HISTORIQUE DE L'AFFAIRE
CORNEILLE-MOLIÈRE
Denis Boissier
« Je ne puis d’un farceur me faire un demi-dieu. »
L’abbé Cotin, La Satyre des satyres, 1665.
En 1879 naît la revue Le Moliériste. Jules Claretie écrit : « J’aime ce mot de moliériste. On vous a accusés de former une petite chapelle spéciale : où est le mal ? […] je dirais qu’en France Molière est ce qui nous divise le moins » (Jules Claretie, in Le Moliériste, n° 83, 1886, p. 324).
Une découverte prodigieuse et fondamentale
Le 16 octobre 1919, dans un article du Temps, le poète et écrivain Pierre Louÿs dévoile l’Affaire Corneille-Molière (Pierre Louÿs « L’auteur d’Amphitryon », Le Temps, 16 octobre 1919. « La dispute d’une comédie entre Corneille et Molière est une si grave entreprise que j’ai tardé plusieurs années avant de m’y résoudre. Il est évident que Pierre Corneille domine toute la vie de Molière, qu’il a collaboré à plusieurs de ses pièces, et que l’une d’elles, Amphitryon, est tout entière de sa plume, si l’on néglige quelques « interruptions » très faciles à détacher et quelques rares fragments de scènes. Ce n’est pas le style de Corneille, c’est la signature de Molière qui a besoin de preuves. »). C’est aussitôt sa mise à mort. Personne n’aura le courage, ou l’originalité, d’étudier sa thèse, aussi scandaleuse qu’elle paraisse à première vue.
6 ouvrages à lire
En 1949, une jeune chercheuse écossaise, Mlle Fraser, qui n’a sans doute jamais lu les articles de Pierre Louÿs, affirme elle aussi que Corneille a écrit, sans les signer, des œuvres pour Charles Sorel, du Lorens, Robinet ou Molière (La Mort de Solon, un manuscrit original de Corneille ? édition Mlle Fraser, 1949)… L’éminent moliériste Georges Mongrédien réplique aussitôt : «Ne touchez pas à Molière, la moelle de nos os.»
En 1957, dans Corneille sous le masque de Molière, Henry Poulaille reprend et développe l’intuition de Pierre Louÿs. Il sait que son étude va être occultée car imaginer un Molière sans autre talent que ceux d’être un bon farceur et un excellent homme d’affaires, c’est commettre un crime de lèse-divinité. Poulaille écrit : « Mon travail est un travail de plusieurs années. Qu’on y réponde par du travail. » (Henry Poulaille, Corneille sous le masque de Molière, 1957, p. 27). Pas de réponse. Mais des insultes et des haussements d’épaules. Cela nécessite moins d’effort.
En 1990, Hippolyte Wouters et Christine de Ville de Goyet publient Molière, l’auteur imaginaire ? Comme ils sont Belges, on juge inutile d’évoquer leurs recherches.
L’Affaire Molière,
la grande supercherie littéraire.
Denis Boissier
Éditions Jean-Cyrille Godefroy
Corneille à l’ombre de Molière
Dominique Labbé
Editions Les Impressions nouvelles
Molière, Corneille
les mensonge d’une légende
Philippe Vidal
Éditions Michel Lafon
Molière, ou l'auteur imaginaire
Hippolyte Wouters,
Christine de Ville de Goyet
Éditions Complexe
Une preuve informatique fait grand bruit
En 2003, Dominique Labbé, spécialiste en calcul de distances intertextuelles, publie le résultat de ses expériences : « Corneille a très probablement écrit la majorité des pièces de Molière. » Il est aussitôt insulté. Mais personne n’ose vérifer ses comptages.
Molière-Corneille, les mensonges d’une légende
La même année, Philippe Vidal dans son enquête, Molière-Corneille, les mensonges d’une légende, conclut à l’imposture de Molière.
L’Affaire Molière, la grande supercherie littéraire
En 2004, Denis Boissier publie L’Affaire Molière, la grande supercherie littéraire dans laquelle il détaille les connexions et interactions existant entre les vies et carrières de Pierre Corneille et Molière, pour en arriver à ce verdict : Molière n’est pas l’auteur des pièces qui ont été jouées dans son théâtre.
