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FRANCK FERRAND
S’ENTRETIENT
AVEC DENIS BOISSIER
SUR MOLIERE

Europe 1, dimanche 7 octobre 2007
(durée de l’émission : 1 h.)

N’ont été transcrits de l’émission de Franck Ferrand que les propos se rapportant directement à Molière. Le passage de l’oral à l’écrit nous a conduit à corriger certains termes, modifier plusieurs formulations par souci de clarté et resserrer les phrases qui le nécessitaient. 

 [ …]

Franck Ferrand : Bonjour, Denis Boissier.

Denis Boissier : Bonjour.

Franck Ferrand : Merci d’être avec nous. Cela fait de nombreuses années que vous vous consacrez à Molière. Juste pour donner une idée à nos auditeurs, combien d’ouvrages avez-vous compulsés et combien de sources avez-vous égrenées au cours de votre carrière de chercheur dans ce domaine du XVIIe siècle, et, plus précisément, dans la littérature du dix-septième ?

Denis Boissier : Dans ce domaine, il faut être très modeste. On ne sait jamais tout et on ne saura jamais tout, bien heureusement pour nous, chercheurs. Cela dit, en une dizaine d’années j’ai annoté, donc lu très attentivement, 745 ouvrages puisque le dernier que j’ai terminé doit dater d’il y a à peine un mois.

Franck Ferrand : …Et vous avez des fiches ! Le moins que l’on puisse dire est que votre ouvrage est très détaillé.

Denis Boissier : L’électronique est venue à mon secours.

Franck Ferrand : On peut dire d’emblée que vous avez un certain nombre d’ouvrages à votre actif, notamment le Dictionnaire des anecdotes littéraires, aux Editions du Rocher, et un livre qui a fait plus ou moins scandale en son temps, mais dont on aurait paradoxalement aimé qu’il fît davantage scandale encore, puisqu’il n’a pas eu le retentissement qu’il méritait, L’Affaire Molière, aux Editions Jean-Cyrille Godefroy, il y a quelques années.

Denis Boissier : Oui, il y a trois ans…

Franck Ferrand : … En 2004. Et on peut dire, sans risque de se tromper, que vous n’êtes pas tout à fait l’ami des moliéristes. Alors, avant d’entamer cette émission et de voir qui était vraiment Molière – et je garantis, je peux en faire le serment à tous nos auditeurs, que si vous écoutez cette émission, d’ici à une petite heure vous aurez une image de Molière très, très différente de tout ce qu’on a bien pu vous raconter –, il faut quand même dire un mot de ces moliéristes, de cette chapelle, de ce groupe de… comment pourrait-on dire ?… des dévots de Molière ?… 

Denis Boissier : C’est exactement cela. C’est l’expression qu’ils utilisent entre eux, du moins qu’ils utilisaient : « dévots de Molière ». Le créateur du moliérisme… – enfin disons plutôt un des créateurs du moliérisme, puisqu’on ne sait jamais à quelle date cela a démarré, très certainement vers 1860 –, en tout cas le directeur de la revue Le Moliériste, Georges Monval, se définissait comme « dévot de Molière ». Les autres ont suivi. Ils ont constitué une chapelle, une chapelle très puissante puisqu’elle est soutenue par deux lobbies : la Sorbonne d’un côté, et de l’autre, bien sûr, la Comédie-Française.

Franck Ferrand : Cela fait quand même deux belles institutions…

Denis Boissier : D’autant que les deux sont chapeautées par une institution incontournable : l’Etat français. Et notamment la IIIe République, puisque le moliérisme, s’il est né vers 1860, s’est surtout établi et a forci entre 1870 et 1880.

Franck Ferrand :  … Une espèce de culte, de dévotion à Molière…

Denis Boissier : … Elle est unique en littérature.

Franck Ferrand : Il faut vraiment le dire parce les gens ne le savent pas (parmi nos auditeurs, sur cent personnes, vous en avez peut-être deux ou trois qui sont au courant de cela, et plus de quatre-vingt-dix personnes qui ne le savent pas), il faut dire une bonne fois pour toutes avant de commencer et d’aller plus loin que ce culte de Molière – qui maintenant est devenu très répandu, qui est une sorte d’institution, d’énorme statut national – ne date que du milieu du Second Empire, de Napoléon III.

Denis Boissier : Exactement.

Franck Ferrand : Avant cela il n’existait pas.

Denis Boissier : Non, c’est une création presque spontanée de l’esprit français. Disons qu’il y a eu plusieurs étapes. On va simplifier : la première, c’est la Révolution française qui avait besoin d’un "écrivain du peuple" et qui, ne pouvant pas utiliser La Fontaine, Racine ou Corneille – cela pour diverses raisons –, a jugé bon d’utiliser l’auteur, du moins semble-t-il, du Tartuffe. La seconde étape a été la Restauration qui, à ce moment-là, avait des problèmes avec l’Eglise. Le parti républicain et libéral s’opposait, évidemment, à l’esprit religieux et a utilisé, à nouveau, Molière, auteur prétendu du Tartuffe, pour être son porte-parole. On est arrivé ainsi à la IIIe République qui a eu besoin, elle aussi, d’un pré-républicain idéal, d’un anti-clérical idéal, et a investi une somme considérable d’énergie, souvent très naïve et très belle – les érudits et les moliéristes – pour créer une belle légende. Tous les artistes ont été conviés à travailler – comme on a fait pour des personnages religieux très célèbres ou pour des mythes religieux – à une iconographie parfaite, à une belle histoire qui plaise au peuple. C’est vrai qu’ils ont réussi de ce côté-là puisqu’elle a excessivement bien marché. Ils ont bâti un Molière idéal, et on n’a plus jamais touché à ce Molière idéal puisqu’il avait l’air de satisfaire tout le monde.

Franck Ferrand : Ce qui veut dire, pour parler avec des termes un peu vulgaires, qu’on a mis Molière à toutes les sauces, on s’en est servi, et on en a fait un instrument, une icône, un emblème.

Denis Boissier : Oui… On pourrait dire de Molière qu’il est à la littérature ce que Mac Donald’s est à la nourriture. Un plat parfait, à déguster immédiatement, sans chercher au-delà. Il est censé avoir toutes les vertus. Il est nutritif, il est bon, il est assaisonné…il n’y a pas d’éloges assez grands pour lui. Et l’extraordinaire est que plus on a exagéré, moins on a voulu voir le départ de l’histoire, c’est-à-dire la vraie vie de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière. On est allé tellement loin que l’on n’a plus jamais osé revenir en arrière. Et, modestement, un jour l’idée m’a pris, après avoir bien étudié la littérature, de me spécialiser un petit peu dans Molière.

Franck Ferrand : Cette vraie vie de Jean-Baptiste Poquelin, grâce à vous qui venez aujourd’hui nous livrer la quintessence de toutes vos recherches, nous allons pouvoir essayer de nous en faire une idée. On va tâcher d’en faire le tour, mais c’est énorme… Il faut le dire tout de suite, Denis Boissier, vous venez, j’allais dire de " pondre ", passez-moi l’expression – décidément je suis bien trivial cette après-midi –, vous venez d’écrire une somme énorme (qui fait, je l’ai entre les mains, presque huit cents pages), sur l’affaire Corneille-Molière. On ne va pas évoquer cette affaire en tant que telle aujourd’hui – vous savez mon point de vue sur l’affaire Corneille-Molière depuis longtemps, j’ai eu l’occasion de l’exprimer assez souvent à ce micro –, ce qui m’a le plus intéressé dans votre extraordinaire travail, c’est l’image qui ressort de Molière, et la véritable enquête que vous avez faite sur le personnage de Molière, le vrai, celui qui a vécu, pas l’image d’Epinal qu’on a voulu fabriquer pour les écoles. Nous allons dans un premier temps, si vous le voulez bien, revenir sur la vie de Molière et redresser un certain nombre d’idées reçues. Il faut resituer Molière dans son milieu social, et peut-être d’abord dans son siècle, car ce n’est pas le moindre de vos mérites que de nous donner du XVIIe siècle une image beaucoup plus vraie. De quel milieu Molière est-il issu ? D’abord, il ne s’appelle pas Molière. Au départ, il s’appelle Jean-Baptiste Poquelin…

Denis Boissier : Je crois qu’il va même falloir parler de Poquelin plutôt que de Molière. C’est un tort que nous avons de lui attribuer d’emblée toutes les vertus. On part du principe qu’il est, dès le début, ce qu’il est censé être pour l’éternité. Il n’y a pas pire erreur. C’est un sentiment presque religieux ou hagiographique…

Franck Ferrand : En Histoire, on appelle cela de la téléologie. Et c’est, je crois, le principal travers dont les étudiants en Histoire doivent se garder.

