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Cette rubrique est un droit de réponse. Elle donne la parole à ceux qui, toujours de façon courtoise, veulent répondre aux attaques qui ont été lancées contre eux ou d’autres chercheurs indépendants. Il n’est pas question de narcissisme, mais d’endiguer le flot d’injures qui, depuis 88 ans, tente de salir ceux qui n’obéissent pas au culte moliéresque et que l’on pourrait appeler les anti-dévots de Molière. Parmi ces francs-penseurs, beaucoup savent aussi dire « non » au racisme intellectuel qu’il est bon ton en France, depuis peu, d’afficher envers Pierre Corneille.
Monsieur Hippolyte Wouters, qui s’est fait connaître avec l’essai Molière, l’auteur imaginaire ? (1990), nous adresse une lettre destinée à monsieur Georges Forestier, porte-parole des moliéristes.
RÉPONSE À
MONSIEUR FORESTIER
Hippolyte Wouters
Le professeur Georges Forestier a fait paraître sur le site un article intitulé : « Corneille-Molière : d’un vrai canular à une fausse découverte scientifique ». Avec la doctorale autorité qui est la sienne, il s’est attelé à rejeter point par point les arguments avancés par certains – dont je suis – tendant à mettre en doute la paternité de Molière sur l’essentiel de ses œuvres. Rendons-lui tout d’abord l’hommage qui lui est dû : rarement « canular » aura justifié tant de science mise à l’éventer…
Je voudrais, quant à moi, fournir quelques réponses aux siennes. Une chose me paraît évidente : la question de la paternité de Molière sur ses grandes œuvres se pose et on a le droit de se la poser. C’est un débat réel, intéressant et riche mais où l’on a jusqu’à présent mis beaucoup plus d’intelligence à éluder la question qu’à l’élucider. Et tout le fiel qui entre dans l’âme des dévots moliéristes démontre, si besoin en est, combien il est traité de manière passionnelle et donc éloignée de la recherche d’une vérité historique objective.
Je laisserai bien entendu à M. Dominique Labbé de l’Université de Grenoble le soin de répondre aux critiques que l’on adresse à ses travaux de statistiques linguistique qui ont eu le malheur de confirmer le bien-fondé de notre point de vue. Je me bornerai à parler de ce que je crois savoir.
La question fondamentale qui me paraît devoir être posée est la suivante : Molière était-il bien Poquelin ou ce nom couvrait-il une raison sociale ou, en d’autres termes, une association qui regroupait plusieurs auteurs chargés de fournir à Louis XIV, dans des délais fort brefs, des pièces de qualité et dont le genre devait varier au gré des circonstances ?
Est-il inconcevable d’imaginer que de cette association, faisait partie Poquelin lui-même qui se chargeait des pièces-farce, Quinault, préposé aux comédies-ballets, Corneille pour les pièces suscitant « le rire de l’âme » (Donneau de Visé) et même Chapelle qui, d’après Grimarest, premier biographe de Molière, est venu rendre visite à Molière pendant près de cinq ans lorsqu’il habitait à Auteuil ? Grimarest fait d’ailleurs dire par Molière à Chapelle : « Vous, mon cher Chapelle qui à cause de votre bel esprit, passez à Paris pour avoir une grande part à mes pièces ».
L’existence d’une telle association expliquerait à la fois la rapidité avec laquelle les commandes étaient honorées et les énormes disparités de style, non seulement entre les diverses pièces signées par Molière, mais même au sein de celles-ci. Cette hypothèse me paraît avoir plus de cohérence que la vérité des moliéristes, dite « historique ».
Je me propose d’examiner brièvement, pour y répondre, les différents arguments du professeur Forestier.
1. Pierre Louÿs, qui est le premier à avoir émis l’hypothèse, est lui-même un farceur coupable d’avoir commis une supercherie littéraire quelques années plus tôt et il est dès lors dépourvu de toute crédibilité.
C’est, me semble-t-il, prendre le problème à l’envers. La question n’est pas de savoir si Pierre Louÿs a commis lui-même « des farces » mais plutôt d’examiner si les arguments qu’il a avancés ont quelque fondement. Il arrive à des farceurs de dire la vérité et à des gens sérieux de la malmener gravement… Mais je crois pouvoir dire que Pierre Louÿs ne galéjait nullement en évoquant cette hypothèse. Je me permets de renvoyer le lecteur à Benoît Peeters :
« Petite contribution à l’affaire Corneille-Molière », 5 mai 2003.
ou bien la lire ici-même, dans la rubrique Humeurs.
Benoît Peeters, dans sa biographie de Paul Valéry a clairement démontré que Pierre Louÿs avait pris cette hypothèse parfaitement au sérieux et qu’il avait mis à la défendre toute son intelligence et toute sa sensibilité.
2. On a tout reproché à Molière et il avait même des ennemis qui voulaient l’envoyer au bûcher avec ses livres, mais jamais on l’a accusé de supercherie.
On voit mal les ennemis de Molière vouloir l’envoyer au bûcher avec des pièces dont en plus on aurait prétendu qu’elles n’étaient pas de lui… !
Et puis, était-ce bien une supercherie si l’on tient compte du contexte de l’époque ? La grande erreur que me paraissent commettre beaucoup de moliéristes est de regarder le problème Molière avec des yeux de maintenant.
3. L’absence de manuscrits imputée à Molière est générale chez les auteurs du XVIIe siècle.
Encore que l’on ait découvert des manuscrits de Racine et de Corneille – peu il est vrai – l’absence de manuscrits chez Molière est infiniment plus troublante. Mais il est en effet mort en pleine activité et il avait, selon Grimarest, des pièces de théâtre sur le métier et un coffre sous son bureau destiné à les contenir. Or, l’inventaire des biens de Molière a été effectué par des huissiers près de quinze jours après sa mort. Aucun manuscrit ne fut découvert. C’est cette disparition immédiate des manuscrits qui est troublante, bien plus qu’une éventuelle dispersion de ceux-ci avec le temps.
4. Molière ne s’est pas improvisé auteur à 40 ans mais a évolué en commençant par des farces et en se lançant progressivement dans des comédies plus importantes. Et puis, quel âge avait Umberto Eco en écrivant Le Nom de la Rose ?
L’on ne peut que constater que le Molière d’après 1658 n’a plus rien de commun avec celui d’avant cette époque. Ce n’est pas, comme l’a dit Henry Poulaille (Corneille sous le masque de Molière, 1957), une évolution mais une révolution. En dehors de ses pièces-farce, Molière aurait écrit L’Etourdi, joué pour la première fois à Lyon en 1655 et Le Dépit amoureux joué à Béziers en 1656. Or, le titre de L’Etourdi, précise : « Comédie représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Petit Bourbon au mois de novembre 1658 par la troupe de Monsieur, frère du Roi. » Cette pièce est dès lors présentée comme ayant été jouée pour la première fois à Paris en novembre 1658, c’est-à-dire après le retour de Molière de Rouen, ce qui ne peut se justifier que si elle a été réécrite.
Personne, au demeurant, ne connaît les textes de L’Etourdi et du Dépit amoureux tels qu’ils auraient été joués à Lyon et à Béziers et l’on ne connaît que les versions "parisiennes". Il est manifeste que le prétendu "génie" de Molière ne se trouvait nullement en germe dans les pièces antérieures à celles de sa grande époque.
L’exemple d’Umberto Eco relevé par le professeur Forestier paraît assez malencontreux. Umberto Eco est un intellectuel qui a écrit plus ou moins sur le tard un "best-seller" mais dont le passé littéraire et scientifique n’a jamais été consacré à des pochades et dont le style n’a jamais montré de particulières discontinuités.
5. Molière aurait eu parfaitement le temps d’écrire toutes ses pièces en aussi peu de temps puisque Corneille et Racine en ont bien fait autant.
M. Forestier paraît perdre de vue que Corneille et Racine n’avaient que cela à faire, tandis que Molière était P-D-G d’une PME de près de quatre-vingts personnes, comprenant des acteurs, des décorateurs, des logistes, des concierges, etc., qu’il se produisait partout et pas seulement dans les pièces qu’il signait, qu’il était au surplus metteur en scène et acteur et qu’il avait, quant à lui, une vie extraordinairement occupée, sans parler de sa fonction de Valet de chambre du Roi.
6. Le détour de Molière par Rouen en 1658 n’a pas été décisif.
Sur ce chapitre, M. Forestier se montre particulièrement laconique et lacunaire. Tout d’abord, ni lui – ni personne au demeurant – n’explique pourquoi Molière a séjourné pendant sept mois à Rouen, ville où il joua fort peu. Ses meilleurs biographes n’hésitent pas à expliquer que c’était pour être plus près de Paris.. C’était assurément une manière de tirer le piano plutôt que d’avancer le tabouret, car le plus sûr moyen d’être près de Paris était de se trouver… à Paris.
L’on ne peut contester, par ailleurs, que ce voyage à Rouen a fait surgir un Molière nouveau. Le professeur Forestier affirme que l’on a attendu 1662 et L’Ecole des Femmes pour avoir un premier chef-d’œuvre. Il oublié de préciser que Les Précieuses ridicules, Dom Garcie de Navarre, L’Ecole des Maris, Les Fâcheux ne sont sans doute pas des chefs-d’œuvre mais n’en constituent pas moins une rupture totale avec le Molière d’avant 1658.
7. Corneille n’aurait pas eu de difficultés d’argent qui auraient nécessité la recherche de revenus supplémentaires.
Pierre Corneille n’a jamais très largement gagné sa vie et ses rentes lui ont été retirées à de nombreuses reprises : en 1642, de 1651 à 1658, en 1661 et en 1674. Il avait surtout six enfants dont deux filles dotées et plus particulièrement deux fils aux armées, ce qui, à l’époque, entraînait une promotion sociale, mais coûtait particulièrement cher ; enfin, il dut verser à son dernier fils, abbé, une pension annuelle. Il s’est toujours plaint de ses problèmes d’argent et a toujours considéré que ce dernier était un des moteurs de son activité. Si un économiste voulait se pencher sur la situation financière réelle de Corneille, il aboutirait à constater que l’argent dépensé par ce dernier dépasse assez largement les rentes et revenus officiels que Corneille a perçus.
8. Corneille serait venu résider en 1662 à Paris pour tenir son rang.
Il est patent que Pierre Corneille a toujours vécu à Rouen, même du temps de sa splendeur. Lorsqu’il vient résider à Paris, en 1662, il a 56 ans, il n’a rien de particulier à y faire, d’autant qu’il a toujours tenu son rang en France malgré sa domiciliation à Rouen. La seule chose qui me paraisse pouvoir, le cas échéant, justifier ce déménagement, est le souhait de pouvoir collaborer avec Molière dans de meilleures conditions de rapidité, de discrétion et de sécurité.
9. Il est difficilement concevable que Corneille ait accepté de voir ses pièces publiées sous le nom d’un autre.
C’est perdre de vue :
1° que Molière signait des comédies, ce qui était considéré comme un genre mineur là où Corneille se targuait d’être tragédien, ce qui était un genre noble.
2° que les pièces signées Molière étaient souvent sulfureuses et ne pouvaient passer que sous le nom du comédien du Roi et, à ce titre, intouchable.
3° que les deux protagonistes étaient tenus à garder le silence sur leur collaboration s’ils voulaient continuer à engranger les bénéfices financiers que cette collaboration générait.
4° que ce secret avait intérêt à être maintenu puisque Louis XIV n’est mort qu’en 1715 alors que Molière est décédé en 1673 et Pierre Corneille en 1684.
10. Corneille et Molière n’auraient pas pu collaborer car ils auraient été brouillés et ne se seraient rapprochés qu’en 1666-1667.
C’est perdre de vue :
1° que Molière n’a cessé de jouer du Corneille quand il s’est installé à Paris.
2° que la prétendue « brouille » ou cabale de L’Ecole des Femmes est extrêmement peu claire et suffisamment anodine pour imaginer qu’elle ait été forgée de toutes pièces pour brouiller les pistes, ce qui eut bien été dans la manière de Corneille.
11. Si Psyché n’a pas été intégrée dans les œuvres de Corneille (alors qu’il en avait fait les trois-quarts), cela s’explique par le fait qu’un auteur pouvait avoir fini sa pièce lorsqu’il en avait fait le canevas, la versification étant quantité négligeable.
