L'Affaire Corneille-Molière, le site officiel

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INVITÉS

Martin Winckler

Jacques Borsarello

Eric Dussert

Jean Robin

Sophie Fourny-Dargère

Hippolyte Wouters

Catherine Ramberg

Jean-Paul Fontaine

NOTRE INVITÉ :
 Jean-Paul Fontaine

Si les hommes ont un garde du corps, les livres ont leur garde page : des hommes qui ne se mettent jamais les livres à dos et aiment tout en eux, même et surtout leurs nerfs. Jean-Paul Fontaine veille en permanence sur des ouvrages précieux égarés dans un monde de brutes. Quel mot choisir pour définir cet amour du Livre qui réclame pour lui tous les mots, sans exception ? L’auteur du Livre des livres (1994) se définit lui-même comme un bibliomanographe, entendez qu’il discourt sur les bibliophiles et la bibliophilie. La résidence secondaire de ce grand admirateur d’Octave Uzanne (1851-1931) est la Bibliothèque municipale de Reims, riche de plus de 400 000 volumes. Lui qui vit dans les in-octavo comme les poètes vivent dans la lune a pour devise une phrase d’André Gide, célèbre voyageur entre les lignes : « Tout a déjà été dit, mais comme personne n’écoute, tout est toujours à redire. » (Le traité du Narcisse). Aussi Jean-Paul Fontaine a-t-il été rédacteur en chef de la revue Le Bibliophile Rémois (1985-2004), a collaboré au Répertoire bibliographique des livres imprimés en France au XVIIe siècle (2005) et, depuis peu, est rédacteur au Magazine du Bibliophile. Il a récemment publié Bibliolexique à l’usage de l’amateur de livres (2007) et contribué au Dictionnaire encyclopédique du Livre qui doit paraître aux Editions du Cercle de la Librairie.

 Pour mieux connaître cet érudit qui lit à livre ouvert dans l’âme des anciens auteurs, nous recommandons le site « Le Blog du bibliophile »,  où l’on peut discuter chaque soir avec lui, et d’autres passionnés :

http://bibliophilie.blogspot.com/

Pour l’honneur de Pierre Louÿs

Par Jean-Paul Fontaine

« La seule vérité établie avec certitude,
c’est le mensonge historique »

André Gillois, 1990.

On dit que « les humbles se font parfois mieux comprendre que les orgueilleux ». J’ai eu du mal à comprendre le sens de la déclaration de Monsieur Claude Bourqui, professeur à l’Université de Paris-Sorbonne, selon laquelle Pierre Louÿs « n’avait pas la culture littéraire suffisante pour comprendre les textes de Corneille et de Molière, il n’était pas assez familiarisé avec le XVIIe siècle. » (Lire, février 2007, n° 352). Manquant du temps nécessaire pour m’expliquer sur le bien-fondé de l’Affaire Corneille-Molière, je me contenterai, ici, de défendre l’honneur de Pierre Louÿs, insulté par cette déclaration qui prêterait à rire si elle n’était pas aussi affligeante et qui témoigne de l’ignorance de son auteur sur le sujet et, d’une manière plus générale, du manque d’arguments des moliéristes dans les recherches qui tentent d’éclairer un point obscur de l’histoire de la littérature. C’est une des raisons pour lesquelles l’autorité des spécialistes de  La Bibliothèque de la Pléiade est devenue contestable quand on connaît, en outre, les indications inexactes données dans certains volumes publiés par Gallimard (Bibliophile Rhemus. Les illustrateurs des « Contes » de Jean de La Fontaine. Le Bibliophile Rémois. 1995, mars, n° 37, p. 7-10).

Faut-il rappeler que Pierre Louÿs fut un grand écrivain dont l’essentiel de l’œuvre fut publié en une dizaine d’années ?

Né en 1870, il créa une revue dès 1891, La Conque, à laquelle collaborèrent Gide, Heredia, son futur beau-père et son « maître en bibliophilie comme en littérature », Mallarmé, Valéry et Verlaine. Dans sa vingt-deuxième année, il  publia son premier recueil de vers, Astarté (1892). Les chansons de Bilitis (1894), qu’il fit passer avec succès, même auprès des spécialistes du temps, pour une traduction de poèmes antiques, est « l’un des plus heureux spécimens de poèmes en prose jamais conçus dans notre langue », selon le grand baudelairien Yves-Gérard Le Dantec (1898-1958) ; le compositeur Claude Debussy (1862-1918) composa un accompagnement pour trois des chansons. Le premier roman de Louÿs, Aphrodite. Mœurs antiques (1896), dont 31 000 exemplaires furent vendus dans la seule année de parution,  fut un immense succès : « on n’a rien écrit de plus parfait en prose française depuis Le Roman de la Momie et depuis Salammbô » s’exclama l’académicien François Coppée (1842-1908) ; le compositeur Camille Erlanger (1863-1919) en fera une œuvre lyrique représentée à l’Opéra-Comique en 1906. Le chef-d’œuvre de Louÿs fut un autre roman, ayant pour cadre l’époque contemporaine, La Femme et le Pantin (1898) ; adapté au théâtre dès 1900, on en tira un mélodrame (« Conchita », 1911) et trois films : « The Devil is a woman » (1935), de Josef von Sternberg, avec Marlène Dietrich, « La Femme et le Pantin » (1959), de Julien Duvivier, avec Brigitte Bardot, « Cet obscur objet du désir » (1977), de Luis Buñuel, avec Carole Bouquet. Suivit un conte libertin, Les aventures du roi Pausole (1901), d’après lequel Arthur Honegger (1892-1955) composa une opérette en 1930 et Alexis Granowsky (1890-1937) un film en 1933, avec Edwige Feuillère. De ses nombreux manuscrits érotiques, qui ne furent connus qu’après sa mort, Trois filles de leur mère fut publié clandestinement dès 1926.

C’est à partir de 1903 que « l’un des plus vastes et féconds cerveaux de son temps », selon Yves-Gérard Le Dantec, s’occupa de plus en plus de recherche littéraire, mais aussi de bibliophilie, comme moyen d’approfondir ses connaissances sur la littérature et l’histoire. « Il y avait du chartiste en lui », dira le peintre Jacques-Emile Blanche (1861-1942) qui fit son portrait.

Le bibliographe et critique littéraire Frédéric Lachèvre (1855-1943), « le plus grand historien des libertins du XVIe au XVIIIe siècle », selon le libraire René-Louis Doyon (1885-1966), reconnaissait en Louÿs l’un des dix-septiémistes les plus savants de sa génération. 

« Il connaissait admirablement la littérature et la poésie du XVIe et du XVIIe siècle. (...) Il pouvait de mémoire citer sans erreur une page du Cymbalum Mundi, une ode de Ronsard, une satire de Sigogne, une facétie de Bruscambille ou le dernier acte de Suréna », ajouta le journaliste Pascal Pia (1903-1979).

« Louÿs avait non pas une érudition, mais une connaissance vertigineuse de la littérature, mais aussi de l’Histoire, de la société et de la politique des XVIe et XVIIe siècle, et être à sa hauteur n’est pas facile du tout » confirme Jean-Paul Goujon, professeur à l’Université de Séville.

Jusqu’en 1911, il collabora régulièrement à L’Intermédiaire des chercheurs et curieux : ses articles, notes, questions et réponses concernaient des sujets aussi variés que les cadrans solaires, les danses espagnoles ou la virgule, car non seulement il s’intéressait à tout, mais il approfondissait tout. Il traduisait le grec, avait des connaissances approfondies sur l’Antiquité, l’histoire, la littérature, la philologie, la linguistique, la bibliographie, les auteurs érotiques, les fous littéraires, les mazarinades, n’ignorait rien de Restif de La Bretonne et savait par cœur Victor Hugo et Pierre Corneille. « Ce que Louÿs a pu, dans ces nuits insensées, feuilleter de livres et y apprendre de choses est inimaginable », déclara l’historien de la littérature et académicien Fernand Gregh (1873-1960).

Chercheur doué d’une clairvoyance qui lui faisait découvrir et comprendre les choses les plus difficiles, il fut le premier à trouver la clef des fameux manuscrits cryptographiques de Henry Legrand sur les scandales de la haute société du milieu du XIXe siècle, et le premier à trouver les clefs du roman biographique de Pierre-Corneille Blessebois intitulé Le Zombi du Grand Pérou (s.l. [Rouen],1697). Il avait aussi entrepris une étude sur l’évolution de l’alexandrin, analysant avec une rare acuité les techniques inédites de Ronsard, de Corneille, d’André Chénier, jusqu’à celles de Paul Valéry dont il fut le mentor pour La Jeune Parque (1917), travail qui conforta toujours plus sa conviction que le vers de Corneille et celui du Tartuffe, du Misanthrope ou d’Amphitryon avaient une seule et même origine.

Perplexe et déçu devant le manque de culture de ses contradicteurs, Louÿs décida en 1920 de ne plus publier le résultat de ses recherches, en particulier sur Molière.

 Pendant longtemps, il désira créer une revue de bibliophilie. Le premier numéro parut le 1er janvier 1913 : la Revue des livres anciens était tirée à 500 exemplaires. Trois numéros parurent en 1913, deux en 1914, deux en 1916 et un, le dernier, en 1917 : huit numéros au total formant deux tomes de (4)-472 et (4)-399 pages (Paris, Fontemoing et Cie, 1914 -1917). Louÿs en fut le directeur, son ami Louis Loviot, bibliothécaire à l’Arsenal, en fut le rédacteur en chef et l’écrivain Paul Chaponnière le gérant. Plusieurs autres érudits, tous bibliophiles et unanimes sur les connaissances et la sagacité de Pierre Louÿs, collaborèrent sans réticence à cette revue : l’historien Georges Ascoli, le bibliothécaire Jean Babelon, le chartiste Jacques Boulenger, le bibliographe Alfred Cartier, le bibliothécaire Ernest Coyecque, l’écrivain Remy de Gourmont, le bibliographe Frédéric Lachèvre, le bibliographe Paul Lacombe, l’historien Abel Lefranc, l’historien Emile Magne, le bibliothécaire André Martin, l’archiviste paléographe Jules Mathorez, le philologue Emile Picot, le professeur Jean Plattard, le bibliographe Marie-Louis Polain, le libraire Edouard Rahir, le bibliographe Philippe Renouard, l’archiviste René-Norbert Sauvage, le bibliographe Seymour de Ricci, l’écrivain René Sturel, le bibliographe Maurice Tourneux et le docteur H. Voisin. Outre six notes, les cinq articles de Louÿs figurent tous dans le premier tome : « Le poète Antoine du Saix », « Un roman inédit de Restif », « Raphaël du Petit-Val imprimeur de Rabelais », « Antiperistase ou contraires différences d’amour (1603) » et « La phrase inoubliable ». La guerre mit fin à cette belle aventure. En 1918, endetté, Louÿs vendit 708 de ses plus précieux livres au bibliophile Emile Mayen, pour 300 000 francs (441 183 € de 2007).

