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TEXTES FONDATEURS
DE
PIERRE LOUŸS

« Corneille et Molière »
(Œuvres Complètes, T. IX, 1973)

La dispute d’une comédie entre Corneille et Molière est une si grave entreprise que j’ai tardé plusieurs années avant de m’y résoudre.

Il est évident que Pierre Corneille domine toute la vie de Molière, qu’il a collaboré à plusieurs de ses pièces, et que l’une d’elles, Amphitryon, est tout entière de sa plume, si l’on néglige quelques " interruptions " très faciles à détacher et quelques rares fragments de scènes.

Ce n’est pas le style de Corneille, c’est la signature de Molière qui a besoin de preuves.

Les faits que je vais énumérer sont admis par les moliéristes.

Je n’y mêle aucune conjecture. Je me borne à comparer la chronologie de Corneille et celle de Molière, et cela me suffit pour que les " points obscurs " deviennent parfois lumineux.

En 1636, Corneille fait jouer sa première comédie, L’Illusion comique, la comédie lyrique par excellence, où chaque scène est un modèle et où cinq actes embrassent tous les genres à la fois : drame, parade, comédie tendre, farce tragique et fête galante, dialogue fantastique et féerie.

La même année triomphe Le Cid.  Molière, après avoir vu naître ainsi le théâtre français, demande à entrer au collège. – Il avait alors quatorze ans et ne savait rien que lire et écrire. – Il apprit à compter ; mais, entré à quatorze ans dans la classe élémentaire, il sortit de là en détestant ce qu’il avait pu apprendre : le grec et le latin. En 1643, Molière acteur, va jouer en province pour la première fois. Il joue Corneille. Et la première ville où il va est Rouen, la ville de Corneille. Cette année 1643, Corneille (outre Polyeucte et Pompée) fait jouer le Menteur. Désormais, jusqu’à l’année même de sa mort et pendant les trente ans qui séparent 1643 de 1673, Molière jouera Corneille sans interruption. Ce détail passe inaperçu dans les biographies de Molière. En 1650, Corneille a fini d’inventer toutes les formes de la comédie moliéresque :

La comédie de mœurs (Galerie du Palais), la comédie lyrique (L’Illusion comique), la comédie de caractère (Le Menteur), la comédie critique (La Suite du Menteur), la féerie ou grand spectacle (Andromède), la comi-tragédie (Don Sanche d’Aragon), la théorie de la grande comédie bourgeoise (Préface de Don Sanche).

Le mot suprême du discours de Racine sur Corneille est cet éloge, rare entre tous : « Quelle prodigieuse variété dans les caractères ! »

Cette variété n’est pas moins « prodigieuse » aujourd’hui. L’invention perpétuelle de Corneille en art dramatique est un prodige pour nous aussi. Mais lorsque, en 1650, Corneille eut achevé de créer toutes les formes de la comédie, Molière n’en fut peut-être pas frappé moins vivement, lui qui n’était l’auteur de rien et pour qui Pierre Corneille créait tout le théâtre.

L’Andromède de Corneille jouée en 1650 inventait aussi la pièce en vers libres, en même temps que le grand spectacle d’opéra. On pourrait penser déjà qu’une Andromède en vers libre et un Amphitryon en vers libres ont quelque parenté. Or, Molière a joué Andromède. Les moliéristes savent bien qu’il y tenait le rôle de Persée. Ils le savent par un exemplaire qui inscrit la distribution en marge, et ils ne sont pas embarrassés de dire que ce fut « sans doute » à Lyon et probablement en 1653. Car, si l’on écrivait la vie de Molière sur le thème : « Que sçai-je ? », pas un historien sérieux n’atteindrait la centième page. Mais, avec la ressource du « Peut-être », on signe deux tomes in-8°.

Qu’ils seraient heureux, les moliéristes, s’ils possédaient dix lignes de Molière sur le sujet d’Amphitryon, à la date de 1650 ! Ce seraient pour eux la preuve irréfutable.

On a bien dix lignes de Molière datées de 1650, mais ce ne sont que deux reçus et chacun prouve qu’à 28 ans, Molière ignorait encore comment s’accordent les participes passés. Un acteur qui écrit « accordez » pour « accordée » et « ordonné » pour « ordonnée » est incapable d’écrire et même d’entendre un alexandrin. Il ne sait pas où sont les muettes, où respire le vers de Corneille.

