L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE
POUR LES LYCEENS
Hugues HERAUD
Introduction
Cette dissertation est à l’intention des lycéens. Mais ne soyons pas exclusif : elle s’adresse à tous ceux qui ont l’esprit ouvert aux idées neuves.
Car l’Affaire Corneille-Molière est une idée neuve.
Et derrière toute idée neuve il y a un grand combat : celui d’hommes indépendants qui veulent que les mentalités évoluent.
Le premier devoir des Jeunes c’est de ne pas être vieux avant l'âge. Car les Jeunes ont ceci de bien (entre autres choses trop longues à dénombrer) qu’ils savent faire remuer les choses. Ils ont toutes les audaces, la révolution est inscrite dans leur tête. Mais cette fois l’Affaire Corneille-Molière a vraiment besoin de leurs forces vives. Car c’est pour eux, d’abord, que des chercheurs non inféodés se battent. Pour que tout le monde ait accès à la vérité ; un accès haut débit.
Pour dire les choses simplement (c’est presque impossible, mais il faut essayer) l’Affaire Corneille-Molière dévoile un scandale : depuis deux cent trente ans on enseigne qu’il existe un homme de théâtre qu’il faut admirer (et plus si affinités). On nous enseigne que cet homme est un écrivain. On nous enseigne que cet écrivain est un génie. On nous enseigne que ce génie se nomme Molière.
Eh bien, c’est faux. Absolument faux. Et c’est sur ce mot quelque peu provocateur que s’achève notre introduction.
Thèse
(comme disent les professeurs de Lettres)
Depuis longtemps on nous tient ce discours : Jean-Baptiste Poquelin qui s’est fait connaître sous le nom de Molière est le plus grand écrivain du XVIIe siècle avec Pierre Corneille et Jean Racine (j’ajoute La Fontaine pour les connaisseurs). Il est l’auteur d’une trentaine de pièces dont sept au moins sont des chefs-d’œuvre : L’Ecole des Femmes, Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope, L’Avare, Les Femmes savantes (le septième chef-d’œuvre à votre choix).
Molière a su se moquer des défauts de son époque qui en avait beaucoup, pour tout dire, autant que la nôtre. Il a tourné en ridicules les académiciens qui vivent en dehors de tout, les dévots qui croient davantage au péché qu’à Dieu, les marquis qui portent perruque partout, les Précieuses qui réfléchissent trop et ne ressentent pas assez, les hypocrites et les avares qui gâchent la vie de ceux qui le sont moins qu’eux. Pour pouvoir dire leur vérité à tous ces gens-là, Molière a eu le soutien du roi Louis XIV.
Beaucoup de personnes, agacées par ce qu’il montrait dans son théâtre du Palais-Royal, ne l’aimaient pas et disaient de lui qu’il n’était qu’un farceur, un bouffon. Il eut contre lui l’Eglise et la noblesse, et aussi les écrivains, ce qui à cette époque-là faisait beaucoup de monde. Mais le peuple, qui riait à toutes ses comédies, le soutenait. Après bien des tracas, il est mort sur scène alors qu’il jouait Le Malade imaginaire. Mais il était réellement malade et a craché son sang devant un public qui ne savait plus s’il devait rire ou pleurer.
Conclusion :
« Comment oser parler de Molière ? Les gens de théâtre l’ont canonisé. Il est leur patron, comme saint Crépin est celui des cordonniers. Il a sa basilique, la Comédie-Française, où les sociétaires, assistés de leurs enfants de chœur, les pensionnaires, célèbrent son culte. » Paul Guth, Histoire de la littérature française, T 1, p. 330, 1981 (un très bon livre au style décapant).
Antithèse
(Autant vous avertir tout de suite, votre prof, dans un réflexe naturel, ne va pas du tout apprécier les arguments qui suivent ; tant pis ; car l’Affaire Corneille-Molière, ça regarde aussi les professeurs de Lettres puisque c’est d’abord ceux-ci qui ont été induits en erreur).