Pierre Louÿs mourut en 1925, entouré d’inestimables richesses bibliophiliques, constituées d’environ 20 000 volumes, manuscrits et imprimés, et de tas de notes et de lettres. Quatre ventes publiques eurent lieu à l’Hôtel Drouot : le 14 mai 1926, pour ses manuscrits ; du 15 au 17 avril 1926 (éditions originales d’auteurs contemporains), du 4 au 9 avril 1927 (théologie, jurisprudence, procès célèbres, sciences et arts, médecine, obstétrique, tératologie, histoire, importants recueils manuscrits de chansons satiriques, biographie, bibliographie) et du 10 au 14 mai 1927 (belles lettres, théâtre), pour sa bibliothèque : 3276 numéros au total.

Le 30 juin 1934, Georges Serrières, son ancien secrétaire, organisa une dernière vente au château d’Ecrouves, dans le département de Meurthe-et-Moselle ; le libraire Maurice Chalvet confiait alors : « Tous les papiers de Louÿs, ses livres, ses photos, ses notes, tout cela était jeté par terre, pêle-mêle, dans la cour du château... La chose la plus triste que j’aie vue de ma vie ! ». Jusque dans les années 1960, Serrières continua à vendre à l’amiable de nombreux livres et manuscrits.

Depuis des siècles, les bibliophiles sont passionnément les plus fins connaisseurs de l’histoire des littératures, comme de celle du Livre. Pierre Louÿs fut l’un des meilleurs d’entre eux.

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Notre invité :
Martin WINCKLER

Médecin et écrivain, Martin Winckler est entre autres l’auteur de La Maladie de Sachs (P.O.L, 1998), Les Trois Médecins (P.O.L, 2004), Camisoles (Fleuve Noir, 2005) et, en collaboration avec Salomé Viviana, du tout récent Les Droits du patient (Fleurus, 2007).

Pour mieux connaître cet humaniste en quête de vérité et d’une meilleure harmonie entre les gens, nous recommandons le site :

www.martinwinckler.com

Pour écrire à Martin Winckler :

martinwinckler@free.fr

Corneille-Molière : itinéraire d’un sceptique

par Martin Winckler

Ma première rencontre avec l’Affaire Corneille-Molière date de fin 2002. J’étais alors chroniqueur à France Inter et je cherchais, chaque jour, des sujets « amusants » et nouveaux à aborder le matin, en trois minutes. Pour « réveiller » les auditeurs, puisque telle était ma mission. A cet effet, je rendais régulièrement compte de livres ou d’articles provocateurs, dont le contenu ébranlait les idées reçues dans les domaines les plus divers : scientifiques, historiques mais aussi littéraires. Très intéressé par les supercheries littéraires, je lis à l’antenne, le 20 février 2003, une chronique intitulée « Qu’est-ce qu’un auteur supposé ? » dans laquelle je parle de Vian, de Queneau, de Gary, et bien entendu de Pierre Louÿs. Le lendemain, au détour d’une chronique intitulée « Qui a écrit la Bible ? », je mentionne la théorie selon laquelle Corneille serait l’auteur de certaines pièces de Molière. Et, deux mois plus tard, je consacre ma chronique aux travaux de Dominique Labbé. Avec toutefois un fort préjugé « moliériste », comme c’est prévisible de la part de quelqu’un qui a été (dé)formé par l’Education Nationale.

On est en 2003, j’appuie ma contre-argumentation du travail de Dominique Labbé (dont je ne connais alors que les textes mis en ligne) sur les articles, également lus en ligne, de Georges Forestier.

Peeters et Labbé

Quelques mois plus tard, à l’occasion d’un passage à Bruxelles, je rencontre Benoît Peeters, qui me parle d’un des livres qu’il va publier aux Impressions Nouvelles, Corneille dans l’ombre de Molière, de Dominique Labbé. Très amicalement, il me l’envoie et m’incite à le lire attentivement. Ce que je fais volontiers, car j’ai tout de même été troublé par « l’Affaire ». Médecin de formation, je suis toujours très sensible aux démarches scientifiques assumées et clairement expliquées, et très soupçonneux devant les arguments d’autorité ou les anathèmes ex cathedra. Ce qui me touche immédiatement dans le livre est l’esprit méthodique, scientifique, dans lequel D. Labbé a conduit ses recherches. En lisant son livre, je suis frappé par la modestie de l’auteur et par la rigueur de ses propos. De plus, l’ouvrage déploie des arguments – historiques  et littéraires – qui répondent de manière satisfaisante mais jamais autoritaire – à certaines des questions que je me pose. Sa sympathie ouverte pour Molière défenseur du théâtre de Corneille montre de plus qu’il ne s’agit pas pour lui de noircir l’un pour amener l’autre à la lumière, mais tout simplement de rétablir la réalité des faits.

A la lecture, il m’apparaît clairement que les théories énoncées par Dominique Labbé ne sont pas le produit d’un fantasme – il rend d’ailleurs largement hommage à ceux qui l’ont précédé dans la mise au jour de la collaboration Corneille-Molière – mais le résultat de recherches soigneuses menées par plusieurs auteurs. Et, de part et d’autre de la controverse, la différence de traitement saute aux yeux : alors que Dominique Labbé expose sa théorie en avançant chaque élément avec mille précautions, G. Forestier affirme sans jamais faire partager le « savoir » et les recherches sur lesquels il a assis, depuis longtemps, ses affirmations et ses certitudes.

Recoupements

L’outil internet aidant, je cherche d’autres sources qui, en recoupant celles que j’ai déjà lues, m’aideront à me faire une opinion personnelle. Et je suis frappé du fait que du côté des moliéristes il n’y a pas vraiment d’argumentation ou de discussion, seulement un rejet en masse – ce qui me rappelle la doxa médicale, les dogmes auxquels il ne faut pas s’opposer, les affirmations des mandarins qu’il est impossible de remettre en question.

Je dois préciser ici que je ne suis pas spécialiste de littérature classique (je suis même plutôt ignorant à ce sujet) ni même féru d’histoire, mais que j’accorde beaucoup de valeur aux argumentations construites, logiques, étayées, qui accordent leur place au doute et à l’humour, sans jamais oublier de préciser au lecteur ce qui est avéré et ce qui est de l’ordre de l’hypothèse.

J’ai lu tout récemment (en 2005-2006) une magnifique biographie de Shakespeare, Will in the World, signée par Stephen Greenblatt, spécialiste mondialement reconnu de l’œuvre du Barde. L’auteur y fait la synthèse de tout ce que l’on sait sur Shakespeare, y retrace l’itinéraire probable du dramaturge en se fondant sur les traces laissées par ses contemporains, resitue l’histoire du jeune Will dans le contexte historique, explique très précisément les enjeux sociaux et religieux de sa carrière, analyse avec subtilité tragédies, farces et sonnets pour en élucider les sens cachés – le tout, sans omettre aucune zone d’ombre ni contourner les difficultés : quand on ne sait rien, il dit qu’on ne sait rien ; quand il existe plusieurs hypothèses, il les cite toutes ; quand il adopte l’une d’elles, il explique pourquoi, et insiste sur le fait que d’autres peuvent ne pas être d’accord…

L’Affaire Molière

C’est cette méthode que je reconnais dans l’essai L’Affaire Molière (2004), de Denis Boissier, lorsque j’ai enfin l’occasion de le lire. Sa démarche, complémentaire de celle de D. Labbé, répond simplement et clairement aux questions de simple bon sens que se pose toute personne intéressée par l’ « Affaire » – et souligne tout que les moliéristes, en revanche, balayent d’un revers de la main sans vouloir le prendre en considération. Quand on lit L’Affaire Molière, il ressort clairement, pour le plus ignorant des lecteurs (dont je suis) que les relations entre Corneille et son metteur en scène ne peuvent se comprendre faute de bien connaître les mœurs de l’époque et d’avoir correctement examiné les pièces du dossier sous tous leurs angles.

Ecrit comme un roman policier, s’appuyant non seulement sur les faits historiques mais aussi sur des analyses de textes comparatives nombreuses et convaincantes (même si j’ai parfois un peu de mal à en comprendre les subtilités stylistiques), l’ouvrage de Denis Boissier achève de me convaincre : Molière n’a jamais été écrivain. Il n’en avait ni les qualités, ni le temps, ni même la vocation. C’est un metteur en scène et un organisateur de spectacles, un Jérôme Savary avant l’heure, entièrement au service du Roi Soleil. Dans son ombre, tel Gary derrière Ajar, Corneille a entamé une deuxième carrière lorsque L’Illustre Théâtre s’est installé au Palais-Royal et s’est mis à monter ses pièces anciennes sous son nom et les nouvelles sous celui du chef de troupe, comme c’était si souvent la coutume à l’époque.

Lutter contre les dogmes

Ici, une autre précision : je ne suis pas sceptique par nature, mais par formation. De mon enfance passée auprès d’un homme plein de bon sens, de mon année d’adolescence aux Etats-Unis, de ma collaboration durable à une revue scientifique j’ai gardé l’habitude de toujours poser la question gênante, de mettre le doigt sur la contradiction visible, de soulever l’hypothèse oubliée. Et s’il n’est pas toujours facile de connaître la « vérité » d’une énigme, il est en revanche toujours possible d’apprécier l’intégrité intellectuelle et l’ouverture d’esprit des divers interlocuteurs, qu’ils avancent une thèse « farfelue » ou défendent un dogme depuis longtemps établi. Des dogmes, en médecine, j’en ai bouffé plus que je ne pouvais en digérer, et j’ai découvert qu’ils étaient aussi faux qu’indigestes. Je n’ai, depuis, jamais eu de cesse de les dénoncer – arguments scientifiques à l’appui – et de lutter contre l’obscurantisme qu’ils contribuent à entretenir.