Sur ce point, je suis parfaitement d’accord avec M. Forestier. Mais ce qui est vrai pour Psyché peut l’être tout autant pour les autres pièces signées Molière…
12. Corneille était trop pieux pour avoir écrit Tartuffe.
Cette affirmation me paraît fort rudimentaire. François Vergnaud a fort bien expliqué le caractère très complexe de Corneille, qui s’était fait un nom en tant que tragédien chrétien mais qui avait des obsessions en totale contradiction avec l’image lisse qu’il voulait donner de lui-même (voir notamment son acrostiche dans Horace et les poèmes divers de sa jeunesse). Au demeurant, Tartuffe et Dom Juan, qui faisaient scandale à l’époque, n’attaquaient pas la religion mais les faux dévots qui en faisaient commerce.
13. Si Corneille avait écrit Dom Juan, il ne l’aurait pas écrit en prose et ce n’est pas Thomas Corneille mais bien lui qui l’aurait mis en vers par la suite.
Pourquoi donc Pierre Corneille n’aurait-il pu écrire une pièce en prose, surtout s’il la faisait signer par Molière ? Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce fait :
- soit le peu de temps dont on disposait après l’interdiction de Tartuffe,
- soit exercice destiné à varier les plaisirs,
- soit un leurre destiné à déjouer les soupçons.
D’ailleurs, la pièce fourmille de vers blancs….
Qui ne penserait à Corneille lorsque Don Luis dit à son fils (en prose) : « La naissance n’est rien où la vertu n’est pas ? »
Et la réécriture de la pièce en vers par Thomas Corneille me paraît tout à fait normale, ce dernier étant un excellent versificateur et Corneille ne voulant certes pas s’abaisser à mettre sous son nom en vers une pièce attribuée à un autre et dont il aurait été lui-même l’auteur…
M. Forestier n’explique pas la curieuse préface de Thomas Corneille lorsqu’il écrit : « Ce sont scènes ajoutées à cet excellent original et dont les défauts ne doivent pas être imputés au célèbre auteur sous le nom duquel cette comédie est toujours représentée ». Pourrait-on dire plus subtilement que Molière n’était qu’un prête-nom, tout en ne le disant pas pour des raisons que l’on sait.
Je crois avoir ainsi répondu de manière forcément succinte et incomplète aux arguments de M. Forestier. Je ne prouve assurément pas que j’ai raison, mais en tout cas que j’ai de bonnes raisons…
Il est en tout cas positif de constater qu’après plus de trois siècles ces auteurs peuvent encore susciter un tel intérêt, voire de telles passions.
Il est cependant regrettable qu’elles troublent la sérénité indispensable à la découverte de la vérité, même si celle-ci doit apparaître aux dépens de certitudes, dont on n’aime guère secouer le mol oreiller.
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RÉPONSE A GEORGES FORESTIER SUR QUELQUES POINTS D’HISTOIRE
Hugues Héraud
La première constatation que j’ai été amené à faire en lisant l’article quelque peu injurieux de monsieur Georges Forestier, intitulé « D’un vrai canular à une fausse découverte scientifique » (consultable sur le site du Centre de Recherche sur l’Histoire du Théâtre), c’est qu’il ne connaît pas monsieur Dominique Labbé, homme d’une probité toute scientifique, à l’opposé du portrait qu’il a cru indispensable de faire.
La deuxième constatation, c’est que monsieur Forestier n’a jamais lu Pierre Louÿs mais, ainsi qu’il en a pris l’habitude en chaire, il en parle d’autorité : « n’est-il pas extrêmement troublant que l’inventeur de cette fable [Molière prête-nom de Corneille] soit lui-même l’auteur d’une des plus belles supercheries littéraires de l’histoire ? »
Tout est faux dans cette petite phrase assassine :
1) L’inventeur de la thèse de la collaboration Corneille-Molière qui contrarie tellement monsieur Forestier, n’est pas Pierre Louÿs. Si tant est qu’il y en ait un, car la vérité n’a pas besoin qu’on l’invente, c’est un éminent moliériste, Victor Fournel qui, le premier, semble-t-il, a lancé l’idée que Molière est « le pseudonyme de Corneille ». Monsieur Forestier devra lire Bibliographie et iconographie moliéresques, 1884, p. 224, où il est écrit : « S’il s’est rencontré des critiques pour établir que Shakespeare n’était qu’un prête-nom […], il s’en rencontrera quelque jour pour prouver que Molière était le pseudonyme de Corneille, de Racine, de Chapelle et de La Fontaine. » Ainsi, malgré ses convictions, l’idée vint à l’historien Fournel que le théâtre de Molière pourrait n’être qu’un théâtre collectif.
Ensuite il y eut, vers 1912, selon l’écrivain René-Louis Doyon, un agrégé de l’Université, professeur au Lycée de Périgueux, M. Thausier, qui enseignait à ses élèves que Molière n’avait pas écrit les grandes pièces qu’on lui attribuait et que leur auteur ne pouvait être que Corneille.
2) La thèse de l’association Corneille-Molière n’est pas « une fable » comme veut le croire Monsieur Forestier. Elle vient de faire l’objet d’un essai de huit cents pages (avec plus de 1700 citations de contemporains de Molière et des dix-septiémistes les plus réputés), signé Denis Boissier, déjà auteur de L’Affaire Molière (2004). C’est la plus grande entreprise de démythification jamais entreprise sur Molière. Et la première fois que l’on interpénètre méthodiquement les biographies de Pierre Corneille et celle du Comique.
3) Pierre Louÿs n’a jamais non plus été l’auteur d’une « des plus belles supercheries littéraires de l’histoire » ainsi que l’affirme péremptoirement monsieur Forestier. Les Chansons de Bilitis (1894) sont une œuvre d’art, une fiction telle que la littérature mondiale en montre quelques exemples, récemment encore avec Jorge-Luis Borgès ou l’Albucius de Pascal Quignard. Voilà le grand tort de Pierre Louÿs : avoir été un poète érudit jouant avec la Muse et l’érudition. Hélas, il arriva ce que Louÿs n’aurait jamais osé imaginer : « Gustave Fougères, maître de conférences de langue et de littérature grecque à la faculté des lettres de l’Université de Paris s’est ridiculisé en lui répondant qu’elle ne lui était pas inconnue. Les universitaires n’ont jamais pardonné cela à Louÿs.» (Paul-Ursin Dumont, Pierre Louÿs : l’hermite du hameau, 1985).
Jamais Pierre Louÿs n’a voulu tendre « un piège » à qui que ce soit. Il est en effet permis à un écrivain de présenter son personnage comme ayant réellement existé, et d’en vouloir convaincre son lecteur, surtout s’il est aussi naïf que feu Gustave Fougères. Les textes de la saphique Bilitis sont remplis d’ironie et de grâce, et la Vie de cette poétesse que Louÿs jugea amusant d’écrire en guise de préambule n’est guère plus fausse, à bien des égards, que la Vie de Monsieur de Molière de Grimarest, bible des moliéristes. Certes, Louÿs a poussé l’humour jusqu’à citer, comme le fera bien après lui Borgès, des érudits qui se seraient penchés sur l’œuvre présumée de Bilitis, notamment le professeur Heim. Il faut vraiment être un « cher confrère » de monsieur Forestier pour tomber dans une illusion si bon enfant et ne point voir que le nom de ce professeur émérite signifie en allemand : Mystère (et boule de gomme).
Ce que monsieur Forestier reproche donc à Pierre Louÿs c’est d’avoir eu pour lecteur M. Gustave Fougères ! Espérons que monsieur Forestier n’a pas de liens de parenté avec l’illustre Gustave Fougères, ce qui, bien évidemment, excuserait une telle hargne et une si prompte démesure. Mais nous sommes injustes envers monsieur Forestier : sans doute ne se sent-il en affinité avec son confrère que par esprit de corps.
Si monsieur Forestier ne connaît qu’imparfaitement la vie et l’œuvre de Pierre Louÿs, il récite comme personne le dogme moliéresque, ce qui, somme toute, est naturel pour un universitaire qui se veut le représentant officiel de la Sorbonne dix-septiémiste. Sans doute monsieur Forestier souhaite-t-il également porter le pectoral du grand-prêtre du culte national « Molière auteur de génie à nul autre comparable ». Mais si monsieur Forestier est très regardant sur les doctrines moliéresques, il l’est moins, semble-t-il, avec certains détails de l’Histoire littéraire du XVIIe siècle.
I. Monsieur le professeur Forestier écrit que la thèse de Pierre Louÿs est fausse parce qu’elle inverse « … le regret de Boileau qui déplorait dans son Art poétique que l’auteur du Misanthrope n’ait pas renoncé à écrire les Fourberies de Scapin. »
Monsieur Forestier veut nous faire croire que Boileau était convaincu du « génie de Molière » et que, dès lors, l’opinion de Pierre Louÿs qui ne lui reconnaît aucun talent dramaturgique n’a que peu de valeur. Puisque Boileau, qui connaît bien Molière, admire ce dernier, c’est qu’il est bel et bien admirable. Seulement voilà, Boileau a-t-il jamais admiré Molière ? Rien n’est moins sûr. Son Art poétique (1674) affirme le contraire :
Chant I, v. 79 - Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse.
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
Au mépris du bon sens, le Burlesque effronté
Trompa les yeux d’abord, plut par sa nouveauté.
On ne vit plus en vers que pointes triviales.
Le Parnasse parla le langage des Halles.
La licence à rimer alors n’eut plus de frein.
Apollon travesti devint un Tabarin.
Tout au long de sa carrière Molière fut accusé de bassesse et on lui reprocha de pratiquer jusqu’à plus soif le théâtre bouffon des Halles et d’avoir été jusqu’à son dernier jour le disciple du farceur Tabarin (jusqu’à engager une comédienne qui fut son élève).
Dans son Art poétique Boileau défend une idée de l’art littéraire totalement étrangère à Molière (qui n’en a jamais défendu aucune). Parce qu’il sait que le Comédien ne relisait jamais ce qu’il était censé avoir écrit (voir, sur ce point, le témoignage de Brossette), Boileau professe cette règle nécessaire :
Chant I, v.172- Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Polissez-le sans cesse, et le repolissez.
Et de préciser son opinion sur Molière :
Chant III, v. 393 – (…) Molière illustrant ses écrits
Peut-être de son art eût remporté le prix,
Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures,
Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quitté pour le bouffon, l’agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe,
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.
Le caustique Boileau pouvait en effet ne pas reconnaître en Molière l’auteur du Misanthrope et lui reprocher d’être resté par lui-même au niveau de Scapin. Pour savoir si Boileau aima ou même admira réellement celui que tout un chacun appelait le Comique, il suffit de lire la suite :
v. 401- Le Comique, ennemi des soupirs et des pleurs,
N’admet point en ses vers de tragiques douleurs :
Mais son emploi n’est pas d’aller dans une place
De mots sales et bas charmer la populace.
……………..
v. 421- J’aime sur le théâtre un agréable auteur
Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur,
Plaît par la raison seule, et jamais ne la choque.
Mais pour un faux plaisant à grossière équivoque
Qui pour me divertir n’a que la saleté
Qu’il s’en aille, s’il veut, sur deux tréteaux monté,
Amusant le Pont-neuf de ses sornettes fades,
Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.
Molière qui avait fait ses débuts de farceur au Pont-Neuf semblait toujours vouloir y retourner. On le voit, Boileau dans son Art poétique parle du Comédien en termes peu flatteurs. Mais puisque les moliéristes affirment que Boileau fut un grand admirateur de Molière, ils doivent avoir des raisons de le penser. Quelles sont ses raisons ? Elles se résument en une seule : ce sont eux qui sont idolâtres de Molière. Et comme l’idolâtrie rend naïfs, il ne leur est pas venu à l’esprit que Boileau pourrait avoir été moins naïf qu’eux. Il est pourtant évident que le satiriste aimait à écrire à mots voilés. Il n’a jamais cessé de changer de plume et il est bien difficile, aujourd’hui, de savoir ce qu’il pensait exactement de ses amis et adversaires, et plus encore de Molière, le favori du Roi. Car Molière avait le Roi pour lui et Boileau se montra parfait courtisan. Il était « le flatteur de Louis » (son sobriquet), et c’est à ce titre qu’il a dit, quand il le fallait, du bien de Molière. Il a fait des courbettes à Molière tant que Louis XIV l’a permis. Dès que le Roi a changé d’avis, Boileau s’est détourné de son ancien appui. Et pendant la longue période où Sa Majesté ne voulut plus entendre parler de Molière (de 1673 à 1715), Boileau a en dit du mal, jusqu’à indisposer ses contemporains pourtant habitués à son hypocrisie.