Et il ne sait pas non plus où est Amphitryon, n’en doutez point.

Mais Corneille sait Amphitryon par cœur depuis trente ans, en 1650. Et depuis quatorze ans, Amphitryon l’agace parce que, seuls, les Sosies de Rotrou, ont troublé le triomphe du Cid ; et en 1650 le sujet d’Amphitryon le met hors de lui, parce que les Sosies viennent de renaître sous le titre la Naissance d’Hercule et embarrassent Andromède plus encore qu’ils ne gênèrent le Cid. Maintenant voulez-vous prendre la peine de relire la préface de Don Sanche (1650) ? Elle est écrite sur l’Amphitryon de Plaute, aussitôt après Andromède.

A cette date il s’en faut encore de huit ans que la vie de Molière sorte des ténèbres. Nous allons voir comment et par qui elle débutera. Molière, en 1658, n’a pas fait encore imprimer une ligne et n’a rien écrit que nous possédions. Il n’existe pas. Si les ingénus de sa troupe n’avaient pas eu la gracieuse pensée de signer quelques registres baptismaux dans le Midi, on ne saurait comment placer de vagues jalons d’itinéraire pendant les douze années où il joua Nicomède et le répertoire de Corneille dans le voisinage de Pézenas ou de Grenoble. Mais tout à coup, il traverse toute la France avec tant de hâte qu’il laisse derrière lui sa troupe, et il arrive à Rouen le 30 avril 1658. A Rouen, il jouera six mois, d’avril à octobre. Aucun biographe que j’ai lu ne paraît soupçonner ici que l’acteur Molière, ambitieux d’écrire et ignorant l’art d’écrire, allait à Rouen pour y faire ses études sous le maître le plus illustre du monde. Un critique peut-il être assez étranger à la psychologie d’un écrivain pour ne pas deviner qu’après avoir inventé les sept formes de la comédie moliéresque, le grand Corneille a modelé en six mois, de ses mains géantes, un Molière à sa ressemblance. Je n’en ai que trop dit par ce mot-là.  Molière est un chef-d’œuvre de Corneille. Il ne lui ressemble guère, ni de style, ni d’âme. Il n’est pas de son sang, mais il est de son pouce. En octobre, Molière débuta devant le roi, puis à Paris dans Nicomède, de Corneille, Héraclius, de Corneille, Rodogune, de Corneille, Le Cid, de Corneille, Cinna, de Corneille, La Mort de Pompée : six rôles de Corneille. Puis il devint immédiatement ce que Corneille ne voulait pas être et voulait qu’il fût à sa place. Corneille ressentait avec autant de force l’amour et la haine. Lui seul atteignit jamais à l’imprécation de Polyeucte contre les dieux, de Camille contre la patrie, de Cléopâtre contre son fils et la race de son fils. Le génie de la haine dit les quatre vers inouïs où Auguste pardonne à Cinna et le traite d’ami puis d’ennemi et de lâche et d’assassin. Eh bien, en 1659, Corneille avait une haine accrue par seize ans de silence et de solitude pendant lesquels il avait traduit le De Silentio et Solitudine ou L’Imitation non pas en chrétien, mais en furieux misanthrope, selon le texte. Quel incident avait ainsi rendu Corneille misanthrope à ce point qu’il finit par quitter le théâtre ?

 Il avait lu Polyeucte en 1643 chez les Précieuses, les véritables Précieuses, les seules qui fussent ridicules. Vous ne trouverez nulle part le récit détaillé de ce qui se passa, quand Pierre Corneille eut achevé les paroles suprêmes de Polyeucte et l’extase de Pauline – le sommet de la tragédie française. Fontenelle a écrit ce que tout le monde sait : que la maîtresse de la maison consola Corneille et accentua l’échec par de bonnes paroles. Mais Fontenelle contait l’histoire plus longuement à ses amis, et l’un d’ eux, qu’on ne cite jamais, dit le dernier mot : « Monsieur l’abbé Cotin, lisez-nous quelque épître ». Ce mot, que Fontenelle tenait de Corneille, n’est pas inutile à publier ici, si l’on songe que la première pièce imprimée sous la signature de Molière eut cette affiche le soir de son début :

CINNA

LES PRECIEUSES RIDICULES

Et il ne me reste plus assez de place pour aborder Amphitryon et quelques autres points obscurs. Mon prochain article vous dira que ce ne sont pas tous des mystères.

 

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