Dans la démarche de Dominique Labbé, de Denis Boissier et des autres auteurs cornéliens  face à l’Université, je reconnais ma propre contestation des institutions médicales, telle que je l’ai mise en scène dans Les Trois Médecins (P.O.L, 2004). Ce n’est évidemment pas la seule raison (ni même la première) pour laquelle je me suis intéressé à l’Affaire Corneille-Molière, mais elle compte pour beaucoup dans mon appréciation des arguments des uns et des autres. D’un côté, une poignée de francs-tireurs armés de patience, de bon sens et d’humour. De l’autre, des poussahs psychorigides installés dans une forteresse…

Mais adhérer à une théorie saine, solide et satisfaisante pour l’esprit ne me suffisait pas tout à fait. J’avais envie, moi aussi, d’en découdre avec l’institution – hors de l’enceinte des facultés de médecine, cette fois-ci.

Un projet romanesque

N’étant pas historien de la littérature, je ne pouvais pas écrire d’article ou de livre savant sur un sujet pareil. Mais je pouvais envisager de synthétiser ce que j’avais appris sur la plus grande supercherie littéraire de l’Histoire de France dans un livre qui, à son tour, éclairerait d’autres lecteurs.

Mon modèle, en ce domaine, est The Daughter of Time, modeste mais puissante fiction de la romancière britannique Josephine Tey (1896-1952). Publié en 1951, ce roman policier met en scène Alan Grant, enquêteur habituel de l’auteur, cloué dans un lit d’hôpital par une fracture de jambe. Intrigué par un portrait de Richard III, en qui il ne parvient pas à voir un assassin, Grant se fait aider par des amis pour découvrir, dans la littérature historique, si le personnage perfide mis en scène par Shakespeare a, réellement, fait assassiner les fils de son frère Edward IV. Lorsqu’il découvre la vérité, Grant apprend que celle-ci est depuis longtemps connue des historiens… mais que la littérature et la légende ont un impact bien plus durable sur l’imaginaire collectif. The Daughter of Time (« la vérité est la fille du temps », dit un vieux proverbe anglais) est à la fois un passionnant roman d’énigme, une lumineuse leçon de recherche et d’analyse historique, et une « contre-fiction » visant à la réhabilitation d’un personnage méconnu. Très connu et respecté en Angleterre, l’ouvrage est constamment cité dans les articles historiques généraux concernant Richard III et son règne – ce qui, pour un roman de « mauvais genre », n’est pas le moindre honneur.

« Le Molière Code »

Mon ambition avouée, à l’heure où j’écris ceci, serait – avec la collaboration de Denis Boissier et de l’Association Cornélienne de France – d’écrire un roman contemporain qui aurait la même  ambition que celui de Josephine Tey : raconter, sous une trame de roman policier, l’enquête de quelques personnages autour de l’Affaire Corneille-Molière. J’ai d’ores et déjà tracé les grandes lignes de ce projet, intitulé La Maison Molière, dans une chronique radiophonique mise en ligne par ArteRadio.com. On peut l’entendre à l’adresse suivante : http://www.arteradio.com/son.html?23763

La transcription de cette chronique peut par ailleurs être consultée sur mon propre site internet à cette adresse :

          http://www.martinwinckler.com/article.php3?id_article=824

L’ambition de ce roman, qui alternerait reconstitution historique et thriller serait ni plus ni moins d’ébranler les certitudes d’une France malheureusement beaucoup trop repliée sur ses archaïsmes. Avec le sérieux et l’humour du roman de Josephine Tey et – on peut rêver – le  succès populaire du Da Vinci Code !

Plus que jamais Corneille et Molière valent largement la peine qu’on leur consacre un roman d’aventures !

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Notre invité :
Jacques Borsarello

Elève de Serge Collot et Bruno Pasquier au Conservatoire National Supérieur de musique de Paris, Jacques Borsarello débute sa carrière de chambriste au sein du « Quatuor Lœwenguth ». Alto solo de l’Orchestre de Chambre Bernard Thomas pendant dix ans, il se produit en soliste dans de nombreux festivals et joue avec de grands orchestres parisiens. Actuellement membre du « Trio à cordes Borsarello », il a enregistré plusieurs disques. Nommé professeur titulaire au Conservatoire National de Région de Versailles, il donne régulièrement des Masters-class dans divers stages, et à fondé, en 2005, sa propre académie d’été : « Alto en Béarn ». Il vient de publier un recueil de quinze nouvelles, Réaltor B, chronique d’un musicien entre deux siècles (2004), aux éditions Symétrie.

Pour mieux connaître cet artiste pour qui le silence est d’or et la parole mesurée, nous recommandons les sites :

www.trio-borsarello.com

www.altoenbearn.com

www.nouvelles-musicales.com

Pour écrire à Jacques Borsarello :

Jacques.borsarello@free.fr

CHERS HISTORIENS

par Jacques BORSARELLO

Je me réjouis que le site corneille-moliere.org accueille les courriers de vos lecteurs qui, par le biais d’Internet, peuvent réagir à votre quête.

Mais afin que vos visiteurs situent l’auteur des quelques lignes qui vont suivre, permettez-moi de me présenter brièvement.

Mon métier, si on peut le nommer ainsi tant nous aimons le pratiquer, est celui, ô combien passionnant, de musicien. Ma spécialité est l’alto. Je vois, à travers l’écran de mon ordinateur, l’œil interrogatif de ceux qui se demandent de quel étrange animal il s’agit là. Non, ce n’est pas un saxo ni même la voix, mais un gros violon grave comme l’appellent les enfants dans leur simplicité, ou Viola en langage international.

J’enseigne cet instrument, à cordes donc, au Conservatoire National de Région de Versailles, donne, en trio avec mes frères, des concerts et travaille régulièrement dans de grands orchestre parisiens. Une vie bien remplie qui m’oblige à utiliser les transports en commun, et me permet d’écrire, lors de mes déplacements, de courtes fictions sur notre profession aux coulisses méconnues. C’est dire si me trouver à parler des réalisations d’écrivains éminents me rend humble, tel un musicien amateur qui devrait tout à coup jouer au cœur d’un orchestre réputé.

Mais tout ce temps de transport me donne aussi la possibilité de lire des ouvrages divers, quand ma plume d’écrivain du RER reste sans voix. À la recherche d’éclectisme dans mes lectures, un livre sincère et courageux a attiré dernièrement mon attention. C’est ainsi que L’affaire Molière (2004) de Denis Boissier, en quelque trois cents pages, a bousculé mon prétendu savoir sur l’écrivain considéré comme le plus grand de notre littérature.

Il y a quelques années, des théories basées sur les rapprochements stylistiques entre Pierre Corneille et Molière avaient éveillé ma curiosité. Denis Boissier, honnête, sincère et grand érudit, doté de la ténacité nécessaire à sa quête, a mené, ces dernières années, une enquête minutieuse, reprenant le flambeau de ses illustres prédécesseurs, dont Pierre Louÿs est le chef de file.

Le but commun à ces chercheurs non inféodés est de rassembler suffisamment de preuves pour énoncer l’incroyable : Corneille a bien écrit la plupart des œuvres de Molière. Une véritable bombe jetée dans le monde de la littérature conservatrice et dans l’esprit de tous les petits écoliers soldats, formatés pour aduler aveuglément le grand Molière.

J’entends déjà les Oh !, les Ah !, même les insultes fuser de la part de gens, qui, tout comme moi, idolâtrent depuis leur enfance ce simple fils de marchand installé à jamais dans l’histoire par sa seule (?) force créative...

Mais ne faudrait-il pas écouter ces historiens non orthodoxes avant de les condamner ? Prendre le temps de lire leurs arguments et les connexions qui ont permis d’apporter une lumière nouvelle sur le personnage Poquelin, mais aussi sur les mœurs de son temps, bien déconcertantes aujourd’hui. La pratique était alors de déterrer des textes quelque peu oubliés, ou d’en acheter à vil prix à des auteurs inconnus, ou encore de payer des "nègres" qui voulaient simplement survivre, et signer d’un nom célèbre telle ou telle œuvre. Plagier à tout va, surtout au théâtre, était monnaie courante au XVIIe siècle.

Sans société protectrice comme la SACD ou la SACEM (sans oublier la SPEDIDAM), faut-il s’en étonner ? Regardons la vérité en face et posons-nous la question : cette pratique, tous arts confondus,  a-t-elle disparu de nos jours ?

L’affaire Gachet, du nom de cet homme accusé d’avoir favorisé les faux Van Gogh, a défrayé la chronique, les feuilles blanches signées par Dali qui attendaient qu’un faussaire les remplissent ont scandalisé, les nombreuses compositions « à la manière de… » jalonnent l’histoire de la musique. Quant aux "bandes originales" de film, beaucoup ont pioché sans vergogne dans le répertoire méconnu de grands compositeurs et parfois, sans complexe, dans les chefs-d’œuvre de Wagner, Bruckner, Verdi… afin d’en extraire des leitmotivs devenus plus célèbres, par le truchement du film, que leur véritable auteur.

Notre société moderne, dotée de moyens de diffusion planétaire, permet aujourd’hui de dénoncer rapidement les supercheries, même si elle ne peut empêcher le plagiat une fois passées les années officielles de protection.

J’ai pu ainsi découvrir, dans L’Affaire Molière, livre qui m’a paru court tant il est passionnant, le vrai visage du comédien de Louis XIV, que les architectes de la révolution de 1789 ont transformé en icône. La rumeur, les éditeurs, les professeurs et les universitaires ont si bien véhiculé sa légende que le XXe siècle, aveuglé par la tradition, a consacré définitivement, bien au-delà des mers et sans conteste possible, Molière « écrivain de génie ». Le temps a fait le reste et a rassemblé autour de l’acteur une armée de défenseurs sincères contre lesquels nos chercheurs et historiens courageux se sont heurtés dès l’éclosion des premières controverses.

Petit microbe au milieu de ces grands maîtres de l’écriture, je ne peux m’empêcher de m’interroger : Quelle motivation, aussi noble et sincère soit-elle, pousse les ardents moliéristes à entretenir et à défendre aveuglément la légende face aux si nombreux indices et faits probants exposés dans les nombreux ouvrages consacrés à l’énigme Molière ?

Pouvons-nous évoquer la peur du ridicule devant la bévue ? Le risque de perdre toute crédibilité ? Devons-nous envisager la nécessité de protéger le lobby puissant des éditeurs qui seraient, si certaines vérités étaient connues de tout le monde, bien obligés de passer au pilon les milliers de livres publiés sous le nom d’un faux auteur, ainsi que les innombrables biographies qui transcendent l’illustre farceur ?