Pour conclure sur ce point précis, rappelons que dans sa longue correspondance avec son secrétaire Brossette, Boileau ne mentionne Molière qu’ une seule fois, par politesse, pour répondre à son correspondant. Pour l’historien Gérard Moret : « Ce qui nous surprend le plus, c’est le décalage qui existe entre cette correspondance, où le nom de Molière n’est évoqué qu’une seule fois contrairement à celui de Racine qui revient sans cesse, et la réputation qui est faite à Boileau d’avoir été le meilleur ami de Molière. […] Le silence de Boileau sur Molière qu’il connaissait pourtant si bien nous paraît bien assourdissant pour un homme d’ordinaire si bavard. Et ce silence n’est-il pas inversement proportionnel à la place que l’on fait jouer très tôt à Boileau dans une légende qui ne saurait souffrir de faille ? » (Molière : portrait de la France dans un miroir, thèse, 2004).
Le subtil Boileau se fit toujours bien voir de son maître. Aussi quand ce dernier lui demanda qui, sous son règne, fut « le plus rare des grands écrivains qui avaient honoré la France » ? Il lui répondit « Molière ». Pourquoi Molière et non Pierre Corneille ou Jean Racine ou encore La Fontaine ? Parce que Molière fut personnellement choisi par le Roi pour être son « bel esprit », une façon élégante de définir celui qui fut son bouffon favori. Molière était donc « rare », en ce sens qu’il n’y en avait pas deux comme lui. Car s’il y avait en ce temps-là plusieurs grands dramaturges, plusieurs bons auteurs de comédies, plusieurs fins poètes, il n’y avait qu’un seul bouffon favori du Roi, personnage qui est, par définition, un être à part. Tellement à part qu’il fut le seul à pouvoir manger en compagnie de Sa Majesté. Boileau ne mentait donc pas en faisant de Molière le plus « rare » des grands écrivains (comprenons ceux qui s’occupent des « choses de l’esprit »). Sensible à la flatterie et aux subtilités du langage de Cour, Louis XIV lui répondit : "Je ne le croyais pas, mais vous vous y connaissez mieux que moi." Le Roi ne pouvait pas, bien évidemment, avoir lui-même cette pensée ; c’eût été, de sa part, inélégance et même vanité.
Que Molière soit « un grand écrivain » ne signifie pas non plus, historiquement parlant, ce que monsieur Forestier croit en ce qui concerne « son dieu » (Eugène Noël, moliériste réputé) : au XVIIe siècle, était écrivain quiconque s’occupe des « choses de l’esprit » (et « grand » quiconque avait la faveur royale). La définition du mot « écrivain » était à cette époque tellement laxiste qu’elle englobait jusqu’à celui qui avait édité un livre anonyme ou le comédien qui publiait la pièce qu’il avait, le premier, représentée. La notion d’auteur n’existait pas, et pas davantage les droits d’auteur proprement dits. Molière pouvait donc être un écrivain au même titre que beaucoup d’autres qui n’écrivirent rien par eux-mêmes, comme le comédien Montfleury père. Molière pouvait donc être autheur des pièces qu’il jouait sur son théâtre sans que, de son temps, cela soit compris comme nous le comprenons aujourd’hui. Répétons-le : la notion d’auteur n’existait pas. En parler à propos du XVIIe siècle comme le fait monsieur Forestier est, si je ne m’abuse, un abus de langage ou, si l’on préfère, un pieux mensonge, ce qui est naturel pour un « dévot de Molière » (Georges Monval, directeur du Moliériste).
Pour en finir avec cette prétendue admiration de Boileau pour « l’écrivain » Molière, ajoutons que dans l’Art poétique, publié un an après la mort du Comique, le poète nous révèle aussi ce que fut, de façon certes discrète, « le grand Corneille » : un « mercenaire ». Voilà épinglé le collaborateur de Molière, ne serait-ce, officiellement, que pour Psyché (1671) :
Chant IV, v. 125- Travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain
Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain.
………….
v. 129- Mais je ne puis souffrir ces auteurs renommés
Qui dégoûtés de gloire, et d’argent affamés,
Mettent leur Apollon aux gages d’un Libraire,
Et font d’un art divin un métier mercenaire.
II. Monsieur Forestier écrit : « Rappelons que ses nombreux ennemis ont TOUT reproché à Molière de son vivant […] sauf une chose : l’idée même d’une supercherie littéraire n’a effleuré la pensée d’aucun de ses nombreux et virulents ennemis » et d’ajouter, faisant dans l’ironie universitaire : « Mais il est vrai que la collaboration entre Corneille et Molière est supposée être restée rigoureusement secrète. »
Monsieur Forestier oublie que la notion même de « supercherie littéraire » est un total non-sens au XVIIe siècle, au même titre que de parler de prix littéraires ou des Droits de l’homme. Personne, sous Louis XIV, ne pouvait avoir l’idée d’une supercherie littéraire pour la bonne raison que n’existait pas au XVIIe siècle, nous venons de le dire, la notion d’auteur, ni celle de propriété littéraire, ni même le droit moral de l’écrivain, et que n’existait pas davantage, en matière littéraire, d’antagonisme entre le vrai et le faux.
En revanche, existaient deux faits historiques qui expliquent pourquoi personne ne reprocha à Molière d’être ce qu’il fut si bien :
- A cause de la censure foudroyante de l’Eglise et de la Sorbonne où professe aujourd’hui monsieur Forestier, fut institutionnalisé l’usage du prête-nom, véritable catalyseur de la littérature durant le XVIIe siècle. Parce qu’ils ne risquaient aucune sanction du Pouvoir politique ou religieux, tous les comédiens célèbres furent des prête-noms. Quand les philosophes ou les écrivains voulaient s’exprimer par le biais de l’essai ou du roman ils se servaient d’un pseudonyme ou de l’anonymat.
- Le Service du Roi est une organisation qui avait pour tâche de satisfaire, par tous les moyens, les exigences de Louis XIV. Dans le cas de Molière, le Roi lui avait donné carte blanche pour lui offrir en temps et heure des spectacles. Or la fin a toujours justifié les moyens et Molière a toujours manqué de temps mais pas de moyens…à la différence de Corneille qui eut toujours le temps mais jamais les moyens financiers.
Non seulement personne ne reprocha à Molière de ne pas écrire ses pièces (de la part d’un comédien c’est l’inverse qui aurait alors choqué), mais encore la collaboration entre Molière et ses différents fournisseurs (pour être son principal collaborateur Pierre Corneille ne fut pas le seul, loin de là) ne fut jamais une question publique, encore moins une polémique. Cette collaboration allait de soi, d’autant que le bouffon du Roi, c’était alors connu de tous, n’écrivait jamais rien lui-même. En revanche, beaucoup de monde écrivait pour lui. Cette collaboration entre le plus grand écrivain de son temps avec le plus célèbre des bouffons pour le plaisir du plus grand roi du monde, était à tel point naturelle que personne ne songea à la critiquer ni même à la commenter, comme personne n’a jugé nécessaire de commenter les très nombreuses collaborations qui illustrèrent le théâtre durant le XVIIe siècle, notamment celle d’Alexandre Hardy avec Valleran le bouffon, celle de Rotrou avec le comédien Bellerose, La Fontaine avec l’illustre Champmeslé, ou le cas de Montfleury fils se cachant derrière la vedette Montfleury père. C’était dans les mœurs, comme nous disons aujourd’hui. Et il faut vraiment être un « dévot à Molière » (Anatole Loquin, rédacteur au Moliériste) pour utiliser comme argument contre l’association Corneille-Molière le fait que les contemporains de Molière n’en ont pas parlé comme nous l’eussions fait à leur place.
Il est bien certain qu’aujourd’hui, avec la mentalité capitaliste et commerciale qui définit notre société, Molière, pas plus que Paul-Loup Sulitzer, ne pourrait prétendre au moindre titre de gloire littéraire. Mais, qui sait, peut-être que dans deux cents ans des universitaires, aussi savants que feu le professeur Gustave Fougères, en arriveront à penser qu’après Molière, les deux plus grands génies littéraire de la France, que dis-je, de l’univers, furent Alexandre Dumas et Paul-Loup Sulitzer.
J’avais dans l’idée de reprendre point par point toutes les subtiles inexactitudes de l’article « Corneille-Molière ou d’un vrai canular à une fausse découverte scientifique » de monsieur Forestier, mais il y en a tellement... Par manque de temps, je me vois contraint de les laisser telles qu’elles sont, c’est-à-dire uniquement destinées à satisfaire ceux qui entretiennent « la fourmilière ronronnante de leur admiration inconditionnelle » comme en témoignent les universitaires Jean-Claude Lefrère et Jean-Paul Goujon (« Ote-moi d’un doute »… l’énigme Corneille-Molière, 2007).
Juste ceci, pour terminer, que je ne puis laisser passer :
L’« absence du moindre document écrit de la main de Molière […] serait un argument si l’on avait conservé les manuscrits des auteurs contemporains. »
Parfait exemple d’une certaine mauvaise foi ou d’une mauvaise foi certaine, car il n’est pas seulement question de l’absence totale des manuscrits de Molière, mais aussi de l’absence de sa correspondance. A une époque où l’on adorait les correspondances, et alors que nous en avons de tous ses proches, comment expliquer que nous n’ayons aucune lettre de Molière ? S’il ne s’agissait que d’absence de courrier manuscrit, mais il n’existe aucune lettre de Molière publiée par un tiers. Comme l’écrit avec litote la vieille autorité des moliéristes Paul Lacroix : « On a lieu de s’étonner qu’aucune lettre de Molière n’ait été comprise dans les Correspondances de Pierre Corneille, de Boileau, de La Fontaine, etc. » (Bibliographie moliéresque, 1875).
Si encore ce n’était que cela, mais nous n’avons aucune annotation de la main de Molière, aucune dédicace. Absolument rien. Pour un comédien, rien d’étonnant : l’immense majorité des comédiens de cette époque, surtout les farceurs, ne savaient pas écrire. Mais n’avoir rien de la main d’un écrivain placé au centre de tout est plus qu’étrange. Peut-on imaginer cela de Boileau ou de Racine ? A-t-on mesuré ce que signifie réellement ne rien avoir de la main de celui qui fut, nous dit-on à la messe, le « plus grand écrivain de la France » ? Le moliériste Georges Mongrédien a bien raison d’écrire que c’est un « miracle » en négatif. Il est vrai que nous n’avons rien non plus de la main de Jésus-Christ « mort sur la Croix et ressuscité au troisième jour pour l’Eternité » (catéchisme).
En conclusion, à notre humble avis : être cent pour cent convaincu de Molière mort sur un fauteuil et vivant éternellement dans l’Eternité littéraire, – c’est faire acte de foi. C’est ce qu’exige le dogme national que professe monsieur Forestier.
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Cette communication de l’écrivain Benoît Peeters, intitulée « Une petite contribution à l’affaire Corneille-Molière », 5 mai 2003, est tirée du site :
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UNE PETITE CONTRIBUTION A
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE
Benoît Peeters
Depuis quelques semaines, dans la presse écrite et un peu partout sur internet, il a été amplement question des travaux de Dominique Labbé sur Corneille et Molière. Avant même que soit paru son livre Corneille dans l’ombre de Molière (il sortira aux Impressions Nouvelles le 15 mai), plusieurs universitaires ont attaqué l’auteur en termes extrêmement violents, dont Georges Forestier. Remue-net et Litor se sont faits l’écho de sa contribution, intitulée « Corneille et Molière, d’un vrai canular à une fausse découverte scientifique ».
Si, par rapport au contenu des recherches de Pierre Louÿs, Hippolyte Wouters et aujourd’hui Dominique Labbé, je ne suis pas capable d’une vraie expertise et ne puis m’en remettre qu’à ma seule intuition, il y a au moins une chose sur laquelle je sais que Georges Forestier se trompe. Mais il se trompe absolument. C’est l’affirmation que les recherches de Louÿs ne seraient qu’un canular. Or, elle joue un grand rôle dans toute la discussion qu’elle engage sur une base absolument fausse. Quand j’ai écrit ma biographie de Paul Valéry, voici bientôt quinze ans, j’ai pris connaissance à la BN des lettres passionnées, puis pathétiques, que Louÿs a écrit à la fin de sa vie sur Corneille et Molière, ainsi que des dérobades de Valéry. Cette correspondance est toujours inédite. Je me permets donc de citer (un peu longuement) un passage de mon livre qui concerne cette affaire, mais je peux certifier que la lecture intégrale de ces lettres est plus probante encore.