Et pourtant rien ne change !
Un principe d’inertie bien commode fait que rien ne change dans les habitudes universitaires. En conséquence le public, toujours bon public, continue de croire naïvement à la propagande moliériste. Emile Henriot écrivait « J’aime Molière de tout mon coeur, son oeuvre immense, le poète et l’homme ; l’homme réel autant que le génie. Il a eu le génie le plus humain de toute notre littérature. Il traduisait gaiement des vérités tristes. Il voyait clair, il était bon. Et peu d’écrivains d’aussi beau mérite ont eu plus d’ennemis que lui, de plus acharnés et de plus ignobles. Et puis il intrigue. Un mystère profond plane sur lui, l’enveloppe de toutes sortes d’obscurités. […] Car c’était un homme après tout, et j’aimerais beaucoup savoir par quelles voies cet homme supérieur est devenu tel. Mais personne encore ne nous l’a dit ; et nous n’avons qu’à admirer les yeux fermés. » (Emile Henriot in Le Temps, 28 janvier 1936)
Ouvrir les yeux est pourtant un exercice salutaire pour qui veut avancer sur le chemin de la vérité.
Les prétendues « vie et œuvres de Molière » sont un leurre. Une fiction concoctée par les érudits et spécialistes. Pour le dire autrement : Molière est un dieu littéraire. Celui des universitaires. Il n’existe qu’en raison de la foi qui anime ses « biographes » (qui se copient tous). L’après Révolution française, ayant besoin d’un écrivain pour le Peuple, a inventé Molière « grand auteur ». Et c’est ainsi que, relayé par le Romantisme, qui rêvait d’un héros-héraut du théâtre, puis imposé par la IIIe République qui avait besoin d’une figure pour incarner l’esprit républicain et l’anti-cléricalisme, Molière est devenu la plus étonnante des supercheries littéraires.
Un credo laïc, Molière statufié
Si l’on passe au crible le credo moliéresque, fabriqué par la Sorbonne, on découvre qu’il est comme tous les credo religieux : rempli de pieux mensonges. Au fil des décennies, les faits ont été dénaturés en tableaux saint-sulpiciens(« Dans le domaine des affirmations suspectes, combien de moliéristes notoires n’ont rien à envier à ce Grimarest qu’ils dénigrent. » Léon Chancerel in Grimarest, Vie de Molière, 1705, édition critique, 1930). Ce qui, au départ, n’était pas tout à fait faux est devenu, à force d’enjolivements, parfaitement erroné. On est souvent étonné de la naïveté ou de la romantique mauvaise foi d’érudits qui, tout en citant scrupuleusement leurs sources, évitent celles qui contredisent leur dogme ou qui l’annuleraient si ces mêmes érudits en tenaient compte.
Dans le royaume des Lettres françaises, Molière est la pierre de voûte de tous ceux qui ont besoin de vénérer une icône. Pour preuve, ses fervents aiment employer l’expression « notre dieu »(Par exemple, Eugène Noël, Louis Loiseleur ou Gustave Larroumet : «...car, depuis tantôt un siècle, Molière est passé dieu.» (1903). Mongrédien, nous l’avons vu, emploie dans un article de L’Education nationale l’expression « la moëlle de nos os »). Paul Guth s’en plaignait : « Comment oser parler de Molière ? Les gens de théâtre l’ont canonisé. Il est leur patron, comme saint-Crépin est celui des cordonniers. Il a sa basilique, la Comédie-Française, où les sociétaires, assistés de leurs enfants de choeur, les pensionnaires, célèbrent son culte » (Histoire de la littérature française, T. 1, 1981, p. 330). Et avant lui, Gustave Lanson : « Une imprudente et légèrement ridicule idolâtrie a faussé, noyé, affadi les traits réels de sa physionomie. » (Histoire de la littérature française, 1924, p. 516)
Recenser tout ce qui ne va pas dans l’hagiographie moliéresque, c’est le but du site www.corneille-moliere.org. Rien ne muscle autant l’intelligence que d’aller à contrecourant. Etiemble qui a fait de même pour le mythe de Rimbaud a récolté plus d’amertumes et de mises en gardes que de remerciements (Etiemble, Le Mythe de Rimbaud, 2 T., 1954. « Etiemble a consacré d’énormes volumes à rassembler et à clouer au pilori les sottises écrites sur Rimbaud » Pierre Brunel). De même Henri Guillemin avec son Napoléon tel quel (1969). Le culte de Molière nous est enseigné depuis deux cent ans, et nous, qu’osons-nous faire ? Démonter le mécanisme de cette gigantesque mise en scène. Ce n’est plus de la pensée libre, c’est une « atteinte à la sûreté de l’Etat (d’esprit) français ».