Bousculer les mythes ou les grandes lignes de l’histoire n’est jamais facile. Dénoncer les supercheries dérange et s’avère même parfois dangereux. De nombreux grands personnages de notre passé, d’abord protégés par leurs charges puis ménagés par le poids de l’intouchable mémoire collective, ont pu aussi échapper à la réalité de leur état et se sont parfois retrouvés, sans le mériter, dans les livres de classe. 

Saluons donc les historiens qui ont à cœur de réhabiliter la vérité historique. Espérons que leur engagement moral, pour ne pas dire philosophique, ainsi que le fruit de leurs recherches, aboutissent bientôt à un vrai débat national, sans passion ni parti pris aveugle. Que chacun expose ses arguments, les confronte – et l’évidence jaillira, n’en doutons pas.

Nul n’est censé détenir la vérité, mais il est noble de chercher à la découvrir.

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Notre invité :
Eric DUSSERT

Eric Dussert est l’ange des écrivains trop oubliés et le démon des éditeurs trop commerciaux. Chroniqueur « free plume », il collabore à la Revue des revues, à Brèves et, aussi passionnément, au Matricule des anges. Ses deux dernières œuvres, Comme des enfants : l’âge pédophile du capitalisme, réquisitoire contre nos mœurs marchandes, et La Littérature est mauvaise fille, où l’on mesure jusqu’où va son amour du style, ont été publiées en 2007. L’Alamblog, son site littéraire « atypique, nécessaire et en ligne » est à la fois un Voyage autour du monde en quatre-vingts encriers, et les Mille et une nuits d’une insomnie profitable à tout lettré.

Pour mieux connaître cet homme pour qui la littérature du passé est l’avenir des vrais amateurs, nous recommandons le site :

www.alamblog.com

Y a notamment paru, le 25 juillet 2006, « L’Affaire Molière (I) : Un Watergate de la recherche universitaire ? »

AVEZ-VOUS VU MOLIÈRE ?

par Eric DUSSERT 

Je n’ai jamais vu Molière. J’ai lu des écrits dramatiques signés « Molière », mais je n’ai pas vu Molière, de même que Maurice Roche n’a jamais vu Monteverdi. Il lui a pourtant consacré un très bel essai, après avoir longuement écouté sa musique, habilement interprétée par des gens de goût. Mais à propos de ce roi tout nu, on m’a souvent fait remarquer que je n’y mettais pas du mien.

—  Mon vieux, pour voir Molière, il suffit de se pencher !

Et, en effet, mes informateurs n’avaient pas tort : on voit Molière à tous les coins de rue. On voit Molière à la télé, dans la rue, chez les messieurs-dames de la librairie, dans les bibliothèques, et même sur les scènes des théâtres, ou au cinéma. En fait, on voit Molière partout. J’en ai déduit qu’une cécité bien embarrassante m’avait frappé. J’en ai déduit également qu’à l’instar des personnalités à la mode, Molière est un pipole, doublé d’une tarte à la crème. Bref, un indélogeable, comme René Char et quelques autres dont il ne fait pas bon penser qu’ils n’arrivent pas au socle de leur podium (il aura fallu attendre le « centenaire » dudit Char pour lire, sous la plume de Claude-Michel Cluny, qu’il pourrait bien n’être qu’un « petit maître de l’obscurité »). Mais je n’ai jamais vu René Char non plus, et Paul Eluard pas mieux.

Que n’a-t-on dit et écrit de Molière ? Et que n’a-t-on brodé sur son cas ? Jusqu’à ce film longuet de la firme Mouchkine, dégoulinant d’encens et ripoliné à la feutrine (je n’ai jamais apprécié le travail de cette dame, dont l’esthétique m’a toujours paru la première marche de la dégringolade qui mène à Robert Hossein, mais passons). J’ai, pour ma part, tout au plus subi les étapes obligatoires de la moliérisation scolaire — j’allais écrire « naturelle », c’est dire si le bourrage de crânes fonctionne à plein ! —, donnant ensuite plus naturellement vers les répertoires de Sean O’Casey, Samuel Beckett ou Shakespeare dont certains vers fulgurants me sont restés en mémoire : « Je ne donnerai pas ma fille contre une forêt de singe », a écrit le mystérieux Anglais quelque part, quelle trouvaille ! En somme, j’ai subi le dogme Molière en toute inconscience, sans pouvoir commettre une interrogation qui m’aurait mis en marge — grands dieux ! Et ce jusqu’à la découverte dans les Livrets du Mandarin (1958) d’une étude du maître des lieux, René-Louis Doyon, qui rebondissait après Henry Poulaille sur les brisées de Pierre Louÿs (dès octobre 1919).

A tout bien prendre, il fallait s’attendre à ce qu’une tête bien faite se prenne un jour à réfléchir enfin au cas Molière : ce fut Pierre Louÿs, lecteur pour de vrai, amateur de vieux livres et de manuscrits anciens, forcément.  Il fallait s’attendre à ce que cette fine mouche, inapte à l’avalage de couleuvres taillées comme des boas constrictors, pose la première question, celle qui appelle toutes les autres : comment un écrivain aussi généreusement prolifique que Molière a-t-il pu effacer toute trace de ses écrits, au point que l’on ne connaisse pas une seule trace de son écriture ? Énoncée ainsi, la question bouleverse toute résistance du savoir : la raison prend les commandes pour la bonne raison qu’un tel coup de gomme est humainement impossible. C’est imparable : im-po-ssi-ble à Molière d’effacer la totalité de ses écrits, s’ils sont bien de lui. Et quand bien même Molière aurait voulu jouer sa discrète, il n’aurait pu éviter que subsistent ici ou là trois mots, un billet, une demande, une liste de courses ou d’obligations en train — on voit jusqu’aux notes de blanchisserie du chevalier d’Eon rejaillir de temps à autres, alors Molière…

Pourtant, de Molière, hormis une paire de paperolles domestiques sans orthographe, et surtout sans objet littéraire, nous ne connaissons rien. Que nibe, nada, niente. Pas un mot de la main de Molière : l’absolue agraphie, si je puis m’exprimer ainsi. Et pas un spécialiste de nos institutions pensantes pour s’en étonner.

Naguère, lire Doyon puis Poulaille m’avait décillé et convaincu nettement. Lire Denis Boissier et découvrir les travaux de Dominique Labbé — lesquels viennent, il faut le répéter, d’obtenir le label du CNRS comme une belle revanche sur ses dogmatiques détracteurs – a fini de m’instruire. J’attendais donc beaucoup des notes inédites de Pierre Louÿs dont on annonça la publication… bien trop fort. Ce tri des notes de Louÿs, ordonnancées par des glosateurs souvent condescendants et point trop spécialistes de l’époque concernée, a laissé plus d’un lecteur sur sa faim. Ici, comme en toute chose, lorsqu’on accorde vraiment quelque importance au sujet que l’on traite, on ne peut y aller tout en n’y allant pas. N’ayant, pour ma part, aucune carrière en cours qui réclamerait crédit auprès des élites ou des baronnies culturelles, je donne aisément la statue du commandeur Molière contre celle, plus crédible, que s’obstinent à deviner des lecteurs, des érudits et des curieux d’honnête fréquentation, celle d’un Molière fait homme, individu sans grandeur spécifique autre qu’humaine, entrepreneur de spectacles pour remplir sa marmite et cultiver son goût de l’aisance et des ors, des ripailles et des femmes — animateur culturel en quelque sorte — d’une époque qui avait, elle aussi, ses gloires, ses apanages, ses copinages et ses réseaux. Voilà pourquoi je me suis enthousiasmé à la lecture du nouveau manuscrit de Denis Boissier. Naturellement.

J’ignorais en ouvrant le copieux opus que j’allais y apprendre tant de choses et je dois me retenir pour ne pas cracher ici le morceau des plus remarquables trouvailles de cet opiniâtre enquêteur littéraire. Sans brevet ni permis — voilà qui me plaît —, Denis Boissier apporte avec le seul concours de son cerveau et d’une bonne documentation tant d’informations aussi nouvelles que brutalement inattendues qu’il faut s’attendre à voir MM. les doyens d’université déposer quelques arrêts maladie — apoplexies et contusions sont à craindre, prévenez d’ores et déjà la Faculté, et réservez des lits. Quelque déchet est inévitable, et puis enfin, comme disait l’état-major en 1917, c’est un mal nécessaire… D’ailleurs, il est grand temps qu’on aborde enfin le sujet Molière-Corneille bille en tête, sans chichis ni œillères.

Afin de ne pas révéler ce qu’il ne me revient pas de révéler — les dieux savent ce qu’il m’en coûte —, je relis de temps à autres quelques-unes des pages stupéfiantes de Denis Boissier. Pour me surprendre encore. Pour être sûr d’avoir bien lu. Parce que c’est bien de stupéfaction qu’il faut parler ici si on a encore un peu le goût du mot juste. Stupéfaction des coïncidences, stupéfaction des petits faits vrais restés jusqu’à nos jours recouverts du voile poussiéreux de l’ignorance, stupéfaction des « indices » qui étaient autant de lettres écarlates, de nez rouges au milieu des visages. Les bras m’en sont plus d’une fois tombés, au point que je me demande encore pourquoi l’on n’a pas cherché plus tôt ce que Denis Boissier a découvert. Surtout, équipés comme nous le sommes de tant d’universités, comment a-t-on accepté de ne pas savoir ?

Au fond, c’est toute l’histoire de la manipulation qu’il faudrait faire pour tenter de comprendre une cécité collective qui dure depuis le XIXe siècle et la panthéonisation républicaine de Molière. La guerre de 1914-1918 avait pourtant permis d’ouvrir une brèche dans l’analyse des discours vicieux et des dogmes imposés — ne remontons pas aux controverses religieuses qui auraient pu, elles aussi, nous guider vers la recherche d’une vérité acceptable. Jean Norton Cru avait éclairé avec Du témoignage, dans les années 1920, la déformation par les mémorialistes et témoins de la Grande Guerre. Puis, dans les années 1930, vint Sergeï Tchakhotine et Le Viol des foules par la propagande politique. Interdit celui-ci. Et pour cause : il démontrait comment la symbolique et, au fond, le marketing politique, utilisés par des apprentis sorciers, avaient tout moyen de manipuler les idées. Premières victimes de ces manipulations de masse : le savoir, les connaissances, la culture — historique, notamment. L’Homme, qui a par ailleurs tous les atouts et mille outils dans ce domaine, ne dispose que d’une mémoire collective de vingt-cinq ans. A tout casser. Une génération passe et zou, c’est le retour à zéro, progrès techniques exceptés. La roue et la fourchette sont bien heureusement conservées, mais les idées morales, la mémoire des mauvais coups et des us des fauteurs de troubles, on jette, dans le niais espoir que ça aille mieux plus tard. Trop utilitariste et bêtement confiant en sa puissance, l’Homme ne prévoit pas qu’on puisse attenter à l’intégrité de sa liberté ou de sa volonté. Aussi laisse-t-il germer des dogmes rassurants qui l’enferment.

