ENTRETIENS
AVEC
DENIS BOISSIER
Eric LEDONVIR
Préambule
Je suis venu à m’intéresser à l’Affaire Corneille-Molière à l’occasion d’une enquête que j’ai menée pour un mensuel. Ma recherche de documentation m’a conduit à lire L’Affaire Molière (2004) de Denis Boissier. Récemment, il m’a été donné de découvrir en avant-première, si je puis ainsi dire, la somme (800 pages) que vient d’achever Denis Boissier. Cette dernière m’a tellement appris à penser en dehors de l’orthodoxie universitaire que l’idée m’est venue d’une série d’entretiens qui serviraient d’introduction à cet ouvrage pour le moins « révolutionnaire ». Ne se départant jamais de la méthodologie propre à l’historien, Denis Boissier étaie le moindre de ses très nombreux arguments sur un corpus de dix-huit cents citations de contemporains de Corneille et de dix-septiémistes tous plus orthodoxes les uns que les autres. Toutes ces citations, accompagnées de leurs références exactes, outre leur intérêt historique et pédagogique, démontrent, à l’évidence, que le consensus académique qui semble régner sur la carrière et l’œuvre de Molière est loin d’être ce qu’il paraît être. De là à penser que Molière lui-même n’est pas ce qu’il semble être…
Les derniers travaux de Denis Boissier n’ayant pas encore été publiés, j’ai décidé de ne jamais y faire allusion, laissant l’auteur libre, s’il le souhaitait, de nous faire partager dès à présent les découvertes qu’il a été amené à faire en associant, avec un souci rigoureux de la « probabilité historique », les deux carrières de Pierre Corneille et de Molière.
(Denis Boissier a bien voulu vérifier l’exactitude des citations qu’il a été amené à faire durant ces entretiens)
PREMIER ENTRETIEN (Juin 2007)
« Il faut lutter contre la cabale
des "dévots de Molière" »
Eric Lédonvir : Vous n’êtes pas arrivé à l’Affaire Corneille-Molière spontanément si j’en juge par votre parcours. Longtemps vous avez été – et vous l’êtes resté – un écrivain.
Denis Boissier : Pour arriver à Pierre Corneille être soi-même écrivain est un chemin privilégié, ne croyez-vous pas ?
EL : Certes, d’autant que vous êtes également auteur de plusieurs dramatiques et feuilletons radiophoniques diffusés sur France Culture. Mais l’Affaire Corneille-Molière n’est-elle pas avant tout une affaire d’universitaires, et plus précisément de dix-septiémistes ?
Denis Boissier : C’est bien là le problème. La littérature ne devrait pas être le monopole des universitaires, mais d’abord affaire d’écrivains. Il ne faut pas essayer de faire dire aux artistes consacrés ce qu’exige telle ou telle doctrine d’école, mais les comprendre, les ressentir de l’intérieur. Les connaître par la pratique du métier d’écrivain et non seulement en discourant d’un ton professoral ou en copiant le travail de confrères issus du même moule. La littérature est une histoire d’amour, non une propagande culturelle ou un formatage intellectuel.
EL : C’est ce que vous avez eu à cœur de démontrer dans L’Affaire Molière.
Denis Boissier : Avec, peut-être, un peu trop de causticité.
EL : Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à l’Affaire Corneille-Molière ?
Denis Boissier : Par l’intermédiaire de Pierre Louÿs. Je connaissais l’importance que ce poète et érudit passionné avait eue dans les rapports fraternels entre Paul Valéry et André Gide. Je savais aussi le rôle de conseiller qu’il avait tenu dans la vie de Claude Debussy. Louÿs fut un formidable amateur des Lettres, au sens noble du mot, autant poète que musicien, autant étymologiste que gouliard.
EL : Les Gouliards, c’étaient, à la Renaissance, des amateurs de poésies politiques ou obscènes assez difficiles pour nous à déchiffrer ?
Denis Boissier : Oui, leur esprit critique et leur goût des plaisirs défendus font des Gouliards les précurseurs des Libertins. Corneille et Molière ont fréquenté les milieux gouliards. Leurs thèmes favoris étaient la poésie, la cryptographie, les fraternités secrètes, le sexe et le vin. Le sens caché en toute chose les passionnait. Et Pierre Louÿs avait la même passion.
EL : C’est donc par Pierre Louÿs que vous avez découvert l’Affaire Corneille-Molière ?
Denis Boissier : Exactement. Comme je n’ignorais pas combien Louÿs était un connaisseur de la littérature des XVIe et XVIIe siècles, et qu’il était féru des questions d’anonymat et de pseudonymie littéraire, je me suis demandé s’il était possible qu’il puisse avoir raison à propos de cette association Corneille-Molière. J’ai voulu en avoir le cœur net. Et puisque j’ai pour principe de toujours donner sa chance à quiconque exprime une théorie pour laquelle il engage sa réputation, et que Pierre Louÿs était sincère, j’ai jugé nécessaire d’écouter sa conviction.
EL : Et vous avez été convaincu.
Denis Boissier : Ma démarche intellectuelle fut la suivante : j’ai lu tout ce que Pierre Louÿs avait écrit sur la question. Ensuite j’ai étudié l’ouvrage d’Henry Poulaille, Corneille sous le masque de Molière et celui d’Hippolyte Wouters, Molière ou l’auteur imaginaire ? Puis j’ai entrepris d’annoter les ouvrages des moliéristes que les bibliothèques de Paris, et elles sont nombreuses, pouvaient me procurer, notamment la Réserve Centrale qui regroupe les livres que plus personne ne songe à réclamer. Après trois années de lecture intensive, j’avais accumulé plus de deux mille pages de notes. Plus j’étudiais les moliéristes, plus je découvrais leurs contradictions et prenais conscience des nombreuses obscurités qu’ils ne semblaient pas pressés d’éclaircir. Finalement, après avoir décortiqué près d’un millier de livres ayant trait au XVIIe siècle, j’ai acquis les preuves que le présupposé des moliéristes viciait toutes les conclusions auxquelles ils croyaient devoir parvenir.
EL : Quel présupposé ?
Denis Boissier : Les moliéristes partent de l’idée que Molière est un grand écrivain. Or cette certitude qui devrait être l’objet de leur recherche et non un point de départ absolu, est exactement ce que l’on appelle en langage scientifique un présupposé, en l’occurrence un présupposé inhibant. C’est un peu l’histoire de Perrette et du pot au lait. Beaucoup de fantasmes, de suppositions, puis des commentaires sur tout cela, alors que de « veau, vache, cochons, couvées » il n’y a finalement rien. Au fur et à mesure de mon enquête j’ai découvert qu’il n’existe pas un article de foi sur Molière et sa prétendue œuvre qui n’ait été scientifiquement rejeté par un spécialiste qui, sur ce point particulier, s’est montré brusquement plus lucide que ses confrères. En d’autres termes, le semblant de consensus des études moliéresques relève davantage d’un culte que de la vérité historique.
EL : Le terme de « culte » n’est-il pas exagéré ?
Denis Boissier : Il est on ne peut plus adéquat. Le mot « dieu », normalement réservé à la religion ou à la mythologie, a été souvent employé par Loiseleur, Noël, Larroumet, Monval…Et savez-vous comment ce dernier, qui fut directeur de la revue Le Moliériste, se définissait, lui et ses collègues ? Comme les « dévots de Molière ». Anatole Loquin, pour sa part, préférait dire « les dévots en Molière ».
EL : Donc, plus vous avez lu les moliéristes plus vous avez été persuadé du bien-fondé des thèses de Pierre Louÿs.
Denis Boissier : En effet, ce n’est pas tant Pierre Louÿs qui m’a convaincu que Corneille avait écrit pour Molière que les moliéristes eux-mêmes. En définitive, ce qui m’a fait choisir mon camp c’est leur crédulité, leur incompréhension congénitale de l’acte même d’écrire, leur esprit petit-bourgeois, plus encore leur penchant à se copier les uns les autres. L’historien Victor Fournel a écrit dans son ouvrage De Malherbe à Bossuet, à propos des moliéristes, je cite : « Ce ne sont pas des érudits, ce sont des croyants. Ce ne sont pas des experts qui étudient un problème ; ce sont des pèlerins qui vénèrent une relique. » Et Victor Fournel était un moliériste convaincu qui faisait autorité à la fin du siècle dernier. Vous mesurez par là l’ampleur du problème soulevé par les études moliéresques. Cet édifice patiemment construit est pareil aux architectures imaginées par le célèbre dessinateur M. C. Escher. Au premier coup d’œil elles paraissent scientifiquement fondées. En les étudiant de près, elles ne sont que des constructions de l’Esprit. De même pour la biographie officielle de Molière. C’est très bien fait, mais il n’y a rien d’historique là-dedans. Des contrevérités y sont si souvent assénées que même un lecteur peu au courant des réalités propres au XVIIe siècle finit par s’interroger. Il y a vraiment trop de paradoxes, d’arrangements et de contradictions dans la biographie officielle de Molière.
EL : Nous aurions, selon vous, une sorte de Légende dorée…
Denis Boissier : Ce que l’éminent Raymond Picard appelle chez beaucoup de ses collègues « le produit d’un jeu d’imagination historique souvent ingénieux mais sans caractère scientifique ».
EL : Ces contradictions que vous relevez, Molière lui-même et ses contemporains n’en sont-ils pas souvent les premiers responsables ?… Vous reconnaîtrez qu’il n’est pas toujours facile de savoir ce que les contemporains de Louis XIV ont exactement voulu dire.
Denis Boissier : Certes, le XVIIe siècle est difficile à comprendre, mais la principale cause, la véritable cause de notre incompréhension de la vie et de la carrière de Molière est bel et bien l’idolâtrie des « dévots de Molière ». Cette idolâtrie n’a cessé d’entretenir d’innombrables obscurités.
EL : Par exemple ?
Denis Boissier : Le nom même de « Molière ». Les moliéristes ne savent pas pourquoi Jean-Baptiste Poquelin a choisi son pseudonyme. Grimarest, qui rédigea en 1705 la première biographie du Comédien, écrit : « Jamais il n’en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis. » Il n’est pourtant pas sans importance de connaître la signification de ce pseudonyme. Mais les moliéristes ne se sont jamais souciés de la connaître. Le célèbre Georges Mongrédien, qui fut leur porte-parole, a même évacué la question avec une désinvolture scientifiquement inacceptable. Il proclame : « l’essentiel n’est pas l’origine du nom de Molière, mais le haut point de gloire où Jean-Baptiste Poquelin l’a porté. »
EL : C’est en effet un point de vue peu scientifique.
Denis Boissier : Ce brusque dédain m’a intrigué… Et j’ai compris sa raison quand j’ai lu le Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècles, de Frédéric Godefroy, publié en 1888. Dans ce dictionnaire est recensé l’ancien verbe « molierer » qui signifie légitimer. Un roi « moliere » une terre, on « moliere » aussi une femme, c’est-à-dire qu’on la marie à quelqu’un. Or nous savons que Jean-Baptiste prend le nom de « Moliere », qu’il a toujours écrit sans accent, après avoir séjourné six mois à Rouen auprès de Pierre Corneille. Et nous savons aussi que Pierre Corneille était féru de vieux français. Comme l’écrit le grand corneilliste Marty-Laveaux : « Il n’est pas rare de lui voir accueillir des termes d’un usage assez peu répandu, oubliés par les lexicographes contemporains. » Si Jean-Baptiste Poquelin était « légitimé », il était intéressant de savoir par qui. A l’évidence, un comédien débutant pouvait être légitimé par le plus grand écrivain de France. Une connexion pouvait donc s’établir entre Molière et Corneille, d’autant que Molière confiera bien plus tard à Boileau que c’est la comédie du Menteur de Corneille qui décida de sa carrière. Or lorsque Molière est avec Corneille durant le printemps-été 1643, c’est au moment du grand succès du Menteur. Voilà un exemple de la façon dont les « dévots de Molière » entretiennent les obscurités qui sont utiles à leur dogme.
EL : Molière serait donc le « légitimé » de Corneille ?
Denis Boissier : C’est même cette légitimité qui a catalysé la vocation de Poquelin. La troupe à partir de 1643 va beaucoup jouer du Corneille pendant ses quinze années de pérégrination en province. Et après que Molière aura passé six mois auprès de Corneille en 1658 il se présentera à la Cour de Louis XIV comme son porte-parole et ne jouera que le théâtre de Corneille.
EL : Pouvez-vous donner un autre exemple de la façon dont certains « entretiennent les obscurités », comme vous dites.
Denis Boissier : Des exemples ? Au moins une centaine. Celui-ci notamment : grâce à l’inventaire après décès nous savons ce que contenait la bibliothèque de Molière. Voilà qui est passionnant car on imagine bien, à une époque où tout homme de qualité possédait plusieurs milliers d’ouvrages, où chaque homme de lettres s’enorgueillissait de sa bibliothèque, qu’un grand écrivain comme Molière, et devenu si riche, devait posséder les plus beaux ouvrages, enrichissant chaque jour davantage ses collections. Quelles merveilles avait-il réunies, voilà ce que j’avais hâte de savoir. D’autant que Molière, comme on nous l’affirme, était un lecteur infatigable, du moins si on en juge par son théâtre qui s’appuie sur un vocabulaire, ce que les érudits appellent un « champ lexical », d’une richesse à nulle autre pareille. Mais, étrangement, les biographes officiels ne parlent jamais de la bibliothèque de Molière… Là encore leur manque d’intérêt m’intrigua…
EL : Vous avez fini par savoir pourquoi ?