Voici l’extrait du livre Paul Valéry, une vie d’écrivain paru en 1889 :
C’est l’affaire Corneille-Molière qui précipitera la chute de Louÿs, en même temps qu’elle va mettre fin à une amitié de trente ans. En août 1919, dans L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux, Louÿs pose cette provocante question : « Corneille est-il l’auteur d’Amphitryon ? ». Après plusieurs années de recherches sur le sujet, il est arrivé à la certitude que Corneille est responsable d’une bonne partie de l’œuvre de Molière. Mais l’écrivain, auquel certains n’ont jamais pardonné la mystification des Chansons de Bilitis, devient aussitôt la cible des moqueries.
Le 16 octobre 1919, Louÿs passe à l’offensive. Il publie un article dans Le Temps où il ne craint pas d’affirmer : « Ce n’est pas le style de Corneille, c’est la signature de Molière qui a besoin de preuves. » Puis il développe sa démonstration par une série d’articles dans Comœdia. Le scandale est énorme.
Le 4 janvier 1920, accablé par la violence et la médiocrité des arguments qu’on lui oppose, Louÿs réexplique sa thèse à Valéry, le sommant de prendre parti pour ou contre lui. Sans doute Valéry répond-il de manière un peu vague, car le lendemain Louÿs laisse éclater son désespoir et ses reproches dans une lettre tracée d’une main que la cécité grandissante rend de plus en plus maladroite :
« Relis ma dernière lettre. Elle n’était pas drôle. P. V. ne peut rester neutre dans une guerre où P. L. infirme est engagé depuis six mois et bombardé depuis près de cinq mois. Dire que le même poète a fait les vers de Polyeucte, d’Auguste, de Tartuffe et d’Alceste – ou bien c’est absurde – ou bien c’est la découverte capitale de l’histoire littéraire. Vote pour contre ma thèse. Je ne te demande nullement de publier ton vote, mais dis-moi si tu me crois capable de prendre une hypothèse pour une certitude et la physiognomonie pour l’anthropométrie. »
Le 17 mars, son ton est encore plus amer et ses attaques quittent le terrain strict de l’affaire Corneille-Molière :
« En histoire littéraire où j’ai trouvé tant de choses sans presque rien publier, j’attends un plaisir de toi, c’est que tu me croies capable de juger à coup sûr. (…) Je ne t’ai jamais écrit, depuis trente ans, que pour te persuader que tu étais le plus grand poète de ta génération et il m’a fallu vingt-cinq ans pour t’en convaincre. C’est la preuve que je sais lire. »
Le 9 octobre, il pense avoir enfin découvert une preuve autographe de sa thèse. Mais ses reproches n’en sont que plus vifs :
« Ne pouvais-tu avoir au moins quelques égards pour le sens du mot certitude – non souligné comme ici, mais deux fois signé ? Je t’ai nettement écrit pour te le demander. Il y a longtemps que je te le demande. Depuis vingt ans, je travaille plus que personne, je me cloître plus qu’un bénédictin puisque je n’ai pas même la prière pour répit. J’ai travaillé d’abord quinze heures, puis dix-huit heures par jour. »
La fin de la lettre est particulièrement tragique, prenant acte de tout le fossé qui s’est creusé entre les deux amis :
« Paul, tu savais bien que j’irais jusque-là quand nous avions dix-neuf ans. Et lorsque ce travail acharné qui détruit mon œuvre, ma vie et mon nom se poursuit ou agonise, - quand un de mes yeux est mort et l’autre voilé pour toujours, tu n’imagines pas d’instinct, que je sacrifie ma jeunesse elle-même au travail que tu connais. (…) Vraiment ? Tu aimerais mieux que j’eusse écrit d’abord mes " Dix-neuf ans " et que tout fût en règle entre nous : tu aurais mes lettres ; personne ne saurait qu’Alceste est Corneille et tu serais content ? Oui ? Ecris-moi " Non ". Ajoute que tu es un monstre et signe lisiblement : " Paul Valéry. "
Il semble que ce soit la dernière lettre que Louÿs ait envoyée et que les deux hommes ne se soient pas revus. (fin de l’extrait du livre)
Hippolyte Wouters, qui possède l’original de beaucoup de notes de Pierre Louÿs sur le sujet, pourrait confirmer le sérieux de ces recherches. Louÿs était peut-être un amateur d’énigmes, mais c’était surtout un grand poète, un critique très fin, et un amoureux de l’œuvre de Corneille.
Pour le reste, je ne suis pas – aujourd’hui au moins – en mesure de me lancer dans une discussion de fond. Mais je sais que Dominique Labbé conteste absolument – y compris sur le plan le plus factuel – les critiques de plusieurs de ses collègues, notamment celles d’E. Brunet. La méthode de ce dernier – explique-t-il, et il le fera en temps utile de manière circonstanciée – n’a strictement rien à voir avec la sienne. Et la soi-disant invalidation par Baudelaire et Rimbaud s’appuie sur une démarche absolument non scientifique. Il s’agit d’un pur argument d’autorité, lié à des querelles internes au monde de la Linguistique quantitative, monde sur lequel le livre de Labbé apporte un éclairage passionnant.
J’espère qu’il bénéficiera de l’attention qu’il mérite, et que le mauvais procès intenté à Louÿs ne recommencera pas, 84 ans plus tard.
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Le site du journal L’express fait savoir : « L’été dernier, Jean-François Deniau avait envoyé à l’Express un texte vengeur sur le sort funeste fait par nos ministères au 4e centenaire de Corneille, article qui n’avait finalement pas été publié. C’est un document inédit : nous mettons en ligne aujourd’hui ce coup de gueule qui ressemble tant à son académicien d’auteur, mort mercredi.
CORNEILLE, OBJET DE RESSENTIMENT
Jean-François Deniau
Sommes-nous tombés sur la tête ? Après la quasi-non-célébration d’Austerlitz, mais celle de Trafalgar, la logique devait nous conduire à appeler la gare Montparnasse Waterloo Station et à débaptiser quelques boulevards portant des noms de maréchaux. Je vois assez bien une grande avenue Sedan. Quant au pont d’Iéna, pourquoi pas pont d’Azincourt? La mode actuelle est de nous donner en modèle nos revers, nos échecs, nos fautes. Elles ne manquent pas... Bref, de faire de nous un antimodèle. N’oublions pas de supprimer avenue et lycée Voltaire, qui, lui, fit vraiment fortune avec la traite, et non ce pauvre Corneille.
Corneille... L’année 2006 devrait fêter le 4e centenaire de sa naissance. Grand auteur français. Un classique entre les classiques. Les ministres compétents - Culture ou Education, je m’y perds - ont dû prévoir de solennelles manifestations d’hommage ? Eh bien, non ! A cette date, rien d’important n’est organisé. D’obscurs sbires de corridors, qui régentent notre vie intellectuelle, auraient découvert une parenté de Corneille avec un bourgeois de Rouen, qui, comme tout habitant des ports, de la Suède au Portugal en passant par Nantes, Bordeaux et toute l’Angleterre, a pratiqué la traite des nègres, en concurrence avec les Arabes et les tribus africaines elles-mêmes. Corneille est donc déclaré politiquement incorrect et ne sera pas célébré. Je signale que de telles punitions familiales, s’étendant sur plusieurs générations, ont été le signe des pires dictatures. Il est triste de la voir régner dans nos antichambres.
Mais, direz-vous, il y a quand même Le Cid ! Les plus anciens d’entre nous se souviennent du Cid monté par Jean Vilar, qui n’était vraiment pas de droite, pour le Théâtre national populaire, qui ne l’était vraiment pas plus, avec Gérard Philipe dans le rôle. Et dans Paris, et dans la France entière, ce fut une rumeur de bonheur, d’admiration, d’émotion. On s’appelait au téléphone, on s’écrivait, on se donnait rendez-vous. Eh bien, c’est fini. Le Cid est mal vu. Est même honni. J’ai entendu la condamnation : "Une pièce d’extrême droite." Nos penseurs de l’Education auraient autorisé une exception à Rouen, ville natale de Corneille, mais au titre de la politique culturelle locale, sans plus. Et attention, pas Le Cid en français, pas celui écrit par Corneille, non, un Cid interprété en chébran ou autre langage des banlieues. Je ne peux pas le croire. Les autorités compétentes vont s’indigner, à juste titre, que de pareilles rumeurs infâmes puissent être répandues. Déjà, je bats ma coulpe et fais amende honorable.
Alors on me dit - je ne peux toujours pas le croire – qu’il y aurait dans le cas du Cid plus grave qu’un délit familial de commerce de bois d’ébène datant de plusieurs siècles. Un crime de mots. De mots inadmissibles. Réactionnaires, extrémistes, provocateurs. J’aime les chiffres. Dans le théâtre de Corneille, le mot gloire est prononcé 770 fois. Devoir, 344 fois. Honneur est cité 544 fois, courage, 346 fois, vertu, 526 fois... L’Education dite nationale peut-elle tolérer pareilles provocations ? Cela ne suffit-il pas à condamner une œuvre, à la rejeter aux poubelles de l’Histoire, à la taxer d’infamie? Des mots impardonnables. Les dictatures ont toujours été très portées sur la condamnation des mots et par les mots. Je me souviens de la "hyène dactylographe", qui avait supplanté le "rat visqueux", un peu vieux jeu. Nos maîtres de la pensée sont à bonne école.
Ce que je viens d’écrire est sûrement faux, malveillant, mal informé, condamnable, diffamatoire, une atteinte déterminée à la considération et à la dignité de ministères respectables et de spécialistes éminents. Soit. Nous ne sommes qu’en août. L’année se finit en décembre. Je vais donc recevoir un démenti particulièrement cinglant, précisant notamment les grandes célébrations prévues, et depuis quelle date, pour honorer comme il convient l’année Corneille et Le Cid. Ce démenti cinglant, je l’attends ; oserais-je le dire, je l’espère. On a sûrement exagéré des ragots irresponsables. Les fonctionnaires dits compétents dormaient. J’aurais au moins contribué à les réveiller. Vive Corneille et Le Cid !
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LES HABITS NEUFS
DE L’EMPEREUR MOLIÈRE
Une réflexion d’après le conte d’Andersen
Hugues HERAUD
« Molière, en fils de sa mère qui avait le goût des beaux habits
et des bijoux rares, Molière avait pu se monter une riche garde-robe.
Toujours il se piqua d’avoir de superbes costumes. »
Auguste Baluffe
(Molière inconnu, 1886, p. 234)
Je voudrais illustrer, avec un peu d’humour (et beaucoup d’humeur), quatre citations qui résument bien ce que beaucoup de ses contemporains pensaient de Molière « bouffon du Roi » :
« Il faut que tout cède au bouffon d’aujourd’hui. »
Montfleury fils
(L’Impromptu de Condé, 1663).
« Hors Molière, pour vous il n’est point de salut. »
Chevalier
(Les Amours de Calotin, 1663).
« Ma foi ! Molière berne le bourgeois. »
Philippe de La Croix
(La Guerre comique, 1663)
« Je ne puis d’un farceur me faire un demi-dieu. »
L’abbé Cotin
(La Satyre des satyres, 1665)
Puisque Molière a été promu "empereur du théâtre" par ce que nous appellerons, pour les besoins de notre propos, la corporation des tisserands-moliérâtres, toujours admirablement bien disposée à l’égard du Comique, voici une adaptation du célèbre conte d’Andersen « Les Habits neufs de l’empereur » (d’après une version pour enfants, non signée, publiée chez Nathan en 1987) :
… Il y avait autrefois un empereur du théâtre, nommé Molière, qui aimait tant les habits des autres qu’il dépensait tout son argent pour les porter et dire qu’ils étaient les siens. Parfois de mauvaises langues chuchotaient qu’il se parait des plumes du paon, mais le peuple ne les écoutait pas. Et grâce à ses beaux habits, souvent de couleur verte, couleur des bouffons, l’empereur était la gloire de la capitale.
