Qui était Pierre Louÿs,

découvreur de l’affaire
Corneille-Molière ?
Denis BOISSIER
1870
Naissance, le 10 décembre, de Pierre-Félix Louis, dit Pierre Louÿs.
1879
A la mort de sa mère, il est élevé par son frère Georges, de vingt-trois ans son aîné. Ils s’entendront toujours excellemment bien.
1880-87
Très bonnes études. Ses deux idoles littéraires : Victor Hugo et Pierre Corneille.
1887
Il tient un journal qui connaîtra une édition posthume, sous le titre Mon journal (1929 ; rééd, 1994). Premières poésies.
1888
Son meilleur ami, et condisciple, se nomme André Gide.
1890
A ce duo est venu s’ajouter Paul Valéry. Grande complicité entre les trois futurs écrivains. Louÿs entre dans l’intimité des poètes Stéphane Mallarmé et José-Maria de Heredia, l’auteur des célèbres Trophées.
1891
Sous les initiales P. C (Pierre Chrysis) il écrit pour Gide la préface des Cahiers du Jeune André Walter. Il fonde l’éphémère et luxueuse revue La Conque qui publie Paul Valéry, André Gide, Jean de Tinan, Pierre Louÿs, mais aussi Leconte de Lisle et Paul Verlaine.
1892
L’héritage paternel, qu’il peut enfin toucher, lui permet de mener une vie d’amateur d’art dilettante. Il applaudit Richard Wagner, publie des poésies intimistes, devient l’ami d’Oscar Wilde qu'il met en rapport avec Gide. Il demeure le très écouté conseiller stylistique de ce dernier ainsi que de Paul Valéry. Il traduit les Scènes de la vie des courtisanes de Lucien de Samosate, et fréquente le musicien Claude Debussy qui deviendra un de ses intimes.
1894
Plusieurs de ses poésies sont publiées dans des revues confidentielles. Le plus proche de ses amis (par sa liberté de ton et d’esprit) est désormais Jean de Tinan, qui s’est spécialisé dans les romans sentimentaux et réalistes.
Parution des Chansons de Bilitis avec lesquelles, l’érudit dilettante trompe la critique universitaire en prétendant les avoir traduites du grec. Si certains pontifes universitaires se contentent de commenter la jeune Grecque Bilitis, d’autres, hélas, ne manquent pas d’affirmer qu’ils connaissaient déjà l’œuvre de cette jeune poétesse déjà si moderne par sa sensibilité et son naturel. « Gustave Fougères, maître de conférences de langue et de littérature grecque à la faculté des lettres de l’Université de Paris s’est ridiculisé en lui répondant qu’elle ne lui était pas inconnue. Les universitaires n’ont jamais pardonné cela à Louÿs.» (Paul-Ursin Dumont).
1895
Son amitié avec Gide est brisée à cause du caractère de ce dernier, jugé trop puritain. Parallèlement, Louÿs vit une grande passion avec Marie de Heredia, la fille du célèbre poète des Trophées. Cette liaison, brièvement interrompue par le mariage de Marie avec le romancier Henri de Régnier, perdurera clandestinement.
1896
Succès foudroyant de son roman de mœurs antiques Aphrodite. Il sera applaudi par le public mais accablé par la critique universitaire qui n’a pas pardonné, et ne pardonnera jamais, la supercherie littéraire que furent les Chansons de Bilitis.
1897
Il s’éprend d’une jeune prostituée, Zohra bent Brahim, rencontrée en Algérie et qu’il emmène en France. Apprenant que Marie de Régnier (nouvellement mariée) attend un enfant de lui, il renvoie Zohra, mais continue à fréquenter les prostituées. Son ami Debussy, qui partage ses goûts, adapte en mélodies les Chansons de Bilitis.
1898
Publication du roman La Femme et le Pantin (qui connaîtra, après le décès de son auteur, plusieurs adaptations cinématographiques). Son fils Louis, surnommé Tigre, est né. Officiellement, Louÿs en est le parrain. Toujours amoureux de Marie, Louÿs l’est également de Louise, sa sœur cadette.
Il écrit divers textes érotiques, ou nettement pornographiques comme Trois filles de leur mère.
Mort soudaine de Jean de Tinan.
1899
Mariage avec Louise de Heredia, seconde fille du célèbre poète.
1900
Parution des Aventures du roi Pausole.
1903
Parution du recueil de contes Sanguines.
1906
Second recueil de poèmes : Archipel. L’Opéra-Comique donne une version d’Aphrodite.
1908
Après l’écriture et l’érotisme, l’érudition littéraire devient sa nouvelle et dernière passion. Il se spécialise dans les textes anonymes ou cryptographiques du Moyen-âge et ceux du siècle de Louis XIV, fait d’intéressantes découvertes, et fait du tort à un universitaire en renom qui croyait tout savoir.
1909
Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur mais connaît des difficultés financières (il dépense beaucoup, accumule les dettes). Ses relations avec ses proches amis se dégradent.
1913
Il crée et dirige la Revue des livres anciens qui durera jusqu’en 1917.
Il divorce d’avec Louise.
1914
Adaptation théâtrale d’Aphrodite.
1916
Il noue une liaison avec une actrice qui va devenir célèbre sous le nom de Musidora.
