TEXTES FONDATEURS
DE
PIERRE LOUŸS
« L’Imposteur de Corneille et le Tartuffe de Molière »
(Comoedia, 7 novembre 1919)
En 1660, Corneille supprime de ses œuvres et jamais plus il ne réimprimera la préface de 1643 où il déclarait sa prédilection irrésistible pour la comédie. La même année, Molière a fait imprimer sa première pièce – la première vengeance de Corneille contre les Précieuses. En 1662, Corneille se résout à faire jouer enfin « Le Drame de sa vie », c’est-à-dire presque tout ce que Molière signa. Il le fera dans un secret absolu ; mais s’il donne Agnès au théâtre et même s’il ne signe point, il lui faut quitter Rouer, à jamais. Il déménage. Quatre dates vous diront pourquoi :
7 octobre 1662 : - Corneille quitte Rouen pour Paris et redevient voisin de Molière.
21 novembre 1662 : - Achevé d’imprimer de L’Etourdi.
24 novembre 1662 : - Achevé d’imprimer du Dépit amoureux.
26 décembre 1662 : - Première représentation de l’Ecole des Femmes.
Est-ce clair, quatre dates.
Je fais la statue de Pierre Corneille à la taille de Pierre Corneille. Vous ne m’empêcherez pas d’écrire que Pierre Corneille est un colosse. Je reprends Alceste et je vous reprends son adversaire fatal, Tartuffe, parce que cet homme appartient à Polyeucte, et que l’âme de Polyeucte ne vous parle pas. Les poètes, cornéliens par la race, et tous les cornéliens tous, tous, comprennent que Tartuffe et Polyeucte sont les deux pôles du même cerveau et que, seul, le martyr dévisage le fourbe. Ils comprennent que Rodrigue, Alceste et Pauline ont à la bouche les mêmes mots de souffrance :
Percé jusqu’au fond du cœur…
… Après un tel outrage
Percé du coup mortel dont vous m’assassinez…
… Tigre, assassine-moi du moins sans m’outrager.
Voilà trois rôles. Lequel des trois Molière peut-il signer ? Est-ce donc une merveille si rare en philologie que de connaître le vocabulaire de Pierre Corneille avec autant de facilité que celui de Lucrèce ou d’Homère ?
Rodrigue, Damis, Polyeucte, Alceste ne furent qu’un seul cœur humain. Puisqu’on a prétendu que cette recherche était un " jeu ", croyez que je joue ici mon œuvre et mon nom, et que je ne perdrai pas.
Voyons maintenant quel fut le rôle de Molière dans une pièce au hasard : Tartuffe. Seuls, les vers soulignés sont de l’acteur. Tout le reste est du poète. Ils sont deux. Il y a ici deux langages. Le second est d’un metteur en scène. C’est évident :
Que le Ciel à jamais par sa toute bonté
Et de l’âme et du corps vous donne la santé.
Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?
Ainsi commençait la troisième scène de l’acte III. Et c’étaient trois vers français. Mais là, le directeur de théâtre éprouve le besoin de faire asseoir Elmire et Tartuffe et il saccage le texte. Tous les auteurs dramatiques me comprendront. Voici donc ce que devient le début de cette scène :
Que le Ciel à jamais par sa toute bonté
Et de l’âme et du corps vous donne la santé.
Et bénisse vos jours autant que le désire
Le plus humble de ceux que son amour inspire.
Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
Mais prenons une chaise afin d’être un peu mieux.
Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?
Donc, c’est pour faire asseoir Elmire et Tartuffe, c’est ajouter au texte ce vers désolant :
Mais prenons une chaise afin d’être un peu mieux.
(et « une » est inexact ; il voulait dire « deux », il n’a pas su l’écrire), c’est pour cela que Molière gâte le premier vers de Tartuffe. En effet, dans une pièce en alexandrins à rimes plates les béquets sont au moins de quatre vers. Voilà pourquoi nous ne comprenons rien à ce que dit Tartuffe ; « son amour » ? L’amour de qui ? de quoi ? de « le » ? de la santé ? du corps ? de l’âme, du ciel ?
Plus loin, il ne sait pas lire le texte. Le poète avait écrit :
Et d’un pur mouvement…
__ Je le prends bien ainsi.
Molière lit et imprime : « aussi ». Rien n’est plus curieux que de réunir et d’étudier les fausses lectures de Molière copiste. Il y en a une géante dans le rôle de Sosie. « Laquelle ? » me diront ces messieurs. Qu’ils la cherchent !
S’il n’y avait que des erreurs involontaires ! Mais que de fois il ajoute à l’admirable texte un béquet directorial qui l’oblige à introduire un quatrain de son écriture. Et toujours, ce quatrain sépare deux vers qui devraient être unis. Toujours ils sont indignes du texte, par leur ignorance totale de la syntaxe et par la vulgarité de leur sentiment. Toujours ils amènent des répétitions de mots qui troublent le style et ils éloignent les répétitions voulues qui étaient nécessaires à la phrase cornélienne. Il y a plusieurs de ces quatrains dans la scène d’Elmire, et rien n’est plus facile que de les détacher.
Il y a vingt mille vers de Corneille que bientôt on ne pourra plus signer Molière.