DOCUMENTS INÉDITS
21 pages inédites de Pierre Louÿs
sur l’Affaire Corneille-Molière
Monsieur Jean-Pierre Dumont, fils de l’écrivain Paul-Ursin Dumont, auteur de l’excellente biographie Pierre Louÿs, l’ermite du hameau (1985), a eu l’extrême amabilité de nous communiquer vingt et une pages inédites de Pierre Louÿs concernant l’Affaire Corneille-Molière. Nous sommes honorés qu’il ait choisi notre site pour les rendre publiques.
Qu’il en soit ici remercié !
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Date : ? (après 1919)
Vingt et une pages manuscrites autographes de Pierre Louÿs, la dernière signée, toutes à l’encre violette.
Il s’agit du débat Corneille – Molière, après le premier article de Pierre Louÿs paru sur ce sujet dans Le Temps, le 16 octobre 1919.
Ce texte ne figure pas dans le tome X des Œuvres Complètes.
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Il semble que la critique réserve les débats sonores aux auteurs silencieux. Mon premier article dans Le Temps a fait plus de bruit que mon premier livre.
On lui a répondu de partout bien qu’il n’interroge personne. Partout il s’est trouvé un chroniqueur qui avait lu les douze volumes de Corneille et un échotier qui connaissait la vie de Molière jour par jour.
Bref on m’a répondu ceci, de toutes parts :
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« Oui, Molière est entré au collège à 14 ans, l’année du Cid et de la septième comédie de Corneille ; mais cela ne prouve rien.
« Oui, la première ville de province où Molière ait joué est la ville de Corneille, l’année de Polyeucte, l’année de Pompée, et l’année du Menteur ; mais cela ne prouve rien.
« Oui, le tragédien Molière a joué les tragédies de Corneille (et ses comédies) durant trente et un ans sans interruption de 1643 à 1673, c’est à dire
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jusqu’à sa mort. Trente et un ans, - toute sa vie, - Molière fut l’acteur de Corneille. Cela ne prouve rien.
« Oui, Molière joue Corneille douze ans dans le Midi – si obscurément qu’il est impossible d’établir son itinéraire – et tout à coup il quitte le Dauphiné pour Rouen, où il passe six mois près de Corneille. Et le septième mois commence la vie de Molière auteur [cela ne prouve rien] et acteur à Paris. Cela ne prouve rien.
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Sans doute. Ma démonstration est à peine commencée et j’ai tout le temps de la poursuivre puisque j’en ai donné les conclusions d’avance et en un mot : -Alceste, c’était Pierre Corneille.
Quelqu’un m’a reproché tout justement cela : de conclure avant de prouver. Les mathématiciens lui apprendront que les théorèmes se posent ainsi et que c’est un système connu depuis deux mille ans. Il mène droit à l’évidence.
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Au théâtre, le même principe a deux mille trois cent trente quatre ans d’existence. Par lui, la pièce la plus antique parmi celles qui vivent est toujours au répertoire et on la joue textuellement, traduite vers par vers. Sophocle a eu cette idée de génie : - faire dire tout le secret dès le début, quand il paraît invraisemblable, afin
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que le spectateur le repousse d’abord et reconnaisse au dénouement que l’auteur mène à son gré ceux qui n’entendent rien à l’art dramatique. Le vers 332 d’Œdipe Roi est ici d’autant mieux placé que les moliéristes n’entendent pas le grec. Ni le latin, d’ailleurs. Ni le français. On ne sait pas en quelle langue discuter avec eux tous, quand ils parlent de Plaute et d’Amphitryon.
Ils demandent « des preuves ». Et quand on leur prouve que
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de 1636 à 1667 le sujet d’Amphitryon a eu de quoi troubler Corneille, cela ne prouve rien, cette autre période de trente et un ans.
On leur fait lire ce qu’ils n’ont jamais lu : la préface de Don Sanche et dans un article où il n’y a pas une conjecture, on ne dit pas, mais ils pourraient deviner que nous avons là, en partie, la préface d’Amphitryon, et qu’un Amphitryon de Corneille
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existait donc en 1650, et même antérieurement, selon toute vraisemblance (ainsi que Psyché).
Mais rien ne prouve rien pour les moliéristes.
Molière leur raconte que Corneille a écrit Psyché en quinze jours, à 65 ans, et ils le croient. Ils ajoutent même que Pierre Corneille a signé Psyché, et qu’il n’a pas signé le reste ; que donc…
Mais où Corneille a-t-il signé
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Psyché ? Jamais il n’a signé Psyché. C’est à mon tour de dire aux moliéristes : Amphitryon et Psyché sont du même style, et si Corneille n’a pas signé Amphitryon, cela ne prouve rien.
Je sais bien pourquoi Molière a été forcé d’avouer en 1671 la collaboration qu’il donnait à Corneille, et l’on pense que Corneille ne l’ait ni reconnue ni désavouée ; mais je raconterai cela plus tard, lorsque les moliéristes auront cessé de répondre :
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« Cela ne prouve rien ! » à chaque ligne où j’essaye de les initier aux éléments de l’histoire critique et même à la chronologie.