Denis Boissier : Le second travers, c’est de voir le XVIIe siècle avec nos yeux d’homme moderne.

Franck Ferrand : Du XXIe siècle…

Denis Boissier : Rien n’est plus opposé à la mentalité du XVIIe siècle que la mentalité du XXIe siècle. Cette dernière est vraiment l’antithèse de la première.

Franck Ferrand : Il est né où, Molière ? Enfin Poquelin…

Denis Boissier : Nous allons l’appeler Poquelin jusqu’au moment où il prendra son pseudonyme de Molière et nous expliquerons peut-être ce que signifie ce pseudonyme. Poquelin est né au XVIIe siècle, en 1622. C’est un fils de Bourgeois. Avant de parler de Molière…

Franck Ferrand : … De Poquelin…

Denis Boissier : De Poquelin… Vous voyez que moi aussi je commets cette erreur (nous sommes tellement tributaires des autres… et surtout de la chape intellectuelle et sociologique qui pèse sur Molière, tellement que nous ne pouvons presque plus dire la vérité sur lui, et soi-même on est obligé d’employer le langage usuel : « Molière génial », « Molière écrivain »… tous ces termes qui n’ont jamais été véritablement vérifiés à la base). Donc, avant de parler de Poquelin, la première chose à préciser lorsqu’on étudie le XVIIe siècle (car on l’oublie, et c’est là encore une facilité de langage), le XVIIe siècle n’est pas né tout seul. Il est le résultat des siècles qui l’ont précédé. Et cela, c’est extraordinaire parce que dès qu’on étudie le XIIIe, le XIVe, le XVe, le XVIe siècles on voit monter la France, on voit grandir l’esprit paysan, l’esprit bourgeois, l’esprit de lutte, l’esprit du plaisir, de la sensualité, du vice. Le début aussi de la pensée dévote, celle qui va un jour se focaliser sur la pièce Tartuffe. On voit apparaître des corporations particulièrement solides. Il y en a cent douze, ne serait-ce qu’à l’époque de Poquelin. Tout est structuré.

Franck Ferrand : La société est cloisonnée en groupes professionnels.

Denis Boissier : Elle est féodale. Au XXIe siècle on est évidemment contre l’esprit féodal et l’on pense que Poquelin-Molière nous a débarrassés en partie de ça. Mais la pensée féodale a des vertus, comme toute chose sur terre, même si elle  est arrivée avant Molière-Poquelin. La pensée féodale avait l’avantage de structurer la France très efficacement. Les corporations avaient toutes des qualités bien à elles. Elles pouvaient faire tout ce qu’elles voulaient dans leur domaine, donner jusqu’à l’excellence. Par contre, elles étaient limitées. Elles ne pouvaient pas sortir de leur cadre. Ce que nous ne savons plus faire, aujourd’hui. Nous avons tout inversé. Chacun peut faire ce qu’il veut, l’écrivain peut être chanteur, le chanteur peut être écrivain. On finit par ne plus savoir qui est qui.

Franck Ferrand :  A l’époque, on avait des spécialités…

Denis Boissier : Et cela est très important parce que nous allons parler de Poquelin, et donc du théâtre. La corporation du théâtre, pendant des siècles, a été la basoche, une corporation faite par deux sortes d’hommes. D’un côté : les érudits, les cultivés, les lettrés, ceux qu’on appelait les clercs. Des hommes qui avaient fait leurs universités – leurs humanités pour employer le terme exact –  Corneille, par exemple, sortira de la basoche des clercs…

Franck Ferrand : Comme par hasard.

Denis Boissier : La basoche étant la corporation du théâtre, la seconde branche était celle des comédiens, celle des gens qui n’ont peut-être pas une forte instruction mais qui ont l’amour, la passion, l’extraordinaire envie de communiquer les textes, notamment les Enfants-sans-souci. Et Molière va être l’héritier de la basoche des Enfants-sans souci.

Franck Ferrand : Qu’est-ce donc que la basoche des Enfants-sans-souci ?

Denis Boissier : C’était la corporation qui réunissait les comédiens parisiens. Ensemble, ils mettaient en scène la pièce qu’ils avaient achetée à ceux qu’on appelait des « poètes à gages », des « poètes de troupe », c’est-à-dire des auteurs qui perdaient leur droit d’auteur –  puisque la notion de droit d’auteur n’existait pas encore, et donc la possibilité de dire "cette pièce est à moi" –, mais qui avaient l’avantage de vendre leur pièce à des comédiens qui en assumaient l’entière responsabilité. Les comédiens faisaient de cette pièce ce qu’ils voulaient, gagnaient avec elle de l’argent ou pas. Et l’auteur, ayant touché une petite somme, se retrouvait satisfait de son sort.

Franck Ferrand : Molière n’est pas né, lui, dans cette corporation de comédiens.

Denis Boissier : C’est la spécificité de Poquelin. Son père était « Tapissier du Roi », et cela va jouer un rôle très important dans sa vie. Il avait la chance, en héritant de son père – car c’est le fils aîné – de pouvoir continuer la boutique de son père, et peut-être un jour d’approcher le Roi, même, très certainement, de pouvoir approcher le Roi.

Franck Ferrand : Puisqu’il avait cette charge...

Denis Boissier : …Puisqu’il avait la charge de « Tapissier du Roi ». Cela consistait, trois mois par an, à s’occuper de tout le décorum des festivités royales : les sorties, les carnavals, les soirées, les danses, les théâtres…

Franck Ferrand : Et il fallait meubler toutes ces maisons royales…

Denis Boissier : C’était en fait un ensemblier-décorateur. Aujourd’hui nous l’appellerions décorateur. Poquelin avait donc la chance d’avoir un métier honorable, qui lui permettrait de gagner sa vie. Et tout aurait dû s’arrêter là. Le problème, ou l’avantage, c’est selon, c’est que le jeune Poquelin était né en 1622, à une époque où, lorsqu’il avait vingt ans, la comédie revenait en force. Non pas la comédie comme on l’entend aujourd’hui, c’est-à-dire une chose relativement noble, mais plutôt le côté farce de la comédie.

Franck Ferrand : Avant d’en arriver là, il a sans doute fait des études. On nous a toujours raconté – et moi je me rappelle avoir appris par cœur – que Molière, enfin Poquelin si vous voulez, a fait ses études au collège de Clermont, nous dit-on.

Denis Boissier : C’est normal que l’on nous dise cela. Toute gloire nationale se doit d’un minimum.

Franck Ferrand : Alors, a-t-il fait ou non ses études à Clermont ?

Denis Boissier : Pour être honnête, nous n’avons, sur ce point, pas de renseignement véritable. Aucun document ne prouve quoi que ce soit. Précisons aussi, car il faut toujours en revenir là, ce qu’est le XVIIe siècle. Je vous l’ai dit, c’est la conséquence, la résultante des siècles précédents. Le moment où l’esprit moyenâgeux est encore très puissant (et le jeune Louis XIV va  le magnifier, cet esprit-là !). A cette époque, quatre-vingt-dix pour cent des gens sont analphabètes, vous vous rendez compte ?… On n’arrive même plus à imaginer cela aujourd’hui, analphabètes, donc qui ne savent pas lire, pas écrire, même pas signer.

Franck Ferrand : « Ont déclaré ne savoir signer » lit-on sur les registres d’époque, généralement.

