuple aveugle et brutal, sacrilège censeur
Pousse jusques au ciel ton insolent murmure.
Malgré les vains efforts dont on me fait injure
De tout ce que je suis, il sera possesseur.
Ta haine a redoublé mon amour à son bruit
Comme un vent ne sert rien que pour croître une flamme
Tes menaces en l’air ne troublent point mon âme
Et tu verras enfin quel en sera le fruit !
Je prépare un exemple à la postérité
Digne d’un châtiment d’éternelle mémoire :
Paris ! je te perdrai !
Il n’y a pas là un mot qui ne soit signé Corneille. Bertillonner cette page est une simple affaire de mémoire. Le premier vers rappelle un couplet d’Œdipe :
Admire, peuple ingrat qui m’as déshonorée
Le second, le récit du Cid.
Poussent jusques au ciel mille cris éclatants.
Le troisième, la déclaration de Tartuffe.
Malgré les vains efforts de mon infirmité.
Et ainsi de suite jusqu’à la fin.
Ainsi de suite, jusqu’au mot où je m’arrête :
Etait-il besoin de cela pour entendre le symbole de « Rome » dans l’imprécation de Ptolomole :
Assez et trop longtemps l’arrogance de Rome
A cru qu’être Romain, c’ était être plus qu’homme
Abattons sa superbe avec sa liberté !
Rome ! tu serviras !
Quand Pierre Corneille dit Rome, cela signifie « la ville du Cardinal » c’est-à-dire Paris. L’Académie ayant fait dire à Corneille en 1644 que pour être agréé il devait habiter Paris, il estime que, lui vivant, la ville sacrée est celle où il lui plaît d’élire sa résidence.
Rome n’est plus dans Rome. Elle est toute où je suis.
Mais la ville du Cardinal était « l’unique objet de son ressentiment ». Pour que personne n’en doutât, c’est à Richelieu lui-même que furent dédiées les imprécations de Camille. Et avec quelle ironie !
4° les œuvres dramatiques de Richelieu.
Et d’abord la plus grande part des Visionnaires, où Bélise et quelques autres " premiers états " de Molière sont déjà nés. Dans la Comédie des Tuileries, on sait depuis longtemps que le IIIe acte est de Corneille ; mais on ne le lit pas. C’est dommage ! Tartuffe et Célimène y sont représentés.
5° L’Ecole des Femmes, Dom Juan, Tartuffe et Les Femmes savantes.
6° Deux pièces que Molière a malheureusement détruites ou mutilées pour composer, avec leurs magnifiques débris, une pièce absurde. Hélas ! la quintessence de la tragi-comédie cornélienne était là. L’une des deux, Alceste et Philinte, n’est pas autre chose qu’un Exercice de l’Esprit, selon la méthode de saint Ignace. Philinte est la politesse de Corneille ; Alceste est son caractère. Tous deux sont poussés à l’extrême, comme dans un autre dialogue fameux qui vient également de saint Ignace et où l’âme de Corneille traite son cœur de lâche. Son propre cœur, sous le nom de Cinna. Emilie, Polyeucte et Alceste sont trois examens de conscience du même caractère qui, par un dédoublement de personnage, s’accuse de faiblesse et de velléité.