Ainsi fait-on mine de ne pas savoir que Flavius Josèphe, historien, évoquait les frères et sœurs de Jésus, ainsi fait-on semblant de ne pas savoir que l’essence au plomb était contestée dès les années 1920, ainsi ne se risque-t-on pas à fomenter un scandale parce qu’on savait l’amiante cancérigène dans les années 1960, ainsi refuse-t-on de croire que Molière a si peu écrit et que son œuvre est de Corneille. Il est clair cependant que cette hypothèse est assise sur des soupçons et des indices de tailles et de provenances respectables. Pour en dire un peu tout de même, on peut sans se tromper beaucoup avancer que Molière est un collectif théâtral, un conglomérat de plusieurs ouvriers au service d’un roi et d’un théâtre, en somme une marque d’entreprise de spectacles, comme le sont, aujourd’hui même, Jérôme Savary ou Ariane Mouchkine. Si cette approche doit être discutée — c’est encore à voir —, elle paraît plus proche de la réalité historique que cette figure de Dramaturge Majeur taillée dans les marbres de la IIIe République et affublée de lauriers redorés à chaque rentrée scolaire. Non, Molière n’était pas le bel homme qu’on nous montre. Et non, il n’a pas signé ses pièces — du moins celles qu’il n’empruntait pas au répertoire italien… Foin des statues, foin des savoirs préfabriqués, enquêtons pour savoir la vérité.

Maintenant que j’ai lu en avant-première le travail de Denis Boissier, il me tarde de le voir paraître. Le temps me semble très long et je me demande ce qui peut empêcher l’opiniâtre recherche d’éclater au grand jour... un jour. Serait-ce parce qu’il y est démontré que les moliéristes se contredisent entre eux ? Je me refuse à y croire pour la bonne raison que, comme l’entrave à la culture, le refus de savoir est inacceptable.

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NOTRE INVITÉ :
Jean ROBIN

 Journaliste et éditeur, Jean Robin est le fondateur des éditions Tatamis. Son essai intitulé Ils ont tué la télé publique, ayant été refusé par les principales maisons d’édition parisiennes, qui évoquaient leur volonté de maintenir de bonnes relations avec la télévision, il créa, en avril 2006, les Editions Tatamis pour contourner l’auto-censure éditoriale. Le très bon accueil de son livre par la presse, la radio et le public lui démontra qu’une maison d’édition qui publierait les livres qui font peur aux autres éditeurs était aussi évidente qu’utile. Des chercheurs, des acteurs de la vie sociale, des auteurs de talent mais souvent sans relations, ayant été refusé un peu partout, confient désormais leurs manuscrits aux Editions Tatamis qui les publient s’ils sont de qualité. Mais Jean Robin ne s’arrête pas en si bon chemin. Utilisant toutes les ressources d’internet, il crée, pour chaque ouvrage publié, via un blog spécifique, une relation directe entre l’auteur et ses lecteurs. Fidèle à sa devise selon laquelle l’édition doit être un contre-pouvoir, Jean Robin propose à son lectorat une lettre d’information et une offre de souscription à vie. Cette offre, unique en son genre, s’inspire de l’offre illimitée dans le cinéma, à ceci près qu’il n’est pas besoin de renouveler sa souscription chaque année. Une fois le montant forfaitaire réglé, les souscripteurs reçoivent à vie un exemplaire des livres publiés par les Editions Tatamis. Une façon efficace d’être au fait de toutes les idées qui fâchent.

Pour mieux connaître cet éditeur à nul autre pareil nous vous recommandons le site : www.tatamis.fr

CORNEILLE-MOLIERE, UNE AFFAIRE QUI NOUS CONCERNE TOUS

par Jean Robin

Bien avant de devenir éditeur, je me suis intéressé aux livres et aux thèses minoritaires, et ce d’autant plus qu’elles étaient ouvertement méprisées. Une expression m’avait particulièrement frappée autour de mes vingt ans : une idée nouvelle est toujours minoritaire au départ. En effet, la nouveauté peut bousculer l’ordre établi, les hiérarchies, et j’imagine que c’est ce phénomène de remise en question du système qui m’avait attiré si jeune. Qu’est-ce que donc que la jeunesse sinon vouloir changer les choses ?

L’esprit critique fut donc ma première arme dans la vie, la démarche scientifique ma première méthode. Les arguments d’autorité avaient d’autant moins d’influence sur moi que j’avais compris que l’être humain est intrinsèquement très influençable : conformisme de masse, soumission à l’autorité, toutes ces faiblesses qui avaient été démontrées scientifiquement dans les Années soixante par les expériences sociologiques fondatrices de Ash et de Milgram. Je me fiais donc plus que jamais aux faits, d’où qu’ils viennent, et quelle que soit la bouche desquelles ils sortent.

Evidemment, je gardais les bases que l’Education nationale avait bien voulu m’inculquer, mais elles étaient bien moins solides que celles que je m’étais construites. Je dois bien l’avouer, je n’ai jamais supporté les cours de français quand ceux-ci se basaient sur les classiques des siècles passés. Pas plus Corneille que Molière. Et c’est le livre de Denis Boissier publié en 2004, L’Affaire Molière, qui me fit m’y intéresser de très près. Si l’Education nationale était digne de ce nom, elle inculquerait l’esprit critique et la démarche scientifique, et L’Affaire Molière serait au programme.

Quel meilleur moyen en effet de plonger dans la littérature que de s’immerger dans une controverse comme celle-là ? Imaginez : l’auteur dont toute la France est fier, au point de nommer sa langue la langue de Molière, ne serait pas celui qu’on croit. Il y a de quoi rendre fou bon nombre de professeurs de français qui, année après année, inculquent aux élèves dociles ce qu’a voulu dire Molière ici, ce que voulait faire passer Molière là, et les raisons qui l’ont poussé à écrire telle ou telle pièce… Même si cette thèse était fausse, elle mériterait d’être étudiée à l’école, ne serait-ce que pour intéresser les élèves à cette œuvre, et surtout exercer leur esprit critique.

Oui mais voilà : cette thèse est vraie. Des faits innombrables et incontestables le prouvent. Et c’est pour cela qu’elle n’est ni enseignée à l’école, ni même discutée dans l’espace public. Trop d’intérêts sont en jeu, trop de fierté et d’orgueil aussi, à tous les étages de la fusée. Voilà près d’un siècle que la thèse selon laquelle Molière n’a pas écrit les pièces qu’on lui attribue fait son chemin, et voilà près d’un siècle que chaque nouveau fait qui le démontre est balayé d’un revers de main par ceux qui tiennent les rênes du dogme.

Tout ce travail, fait presque bénévolement par des passionnés qui sont en dehors du dogme, est salutaire pour la santé mentale de nos concitoyens qui souhaiteraient encore s’informer, et rechercher la vérité. Car si nul n’est censé ignorer la loi, nul non plus n’est censé ignorer la vérité, que celle-ci se présente à nous ou pas. Nous avons cette chance de pouvoir découvrir, en quelques centaines de pages, les résultats d’un travail long et fastidieux qu’aucun d’entre nous ne serait prêt à entreprendre avec une telle rigueur. Pour cela, je sais gré à Denis Boissier et à ses prédécesseurs de m’avoir fait gagner autant de temps dans ma quête éperdue de vérité.

C’est précisément le rôle du journalisme, mais nous savons hélas que ce rôle a été abandonné depuis longtemps par ceux qui s’appellent encore journalistes, alors qu’ils ne sont plus que des perroquets. Perroquets de l’AFP, de Reuters ou d’AP, perroquets des officiels, perroquets des institutions. Reproduire plutôt que produire, réagir plutôt qu’agir, remplir plutôt qu’éclairer.

Alors forcément, quand ceux qui font l’espace public apprennent que Molière n’est pas Molière, ça leur échappe. Les faits glissent sous leur plume comme l’eau sur les plumes d’un canard. Ne reste que l’impression, et la pression de la hiérarchie, qu’il convient de caresser dans le sens du poil pour garder les siens au chaud.

Faut-il pour autant baisser les bras ? Loin de là.

Quand je vois la persévérance des chercheurs indépendants à démontrer encore et à démontrer toujours, quand je vois leur courage à outrepasser noms d’oiseaux et autres sourires méprisants, quand je vois surtout leur envie d’avancer avec pour seule arme les faits qu’ils découvrent tels des archéologues en plein désert, on ne peut qu’espérer.

Les faits sont têtus, et nous avons trouvé aussi têtu qu’eux. Aucun dogme, aucun a priori n’est assez fort pour résister à une vérité vérifiée, vérifiable et surtout défendue. Des premiers bris font place aux stries puis aux rainures avant que la tour d’ivoire du mensonge ne s’abatte avec fracas. Déjà, des premiers bris sont apparus dans la thèse officielle, comme ce site officiel de l’affaire Corneille-Molière en atteste. Bientôt, un journaliste, un éditeur, un écrivain plus ouvert que les autres trouvera plus d’intérêt à en parler que de ne pas en parler. Et ce sera l’effet domino. L’idée nouvelle est toujours minoritaire au départ, et l’idée vraie est toujours majoritaire à la fin.

Nous avons tous notre rôle à jouer dans cette entreprise d’information et de salubrité publique. Parlons autour de nous de ces livres, de ce site, de ces faits innombrables. Débattons à notre niveau, là où le dogme ne peut empêcher le débat. Animons nos soirées entre amis, nos dîners en ville, nos ballades en famille avec cette histoire qui n’en est pas qu’une, et qui rejoint l’Histoire, la grande, la nôtre. L’affaire Corneille-Molière nous en dit plus sur nous que beaucoup d’autres affaires, car elle requiert notre concours, et notre capacité de remise en question. Tous ceux qui sont désormais convaincus par la thèse défendue par l’Association Cornélienne de France et le site corneille-moliere.org étaient auparavant convaincus par la thèse officielle. Chacun a dû se remettre en cause, suspendre son jugement, regarder les faits sans a priori et les confronter à ceux qu’on lui avait appris. C’est une expérience formidable pour quiconque, un excellent entraînement quand on veut progresser dans la vie, dans sa vie.