Denis Boissier : La bibliothèque du « grand écrivain » renfermait moins deux cents ouvrages.
EL : Si peu ?
Denis Boissier : A titre de comparaison le comédien Rosimond en possédait 6 000. L’écrivain rouennais Emery Bigot 25 000, Fouquet près de 27 000.
EL : Et Corneille ?
Denis Boissier : Celle de Pierre Corneille, qui pourtant n’était pas riche, suscita la convoitise du bibliophile Boileau qui a fini par la lui acheter.
EL : Deux cents livres pour un auteur aussi productif que Molière, c’est vraiment peu.
Denis Boissier : C’est ce que pensa aussi le moliériste Henri Lavoix qui s’écria : « Comment ! c’est là tout ? Et Plaute ? Il n’y est pas. Et Rabelais ? Et Boccace ? Et ces maîtres de la comédie dans laquelle a dû puiser Molière ? Rien de tout cela. »
EL : Sa déception se comprend.
Denis Boissier : La déception est à la hauteur du contresens historique qu’impose le dogme moliéresque. L’éminent Louis Moland avoue : « On attendait d’importantes révélations de la liste des livres que Molière possédait dans sa bibliothèque ; on espérait qu’elle nous mettrait dans la confidence de ses lectures. Cette partie de l’inventaire n’a pas tenu ce qu’elle semblait promettre. » Non seulement Molière ne possédait pas une bibliothèque d’écrivain, mais elle ne vaut financièrement presque rien, moins de 13 pistoles. Autrement dit, cinquante fois inférieure à la valeur de sa vaisselle.
EL : Quels livres avait-il ?
Denis Boissier : Principalement quarante volumes de vieilles pièces italiennes, espagnoles et françaises dans lesquels ses collaborateurs et lui-même piochaient les scènes dont ils avaient besoin. Il y a aussi les livres que ses amis lui ont offerts, notamment François Bernier, Jacques Rohault ou Claude Chapelle, et faut également compter ceux de son éditeur Ribou. N’oublions pas non plus les Œuvres de Thomas et Pierre Corneille, ainsi que les livres donnés par leur éditeur, Augustin Courbé. Comme si « Molière semblait s’adresser à Courbé pour garnir sa bibliothèque » s’étonne Madeleine Jurgens. A noter aussi que Molière ne possédait aucune pièce de Racine.
EL : Il s’était fâché avec Racine, ceci explique peut-être cela.
Denis Boissier : Ne croyez-vous pas que chez un écrivain la culture et l’amour des livres priment sur la susceptibilité ?
EL : Nous pourrions discuter ce dernier point, mais… un autre jour. Vous avez donc, à force d’étudier la façon dont les moliéristes vantent les mérites de Molière, ou, au contraire, cachent ses faiblesses ou ses lacunes, découvert que le présupposé moliéresque « viciait », c’est le terme que vous avez employé, les conclusions auxquelles parvenaient les moliéristes.
Denis Boissier : En effet, ils partent du principe que Molière est un grand écrivain, alors que rien, historiquement, ne le corrobore. Certes, il a joué et créé de grandes comédies, mais rien ne prouve qu’elles sont bien de lui, au contraire, si l’on s’en tient aux témoignages de ses contemporains. Pour bâtir le mythe Molière, ils ont veillé à citer le moins possible ses contemporains puisque tous l’ont vu tel qu’il était et l’ont pour cela détesté. En revanche, en acceptant toutes les légendes que le XVIIIe siècle, Voltaire et ses amis notamment, a fabriquées sur lui, les moliéristes ont dérogé à la première règle méthodologique de l’historien : entre deux témoignages toujours choisir le plus proche chronologiquement du sujet étudié. Très vite les moliéristes ont préféré écouter le XVIIIe siècle plutôt que le XVIIe.
EL : Pour quelle raison ?
Denis Boissier : C’est le XVIIIe siècle qui a métamorphosé le plus zélé des courtisans du Roi en un héros pré-républicain, celui-là même que l’on se plaît aujourd’hui encore à sublimer. Car il y a un mythe du « Siècle de Louis XIV »… et Molière en est l’un des éléments essentiels.
EL : Pourquoi Voltaire et ses amis auraient-ils mythifié le règne de Louis XIV ?
Denis Boissier : Dans un but philosophique et propagandiste. Ils avaient à cœur de ruiner la prépondérance économique de la noblesse et l’autorité des jésuites. Ils utilisèrent Molière comme un fléau à curés, et ainsi, ils combattirent l’ultramontanisme et le gallicanisme qui résistaient encore aux revendications grandissantes du peuple français. Ce sont les Philosophes des Lumières qui mirent en place l’esprit révolutionnaire de 1789.
EL : C’est donc l’idéologie des premiers moliéristes qui vous a poussé à douter de leurs certitudes.
Denis Boissier : Leur façon de procéder était tellement outrée que même l’illustre pontife des Lettres Ferdinand Brunetière la critiqua ouvertement en 1880. Tout un contexte social a achevé de me convaincre des effets pervers de leur entreprise de déification. Pour vérifier qu’il en était bien ainsi, j’ai consulté les travaux des historiens proprement dits. Eh bien, leur point de vue ne coïncide que rarement avec celui des moliéristes. Les historiens n’ont pas sur Molière, en règle générale, une conception dévote. Bien qu’ils subissent l’influence massive et irrépressible du dogme national que la Troisième République et l’Université ont réussi à imposer à tous les Français, leur formation leur permet d’appréhender Molière d’une manière plus réaliste, autrement dit plus historique. De la même façon, la lecture des biographes des principaux écrivains du XVIIe siècle m’a prouvé que Molière n’était pas l’ami de tous les grands poètes d’alors, comme le prétendent ses thuriféraires. Quand vous lisez un moliériste, Molière est un génie dont l’importance n’est même pas discutable. Mais lorsque vous lisez un historien ou tel biographe de Racine ou de La Fontaine, vous vous rendez compte que Molière était loin d’être en son temps un « monument littéraire », il était même exactement le contraire.
EL : Vous êtes donc devenu, presque malgré vous, un historien.
Denis Boissier : Je me suis attaché à le devenir par conscience professionnelle. Mais la méthode historique a aussi son point faible : le besoin de document pour avancer la moindre hypothèse. Or la création littéraire n’a que peu de documents à nous offrir : seulement des manuscrits, et encore si peu au XVIIe siècle. Je crois qu’il est nécessaire, quand des indices sérieux et concordants nous y autorisent, de favoriser la déduction, surtout si elle est logique, adaptée au contexte et qu’elle présente une plus grande complexité et un plus grand degré de réalisme que la théorie officiellement admise. C’est ce que je tente de faire : utiliser la méthode historique et, quand elle ne suffit plus, la méthode analogique et intuitive de l’écrivain. Les probabilités, elles aussi, sont à prendre en compte. Elles ont une grande utilité lorsque les connexions qu’elles permettent tendent d’elles-mêmes à une cohérence toujours plus dense, et, au final, donnent d’une époque ou d’un milieu une meilleure compréhension. Deux mille pages de notes et un catalogue appréciable de citations de spécialistes m’ont appris à relativiser la rhétorique universitaire sur Molière. J’ai aussi pris conscience que toute cette rhétorique à pris naissance sous la Restauration, quand a débuté la guerre entre le parti libéral et le parti congréganiste. C’est alors qu’on a fait de Molière une divinité. Comme l’a écrit Jean-Jacques Weiss : « Molière avait fait Tartuffe, il devenait sacré ! ». Mais le grand départ national des études moliéresques date de 1670 et ce qui le motiva fut la politique anticléricale de la Troisième République. J’ai pris conscience à quel point l’importance de Pierre Corneille a été minimisée au profit exclusif de Molière, et combien le génie polyvalent de Corneille a été réduit à la part congrue. Par une injustice flagrante, Molière seul bénéficia de toutes les vertus républicaines et démocratiques. Et tout cela dans un but de démagogie pour le moins outrancier. Et rien ne semblait pouvoir arrêter ce processus, du moins jusqu’en 1919.
EL : Date à laquelle Pierre Louÿs annonça que Pierre Corneille avait écrit L’Ecole des Femmes, Amphitryon, Tartuffe, entre autres chefs-d’œuvre, et que Molière les avait seulement signés.
Denis Boissier : Exactement. Cette annonce suscita un tel tollé que Pierre Louÿs devint l’objet d’un mépris quasi national. Les insultes et les menaces qu’il reçut le contraignirent au silence, tout à fait écœuré. En France, il est impossible d’avoir sur Molière un débat public.
EL : Louÿs ne s’est-il pas trompé sur certains points ?
Denis Boissier : Pas que je sache. Comme il avait réfléchi durant des années à la question, ses remarques sont toujours pertinentes.
EL : L’on rapporte qu’il avait lui aussi accumulé sur le sujet des milliers de pages. Quel dommage que tout cela soit perdu à quatre-vingts pour cent, sinon plus, puisque les héritiers de Louÿs, sans le moindre état d’âme, ont vendu ses manuscrits à des collectionneurs éparpillés dans le monde entier.
Denis Boissier : Le site que j’ai l’honneur, et le plaisir, de diriger a mis en ligne vingt-et-une pages inédites de Louÿs, et ce, grâce à l’obligeance de M. Jean-Pierre Dumont dont le père, Paul-Ursin Dumont, fut un grand connaisseur de l’œuvre et de la vie de Louÿs.
EL : Pourquoi, selon vous, l’Affaire Corneille-Molière suscite-t-elle aujourd’hui encore, comme en 1919, une telle violence dans les propos et un tel ostracisme universitaire ?
Denis Boissier : Pour une raison aussi simple qu’impérative : Molière est un mythe. Un mythe national mis en scène par la Troisième République, avec le concours de la Sorbonne. Un mythe national qui fut d’abord mis en place durant l’après Révolution française et qui possède deux avantages majeurs pour n’importe quel gouvernement soucieux de plaire au plus grand nombre : le mythe Molière est, par définition, anticlérical et, plus encore, parfait d’un point de vue démagogique. C’est une belle histoire qui apporte beaucoup d’autosatisfaction nationale, un fond de commerce qui profite à tous les esprits parfaitement conditionnés.
EL : Pourquoi dites-vous une belle histoire ?
Denis Boissier : Ne l’est-elle pas ? Voilà un fils de bourgeois qui, grâce à son seul génie, arrive au sommet de la gloire, devient l’ami du plus grand des rois, jette à terre la noblesse, montre tous les vices de son époque, subit le mépris des gens constipés et la haine des mesquins, écrit des chefs-d’œuvre en un tour de main, rivalise de virtuosité stylistique avec Pierre Corneille et, cerise sur le gâteau, meurt sur scène en montrant le chemin à tous ceux qui, pleins de bonne volonté, veulent par anticipation devenir des citoyens libres et égaux. C’est ce que j’appelle une belle histoire. Pas vous ?
EL : Sans doute… Une belle histoire qui fait de Molière un vrai héros de théâtre. Et même de cinéma…
Denis Boissier : Tout à fait. Molière est le théâtre incarné, le mythe du Comédien. Pour tout dire : il est le seul mythe littéraire que la France possède.
EL : Et si vous nous disiez la vraie histoire de Molière…
Denis Boissier : C’est un fils de Tapissier du Roi qui est resté fils de boutiquiers. L’héritier d’une famille bourgeoise qui n’a, comme tel, fait aucune étude particulière, qui, par amour d’une belle comédienne nommée Madeleine Béjart, s’est lancé dans l’aventure théâtrale, qui, par manque de talent, mais aussi par disposition naturelle, s’est spécialisé dans la farce, qui a eu la chance, grâce à Madeleine Béjart, de rencontrer Pierre Corneille, qui a eu la chance, grâce à Pierre Corneille, de rencontrer Louis XIV, lequel fit de lui, et ce fut une chance inouïe, son bouffon attitré. Pendant quinze ans de gloire et de haine collective, Molière, bouffon du Roi, n’a jamais cessé d’être le premier des courtisans et de travailler aux ordres du ministre Colbert qui ne l’aimait guère mais qui avait besoin de lui pour influencer les Parisiens. Loin d’être un héros, Molière fut le porte-parole de la politique absolutiste de Louis XIV. Il n’a rien écrit par lui-même parce que ce n’était pas là la fonction d’un comédien vedette, d’un régisseur de théâtre et moins encore celle d’un bouffon du Roi, ce qu’il fut triplement et admirablement. A cette époque, l’écriture théâtrale était basochienne, c’est-à-dire collégiale, et comme l’a très bien ressenti et analysé Pierre Louÿs, c’est bien Corneille, l’auteur du Cid et le père de la comédie avec, notamment, Le Menteur, qui est l’auteur des principales pièces sérieuses que Molière signa, ou ne signa pas d’ailleurs, puisque les mœurs de son temps ne l’y obligeaient pas et que les droits d’auteur n’existaient pas encore.