Denis Boissier : Donc les gens faisaient, vous le savez, cette fameuse croix qui permettait tous les abus. Poquelin est né dans un pays où quatre-vingt-dix pour cent des gens étaient analphabètes. En plus, les bourgeois, les boutiquiers, avaient tout intérêt, évidemment, à être d’efficaces hommes d’affaires. C’est-à-dire que leur pensée s’opposait presque naturellement à des études de clercs, à des études religieuses.

Franck Ferrand : On voulait des études efficaces, un peu comme aujourd’hui, finalement.

Denis Boissier : Oui, comme la filière courte d’aujourd’hui. C’était une filière d’autant plus courte qu’elle ne commençait pas. Elle avait pour cadre, tout simplement, le bureau, l’atelier, la boutique du paternel. Et Poquelin père a eu des rapports de ce genre avec son fils puisqu’il a obtenu pour lui la survivance de sa charge.

Franck Ferrand : Donc il lui a transmis sa charge.

Denis Boissier : C’est la seule certitude, le seul document que nous ayons de son enfance. Les études, jamais. Par contre, qu’il soit le disciple, l’héritier en titre de la boutique de son père, cela oui ! Aussi,  il suffit de réfléchir un peu : un boutiquier ne pouvait pas, d’un côté, encourager son fils à prendre sa succession et, d’un autre, le pousser à faire des études de plus en plus hautes, d’étudier le latin, le grec…

Franck Ferrand : Le Droit, il l’a bien étudié ?

Denis Boissier : Là non plus nous n’en savons rien. Le problème est que lorsqu’on a voulu faire de Molière un grand homme national on a été obligé de simplifier les choses et on lui a tout accordé. Il suffisait que quelqu’un dise, sans preuve, que Molière était allé au collège de Clermont pour que tout le monde récupère cette information. Effectivement, lorsque son disciple La Grange a écrit la première hagiographie de Molière – c’est une hagiographie par bien des aspects, on le sait aujourd’hui – il a prétendu que Molière avait fait ses études au collège de Clermont. C’était le collège idéal pour y mettre un « honnête homme ».

Franck Ferrand : Le collège de Clermont est l’ancêtre du Lycée Louis-le-Grand.

Denis Boissier : C’était donc l’endroit idéal. Et personne n’allait vérifier si c’était vrai. Vérifier n’était pas dans l’esprit de l’époque. On lui a donc fait faire là sa scolarité. On lui a même donné pour condisciple, parce qu’on savait qu’il y avait fait ses études, le prince de Conti. Oui, on a dit que Jean-Baptiste Poquelin-Molière a été le condisciple de Conti. On s’est aperçu, depuis, qu’il y avait entre eux sept années de différence, et que ce n’était pas possible pour diverses raisons. A cette époque, il y avait un tel cloisonnement entre les princes et les fils de bourgeois qu’on mettait un rideau pour ne pas qu’ils se voient si, malheureusement, ils devaient être dans la même pièce. Vous imaginez ! On a longtemps eu sur Molière une vision très, très simpliste…On a donc crédité Molière de tout. Ce qui fait qu’un jour quelqu’un a écrit qu’il avait fait des études de Droit, tout simplement parce que son père lui avait acheté un diplôme comme cela se faisait alors. Mais Roger Duchêne, qui était un grand moliériste, un éminent chercheur, a bien dit que si Molière avait fait des études de Droit, pendant toute sa période de pérégrinations provinciales il aurait mis sans cesse ce titre en valeur car, aux yeux des princes, qui étaient l’élite de l’époque, le fait d’avoir fait du Droit vous détachait, vous distançait de la plèbe.

Franck Ferrand : Comment Molière se retrouve-t-il dans une troupe de théâtre ?

Denis Boissier : Là, par contre, c’est un événement véritable, parce qu’il a eu des conséquences. Alors que le Droit, aucune, et les études aucune (Molière n’y a jamais fait une seule fois référence tandis que Corneille, pour n’en citer qu’un, a fait des allusions à sa scolarité, et c’est normal puisqu’il a été vraiment élève des jésuites). Molière a rencontré Madeleine Béjart (mais pas forcément "rencontré", car, là encore, on simplifie, on fait comme s’il était toujours le héros de toute chose), donc, plus simplement sans doute, comme les Poquelin vivaient non loin des Béjart, ils se sont fréquentés étant du même quartier. La belle Madeleine, qui avait quatre ans de plus que lui, a dû le séduire suffisamment (ou est-ce par le biais du théâtre qui intéressait assez Poquelin ?) pour l’inciter à la fréquenter toujours plus et être tenté de faire du théâtre avec elle.

Franck Ferrand : Donc Poquelin entre dans la troupe de Maleine Béjart.

Denis Boissier : Il faut bien aussi préciser cela. Tout le monde dit " la troupe de Molière ", et il est sous-entendu que Molière, dès le début, est Molière, qu’il est parfait. Non. Dans la réalité  –  les moliéristes sérieux le savent très bien même si les biographes l’oublient souvent –, Poquelin a obéi à Madeleine. Elle était chef de troupe avant lui, elle était plus âgée, elle avait eu des hommes richissimes comme amants. Elle avait connu Corneille puisqu’elle a, semble-t-il, joué, dit la tradition, dans Le Cid. Et, surtout, elle était très introduite à l’Hôtel de Guise qui était une maison qui défendait bien le théâtre (d’ailleurs Corneille en était). Poquelin a subi son influence. Peut-être est-il un peu amoureux ? Ce qui est certain, c’est que Madeleine avait très peu de chance de l’être de lui. On n’a jamais trouvé le moindre document qui prouve qu’elle ait eu pour lui un sentiment particulier. Seulement, elle s’est attachée ce jeune homme qui avait l’avantage d’être riche. Car il a apporté 630 livres à la fondation de l’Illustre Théâtre de Madeleine Béjart.

Franck Ferrand : Il lui apportait de l’argent, ce n’était déjà pas si mal…

Denis Boissier : C’était la moitié de la somme totale. C’est énorme. Il n’avait peut-être pas un grand talent, puisqu’il semblerait qu’il ait été farceur de quelques amuseurs du Pont-Neuf – on n’en est même pas certain –, mais, enfin, il a dû commencer à s’entraîner à jouer la farce et la comédie. Il avait un tempérament naturel gai puisque toute sa vie il fut farceur et qu’il finira de la même façon, comme Scapin. Il a donc plu suffisamment à la troupe, qui l’a accepté, moyennant quoi : 630 livres.

Franck Ferrand : C’est beaucoup d’argent à l’époque.

Denis Boissier : C’est la moitié de la somme totale investie. Vous imaginez ? On ne peut pas refuser quelqu’un d’aussi bien disposé.

Franck Ferrand : C’est 30 000 euros aujourd’hui… Peut-être un peu moins ?

Denis Boissier : Il est difficile de le dire… Il faudrait savoir ce que l’on pouvait faire avec cet argent. Ce qui est certain, c’est que grâce à cette somme la compagnie de l’Illustre Théâtre a pu se mettre en place. C’est quoi, cette compagnie de l’Illustre Théâtre ? A l’époque, la farce avait repris cours, les Parisiens sortaient de la Fronde, ils étaient fatigués, ils avaient envie de rire (après tout, c’est un sentiment bien naturel). Donc ces comédiens avaient deux ambitions : il fallait faire rire le public… et gagner sa vie, et, évidemment, il y avait le grand théâtre, représenté par Corneille (L’Illustre Théâtre, c’était le titre d’une édition du théâtre de Corneille à cette époque-là). Ils se sont dit : on va se lancer en faisant les deux à la fois. On ne saura jamais ce qu’a fait exactement Poquelin – puisqu’il s’appelle encore Poquelin –, mais le peu que l’on sait par la tradition, c’est qu’il a fait rire. Il n’aura jamais été un bon comédien de tragédie, et, jusqu’à sa mort, cela restera son grand malheur. Par contre, il a su faire rire. C’était un bon farceur et même un mime.

Franck Ferrand : Vous nous dites, Denis Boissier, que Madeleine Béjart n’a jamais, semble-t-il, été amoureuse de Jean-Baptiste Poquelin…

Denis Boissier : L’inverse, sans doute.