Toute proportion gardée, il s’est passé pour l’histoire du faussement dénommé Molière (nous verrons pourquoi) ce qu’il advint avec la biographie en cartes postales des dieux faits hommes. Dans les deux cas il y a parole d’Evangile, autrement dit : tabou sur tous les points du culte qui ne sont pas bien solides.
La prétendue biographie de Molière cache une mise en scène construite en trompel’oeil. Telle perspective du célèbre M. C. Escher illustre bien le procédé : à première vue ce qui nous est montré semble vrai, mais à y regarder de plus près on découvre que l’architecture est géométriquement impossible. De même, une biographie officielle de Molière fait croire que CELA EST, alors que c’est "architextuellement" impossible.
Au coeur de l’Affaire Corneille-Molière
Cette comparaison nous plonge au coeur de l’Affaire Corneille- Molière. Un comédien, spécialiste dans la farce italienne et la grosse comédie gauloise, s’est retrouvé sur le devant de la scène grâce au savoir-faire d’un homme de génie. Ainsi propulsé, il fit appel aux talents de plusieurs tâcherons anonymes et sut, ainsi, plaire à Louis XIV. Trois siècles plus tard on a réussi à gommer les coulisses du théâtre de Molière pour imposer le dogme d’un Molière qui ne doit son exceptionnel destin qu’à lui-même.
Molière est une construction faite avec les briques de la dévotion et le ciment de l’érudition partiale. Un auteur imaginaire comme n’a pas osé l’inventer Jorge-Luis Borgès. Car cent anecdotes ne font pas un fait historique, cent autorités d’aujourd’hui ne valent pas le témoignage d’un seul contemporain du Comédien, cent signatures ne font pas une oeuvre, et la foi naïve de milliers d’universitaires ne fera jamais du bouffon de Louis XIV un génie véritable. "Molière" est une vue de l’esprit. Et c’est pour cela que le fameux mystère qui pèse sur lui – pourquoi n’a-t-on jamais trouvé de sa main ni manuscrit, ni épreuve d’édition, ni annotation, ni correspondance, pas même un billet doux ou une dédicace – peut facilement se résoudre si l’on revient à ce que fut réellement Jean- Baptiste Poquelin, fils et petit-fils de marchands, tant du côté paternel que maternel.
Dans la multitude de biographies qui lui sont consacrées, il n’est question que de Molière. Tout part de lui, tout est ramené à lui. Il est le centre et la circonférence d’un culte. Jamais n’est évoqué celui qui, pourtant, n’est pas loin, en coulisses : Pierre Corneille. Les moliéristes croient que Molière est l’auteur de tout ce qu’il a dit sur scène comme des militants aiment à croire qu’un chef d’Etat est l’auteur des discours qu’il prononce. Doit-on jeter l’anathème sur celui qui affirme que ce dernier a derrière lui un groupe d’hommes discrets qui s’évertuent à donner à ses discours un peu de consistance ?
Mais si l’on étudie tout ce que l’on sait sur lui, si l’on analyse chacune des pièces qu’on lui attribue, si l’on cherche à comprendre la mentalité du XVIIe siècle et les pratiques théâtrales d’alors, surtout si l’on recense les fables et les falsifications que les « moliérâtres » (Ne serait-ce que la fameuse formule « je prends mon bien où je le trouve », censée être dite par Molière et que les moliérâtres utilisent pour faire accepter l’inacceptable méthode de « création » de leur idole, formule qui est un faux manifeste comme l’a reconnu Georges Mongrédien lui-même. Quant au terme « moliérâtre », il est employé par Sylvie Chevalley in Revue d’Histoire Littéraire de la France, n° 5-6, 1972, p. 1035) ont fabriquées durant deux siècles, on en arrive à la conclusion que Molière, le richissime directeur du Palais-Royal, n’est pas plus l’auteur de la trentaine de comédies qu’il produisit que Walt Disney n’est l’auteur d’aucun des films qu’il signa.