EL : Pierre Corneille, s’il fut le grand collaborateur de Molière, ne fut donc pas le seul selon vous…
Denis Boissier : En effet, Molière en tant que Bouffon du Roi et « premier Farceur de France », ainsi que le définit son contemporain Somaize, est un homme richissime et extraordinairement occupé. Aussi une demi-douzaine d’écrivains, aujourd’hui plus ou moins méconnus, ont travaillé pour lui, sans compter les pièces achetées à des inconnus.
EL : Quels écrivains furent ses collaborateurs ?
Denis Boissier : Donneau de Visé, Boileau, Claude Chapelle. Certains sont bien oubliés aujourd’hui : Adrien Subligny, Edme Boursault, Charles Dassoucy, le dénommé Neufvillenaine… Mais il ne faut pas non plus oublier Madeleine Béjart qui fut, en même temps qu’une bonne comédienne, une femme de tête. Thomas Corneille, le frère cadet de Pierre, a très bien pu en être, et ce dès Les Précieuses ridicules, qui datent de 1659, et qui lancèrent la carrière de Molière en tant que farceur. En tout cas, c’est lui qui versifiera Dom Juan en 1677.
EL : Cela fait beaucoup de monde.
Denis Boissier : Et nous ne saurons jamais tout. Au XVIIe siècle, était auteur d’une pièce le comédien qui créait cette pièce. C’est ainsi que Molière a pu, sans être un imposteur au sens où nous l’entendons aujourd’hui, se dire l’ « auteur » des pièces qu’il créait. Puisqu’il était à la fois comédien principal, directeur de troupe, régisseur et producteur, il pouvait, au vu des pratiques de l’époque, se dire de plein droit « auteur ». D’ailleurs personne ne lui reprocha de se prétendre tel. On lui reprocha seulement de piller trop ouvertement les pièces d’autrui, de gagner une fortune en étant au service exclusif de Louis XIV. Plus encore, parce qu’il exerçait la fonction de Bouffon du Roi, de corrompre les mœurs aux moyens de farces, de portraits à charge et d’attaque contre tous ceux qui, à l’inverse de lui, étaient des gens pieux ou, du moins, anti-libertins et anti-mécréants. Molière fut le Bouffon du Roi, comme le furent en même temps que lui le spirituel L’Angely et le musicien caractériel Jean-Baptiste Lully, tous deux d’ailleurs bouffons « en titre d’office ».
EL : C’est-à-dire ?
Denis Boissier : A la différence de Molière, L’Angely et Lully furent officialisés dans leur fonction de bouffons.
EL : Pourquoi Molière ne le fut-il pas ?
Denis Boissier : Parce que Molière était déjà Valet de chambre du Roi et Tapissier du Roi. Et comme il avait été présenté à Louis XIV en tant que directeur de troupe et interprète privilégié du grand Corneille, le Roi a préféré le prendre avec toute sa troupe et en faire aussi profiter les Parisiens. Mais les rapports extraordinairement privilégiés que Molière a eus durant toute sa carrière parisienne avec Sa Majesté, jusqu’à manger en tête à tête avec elle, montrent combien il fut, et lui seul, le Bouffon du Roi et l’auxiliaire de sa politique.
EL : Selon vous, les nombreuses anomalies de toute la carrière de Molière s’expliquent par le seul fait qu’il était non pas un écrivain, mais le bouffon de Louis XIV ?
Denis Boissier : Exactement. Mais les « dévots de Molière », comme les appelait en 1879 leur chef, Georges Monval, ne pouvaient évidemment pas accepter la vérité historique. Ils étaient bien trop imbus des principes de la Révolution française. Reconnaître Molière comme le premier des courtisans aurait aussitôt fait s’effondrer leur culte. Or, tous les historiens vous le diront, les Français de la Troisième République furent, malgré leurs discours anticléricaux, particulièrement religieux dans l’âme. Avec Molière, ils se fabriquèrent un « dieu » national selon leur goût.
EL : Vous affirmez que celui qui incarne l’Esprit français, celui sur lequel les Français ont tellement fantasmé, ne fut, en fin de compte et tant pis si cela nous déplaît, que… le « Bouffon du Roi », et rien que cela.
Denis Boissier : Pourquoi « rien que cela » ? A l’époque, être le Bouffon du Roi était une fonction extraordinairement importante. Mais la Révolution française a fait table rase du passé et la Troisième République a reconstruit idéologiquement un passé dont elle ne voulait pas.
EL : Si ce que vous dites est vrai, jamais méprise ne fut plus grande.
Denis Boissier : Oh ! vous en trouverez d’autres, mais dans le domaine religieux.
EL : Justement, vous dites que le mythe Molière a de fortes connotations religieuses.
Denis Boissier : C’est à cause de cela que les universitaires se sont tellement mépris sur la véritable carrière de Molière. Ils ne pouvaient accepter de voir la réalité en face. J’ai longuement étudié la fonction sacro-sainte du Bouffon du Roi. Molière a les vingt-six caractéristiques de cette fonction, telle qu’elle s’est imposée au fil des siècles. Or, les bouffons du Roi ont toujours eu la principale caractéristique de ne jamais écrire par eux-mêmes, comme d’ailleurs les rois, l’un et l’autre se trouvant aux deux bouts de cet axe métaphysique autour duquel, depuis l’Antiquité jusqu’à Louis XIV tout, toujours, s’est attaché. Le Roi et son Bouffon sont le recto et le verso d’une carte maîtresse dans le jeu social d’un siècle tout imprégné de la mentalité du Moyen Age. Molière, en devenant dès 1659, mais plus encore à partir de 1661, et tout à fait officiellement en 1665, le Bouffon du Roi, a joué le rôle de Bouc émissaire auquel Sa Majesté puis le peuple l’ont destiné.
EL : C’est ce qui expliquerait, selon vous, pourquoi il fut durant sa carrière parisienne à ce point applaudi, mais aussi et plus encore attaqué, insulté et haï.
Denis Boissier : Et même maudit.
EL : Ce dernier point est en effet déroutant. Je ne crois pas connaître d’autre écrivain à qui est arrivé un tel destin.
Denis Boissier : Pour la bonne raison qu’un tel destin ne peut pas arriver à un homme de plume. Il échut à Molière d’avoir été le dernier grand Bouffon du Roi. Après lui, il n’y en aura plus, du moins d’envergure nationale. Et avec la Révolution de 1789 disparaîtra à jamais en France la charge de fou « en titre d’office ».
EL : Ce qui n’est peut-être pas plus mal.
Denis Boissier : Peut-être. Mais il est certain qu’à cause de la fonction sacro-sainte qu’il occupa, Molière eut contre lui toute l’intelligentsia de son temps : la noblesse, l’Eglise, les hauts fonctionnaires, les écrivains, sans oublier les gens pieux que Molière appelle dédaigneusement les « dévots ». Comme le constata le moliériste Francis Baumal, Molière joue « le rôle de journaliste officieux du gouvernement de Louis XIV ». En tant que Bouffon du Roi, il combat le mouvement social des précieuses, des femmes souvent admirables qui furent les premières féministes, mais qu’il est bon ton aujourd’hui de continuer à ridiculiser pour faire comme Molière. Il eut aussi pour adversaires les érudits et les savants, ceux en qui Molière n’a vu que des « pédants », qu’il jeta en pâture au peuple, alors qu’ils étaient, avant tout, ceux qui, parmi les intellectuels, n’étaient ou ne voulaient pas être pensionnés afin de rester libres d’écrire selon leur conviction. Avec Molière, comme le reconnaît le célèbre historien Henri Martin : « Les gens de lettres sont immolés d’une façon étrange aux gens du monde, à la Cour ». Le moliériste Augustin Cabanès est allé jusqu’à écrire que « Molière fut l’homme du passé et tout le contraire d’un novateur ».
EL : On le détestait uniquement parce qu’il était le Bouffon du Roi ?
Denis Boissier : Parce qu’il incarnait les désordres du jeune Louis XIV et soutenait invariablement sa politique de jouisseur impénitent. Je ne puis ici entrer dans les détails mais chaque grande pièce créée par Molière défend un point précis de la politique absolutiste ou de la vanité royale. Bien sûr, cet aspect-là de son théâtre n’est guère mis en lumière par l’exégèse dévote.
EL : Ce soutien absolu au Roi, c’est ce qui, selon vous, le met définitivement en dehors de la caste des écrivains.
Denis Boissier : Evidemment ! Molière n’a jamais été un écrivain comme nous l’entendons aujourd’hui, avec un univers, des convictions, une cohérence et un style qui n’appartiendraient qu’à lui. C’était un entrepreneur de spectacles. D’ailleurs lui-même ne s’est jamais prétendu « écrivain ». Il a même fait, dans la préface des Précieuses ridicules, cette confidence : « C’est une chose étrange qu’on imprime les gens malgré eux ». Et il conclut qu’il doit « consentir à une chose qu’on ne laisserait pas de faire sans moi. » La préface de l’édition de L’Amour médecin laisse passer cet autre aveu qui a tellement contrarié la grande autorité Eugène Despois : « On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées. » Pour lui, une pièce se joue ou s’écoute, elle ne se lit pas. Et l’on voit bien à cela, et aussi à cent autres petits faits significatifs, que Molière est un comédien qui s’est toujours assumé en tant que tel, et non un écrivain tel qu’on veut aujourd’hui qu’il soit. Dès 1660 Molière était aux ordres, et il en était fier.
EL : Qu’est-ce qui vous le fait dire ?
Denis Boissier : Un document prouve que Louis XIV a choisi Molière comme favori dès juin 1660, puisqu’il lui alloue, sur les fonds de l’Epargne, « 500 livres tournois dont Sa Majesté lui a fait don pour lui donner moyen de supporter les frais et dépenses qui lui convient de faire en cette ville de Paris où il est venu par son commandement pour le plaisir et la récréation de Sadite Majesté, et ce pour les six premiers mois de ladite année ». Pour l’éminent Roger Duchêne, Molière est dès cette époque pensionné par le Roi, Monsieur n’étant que son protecteur apparent. Oui, Molière est aux ordres, et il en est fier. Les soucis pour lui ne commenceront qu’en 1665 quand il aura réussi, à cause de sa fonction extrêmement enviée de Bouffon du Roi, à mettre tout le monde contre lui.
EL : Tout le monde, vraiment ?
Denis Boissier : Exception faite de quelques personnages à la réputation scandaleuse, par exemple la courtisane Ninon de Lenclos, le satiriste caractériel Boileau qui fut le complice de Molière, l’ivrogne Claude Chapelle qui lui sert de secrétaire, le très perverti Monsieur, frère du Roi qui fut son protecteur, et le mécréant prince de Condé que les facéties de Molière amusait grandement. Comme de juste il eut aussi avec lui nombre de libertins et la plupart des Gouliards qui étaient, en ce temps-là, l’équivalent de nos chansonniers. Il a toujours été dans les attributions du Bouffon du Roi de servir d’intermédiaire entre Sa Majesté et ses sujets les plus rebelles. Molière était l’oreille et les yeux de Louis XIV et il porta, dès que l’occasion s’en fit sentir, la bonne parole du Roi à tous ceux qui s’agglutinaient au parterre de son théâtre.
EL : Aujourd’hui Molière est considéré comme… l’écrivain ayant eu la plus grande liberté d’esprit.
Denis Boissier : Parce qu’on confond liberté d’esprit et bouffonnerie en service commandé.
EL : Et on lui attribue la plus grande valeur morale…
Denis Boissier : Parce que moralité bourgeoise et préjugés communs sont une même chose. Pourquoi, à votre avis, le choix de la classe dirigeante de la Troisième République s’est-il porté sur Molière ?
EL : Sans doute parce qu’il devait lui convenir.
Denis Boissier : Exactement : Molière est le parangon de l’esprit petit-bourgeois. Molière tel qu’on l’enseigne dans les écoles est le produit parfaitement manufacturé de la mentalité bourgeoise du XIXe siècle, ce qui explique son extraordinaire succès auprès des couches populaires. On a plus écrit sur lui que sur tous les écrivains de son temps. Si la bourgeoisie commerçante ne s’était pas approprié la culture, comme elle l’a fait pour tout, jamais Molière ne serait devenu un si parfait produit de consommation courante, ni surtout un tel dogme. Et savez-vous pourquoi la bourgeoisie de la Troisième République s’est reconnue en lui ? Parce que Jean-Baptiste Poquelin est lui-même le produit de cette bourgeoisie montante qui, grâce à Louis XIV, s’est emparé des commandes du pays. Comme l’écrit le moliériste Francis Baumal « sa philosophie est bien celle d’un bourgeois, de sens rassis et d’esprit pratique, pour qui l’usage présent fait loi. »
EL : Si je vous comprends bien : sans l’esprit bourgeois qui commence à percer sous les ruines du régime féodal, Molière n’aurait jamais connu la carrière qui fut la sienne.