Il ne coûte rien d’analyser cette thèse, ni de la défendre publiquement, au contraire. Les quelques fois où j’ai eu l’occasion de le faire depuis  la lecture de L’Affaire Molière, je devins le centre d’intérêt de la soirée. Et si le sujet est encore dangereux dans les journaux ou à la télévision, il n’en est rien autour d’une table d’amis. Ne nous privons pas d’un tel plaisir, d’un tel échange avec ceux que nous aimons, car c’est un très beau cadeau que nous leur offrons ainsi. Cette thèse fait partie de ces changements de paradigme qui sont en mesure de changer un être humain, de l’éveiller à l’esprit critique, de le sortir de sa torpeur consensuelle et conformiste dans laquelle la société le maintient. J’ai pu en faire l’expérience, et je le recommande à tous, sans exception (même si je commencerais bien sûr par ceux qui transmettent la fable officielle à nos enfants : les professeurs de français).

A ceux qui détestent être pris pour des idiots, à ceux qui aiment réfléchir, à ceux qui aiment la littérature, à ceux qui recherchent la vérité, à ceux qui n’ont pas peur du changement ni de l’avenir, prenez connaissance de ces faits, de ces analyses, de cette nouvelle histoire, parlez-en autour de vous, et vous aurez la satisfaction garantie d’être moins idiot qu’avant.

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Notre invitée :
Sophie Fourny-Dargère

Sophie Fourny-Dargère est un produit atypique de l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne où elle a obtenu une licence d’Enseignement des Arts Plastiques, une licence d’histoire de l’Art et Archéologie, une licence libre d’Histoire, une Maîtrise d’Histoire de l’Art et  un D.E.A d’Histoire de l’Art. Elle aurait pu s’en trouver bien, elle a voulu en savoir toujours plus. Et la voici auditrice libre au Collège de France où elle rencontre celui qui comptera beaucoup pour elle, l’historien Jean Delhumeau. Cette discrète dame rebelle a été recrutée en avril 2003 pour diriger les deux musées départementaux littéraires Victor Hugo à Villequier et Pierre Corneille à Petit-Couronne. On lui confiait deux temples à la gloire d’hommes illustres, elle en a fait la maison de deux écrivains, simples et vrais, sublimes et amicaux. Et tout cet effort, cet amour, elle l’offre aux curieux et aux passionnés, « dans un souci d’ouverture maximale et non dans le but de servir de vitrine pédagogique au monde de l’enseignement. » Le musée comme lieu de délectation : tout un programme.

DE SUPERCHERIE EN SUPERCHERIE

Par  Sophie Fourny-Dargère
Conservateur en chef,
Directeur des musées départementaux
Pierre Corneille à Petit-Couronne,
Victor Hugo à Villequier.

 Un "ami"  du musée Pierre Corneille de Petit-Couronne,  très discret car il glisse généreusement des photocopies d’articles qu’il trouve au cours de ses propres recherches dans la boîte aux lettres du musée, vient de me faire parvenir un article extrait du Journal de Rouen du mardi 11 décembre 1934, intitulé : « Une  supercherie littéraire : le soulier de Pierre Corneille ». L’auteur de l’article du journal, René Rouault de la Vigne, précise que cette légende a été imaginée de toutes pièces plus de cent ans après la mort de Corneille, publiée le 14 janvier 1788 dans le Journal de Paris. En juin 1841, s’appuyant sur cette légende, une pièce de théâtre fut même créée à Rouen au Théâtre des Arts. Elle était signée de Beuzeville-Th. Le Breton et s’intitulait Corneille chez le savetier. Le musée possède une édition de cette pièce (inv.1992.2.20)

L’authenticité de la lettre originale relatant la misère de Corneille ne fut jamais vérifiée mais la légende connut une amplitude sans précédent au XIXe siècle, reprise par Théophile Gautier et d’autres auteurs… y compris lors de l’érection de la statue de  Pierre Corneille par David d’Angers, à Rouen, en 1834.

Lors de mon arrivée au musée en avril 2003, dans un souci d’ouverture immédiate du musée à la conquête de nouveaux publics, conformément à la mission pour laquelle j’avais été engagée par le Département de Seine Maritime,  je me suis aussitôt intéressée à l’entourage de Pierre Corneille et en particulier à son frère Thomas. Je me suis vite rendu  compte que pour les admirateurs de Pierre Corneille, bourgeois et universitaires, l’écrivain était encore un mythe vivant et une gloire quasi exclusive de Rouen et des Rouennais (Il m’a d’ailleurs été reproché par certains d’entre eux d’avoir pris la direction, en 2003, du musée Pierre Corneille de Petit-Couronne, n’étant pas du sérail. C’est vrai. Je ne suis pas native de Rouen, ni de Normandie, et on ne me voit pas dans les manifestations à l’Archevêché ; je n’ai pas d’abonnement à l’Opéra de Rouen non plus).

En travaillant sur la biographie de Thomas Corneille, je me suis aperçue que lui et son frère étaient plutôt riches, contrairement à ce que j’avais appris au lycée. Malheureusement pour les Rouennais peut-être, la  richesse des deux frères reposait essentiellement sur un patrimoine foncier important dont une partie ne se situait pas en Seine Maritime mais dans le département de l’Eure, aux Andelys très précisément. Certes les biographes ont tous relaté l’indivision des biens des deux sœurs Lampérière épousées par  Pierre et Thomas Corneille, mais quelle discrétion sur ce patrimoine foncier andelysien qui comportait la seconde plus belle maison de maître du village entre autres ! Celle-ci devint l’hôtel de ville des Andelys et fut détruite entièrement par un incendie lors de la dernière guerre.

Aux Andelys, les deux frères Corneille détenaient 22 hectares de terres labourables, bois, vignes s’ajoutant aux 17 hectares (seulement) détenus en Seine Maritime sur Rouen, Cléon,  Petit-Couronne, Orival.  On est là encore en pleine querelle de clochers. Rouen était, au XVIIe siècle, la seconde ville du royaume de France, mais au XXIe siècle on ne peut toujours pas admettre que la fortune des Corneille ne fut pas exclusivement rouennaise. On lit aussi dans les biographies de Pierre Corneille des descriptions de ses conditions d’hébergement à Paris qui mériteraient d’être revues ! Grâce aux pièces de théâtre vendues à la troupe de Molière, l’écriture rapportait également. Enfin, nul érudit n’a pu encore chiffrer le montant rapporté par les éditions, dont le « best-seller » que représenta L’Imitation de Jésus-Christ. En modifiant ses textes d’une édition à l’autre, en proposant d’y ajouter ensuite des planches gravées, Pierre Corneille ne cessait de repousser l’échéance qui l’aurait privé de gagner encore quelques sous, celle du domaine public.

L’image de Pierre Corneille délaissé de tous, en butte à son rival Racine, est fortement ancrée dans la mémoire collective. A l’issue de la conférence que j’ai faite en 2006 sur les deux frères Corneille et la manière exemplaire dont ils géraient leur patrimoine (grâce à l’autorité de Pierre sur son cadet) les auditeurs sont tombés des nues car j’évoquais contre toute attente l’histoire de deux écrivains riches !

Si la "sauce misérabiliste" a si bien pris, ce n’est pas très difficile à comprendre. Comme tout bon Normand, formé de plus à l’exercice de la justice et l’application des lois, Pierre Corneille avait très vite compris que la discrétion dans le train de vie était la règle. Il a très vite compris aussi que le développement du patrimoine foncier était le seul moyen d’envisager l’avenir, le rôle d’écrivain étant des plus aléatoires car soumis à la censure et aux phénomènes de mode. Ce n’est donc pas par hasard que Pierre et Thomas Corneille épousèrent deux sœurs et qu’ils ne divisèrent pas les biens, y compris à la mort du beau-père en 1656, ce qui les plaçait dans les années 1650-1660 à la tête d’un capital immobilier de 26.000 livres et 40 hectares de fermage, 1.900 livres de rentes immobilières.

Parler d’argent et de richesse en France a toujours été un sujet tabou et encore plus en Normandie. En pleurant après une pension au montant somme toute dérisoire, Pierre Corneille rappelait son existence d’écrivain et détournait l’attention en agissant en bon père de famille soucieux de protéger les siens.

Lorsque sa fille Marie, son aînée, se maria, que fit-il ?  Il emprunta pour compléter une somme d’argent en billets mais se garda bien de toucher aux réserves foncières ! Il se fit d’ailleurs prêter de l’argent à une somme inférieure au taux pratiqué communément à l’époque. On sait aussi par des billets conservés aux Archives qu’il  prêtait de l’argent à des proches et pas sans intérêt.  De même lorsque son autre fille entra au couvent des Dominicaines du faubourg Cauchoise de Rouen, Pierre Corneille, qui demeurait à Paris, put bénéficier du fruit de la location de la maison manante de Petit-Couronne (aujourd’hui le musée)  sans perte du capital immobilier.

Tout ceci n’était pas considéré comme très flatteur pour l’image de Pierre Corneille. On a pu mesurer combien l’université a toujours traîné les pieds pour faire étudier, dans le domaine de l’art et de la littérature, le créateur dans son contexte, c’est-à-dire  l’œuvre et l’homme  comme cela s’est toujours fait dans le monde anglo-saxon et non plus seulement l’œuvre uniquement.

Comme beaucoup d’écrivains et d’artistes "arrivés au sommet",  Pierre Corneille est aujourd’hui victime d’une image fausse véhiculée depuis le XIXe siècle sur un argumentaire qu’il a lui-même contribué à forger. Pierre Corneille a été un redoutable gestionnaire et le fait d’écrire sous le nom de Molière certaines pièces entre tout à fait dans sa stratégie en lui offrant d’autres débouchés littéraires que ceux auxquels il devait sa réputation. Cela s’appelle : ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier ; et selon un dicton bien répandu dans le monde rural normand : il vaut mieux être plusieurs sur une bonne affaire que tout seul sur une mauvaise !