Première partie : Le discours précédent sur Molière est avant tout un discours officiel qui ne date pas d’hier. Pour être précis, c’est l’après Révolution française qui l’a mis en place. Puisqu’il fallait à tout prix choisir un "écrivain du peuple", on a élu Molière (Corneille ? Trop sublime. Racine ? Trop subtil. La Fontaine ? Il n’a pas créé de héros, or le peuple a besoin de héros). Les révolutionnaires dans leur enthousiasme ont décidé que Molière était le précurseur de l’homme républicain, le défenseur des Droits de l’Homme, et, pour ce faire, ils ont reécrit ses pièces les plus célèbres (cela paraît incroyable, mais c’est historique). Ensuite le Romantisme a inventé de belles histoires sur lui (George Sand notamment), et grâce à ce matraquage publicitaire tout le monde a fini par voir en Molière un Héros. Puis la IIIe République a utilisé Molière pour combattre l’Eglise. Elle lui a élevé des monuments, elle a fait du Comédien l’homme anti-clérical par excellence (représentations non-stop de Dom Juan et de Tartuffe). Le Gouvernement demanda aux universitaires de l'époque d’entreprendre des recherches sur Molière afin de lui offrir une vie parfaitement adéquate aux directives du Ministère de l’Instruction publique. On a imaginé tellement d’historiettes sur lui que l’on a réussi à fabriquer une vie évangélique. C’est même devenu une des spécialités des universitaires. Et après que de grands peintres officiels eurent peint de grands tableaux de "Molière et ses comédiens" pour des grands musées, on décréta solennellement que Molière incarnait l’Esprit de la France. A lui tout seul, il était le génie français.
Mais malgré tous ces beaux élans patriotiques (il faut dire que nous étions en guerre contre l’Allemagne qui, elle, avait déjà avec Gœthe son « génie national universel ») il y avait beaucoup de choses qui n’allaient pas. Tous les moliéristes étaient loin d’être d’accord entre eux. Pour chaque chapitre de sa biographie il y avait toujours un esprit chagrin pour démontrer que c’était là un point absolument faux. Car l’enthousiasme général avait oublié de prendre en compte un fait capital : la vérité historique disait sur Molière le contraire de ce que les chercheurs racontaient sur lui.
Deuxième partie : Si l’on oublie un instant (c’est très difficile) les directives de l’après Révolution française, les volontés de la IIIe République et le conformisme d’aujourd’hui, - si l’on y parvient et que l’on se pénètre de l’esprit du XVIIe siècle, on voit les choses très différemment.
Jean-Baptiste Poquelin ne s’était jamais dit écrivain, mais seulement comédien et metteur en scène. Il était aussi directeur du théâtre du Palais-Royal, et le Roi l’avait choisi comme organisateur des fêtes de Versailles, ce qui lui donnait beaucoup trop de travail pour avoir le temps d’écrire des milliers de pages, de lire des milliers de livres. Pour le dire d’un mot : c’était une star. Et comme toute les stars il avait besoin d’un producteur : ce fut Louis XIV. Comme Molière était un comédien spécialisé dans la farce, Louis XIV eut le caprice de faire de lui son bouffon. Ses ancêtres aimaient avoir près d’eux un bouffon qui les faisait rire et qui disait leurs quatre vérités à tous les invités. C’était bien utile pour un Roi qui n’avait qu’à souffler à l’oreille de son bouffon ce qu’il ne voulait pas dire lui-même. Molière fut le bouffon du Roi, et c’est surtout pour cela que la Noblesse ne l’aimait pas et que l’Eglise le détestait.
Tout d’abord, il était arrivé une étrange aventure à Molière avant qu’il ne s’appelle Molière : il avait rencontré Pierre Corneille, le plus grand écrivain de son époque qui en compta quelques-uns. Or, Corneille était passé de mode, aujourd’hui on dirait qu’il était has been. Et quand Jean-Baptiste vint le voir durant six mois en 1643 et encore six mois en 1658, Corneille le forma et lui donna le coup de pouce dont il avait besoin pour pouvoir rencontrer le Roi (vous vous imaginez bien qu’on ne frappe pas à la porte de Sa Majesté en lui disant : "Bonjour, c’est moi Molière !"). Et c’est Corneille, qui était comme un père pour Jean-Baptiste, qui lui donna son nom de guerre : « Moliere », écrit sans accent comme Poquelin l’a toujours signé, parce que molierer est l’ancien verbe pour légitimer. En 1643 Corneille légitima Poquelin car c’était sa façon de l’encourager à persévérer. En 1658, il accepta de l’aider à créer le troisième théâtre de Paris. A cette époque Poquelin/Molière avait une troupe solide et il était fin prêt. C’est donc ensemble que Corneille et Molière préparèrent leur arrivée à Paris. Comme Corneille était passé maître dans l’art d’écrire des comédies de mœurs (c’est lui qui a inventé le genre en 1643 avec Le Menteur, à tel point qu’on dirait du Molière) il écrivit pour le Comédien et sa troupe Les Précieuses ridicules. Grâce à la Reine-mère qui l’aimait bien et à plusieurs journalistes qui le soutenaient, Corneille assura le succès de Molière. La star avait rencontré son coach.