Franck Ferrand : Il faut préciser qu’au physique notre Molière, si je puis dire, n’a rien à voir avec l’image que l’on s’en fait. Vous racontez d’une façon quasi archéologique toute l’histoire de cette "image", point par point, c’est passionnant… – Je signale qu’il y a 1750 notes dans votre énorme somme ; tout cela est très argumenté. 

Denis Boissier : En gros, on a fait avec Molière ce qu’on a fait avec tous les personnages cultes : on lui a bâti un physique adéquat.

Franck Ferrand : Idoine…

Denis Boissier : Le "grand Molière" blond, beau, charmant…

Franck Ferrand : … Avec cette espèce de moustache frisée…

Denis Boissier : … Tel que le cinéma veut le représenter, ce Molière-là est le contraire exact de la vérité. On le sait : il était « petit » – certes, ce n’est pas une tare –, mais paraissait bossu. Il avait un poitrail large. Il avait un prognathisme…

Franck Ferrand : C’est-à-dire qu’il avait une mâchoire en galoche…

Denis Boissier : Il avait des cheveux crépus, de grosses lèvres…

Franck Ferrand : Le teint très mat…

Denis Boissier : Le teint très mat.

Franck Ferrand : Ce qui à l’époque n’était pas un signe de beauté.

Denis Boissier : Non, bien sûr. Un grand moliériste, Gustave Larroumet, a dit que s’il avait été un peu beau, comme La Grange, un de ses disciples, il n’aurait jamais réussi dans la farce. Car le point commun de tous les farceurs, outre le fait qu’ils n’ont pas fait d’études et qu’ils sont plutôt incultes, c’est qu’ils étaient de bons vivants, lourds, gais, plaisants. Mais ils n’étaient pas beaux. Parce que l’on ne fait pas rire lorsqu’on présente un aspect d’Apollon, c’est la logique même.  

Franck Ferrand : Justement, Molière est un farceur, au sens de l’époque, c’est-à-dire qu’il excelle, avant tout, dans la grosse comédie, bien grasse.

Denis Boissier : C’étaient les spectacles que jouait la troupe dont il faisait partie. Ils sont issus de la commedia dell’arte, tous les spécialistes vous le diront. La formation même de la compagnie de Béjart, son répertoire, aussi parce que l’époque le demandait, la faisaient jouer des farces de la commedia dell’arte. Cela n’exigeait pas un talent immense de récitant mais demandait un savoir faire sur scène qui faisait que Molière – enfin Poquelin – était célèbre pour avoir joué une scène entière avec un âne véritable, dans une adaptation de Madeleine Béjart. Donc c’était un farceur. Avec lui on riait.

Franck Ferrand : Quand est-ce qu’il devient Molière ?

Denis Boissier : Ceci est très important, puisque c’est un des mystères de la biographie de Molière. En 1643, donc, l’Illustre Théâtre veut réussir à Paris. Ils investissent, en partie grâce à l’argent de Poquelin, et ils essaient de se montrer grands au théâtre. Malheureusement, ils échouent. Ils ne s’inquiètent pas trop, les débuts sont toujours difficiles. Ils vont à Rouen, parce qu’à Rouen il y a une énorme fête qui dure plusieurs mois, et il y a Pierre Corneille. 

Franck Ferrand : La foire de Saint-Roman existe toujours, je le signale…

Denis Boissier : Bien sûr. Le XXe siècle est, lui aussi, le résultat des siècles précédents, fort heureusement pour nous.

Franck Ferrand : Et nous sommes même au XXIe siècle, cher Denis Boissier…

Denis Boissier : Ah oui… c’est vrai…

Franck Ferrand : (souriant) : Il faut sortir de vos études…

Denis Boissier (de même) : A force de vivre au XVIIe siècle… je retarde un peu. Donc à la foire de Saint-Roman il y a saint-Roman, mais il y a surtout Pierre Corneille que Madeleine Béjart connaît, mais aussi la famille Béjart. Car, quand on dit Madeleine, il ne faut pas oublier que ses frères et sœur font partie de la troupe. Ce sont des gens simples, fils de bourgeois, notaire du côté de Madeleine, boutiquier « Tapissier du Roi » pour Molière. Evidemment pour une troupe de théâtre, obtenir une pièce nouvelle de Pierre Corneille serait inespéré. Et comme Madeleine est très, très charmante, et comme Corneille adore les tendrons – elle a 25 ans, ne l’oubliez pas, Molière à peine vingt et un ans – ils espèrent séduire Corneille. Ils vont rester six mois à Rouen, et au sortir de ce séjour de six mois auprès de Pierre Corneille (ce que les moliéristes, en règle générale, gomment parce que cela ne leur fait pas trop plaisir de voir Molière fréquenter Corneille – et que ce dernier ait l’air d’être la vedette, alors qu’ils voudraient que ce ne soit que Molière), au sortir donc de ce séjour, comme par hasard, Poquelin va prendre un pseudonyme, il va s’appeler Molière. Et son premier biographe, Grimarest, s’étonne que Molière n’ait jamais voulu dire plus tard l’origine et la signification de ce pseudonyme.

Franck Ferrand : Je vois le temps qui avance et je me dis, au rythme où nous allons, que nous n’aurons pas le temps de retracer toute la vie de Molière.

Denis Boissier : D’accord, je resserre…

Franck Ferrand : Nous allons tout de même en donner quelques éléments… On n’a jamais su pour quelle raison il avait choisi ce pseudonyme ?…

Denis Boissier :  Non, il ne l’a jamais dit. Et aucun moliériste n’a vraiment cherché à le savoir. Quelques chercheurs ont tout de même essayé. Des hypothèses qui ne sont jamais allées bien loin… Il y a pourtant une solution, toute simple : le verbe « molierer » signifie « légitimer ». A l’époque, on légitimait une terre, on légitimait une femme, et un comédien pouvait être légitimé par un auteur. Or il a pris ce pseudonyme juste après son long séjour avec Corneille. On sait que Corneille va revenir assez souvent dans sa vie, dans sa carrière surtout, et on peut penser que Corneille, qui était très royal d’esprit (il est « la gloire de la France ») a pu donner au jeune Poquelin  – vingt-et-un ans, apprenti comédien – le terme de « légitimé ». Il faut remarquer aussi que la troupe va jouer le théâtre de Corneille en permanence en province. Et qu’ils vont faire leur entrée parisienne auprès du Roi rien qu’avec le théâtre de Corneille.

Franck Ferrand : C’est une hypothèse, l’histoire de « molierer »…

Denis Boissier : C’est une hypothèse.

Franck Ferrand : Le deuxième grand séjour de l’Illustre théâtre, donc de la troupe de Madeleine Béjart, à Rouen, dans la proximité immédiate de la fameuse maison de la rue de la Pie, c’est 1658.

Denis Boissier : 1658. De nouveau ils passent six mois où l’on sait peu de choses à part que les Corneille les attendaient, preuve de leurs liens…

Franck Ferrand : … Les frères Corneille…

Denis Boissier : C’est vrai que je n’ai pas dit qu’il y a Pierre, l’aîné, et Thomas, le cadet. Les frères Corneille les attendaient. On sait aussi que cinq ans plus tôt, et plusieurs fois auparavant d’ailleurs, ils avaient joué plusieurs pièces de Pierre Corneille, notamment Andromède. Ils étaient, en fait, en contact permanent. Ils arrivent donc, passent six mois ensemble. Et là, comme par hasard, a lieu cet événement dont les moliéristes, en principe, évitent de parler mais que Roger Duchêne a eu le courage de remarquer : ils lisent chez Corneille La Précieuse, un roman de l’abbé De Pure ami des Corneille. Comme par hasard Les Précieuses ridicules vont être accusées d’être un plagiat de cette œuvre. Et comme par hasard les frères Corneille, qui sont des clercs basochiens, et la troupe, qui appartient à la basoche des comédiens, peuvent très bien s’être associés pour "pondre" cette petite pièce qui, au départ, était une comédie, et qui, à l’arrivée, est devenue une farce, surtout une terrible satire. Et grâce à elle, leur carrière parisienne a pu être lancée.

Franck Ferrand : C’est en 1658 qu’ils arrivent à la Cour.

Denis Boissier : Oui, en même temps que Pierre Corneille.

