Toutes les grandes comédies de Molière sont écrites en deux langages par deux hommes que rien ne rapproche.
Catéchisme du jeune Moliériste.
Monseigneur [le prince de Condé]
N’en déplaise à nos beaux esprits, je ne vois rien de plus ennuyeux que les épîtres dédicatoires ; et votre Altesse Sérénissime trouvera bon, s’il lui plaît, que je ne suive point ici le style de ces Messieurs-là, et refuse de me servir de deux ou trois misérables pensées, qui ont été tournées et retournées tant de fois, qu’elles sont usées de tous les côtés.
Le nom du Grand Condé est un nom trop glorieux pour le traiter comme on fait tous les autres noms. Il ne faut l’appliquer, ce nom… Il ne faut l’appliquer, ce nom illustre, qu’à des emplois qui soient dignes de lui…
(Les emplois, Monseigneur, c’est pas pour votre Altesse Sérénissime c’est que pour votre nom, s’il vous plaît)
Et pour dire de belles choses je voudrais parler de le mettre à la tête d’une armée, plutôt qu’à la tête d’un livre…
(C’est toujours votre nom, c’est pas votre altesse que je veux parler de mettre à la tête d’une armée pour dire de belles choses)
et je conçois bien mieux ce qu’il est capable de faire en l’opposant aux forces des ennemis de cet état, qu’en l’opposant à la critique des ennemis d’une comédie.
(Nous attendions cette gaffe. Elle n’a pas tardé.)
Ce n’est pas, Monseigneur, que la glorieuse approbation de votre Altesse Sérénissime ne fût pas une puissante protection pour toutes ces sortes d’ouvrages, et qu’on ne soit persuadé…
(Ici tout devient énorme.)
Et qu’on ne soit persuadé des lumières de votre esprit, autant que de l’intrépidité de votre cœur et de la grandeur de votre âme.
(Oui, en 1668, vingt-cinq ans après Rocroy, le Grand Condé apprend par Molière qu’il n’est pas inconnu au Palais-Royal. Ni même chez les Espagnols des Philippines et du Pérou.)
On sait, par toute la terre, que l’éclat de votre mérite n’est point renfermé dans les bornes de cette valeur indomptable, qui se fait des adorateurs chez ceux mêmes qu’elle surmonte ; qu’il s’étend, ce mérite, jusqu’aux connaissances les plus fines et les plus relevées.
(Vous avez bien compris ? Les bornes d’une valeur ne renferment pas l’éclat d’un mérite ; et elle se fait, cette valeur des adorateurs chez ceux qu’elle surmonte, parce qu’il s’étend ce mérite jusqu’aux connaissances les plus fines ; j’en oubliais, et les plus relevées. Je voudrais arrêter là cette pénible copie, mais voici une phrase bien curieuse vers la fin ; elle est écrite en français)
Je n’abuserai, Monseigneur, ni de votre nom, ni de vos bontés, pour combattre les censeurs de l’Amphitryon, et m’attribuer une gloire que je n’ai pas, peut-être, méritée.
(Ainsi la première phrase qui rompe après un tel galimatias, la phrase qui n’est pas de la même écriture attribue Amphitryon peut-être à quelqu’un ? Cela est d’autant plus intéressant que seule, cette phrase est hidalga « fille de quelqu’un », en effet).
Et je ne prends la liberté de vous offrir ma comédie (ainsi continue Molière) que pour avoir lieu de vous dire…
(Soyons attentifs, je vous prie, suivez bien le raisonnement du poète malgré lui).
… que pour avoir lieu de vous dire que je regarde incessamment, avec une profonde vénération, les grandes qualités que vous joignez au sang auguste dont vous tenez le jour, et que je suis, Monseigneur, etc. Molière.
(Le malheureux qui patauge ainsi n’est pas distrait ni malade… « Ma comédie ». La phrase dernière offre L’Ecole des Femmes et la signe.
Que Molière eut le droit et même le devoir d’assumer plus d’une fois les risques et la renommée de ce qu’il signa, c’est la vérité.
Mais que les élégances d’Arnolphe et d’Horace, mais qu’Agnès, la voix d’Agnès, incomparable à tout ce que Pierre Corneille n’a pas écrit, soient issus de la même plume qui dédie la pièce à Madame… Non.
Il faut avoir parcouru le cycle entier des artifices pour dessiner simplement une ligne d’Ingres ou un vers d’Agnès.