Toutes les satires que Corneille écrivit pour Molière rapportèrent une fortune. Ensuite le Comédien les publiait sans même les corriger car les livres ne l’intéressaient pas (c’est ce que nous dit le moliériste René Bray). Ce qu’il aimait, c’était s’amuser, boire, jouer aux cartes, gagner beaucoup d’argent. Corneille lui, ce qu’il aimait, c’était sa tranquillité et rire sous cape. Car Corneille était un stratège de première grandeur, comme Molière était un prête-nom d’une résistance à toute épreuve, toujours prêt à se battre par amour du théâtre. Grimarest, qui est son premier biographe, dit que Jean-Baptiste Poquelin ne voulut jamais expliquer la signification de son pseudonyme. Et pour cause ! C’était un secret entre Pierre Corneille et lui.
A partir de là, Molière n’a jamais cessé de jouer du Corneille. D’abord ses pièces officielles comme Cinna, Le Cid, Nicomède (et non Nicodème comme on le voit souvent écrit par ceux qui n’ont pas assez travaillé leur devoir). Ensuite ses pièces officieuses qui ressemblent tellement (pour qui sait lire) à leurs sœurs officielles : L’Ecole des Femmes, Tartuffe, Dom Juan, Les Femmes savantes, plus encore Amphitryon et Le Misanthrope. Tous les spécialistes sont d’accord pour reconnaître que les pièces sérieuses de Molière et le théâtre de Pierre Corneille c’est blanc bonnet et bonnet blanc. Même l’ordinateur, quand on lui demande si c’est la même main qui a écrit le meilleur de Molière, ou le moins sublime de Corneille, répond oui (cf. les travaux du scientifique Dominique Labbé sur la distance intertextuelle). Il y a même des moliéristes qui pensent qu’Amphitryon est de Pierre Corneille (notamment Alfred Poizat) ou des corneillistes qui croient que Corneille a revu les pièces de Molière (par exemple André Le Gall). Et ceux qui ne veulent pas admettre un pacte secret n’arrêtent pas de faire référence à Corneille lorsqu’ils expliquent les pièces de Molière (comme Georges Couton dans les deux gros volumes de La Pléiade).
Mais le premier à avoir vu que Corneille écrivait les pièces sérieuses de Molière (celles destinées au Roi), c’est Pierre Louÿs, en 1919. Pierre Louÿs était un écrivain et un poète, et en plus il était spécialiste des styles poétiques et des énigmes littéraires. Cela explique pourquoi il a, le premier, décelé entre leurs deux théâtres des ressemblances inexplicables. Corneille et Molière sont pour le caractère et le tempérament l’opposé l’un de l’autre et pourtant ils ont le même style ! Ce qui est illogique car « le style c’est l’homme » (Buffon) Or, comme Racine et Pierre Louÿs le disent : le style de Corneille étant « inimitable » (même Racine n’est pas parvenu à l’imiter, il l’a reconnu lui-même) comme se fait-il que Jean-Baptiste Poquelin, qui à quatorze ans n’avait toujours pas fait d’études et qui ne nous a laissé que des signatures maladroites (ce sont les experts qui le disent), ait pu, lui, l’imiter si facilement ?
Plus étonnant encore : Molière n’a jamais cessé de l’imiter, comme s’il n’avait que cela à faire, lui, la superstar toujours en train de courir entre Paris et Versailles !
Conclusion :
A son époque beaucoup de gens savait que Molière n’écrivait pas. Tous les comédiens étaient les prête-noms des écrivains ou des nobles qui redoutaient trop les foudres de l’Eglise ou du Pouvoir pour signer de leur nom ce qu’ils avaient envie de dire tout haut. De plus Molière était metteur en scène. Au XVIIe siècle, les metteurs en scène étaient considérés comme les "auteurs" des pièces qu’ils créaient (les droits d’auteur n’existaient pas, ni le droit moral de l’écrivain sur son œuvre). On disait une pièce de Molière comme aujourd’hui on dit un pièce de Chéreau ou un film de Bruce Willis. Tout le monde savait que pour faire ses spectacles, Molière pillait un peu partout. Il y a même un moliériste qui a écrit cinq cents pages sur les emprunts de Molière, c’est dire s’il n’a jamais rien écrit de personnel. Quand ce n’était pas Corneille qui écrivait pour lui (une dizaine de pièces sur trente-trois, plus des scènes entières dans des pièces médiocres arrangées par d’autres), c’était des écrivains qui ne quittaient jamais Molière : Claude Chapelle, Adrien Subligny, Jean Donneau de Visé et La Grange qui était le bras droit du Comédien (ils ne sont plus connus aujourd’hui sauf des spécialistes).