Franck Ferrand : Et la troupe va devenir les « Comédiens ordinaires de Monsieur », frère du Roi.

Denis Boissier : Cela n’aura, en fait, aucune incidence. C’est seulement un titre honorifique. Comme, au début, le Roi, évidemment, a toujours une réserve, son frère les a parrainés en premier. Mais un jour le Roi les demandera pour lui, et, dès 1660, il va payer sur sa cassette personnelle ses rapports avec Molière… Ils jouent donc devant le Roi.

Franck Ferrand : Molière, nous l’avons bien vu, est « Tapissier du Roi » puisqu’il a la survivance de la charge de son père, et il est aussi « Valet de chambre ordinaire »…

Denis Boissier : Exactement, voilà qui a dû l’aider dans ses débuts. Déjà d’être présenté par Corneille a joué. Et le fait d’être « Tapissier du Roi  et valet de Chambre», bien évidemment, lui donna un petit "plus". D’avoir une troupe lui était aussi un atout supplémentaire, d’autant que Madeleine était connue.

Franck Ferrand : A partir de quand peut-on parler de la "troupe de Molière" en tant que telle ?

Denis Boissier : Véritablement : au départ de sa carrière parisienne.

Franck Ferrand : 1658.

Denis Boissier : 1658-1659. A partir de là on peut dire que Molière prend vraiment la direction de la troupe car Madeleine Béjart s’efface. Tandis que tant qu’ils furent en province, on parle toujours de Madeleine Béjart qui est vraiment une grande comédienne. On ne cite que deux fois le nom de Molière, juste comme comédien de la troupe, même pas la troupe de Madeleine parce qu’elle en partageait alors la direction avec Charles Dufresne.

Franck Ferrand : Il y a une chose tout de même étonnante. On ne voit personne, aucun contemporain, parlant de Molière "écrivant". On ne le décrit jamais de cette façon.

Denis Boissier : Non. Personne ne l’a jamais vu écrire, ce qui est assez fréquent chez les comédiens.

Franck Ferrand : Alors qu’on l’a beaucoup vu jouer, diriger une troupe. C’est d’ailleurs un grand chef de troupe.

Denis Boissier : N’oubliez pas qu’il a joué plus de 2 500 fois des pièces d’autrui. C’est un métier à part entière d’être comédien. En plus, il a toujours joué les rôles les plus longs, notamment dans les pièces qu’il a signées. Il est metteur en scène, il est le régisseur du théâtre que Louis XIV va lui offrir par deux fois (le Petit-Bourbon puis le Palais-Royal). Et il est aussi directeur de troupe. Non, personne ne l’a vu écrire, mais c’est normal parce que personne ne l’a considéré, jusqu’à sa mort en 1673, comme un auteur, au sens moderne de ce mot. Les contemporains considéraient Molière (puisqu’il s’appelle Molière maintenant), comme un comédien – et même pas comme un "comédien" car ce terme était réservé aux comédiens de tragédie –, mais comme farceur, c’est-à-dire vraiment le bas de gamme, malheureusement.

Franck Ferrand : Ce qu’il faut bien préciser, c’est que la comédie n’est pas un genre noble. A l’époque, il y a une hiérarchie des genres, et cela dans tous les arts…

Denis Boissier : C’est très important que vous en parliez…

Franck Ferrand : Et là, en l’occurrence, la comédie était un genre considéré comme non noble.

Denis Boissier : Damné par l’Eglise. Et cette notion est fondamentale. La comédie est un art qui vous mène… en enfer. Il faut employer le terme de l’époque.

Franck Ferrand : Vous avez une thèse, mais qui est un peu plus qu’une thèse puisque vous la démontrez, je dois le dire, d’une façon extrêmement brillante. Je sais que c’est très frustrant pour vous (il vous faudrait beaucoup de temps, il vous faudrait vingt-cinq heures pour nous expliquer tout cela, si vous vouliez faire comme dans votre livre), mais en quelques mots, Denis Boissier (ce n’est pas évident, je sais), quels sont les principaux arguments que vous avancez pour nous dire qu’en fait, dans la réalité, Molière était, tout simplement, le bouffon du roi Louis XIV ?

Denis Boissier : Si l’on fait des statistiques, dans quatre-vingt-dix pour cent des cas on parle de Molière en tant que  bouffon : « bouffon du temps », « bouffon excellent », « bouffon terrible », etc. Ou alors comme « farceur ».

Franck Ferrand : Vous parlez des écrits de l’époque.

Denis Boissier : Des écrits de l’époque. Secundo, il est auprès de Louis XIV son favori. Son favori non en tant que prince, non en tant qu’écrivain, mais toujours en tant qu’organisateur des « divertissements du Roi ». Et il joue toujours les rôles de bouffon dans les pièces dédiées au Roi. Il ne se présente, finalement, que comme l’amuseur du Roi. Et cette fonction, il s’y est préparé avec ce qu’il a appris de Tabarin qui était le grand amuseur public, avec ce qu’il a appris de Bruscambille qui, comme Molière, a publié des tonnes de pièces de théâtre sans jamais avoir rien écrit, ce qui était normal à l’époque. Molière était, pour le public, à la fois le Bouffon du Roi – et c’est pour cela que l’on a une telle littérature sur lui, haineuse les trois-quarts du temps quand il s’agit de l’élite –, et l’amuseur du peuple. Le peuple a toujours adoré les bouffons du Roi. Le bouffon, c’est le Roi en caricature. C’est celui qui approche le Roi, qui n’est pas le Roi mais qui, pourtant, se comporte en Roi, faisant tout ce qu’il veut. Vous connaissez la mythologie du Bouffon…

Franck Ferrand : C’est un peu comme nos « Guignols de l’Info »…

Denis Boissier : Exactement, Molière c’est les « Guignols de l’Info » avec un peu d’avance. Molière faisait des « personnalités ». On appelait « personnalités » des pointes. Il prenait quelqu’un de très physique, de très vivant et il se moquait de lui. Donc, en tant qu’amuseur public, comme Tabarin, comme Bruscambille, et en tant que Bouffon du Roi, où il est unique (enfin autant que Triboulet qui fut en son temps un Bouffon du Roi extraordinairement célèbre), Molière suscite toute une littérature autour de lui. C’est la première superstar de son époque parce que c’est le dernier des grands Bouffons du Roi. En même temps, Louis XIV a d’autres bouffons. Il a L’Angely, mais L’Angely est un bouffon spirituel qui n’ose pas faire rire aux éclats le Roi (quel dommage, il faut à tout prix faire rire Louis XIV qui a un besoin inné de rire parce qu’il a eu une enfance pas souvent amusante). Le Roi a aussi Lully qui va être le prochain grand bouffon du Roi. Il va d’ailleurs se battre contre Molière pour lui prendre sa place.

Franck Ferrand : Ce qui est fascinant, et que j’ignorais avant de lire vos travaux, c’est que Lully possédait, lui, le titre officiel de bouffon du Roi.

Denis Boissier : En effet, Molière ne l’a jamais possédé. Ses contemporains l’ont pourtant défini comme « le premier fou du Roy », notamment Le Boulanger de Chalussay – ce qui nous replonge à l’époque du Moyen Age – , mais Molière n’a pas eu cette fonction à « titre d’office ». D’autres bouffons très célèbres au Moyen Age ne l’ont pas eue, certains l’ont eue, cela dépend des cas.

Franck Ferrand : En revanche, il s’habillait en vert, comme les bouffons.

Denis Boissier : Exactement. Les autres raisons qui font de lui le Bouffon du Roi, puisqu’il faut en venir à des phrases très courtes, c’est qu’il est toujours habillé en vert qui est la couleur des bouffons. Il ne s’est jamais opposé au Roi, ce qui est la première caractéristique du bouffon, et a toujours accompagné le Roi dans quoi que ce soit. Et, vraiment, ce qui constitue la caractéristique politique des Bouffons du Roi, c’est qu’ils n’ont jamais écrit. Comme on a écrit pour eux, et que l’on a écrit des textes très différents, on se retrouve, dans le cas de Molière, avec plus de trente pièces dans des styles terriblement différents. Et une autre caractéristique est que tous ces écrits de Molière Bouffon du Roi n’avaient qu’un but : servir d’intermédiaire entre le peuple et le Roi, donc de défendre la politique de Louis XIV.