Développer le sens critique, la réflexion, offrir des références à l’actualité  me semblent des nécessités. Après presque quatre années passées à faire l’inventaire et la réalisation d’expositions temporaires sur les collections et hors collections, je me suis aperçue qu’il y avait un grand souci de découverte, une certaine attente des publics que l’on croyait les moins concernés. Ainsi, l’Affaire Corneille-Molière est de moins en moins un sujet tabou car les écrivains cessent d’être des dieux vivants destinés à entrer au Panthéon. Dans cette approche résolument nouvelle, les bibliothèques et les médiathèques ont joué un rôle considérable ; les musées ont fait preuve de moins d’audace, même s’ils s’emploient aujourd’hui à rattraper le  temps perdu.

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Notre invité :
Hippolyte WOUTERS

Le vétéran de l’Affaire Corneille-Molière se nomme Hippolyte Wouters, est de nationalité belge et exerce le métier d’avocat. Son essai Molière ou l’auteur imaginaire ? fit scandale en France et donna à la Belgique l’occasion de constater combien le pays de la Liberté en usait modérément dès qu’il est question de Molière. Publié en 1990, réédité en 1999, son ouvrage a aidé plus d’un Français à penser avec davantage de lucidité. Cet officier des Arts et des Lettres est un homme raffiné, élégant, qui aurait sans doute aimé vivre aux XVIIe ou XVIIIe siècles, époques qu’il évoque dans des pièces de théâtre intimistes : instants volés au passé que des personnages hauts en couleurs nous restituent. Dans Le Destin de Pierre (1997) il donne à Corneille l’occasion de rappeler que l’art est avant tout l’exercice de la liberté, même celle d’être un collaborateur anonyme. Dans La Conversation, il aiguise ses phrases lors d’un duel entre le génie visionnaire Tocqueville et Madame de Récamier, la sérénité toute en séduction. Dans Lenclos ou la Liberté  il manipule Ninon de Lenclos (qui nous fait aimer la vie) et Mme de Maintenon (qui nous la fait mieux comprendre). Pour avoir fait de l’humour son passe-temps, Hippolyte Wouters a rapporté de son voyage dans l’œuvre de Marcel Proust un ouvrage ensoleillé : L’humour chez Proust (1995). Mais il n’oublie pas qu’il est avocat et, devant le Juge de tous les hommes, prépare un essai sur L’Affaire Nazareth, « procès que la justice, sur base de sa compétence universelle, fait à Jésus pour les délits qu’il aurait commis pendant son existence humaine. »

Si vous souhaitez mieux connaître cet avocat qui défend la gloire de Pierre Corneille nous vous recommandons le site :

www.wouters-theatre.com

MOLIÈRE : PRIÈRE DE NE PAS TOUCHER

par Hippolyte WOUTERS

Lorsque, avec le concours de Christine de Ville de Goyet, je m’étais lancé en 1990 dans notre essai intitulé Molière ou l’auteur imaginaire ?, j’étais loin d’imaginer le sort qui lui serait réservé. Car avant de le critiquer, allait-on seulement le lire ?

Dès avant la parution de l’ouvrage, j’avais déjà eu droit – lors d’une conférence-test sur le sujet – à des réactions diverses où se mêlaient le scepticisme, la curiosité et l’indignation. Je me souviens d’une causerie faite sur le sujet au Centre culturel d’Uccle. Lors du débat qui suivit la causerie, je fus vivement interpellé par Billie Fasbinder (co-directeur du Festival du théâtre de Spa) qui m’apostropha en ces termes : “ Ainsi donc, un petit avocaillon de Bruxelles s’abaisse à salir Molière et ce d’autant plus lâchement qu’il n’est même plus là pour se défendre ! ”. Je guettai le sourire pour y déceler un trait d’humour, mais il ne vint pas et c’est la bave aux lèvres qu’il se rassit.

Le ton était donné : ce n’était qu’un début !

Quant au livre, publié aux Editions Complexe, je n’ai pas dû attendre longtemps pour savoir que certains l’avaient lu ! Huit jours après sa parution, le Figaro littéraire lui consacra deux pages entières. L’article de fond signé par Dominique Bona se révéla plutôt élogieux, mesuré et ouvert. Je me hâtai de tourner la page. Mal m’en prit ! Quatre “ experts ” y allaient, chacun de son côté, pour assassiner la thèse et le livre. C’étaient Alfred Simon, Robert Garapon, Serge Doubrovski et le comédien Robert Manuel. Sans doute était-il normal et de bonne guerre qu’ils n’acceptent pas la thèse. Leur argumentation laissait toutefois pantois. Robert Manuel prétendait que je faisais un mauvais coup à la jeunesse française ! Il ne me semblait mériter ni cet excès d’honneur ni cette indignité. J’avais quelque peine à imaginer la jeunesse française traumatisée par ce livre.

Serge Doubrovski, appelé lui aussi en tant qu’ "expert", s’empressa d’écrire : « Je n’ai pas lu le livre tant la thèse me paraissait irrecevable ! ». Pourquoi dès lors accepter une mission d’expert, me suis-je demandé ? Parler d’un livre qu’il avouait ne pas avoir lu pour déclarer la thèse de ce livre irrecevable était assez hardi. Cela me semblait, en d’autres termes, vouloir dire : j’accepte d’être expert pour avoir le droit de dire que je n’ai pas à en effectuer l’expertise.

Ce n’était encore rien. Quinze jours plus tard, L’Evénement du jeudi  fait paraître un articulet intitulé «  Molière ou l’Auteur imaginaire » (le point d’interrogation de notre titre avait disparu) : « Une curieuse faribole ressuscitée par deux illettrés … : l’œuvre de Molière aurait été écrite par Corneille. Aucune méthode, aucun début de preuve, aucune connaissance historique, aucun sens littéraire… L’argumentation est caractéristique des esprits faux. Faurisson avait commencé de la même façon, avec des "vérités"  littéraires qu’il était seul à détenir. Il vaudrait mieux pour ces auteurs qu’ils en restent là ».

Ainsi donc, pour avoir mis en doute la paternité de Molière sur certaines de ses œuvres, nous voilà – osons le mot – révisionnistes, voire négationnistes et donc prêts à remettre en cause le génocide des Juifs. Un peu comme si l’on était nazi parce qu’on emprunte des autoroutes …

Une chose me paraissait pourtant digne d’intérêt dans cet article : qu’est-ce qui, dans une querelle relative à deux auteurs morts il y a plus de trois siècles, peut encore susciter tant de passion, voire tant de haine aveugle ? Ebranlerait-on un mythe fondateur de l’identité française ? Beaucoup de mauvaise foi peut-elle voler seule au secours d’une aussi bonne cause ? La question reste posée et je laisse aux psychiatres le soin d’y répondre. Curieusement, le même journal publia quinze jours plus tard un autre article intitulé «  Un polar cornélien » où le journaliste et animateur de télévision Michel Polac nous encensa tant et plus dans un article infiniment plus long …

 La presse parlée n’allait pas être en reste. J’eus droit à un débat sur une station périphérique avec la Conservatrice du Musée  de la Comédie française. Celle-ci accepta le débat mais refusa de me serrer la main, me tourna le dos pendant l’interview et refusa avec hauteur la proposition – pourtant honnête – que je lui fis de la ramener en voiture à son bureau …

Ce fut ensuite la télévision. J’étais, je l’avoue, fort heureux d’apprendre que le présentateur Patrick Poivre d’Arvor (PPDA) m’invitait sur le plateau d’Ex-libris . Enfin, me disais-je, je vais pouvoir m’expliquer dans une émission à grand public. On est naïf quand on est novice ! En général sont invités sur le plateau divers auteurs à propos d’un ouvrage qu’ils viennent d’écrire et l’animateur interroge chaque auteur sur son propre livre et, accessoirement, sur celui des autres invités. Or, en l’espèce, je vis arriver le comédien Robert Manuel et l’académicien Jean Dutourd. Ils n’avaient pourtant aucun livre à présenter ! Je compris vite qu’ils n’étaient là que pour moi !

Tout d’abord Robert Manuel, grand collectionneur de bustes de Molière, son idole (il en avait 180 !), en avait apporté trois qu’il posa soigneusement devant lui. Je me sentais un peu comme un démon qu’un prêtre, crucifix en mains, va exorciser en lui disant “ Vade retro satanas ”. J’eus l’occasion, comme je portais un gilet sous le veston, de lui dire en ouvrant celui-ci : “ Heureusement que j’ai un gilet pare-bustes ”.

PPDA m’interrogea cinq minutes, s’adressa ensuite aux autres et enfin réserva la moitié du temps de l’émission à Manuel et Dutourd. Je m’attendais à de l’argumentation. Ce ne fut qu’un déferlement de quolibets dans le genre “ Pourtant vous me paraissiez sympathique ” ou “ C’est une histoire belge sans doute ! ”. Jean Dutourd que le sujet mettait en verve affirma, pour faire rire l’assistance, qu’il avait appris que c’était Simenon qui avait écrit les romans de Balzac. J’eus tout juste l’occasion de placer que c’était un peu “ Maigret ” comme hypothèse …

PPDA me demanda de ne pas interrompre ces Messieurs, me promettant cinq minutes de parole pour finir. J’écoutai donc stoïquement et passivement leurs moqueries et attendis vainement un argument. Le temps avançait et lorsque PPDA eut fini d’écouter respectueusement ces Messieurs, il se tourna vers moi d’un air consterné et me dit : “ Malheureusement, il ne me reste plus que trente secondes ”. Suffoqué, j’eus juste le temps de dire que le comportement de mes antagonistes était peut-être une méthode mais ne constituait pas une réponse. Je suis sorti de l’émission passablement déçu et écœuré. Je n’eus même pas l’occasion de le leur dire après l’émission car Messieurs Manuel et Dutourd ne participèrent pas à la petite réception, ayant filé à l’anglaise tandis que PPDA restait inaccessible, profondément engagé dans une conversation que je supposai philosophique avec une jeune spectatrice…

Des avanies, j’en connus encore bien d’autres, mais comme le disait Voltaire : «  Le secret d’ennuyer est celui de tout dire … ».

 Quand je regarde en arrière, je me dis que depuis ces dix-huit ans où j’ai défendu une idée à laquelle j’ai cru et je crois profondément, j’ai vécu des moments passionnants où je me suis plus amusé qu’indigné de certaines bassesses et vilenies. J’ai beaucoup de respect pour ceux qui me contredisent. Je n’en ai que peu pour ceux qui s’attaquent aux hommes pour nuire à leurs idées. Ils n’ont jamais fait que me conforter dans l’opinion que j’avais sans doute raison.