Lorsqu’il mourut, plus personne n’osa dire que les beaux habits dont il s’était revêtu durant toute sa carrière d’empereur du théâtre n’étaient pas les siens. Il fut décidé, au contraire, que ces habits merveilleux lui avaient toujours appartenu et que c’était bien la preuve qu’il avait été le plus bel esprit qui soit. Et cela fut tellement dit et répété que plus personne n’osa penser le contraire. Et arriva un jour où chacun finit par croire que l’empereur était l’homme qui portait le plus naturellement du monde les plus beaux habits.
Bien sûr, pour voir de près ces beaux habits, il fallait être tisserands-moliériâtres, car ces vêtements-là, expliquait la corporation des tisserands- moliérâtres, avaient la particularité de devenir invisibles pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui avait l’esprit trop borné. Aussi lorsqu’un curieux, un étudiant, un lecteur, un artiste ou un chercheur, quiconque en vérité, sauf un tisserand-moliérâtre, examinait de près la qualité de la merveilleuse étoffe, chaque fois il pensait :
- Grands dieux, je ne vois rien !
Mais il n’en disait mot.
Sûrs de leur bon goût, les tisserands-moliérâtres invitaient chacun à approcher et à admirer, mais chacun avait beau fixer ses regards, il ne voyait rien pour la raison bien simple qu’il n’y avait rien.
- Malheur ! pensait chacun, serais-je vraiment borné ? Il faut que personne ne s’en doute. Serais-je vraiment un incapable ? Je n’ose avouer que l’étoffe est invisible pour moi.
- Eh bien ! qu’en dites-vous ? disaient les tisserands.
- C’est charmant, c’est tout à fait charmant ! répondait un tel en mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs…
Encouragés dans leurs prétentions, les tisserands-moliérâtres demandaient toujours plus d’admiration pour les habits de l’Empereur. Chaque nouvel amateur venu examiner l’étoffe, ils l’entouraient de leur haute autorité :
- N’est-ce pas que le tissu est admirable ? demandaient-ils en montrant et en expliquant le superbe dessin et les belles couleurs qui n’existaient pas.
« Cependant je ne suis pas niais ! pensait chacun. C’est donc que je ne suis pas capable de remplir ma place ? C’est assez improbable, mais je prendrai bien garde de ne pas la perdre. »
Aussi chacun faisait l’éloge des beaux habits de l’empereur, et témoignait toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.
Un jour vint que les tisserands voulurent aller plus loin dans leur savoir-faire et présentèrent au monde entier l’empereur dans ses plus beaux habits. Et chacun de s’exclamer :
- Quel superbe costume ! Comme la queue en est gracieuse ! Comme la coupe en est parfaite !
Nul ne voulait laisser voir qu’il ne voyait rien : il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un poste de tisserand ou une fonction universitaire. Et jamais les habits de l’empereur n’excitèrent une telle admiration.
- Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habit, observa un poète qui se nommait Pierre Louÿs et qui, dans sa naïveté, était resté un petit enfant.
C’était en quelque sorte la voix de l’innocence.
Et bientôt on chuchota dans la foule :
- Il y a un petit enfant qui dit que l’empereur n’a pas d’habit du tout !
- L’empereur est tout nu ! s’écria enfin le peuple.
Les tisserands-moliérâtres en furent extrêmement mortifiés, car il leur semblait qu’on leur enlevait tout à coup leur raison d’être. Cependant ils se raisonnèrent :
« Quoi qu’il en soit, il faut que nous restions jusqu’à la fin et applaudissions notre empereur dans ses plus beaux habits, et que nous continuions à tisser sa légende. »
Alors les tisserands-moliérâtres se redressèrent plus fièrement encore, et, certains d’avoir les meilleures raisons du monde, continuèrent à saluer avec respect l’empereur et à porter la queue de son plus bel habit qui n’existait pas…
Pour ceux qui pensent que j’exagère et que la corporation des tisserands-moliérâtres n’existe pas (ou n’existe plus), voici trois citations qui seront le pendant des quatre précédentes :
« Puisque Molière est en train de passer dieu parmi nous… »
Louis Loiseleur,
Les Points obscurs de la vie de Molière, 1877, p.13.
« Pour un moliériste attentif à tout ce qui se publie sur son dieu…. »
Eugène Noël,
in Le Moliériste, 1887, p. 92.
« … car, depuis tantôt un siècle, Molière est passé dieu. »
Gustave Larroumet,
La Comédie de Molière, l’auteur et le milieu, 1903, p. 174.
Et à ceux qui espèrent que l’idolâtrie a beaucoup diminué au cours du XXe siècle, je rappellerai que l’éminentissime Robert Kemp écrivit et pourfendit une chercheuse écossaise, Elizabeth M. Fraser, qui avait osé émettre un doute sur la légitimité de certaines pièces signées Molière : « Ne touchez pas à la moelle de nos os ».
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La mauvaise foi
comme enseignement
Jérôme Richter
Feu Roger Duchêne, biographe de Molière qui combattit les thèses de Pierre Louÿs, cite (sans référence) dans son Web 17, le XVIIe siècle de Roger Duchêne ce texte de son confrère d’université Patrick Dandrey, promu modèle insurpassable de l’argumentation telle que la conçoivent les plus agréés moliéristes :
« Corneille sous le masque de Molière ? Mais enfin, si un homme aussi scruté dans Paris en son temps par ses ennemis que peut l’être aujourd’hui Caroline de Monaco par les paparazzi, si un homme dont on savait tout et dont on inventait le reste (voir Le Boulanger de Chalussay), un homme que ses adversaires accusaient d’avoir plagié ses ouvrages en les copiant des Italiens, un homme dont chaque fait et geste était suivi, examiné, commenté, si un homme public qui devait bien admettre aux répétitions de ses pièces les curieux des coulisses et notamment les courtisans, si cet homme avait été soupçonnable d’avoir hérité ne fût-ce que deux vers d’un autre que lui-même, et de Corneille, le Grand Corneille en particulier, aurait-on attendu le XXe siècle, le canular de Pierre Louÿs et les travaux de ceux qui lui emboîtent le pas, l’humour en moins, pour s’aviser que Molière était un imposteur ? S’il avait été analphabète au point de ne savoir que signer son nom (puisque l’argument, c’est notamment que l’on n’a pas de textes de sa main), ces teignes qui lui tombaient sur le dos à longueur de querelle auraient-elles négligé de s’en apercevoir et de le proclamer ?
Franchement, à considérer que même les pires ennemis de notre homme n’ont pas réussi jadis à inventer une hypothèse aussi étrange pour le déconsidérer, et qu’il est des chercheurs aujourd’hui pour la soutenir, on se prend à penser que la supériorité de notre siècle sur le XVIIe est tout bonnement celle de la naïveté. Quant à l’informatique et à ses témoignages, n’oublions pas qu’un linguiste, jadis, pour remontrer la vanité des montages philologiques, avait fait dériver fort savamment le sanscrit de l’anglais. La seule certitude sur la démonstration faite aux dépens de Molière et de l’évidence, et la seule preuve apportée par cette entreprise douteuse, c’est que l’ordinateur a besoin d’être aiguillé par le bon sens. »
Tant d’assurance mérite certainement les bravos des étudiants auxquels s’adresse d’ordinaire monsieur Dandrey. Mais nous, qui avons fini de tout apprendre sur les bancs des classes, nous préférons le soufflet critique à la claque admirative. Aussi, voyons de plus près ce que valent les certitudes de M. Dandrey estampillées par l’Université.
Si Molière fut « aussi scruté dans Paris en son temps par ses ennemis », ce n’est pas en tant qu’auteur (jamais il n’arriva pareille mésaventure à aucun écrivain digne de ce nom), mais parce qu’il était le bouffon de Louis XIV et, qu’à ce titre, il méritait bien d’être observé sous toutes les coutures. C’était le plus célèbre des « folastres », la bête curieuse des médias de l’époque. Comme le constate M. Dandrey, chacun de ses faits et gestes « était suivi, examiné, commenté ». C’était la star à scandales, insistons sur ce point : jamais personne ne s’est enquis de savoir ce que Molière écrivait, ce qu’il pensait sur tel ou tel sujet. Personne n’était dupe et chacun prenait Molière pour celui qu’il était : il amusait la galerie, il passionnait les foules, mais il ne figura jamais dans aucune rubrique littéraire. Ce que M. Dandrey oublie de dire. De même, lorsqu’il prétend que personne ne songea à l’accuser d’être un prête-nom, que « les pires ennemis de notre homme n’ont pas réussi jadis à inventer une hypothèse aussi étrange pour le déconsidérer », il oublie de citer Donneau de Visé, ami de Molière et critique littéraire fort écouté qui écrivit que « le Parnasse s’assemble, lorsqu’il veut faire quelque chose » (Réponse à l’Impromptu de Versailles ou la Vengeance des marquis, 1663). A l’époque, chacun savait que le Théâtre de Molière était un théâtre de la basoche des Enfants-sans-souci, donc un théâtre collectif. C’était l’usage de ce temps que les bouffons (qu’ils appartiennent au roi ou qu’ils soient des amuseurs publics – et Molière fut les deux) n’écrivent rien par eux-mêmes et qu’ils ne soient que le point de focalisation, la vitrine comme nous dirions aujourd’hui, de plusieurs écrivains voulant rester anonymes.
Aussi, lorsque M. Dandrey, à la suite de ses confrères Roger Duchêne, M. Niderst ou M. Forestier, constate que personne ne reprocha à Molière d’être un prête-nom, c’est d’un ridicule fini. Car cet argument – plutôt cet effet de manche – est absurde historiquement parlant. Bien évidemment, personne ne reprocha à Molière d’être un prête-nom. Premièrement parce qu’il était le bouffon du roi et que cette charge accablante avait le privilège de le dispenser d’écrire par lui-même (comme tous les bouffons du roi avant lui). Ensuite, et cette autre raison est presque aussi impérieuse, Molière était comédien et directeur de troupe. Or, tous les comédiens un peu connus de cette époque – à plus forte raison les vedettes – étaient des prête-noms. Car au XVIIe siècle être écrivain n’était pas considéré comme un titre de gloire et il y avait trop de risques, politiquement et religieusement, pour que les écrivains (majoritairement des nobles fortunés) aient intérêt à signer leur œuvre. Ainsi, une grande majorité des textes de ce siècle furent écrits sous pseudonyme ou sous prête-nom ou sont demeurés anonymes. Même le succès soudain d’un ouvrage ne décidait pas l’auteur à se faire connaître (voyez ce qu’il en fut pour La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette ou pour Les Provinciales de Pascal). Il fallait être pauvre ou véritablement possédé par la Muse – ce que fut doublement Pierre Corneille – pour ressentir le devoir de signer (et encore pas toujours, même pour le nécessiteux et orgueilleux Corneille, tous les spécialistes en conviennent).
En résumé, personne ne reprocha à Molière d’être un prête-nom parce que c’était une évidence. Comme personne ne reproche à Jean-Paul Belmondo de n’être pas l’auteur de tous ces films que l’on dit être des « films de Belmondo ». Quelle personnalité du showbiz et/ou de la politique aurait l’idée saugrenue de reprocher à tel confrère d’utiliser un « nègre » ? Puisque tous le font... Et que je sache, quelqu’un au XIXe siècle reprocha-t-il à Eugène Labiche de n’avoir pas écrit ses pièces ? Il fut pourtant élu académicien. Sur l’encyclopédie Wikipédia, on peut lire « Sur les 174 pièces qu’il signera, il n’en écrira que 4 seul. Pour toutes ses autres pièces, il s’entourera d’une, de deux, voire de trois personnes. Au total, 46 collaborateurs différents furent associés à sa création théâtrale. Aujourd’hui encore, on ignore comment s’organisait le travail, et cette organisation variait sans doute selon chaque cas. Toujours est-il qu’aucun collaborateur n’a revendiqué par la suite la paternité ni la propriété d’une pièce, et Labiche a pu publier en 1878 son Théâtre complet en 10 volumes sans aucune contestation de l’une de ces 46 personnes. »
Non, ce que l’on reprocha à Molière durant toute sa carrière de bouffon du roi, ce n’est pas d’avoir été un prête-nom, mais d’avoir parfois voulu passer pour auteur. Cela aussi, M. Dandrey oublie de le dire. Que nous apprend le sieur Philippe de La Croix ? « Molière est bon comédien ; mais il serait encore plus fort s’il ne se mêlait que de son métier : il veut trancher de l’auteur. » ( La Guerre comique 1663). Et le gazetier Robinet d’ajouter : « On ne peut pas dire qu’il soit une source vive, mais un bassin qui reçoit ses eaux d’ailleurs. » Peut-on être plus clair sans toucher à la sacro-sainte institution du prête-nom ?