Franck Ferrand : Et souvent de défendre la politique du Roi contre les élites, en s’appuyant sur l’opinion, si tant est que l’on puisse employer ce terme, en tout cas sur le peuple.

Denis Boissier : Précisément. Le Bouffon joue sur tout. Il est contre les courtisans, parce qu’il en est un lui-même – c’est le rôle même du bouffon. Il est pour le Roi, contre les courtisans. Il est pour le peuple, bien sûr, puisqu’il en sort – tous les bouffons du Roi sortent du peuple, Molière aussi – mais, d’un autre côté, il faut critiquer le peuple. Car qui le paye ? Le Roi et les princes. Il est pour les princes, afin d’être aidé par eux, mais comme il s’en fait obligatoirement des adversaires (parce que les princes ne supportent pas le Bouffon du Roi qui les critique tout le temps), il est finalement contre eux. Il joue sur tous les tableaux. Ce qui fait qu’aujourd’hui le moliériste officiel qui veut faire une biographie académique est obligé d’adopter un principe de base : Molière a toujours raison et tout le monde a tort. Quatre-vingt-dix pour cent des contemporains ont dit du mal de Molière : ils se sont tous trompés. Nous qui ne l’avons pas connu nous savons qui est Molière.

Franck Ferrand : On en fait une sorte de martyr…

Denis Boissier : Surtout de "grand auteur". De martyr, bien évidemment… Pour les moliéristes, il a raison sur tout le monde.

Franck Ferrand : Dites-moi, combien possède-t-on d’autographes, de manuscrits de Molière ?

Denis Boissier : Nous ne possédons aucun manuscrit de Molière, aucune correspondance, aucune dédicace, aucune annotation. Plus étonnant encore : jamais les contemporains de Molière n’ont publié une lettre de lui à une époque où la correspondance, le genre épistolaire, était précisément à la mode. Il a rencontré tout le monde, vous imaginez bien… Il était une synthèse de Belmondo et de Sulitzer, enfin l’ancien Sulitzer…

Franck Ferrand : Au moment où il meurt on ne peut pas dire que l’Eglise l’accueille en son sein. Alors qu’elle accueillait volontiers tous les comédiens…

Denis Boissier : Vous venez d’indiquer peut-être la plus grande des caractéristiques du Bouffon du Roi Molière. Pendant très longtemps le Bouffon du Roi a été aimé de l’Eglise parce qu’il avait le « mal sacré ». C’était une mythologie spéciale… il représentait toutes les faiblesses du Roi pour que le Roi soit un soleil.

Franck Ferrand : L’équivalent du starets en Russie.

Denis Boissier : En effet. Le problème, c’est que Louis XIV n’a pas choisi un taré, il n’a pas choisi un "monstre", il a élu un farceur qui a pris la place du Bouffon du Roi. Donc, Molière était un imposteur aux yeux de l’Eglise. Par contre, l’Eglise a permis les enterrements chrétiens de Scaramouche qui était un bouffon public scandaleux…

Franck Ferrand : Egalement celui de Poisson…

Denis Boissier : … De Poisson, et même celui du bras droit de Molière, La Grange, celui de Madeleine Béjart qui, Dieu sait, était sacrément païenne. Celui aussi de Baron. Cela ne posait pas de problème.

Franck Ferrand : Un mot sur Baron. Est-ce qu’on peut dire qu’il était, lui, le favori de Molière ? Quand on lit votre thèse on est effaré d’apprendre…

Denis Boissier : Ce n’est pas seulement  la mienne ! D’autres l’ont dit avant moi. Vous savez, je ne fais que reprendre les arguments, très cachés, des moliéristes eux-mêmes. Mais juste un instant… gardez-moi au chaud Baron, si je puis dire, pour en terminer avec ce que je vous disais…

Franck Ferrand : Vous nous parliez de la mort de Molière et de son non accueil par l’Eglise.

Denis Boissier : En gros, l’Eglise a fait un anathème total sur Molière. Non en tant que comédien, non en tant qu’auteur parce que, précisément, les auteurs n’étaient pas visés par l’Eglise, mais en tant que Bouffon du Roi. Il n’y a que cette raison-là qui explique l’ostracisme de l’Eglise et le fait qu’il y eut un mouvement de foule extraordinaire au moment de son enterrement nocturne qui, pourtant, était secret.

Franck Ferrand : Nous avons les preuves de tout cela ?

Denis Boissier : Nous avons des lettres de contemporains. Le peuple était au rendez-vous car la mort d’un Bouffon du Roi a, de tous temps, été fêtée. C’était un personnage sacro-saint, il ne faut jamais l’oublier.

Franck Ferrand : Son enterrement est un moment de défoulement général.

Denis Boissier : Et l’Eglise, théoriquement, participait à cela, mais avec Molière, elle a choisi son camp. Et maintenant pour en revenir à Baron…

Franck Ferrand : …Oui, la parenthèse Baron…

Denis Boissier : Molière a été présenté comme farceur et bouffon, je viens de vous le dire, mais aussi comme « cocu ». Les rôles essentiels qu’il a joués étaient des rôles de cocus, notamment dans la fameuse pièce Le Cocu imaginaire. Mais, ce qu’il faut dire, c’est que tous les contemporains savaient qu’il était cocu. C’était normal pour un bouffon car la sexualité, avec lui, est toujours mise en valeur. Et la sexualité, notamment pour Molière, c’est sa femme. Sa femme le rendait cocu. Elle était jeune, elle était belle…

Franck Ferrand : …Armande…

Denis Boissier : Oui, il a voulu l’épouser, car il n’est pas dit que ce soit elle qui ait voulu cette union. Ce qui est certain, c’est qu’elle l’a très vite quitté et l’a rendu cocu avec tout le monde. Molière s’en est un peu plaint, mais c’était un jeu… car le bouffon est assez intelligent pour se moquer de lui. Tous les bouffons ont eu cette force-là. Donc il a été traité pour ce qu’il était : pour un cocu. Comme il avait une sexualité un peu débridée – Lully qui sera bouffon a aussi une sexualité débridée –, Molière avait un petit ami qui s’appelait La Grange… On n’est pas certains de leurs rapports. Par contre, il a eu un second petit ami, âgé de treize ans – et lui en avait tout de même plus de quarante – et ce petit ami…

Franck Ferrand : Qui s’appelait Michel Baron…

Denis Boissier : … et qui était un comédien adorable, a eu les mêmes rapports avec Molière que Rimbaud avec Verlaine. C’est-à-dire que Verlaine a beaucoup donné à Rimbaud, et Rimbaud a beaucoup appris auprès de Verlaine. L’homosexualité, d’après le moliériste Roger Duchêne, qui a eu le courage de le dire, est évidente. Molière a même appartenu à un club d’homosexuels… Bon, c’était un certain milieu…On ne se posait pas alors les mêmes questions morales qu’aujourd’hui… En un mot, c’était Molière.

Franck Ferrand : L’expérience m’a montré que lorsqu’on parle de Baron et des relations qu’il pouvait entretenir avec Molière, aujourd’hui encore dans les cercles prétendument cultivés, je vous assure que les gens ouvrent de grands yeux parce que c’est une chose totalement taboue…

Denis Boissier : Cela vous ferait plaisir d’apprendre que l’auteur que vous admirez le plus, le "grand auteur moraliste"…

Franck Ferrand : …Il ne serait pas le premier ni le dernier…

Denis Boissier : Bien sûr, mais lui, il a la caractéristique d’être un "grand moraliste". Alors ? Jusqu’où l’était-il ?

Franck Ferrand : Nous allons voir, dans un instant, que tout cela nous amène à des conclusions stupéfiantes sur le XVIIe siècle.

[…]

Denis Boissier a tellement, tellement de choses à dire… Il l’a fait dans un magnifique ouvrage, mais le problème de l’ouvrage en question, c’est que l’on ne peut pas le lire, puisqu’il n’a pas encore d’éditeur. Est-ce que l’on peut dire, Denis Boissier, que vous êtes à la recherche d’un éditeur, tout simplement ?…

Denis Boissier : Oui.