Encore un vers signé. Mais passons à celui-ci, qui l’est peut-être davantage, pour tous ceux qui ont lu La Suite du Menteur (acte II, scène 1) !
Si une expertise quelconque peut être faite en littérature, si un chœur de Sophocle et un chœur d’Euripide parlent deux grecs différents et naissent de deux cœurs que l’on ne peut confondre ; si le moindre philologue distingue Juvénal d’Ovide, Tacite de Sénèque, Bossuet de Fénelon ; si vous sentez que le prélude d’Attila est autre chose que le Centaure, et que le Nid de Rossignols est inaccessible à tous les efforts de Flaubert, vous me permettrez d’avoir reconnu Pierre Corneille à la fin de cette page et bientôt (cela devenait facile) à travers tout Amphitryon.
On me dit – et vraiment je n’attendais pas cela – que peut-être Molière eût été capable de faire des vers analogues.
Analogues ? – qui connaissez-vous donc qui ait fait une œuvre analogue ? Vous connaissez deux Vinci ? deux Vélasquez ? deux Rembrandt ? Vous croyez que l’alexandrin de Corneille ou celui de Hugo ont des vulnérabilités aux risques des analogies.
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Sur quel ton lisez-vous la page suivante :
Je ne vous ai point fait de tort de vous traiter d’égal puisqu’en vous montrant moins envieux, vous vous confessez moindre.
Est-ce un joli coup d’épée qu’une telle phrase, et que direz-vous de celle-ci :
De ma part, je verrai avec mes amis si ce que votre libelle vous a laissé de réputation vaut la peine que j'achève de la ruiner.
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Deux lettres d’amour mises en prose par Molière (Le Misanthrope, acte V, scène 4).
Notre grand flandrin de Vicomte par qui vous commencez vos plaintes est un homme qui ne saurait me revenir, et depuis que je l’ai vu, trois quarts d’heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je n’ai pu jamais prendre bonne opinion de lui…
Pour le petit Marquis, qui…
Agnès (L’Ecole des Femmes acte III, scène 4)
Je veux vous écrire et je suis bien en peine par où je m’y prendrai.
J’ai des pensées que je désirerais que vous sussiez…
Mais je ne sais comment faire pour vous les dire… J’ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien d’en dire… etc.
J’aurai toutes les peines du monde à me passer de vous… Peut-être qu’il y a du mal à dire cela, mais enfin je ne puis m’empêcher de le dire…
Vous auriez le plus grand tort du monde, si vous me trompiez ; et je pense que j’en mourrais de déplaisir.
Moi ? Rien. C’est que je tousse.
Un vers couronne cette prose. Il appartient véridiquement à Jean-Baptiste Poquelin.
Le poète qui étrangle la voix de Camille sur les mots « mourir de plaisir » n’eût jamais achevé la lettre d’Agnès par « Mourir de déplaisir ». Ces trois mots sont bien de son interprète.
Mais à l’égard du vers qui traite Agnès de Chienne et qui ravale Arnolphe jusqu’au « C’est que je tousse », je pense que M. de Molière sera disculpé de mainte imitation par ses « confrères les auteurs ».
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L’Ecole des Femmes et Amphitryon
Question préalable.
Il ne s’agit pas, avant toute question, de savoir si Molière est l’auteur de ses œuvres, ni même s’il a collaboré à leur écriture.
Mille vers pris à L’Ecole des Femmes et presque tout Amphitryon par exemple – sont d’un écrivain magistral. Sosie est maître de La Fontaine.
Horace, Agnès, Arnolphe sont maîtres de Racine. Eux quatre et Jupiter savent la langue des Dieux.
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Ce n’est pas sans dessein que je termine l’anthologie de Corneille par trois illustres scènes connues « Sous le nom de Molière ».
Vous les avez relues ? Non ? Relisez-les, ne croyez pas les savoir par cœur. Goethe avait quatre-vingts ans lorsqu’il prit la peine de les relire avant d’achever le Second Faust et l’âme de Goethe fut assez grande pour avouer que, sous un tel maître, elle apprenait à grandir.
A 78 ans Goethe avait dit aussi : « Corneille est la source d’une force qui forme les âmes des Héros. »
Et maintenant, lisez, ce que vous n’avez jamais lu, ce que Goethe ignorait comme vous, ce que pas un styliste n’a lu mot à mot, lisez la dédicace de l’Ecole des Femmes, la dédicace d’Amphitryon : l’une à Madame, et l’autre au Grand Condé.