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À propos du
LUTIN
de Corneille

Hugues HERAUD

En 1864, Feuillet de Conches écrit dans le tome III de ses Causeries d’un Curieux :

« Un jour, dit l’abbé d’Olivet en une note autographe qu’il a écrite pour Voltaire et que j’ai sous les yeux, un jour, pendant que Molière s’habillait, deux hommes d’esprit entrèrent chez lui et parlèrent avec de grands éloges d’une tragédie de Corneille jouée la veille pour la première fois. Molière les écoutait sans dire mot. Quand il fut habillé : Eh bien, Messieurs, vous croyez donc, leur dit-il, que Corneille est l’auteur de ce que vous avez entendu ? Apprenez qu’il y a un petit lutin qui l’a pris en amitié et qui a de l’esprit comme un lutin. Quand il voit que Corneille se met à son bureau pour se ronger les ongles et tâcher de faire quelques vers, alors le petit lutin s’approche et lui dit quatre vers, huit, dix, quelquefois jusqu’à vingt de suite, qui sont au-dessus de tout ce qu’un homme peut faire. Après quoi, le petit lutin, qui est méchant comme un lutin, se retire à quelques pas en disant : "Voyons comment le vilain va faire tout seul."

Corneille fait alors les dix, vingt, les trente vers de suite, où il n’y a rien que de très commun, où même il y a souvent du mauvais. Le lendemain, ce même jeu recommence entre le lutin et Corneille. Ainsi se fait la pièce entière. Gardez-vous bien, Messieurs, de confondre les deux auteurs. L’un est un homme, l’autre bien plus qu’un homme.

Voilà ce que j’ai entendu conter par feu Baron, notre Roscius, qui avait été présent au discours de Molière. Cette note, qui provient des papiers de Voltaire, porte en tête ces mots, de la main de ce dernier : "Abbé Dolivet sur Corneille et le lutin." »

Cette légende sur Corneille est donc censée être racontée par Baron, le disciple de Molière, qui l’aurait entendue de la bouche même du Comédien. Décidément, Molière n’est jamais loin de Pierre Corneille. D’autant que la formule « L’un est un homme, l’autre bien plus qu’un homme » nous renvoie à une autre formule assez proche qui les concerne également. Nous la trouvons dans la Lettre sur les affaires du théâtre (1664) de Donneau de Visé : « Il est aisé de connaître… qu’il y a au Parnasse mille places de vides entre le divin Corneille et le comique Elomire [anagramme de Molière], et que l’on ne les peut comparer en rien ; puisque pour ses ouvrages le premier est plus qu’un dieu, et le second est auprès de lui moins qu’un homme ; et qu’il est plus glorieux de se faire admirer par des ouvrages solides que de faire rire par des grimaces, des turlupinades, de grandes perruques et de grands canons… »

Il semble donc que Corneille et Molière doivent fatalement être associés alors même que leurs natures, à première vue si opposées (l’une tragique et élevée, l’autre comique et vulgaire), devraient les tenir éloignés l’un de l’autre.

Mais revenons à notre lutin. Passons sur la remarque vénéneuse « les trente vers de suite, où il n’y a rien que de très commun, où même il y a souvent du mauvais » qui montre un préjugé défavorable à Corneille ; préjugé qui s’accorde bien avec celui professé par Voltaire à qui était destinée cette anecdote ; et allons à l’essentiel : les légendes disent toujours la vérité, mais souvent en l’inversant. Aussi les mythologues préconisent-ils de la remettre à l’endroit. Voyons ce que cela donne :

Eh bien, Messieurs, vous croyez donc, leur dit-il, que Molière est l’auteur de ce que vous avez entendu ? Apprenez qu’il y a un grand lutin qui l’a pris en amitié et qui a de l’esprit comme un lutin. Quand il voit que Molière se met à son bureau pour se ronger les ongles et tâcher de faire quelques vers, alors le grand lutin s’approche et lui dit quatre vers, huit, dix, quelquefois jusqu’à vingt de suite, qui sont au-dessus de tout ce qu’un homme peut faire. Après quoi, le grand lutin, qui est méchant comme un lutin, se retire à quelques pas en disant : "Voyons comment le vilain va faire tout seul."

Molière fait alors les dix, vingt, les trente vers de suite, où il n’y a rien que de très commun, où même il y a souvent du mauvais. Le lendemain, ce même jeu recommence entre le lutin et Molière. Ainsi se fait la pièce entière. Gardez-vous bien, Messieurs, de confondre les deux auteurs. L’un est un homme, l’autre bien plus qu’un homme.