Eh oui, si personne ne reprocha à Molière d’être un prête-nom, c’est tout bonnement parce que tout le monde savait qui était exactement Molière : un comédien fortuné, donc un prête-nom. Et comme il était le « premier Farceur de France », nous affirme le sieur Somaize, chacun savait que son théâtre ne pouvait vraiment pas être une œuvre personnelle pour la bonne raison qu’il n’y eut jamais de farceur ayant fait œuvre personnelle. A-t-on reproché au fameux Tabarin, que Molière passa sa carrière à imiter, d’avoir publié sous son nom de nombreux textes tous écrits par des plumes différentes ? Jamais. A-t-on reproché à Raymond Poisson ou Montfleury – deux farceurs parmi tant d’autres qui firent une rude concurrence à Molière – de ne pas avoir écrit leurs pièces eux-mêmes ? Jamais. Ces trois illustres noms n’ont pas écrit la moindre ligne, ce qui, bien sûr, ne les empêcha pas de publier leur théâtre complet. Des oeuvres qui furent, comme de juste, encensées, comme le sera, dans les mêmes conditions, celle de Molière (lequel, rappelons-le, ne relut jamais ce qu’il publia, laissant erreurs, contresens et coquilles sans nombre). Et chacun d’eux fut présenté comme un auteur à part entière. Veut-on un exemple ? Voici ce qu’annonce l’heureux éditeur de Montfleury : « On trouve dans ce célèbre auteur tout ce qu’il faut pour gagner et charmer l’esprit et le cœur ; une grande délicatesse de pensées, des sentiments nobles et élevés, des expressions nettes et naturelles, des tours naïfs, une belle morale, des leçons importantes, en un mot tout ce qu’on peut désirer en des ouvrages de ce genre ; et ce qu’il y a de plus admirable, et qui marque la fertilité inépuisable et la justesse du génie de cet auteur... etc, etc. » (Avis au lecteur, in Les Œuvres de Monsieur Montfleury, 1698).
Voyons maintenant cette « intox » qui nous vient, je crois bien, de l’académicien Jean Dutourd, et que se sont empressé de propager M. Dandrey et M. Forestier, « intox » selon laquelle les thèses de Pierre Louÿs ne seraient qu’un « canular » que des « naïfs » auraient pris au sérieux. Rien n’est plus mensonger que cette affirmation. La collaboration de Pierre Corneille et de Molière fut la grande affaire de Pierre Louÿs qui lui sacrifia tout, jusqu’à ses meilleurs amis (Paul Valéry, notamment) et même sa santé (durant des années il y travailla vingt heures par jour, ayant la chance – ou le malheur – de ne pas avoir besoin de dormir davantage). L’érudit Pierre Louÿs était un lecteur infatigable des littératures du passé. Il laissa plus d’un millier de pages de notes sur l’Affaire Corneille-Molière, notes manuscrites que l’écrivain Henry Poulaille récupéra en partie et qui furent, pour le reste, dispersées après la mort de Louÿs en 1925. Mais il est inutile que je m’attarde sur ce point où la mauvaise foi des moliéristes est par trop évidente puisqu’il suffit d’étudier les biographies qui ont été consacrées à Pierre Louÿs (et celles de Paul Valéry) et de lire, dans cette même rubrique « Humeurs », le témoignage de Benoît Peeters.
Enfin, concernant l’informatique tant méprisée par les moliéristes depuis la publication des travaux, accablants pour eux, de Dominique Labbé, j’avoue ne pas maîtriser ce sujet et ne puis donc en parler de façon crédible. Aussi, à la différence de moliéristes qui ne s’y connaissent pas davantage, je garderai un silence de bon aloi. Je sais seulement que M. Dominique Labbé est un universitaire et un chercheur intègre et que l’on peut s’en apercevoir, ne serait-ce qu’en lisant, dans ce site, sa profession de foi (voir dans « Articles de fond » sa contribution : « Corneille et Molière »).
J’ajouterai, pour finir, que ridiculiser un jeune chercheur français en statistiques en citant les erreurs idéologiques et patriotiques d’un vieux grammairien anglais, ainsi que le fait si charitablement M. Dandrey, ne relève pas d’une logique absolue. En revanche, ridiculiser un moliériste par un autre moliériste répond parfaitement aux critères d’une logique implacable. De plus, les exemples sont si nombreux qu’il me suffira, pour ne pas être accusé de malice, de citer le cas d’école de messieurs Forestier et Dandrey, de la Sorbonne, dont les thèses sur Don Juan bien, que différentes, ont été réduites à peu de chose, et leur fatuité stigmatisée par l’éminent René Pommier, professeur à la Sorbonne depuis plus longtemps qu’eux (voir dans son site Assez décodé ! l’article cinglant « Dom Juan est-il un personnage moliéresque ? »).
Comme quoi on trouve toujours plus instruit – ou plus injuste – que soi.
Pierre Corneille aux oubliettes…
Rollon
Etrange silence en ce 6 juin 2006 ! Il y a 400 ans naissait à Rouen un des plus grands écrivains français : Pierre Corneille. En France, on se serait attendu à quelques festivités et commémorations en son honneur. Et pourtant... rien !!! Pas une commémoration, pas un reportage, pas une émission de radio ou de télévision !!! Quelques colloques universitaires, tout au plus...
Pourquoi cette mystérieuse réticence à rendre hommage à l’un de nos plus grands auteurs ?
Serait-ce que notre médiocratie s’accommode mal du message de Corneille ? On la comprend ! Les héros cornéliens ont peu de points communs avec nos piètres politiciens ou la masse grégaire des jeunes écervelés dont notre siècle est prodigue. Et pourtant, que de leçons de courage et d’abnégation nous livre cette littérature ! Tout Français libre ne peut être que bouleversé par les héros cornéliens. D’une rare grandeur, confrontés à des situations nécessitant des choix difficiles, ils exaltent l’honneur, le devoir, l’amour de sa patrie, la grande d’âme. Autant de qualités qui font défaut à notre médiocratie mercantile. Ce discours moral et exigeant devrait pourtant figurer en bonne place dans les programmes scolaires dès le collège. Mais que voulez-vous ? Notre époque préfère patauger dans les eaux boueuses du laxisme et de l’insignifiance.
Une autre raison, beaucoup plus dangereuse, peut être avancée pour expliquer ce silence. Les pièces de Corneille ne font pas partie de la "littérature hallal". Pour être plus explicite, certaines oeuvres seraient susceptibles de choquer les musulmans intégristes. Il est vrai que dans Le Cid, Rodrigue combat contre les Maures ! Quelle horreur ! Chirac ne s'y est pas trompé en faisant annuler toutes les commémorations pour le 400e anniversaire de la naissance de Pierre Corneille.
Malheureusement, cette triste affaire n’est qu'un exemple parmi tant d'autres. Le Tartuffe de Molière ou Madame Bovary de Flaubert attirent les foudres des apprentis islamistes. Récemment, au coeur du pays de Gex, des religieux ont fait pression sur une mairie de l’Ain pour interdire la représentation d’une pièce de Voltaire : Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète ! (Le Figaro, 12 décembre 2005) Voltaire censuré en France par des fanatiques. La République est vraiment tombée plus bas que terre !
Encourageons les enseignants et les parents d'élèves à résister à ces intimidations et à ces pressions intolérables ! La France des Lumières ne doit pas céder devant l’obscurantisme !
IL EST FAUX DE DIRE…
Jérôme RICHTER
1- Il est faux de dire que Corneille est un auteur spécifiquement royaliste.
A son époque tout le monde était royaliste. Mettre l’accent sur cela dès qu’il s’agit de Pierre Corneille, comme si tous les autres écrivains de son temps n’avaient pas été autant, sinon plus, royalistes que lui, n’est pas le fait d’un historien mais de quelqu’un obéissant, consciemment ou pas, à une idéologie.
Notons que dans La Mort de Pompée (1643) est valorisé un héros qui n’a nul besoin de religion et qui meurt pour l’idéal républicain. Voir aussi Sertorius, où les Républicains préfèrent l’exil aux compromissions avec un pouvoir tyrannique.
Classer Corneille « auteur pour réactionnaires » comme il est devenu politiquement correct aujourd’hui de le faire est un non-sens historique et littéraire. Un artiste ne peut être réduit à une idéologie politique – son œuvre encore moins. Comble de l’injustice, Pierre Corneille ne fut jamais directement aux ordres d’un prince, alors que Molière – que l’on nous présente toujours comme un pro-républicain – fut véritablement à la solde de Louis XIV.
2- Il est faux de dire que le style de Corneille n’a rien à voir avec celui de Molière, que le premier est tragique, le second comique ou bien que les pièces de l’un ne ressemblent pas aux pièces de l’autres, ou encore que le rythme des répliques est rapide chez Molière, plus lent chez Corneille.
Car l’œuvre de Corneille contient toutes les facettes du théâtre de Molière, comme un orgue contient tous les sons, du plus grave au plus aigu. Le polyphonique Corneille a écrit tous les registres du théâtre, même si, pour le théâtre de son associé, il a surtout employé le style qu’il avait mis au point pour Le Menteur (1642).
Le meilleur de Molière c’est le rythme de croisière de Corneille. Exemple :
O Ciel ! vit-on jamais tant de supercherie,
Que tout l’extérieur en fut que tromperie ? (Mélite, III, 2)
O juste ciel ! faut-il qu’on joigne à tant de grâces
Les vices odieux des âmes les plus basses ? (Misanthrope, IV, 2)
Affirmer, pour régler le problème de la collaboration Corneille-Molière d’une façon aussi naïve que superficielle, que les pièces de Corneille ne ressemblent absolument pas à celles de Molière, c’est régler le problème Gary-Ajar en prétendant que les œuvres d’Emile Ajar ne ressemblent absolument pas à celles de Romain Gary. Or, ces deux pseudonymes cachaient, en dépit des critiques littéraires, un seul et même homme.
3- Il est faux de dire que Molière ne fut jamais accusé de n’être pas un vrai écrivain. Au contraire, ses contemporains n’ont jamais cessé dès le début de sa carrière parisienne (qui dura quinze années) de le définir avec lucidité :
Somaize : « Qu’attendre d’un homme qui tire toute sa gloire des Mémoires de Guillot-Gorju qu’il a achetés à sa veuve et dont il s’adopte tous les ouvrages ? » (1660)
Donneau de Visé : « Les enfants [de Molière] ont plus d’un père (...) tout le Parnasse s’assemble lorsqu’il veut faire quelque chose. » (1663)
Charles Robinet : « On ne peut pas dire que Zoïle [Molière] soit une source vive, mais seulement un bassin qui reçoit ses eaux d’ailleurs...” (1663)
Philippe de La Croix : « Molière est bon comédien ; mais il serait encore plus fort s’il ne se mêlait que de son métier : il veut trancher de l’auteur. » (1663)
Encore Donneau de Visé :« Jamais homme ne s’est si bien su se servir de l’occasion ; jamais homme n’a su si bien faire son profit des conseils d’autrui. » (1663)
D’après son premier biographe Grimarest, Molière confia à son compagnon Chapelle : « Vous qui faîtes si fort l’habile homme, et qui passez, à cause de votre bel esprit, pour avoir beaucoup de part dans mes pièces… » (La Vie de Monsieur de Molière, 1705).
Molière lui-même confirme ce que chacun alors savait et que l’on se refuse aujourd’hui d’admettre.
Pour ses contemporains, Molière est tellement comédien – et bien autre chose, notamment un « Pendart insigne » (Charles Jaulnay) – qu’ils emploient à son propos les termes « jouer », « représenter » et quasiment jamais l’infinitif « écrire » ou le participe passé « a écrit ». Ainsi dans Le Poète sans fard nous lisons : « Le Tartuffe imposteur par Molière est joué… »
D’ailleurs Pierre Bayle, dans son Dictionnaire critique (1697) qui synthétise tout ce que pensent ses contemporains, le définit précisément comme « Comédien fameux ».
