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TEXTES FONDATEURS
DE
PIERRE LOUŸS

« Corneille »
(Broutilles, recueillies par Frédéric Lachèvre, 1938)

II. L’EDUCATION DE CORNEILLE

 Les années de collège qui formèrent Corneille commencent à 1615 et s’arrêtent en 1622.

Le monument de la poésie française était alors le Ronsard in-folio de 1609. Les Muses gaillardes n’étaient pas moins lues. La Muse folastre n’était pas moins ronsardisante et se réimprimait à Rouen, chaque année.

Corneille était au collège lorsque parurent :

En 1615 : Don Quichotte.
En 1616 : Les Tragiques et l’édition complète de Mathurin Regnier.
En 1618 : Le Cabinet Satyrique.
En 1620 : Le Novum Organum (de Bacon).
En 1622 : Le Parnasse Satyrique.

Plus une centaine d’œuvres satyriques clandestinement imprimées : latines, françaises, espagnoles, italiennes, l’Aretin, Rabelais, Folengo, Estienne, la Satyre Ménippée, le Satyricon de Barclay, le Moyen de parvenir, plus un millier de pamphlets contre Marie de Médicis, Concini, le duc de Luynes, la cour, le trône et Rome.

On publiait une estampe à la glorification de Ravaillac.

En 1623, Le Parnasse Satyrique est condamné au feu tout à coup. Sont justes ou scélérates les lois et les forces qu’elles veulent exercer, aussi longtemps qu’elles persécutèrent. Le jugement de 1623 établit une jurisprudence qui changea le style des poètes.

Les Satyriques parlaient net, en jeunes gens qui réagissent contre les fadeurs des allégories. Quelques-uns prirent des masques. La plupart se turent. Un seul garda la liberté d’écrire et s’en fit une jurisprudence personnelle. Il la prit en 1622 et la conserva soixante ans durant, sous Richelieu, Mazarin et Fouquet, sous Louis XIV et madame de Maintenon jusqu’en 1682.

Toute sa vie Corneille ressentira :

1° L’esprit révolutionnaire des satyriques.
2° L’emprise de son éducation chez les RR. PP. Jésuites.

*

Chez les RR. PP. Jésuites, Pierre Corneille apprend à faire, selon la méthode de Saint-Ignace, des Exercices de l’Esprit, c’est-à-dire qu’il s’habitua au dédoublement imaginaire de la personnalité et à l’interrogatoire de la voix intérieure. Les colloques de Loyola sont des expériences de psychologie qui réussissent mieux aux poètes qu’aux dévots. Le plus beau qu’ait écrit Corneille est signé de lui. Un autre aussi célèbre est signé Molière. […]

STYLE ET VERS DE CORNEILLE

Phrase et syntaxe latine.

Vocabulaire espagnol et latin.

Armature pour les consonnes.

Marque du rythme pour les muettes, les liquides et les consonnes doubles. Fréquence de l’I muet. Presque un  Y consonne.

Adaptation exacte de la phrase au vers, sans épithètes inutiles, sans chevilles intérieures.

La force de la phrase prend source du verbe. Génie de Corneille à choisir et à placer le verbe.

Allitérations et assonances entre les deux syllabes accentuées.

Parfois avec l’aide d’une syllabe tierce de la rime :

Les Maures et la mer entrèrent dans le port.
(Le Cid, IV, 3)

Extrême rapidité du récit.

Art de préparer musicalement :

1° Par un vers hérissé de consonnes un vers simple.
2° Par quelques vers monotones de son, monotones de rythme, un vers qui file comme une flèche.

Le verbe est tout dans la phrase de Corneille.

Instinctivement, lorsqu’il écrit un rôle avec passion, Corneille place le verbe au début du second hémistiche  entre le 7e et le 10e pied, abandonnant ainsi le 1er , le 6e et le 12e normalement accentués dans le vers classique.

Quand son personnage ne l’intéresse pas, il a une tendance à placer le verbe au premier hémistiche.

Exemples :

Récit de Rodrigue.

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles.
L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort
Les Maures et la mer montent jusques au port.

Trois fois sur quatre le verbe suit immédiatement l’hémistiche. Corneille corrigera plus tard le quatrième vers sans changer la place du reste :

Les Maures et la mer entrèrent dans le port.

Après cet admirable vers. Corneille continue avec plus d’artifice et de calcul. Aussi le verbe change-t-il de place ; mais à la fin du premier mouvement, il se renflamme et termine ainsi :

Contre nous, de pied ferme ils tirent leurs alfanges,
De notre sang au leur font d’horribles mélanges,
Et la terre et le fleuve, et leur flotte et leur port
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.

« Tirent » et « Triomphe » sont les deux forces du quatrain, et tous deux passent l’hémistiche.

Et par la suite, les deux plus beaux vers pourraient servir seuls de preuve. L’un qui est de rhétorique place les deux verbes au 6e et au 12e pieds :

Le flux les apporta. Le reflux les remporte.

Mais en l’autre, qui a trois verbes, Corneille s’incarne dans cette affirmation du « Je » qui domine toute son œuvre, et voici comme il dit « Je » :

Ils demandent un chef. Je me nomme. Ils se rendent.
(Le Cid, V, 3)

L’acte de Foi de Polyeucte.

Dans le Credo, les verbes sont ainsi placés :

Je n’adore qu’un Dieu, maître de l’Univers. (V, 3)

Mais que Polyeucte parle de lui les verbes reprennent leur force en retrouvant leur place cornélienne :

La prostitution, l’adultère, l’inceste,
Le vol, l’assassinat, et tout ce qu’on déteste,
C’est l’exemple qu’à suivre offrent vos immortels.
J’ai profané leur temple, et brisé leurs autels…
Adore-les ou meurs ! – Je suis Chrétien.