Rappelons que Baron a été l’intime de Molière, mais également celui de Pierre Corneille pendant la vieillesse de celui-ci. La tradition veut que le poète ait été le collaborateur (un euphémisme) pour Baron lorsque ce dernier voulut être l’"auteur" de certaines des pièces que sa célébrité lui permettait de signer. Baron était au courant des petits secrets de la carrière foudroyante de son mentor Molière et il savait nécessairement beaucoup de choses sur Pierre Corneille. Hélas, nous n’avons pas la légende du lutin racontée par lui, seulement par l’abbé Dolivet qui a permis à cette histoire d’arriver jusqu’à Voltaire qui s’est fait un plaisir de la diffuser. Quels étaient les termes exacts de la première version de cette petite scène, et comment étaient répartis les rôles, nous ne le saurons sans doute jamais.

Constatons toutefois qu’il n’y a pas que dans la vie de Corneille (si vraiment cette légende le concerne en tant que " poète en difficulté " et non en tant que "bon génie") que l’on trouve une aide mystérieuse. Dans la vie de Molière aussi. En témoigne la Deuxième Satire de Boileau intitulée « A Monsieur de Moliere » (sans accent, comme Jean-Baptiste Poquelin a toujours écrit son pseudonyme). Le jeune Boileau composa cette pique en 1663 avant qu’il ne fréquente le Comédien et ne devienne son ami (et collaborateur occasionnel) :

Rare et fameux Esprit, dont la fertile veine
Ignore en écrivant le travail et la peine,
Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,
Et qui sait à quel coin se marquent les bons vers.
Dans les combats d’esprit, savant Maître d’escrime,
Enseigne-moi, Moliere, où tu trouves la rime.
On dirait, quand tu veux, qu’elle te vient chercher.
Jamais au bout du vers on ne te voit broncher ;
Et sans qu’un long détour t’arrête ou t’embarrasse,
A peine as-tu parlé, qu’elle-même s’y place.

De cette charge, les moliéristes ne retiennent qu’un vers : « Enseigne-moi, Moliere, où tu trouves la rime » dont le sens est ainsi détourné. Car Grimarest, son premier biographe, précise bien que le Comédien « était l’homme du monde qui travaillait avec le plus de difficulté ». Et de réaffirmer quelques pages plus loin : « il ne travaillait pas vite, mais il n’était pas fâché qu’on le crût expéditif ».

  De fait, Boileau a bien vu que la qualité première de « Moliere » est d’avoir mis en place un extraordinaire moyen de trouver la rime. Dans le domaine de la création poétique le Comédien bénéficie donc lui aussi de l’aide d’Apollon qui agit pour lui comme le lutin pour Corneille.

Parlant de ce « rare et fameux Esprit » Boileau lui donne pour caractéristique principale d’être celui « Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts ». Or un alexandrin qui va dans le même sens se trouve déjà dans un sonnet du Recueil Sercy (publié en 1656 et réédité en 1658), sonnet attribué à Pierre Corneille. L’auteur nous confie « Qu’Apollon est le seul qui m’ouvre ses trésors ». Le « rare et fameux Esprit » dont parle Boileau aurait-il pour nom Pierre Corneille pour qui Apollon « ouvre ses trésors » qui sont les mêmes que ceux que reçoit Molière ?

Notons que cette poésie du Recueil Sercy est signée d’un « C » qui rappelle le « C » que l’on trouve, sur un des exemplaires de la collection Soleinne, en bas de page de la Lettre sur la comédie de l’Imposteur parue anonymement en 1667 pour la défense du Tartuffe joué par Molière.

De son côté, l’éminent corneilliste André Le Gall constate que « les exemples de Psyché et du Festin de pierre laissent ouverte l’hypothèse d’autres collaborations entre Molière et les Corneille, qu’il n’aurait pas été jugé utile de signaler au public. Il n’est pas inconcevable que Molière ait confié ses manuscrits à Corneille afin qu’il y jette un œil. Corneille a pu proposer des modifications, revoir la versification. Molière pouvait trouver dans cette lecture experte une sécurité que l’urgence dans laquelle il travaillait ne lui procurait pas. » (Pierre Corneille en son temps et en son œuvre, 1997, p. 473).

Peut être jointe au dossier « lutin » une réplique des Fâcheux qui présente la même ambivalence. La pièce date de 1661 et, de l’aveu de Molière, elle « ne fut pas réglé entièrement par une même tête » (comprenons qu’elle fut écrite par Pierre Corneille). Les deux vers suivants sont placés dans la bouche d’un sot marquis :

 Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait,
Et Corneille me vient lire tout ce qu’il fait. (I, 1)

Lorsque l’on sait que ce fâcheux-là était joué par Molière, l’ironie de Corneille n’en devient que plus plaisante. Là aussi, il suffit d’inverser le propos (ce que l’auteur espérait que ferait chaque spectateur car il est bien entendu que le personnage est bouffon.) :

Je ne sais par quelles lois un ouvrage est parfait, et viens lire à Corneille tout ce que je fais.

Nous revoici à notre situation de départ : quelqu’un fait appel à plus compétent que lui pour être aidé. Quant à la question de savoir qui dans ce duo d’artistes incarne celui qui « est un homme » et qui incarne le « bien plus qu’un homme » la réponse, par manque de documents, doit être laissée à l’appréciation de chacun.

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