Franck Ferrand : On va lancer un S.O.S. On va faire à la façon de Pierre Bellemare, on va dire : manuscrit superbe cherche éditeur…

Denis Boissier : Je vous remercie… Nous parlions du culte de Molière et nous disions que c’était une institution. Le contrecoup de toute institution, c’est que lorsque vous commencez à la mettre à plat, et que vous essayez d’aller plus loin que l’image d’Epinal de Molière… cela ne fait pas plaisir à tous les éditeurs. Surtout qu’il y a un fonds de commerce derrière Molière, vous le savez, et que ce livre-là fait peur. C’est dommage, parce que, au contraire, cela incitera de jeunes chercheurs à étudier le XVIIe siècle d’une façon plus jouissive, plus moderne, à s’apercevoir qu’il y a, pour parler comme aujourd’hui, des "histoires de cul", des  histoires d’argent…

Franck Ferrand : Je suis sûr, en tout cas, qu’il y a des éditeurs qui nous écoutent, qui vont avoir le courage de vous publier, parce qu’on peut déjà leur garantir un effet de scandale étonnant… Mais cela va au-delà, parce que, justement, toutes ces découvertes vous amènent à conclure qu’il existe un infléchissement majeur. Et là on sort de la petite histoire pour entrer dans la grande, on quitte la chronique pour entrer dans l’Histoire avec un grand "H". Vous montrez qu’à partir des années qui suivent la mort de Molière – Molière meurt en 1673 – il y a un bouleversement dans la nature même du règne de Louis XIV. Le Roi change d’attitude et on va se mettre à réécrire, en quelque sorte, l’histoire du règne sur un mode majeur, beaucoup plus glorieux, nettement plus moraliste. C’est bien ça ?

Denis Boissier : Exactement. Tout mon malheur vient de là. Ma thèse serait acceptée s’il n’y avait pas eu ce changement. Je dis ma thèse, mais je représente tout un groupe de chercheurs. Même si ce livre est écrit en mon nom, les idées sont partagées par plusieurs chercheurs et il y en aura de plus en plus, j’imagine, puisque leur nombre augmente déjà. Le Problème est là : en 1670 Louis XIV, qui est le pivot de la France, son représentant, qui est vraiment la "France à l’unité", change d’état d’esprit. Et cela grâce notamment à Mme de Maintenon, grâce à son nouveau confesseur, au fait que Molière soit mort. Le Roi, brusquement, devient – et tout mon malheur tient dans cette petite phrase –  le « Roi très-chrétien ». Du jour au lendemain.

Franck Ferrand : Le titre de « Roi très-chrétien » existait depuis longtemps…

Denis Boissier : Bien sûr, mais le fait est que le « Roi le plus glorieux du monde », celui de la « France fille aînée de l’Eglise », devient enfin le Roi que tout le monde espérait. Car Louis XIV, c’était le bien-aimé. On l’attendait tellement ce grand Roi… et il le devient, enfin ! Tout n’était donc pas perdu… Cette métamorphose est tellement importante que Boileau, qui était un satiriste, et d’abord un ami de Molière, du moins au début (ils partageaient les mêmes tavernes et étaient des satiristes tous les deux), change sa veste et devient auteur d’épîtres. Racine qui croyait être un grand écrivain se dit que ce n’est pas idéal, et veut devenir autre chose.

Franck Ferrand : Oui… Racine était dramaturge et devient historiographe du Roi.

Denis Boissier : Ce qui fait que tout le monde monte d’un cran. Les comédiens bouffons deviennent des "auteurs", les auteurs cessent de l’être – ce n’est pas intéressant, il y a un aspect trop polémiste – et deviennent hagiographes et "honnêtes hommes". Dès 1670 –  avec la mainmise sur l’Académie française, avec la « Chambre Sublime » où l’on prépare la propagande royaliste chrétienne –, et jusqu’à la Révolution française, il va se produire, comme à l’époque de Mao, un changement total : tout ce qui était le passé récent va être gommé.

Franck Ferrand : Toute proportion gardée tout de même…

Denis Boissier : Par certains côtés, la propagande a été vraiment extraordinaire. La censure a fonctionné d’une façon continue. Tout ce qui concernait les jeunes années de Louis XIV va être censuré ou édulcoré. Et, bien sûr, le Bouffon du Roi, qui est le représentant, l’emblème, l’icône de cette époque-là, va cesser d’exister. Molière va devenir "l’honnête homme" idéal, celui au cœur admirable, enfin toutes les vertus que vous lui voulez.

Franck Ferrand : En même temps, on est en pleine Querelle des Anciens et des Modernes…

Denis Boissier : Cela aussi, ce n’est pas un sujet que les moliéristes abordent généralement, comme la basoche dont nous parlions tout à l’heure. Mais la Querelle des Anciens et des Modernes est très importante.

Franck Ferrand : C’est une chose que l’on évoque comme ça, rapidement, à l’école, et dont on ne comprend pas toute l’importance…

Denis Boissier : Nous sommes pourtant les fils de cette Querelle.

Franck Ferrand : Oui, c’est fondamental. Alors, c’est quoi cette « Querelle », en quelques mots ? …

Denis Boissier : En quelques mots ? Je vais être très simple, je vais parler comme les jeunes de dix-sept ans – j’ai une femme professeur, et elle ne discute qu’avec des jeunes de cet âge-là… je commence un peu à connaître leur façon de parler – voilà : soit on pouvait être un grand pays, mais strict, un peu "vieux con réac", mais admirable par certains côtés, et Corneille, sous certains aspects, représente cela ; soit on pouvait être modernes : le fric, la gloire, la facilité, on touche à tout, on goûte à tout… le cosmopolitisme – et, cela, Louis XIV le promet, et Molière le promet aussi.

Franck Ferrand : Finalement, cela n’a pas tellement changé.

Denis Boissier : La Querelle des Modernes et des Anciens, a eu lieu, au fond, parce que certains voulaient faire de la France la « Fille aînée de l’Eglise », le plus grand peuple du monde, la langue parlée n°1 en Europe. Et, évidemment, leurs adversaires, les Modernes, ont gagné. Molière a été le parangon de la mentalité moderne, celle de la bourgeoisie montante dont son père était un exemple. Il a pu participer à cette évolution grâce à l’appui de Louis XIV. Car Louis XIV a eu la caractéristique assez étonnante pour un roi de se dire : "la noblesse est dangereuse, mais ces hommes-là qui travaillent, ces financiers – car cela va être bientôt l’époque des financiers, des « chevaliers d’industrie » comme on les appellera – ce sont eux l’avenir". Molière a participé à ce courant et c’est pour cela aussi qu’il se moque des marquis. Et on a tellement changé la France que, du coup, elle est devenue chrétienne, dévote. On a même failli interdire le théâtre. Louis XIV ne veut plus voir une pièce de Molière. Lui qui en voyait parfois deux par jour, pendant dix ans n’en verra plus une seule. C’est fini.

Franck Ferrand : Il y a donc un choc, un changement radical.

Denis Boissier : La troupe de Molière est déstructurée, elle est expulsée du Palais-Royal. Le Roi finit, à force, par constituer la Comédie-Française parce qu’il fallait bien, tout de même, un peu de théâtre… Mais le théâtre a bien failli disparaître. Tous les adversaires de Molière ont eu, brusquement, la possibilité de régner…

Franck Ferrand : Quel est le premier biographe de Molière ? Quand est-ce que l’on commence à écrire des vies de Molière ?

Denis Boissier : En fait, certains moliéristes ont pensé que la raison d’être de la première biographie de Molière – 1705, par Grimarest – est que les Gouliards existaient, ce que l’on appelait les satiristes, les chansonniers (les amis de Molière, en fait, car les corporations ont aidé à l’arrivée de Molière puisqu’on n’arrive pas comme ça, tout seul). Comme le Roi devenait trop chrétien,  les plaisantins le plaisantaient. Ce qui fait que, du coup, Molière manquait au peuple – le Molière libertin, parce que c’est un libertin –, le côté amusant, le côté scandaleux, le côté "j’ai le droit de tout dire"… Ce qui fait que, certainement, Louis XIV et l’intelligentsia de l’époque se sont dit que si on annulait complètement Molière, il risquait de remonter à la surface avec plus force.