Walt Dysney a-t-il écrit l’histoire de Cendrillon ou de Blanche-Neige ?
A cette question, nombre de personnes répondront par l’affirmative. Et au XVIIe siècle pour le théâtre, comme actuellement pour l’art cinématographique, le seul à qui on attribue la paternité d’une pièce est celui qui la réalise. Molière avait ce génie de la mise en scène et son entregent fit le reste.
Le devoir de l’intellectuel consiste en exactement cela : faire ce que son âme, sa conviction, ses connaissances lui dictent. La vérité, même si elle lui coûte, doit être dite. A son ami Pierre Louÿs qui venait de dévoiler au public, comme l’enfant de la fable, que le Roi est nu, Paul Valéry demanda « Pourquoi fais-tu cela ? » Pareille question jauge un homme devenu (un peu malgré lui) le poète officiel de la IIIe République qui institutionnalisa Molière.
Afin qu’on ne nous accuse pas d’être des amateurs de rêveries ainsi qu’on le fit pour Pierre Louÿs, l’essentiel de ce qui est affirmé dans ce site vient des moliéristes et des corneillistes les plus autorisés, ceux-là mêmes sur lequel s’appuie le dogme moliéresque (Nos principales références pour Molière sont Taschereau, Moland, Larroumet, Lacour, Loiseleur, Loret, Baluffe, Michaut, Couton, Mongrédien, Bray, Bourqui, Niderst ; pour Corneille : Dorchain, Le Corbeiller, Rivaille, Couton, Le Gall). Nous avons utilisé les mêmes documents historiques que ces derniers, mais nous avouons ne pas avoir eu cette consensualité si prônée dans les hautes sphères de la Sorbonne et qui consiste à ne jamais citer les sources qui pourraient contredire ou anéantir les efforts des confrères.
Pour le dire autrement : quand les faits s’opposaient au culte, nous ne les avons pas écartés. D’une multitude d’incohérences et de contresens, nous avons tiré les déductions qui s’imposaient. Enfin, nous n’avons pas occulté les éléments biographiques et les témoignages des contemporains de Corneille.
Le résultat de cette enquête conduit à l’évidence. La refuser est un acte de foi.
Bien entendu, les moliérâtres ne consacreront pas un seul instant de leur précieux temps pour remettre en question le culte qu’ils vouent à leur « dieu », ainsi qu’ils aiment à le nommer. La belle histoire de Molière, le si «parfaitement honnête homme » (« Il se fit remarquer pour un homme civil et honnête, ne se prévalant point de son mérite et de son crédit, s’accommodant à l’humeur de ceux avec qui il était obligé de vivre, ayant l’âme belle, libérale : en un mot, possédant et exerçant toutes les qualités d’un parfaitement honnête homme. » La Grange et Vinot, Préface, 1682, in Molière, OEuvres complètes, édition Georges Couton, Bibliothèque de La Pléiade, T. 1, 1971, p. 999) leur plaît telle qu’elle est.
E pur si muove (Et pourtant elle tourne. Célèbre reflexion de Galilée, sans doute à voix basse, aux obscurantistes religieux. Si l’hérésie ne tue plus, l’état d’esprit de ceux qui savent reste le même)
Et pendant longtemps encore les thèses continueront de s’accumuler dans un parfait consensus, à la fois rassurant et payant, comme à l’époque où le soleil tournait autour de la terre. Quelle belle théorie, scientifique autant que religieuse, admise de tous, parfaitement démontrable et si utile au genre humain, que ce soleil obéissant à nos intérêts ! Il en va de même pour « Molière auteur de génie universel». Les doctes moliéristes vont pouvoir continuer à vivre de leur fonds de commerce, puis mourir avec les regrets des bien-pensants.
Mais la vérité, elle, ne meurt pas. Elle n’y pense même pas. La preuve, elle attend de naître.
Denis BOISSIER
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