4- Il est faux d’affirmer que les idées d’une collaboration sont « absurdes » ainsi que l’écrit Robert Mac Bride, directeur de la revue Le Nouveau Moliériste. Pourquoi « absurdes » ? Parce qu’il « incombe au tenant de cette théorie de démontrer, à partir de l’œuvre reconnue de Corneille, que celui-ci possédait suffisamment le talent de s’ironiser dans ses pièces, car le théâtre de Molière ironise, d’un bout à l’autre… »
Pour ce moliériste britannique, Corneille ne sait pas ironiser. Quelles pièces a-t-il donc lues pour ignorer à quel point Corneille fut au début de sa carrière un « auteur comique » et durant toute sa vie un « satyriste » ?
Qui a osé se moquer de lui-même comme Pierre Corneille justement dans ce qui faisait sa gloire ? Que M. Mac Bride relise les tirades du fanfaron Matamore, discours qui ôte tout prestige à celui du glorieux Cid. C’est pourtant le même Corneille qui est l’auteur des deux. Il n’aurait pas signé l’Illusion comique où paraît Matamore, quel universitaire d’aujourd’hui oserait lui supposer pour auteur Corneille ? Tous ses confrères lui riraient au nez. Et nous passerions à côté de l’immense envergure de Pierre Corneille comme nous le faisons pour sa collaboration avec le bouffon du Roi.
Qu’est-ce que l’acrostiche « SALE CUL » (vers 444 et sq d’Horace) sinon de l’auto-dérision ? D’ailleurs comme l’a vérifié le corneilliste André Le Gall : « Comme il arrive assez souvent dans Corneille, le même thème se trouve traité successivement sur le mode tragique et sur le mode parodique. » Corneille, en son temps et en son œuvre, 1997, p. 197).
5- Il est faux d’affirmer comme René Pommier, professeur à la Sorbonne, que la thèse de la collaboration est « complètement absurde » parce qu’« il me semble bien difficile, me semble-t-il, que le même homme ait pu, d’une part, traduire L’Imitation de Jésus-Christ, écrire Polyeucte, et d’autre part, écrire Dom Juan. »
Il suffit, pour le croire, de ne pas s’imaginer Corneille traduisant L’Imitation en docile Chrétien bigot, comme l’exige le dogme moliéresque, mais en misanthrope antique, grand amateur du stoïcisme romain, ainsi que l’avait compris le poète et érudit Pierre Louÿs.
Tout le problème réside dans la façon dont nous autres modernes comprenons ou plutôt ne comprenons rien à Corneille. Les corneillistes dépendent trop, universitairement parlant, des moliéristes, pour pouvoir présenter de lui un portrait ressemblant donc choquant, car le bon bourgeois Corneille est un « Père tranquille » qui cache un redoutable résistant à l’ordre établi, doublé d’un impie discret et triplé d’un révolutionnaire.
Pire que cela, ce basochien de la Table de marbre est un stratège féru de paganisme. Il y a en lui du Hyde derrière Jekyll. C’est pour cela qu’il ne lui a pas été difficile de travailler pour un Hyde encore plus libertin que lui : Molière. Dans une édition des Œuvres de Moliere publiée en Belgique en 1694, Molière est représenté tel que le comprirent et le vécurent ses contemporains : en satyre, ou en bouc faunesque écrasant un livre (v. Claudine Nedelec, « Rire des liturgies au XVIIe siècle : une preuve de libertinage ? ») in Pour Pierre Louÿs « le caractère de Corneille est trop extraordinaire pour être soupçonné. Chacun se défie de son hypothèse. Nul ne prend le temps qu’il faut pour lire les textes. Nul n’ose imaginer. » (in Broutilles, recueillies par Frédéric Lachèvre, 1938 p. 96).
Et aussi : « La psychologie de Corneille est la question la plus considérable de notre histoire littéraire ; elle aussi pourrait suffire – non pas à rien prouver, mais à tout comprendre. » ( p. 64).
Les universitaires ne sont pas préparés à cela. Pour ressentir Corneille de l’intérieur, il faut aussi être écrivain.
6- Il est faux de dire, comme Jean-Pierre Dufreigne : « Il serait étrange que la Compagnie du Saint-Sacrement, la moitié de la cour, la Faculté de médecine en aient voulu à un simple théâtreux et pas à l’auteur. Quand tout se savait dans ce milieu ragoteux. Il serait étrange que M. de La Feuillade ait défiguré Molière avec ses boutons de diamant si Molière n’avait été que l’interprète. » (« Des détracteurs mal informés », in Lire, février 2007).
Pour ridiculiser la thèse de l’association Corneille-Molière, M. Dufreigne utilise, concernant Molière, une pensée binaire qui fonctionne ainsi : Molière est auteur ou Molière est comédien. Et comme les contemporains n’ont pas pu en vouloir « à un simple théâtreux », c’est qu’ils en ont voulu à « l’auteur ». C’est un raisonnement d’ordinateur, non d’historien. La vérité historique est un peu plus complexe que la Vie de Molière racontée par les moliéristes.
Molière était à la fois un comédien et un prête-nom et le Bouffon du Roi et un homme d’affaires qui fit fortune. Celui qui agaça fortement ses contemporains ne fut pas le comédien, pas même le prête-nom car tous les comédiens célèbres étaient alors des prête-noms (par exemple, Valleran fut celui d’Alexandre Hardy, Champmeslé celui de La Fontaine). Ce qui les exaspéra au plus haut point c’est que Molière, et lui seul, soit le Bouffon du Roi et qu’il soit un parvenu richissime grâce à cette fonction. A profondément exaspéré que Molière ait eu carte blanche royale pour, comme certains diraient dans notre belle « langue de Molière », foutre la merde. C’est grossier, mais c’est exactement ce que pensa de lui l’intelligentsia de cette époque. Comme l’écrivait l’éminent Alfred Simon, avec le bouffon Molière « on ne peut faire l’économie d’aucune hypothèse, y compris celle du mariage incestueux. » (Molière, une vie, 1988, p. 190).
Et comme tout Bouffon du Roi qui se respecte, Molière fut un bouffon national. Il fit rire aux éclats le parterre autant qu’il fut la cible de toutes les diatribes argumentées, qu’elles proviennent des sots marquis, des féministes courageuses, des gens de bien (si, il en existe), des gens d’église, des savants non pensionnés et libres comme Cotin ou des intellectuels lucides tel Philippe de La Croix.
Un seul n’a jamais rien écrit contre Molière (ni rien dit, que je sache) : Pierre Corneille, qui ne s’est d’ailleurs tu qu’en faveur de Molière. Les moliéristes le savent, mais oublient de mettre en avant ce fait historique. Racine, par exemple, n’eut pas droit à ce traitement de faveur. Allez savoir pourquoi ? s’interrogera M. Dufreigne, auteur d’un article écrit pour les moliéristes : « Des détracteurs mal informés ».
« CANULAR », « CANULAR »,
VOUS DIS-JE
Hugues Héraud
Pour les moliéristes de Paris IV l’Affaire Corneille-Molière est un « canular ». Un tel, sur le site qu’il dirige, lance le mot dans une réponse péremptoire aux questions (jugées sans intérêt) que nous nous posons sur ce que fut véritablement Molière. Tel autre le lui reprend à l’occasion d’une émission télévisée sur le thème « Molière a-t-il écrit ses pièces ? ». Désormais nous savons que le mot « canular » a des vertus magiques puisqu’il dispense les moliéristes de remettre en question ce qu’ils ont appris et enseignent.
Hélas, le mot « canular » tire son origine d’une petite canule que l’on enfonce à cet endroit que la bienséance nous dispense de préciser. Puisque certains l’emploient dès qu’il sont contrariés au sujet de Molière, nous leur reconnaissons, certes, le droit d’en user, mais leur recommandons de n’en point abuser ainsi qu’ils le font. Notre voisin, qui n’est jamais invité à la télévision mais qui la regarde, nous a dit, dans la langue de Molière, qu’ils « l’ont où ça fait mal et c’est pour cela qu’ils sont en pétard ».
Ainsi Messieurs les moliéristes daignent descendre de leur chaire pour guider les gens de « bonne foi » et les protéger des « malhonnêtes » qui leur disent des horreurs sur Molière. Car, pour eux, est de « bonne foi » celui qui suit l’orthodoxie établie par les « dévots de Molière » ainsi qu’ils se définissent eux-mêmes à la suite de leur chef de file feu Georges Monval, grand-prêtre de la Comédie-Française qui, comme chacun le sait, est la Maison, pardon, le Temple de Molière.
Difficile et sans cesse recommencée est la tâche du moliériste dogmatique : il a à combattre les « ignorants », à leur montrer combien ils sont « ignorants » de ne pas croire et suivre le Dogme, et par trop « ignorants » de ne pas partager la foi qui donne les diplômes. Pour lui, sont hérétiques ceux qui produisent des réflexions, avancent des arguments, publient des thèses qui n’ont pas reçu l’Imprimatur de son Eglise. Dans un souci prophylactique, il accuse les chercheurs indépendants d’être des « négationnistes » ou des « révisionnistes ».
En résumé, les gens de « bonne foi » sont victimes d’un « canular » monté par des gens « malhonnêtes », « ignorants », « négationnistes » et « révisionnistes ». Nous voilà revenus à petits pas vers cette triste époque où la Sorbonne condamnait ses opposants au bûcher.
Contre tous ceux qui, très humblement, mènent des recherches en dehors de l’Eglise, et pensent – à la faible lumière de leurs pensées non étayées par un Dogme – que le discours officiel sur Molière n’est pas exempt de contradictions et de contresens historiques, le moliériste diplômé témoigne son mépris. Comme Toinette dans Le Malade imaginaire (III, 10) justifiait tous les malaises par le diagnostic « Le poumon », il réplique systématiquement « Canular ! ». Et quand nous osons émettre des doutes, il répond comme Toinette déguisée en docteur : « Ignorant ! »
De meilleurs temps viendront. En attendant, remercions Messieurs les censeurs, section Paris IV, de nous rappeler dans chacun de leurs anathèmes que nous ne sommes pas tous égaux devant l’opinion publique et, ainsi, malgré eux, de nous encourager, nous qui sommes de « mauvaise foi » mais de bonne volonté, à travailler toujours plus pour nous rapprocher, non de leur Dieu Molière, mais de la vérité historique.
À LEURS EXCELLENCES DE PARIS IV
Le respect que l’on doit aux grands Savants est une chose si sacrée que la hardiesse de le violer ne trouve point d’excuse parmi les Nations même les moins capables de discipline et de civilité. Leur présence fait naître des soumissions dans les âmes les plus farouches, leurs regards humilient les superbes, et leur abord fait trembler les sceptiques qui se tiennent en dehors des lumières de la Sorbonne et en-deça des diplômes si sagement distribués par leurs soins. Aussi jamais la crainte n’est de si bonne grâce que devant les personnes telles que Vos Excellences, en qui Molière lui-même semble avoir imprimé certains caractères de sa gloire et de sa puissance.
Je ne considère toutes ces choses, Vos Excellences, qu’afin de ne faire rien d’indigne de ce site si immodestement appelé corneille-moliere.org, au dessein que j’ai de lui procurer par votre bienveillance un accès favorable auprès des honnêtes gens. Votre recommandation en fera, s’il vous plaît, supporter les défauts, car ce sont ici quelques idées nouvelles qui peut-être ne seront pas tout à fait inutiles à d’autres moins sages que Vos Excellences.
Si la gloire des Doctes pouvait souffrir quelque comparaison, je dirais que le site corneille-molière voudrait refléter ces excellentes qualités que l’on voit ordinairement reluire avec plus d’éclat en ceux qui sont destinés, comme Vos Excellences, à enseigner aux autres hommes. C’est la première reconnaissance que je rends à Vos Excellences de tant de bontés dont vous avez daigné m’obliger toutes les fois que j’ai eu l’honneur d’écrire sur Molière. Vous êtes élevées à un si haut point de Connaissance que vous voyez presque tout le monde comme des ignorants bien à plaindre, et il n’y en a guère que vous acceptiez de lire qui ne ressentent que cette faveur ajoute une glorieuse marque à leur condition.