Polyeucte dit : « Je suis » à la même place où Rodrigue avait dit : « Je me nomme ».

Dans Horace

Ma sœur voici le bras qui venge nos deux frères.

Cinq fois de suite (rôle de Camille) :

Qui, comme une furie attachée à tes pas
Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang qui me défends les larmes
Qui veut que dans sa mort, je trouve encor des charmes
Et que jusques au ciel élevant tes exploits…

Cinq fois de suite, le verbe suit l’hémistiche et le substantif est à la rime :

Qu’elle-même sur soi renverse ses murailles
Et de ses propres mains déchire ses entrailles !…
Puissé-je de mes yeux voir tomber ce foudre,
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir. (IV, 5)

Dans la première scène des Fâcheux, dès qu’il est question de Corneille, le verbe reste toujours au 7e pied :

Et Corneille me vient lire tout ce qu’il fait. (I,1)

Voici quatre vers où il y a douze verbes. Ai-je tort d’en souligner seulement quatre ?

Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,
Sans qu’on l’ose accuser d’avoir manqué de cœur,
Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur,
On dira seulement : il adorait Chimène. (Le Cid, V, 1).

[…]

III. L’ALEXANDRIN DE CORNEILLE

Pierre de Ronsard a tout inventé de l’alexandrin que nous parlons. Pierre Corneille a pris et compris le vers de Ronsard. Il en a fait le mètre obligatoire de notre langage.

Il le savait. Il a écrit à soixante ans :

Vous saurez par mes mains conduire le tonnerre. (Attila. III, 2)

Ecriture incomparable. On ne peut ni mieux choisir ni mieux placer le mot. Par les calculs de lettres les plus délicats, il donne à tout ce qu’il dit une architecture invisible.

Voici un vers amoureux et non des moindres :

Je tremblais qu’à leurs yeux elle ne fût trop belle. (Pulchérie, II, 1).

Il est construit sur l’allitération T. R. L. L. qui se répète aux deux extrémités.

*

Pierre Corneille écrit le français ainsi qu’Homère le grec.

Il construit une idée comme un édifice, n’eût-elle qu’un vers. Cet édifice a une armature de consonnes. Chaque syllabe est subordonnée à sa consonne particulière qui la fait choisir et placer. Travail de marqueterie architecturale. Chef-d’œuvre perpétuel d’ajustage où le mot que la forme exige est constamment celui qu’il fallait à l’idée.

Voici une charge de cavalerie, dessinée par Corneille, à 72 ans :
Que vois-je ! les chevaux que leur sang effarouche
Bouleversent leur charge, et n’ont ni frein ni bouche.
(Les Victoires du Roy sur les Etats de Hollande, 1672)

Pas une dentale parmi ces vingt-quatre syllabes, toutes les consonnes s’allitèrent. Un B fait bondir le second vers qui lance une arche de douze pieds et retombe dans son écho. Une foule de Ch, F, V que le mouvement des liquides emporte, et le second vers, comme une flèche, saute les rivières : douze syllabes de distance.

Voici maintenant une image immobile :

Et tiens en t’attendant, ton âme entre tes mains
Comme prête à passer à la fête éternelle.

Neuf dentales ici, quand les deux vers précédents n’en comptaient pas une. Par contre pas un F ni un V. Rien ne doit préparer l’apparition de ce « fête ».

Avec quatre M et quatre P, Corneille met en marche le même personnage :

Et le plus sûr chemin pour aller vers les Cieux
C’est d’affermir ses pas sur le mépris du monde.

S’il avait donné un M au second hémistiche (s’il avait écrit « pour monter ») tout l’appareil retombait au lieu de s’élever ; il n’y avait plus d’espace autour du vers final qui est une ligne glorieuse pour la langue française.

Ronsard avait manqué souvent ce que réussit Corneille, mais il l’avait prévu. L’alexandrin, le seul vers dont le rythme varie par métamorphose, vaut assurément plus que l’iambique allemand ou anglais. Il passe même l’hexamètre grec, et Ronsard tout seul l’a créé ; mais depuis Corneille, il reste immuable et il a pris un caractère d’éternité.

L’homme qui a écrit ces trois distiques :
Jadis de toutes parts faisant regorger l’onde,
Sous un déluge d’eaux il abîma le monde ;
Sa main tient en réserve un déluge de feux
Pour le dernier moment de nos derniers neveux ;
Et mon bras, dont il fait aujourd’hui son tonnerre,
D’un déluge de sang couvre pour lui la terre…(Attila, V, 3)

Cet homme qui écrivait encore ainsi à soixante ans, s’inscrit entre Homère, Dante, Goethe et Hugo. Il peut tout.

[…]

*

L’aisance de Corneille à édifier en un vers une abstraction de trois abstractions – qui ne s’écrasent pas ni se confondent ; mais qui prennent de la grandeur l’une pour l’autre et gardent assez de place pour un verbe tranquille. Connaît-on ces vers-là ? et qui les a imités ? Où Alceste dit-il que « le plus sûr »…

C’est d’affermir ses pas sur le mépris du monde.

Et où répète-t-il la même construction :

Sur la foi de mon droit mon âme se repose. (Le Misanthrope,V,1)

Le premier est signé Corneille ; le second, Molière, mais ça n’a aucune importance. A un tel degré de maîtrise, une signature est éclatante.

Chénier n’a pas fait cela, ni Hugo.

 

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