Et je me suis dit aussi que ce qui les motivait n’était peut-être pas tant la remise en cause de Molière que la remise en question des nombreuses années qu’ils lui avaient consacré.

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NOTRE INVITÉE :
Catherine RAMBERG

Après des études de lettres et un CAPES de lettres modernes, Catherine Ramberg enseigne pendant six ans en collège et lycée avant de démissionner pour devenir scénariste. Il lui fallait un vrai courage et des idées fortes, de celles qui font pousser des ailes… Sa leçon sur le monde, la vie et ce qui la compose, elle l’a commencée par un épisode de la série Maigret : Maigret et la vieille dame (David Delrieux, 1994). Deux autres enquêtes suivront, réalisées par David Delrieux et Pierre Joassin. Les Brouches est son premier scénario libre, réalisé par Alain Tasma.  En 2002, elle écrit une adaptation modernisée de la nouvelle fantastique Avatar (1856) de Théophile Gautier, qui a pour titre Si j’étais lui, réalisée par Philippe Triboit. Aujourd’hui, avec une vingtaine de téléfilms diffusés par le service public (France 2 et France 3) pour un auditoire infiniment plus varié que celui de ses classes, l’ex professeur de lettres modernes ne se contente pas d’intéresser ceux qui l’écoutent, elle les captive aussi avec ses propres rêves en couleurs, comme dans L’Inconnue de la départementale, téléfilm réalisé par Didier Bivel en 2004. Cette histoire d’amour accidenté prouve que Catherine Ramberg  n’a pas fini de raconter la grande Leçon de la vie et l’émerveillement que nous ressentons lorsque tout devient possible :  par exemple lorsque nous apprenons, dans le Nègre de Molière (téléfilm de Didier Bivel, 2005), que Pierre Corneille est l’auteur des principales pièces de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière.

LE NÈGRE DE MOLIÈRE :
POUR UNE CULTURE VIVANTE

Par Catherine Ramberg

J’ai écrit un scénario intitulé Le Nègre de Molière, en m’inspirant de l’Affaire Corneille-Molière. Ce téléfilm  a été tourné, il y a environ trois ans, par Didier Bivel. Cependant la diffusion prévue sur France 3 tarde. Pourquoi ? Ce téléfilm n’est pas plus mauvais qu’un autre ; plutôt moins même, d’après les personnes qui ont eu la chance de le voir. Alors ? La direction de France 3 craint peut-être d’ennuyer ses téléspectateurs avec un film qui traite de ce qu’elle pense être une obscure querelle universitaire ? Dans ce cas, elle se trompe : il n’y a qu’à voir l’élan de curiosité qui emmène de nombreux visiteurs sur ce site même. Par ailleurs, l’écriture du film vise à distraire et surtout pas à ennuyer. Alors ? Mystère.

Faute de pouvoir répondre à cette question, je peux au moins expliquer ce qui m’a amenée à choisir ce thème, et ce que j’essaie de raconter. Au départ, je suis tombée sur un article de « Science et Vie Junior », revue que mon fils lit, qui expliquait le fonctionnement du logiciel utilisé par M. Dominique Labbé, et les conclusions "incroyables"  que cet universitaire en tirait concernant la paternité des grandes œuvres de Molière. Evidemment, cela m’a intriguée. J’ai tout de suite essayé d’imaginer comment cela avait pu se passer. J’ai imaginé les scènes entre Corneille et Molière. Comment ils ont pu faire ce marché, ce qui a pu motiver non seulement l’accord de Corneille, mais son silence jusqu’à sa mort. J’ai imaginé une histoire d’amour. Je précise que je me suis très solidement documentée. J’ai étudié le livre de Dominique Labbé, celui de Denis Boissier, et bien sûr les biographies faisant autorité aussi bien sur Corneille que sur Molière. L’idée, pour moi, c’était de coller au plus près de la réalité historique, mais aussi de m’en échapper si besoin était pour atteindre une autre dimension, celle de la fiction qui est aussi celle de l’œuvre.

Evidemment, la question qu’on doit se poser et que, je l’espère, se pose tout spectateur du film est : est-ce vrai ou pas ?  Personnellement, je n’en sais rien, et cela m’est égal. Mon travail en tant qu’auteur, c’est de poser des questions, pas d’apporter des réponses. Et la forme même du récit que j’ai inventé est un questionnement. J’y campe un éminent biographe de Corneille qui reçoit la visite d’une jeune chercheuse en informatique. Elle lui apporte son logiciel de décryptage du discours, et la conclusion qu’elle en tire : c’est Corneille qui a écrit les pièces de Molière. Pavé dans la mare, choc des cultures (littéraire contre scientifique), révolution copernicienne pour notre chercheur dont la vie personnelle est un désastre, et peu à peu une attirance de moins en moins refoulée du professeur pour la jeune étudiante qu’il avait tout d’abord mise à la porte. Voilà le système mis en place. Ensemble ils vont essayer de répondre à la question, à la recherche d’une PREUVE biographique démontrant que Corneille est l’auteur des grandes pièces de Molière. Et notre professeur fait ce que j’ai moi-même fait ; il se met à tirer des fils, relier des faits, imaginer ce qui manque, chose qu’il ne s’était jamais autorisé jusqu’alors, car c’est un véritable universitaire, sérieux, scrupuleux. Il se projette dans le personnage de Corneille qu’il se représente sous ses propres traits, un Corneille amoureux de Marquise du Parc (une des comédiennes de la troupe de Molière), qu’il imagine sous les traits de la jeune étudiante. Cet amour qu’il s’interdit dans la vie réelle, il le projette sur le papier. Il se met à écrire un roman sur le sujet. Libéré du dogme, notre professeur devient créateur. 

Le film a donc deux niveaux temporels : l’époque contemporaine (avec le professeur et l’étudiante), et le XVIIe siècle avec Corneille, Molière, Marquise Du Parc. Les comédiens jouent les deux rôles, en changeant de costumes et d’époque. Il y a un niveau « réel », et un niveau « fantasmé ». Cependant,  j’ai eu un problème avec Molière. Pour que le parallélisme soit parfait, il me fallait un Molière actuel. Notre professeur a le même problème. Il n’arrive pas à écrire sur Molière car il ne le "voit"  pas. Jusqu’à ce qu’il reçoive chez lui un animateur de télévision célèbre, venu faire le modérateur dans un débat à l’université, au « Colloque sur Molière », précisément, organisé par le président de la Faculté qui pense ainsi attirer et la presse et la foule. Pari tenu ! Ce présentateur-vedette, c’est le Molière actuel : brillant, drôle, vif, débordant d’activité, malin, séduisant. Tout le contraire de notre professeur, tout le contraire d’un écrivain. Mais immense sous les spots. Attirant toute la lumière à lui. Et le pouvoir. Et l’argent. Par ce simple jeu de parallèles, je décris une réalité intemporelle : les rapports entre celui qui est sur le devant de la scène et celui qui est derrière, caché. Que ce soit au XVIIe ou au XXIe siècle sur ce point précis rien n’a changé. C’est une réalité contemporaine que je décris.

C’est d’ailleurs ce qui m’a inspirée : j’y ai vu une métaphore du travail des auteurs à notre époque. Des scénaristes, des réalisateurs dont le grand public ignore jusqu’à l’existence alors que ce sont eux qui écrivent les rôles des stars qui font rire ou pleurer sur les écrans, petits et grands. La récente grève des scénaristes américains a montré, en compromettant la cérémonie des Oscars, l’importance de ces travailleurs de l’ombre. La moindre blague sur un plateau, le moindre récit émouvant est écrit. Même la télé-réalité, c’est écrit. Il y a très peu d’improvisation sur le petit écran. La spontanéité elle-même est jouée. Les maîtres de l’illusion dominent le monde. C’est cela que j’ai voulu montrer dans ce film. C’est ce que j’essaie toujours de faire : inviter le public à creuser les apparences.

Mais revenons à l’Affaire Corneille-Molière. Je n’affirme nulle part dans le film que Corneille est l’auteur des pièces de Molière. Comme je l’ai dit, notre professeur et notre jeune étudiante, cherchent une preuve, mais  ILS NE LA TROUVERONT PAS. Par contre le professeur se découvre une vocation de créateur en même temps qu’un talent pour l’amour. Ce que je veux dire, c’est que la culture est quelque chose de formidable. Mais que comme toute arme, tout dépend de la façon dont on s’en sert. Soit elle devient quelque chose de fossilisé, affaire de spécialistes défendant leur pré carré avec arrogance –  arme de pouvoir et de domination. Soit elle est un champ ouvert à toutes les curiosités, à tous les débats, tous les emprunts. Et la voici outil de réflexion et de création. C’est cette dernière option que je choisis. En tant qu’auteur de télévision, je veux toujours m’adresser au plus grand nombre. Et je ne veux pas leur faire la leçon. Sinon le grand public se détourne de la culture en la trouvant "barbante", pas faite pour eux, élitiste.

Je veux amener le public vers les œuvres, l’intéresser, le séduire même. Car si on me demande ce que je pense vraiment de la paternité des œuvres de Molière, je répondrais que ce sont des pièces magnifiques, que j’ai adoré les relire et les voir et revoir. Qu’on y mette l’étiquette Molière ou Corneille dessus, c’est secondaire, ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas important. Mais il faut d’abord être séduit par l’œuvre et ensuite s’intéresser à l’auteur. Et si, en suscitant un intérêt intrigué pour l’Affaire Corneille-Molière que j’évoque, j’amène le public à se pencher sur des œuvres, c’est déjà bien. Le même débat existe sur les pièces de Shakespeare, sur les œuvres de Schumann (Clara or not Clara ?), etc. Mais il faut d’abord la découverte d’une œuvre ; ensuite, on va plus loin et le débat reste ouvert.

C’est pourquoi je ne comprends pas l’attitude de France 3, qui ne diffuse pas un film qui me paraît répondre précisément à une mission de service public, en informant sur une querelle toujours plus d’actualité, concernant deux auteurs que tout le monde a croisés au moins une fois au collège. Un film qui est bien joué, bien réalisé, agréable à voir. Un film qui n’est pas gratuit, qui a un vrai propos comme je l’ai montré. Un film qui peut intéresser et intriguer tout le monde. Et qu’on pourrait faire suivre d’un débat sur les différentes thèses en présence et sur ce que doit être la culture : culture vivante, ou culture morte ?

L'Affaire Corneille-Molière, le site officiel
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