Paul Valéry lui demande de parachever le manuscrit de La Jeune Parque. Comme il tarde à lui adresser de nouvelles corrections,Valéry lui écrit : « Tu ne sais pas que j’attends avec impatience tes observations sur le dernier envoi ? [...] Je t’assure que tu m’as causé une vraie déception, ne pouvant compter que sur toi, sur ton oreille, ton goût, ton expérience, ta différence et ta ressemblance. »
1917
Décès de son frère aîné Georges qui était resté son plus fidèle conseiller.
1918
Ses ennuis financiers sont tels qu’il est contraint de vendre une partie de sa très riche bibliothèque. Il fume cigarette sur cigarette, s’habitue aux drogues douces.
1919
Le 16 octobre paraît dans le journal le Temps un article intitulé « Corneille est-il l’auteur d’Amphitryon ? ». Plusieurs autres courts articles suivront dans la revue Comœdia. C’est le début de l’affaire Corneille-Molière. La réaction particulièrement violente et ironique des moliéristes le blesse profondément. On lui reproche de vouloir, une seconde fois, se moquer de l’Université, on le traite de mystificateur. Toutes les insultes plutôt que d’étudier sa version des faits et ses analyses stylistique et syntaxique. Il s’isole du monde et rumine sa rancune, comme Pierre Corneille l’avait fait avant lui, à cause, précisément, de son style inimitable.
« Louÿs avait été lancé sur l’idée du débat Corneille-Molière par le fait d’une oreille particulièrement sensible au rythme, à la musique du vers cornélien ; de même que certains musicophiles ne sauraient confondre le temps et la texture d’une phrase musicale de Maurice Ravel avec ceux d’un motif de Claude Debussy parce qu’ils réussissent à entendre la respiration, l’instinct, la résonance intérieure du style de chaque musicien, de même, pour certains littérateurs exercés, il est possible, il est facile même, de retrouver dans le vers d’un poète la respiration, l’instinct, la résonance intérieure qui lui sont propres. Pierre Louÿs était de ceux-là. Il avait même établi un classement méthodique des différents rythmes d’une vingtaine de poètes, depuis Ronsard jusqu’à Mallarmé. [...] Personne, parmi ses détracteurs, ne poussa la probité morale jusqu’à opposer à la thèse de l’identification Corneille-Molière, des preuves quelconques : personne – que je sache – ne nous prouva que Molière était Molière ; on nia purement et simplement. C’était évidemment plus facile. Or nier ne suffit pas ; je voudrais qu’un historien m’apportât des preuves irréfutables que Pierre Louÿs s’était trompé. Ce n’est pas le cas : "Pierre Louÿs se moque gentiment de nous ! " Voilà ce qu’on oppose à ses conclusions fondée sur une étude très poussée et sur des arguments solides dont aucun ne fut réfuté sérieusement. »
Paul-Ursin Dumont,
Pierre Louÿs, l’ermite du hameau, 1985, p. 280).
1922
Il est fait officier de la Légion d’Honneur.
Subissant de graves revers de santé, il sombre dans la neurasthénie, relit ses auteurs favoris et n’achèvera pas son roman Psyché. Par bien des aspects, Louÿs se sentait proche du caractère altier de Corneille. Comme lui, au premier tiers de sa vie, il avait écrit le meilleur de son œuvre. Comme lui, il n’aimait rien tant que sa tranquillité et vivait éloigné du parisianisme. Comme lui (ce n’est pas le fait le moins curieux de cette vie originale), il entreprit une seconde carrière, secrète, qui le conduisit aux confins de la recherche littéraire cryptographique. Enfin, il fut victime des attaques, d’une rare violence, de l’intelligentsia d’alors, blessures d’amour-propre dont il portera les séquelles. Comme son illustre modèle, il préfèrera garder un silence hautain.
Son ami le romancier Claude Farrère écrit : « Il y avait en outre plusieurs caisses de papiers manuscrits où était, entre autres travaux de haut intérêt, sa documentation sur la collaboration de Corneille et de Molière. » (Mon ami Pierre Louÿs, 1954, p. 128).
1925
Pierre Louÿs meurt le 4 juin d’une crise d’emphysème, à l’âge cinquante-cinq ans. Il est inhumé au cimetière Montparnasse.
De nombreux ouvrages paraîtront posthumes, notamment : Mon journal (1929 ; rééd 1994), Trois filles de leur mère, Psyché (roman inachevé) et Pybrac (poésies « cochonnes »).
Sa thèse selon laquelle Corneille écrivit les plus célèbres pièces que la critique universitaire attribue à Molière sera reprise et argumentée par :
- Henry Poulaille, Pierre Corneille, Tartuffe ou la Comédie de l’Hypocrite, 1951 (Ed. Amiot-Dumont).
- Henry Poulaille, Corneille sous le masque de Molière, 1957 (Grasset).
- Hippolyte Wouters et Christine de Ville de Goyet, Molière ou l’auteur imaginaire ? 1990 (Editions Complexe)
- Dominique Labbé, Corneille dans l’ombre de Molière, 2003 (Ed. Les Impressions nouvelles).
- Philippe Vidal, Molière-Corneille, les mensonges d’une légende, 2003 (Ed. Michel Lafon).
- Denis Boissier, L’Affaire Molière, la grande supercherie littéraire, 2004 (Ed. Jean-Cyrille Godefroy).