Denis Boissier : Molière a toujours été porté par le courant politique bourgeois. Dès son association avec le Roi, il a pu oser envers la noblesse de Cour tout ce qu’il voulut. A l’instar du célèbre Triboulet, bouffon de Louis XII, Molière commença par ridiculiser les petits marquis et finit par s’en prendre aux grands de la Cour. Plus d’un l’ont menacé du bâton, mais n’en firent rien puisque tel n’était pas le bon plaisir du Roi. Une telle audace eût été impossible pour tout autre que le Bouffon du Roi, plus encore pour un simple écrivain. Les écrivains ne bénéficiaient pas au XVIIe siècle du prestige intellectuel qu’on leur reconnaît aujourd’hui. Et surtout la presse n’était pas là pour les soutenir.
EL : En effet, toutefois il y avait les Gouliards.
Denis Boissier : Et il est intéressant de noter que tant que Molière exerça ses fonctions sacro-saintes de Bouffon du Roi, les Gouliards ne se moquèrent jamais directement de Louis XIV. En revanche, dès que Molière mourut, les caricatures et les pamphlets se multiplièrent, dénonçant les manquements et les abus du Roi. Molière fut audacieux, certes, mais il était payé pour l’être. Ses "coups de gueule", si l’on me permet l’expression, furent toujours très royalement récompensés par Louis XIV en personne. En l’espace de trois ou quatre années de bouffonnariat Molière gagna plus que Pierre Corneille durant toute sa carrière, laquelle dura plus de cinquante ans.
EL : Selon vous, c’est cette vérité historique peu flatteuse que les premiers moliéristes ont préféré effacer ?
Denis Boissier : Oui. Comme on avait besoin d’un grand « écrivain du Peuple », le Gouvernement du Second Empire a demandé en 1863 à l’éminent Eudore Soulié de concocter une biographie « acceptable » de Molière, que l’on voulait inculquer à tous. Ce qui n’était pas prévu, c’est que dès 1870 une cabale se mettrait à adorer Molière, à lui vouer un culte unique dans les annales littéraires, et pour cause, puisqu’il ne s’agit pas de littérature mais de religion d’Etat… Une cabale des « dévots de Molière » qui perdure aujourd’hui encore et qui, par ironie de l’Histoire et de ses coups de théâtre, est exactement à l’opposé de la première cabale qui en 1665 avait détesté Molière. L’expression « dévots de Molière », je le rappelle, n’est pas de moi, mais du directeur de la revue Le Moliériste, l’organe de propagande entre 1879 et 1889. Ces dévots de la Troisième République ont voué un tel culte à Molière que nous en subissons encore le contrecoup. Jamais on ne fit pour un homme, quel que fût son mérite, ce que l’on entreprit de faire et de parfaire pour Molière. Même Hugo n’eut pas droit au dixième de ce dont a bénéficié Molière.
EL : Il est clair qu’il est dangereux de laisser la politique faire main basse sur la littérature.
Denis Boissier : L’Histoire ne nous a-t-elle pas suffisamment offert de tristes avertissements ? Molière étant un excellent catalyseur du sentiment national, plus de quatre cents pièces de théâtre furent écrites à sa gloire entre 1850 et 1914, des milliers de louanges versifiées furent entonnées durant des cérémonies savamment orchestrées, presque toutes d’ailleurs pour effacer la défaite de Sedan et contrebalancer la montée en force de l’Allemagne. L’Ecole publique et laïque alla jusqu’à distribuer des bons points à l’effigie de Molière. Et c’est ainsi que l’on a fait un saint homme de celui qui avait été seulement le bouffon du Roi…
EL : Quelle ironie, en effet…
Denis Boissier : On lui éleva statues et monuments grandioses, on lui fabriqua un légendaire capable d’enivrer les foules, on passa commande à tous les peintres et sculpteurs officiels pour idéaliser Molière, un service du temple fut même instauré…
EL : Vous voulez sans doute parler de la Comédie-Française, appelée « la maison de Molière »…
Denis Boissier : Comme la Sorbonne, la Comédie-Française fut aux ordres du Gouvernement. Que voulez-vous qu’il advînt après deux cents ans de propagande intensive ? Molière est devenu l’incarnation de l’Esprit français, le dieu des universitaires dévots et des comédiens bons enfants qui avaient bien besoin de voir leur métier valorisé. Ce que je dis sur la mythification de Molière, et que je suis le seul, ou presque, à dire publiquement, est un fait historique irrécusable.
EL : Dans ce cas pourquoi les historiens n’en parlent-ils jamais ?
Denis Boissier : Au contraire, les historiens ont plusieurs fois mis le doigt sur cette « mécanique des foules » si dangereuse pour la sauvegarde de la liberté intellectuelle. Mais les historiens sont des fonctionnaires, et ils subissent les diktats de l’Institution. Ils mettent le doigt sur ce qui ne va pas, mais ne l’enfonce pas pour en montrer la profondeur.
EL : Certains d’entre eux, j’imagine, ont tout de même eu le courage de nous mettre en garde contre l’abus qu’engendre un consensus national.
Denis Boissier : Certes. Plusieurs ont fait allusion à cette espèce de nationalisation du personnage de Molière. Par exemple Maurice Descotes, l’Américain Ralph Albanese ou l’Anglais Edric Caldicott. Plus récemment la thèse de doctorat de Gérard Moret intitulée Molière : portrait de la France dans un miroir rassemble tous les éléments du dossier.
EL : Depuis, Gérard Moret a apporté sa contribution à votre site.
Denis Boissier : En effet, même s’il est rare qu’un universitaire s’intéresse à notre recherche.
EL : Vos contradicteurs, tous universitaires patentés, ne reconnaissent l’Affaire Corneille-Molière ni comme sujet de thèse ni même comme objet d’étude...
Denis Boissier : En effet, le débat est clos avant d’être ouvert. Pour le dire autrement, si vous n’êtes pas mandatés par l’Université, vous n’avez pas droit à la parole. Mais l’Université ne veut évidemment mandater aucun de ses ressortissants.
EL : Comment sortir de ce cercle vicieux ?
Denis Boissier : Il faudrait une limite au monopole d’expression que détiennent les « dévots de Molière » et les lobbies institutionnels. Certes, les historiens ne nient pas les aspects politiques dont nous venons de parler, mais ils veillent à les aborder le plus superficiellement possible. Voilà pourquoi, par principe philosophique et pour la défense des libertés intellectuelles, nous devons combattre ce "terrorisme intellectuel" et lutter contre la cabale des « dévots de Molière ».
EL : Pauvre Pierre Louÿs ! En 1919 il n’avait vraiment aucune chance de se faire entendre.
Denis Boissier : Pas la moindre. Et aujourd’hui rien n’a changé. Mais comme, par définition, l’Esprit demeure à jamais libre, une résistance se met en place… des chercheurs indépendants se regroupent, ici même, dans le site corneille-moliere.org, pour faire connaître leurs doutes ou, sur certains points, leurs convictions. Grâce aux chercheurs non inféodés, le mythe officiel de Molière s’effrite chaque jour davantage.
EL : J’imagine que les réticences à accepter vos thèses, même de la part du public non prévenu contre elles, doivent être colossales.
Denis Boissier : La réaction des gens est parfaitement bien conditionnée. Leur premier réflexe est généralement de refuser toute atteinte à « leur Molière ». Quant aux gens en place, ils ne veulent bien évidemment pas se déplacer. Mais j’ai confiance à cette loi de la Nature qui impose à toute nouvelle génération de se méfier des idées trop bien reçues. Tout ou presque est à revoir. C’était le souhait de l’éminent Raymond Picard qui en avait assez, lui aussi, de combattre le mythe du « Siècle de Louis XIV ». L’Université doit cesser d’imposer aux nouvelles générations l’esprit petit-bourgeois de la Troisième République. Si le monde était bien fait, ce devrait être le premier grand combat de tout futur diplômé.
EL : Etes-vous optimiste ?
Denis Boissier : Guère. Toutefois je reste convaincu d’une chose : « La vérité ne triomphe jamais, mais ses adversaires finissent par mourir ». C’est Max Planck qui disait cela.
EL : Mais pourquoi détruire ce que vous appelez un « mythe littéraire » ? N’est-ce pas, au contraire, très utile un « mythe », quel qu’il soit ?
Denis Boissier : Très utile. Cependant la vérité est plus utile encore, et, dans le cas Corneille-Molière, la vérité historique est plus belle que le Mythe. Car au lieu d’une belle histoire superficielle avec un héros bouclé, prétendument plein d’audace et de spiritualité, nous trouvons un extraordinaire génie, stratège en diable, qui se nomme Pierre Corneille et que l’on a raison, plus qu’on ne le croit d’ordinaire, de surnommer « le Shakespeare français ». Au lieu d’un Roi figé dans le marbre, l’on trouve un grand enfant qui a longtemps refusé d’être adulte et qui ne trouvait le sourire qu’en compagnie d’un farceur d’esprit gaulois. Au lieu d’une œuvre « géniale » sur laquelle ne se sont jamais accordés les commentateurs, nous avons un répertoire de toutes les peurs, les travers et les joies d’un siècle protéiforme.
EL : Un siècle que l’on a dit « classique ».
Denis Boissier : Alors que nous avons affaire à une époque tout à la fois moyenâgeuse, baroque, mystique et éprise de grandeur, bien plus fascinante que le prétendu « siècle classique » auquel les professeurs sont si attachés, qu’ils ont méthodiquement « verni », mais qui n’est qu’une vue de l’esprit.
EL : Ce « vernis », comme vous dites, a l’avantage de faciliter l’enseignement scolaire.
Denis Boissier : Certes, mais il serait plus intéressant de connaître les coulisses du théâtre de Molière plutôt que d’applaudir scolairement à sa gloire professée. Le XVIIe siècle n’est pas cette carte postale à usage des masses que l’on a fabriquée avec un souci du "politiquement correct". On édulcore trop les aspects gênants d’une époque qui n’est pas la nôtre, qui ne l’a jamais été, et qui ne peut nous parler que si nous lui rendons sa vraie voix et si nous savons l’écouter.
EL : Quelle est la preuve évidente, pour vous, que Molière n’est pas celui dont les manuels scolaires vantent les mérites ?
Denis Boissier : Je viens d’achever un gros ouvrage sur les vies et carrières associées de Pierre Corneille et de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière. J’ai répertorié près de cent cinquante indices montrant une étroite et constante connexion entre ces deux hommes. Mais vous dire, parmi tous les indices que j’ai récoltés, lequel est le plus probant… m’est difficile. Il y en a beaucoup, et plus encore que chacun de ces indices pris isolément, c’est le faisceau convergent, concordant et circonstancié dans lequel ils s’intègrent tous, qui emporte la conviction.
EL : Je pensais que vous alliez me dire que c’est le fait stupéfiant que l’on n’a jamais retrouvé la moindre page écrite par Molière.
Denis Boissier : Le plus étonnant n’est pas que nous n’ayons de Molière aucune page manuscrite, mais que personne, aucun écrivain, aucun de ses amis, n’ait jamais publié la moindre lettre de lui, à une époque où le genre épistolaire était en pleine vogue.
EL : Qu’en concluez-vous ?
Denis Boissier : Ce que Pierre Louÿs a été le premier à envisager : Molière n’a rien écrit de sa main. Ce qui, somme toute, est normal pour un régisseur, tout à fait naturel pour un farceur et qui constitue l’une des caractéristiques essentielles du Bouffon du Roi. Je vous l’ai dit : leur fonction sacro-sainte exigeait qu’ils n’écrivent rien par eux-mêmes mais laissent écrire en leur nom. Prenez le Bouffon du Roi Henri IV, Guillaume… On a conservé plus de soixante-dix publications qui lui sont attribuées.
EL : Pour un instant, ne tenons pas compte de cette fonction, et considérons Molière comme on nous le présente : en tant qu’écrivain. Il est tout de même étonnant que nous n’ayons de lui aucun écrit, aucune lettre, aucun brouillon.
Denis Boissier : C’est arrivé à certains écrivains, quoique, dans ce cas, c’est parce qu’ils furent peu célèbres ou qu’ils connurent une fin misérable, comme Rotrou. Non, le plus étonnant n’est pas l’absence de tout manuscrit de la main de Molière, mais que jamais un écrivain ne lui a dédié une œuvre de son vivant.
EL : Personne n’a dédié quoi que ce soit à Molière ?
Denis Boissier : Pas même une petite comédie. Pourtant cela aurait donné à cette comédie plus de chance d’être publiée puisque Molière était la personnalité artistique la plus people de son temps…
EL : Quel autre fait anormal pouvez-vous nous citer ?
Denis Boissier : Molière ne figure pas dans le Recueil des poésies chrétiennes et diverses, en trois tomes, composé par La Fontaine, qui fut, prétend-on, un grand ami de Molière.
EL : Ce recueil date de quand ?
Denis Boissier : 1671, l’année où Molière fait représenter son plus grand triomphe : Psyché. Tous les grands et moyens écrivains sont dans cette anthologie, même Benserade, Gilbert ou Sarrazin, et jusqu’au burlesque Scarron. Mais pas Molière.
EL : Comment l’expliquez-vous ?