J’avais laissé en suspens le cas des Précieuses Ridicules. Deux points restaient à résoudre :
I- Par qui Corneille correspondait-il avec Molière ?
II-A qui Fontenelle a-t-il conté en détail la lecture de Polyeucte à l’hôtel de Rambouillet ? Comment
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ai-je pu laisser entendre que Trissotin datait de 1643 et invoquer le témoignage de Fontenelle ?
Les deux problèmes étaient faciles. Mais il fallait remonter aux sources, et les moliéristes n’ayant d’autre bille qu’un chef d’œuvre de Paul Lacroix, prennent un air égaré dès qu’on leur apprend qu’en histoire Paul Lacroix prouve moins que rien.
Personne n’a trouvé qui
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parlait bas à Molière, de la part de Pierre Corneille en 1659, - ni quel ami de Fontenelle avait noté le mot qui mit Corneille en fureur : « M. l’abbé Cotin, lisez-nous »… etc.
Par contre on m’a révélé tous les documents que M.M. Lanson et Ch. Des Granges ont recueillis dans Brunetière ou Faguet, et ceux-ci dans Géruyez lequel s’inspira de Nisard qui véritablement possédait La Harpe.
Le bibliothécaire de la Comédie-Française a fait autographier
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pour mon instruction l’épitaphe de Molière par La Fontaine :
Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence
Je l’en remercie. On ne pourra plus me dire qu’elle ne prouve rien, cette double épitaphe, dont le symbolisme est si clair. Le jour où meurt Molière, la collaboration triple devient impossible :
Plaute et Térence et Molière sont morts.
Je ne comptais dire cela que vers la fin de mon livre, et quand tout le monde eût compris ce que [signifiait] voulut dire
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La Fontaine. Mais il est impossible de le faire comprendre en ce moment. J’attends qu’on ait cessé d’invoquer le Larousse et de répéter que La Fontaine a couronné « le Contemplateur ». J’attends qu’on ait trouvé, nettement écrit en prose et nettement signé jean de la Fontaine, le mot le plus cruel que Molière ait subi.
J’attends surtout d’avoir affaire à des contradicteurs sérieux. Un journaliste furibond, qui écrit au hasard tout ce qu’un Arsène Houssaye ou un Jules Janin
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pourrait accumuler d’erreurs matérielles en une page veut achever son article par une citation. Une citation de Larousse. [On] Et par une étourderie véritablement extravagante, il cite les deux vers que voici :
Sous le sac ridicule où Scapin s’enveloppe
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.
Je n’osais pas le dire ; mais par égard pour la critique moliériste, je reconnais que ces vers prouvent.
Ils ne prouvent que trop.
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Avant tout, ils me prouvent que je perds mon temps à discuter devant cette marée basse des études scolaires.
Je ne puis pas me mettre au niveau d’un contradicteur qui découvre Boileau quand je lui apprends pourquoi les Précieuses Ridicules ont été jouées à la suite de Cinna, en fin de soirée : ce qu’on n’a jamais dit.
Restons-en à l’année 1659 où Molière a 37 ans et n’a pas encore fait imprimer un mot.
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Mais, pour interrompre ici une concordance chronologique de plus en plus démonstrative, - je ne voudrais pas terminer ce second article sans soumettre aux poëtes qui ont lu Corneille un texte fameux signé par Molière.
On sait que Pierre Corneille est inimitable et que tel fut le jugement de Racine après la mort de son maître. – Inimitable surtout par le style.
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Hugo écrit ces deux vers qui [sont] presque tout entiers sont cornéliens :
Le vieillard qui revient vers la source première
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants.
Vers admirables ; mais les trois dernières syllabes ne peuvent être de Corneille. Un poëte ne s’y trompera pas.
Lisez maintenant ces strophes même si vous les savez par cœur. Tous les vers, tous les mots sont signés de Corneille Polyeucte et les plus grandes pages de l’Imposteur sont de la même plume.
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Cela s’entend. Et de la même époque.
L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés
Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature
Sans admirer en vous l’auteur de la nature
Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint
D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fut du noir esprit une surprise adroite
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut
Vous croyant un obstacle à faire mon salut
Mais enfin je connus, ô beauté tant aimable
Que cette passion peut n’être point coupable
Que je puis l’ajuster avecque la pudeur
Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur
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Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande
Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande
Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude.
De vous dépend ma peine ou ma béatitude
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux, si vous voulez, malheureux s’il vous plaît.
Une âme de dominicain pouvait seule concevoir un tel discours à l’antipode exact du point où il prêche sur la sphère. Et voici deux cent cinquante ans que ceci reste sous la signature d’un auteur excommunié.
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Corneille connaissait le faux dévot parce qu’il était croyant de toutes ses forces à l’idéal et que, sous Louis XIII encore, l’idéal, c’était toujours Dieu.
Mais Molière ? Quel tartufe eut jamais l’imprudence de dire quatre mots devant Molière ? Et où Molière eût-il aperçu Tartufe ?
Les moliéristes me répondront « A la Cour », parce que Molière y déjeuna un jour, sur dix-huit mille jours qu’il vécut.
Pierre Louÿs