Franck Ferrand : Et puis, aussi, les choses se font parfois sans qu’on les décide consciemment.

Denis Boissier : Du coup, Fontenelle, le neveu de Corneille, qui travaille vraiment en accord avec la censure et la police, a demandé à un être un peu vil – Grimarest se montre ainsi dans ses lettres – de faire une biographie idéale de Molière.

Franck Ferrand : Pour en faire une sorte de modèle.

Denis Boissier : Une biographie dans laquelle on ne parle jamais de Corneille, bien évidemment, où Molière est l’"honnête homme" doté de qualités extraordinaires. Alors que, lorsqu’on voit les actes civils, les contrats qu’il passe, les spoliations qu’il fait… !

Franck Ferrand : Ce que vous montrez avec des preuves incroyables à l’appui, c’est qu’il n’était pas toujours très fréquentable, même avec son personnel, notamment…

Denis Boissier : Croyez-vous qu’un Bouffon du Roi soit, par définition, l’être le plus fréquentable du monde ? "Honnêtement", personne n’est "fréquentable", surtout pas quelqu’un auquel on ne prête que des vertus. Il est certain qu’un homme qui n’a que des vertus cache obligatoirement quelques petits vices. Alors, dans une époque qui se veut dévote, où l’on n’est plus capable de parler de quoi que ce soit, où Racine a cessé d’être un écrivain pour n’être qu’un "honnête homme", "historiographe du Roi", vous vous rendez compte ce que l’on a été obligé de faire avec la vie de Molière ? On a fait de même avec la vie de La Fontaine. Roger Duchêne a été le premier à le dire : on a censuré la vie de La Fontaine. On a aussi censuré la vie de Racine, de Boileau… 

Franck Ferrand : Le premier biographe de Molière a donc été Grimarest…

Denis Boissier : Oui, il a fait une biographie, enfin ce que j’appelle une hagiographie. Elle est bien gentille, mais…

Franck Ferrand : …C’est une biographie complaisante….

Denis Boissier : Tout à fait.

Franck Ferrand : … Que l’on va reprendre, reprendre à l’infini.

Denis Boissier : Je vais vous dire une petite anecdote. L’un des premiers à avoir lu cette biographie, c’est Boileau. Boileau qui avait tout de même partagé beaucoup de choses avec Molière, qui était un sacré caractère, pilier de taverne critiqué par tous les académiciens de l’époque (avant de le devenir lui-même, académicien, puisqu’il a changé sa veste), donc, Boileau lit la biographie de Grimarest, sur laquelle se basent tous les moliéristes (c’est cela qui est extraordinaire : un culte se fait par un évangile… il est là, l’évangile !). Il la lit et dit : "qu’est-ce que c’est ce texte ? Grimarest ne sait même pas ce que tout le monde sait. Il est fait de plein d’incohérences, de contresens…" Vous croyez que les moliéristes ont retenu ce verdict ? Pensez-vous ! Pourtant ils admirent beaucoup Boileau. Tous vous affirmeront : ah ! Boileau, le grand ami de Molière… (ce qui est faux, les spécialistes vous diront qu’il pratiquait ce que l’on appelle « l’éloge ironique » car, comme toujours, les satiristes sont à double tranchant).

Franck Ferrand : A double entente…

Denis Boissier : A double entente, quand ce n’est pas à triple, car ils étaient vraiment malins, se servaient de méthodes secrètes, de cryptographie dont Corneille a montré quelques exemples, comme l’acrostiche « SALE CUL » dans sa pièce Horace. Donc Boileau dit nettement : "ne lisez pas Grimarest, il y a une tricherie". Mais les moliéristes ne l’ont pas écouté. Ensuite, d’autres ont voulu faire une vraie biographie. Les amis de Molière se sont dit qu’ils allaient essayer de dire la vérité… Cela n’a jamais pu être publié. La censure ne voulait absolument plus de Molière. Ensuite est arrivé Voltaire. Et Voltaire (c’est un peu à cause de lui aussi que j’ai tellement de souci pour trouver un éditeur) avait besoin de lutter contre les prêtres. Comme vous le savez, il va inaugurer l’esprit des encyclopédistes – la Révolution française n’est plus très loin –, et il va se dire : "quel est le meilleur outil ? C’est d’utiliser la réalité du siècle passé. Molière était bouffon, il était libertin. On va faire de lui un grand auteur pour qu’il soit écouté de tous, et on va utiliser à notre profit le côté destructeur de l’auteur de Tartuffe "…

Franck Ferrand : On va lui donner une véritable respectabilité.

Denis Boissier : L’Académie française va dire au peuple : "nous nous excusons de ne pas avoir élu Molière"… Vous vous rendez compte ?

Franck Ferrand : C’était le "Cheval de Troie".

Denis Boissier : Un Bouffon du Roi élu à l’Académie française ! Alors que Molière n’a jamais pensé un instant à se présenter.

Franck Ferrand : A l’époque, cela ne serait jamais venu à l’idée de quiconque.

Denis Boissier : A contrario, supposez que Molière ait été un vrai auteur… Louis XIV aurait fait, naturellement, ce qu’il a fait pour Boileau (les académiciens ne voulaient pas de lui car il avait été libertin). Il a dit : je veux Boileau à l’Académie. Il aurait donc dit : je veux Molière à l’Académie. Et Molière aurait été académicien, ce n’est pas plus difficile que cela.

Franck Ferrand : Je me dis en vous écoutant, Denis Boissier, qu’en ce qui vous concerne, vous n’êtes pas tout de suite à l’Académie française.

Denis Boissier : Parti comme c’est, non. Mais je préfère être dans le cœur du public et des Français, si c’est possible.

Franck Ferrand : En tout cas, encore une fois, vous avez fait un travail magnifique. On peut retrouver une partie des extraordinaires découvertes que vous avez faites –  car je crois que le mot n’est pas trop fort même si une grande partie d’entre elles figurait déjà, mais bien cachée, dans l’historiographie et la bibliographie – sur le site corneille-moliere.org. On peut trouver aussi ces informations dans  un  moteur de recherche, avec « l’Affaire Corneille-Molière, le site officiel »… Je cite rapidement, d’abord parce qu’il nous reste très peu de temps et qu’en plus nous sommes relativement loin des biographies officielles dans ce que nous avons pu voir aujourd’hui… l’ouvrage de Christophe Mory, édité dans la collection Folio bio, qui est une belle "vie de Molière", c’est un bon travail ?

Denis Boissier : Oui, c’est la version idéale de Molière, et elle est bien écrite.

Franck Ferrand : Il y a une autre version idéale qui, elle, est carrément hagiographique, comme vous dites… C’est un travail de moliériste parmi d’autres, mais je le cite par tendresse pour son auteur, la biographie de Molière par Francis Perrin, qui est sortie chez Plon et qui s’intitule Molière, chef de troupe.

Denis Boissier : C’est une biographie faite par un comédien sur un comédien. Et c’est un cri d’amour. C’est bien que tout existe… mais la vérité est belle aussi, et ce serait bien qu’elle existe aussi.

Franck Ferrand : Et puis j’ai sous les yeux votre manuscrit Molière,  Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille. Rien que le titre, déjà…

Denis Boissier : Je sais, je ne me fais pas que des amis.

Franck Ferrand : Votre idée d’édition est excellente puisque ce sont des « biographies associées » et comparées de Corneille et de Molière.

Denis Boissier : C’est la première fois que l’on faisait cela.

Franck Ferrand : J’espère que votre travail trouvera un éditeur, et je vous jure que, dès que c’est publié, je le fais savoir urbi et orbi. Merci beaucoup, Denis Boissier.

Denis Boissier : C’est moi qui vous remercie.

Franck Ferrand : Pardon d’avoir eu l’impression de vous couper souvent la parole…

Denis Boissier : Non, c’est normal.

Franck Ferrand : …Mais vous aviez tellement à dire et nous avions, nous, si peu de temps. 

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