Denis Boissier : Par le fait que Molière n’était pas un écrivain, mais le Bouffon du Roi. Tout le monde savait alors que son théâtre était une entreprise collective. Or, de même qu’on ne dédie pas une œuvre à un personnage dont le statut sacro-saint fait de lui un être à part, on n’accueille pas dans une anthologie consacrée à des écrivains véritables ce qui se publie sous le nom du Bouffon du Roi.
EL : Ne peut-on pas penser que c’est parce que Molière était alors jugé trop libertin ?
Denis Boissier : Le Recueil accueille des libertins notoires comme Théophile ou Scarron.
EL : Alors Molière était maudit !
Denis Boissier : Oui, il a été d’ailleurs plusieurs fois défini comme un « démon » ou un marmouset.
EL : Un marmouset ?
Denis Boissier : Une sorte de gnome. Comme tous les bouffons du Roi, Molière était un homme plutôt laid. Nous avons mis sur le site, dans « L’Affaire Corneille-Molière, dossier pédagogique », son portrait le plus probable.
EL : Celui dessiné par Lefèvre ?
Denis Boissier : Oui.
EL : Il a été dessiné en quelle année ?
Denis Boissier : Vers 1658. Lefèvre a connu Molière.
EL : A en juger par ce portrait, Molière, en effet, n’était pas un bel homme.
Denis Boissier : C’est pour cela qu’il a si bien réussi dans la grosse farce. S’il avait été aussi beau que son petit ami La Grange il aurait eu une toute autre carrière, comme en était convaincu le très éminent Gustave Larroumet. Que Molière fût un personnage hors norme, ainsi que le furent tous les bouffons du Roi, nous en avons une autre preuve dans le fait que ni la Gazette nationale ni le Journal des savants, tous deux d’audience internationale, n’ont jamais mentionné son nom, alors qu’il y est question de beaucoup d’écrivains, même de second ordre.
EL : C’est pour le moins curieux !
Denis Boissier : Non seulement personne n’a jamais dédié une œuvre à Molière de son vivant, mais personne, à son époque, n’a jugé utile d’étudier son théâtre, alors qu’on le faisait tout naturellement pour celui de Corneille ou de Racine. Le moliériste Henry Lyonnet l’a dit très clairement : « Qu’on ne s’y trompe pas. Ce sont les siècles suivants qui ont placé Molière sur le piédestal où nous le trouvons. »
EL : Il existe donc des moliéristes lucides ?
Denis Boissier : L’espace d’une ligne ou deux, aussitôt noyées dans un océan d’admiration aussi naïve que béate.
EL : Cela signifie-t-il qu’aucun contemporain de Louis XIV n’a jamais cru que les grandes pièces signées Molière pouvaient avoir une valeur littéraire ?
Denis Boissier : Pas nécessairement. Les intellectuels d’alors ressentaient autant que nous ce que valaient, littérairement parlant, L’Ecole des Femmes, Le Tartuffe, Le Misanthrope ou Les Femmes savantes. Mais à la différence de nous, ils savaient que le théâtre de Molière n’était pas l’œuvre d’un écrivain, mais une enseigne commerciale et un travail d’équipe. Car Molière appartenait corps et âme au Service du Roi.
EL : Et bien sûr être au Service du Roi était un immense honneur.
Denis Boissier : Vous n’imaginez pas à quel point. Molière était un élément important des « Bâtiments », ainsi qu’on appelait le Ministère de la propagande dirigé par le ministre Colbert. Ce dernier n’appréciait guère Molière, mais il avait besoin de lui pour orienter l’opinion publique. Molière décédé, Colbert créera la « Chambre Sublime », officine chargée du culte de la personne royale, dont Racine et Boileau prendront peu à peu la direction.
EL : A l’époque, certains devaient bien se douter de l’identité de celui qui avait réellement écrit Le Misanthrope ou Amphitryon ?
Denis Boissier : Ceux qui avaient le talent de comprendre que l’auteur de ces pièces était aussi l’auteur de pièces aussi différentes entre elles que L’Illusion comique et Polyeucte, Le Cid et La Mort de Pompée, La Place royale et Psyché, savaient qu’il convenait de taire son nom. D’abord parce que le mot d’ordre du Service du Roi était le secret absolu. Ensuite, parce qu’on ne parlait jamais de la pratique, si je puis dire institutionnalisée, du prête-nom.
EL : Pourtant l’identité de Pierre Corneille est apparue à l’occasion de Psyché.
Denis Boissier : Oui, c’est d’ailleurs l’unique collaboration reconnue par les moliéristes.
EL : Mais pourquoi, brusquement, le nom de Corneille apparaît-il au côté de Molière ?
Denis Boissier : A cause du second grand bouffon du Roi, le musicien Jean-Baptiste Lully. Lui aussi avait participé à Psyché, ainsi que son collaborateur Quinault. Mais Molière et Lully venaient de se fâcher. Lully, pour embêter Molière, a exigé que leurs noms à tous soient cités et donc le nom de Pierre Corneille.
EL : Une aubaine pour votre thèse.
Denis Boissier : En effet, si l’Avertissement de cette pièce n’avait pas révélé le nom de Pierre Corneille, jamais les moliéristes n’auraient consenti à seulement envisager de commencer à soupçonner que Psyché puisse ne pas être l’œuvre personnelle de leur « dieu ».
EL : Mais pourquoi les contemporains ont-ils tu le nom de Pierre Corneille ? Ce n’était vraiment pas lui rendre justice.
Denis Boissier : La notion de justice est ici tout à fait anachronique. Mentionner le nom de Corneille à propos du théâtre de Molière, c’eût été vouloir sciemment créer des ennuis à « la gloire du Théâtre». Il n’était pas question de parler de Pierre Corneille à propos de Molière comme il n’était pas question de parler du président de Périgny à propos des œuvres personnelles du Roi ou de ses lettres officielles pourtant signées « Louis ». L’usage tacite du prête-nom en matière d’œuvres de l’Esprit en faisait un sujet tabou.
EL : Les mœurs, sur ce point, semblent n’avoir guère évoluées car il ne viendrait à l’idée de personne de révéler l’identité de ceux qui écrivent les discours des présidents de la République…
Denis Boissier : Eh bien, au XVIIe siècle, les contemporains de Louis XIV étaient encore moins enclins que nous à parler des prête-noms. L’Eglise, le Pouvoir et la Sorbonne, tous trois absolutistes, y veillaient.
EL : Croyez-vous que cela aurait déplu à Pierre Corneille que soit connue, auprès de ses amis par exemple, sa collaboration avec le Bouffon du Roi ?
Denis Boissier : Je suis persuadé que Corneille, qui avait un caractère particulièrement discret, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il a si bien réussi dans son emploi de collaborateur, a veillé à ne jamais y faire allusion. Autant que Molière, Corneille était au Service du Roi. Et ce Service avait le secret pour règle absolue. De plus, ses contemporains se fichaient éperdument de savoir qui était l’auteur des spectacles qu’ils allaient applaudir. De nos jours, s’intéresse-t-on au scénariste de tel ou tel film qui, comme le théâtre du XVIIe siècle, a souvent nécessité plusieurs auteurs et plusieurs stades d’écriture ?
EL : Non, en effet.
Denis Boissier : Ne commettons pas l’erreur de comprendre le XVIIe siècle avec notre mentalité moderne. Nous partons toujours du principe que notre façon de penser est la meilleure et que, grâce à elle, nous comprenons toujours tout mieux que ne le faisaient nos ancêtres. Nous ferions mieux d’avoir davantage d’humilité. C’est indispensable si l’on veut avoir une chance de penser et de ressentir comme le faisait un contemporain de Louis XIV. Il faut se familiariser avec le code chevaleresque et les règles de l’honneur, se pénétrer du sens du devoir qu’avaient ces gens-là et qui a cessé de nous être naturel. Etudier les rouages du Service du Roi, s’imprégner de ce qu’étaient le droit divin et le système des corporations, analyser les composantes du mysticisme propre à cette époque, mesurer l’influence de l’ésotérisme sous-jacent. Il faut aussi ne pas mésestimer le substrat païen ou chrétien dans lequel plongeaient quelque vingt millions de Français, mesurer les effets de la « petite période glaciaire » sur les comportements, fréquenter les tavernes et les bordels, traduire les rébus, les charades et les grimoires, déchiffrer la signification profonde des carnavals et ne pas oublier de répertorier les transgressions permises. Le XVIIe siècle est tout, sauf classique dans le sens où l’entendent les manuels scolaires. Rien n’était plus essentiel alors que les mouvements libertaires, satiriques et gouliards, le Blason et les armoiries, l’esprit folâtre de la Renaissance, la Basoche, les Mères-loges, l’allégorie, la sotie et l’Hermétisme, la pratique généralisée du prête-nom. Mais, plus essentiel encore en ce qui concerne Molière, il faut accepter l’existence de ce que, faute de mieux, j’appelle le bouffonnariat…
EL : Puisque, même chez les moliéristes, il existe une énigme Molière, c’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage de l’académicien Georges Lenôtre, quelle est la meilleure méthode pour la résoudre ?
Denis Boissier : Pour résoudre l’énigme de Molière et le secret de Corneille, il faut avant tout, ne pas obéir à l’idéologie de son temps mais à celle de l’époque où vécurent ces deux artistes si différents et pourtant si complémentaires. Toutes les réponses sont dans les livres anciens et les témoignages directs. Les indices sont disséminés, mais ils existent en nombre suffisant. Les recenser méthodiquement n’est qu’une question d’état d’esprit. L’exégèse universitaire doctrinale, quant à elle, ne souhaite pas les exploiter, nous avons vu pourquoi.
EL : Il faut donc, en ce qui concerne Molière, passer outre les a priori professoraux.
Denis Boissier : Et aller au-delà de l’auto-censure tacite en milieu universitaire. La liberté intellectuelle est à ce prix. Mais il est vrai que l’Université, comme toute institution, n’encourage pas les esprits indépendants, trop sceptiques ou trop critiques envers elle. Le site corneille-moliere.org vient de publier sur ce sujet la « Lettre ouverte à tous les étudiants qui préparent une thèse sur Molière » de l’historien Gérard Moret.
EL : L’Affaire Corneille-Molière a donc en perspective de longues années de lutte.
Denis Boissier : Cela prendra le temps qu’il faudra, mais un jour les étudiants seront libres de juger par eux-mêmes ce que furent réellement Molière et Corneille et, avec eux, tout le XVIIe siècle. Un jour viendra où l’on n’osera plus rire de nous ou nous accuser d’être des « révisionnistes ».
EL : On vous accuse d’être des révisionnistes ?
Denis Boissier : Au lieu d’un débat, il est tellement plus facile de lancer une petite phrase perfide, laquelle, grâce à l’amalgame qu’elle provoque inévitablement, fait son petit effet sur les esprits formatés. De la même façon que pour noyer son chien on l’accuse de rage, pour discréditer celui qui vous remet en cause, on l’accuse de révisionnisme…
EL : Qu’ajouteriez-vous pour clore ce premier entretien ?
Denis Boissier : Molière doit cesser d’être une création de nos désirs nationalistes. Alors on pourra prendre conscience que la collaboration Corneille-Molière s’intègre dans un contexte qui lui fut particulièrement favorable. Tout ne fait que commencer en ce qui concerne la réhabilitation de Pierre Corneille et la mise en perspective du vrai Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière.
DEUXIEME ENTRETIEN (Juillet 2007)
« Méfions-nous de ceux qui ont fait du Mouton de Panurge leur mascotte »
Eric Lédonvir : En préparant ce deuxième entretien, il m’est revenu, à propos de la gloire de Molière, cette phrase de Montesquieu : « Il y a des choses que tout le monde dit parce qu’elles ont été dites une fois. »
Denis Boissier : Que penser alors d’une phrase que tout le monde répète parce qu’elle est devenue un dogme ?
EL : « Molière est un grand écrivain », par exemple ?
Denis Boissier : Exactement. Voilà qui est facile à dire, mais impossible à prouver avec les documents d’époque. Jusqu’à ce que Louis XIV devienne un « Roi très-chrétien », on a toujours défini Molière comme un comédien et le « premier Farceur de France ». On a vu en lui un « diable », un « bouffon », un « mécréant », on l’accusa d’être un pilleur de textes, mais jamais ses contemporains n’ont vu en lui un écrivain, et encore moins l’égal d’un Corneille ou même d’un Boyer, lequel est bien oublié aujourd’hui.
EL : Son étiquette d’ " auteur ", à quelle époque Molière l’a-t-il acquise ?