Conclusion générale
Grâce au Roi qui lui permettait tout, grâce à Pierre Corneille qui lui écrivait des pièces de prestige pour la Cour (Les Fâcheux, Amphitryon, etc.), grâce à ses camarades qui fabriquaient à la chaîne les farces que le public réclamait, Molière a fait fortune. Il gagna en trois ou quatre ans plus que Corneille durant toute sa carrière (et Corneille avait six enfants qui lui coûtaient les yeux de la tête, surtout ses deux aînés, officiers du Roi).
Pour être agréable à Louis XIV, beaucoup de monde disait que Molière avait un talent fou ; d’autres, plus courageux, ne pouvaient s’empêcher de dire leur mépris pour celui qui avait accepté d’être le bouffon du roi. C’était cela, la vie de Molière : être le point de mire des jalousies et de la méchanceté. Selon les jours, il était un libertin (tous ses amis l’étaient), un athée, un ivrogne (son secrétaire Chapelle, qui était écrivain, était presque toujours saoul et il dit qu’il buvait avec son patron), un courtisan empressé (chaque fois que Racine allait voir le roi, il rencontrait Molière)… On l’accusa même d’avoir épousé sa fille (il avait quarante ans et Armande dix-neuf quand ils se marièrent et on disait qu’elle était la fille de Madeleine Béjart, la directrice de l’Illustre Théâtre où Molière fit ses débuts non remarqués). Surtout on lui reprochait de s’être trop enrichi (il possédait un hôtel particulier, roulait en carrosse, avait des domestiques et faisait la fête tous les soirs avec Scaramouche ou Boileau ou Chapelle, la liste est longue). Comme vers la fin de sa carrière il laissait croire de plus en plus qu’il était "écrivain", on l’accusa de se parer des plumes du paon… Un peu comme de nos jours Paul-Loup Sulitzer, qui n’a jamais rien écrit, mais qui a vendu des millions de livres. L’idée dominante chez les nobles et les évêques, c’est qu’il était un danger public car il entraînait irrésistiblement le public à n’aimer que les farces et à délaisser les tragédies. Aujourd’hui Molière travaillerait pour TF1, jamais pour Arte.
Tout cela, la Révolution française a voulu l’oublier parce qu’elle avait besoin d’un écrivain qui puisse être "l’écrivain du peuple". Et comme le peuple aime les belles histoires on lui en a inventé une spécialement belle. Et cent ans plus tard, toujours pour des raisons politiques (hélas la politique n’a rien à voir avec l’art), la IIIe République a fait de Molière une institution nationale. Elle lui a donné sa Maison, et son temple : la Sorbonne où beaucoup de gens lui vouent un culte. C’est comme cela, après deux cents ans de propagande, que Molière est aujourd’hui un mythe national. Voilà pourquoi encore très peu de personnes depuis Pierre Louÿs ont osé dire que Molière n’était qu’un prête-nom. A part deux quittances de deux lignes chacune où Molière montre qu’il se sait pas accorder les participes passés, jamais on n’a retrouvé un texte écrit de sa main, même pas une lettre, une annotation, une dédicace. Absolument rien. Et il y a encore ceci de vraiment très curieux chez Molière : lui qui rencontrait tout le monde, personne ne l’a jamais vu écrire. Mais comme dans la fable, dès que quelqu’un dit que le Roi Molière est nu, c’est aussitôt le scandale, les moqueries, les insultes. Pierre Louÿs ne s’est pas remis de tant de méchancetés. Et Dominique Labbé, le spécialiste de la distance intertextuelle, n’a jamais eu la possibilité d’expliquer les résultats que lui apportait l’ordinateur (qui, par chance, ne connaît pas la pression sociale). Quant aux autres chercheurs qui ont démontré l’existence d’un pacte unissant pendant quinze ans Pierre Corneille et Molière, ils eurent pour seule réaction un silence complet, un silence qui, comme le veut l’adage, en dit long sur le malaise qui règne dans le fan-club de Molière.
C’est ainsi que la vérité fait toujours : d’abord elle donne l’impression d’être de trop dans la vie des hommes, mais peu à peu elle creuse son trou, profond comme un puits, puis elle finit par en sortir : alors la vie est plus belle. Mais je ne voudrais pas terminer sans faire une autre citation (c’est la règle dans une dissertation bien menée). Elle est d’un des plus grands moliéristes ; on peut la lire dans La Jeunesse de Molière, p. 21, et elle nous servira d’ultime conclusion :
« Si dans les plus petits détails de la biographie de Molière sévit ainsi la légende, si elle transforme et déforme même les faits insignifiants, quels ravages ne doit-elle pas exercer quand elle s’en prend aux faits considérables et aux œuvres ? »
Gustave Michaut