TEXTES FONDATEURS
DE
PIERRE LOUŸS
Lettre à Louis Lachèvre
(Broutilles, recueillies par Frédéric Lachèvre, 1938)
LETTRES À LOUIS LACHÈVRE
(Broutilles, recueillies par Frédéric Lachèvre, 1938, à compte d’auteur.)
20 novembre 1919
Cher Monsieur,
Vous saurez mon secret avant que je le publie : C’est Francion.
Pierre Corneille a écrit Francion en classe, chez les Jésuites, pendant sa dernière année de collège, à seize ans et en moins de trois mois – trente-deux pages d’impression par jour, dit-il.
Aux livres III et IV il a tout dit sur lui-même.
Il écrivait « pour se divertir » et se livrait tout entier parce qu’il ne signait pas, et parce qu’il avait seize ans.
Mais voici que son roman est un triomphe.
Le signera-t-il ? Non. Francion est plein de génie, mais c’est un livre de gosse, impossible à corriger par celui qui veut écrire Le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte.
Le coup est donc le coup d’essai, coup de maître, dont Corneille gardera le secret toute sa vie. L’assurance, le toupet de Corneille à ses débuts au théâtre et le ton qu’il prend pour répondre aux ennemis du Cid viennent de ce qu’en 1629 depuis sept ans, et en 1636 depuis quatorze ans, il a écrit le roman le plus célèbre de son temps.
Après le Menteur et le Hâbleur (Matamore) il écrit la défense du Menteur (La Suite), puis le Trompeur (Dom Juan), la Franchise (Alceste), l’Imposteur (Tartuffe), le Traître (Cinna) et tous les aspects divers du faux et du vrai, de l’erreur et de la vérité (Amphitryon, Don Sanche, Œdipe, etc.) Les grandes comédies cédées à Molière datent des années silencieuses 1637, 38, 39, … 53, 54, 55, 57, 58, … 62.
En 1682 – 60e anniversaire de Francion – après neuf ans où il paraît avoir hésité à dire son secret, il publie ses œuvres complètes et celles que signa Molière, à la suite des pièces qu’il avoue. Le règne de madame de Maintenon ne lui permet pas d’avouer Tartuffe. Puisque personne ne voit qu’Agnès et Psyché sont du même auteur, et puisque la tragédie seule est honorée, il se tait.
Mais Francion ne contient pas seulement en germe tout Corneille et tout Molière. Il y a un troisième élément – satyrique – non moins cornélien, et qu’il faudra rechercher entre 1620 et 1630, et en 1649, particulièrement, et parmi les sonnets copiés par Conrart et un peu partout.
Les preuves philologiques abondent, et la chronologie confirme, à chaque date.
Vous avez le Francion de 1629. Lisez la Dédicace aux Grands et l’Avertissement aux Lecteurs – puis, aussitôt après la Préface de Mélite et celle de La Suivante. La prose de Corneille n’est comparable à aucune autre, tant elle est brève, insolente et rapide. Après cela lisez la Lettre à Scudéry qui est une merveille et vous n’aurez plus de doute sur l’auteur de Francion. […] »
9 mai 1921
« Cher Monsieur,
Les premiers vers moliéresques où j’ai reconnu la voix et le « jeu » de Corneille, - les voici :
Ce moi qui le seul moi veut être
Ce moi de moi-même jaloux,
Enfin ce moi, qui suis chez nous,
Ce moi qui s’est montré mon maître
Etc…, etc…
L’auteur réussit quarante fois le dédoublement inimitable, lui seul a pu écrire de Richelieu :
Il n’est jamais ce qu’il feint d’être
…………………………………..
C’est lui sans que ce soit lui-même,
Sans masque il est toujours masqué.
Corneille est le seul écrivain qui réussisse – non pas une fois mais indéfiniment la prestidigitation de sa métamorphose.
On pourrait presque dire que son théâtre a deux protagonistes : « Je » et « Moi ».
De là est né le plus beau vers de toutes les littératures :
Je suis maître de moi comme de l’univers [V,3]
Mais aussi une variété prodigieuse du même exercice. Le cœur et l’âme se dédoublent, se combattent, se domptent, se confondent ; c’est l’enfance de l’art. Il va plus loin, sans âme !
Mon cœur à soi-même s’arrache.
Autre part, il réunit ce que la destinée sépare : le présent et le passé « Je retrouve sans cesse, dit-il,
en mon esprit confus.
Et tout ce que je sens et tout ce que je fus.
Admirable vers ! - Il ne fait que des chefs-d’œuvre sur ce thème-là que personne ne pourrait « jouer » aussi rapidement sans tomber dans l’incohérence et le galimatias.