Denis Boissier : Après sa mort. La première tentative a lieu en 1682. Le comédien La Grange et Jean Vivot publient le théâtre complet de Molière. La Grange, ancien bras droit de Molière, est devenu, comme tout le monde alors, « très-chrétien ». Il sera même enterré un dimanche avec pompe et foule. Quant à Jean Vivot, il est officier de la Maison du Roi et l’un des trente-six « gentilshommes servants » de Sa Majesté. Dans leur préface d’une dizaine de pages ils présentent Molière comme un « parfait honnête homme » avec toute l’ostentation nécessaire. Au moment où paraissent ses œuvres complètes, Molière n’est mort que depuis onze ans, mais les mœurs ont étonnamment changé. Nous sommes en pleine crise dévote. Chacun s’affiche chrétien et « parfait honnête homme ». Les écrivains tels Racine ou Quinault vont cesser de l’être pour occuper des charges : ils ne seront plus des artistes, mais des « personnes honorables ». Molière bénéficie aussi de ce recyclage général. Il cesse d’avoir été le Bouffon du Roi. On retient seulement le fait qu’il fut Valet de Chambre et Tapissier du Roi. Aucune allusion aux nombreux scandales dont il fut la cause. Il était de notoriété publique que Molière fut souvent accusé de « scurrilité », c’est-à-dire de basse bouffonnerie, mais avec La Grange et Vivot le voici désormais un « auteur » et, par ce subterfuge, il accède à la qualité très enviée de « parfait honnête homme », ce qu’un comédien, alors, ne pouvait pas être. Il n’était donc pas question que Molière ait été qu’un farceur.
EL : Ce mouvement dévot a entraîné toute la société ?
Denis Boissier : Sans exception. Un exemple parmi cent : la première biographie de La Fontaine, écrite par l’abbé d’Olivet en 1724, a été, je cite Roger Duchêne, « censurée et tronquée pour excès d’originalité du modèle ». Je vous laisse imaginer le travail de réécriture qu’il a fallu faire pour Molière, lequel, pendant des années, a été considéré comme l’ennemi public n°1. Il y a eu en France, dès 1673, une poussée dévote comme il y a eu dans l’Allemagne de 1930 une poussée nazie. Un mouvement irrésistible a conditionné toutes les mentalités, impossible d’y échapper.
EL : Cette poussée dévote, comme vous l’appelez, serait la cause et le début de notre méconnaissance totale de la carrière et de la personnalité de Molière.
Denis Boissier : C’est en effet le point de départ de l’extraordinaire différence que l’on peut constater entre le vrai Molière et son mythe édifiant.
EL : Louis XIV serait, en quelque sorte, « l’inventeur » de Molière tel qu’on le célèbre aujourd’hui.
Denis Boissier : Et Pierre Corneille. En conjuguant leurs efforts, le Roi et Corneille nous ont offert, sans le savoir, notre seul mythe littéraire national. Il faut, bien sûr, ajouter le premier biographe d’importance de Molière : Grimarest.
EL : Parlez-nous de lui.
Denis Boissier : Afin d’avoir l’autorisation de publier, Grimarest, pâle petit- bourgeois, décide de donner de l’honorabilité à Molière et, pour cela, il le présente lui aussi non pas comme « comédien », ni tel que sa réputation sulfureuse de Bouffon du Roi l’avait fait connaître, mais en tant qu’« auteur », ainsi qu’il l’explique lui-même. A cette époque la notion d’auteur est floue. Tout comédien qui crée une pièce peut en être l’auteur si son véritable auteur ne souhaite pas se faire connaître. En 1705 Grimarest, qui a obéi scrupuleusement à la censure, appelle l’ex-farceur « Monsieur de Molière » tant et tant que cela finit par agacer certains de ses lecteurs qui ne sont pas dupes du procédé. L’un d’eux publie même une lettre critique dans laquelle il refuse à Molière le terme de « Monsieur » et reproche à Grimarest de n’avoir pas tout dit de ce qu’il savait être la véritable carrière de Molière, et d’avoir passé sous silence les événements qui suivirent sa mort subite.
EL : Quels événements ?
Denis Boissier : Bien que Molière fût enterré de nuit, le plus discrètement possible, des milliers de gens accompagnèrent son cercueil. Aux abords du cimetière Saint-Joseph, réservé à la sépulture des enfants morts sans baptême, des suicidés et des fous il y eut des mouvements de foules nocturnes qui dégénérèrent. Sur l’acte de mort de Molière, il n’y aura même pas les signatures des témoins de la cérémonie.
EL : Pourquoi ?
Denis Boissier : Les « dévots de Molière », comme les appelle Georges Monval, directeur de la revue Le Moliériste, n’en savent rien et ne veulent rien savoir. Mais si cela vous intéresse, je peux essayer de vous l’expliquer.
EL : Volontiers.
Denis Boissier : Les Parisiens, cette nuit-là, n’ont pas enterré un « auteur », ni même un comédien, mais le Bouffon du Roi. Son enterrement a pris l’allure d’un rituel qui a toujours été celui du Bouc émissaire, mort pour expier les péchés du monde, et d’abord celui du Roi. Le peuple, qui a toujours eu une vénération pour les Bouffons du Roi, a dit adieu à celui qui avait incarné la contrepartie indispensable de tout grand monarque.
EL : Selon vous, Molière était perçu par ses contemporains uniquement comme le Bouffon du Roi ?
Denis Boissier : C’est pour cela que le peuple lui a fait fête durant quinze ans, et c’est pour cette même raison que la Cour l’a détesté. Et je ne vous parle pas des gens d’Eglise qui, à l’exemple de l’abbé Roullé, voyaient en Molière « le démon habillé de chair » et préconisaient contre lui les flammes du bûcher.
EL : C’est tout de même ahurissant, cette haine !
Denis Boissier : Vous avez raison d’employer le mot « haine ». Molière fut la cible d’un jeu social parfaitement défini. Cela faisait partie intégrante de sa fonction de Bouffon du Roi. Le XVIIe siècle est une époque engluée dans le Moyen Age. Et le jeune Louis XIV, plus que quiconque, a montré combien il était attaché au souvenir de Louis XIII, lequel aimait la danse, les joies païennes et vécut lui-même entouré de bouffons. Que croyez-vous que fit le jeune Louis XIV dès qu’il décida de gouverner seul ? Il se choisit un bouffon pour suivre l’adage : pas de grand roi sans grand bouffon. Avec Molière, Louis XIV s’offrit le faire-valoir dont sa gloire naissante avait besoin. Et c’est dans l’intention d’incarner le meilleur des rois et pour donner la meilleure des images de marque qu’il demanda à Molière de travailler avec le plus grand poète de France, lequel avait introduit Molière à la Cour en octobre 1658, sans doute par le biais de la Reine mère qui avait une grande admiration pour l’auteur du Cid.
EL : Que Corneille ait introduit Molière à la Cour de Louis XIV n’est pas un fait certain.
Denis Boissier : En effet. Rien avec Molière n’est scientifiquement établi. Mais durant le printemps-été 1658, avec qui le Comédien passe-t-il six mois à Rouen ? Quel est l’auteur que la troupe Béjart-Molière joue devant Louis XIV en octobre 1658 ?
EL : Pierre Corneille !
Denis Boissier : Exclusivement. Ce qui a fait dire au plus célèbre des moliéristes, Georges Couton : « Tout se passe comme si avec une obstination digne d’un meilleur succès, il avait voulu se faire l’interprète de Corneille, voire s’imposer à Corneille comme son interprète.» Il est donc raisonnable de supposer que Pierre Corneille n’est pas pour rien dans les débuts de Molière à la Cour, d’autant qu’il a, comme par hasard, quitté Rouen pour monter à Paris, en octobre 1658, en même temps que Molière. Il serait bien extraordinaire que ces deux hommes, qu’un même amour du théâtre unit, qui se connaissent depuis 1643, qui vont travailler ensemble jusqu’à la mort de l’un d’eux, en l’occurrence Molière, n’aient pas décidé ensemble de la meilleure façon de procéder afin de gagner les bonnes grâces du Roi.
EL : D’autres indices confirment-ils votre thèse ?
Denis Boissier : Comme premier spectacle parisien, la troupe joue Les Précieuses ridicules. Cette farce est décalquée d’une pièce de l’abbé de Pure… un proche de Pierre Corneille. Nous savons, grâce à leur correspondance, que les frères Corneille, alors que la troupe Béjart-Molière est avec eux, lisent et apprécient le dernier tome d’un roman de l’abbé qui a pour thème le monde des précieuses. Des contemporains ont accusé Molière d’avoir plagié la pièce que l’abbé de Pure venait de faire jouer par les comédiens italiens et qui avait pour titre Les Précieuses. Croyez-vous que ce soit une coïncidence si l’abbé de Pure fut le seul à ne pas se plaindre du procédé de Molière ?… Vous voyez donc qu’on ne peut pas, pour rejeter la présence, sinon la participation très active, des frères Corneille au lancement de la troupe Béjart-Molière, se contenter d’un haussement d’épaules. D’ailleurs, même le grand Roger Duchêne a fini par penser que Molière et ses compagnons avaient eu l’idée des Précieuses ridicules en discutant, à Rouen, avec les Corneille. Même si, pour Roger Duchêne, la pièce ne peut être que de l’irremplaçable Molière.
EL : Comment les moliéristes expliquent-ils la présence de Molière auprès des frères Corneille à Rouen durant les mois qui précèdent leur installation parisienne ?
Denis Boissier : Ils évitent d’en parler. Certains supposent que la troupe est venue à Rouen dans l’espoir de remporter des succès.
EL : Quel rapport avec Paris ?
Denis Boissier : Les comédiens auraient pu espérer que leurs succès à Rouen leur feraient une réputation que les précèderaient jusqu’à Paris. Cependant ni La Grange ni Grimarest ne font allusion à des succès de la troupe à Rouen. Et je ne crois pas que le succès d’une troupe de province inconnue aurait ouvert les portes bien fermées des appartements du Roi.
EL : Vous l’expliquez comment, ce long détour par Rouen ?
Denis Boissier : L’association d’une troupe de comédiens avec l’inventeur de la comédie avait pour but la création d’un troisième théâtre parisien. Une lettre de Thomas Corneille prouve qu’il escomptait, et son frère plus encore que lui, que la troupe Béjart-Molière s’unirait avec les meilleurs acteurs du théâtre du Marais afin de constituer une compagnie pouvant rivaliser avec celle de l’Hôtel de Bourgogne, temple de la tragédie. Mais ni Molière, ni Madeleine Béjart, ni Thomas, ni Pierre Corneille, ne pouvaient prévoir que le jeune Roi allait, dès Les Précieuses, jeter son dévolu sur Molière, et cela parce que ce dernier avait un talent certain pour les farces gauloises mises à la sauce commedia dell’arte. Dès le succès des Précieuses ridicules qui, par chance, fustigeaient celles dont le Roi ne pouvait supporter les revendications sociales et philosophiques, le destin de la collaboration entre le vieux Corneille et le jeune Molière fut scellé.
EL : Et, selon vous, c’est ainsi que leur association à but lucratif entra directement au Service du Roi.
Denis Boissier : Exactement. Très vite ce but lucratif s’est enrichi d’un but éminemment politique.
EL : C’est pour cela, si je vous comprends bien, que Louis XIV donne le théâtre du Petit-Bourbon à Molière puis la grande salle du Palais-Royal.
Denis Boissier : En 1661, et pour cela aussi que Pierre Corneille quitte à jamais Rouen en 1662.
EL : Parce que Molière a son propre théâtre.
Denis Boissier : Et que le Comédien a plus que jamais besoin de son mentor. Cela seul explique le déménagement du très casanier Corneille.
EL : On dit que c’est le succès d’Œdipe qui l’a décidé à quitter Rouen.
Denis Boissier : D’abord le succès d’Œdipe date de 1659, ensuite combien de fois, depuis trente ans, Corneille a-t-il eu du succès ? Pourtant tous ces succès ne l’ont jamais fait quitter sa ville natale. D’autre part s’installer à Paris en octobre 1662, sans l’aval du Roi, n’aurait pas été une bonne idée : car depuis mars il n’est question que du procès de Fouquet, le protecteur de Corneille. Or Fouquet avait très généreusement payé Œdipe avec de l’argent dérobé au royaume, et déjà de nombreux proches du mécène étaient en prison ou en exil. Etant donné que Corneille est l’écrivain qui a touché le plus d’argent de l’ex-surintendant des finances, il n’avait vraiment pas intérêt à emménager à Paris en octobre 1662.
EL : Mais c’est pourtant ce qu’il fait.
Denis Boissier : Parce que Molière, j’en suis certain, l’a assuré de la bienveillance du Roi. Et, de fait, Corneille ne sera jamais inquiété. En un claquement de doigts, le rêve des deux associés est devenu réalité : ils ont désormais une salle où ils peuvent jouer autant qu’ils le désirent du Pierre et du Thomas Corneille.
EL : Ce sont les auteurs que Molière jouera le plus.
Denis Boissier : Et de loin ! Pour ne parler que de Pierre, Molière jouera ou créera neuf de ses pièces. Il lui offrira 2 000 livres pour Attila et autant pour Tite et Bérénice. Cette somme est quatre fois plus élevée que pour aucun autre auteur célèbre. Et l’on peut supposer, en toute logique, qu’il a offert encore plus à Corneille pour Psyché, puisque ce fut là son plus grand succès de Cour, et que tous les spécialistes s’accordent à penser que Corneille touchait aussi, depuis longtemps, un pourcentage sur les recettes.
EL : Que disent les moliéristes d’une telle générosité ?