Cependant, Vos Excellences, vous savez user de cet avantage avec tant de suffisance qu’il n’y a point d’esprit si rude que le mépris des vôtres ne réduise. Et certainement il faut que cette inflexibilité extraordinaire avec laquelle vous gagnez tant d’élèves vous soit extrêmement naturelle, puisque Vos Excellences l’ont bien voulu laisser descendre jusqu’à moi, qui n’ai de nom ni de mérite que par la seule gloire que j’ose m’attribuer de ne leur être pas tout à fait inconnu. Je sais bien que les plus grands efforts que sauraient faire les personnes de peu de considération pour témoigner leur admiration à celles qui, comme Vos Excellences, sont nées pour le salut et la prospérité de Molière, ne sont que de visibles preuves de leur faiblesse. Aussi est-ce la plus éclatante marque de sagesse que l’on rend aux Savants que cette humble reconnaissance avec laquelle tout le monde confesse ne pouvoir jamais dignement révérer leurs lumières et leurs bienfaits. En effet, nous n’avons que les vœux et les soumissions libres pour réparer en quelque façon le défaut de notre ignorance ; et comme la magnificence des études de Vos Excellences ne souffre point de comparaison, la misère de notre condition nous excuse en nous en ôtant les moyens. Pour moi, Vos Excellences, tout ce que je puis pour ne demeurer pas tout à fait ingrat, c’est de témoigner que les Disciples du plus illustre Régent du Moliérisme, le très-impérial Georges Monval, grand-prêtre de l’Auréole de Molière, sont dignes de l’admiration et des respects de tous les hommes. J’ajouterais bien à cette vérité le dénombrement de tant de vertus qui vous font connaître de toute la Sorbonne ; mais elles sont trop relevées, et en trop grand nombre, pour pouvoir être contenues dans ce petit espace où ma plume a osé s’aventurer. Que si je suis contraint d’en restreindre ici les louanges, pour le moins ne mourra jamais dans mon esprit obtus le sentiment de vos critiques si bonnes, si justes et si nécessaires.
Puissiez-vous donc, Vos Excellences, jouir durant le cours d’une longue et heureuse routine des honneurs et des diplômes par lesquels cette quiétude qui vous sert de phare tâche de vous récompenser, et de ceux qu’elle vous prépare à l’avenir. Que votre magnanimité vous élève au plus sublime rang des grands pontifes de la Sorbonne, et que votre assurance vous comble de prospérités. Après tout cela, je sais bien qu’encore n’en aurez-vous jamais qui surpassent votre mérite, ni qui puissent égaler les contentements que vous en avez, aussi c’est très humblement que je vous supplie de croire que je suis
de Vos Excellences,
le très-respectueux, très-ignorant
et très-anonyme serviteur.
N.F.
LETTRE OUVERTE À TOUS
LES ÉTUDIANTS QUI PRÉPARENT
UNE THÈSE SUR MOLIÈRE
Gérard MORET, docteur en histoire
Dans une lettre de février 2007 adressée à M. Claude Bourqui, universitaire cité dans un article de la revue Lire, « Corneille fut-il le nègre de Molière ? » Article de Delphine Peras, revue Lire, n° 352, février 2007, j’évoquais ma propre réflexion Objet d’une thèse soutenue en 2004 : Molière, portrait de la France dans un miroir (1673-1973), Etudes bibliographique sur la construction du portrait de Molière par les Français afin de solliciter la bienveillance des enseignants en faveur des étudiants qui souhaiteraient se pencher sur la question de la paternité des œuvres de Molière.
Voici la lettre :
Monsieur,
Un article de Delphine Peras, paru dans la revue Lire de février 2007 sous le titre « Corneille fut-il le nègre de Molière ? », fait état de vos fortes réticences sur la validité de la thèse.
Dans un même mouvement, vous déclareriez être prêt à accueillir le travail d’un étudiant sur la question, « même si ce ne serait pas lui rendre service. » L’hésitation est ici encore manifeste.
Votre ouverture est cependant méritoire puisqu’elle vous exposerait probablement à des critiques de la communauté moliériste, à laquelle vous appartenez pourtant.
C’est sur ce dernier point que j’ai fait mon propre travail de thèse, soutenu en 2004. Il mettait plus précisément en évidence, par la prise en compte systématique de trois siècles d’écrits sur Molière (1673-1973, près de 700 références), la façon dont les Français ont tissé les éléments de leur propre grandeur en construisant un portrait passionné de Molière.
Cette construction de notre identité nationale par la valorisation de nos grands hommes n’a en soi rien d’anormal ou d’inhabituel. J’ai plus particulièrement voulu souligner la progression de cette valorisation, sa quantification et, surtout, sa qualification qui tendait vers une sacralisation pure et simple, laquelle, inévitablement, aboutissait à une forme de dogmatisme plus ou moins narcissique.
La problématique de l’article de Delphine Peras est donc liée à cette sacralisation qui rend toute discussion relative à l’éventuelle paternité des œuvres de Molière délicate, voire impossible.
Pendant mes recherches, même si la question restait marginale, j’ai pris garde avec malice de rester attentif à tout élément qui aurait pu alimenter la question. Après tout, cette controverse dont un universitaire niçois M. Poirier. Cette étude était le sujet de sa vie. A-t-elle finalement vu le jour ? avait bien voulu me parler, était à l’origine de mon intérêt pour Molière.
De mes lectures assidues, rien n’est cependant venu donner du grain à moudre à la thèse selon laquelle Corneille se cacherait derrière le masque de Molière. Rien, semble-t-il, ne viendra sérieusement déranger la version officielle qui est sans doute la bonne même si elle est pour partie lacunaire.
Est-il néanmoins normal, alors que des interrogations intéressantes restent sans réponse, de rejeter la thèse honnie comme des Musulmans l’idée d’une lecture critique du Coran ?
Toute la question est de savoir si l’étudiant courageux ou un peu fou qui aborderait la question doit être condamné a priori, par principe.
Ce qui manque pourtant au débat est moins l’impossible preuve qui trancherait qu’une étude universitaire sérieuse mettant en évidence, à charge comme à décharge, les différents éléments historiques et littéraires du débat. Parmi ces éléments, votre étudiant trouverait largement de quoi alimenter sa réflexion par la lecture des nombreux écrits des XVIIe et XVIIIe siècles Le XVIIIe siècle auquel M. Mongrédien n’accordait que peu d’intérêt (« …l’apport du XVIIIe siècle sur Molière est pratiquement nul. » in Recueil des textes et documents du dix-septième siècle relatifs à Molière) est primordial dans la construction du portrait. Le XIXe siècle ne fera qu’amplifier et massifier un sujet dont tous les éléments sont déjà en place dès la première moitié du XVIIIe siècle, oubliés ou lus dans une perspective différente, qui évoquent la personnalité ou la vie de nos deux hommes liges. A titre d’exemple, je citerai des ouvrages comme Ménagiana (Ménage, 1613-1693) publié en 1694 ou Segraisiana (Segrais, 1624-1701) publié en 1721, dans lesquels on trouve des choses intéressantes.
Pitié donc pour celui que le sujet intéresserait. Existe-t-il une société libre et forte sans curiosité ? La curiosité, qui ne ferait rien de plus que remettre scientifiquement de l’ordre et de la sérénité dans une controverse qui en manque, est-elle condamnable ? Peut-on, à l’excès des uns, opposer avec bonne conscience celui des autres au titre de la légitimité de la chose consacrée ? Après tout, si les moliéristes sont sûrs d’eux, qu’auraient-ils à craindre d’un petit chercheur isolé auquel on ne demanderait, outre qu’un peu d’humour salvateur et un gros soupçon d’indépendance, que du sérieux et de la rigueur ?
Sincèrement,
Gérard Moret
Depuis l’envoi de cette lettre, de récentes et passionnantes recherches, qui montrent bien à quel point je reste ouvert à cette question, donnent au contraire à penser que les choses bougent et que la version officielle pourrait être sérieusement remise en cause.
Après tout, concluais-je dans cette lettre, qu’avaient à craindre les partisans de l’attribution à Molière d’un « …petit chercheur isolé auquel on ne demanderait (…) que du sérieux et de la rigueur ? ».
Cette question, qui n’appelait pas nécessairement une réponse qu’elle n’eut d’ailleurs pas, était bien moins innocente qu’elle ne le semblait de prime abord : par l’intermédiaire de Molière devenu l’une des grandes figures de notre représentation culturelle nationale, elle mettait indirectement en évidence la façon dont, par lente agrégation d’éléments repris sans contrôle et, surtout, développés en fonction des besoins et des sensibilités du moment, l’Histoire pouvait être dévoyée au profit d’un besoin de croire et d’intérêts qui faisaient office de preuve. Par contrecoup, elle mettait aussi en cause la notion du politiquement correct et de la censure qui lui est souvent associée.
C’est ainsi qu’avec Molière l’Histoire a très rapidement côtoyé la légende à laquelle elle s’est largement soumise, tant le domaine de l’affect, lié à celui d’une forme de narcissisme nationaliste, finissait par prendre le dessus.
Par glissements successifs jamais interrompus, ce qui explique que Molière soit toujours lié au présent dont le théâtre et les acteurs valorisent aujourd’hui puissamment l’image, le « cas » Molière s’est imposé comme une vérité irréfragable, incontestable, sacrée puis dogmatique ou régulée comme peut l’être, jusqu’à l’âge de six ou sept ans, avant qu’elle ne se délite, la belle histoire du Père Noël. Molière est ainsi devenu pour les Français qui peinent souvent à grandir ce que les poupées sont aux petites filles : un compagnon à qui l’on peut tout dire et à qui, selon ce que l’on souhaite entendre, l’on fait tout dire.
L’affaire de cette relation et des moliéristes qui en sont le vivant symbole commence très tôt puisque, dès 1692, c’est Du Fresny, dans sa pièce Le Négligent, qui évoque l’emprise des moliéristes sur le théâtre. A l’un des personnages de la pièce qui tente de faire recevoir son travail par la Comédie-Française, il fait dire :
« - Molière a bien gâté le théâtre. Si l’on donne dans son goût, bon dit aussitôt le critique, cela est pillé, c’est Molière tout pur. S’en écarte-t-on un peu, oh ! ce n’est pas là Molière !
- Il est vrai, reconnaît aussitôt son interlocuteur, que le siècle est extrêmement prévenu pour lui. » (Sc. 3)
Le « siècle », c’est l’opinion, c’est-à-dire, pour Du Fresny, les moliéristes auxquels elle se cantonne tant ils donnent une mesure restrictive de ce que doit être le théâtre.
Prévenu pour Molière, objet d’une précoce élection, le siècle suivant le sera plus encore avec Titon du Tillet (1677-1762) qui eut pour ambition de faire ériger un monument de plus de « 60 pieds de haut » (près de vingt mètres) à la gloire des « hommes illustres » qui avaient honoré la France. Trop cher, le projet ne verra le jour qu’en 1718 sous la forme d’une réduction en bronze de 2,50 mètres de haut, réalisation « qu’étrangers et nationaux vinrent en foule (…) visiter pendant plus de quarante ans. » M. Théry, Un Mécène au XVIIème siècle, 1865. Le bronze se trouve actuellement dans les réserves du Château de Versailles. Il est la propriété de la Bibliothèque Nationale
Il s’agit là d’une singularisation privée et partagée puisque Molière y est honoré au premier rang en compagnie de Racine, Corneille et cinq autres célébrités qui connurent des fortunes diverses. La reconnaissance y est pourtant bien réelle et son lien avec la Nation et sa valorisation ouvertement revendiqué.
L’élection posthume de Molière à l’Académie française en 1769 confirmera ce choix. Mais à qui fera-t-on croire que cette élection, qui consacrait malgré tout un auteur indissociable de l’acteur et du directeur de troupe, ait pu se décider en quelques jours ? Elle fit nécessairement l’objet d’un lent et constant travail d’approche qui nous replace quelques années en arrière. L’intervention de Jean-Jacques Rousseau en dit long sur ce point. Dans une lettre de 1758 à d’Alembert, plus tardivement reprise par Marmontel, Rousseau critique le théâtre de Molière qu’il accuse de « troubler l’ordre de la société », en l’occurrence celle de Genève dont Rousseau se fait le gardien moral. Mais l’attaque de Rousseau n’est pas franche. Elle est toute de circonlocutions lorsqu’il écrit : « …on convient, et on le sentira chaque jour davantage, que Molière est le plus parfait auteur comique dont les ouvrages nous soient connus ; mais qui peut disconvenir auss | | |