Denis Boissier : Ils s’étonnent. « Jamais encore droits d’auteur n’avaient atteint ce chiffre » constate Gustave Larroumet. Pour Christophe Mory c’est une « somme incroyable ». Seul le corneilliste François Bouquet y a vu « une nouvelle preuve de l’amitié que Molière n’avait cessé de témoigner à Corneille». Désormais Molière partage son temps entre faire rire le Roi et le peuple, et jouer les pièces de son mentor qui a besoin d’argent. Corneille vient de payer une dot pour sa fille Marie de 10 500 livres, ce qui représente pour Corneille une très forte somme. Nous savons qu’il l’a payée intégralement en 1662. L’héritage de son épouse était-il suffisant ? A-t-il emprunté l’argent nécessaire ? Si tel est le cas comment compte-t-il rembourser, lui qui est dégagé depuis 1650 de toute charge publique et qui ne touche plus de pension depuis des années ? Mystère.
EL : Vous pensez que Molière serait intervenu ?
Denis Boissier : Pourquoi pas ? Ses oncles sont des bâilleurs de fonds et il a sans doute été leur intercesseur durant sa longue période provinciale puisqu’il est arrivé à Paris avec la réputation, du moins dans le milieu du théâtre, d’avoir fait fortune. Une chose est sûre : Corneille quitte à jamais Rouen en octobre 1662. Lui qui vient de se priver pour l’avenir de 10 500 livres, décide, précisément à ce mauvais moment, d’entreprendre un déménagement ruineux pour Paris, la ville la plus chère de France.
EL : Sans une raison impérative, vous ne croyez pas qu’il aurait déménagé.
Denis Boissier : Avec le caractère misanthrope et les habitudes casanières de Corneille, cette décision n’a pu avoir qu’une seule raison : l’ouverture triomphale du Palais-Royal, le théâtre de Molière. Remarquez que le Comédien propose comme pièce nouvelle Dom Garcie de Navarre, la plus cornélienne de ses créations.
EL : Par son thème ?
Denis Boissier : Pas seulement. Don Sanche d’Aragon de Corneille et Dom Garcie de Navarre ont un décor, une atmosphère et un style communs. Dans les deux pièces les personnages ont pour noms Dom Garcie, Done Elvire, Dom Alvar et Dom Lope. On relève des formulations semblables et plusieurs développements de Dom Garcie proviennent des tirades de Corneille sur l’amour platonique, ainsi que le constata Georges Couton.
EL : Corneille lui aura écrit cette pièce pour lancer le Palais-Royal ?
Denis Boissier : Non, cette pièce a sans doute été composée de nombreuses années auparavant. Corneille devait la garder dans ses tiroirs et il n’en aurait rien fait si Molière n’avait pas cru pouvoir triompher avec elle. Hélas, en tant que comédien tragique, Molière ne valait rien, et sa troupe guère mieux. Qu’à cela ne tienne, ils avaient de quoi faire avec toutes les comédies de mœurs que Corneille était prêt à écrire. Si Corneille abandonne Rouen, c’est parce que Molière lui a démontré que sa présence est indispensable à la bonne marche de leurs affaires. Et sans doute le Roi souhaitait l’avoir auprès de lui. Dans ces conditions, et seulement dans ces conditions, impossible de rester à Rouen.
EL : Corneille a donc toutes les raisons d’être satisfait de son association avec Molière.
Denis Boissier : Financièrement, l’avenir s’annonçait prometteur. Intellectuellement, c’était moins évident.
EL : Pourquoi ?
Denis Boissier : D’abord parce que Corneille se savait passé de mode. Ensuite, le retentissant procès de Fouquet l’inquiétait… Enfin et surtout, il connaissait bien la troupe de Molière et il savait que ces comédiens n’étaient pas faits pour la tragédie. Mais chez Corneille l’argent a toujours été la première des motivations. Et Molière faisait fortune. Après avoir longuement réfléchi, comme en témoigne sa correspondance, Corneille s’installe à Paris.
EL : Il joue toute sa carrière sur un pile ou face ?
Denis Boissier : Comment faire autrement ? Sans Molière il n’a plus d’avenir littéraire. Sa carrière théâtrale était arrêtée depuis 1652. Et Fouquet, le seul qui aurait pu l’aider à redémarrer, a été arrêté en 1661 et va finir ses jours dans la forteresse de Pignerol. Corneille en 1658 est au creux de la vague. Jamais il n’a eu si peu d’argent et il n’a aucun avenir à Rouen. Tandis qu’auprès de Molière et du Roi… tout semble possible.
EL : Corneille commence donc une nouvelle vie ?
Denis Boissier : On ne fait pas assez attention au fait que Corneille a déjà connu deux grandes carrières : la première en tant qu’auteur comique, notamment avec La Veuve, L’Illusion Comique, Le Menteur et la Suite du Menteur, la deuxième, après le succès d’Horace en tant qu’auteur tragique. Or, en s’associant avec Molière, il va pouvoir en commencer une troisième, synthèse des deux autres. Tous les spécialistes vous diront que Corneille a toujours rêvé d’un genre intermédiaire : la tragi-comédie. Et c’est parce qu’il sait pouvoir jouer sur les deux tableaux, comédie et tragédie, qu’il se décide à débarquer à Paris.
EL : Que fait-il une fois à Paris ?
Denis Boissier : Il travaille énormément. Comme Molière est le Bouffon du Roi, il est donc en même temps l’intendant des spectacles royaux. C’est à la fois un surcroît de travail et un complément financier inespéré. Il ne faut pas oublier non plus que Corneille a toujours rêvé de pouvoir approcher Louis XIV alors âgé de vingt-et-un ans. Comme l’écrit son biographe André Le Gall, c’est un « roi selon les vœux de Corneille ». Désormais il peut approcher Sa Majesté qui lui donne précisément l’ordre de travailler à ses « divertissements ». C’est ce que Corneille fait avec La Toison d’or, pièce mythologique remplie d’effets spéciaux. Et c’est aussi ce qu’il fera, discrètement cette fois, avec les spectacles satiriques de Molière. Et c’est parce qu’il sait pouvoir gérer simultanément deux carrières, l’une officielle, l’autre officieuse, qu’il a quitté à jamais la ville de Rouen alors qu’il s’y était refusé, même à l’occasion de son élection à l’Académie française. C’est d’ailleurs à cause de son refus de s’installer à Paris que l’Académie, par deux fois, lui avait préféré quelqu’un d’autre.
EL : Comment les corneillistes expliquent-ils ce déménagement ?
Denis Boissier : Ils évitent d’en parler, ou alors comme le célèbre pontife des Lettres Gustave Lanson, le problème est évacué avec une seule phrase : « Corneille n’a pas de biographie : il n’importe à son œuvre qu’il ait déménagé de Rouen à Paris en 1662.»
EL : Il a écrit cela ?
Denis Boissier : Bien sûr. Dans son Histoire de la littérature française, parue en 1924. C’est à la page 428, vérifiez.
EL : On a avancé l’argument que Corneille aurait voulu faire plaisir à l’Académie française.
Denis Boissier : Cela lui ressemble peu. Comme l’écrit André Le Gall « Corneille n’était pas d’un tempérament à prendre aisément son parti de deux échecs publics à l’Académie. » D’autres ont pensé qu’il a cru, grâce à Fouquet, redémarrer sa carrière… Mais, comme je vous l’ai dit, Fouquet a été arrêté en 1661 et Corneille arrive à Paris en 1662. D’ailleurs même si tel avait été le cas, Corneille qui est si méfiant, et qui nous a montré combien il était lucide sur sa situation d’auteur passé de mode, se serait contenté de loger le temps nécessaire chez le duc de Guise, et en cas de succès durable, mais seulement muni de cette certitude, il aurait quitté tout ce qu’il aime, et d’abord sa tranquillité. Or, il règle toutes ses affaires rouennaises, fait solde de tout compte et déménage sans savoir si sa prochaine tragédie triomphera autant qu’Œdipe.
EL : Ce sera le cas ?
Denis Boissier : Pas du tout. Sertorius ne triomphera pas et Sophonisbe sera un demi-échec.
EL : Alors Corneille, qui a toujours montré beaucoup de bon sens, aurait dû retourner à Rouen.
Denis Boissier : C’est évident. D’autant que tout ira toujours plus mal, du moins en ce qui concerne sa carrière officielle. On ne peut expliquer son obstination à rester à Paris si l’on n’accepte pas la thèse de l’association avec Molière
EL : Si je comprends bien, c’est à cause de Molière qu’il est monté à Paris, et c’est grâce au Roi qu’il va plus que jamais travailler avec Molière.
Denis Boissier : Exactement. Sans le roi, Corneille se serait peut-être lassé d’écrire des satires pour une troupe qui s’est spécialisée dans la farce… quoiqu’il ait plusieurs fois dû penser que l’essentiel était qu’il en vive bien. La Bruyère rapporte que Corneille « ne juge de la bonté d’une pièce que par l’argent qui lui en revient ».
EL : On ne peut pas avoir toutes les qualités.
Denis Boissier : En effet. Mais Corneille est un homme patient et, grâce à Sa Majesté, il sait qu’il a fait le bon choix. Il va pouvoir écrire pour le Roi, via les mises en production de Molière, des comédies à la fois sérieuses et bouffonnes qui feront trembler de rire ou de peur la capitale : Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope, Amphitryon, Psyché, Les Femmes savantes…
EL : Selon vous, Corneille et Molière étaient loin d’imaginer être amenés un jour à les créer.
Denis Boissier : Et pourtant ils ont dû souvent rêvé à leur réussite commune, mais ces comédies-là sont nées d’enchaînements de situations tout à fait imprévisibles. Lorsqu’ils ont scellé leur association à Rouen durant le printemps-été 1658 pouvaient-ils imaginer que la Compagnie du Saint-Sacrement, société qui combattait le libertinage et le paganisme, allait les contraindre à écrire contre elle deux de leurs meilleurs spectacles : Tartuffe et Dom Juan.
EL : Sans Molière et sa troupe la carrière de dramaturge de Pierre Corneille se serait arrêtée après l’échec de Pertharite.
Denis Boissier : J’en suis convaincu. L’échec de Pertharite date de 1652. Sans les nouvelles perspectives apportées par son association avec la troupe Béjart-Molière, jamais Corneille ne se serait installé à Paris en 1662. Nous savons, grâce à une lettre écrite peu avant l’arrivée de la troupe au printemps 1658, que Corneille était dans l’attente d’un événement qui relancerait son envie d’écrire… Il ne se doutait pas que la présence simultanée de Madeleine Béjart, de Molière et de Marquise du Parc, dont il tombe amoureux, allait faire redémarrer une carrière au point mort depuis six ans.
EL : La commande de Fouquet pour Œdipe ne fut sans doute pas non plus étrangère à son retour sur scène.
Denis Boissier : Je n’oublie pas Fouquet et son intendant Pellisson. Mais croire que la commande du surintendant des Finances suffit à tout expliquer, c’est trop simplifier les choses. Corneille est un homme terriblement intelligent, qui n’agit pas sous l’effet du moment ou d’une impulsion unique. Il lui faut un faisceau de motivations avant de se décider. Toutes les autres causes dont je vous ai parlé…
EL : …Et qui n’existent pas selon les biographes officiels.
Denis Boissier : Exactement… Toutes ces autres causes ont agi sur une longue période, alors que le rôle de Fouquet auprès de Corneille, commencé en octobre 1658 cesse dès 1661. Que ce soit son amitié avec Molière dont le pseudonyme peut très bien signifier, ainsi que je vous l’ai dit, qu’il est Moliere, c’est-à-dire le « légitime » de Corneille, que ce soit son désir de régner sur un nouveau théâtre, que ce soit son penchant pour Marquise, sans oublier qu’il va aussi s’éprendre d’Armande, la très jeune femme de Molière, toutes ces causes, rejetées par la thèse officielle, dureront des années. Elles seules donnent sa raison d’être à un comportement qui, sans cela, s’oppose au caractère ordonné et calculateur de Corneille.
EL : Puisque, pour vous, il ne fait aucun doute que Molière ne pouvait pas, du fait qu’il était comédien et Bouffon du Roi, écrire les grandes pièces qui font aujourd’hui sa gloire, quelles preuves avez-vous qu’elles sont de Pierre Corneille ?
Denis Boissier : Chacune des grandes pièces de Molière, celles que l’on appelle « sérieuses », développe une thématique propre à Corneille et qui très souvent renvoie à son théâtre.
EL : Mais pourquoi en écrivant pour Molière renverrait-il à son propre théâtre ?
Denis Boissier : Parce que c’est un trait fondamental de son tempérament de créateur. Chez Corneille, la comédie et la tragédie se répondent, elles obéissent à un système de vases communicants. L’une ne va jamais sans l’autre. Corneille s’exprime souvent deux fois, en mode sérieux et en mode comique. Comme l’a constaté bien avant nous le spécialiste André Le Gall « comme il arrive assez souvent dans Corneille, le même thème se trouve traité successivement sur le mode tragique et sur le mode parodique ». Voilà une des raisons qui permet de retrouver Corneille sous Molière. Prenez par exemple deux pièces de l’année 1662 : Sertorius jouée en février et L’Ecole des femmes jouée en décembre. Toutes deux traitent de l’amour d’un vieillard pour une jouvencelle. C’est Corneille amoureux et de la jeune Marquise du Par et de la mineure Mlle Marotte, toutes deux de la troupe de Molière. Et chacun peut constater que la seconde de ces pièces renvoie à la première.
EL : N’était-ce pas risqué pour Corneille ? Il risquait de se dévoiler.
Denis Boissier : Il n’a pas vu les choses ainsi. Son péché mignon a toujours été de se mettre en valeur c’est pourquoi beaucoup de ses propres pièces renvoient à une pièce antérieure. Il a donc utilisé Molière pour se faire de la réclame, nous en avons un excellent exemple avec L’Impromptu de Versailles où, pour se moquer des comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, Molière les caricature en train de jouer du Corneille. Remarquez qu’il n’est question que du théâtre de Corneille. Corneille a même confié dans une lettre à l’abbé de Pure qu’il ne prenait des exemples que dans son théâtre. Cela avait deux avantages : d’abord cela lui évitait de se mettre à dos ses confrères, ensuite il se faisait mousser sans partage.
EL : Vos adversaires disent que dans L’Impromptu de Versailles Molière se moque de Corneille.
Denis Boissier : Molière ne critique pas les textes, au contraire, il s’en prend à la façon qu’ont certains acteurs de les interpréter avec une emphase exagérée. Or Corneille détestait l’emphase et la récitation tonitruante à la Montfleury. Et c’est lui, et non Molière, qui essaya d’imposer au public le jeu naturel. Floridor, le comédien favori de Corneille, fut le premier à convaincre les spectateurs que le naturel était préférable à l’emphase.
EL : Qu’est-ce qui montre que les pièces de Molière sont écrites par Corneille ?
Denis Boissier : La composition et l’écriture de chacune des pièces sérieuses de Molière renferment des mécanismes spécifiquement cornéliens, sans parler de la structure du vers. Même son frère Thomas, qui a travaillé de longues années sous sa férule, n’est pas parvenu à imiter son aîné. Pas davantage Boyer ou Quinault qui avaient encore plus de raisons que le comique Molière de lui voler ses procédés dramaturgiques. Un style que Racine, pour s’y être essayé au début de sa carrière, jugeait « inimitable ». Et Molière, lui, y parviendrait dès Les Fâcheux et L’Ecole des Femmes. Vous imaginez : une bête de scène s’empare immédiatement des secrets de fabrication de l’alexandrin cornélien ! EL : Pour vos contradicteurs, Molière a appris par cœur l’œuvre de Pierre Corneille, et il a adapté à ses besoins les techniques de son auteur favori.
Denis Boissier : Accepter cette hypothèse, c’est non seulement croire que Molière a acquis la culture et les méthodes de versification de Corneille, mais aussi qu’il a hérité des mêmes défauts puisque, comme Corneille, Molière pratique en permanence l’autocitation. Car chez l’un comme chez l’autre des centaines de vers passent régulièrement d’une pièce à une autre.
EL : Les autres auteurs ne font-ils pas de même ?
Denis Boissier : Non. Corneille et Molière sont les seuls à se citer ainsi. Ne trouvez-vous pas étrange que Molière ait pris à Corneille jusqu’à ses tics d’écriture ?
EL : C’est pour le moins surprenant, en effet.
Denis Boissier : Mais il y a bien plus difficile à expliquer qu’une soi-disant imitation de l’un par l’autre. Molière, qui exerçait déjà le métier de comédien et de directeur de troupe, est désormais régisseur de théâtre, ce qui est un troisième métier. Et comme si cela ne suffisait pas, il est Bouffon du Roi, et, à ce titre, il est aux ordres de Sa Majesté. Il exerce également la charge de Valet de Chambre. Et aussi celle de Tapissier du Roi ce qui l’oblige un trimestre par an à gérer toute l’infrastructure des Plaisirs de la Cour. Toutes ses occupations sont tellement accaparantes qu’imaginer un Molière libre d’écrire et de se corriger pour aboutir au chef-d’œuvre, relève d’une vision étonnamment romantique ou d’une totale méconnaissance des exigences du métier d’auteur. A cause de cette sextuple activité, Molière n’a vraiment pas assez de sa journée, même en se levant comme il le fait à quatre ou cinq heures du matin pour aller au lever du Roi à huit heures.
EL : Il profitait peut-être du moindre instant de libre ?
Denis Boissier : Dans ce cas pourquoi personne n’a témoigné l’avoir vu en train d’écrire ? Voici un homme sollicité de toutes parts et personne, jamais, ne le voit esquisser le plan d’une pièce ou jeter les bases d’une scène. Et on le dit auteur de trente-trois comédies ! Nous avons des centaines d’anecdotes sur lui et pas une seule sur sa façon d’écrire ou ses problèmes d’inspiration. Et jamais il ne fait la plus petite confidence sur son métier d’écrivain… Nous en avons beaucoup de Corneille ou de Boileau, pour ne citer qu’eux. Et personne n’a jamais vu un texte annoté par Molière. Alors que nous en avons, par exemple, de La Fontaine. Vous me dites qu’il aurait profité du moindre instant de libre… C’est oublier qu’en tant que vedette, il joue les rôles les plus longs. Dans Le Médecin malgré lui, il occupe 17 scènes sur 21. Dans George Dandin, il joue 18 scènes sur 23… et ainsi dans toutes les pièces qu’il a signées. Je crois connaître assez bien les comédiens pour pouvoir dire que Molière n’avait pas assez de moments de libre pour les passer à autre chose qu’à apprendre ses rôles et même au point ses mises en scène.
EL : Il aurait pu trouver un peu de loisir les jours de relâche ?
Denis Boissier : Evidemment. Mais pourquoi voulez-vous qu’il se donne la peine d’écrire des comédies, puisque les mœurs et les pratiques théâtrales de son siècle voulaient qu’une comédie ne soit pas l’œuvre d’un auteur unique, mais le résultat d’un travail collectif ?
EL : Molière aurait pu choisir d’en être l’auteur unique, comme Corneille l’était des siennes.
Denis Boissier : Dans ce cas Molière serait le véritable clone de Corneille car, sur ce point comme sur tant d’autres, Corneille était un cas à part. C’est à lui, en effet, que l’on doit la notion d’auteur unique en comédie… Et encore ! Pour imposer cette idée nouvelle, Corneille dut, au préalable, hausser la tenue morale et le style de la comédie au niveau d’une tragédie. Autrement dit, il a créé ce qu’on appela « la bonne comédie ».
EL : Supposons que Molière, influencé par Corneille, ait décidé à son tour d’être un auteur à part entière.
Denis Boissier : On peut l’imaginer à titre d’hypothèse, mais cela va à l’encontre des mœurs de l’époque, des pratiques théâtrales en vigueur et de la façon dont Molière a montré combien il ne s’intéressait pas aux problèmes proprement littéraires. Avez-vous oublié que Molière s’est montré étonné de devoir publier Les Précieuses ridicules ? Dans ces conditions, se vouloir auteur aurait été déplacé de la part d’un farceur professionnel, et plus encore de la part du Bouffon du Roi.
EL : L’Etourdi et le Dépit amoureux datent d’avant sa carrière parisienne.
Denis Boissier : L’Etourdi date de 1655 et Le Dépit amoureux de 1656, quoiqu’aucune de ces deux dates ne soit certaine. Mais outre le fait que rien ne prouve que ces deux titres soient bien les pièces qui ont été jouées à Paris et publiées ensuite sous ce titre, rien ne prouve non plus que ces deux pièces, dans leur version provinciale, n’aient pas été écrites collégialement, comme l’étaient alors toutes les comédies et plus encore les farces, car ces deux œuvres relèvent davantage de la farce que de la comédie. De plus, mais je n’ai pas le loisir ici de le démontrer, ces deux œuvres ont des traces, dans leur versification, des techniques de Corneille. Or nous savons que Corneille est présent pour les débuts parisiens de la troupe, qu’il est amoureux de Marquise et qu’il a pu, pour lui faire plaisir, retravailler à Rouen ces deux pièces avec lesquelles la comédienne espérait séduire les Parisiens quelques semaines plus tard.
EL : Marquise y parvint, je crois.
Denis Boissier : Tout à fait… Même si l’on décide que L’Etourdi est la première œuvre de Molière, il est tout de même curieux que sa vocation d’écrivain commence alors qu’il a la trentaine passée.
EL : Une vocation tardive, cela existe.
Denis Boissier : De grand créateur dont la vocation ait commencé si tard, je n’en connais personnellement aucun. Un véritable créateur, et d’autant plus s’il a du génie, en donne les premiers signes dès la puberté, et souvent même avant. Si Molière avait eu un penchant pour l’écriture, ne croyez-vous pas qu’il aurait eu le temps, durant les quinze ans qu’a duré son expérience de comédien itinérant, de s’y frotter ?
EL : Peut-être l’a-t-il fait, et nous n’en savons rien…
Denis Boissier : Oui. Peut-être fut-il aussi un grand peintre et un grand compositeur, mais toutes ses œuvres provinciales ont été perdues... En attendant de les retrouver, une chose est certaine : durant sa pérégrination la troupe a engagé un écrivain professionnel, Nicolas Desfontaines. Il n’a jamais été question pour elle de faire appel aux éventuels talents de Jean-Baptiste Poquelin.
EL : N’a-t-on pas retrouvé deux textes de sa main ?
Denis Boissier : Les textes auxquels vous faîtes allusion et que, cinquante ans après la mort de Molière, Jean-Baptiste Rousseau dit avoir eu entre les mains, étaient le Médecin volant et La Jalousie du Barbouillé. Deux farces tellement médiocres qu’il a reconnu lui-même qu’elles n’étaient : « que des canevas remplis grossièrement par quelqu’un qui n’a jamais su écrire ». En conclusion : ou ces deux esquisses de farces ne sont pas de Molière, ou elles sont de lui mais elles ne sont pas l’œuvre d’un futur grand écrivain, ni même d’un écrivain tout court. Comparez avec la comédie Mélite que Corneille écrivit au sortir de l’adolescence, vous verrez.
EL : J’ai bien conscience de me faire ici l’avocat du diable, mais ne pourrait-on pas supposer qu’avec l’âge Molière est devenu un bon, puis un grand écrivain ?
Denis Boissier : Je doute qu’en commençant à écrire des embryons de farces la trentaine passée, il ait pu écrire, dans la précipitation la plus extrême, les chefs-d’œuvre qu’il a signés la quarantaine sonnée. Si tel est le cas, on doit en conclure que le pauvre Corneille qui commença, lui, à écrire si tôt des comédies, et qui avait pour cela beaucoup de loisir, n’était vraiment pas doué si l’on en juge par le long apprentissage dont il a eu besoin… Soyons sérieux.
EL : La nécessité faisant loi, Molière a pu développer à l’extrême des dons latents.
Denis Boissier : Je sais que cela agace beaucoup de gens de refuser à ce brave, ce courageux, ce merveilleux et si spirituel Molière le génie indispensable pour écrire à l’emporte-pièce des œuvres éternelles. Mais s’est-on seulement demandé pourquoi un homme devenu brusquement richissime et tellement accaparé par six activités simultanées le menant de Paris à Chantilly et de Chambord à Saint-Germain-en-Laye, se mettrait brusquement à vouloir rivaliser avec Corneille ? Pourquoi, ayant obtenu la fonction si jalousée de favori du Roi, aurait-il eu l’idée, saugrenue et irréalisable, de passer des milliers d’heures à lire, à se documenter, à préparer des plans, des scènes, puis à les écrire, à les corriger, à les retravailler encore et encore ? Et, pour comble de malédiction, il aurait utilisé ce courage surhumain (et si peu gratifiant aux yeux de l’homme extraverti qu’il était), pour composer non pas trois ou quatre œuvres patiemment méditées, mais trente-trois pièces, dont sept chefs-d’œuvre qui rivalisent de virtuosité avec les meilleures créations de Pierre Corneille. Il aurait fait tout cela en sachant qu’il allait contre les us et coutumes de sa corporation, du moins en ce qui concerne les farces et les comédies, alors qu’il était si simple, en tant que directeur de théâtre, de payer, avec l’immense fortune que lui offrait le Roi, des collaborateurs si faciles à trouver. D’autant qu’en agissant ainsi il avait la satisfaction de donner du travail à des artistes souvent dans la plus grande nécessité.
EL : Si tel avait été le cas, combien Molière aurait-il donné à ces écrivains dans le besoin ?
Denis Boissier : La pièce d’un écrivain sans réputation était payée environ 250 livres, soit la recette moyenne d’une représentation pour une pièce en milieu de carrière. Enfin, pourquoi Molière, qui savait que le métier d’écrire n’est pas honorable, se serait-il donné ce mal, cet inconvénient et cette fatigue, alors qu’il occupait la fonction unique en son genre de Bouffon du Roi, fonction qui le dispensait tout à fait d’écrire. Sachez que Donneau de Visé, Boileau ou Racine, pourtant tous dotés d’une vocation sincère, cessèrent de se dire « écrivains » sitôt que Louis XIV leur offrit des charges et même, comme Racine, arrêtèrent de publier.
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