DES PAVÉS DANS LA MARE
Septembre/octobre 2010
Spécialiste du roman policier, Thierry Cazon vient de lancer un pavé dans la mare en démontrant que le romancier de polars James Hadley Chase était le prête-nom de l’écrivain bien connu Graham Greene (voir dans ce site, rubrique NOS INVITES, l’article de M. Cazon « Les Auteurs aux identités multiples »). Ce scoop n’a été relayé par aucun critique officiel. Aussi, lors du dernier Salon du Livre, Thierry Cazon interpella Sébastien Lapaque, critique au Figaro, sur son mutisme, dont il obtint cette réponse : « Je n’ai pas pu en parler car il y a trop d’argent en jeu. » Et Thierry Cazon de constater qu’« à défaut de courage, il fit montre à cette occasion d’une certaine franchise… » (cf. éditorial n° 17 du bulletin des Polarophiles Tranquilles, 2010 :
Cet aveu est révélateur de la « déontologie » qui gangrène les médias français. L’affaire Corneille-Molière suscite le même mutisme intéressé. C’est ainsi que M. Dominique Labbé est contraint de présenter hors de France le résultat de ses recherches intertextuelles sur la paternité de Pierre Corneille pour les comédies signées Molière. Il est accueilli dans toutes les universités étrangères (de la Suisse au Canada en passant par l’Italie), mais pas à la Sorbonne où il n’est guère le bienvenu. Par chance, les travaux de M. Labbé étant reconnus par la communauté scientifique, ils sont accessibles sur le site du CRNS, y compris sa dernière étude qui démontre l’identité morphologique des vers cornéliens et moliéresques :
Les médias français sont à ce point ancrés dans le politiquement correct qu’il n’y avait eu, à ce jour, aucun débat officiel entre moliéristes et cornéliens, termes sous lequel l’on regroupe les continuateurs de Pierre Louÿs. Heureusement, internet offre des possibilités d’expression hors du circuit officiel. Nous sommes donc heureux de pouvoir présenter à nos lecteurs – en Page d’accueil de notre site – la vidéo du premier débat historique entre un dix-septiémiste de la Sorbonne et un cornélien, en l’occurence M. Jacques Rougeot, professeur émérite, et M. Denis Boissier, rédacteur en chef du site corneille-moliere.org. Ce débat, qui eut lieu le 26 mai 2010, fait partie de la collection « Echec et mat » mise en ligne par le site enquete-debat.fr qu’anime le journaliste et essayiste Jean Robin. Nous parlons en détail de ce débat dans notre rubrique ACTUALITE. Pour ceux qui préfèreraient assister à cette confrontation musclée sur le site d’enquete-debat.fr, voici l’adresse :
L’affaire Corneille-Molière flatte si peu les intérêts financiers mis en place par l’establishment qu’il faut aller en Russie pour rencontrer des universitaires qui osent jeter un nouveau pavé dans la mare. A l’université de Saint-Petersbourg, sous la tutelle du professeur Mikhaïl Marusenko, directeur du Collège Universitaire français de Saint-Petersbourg, une équipe de chercheurs travaille à éclaircir les anormales similitudes syntaxiques entre le théâtre de Molière, « premier fol du Roy », et celui de Pierre Corneille « la gloire de la France » (ainsi disait-on au XVIIe siècle ; aujourd’hui quel lycéen français citerait-il le titre de quatre pièces de Corneille ?) Le champ d’étude de ces chercheurs est la statistique appliquée au langage et, plus précisément, l’attribution de textes. Depuis 2009 leurs travaux sont mis en ligne sur le site russe corneille-moliere.com.
En français :
Mme Elena Rodionova a soutenu en 2008 une thèse, préparée à la chaire de linguistique mathématique de l’Université de Saint-Petersbourg, intitulée Méthodes linguistiques d’attribution et de datation des œuvres littéraires (contribution à l’étude du problème "Corneille-Molière". Mme Rodionova attribue Le Dépit amoureux, L’Ecole des Maris, Les Fâcheux, L’Ecole des Femmes, Tartuffe, Les Femmes savantes à Pierre Corneille avec une probabilité supérieure à 95%. Sganarelle, Le Misanthrope, Mélicerte, La Pastorale comique lui sont attribués avec des degrés de probabilités variant de 63 à 73%. Pour ceux qui lisent le russe, voici le lien menant à ces conclusions (24 pages Pdf) :
Pour la première fois, donc, des universitaires, utilisant une méthode de calcul intertextuel proche de celle dont se sert M. Dominique Labbé parviennent à des conclusions presque identiques à celles exprimées, dès 2003, par M. Dominique Labbé. Nous tâcherons dans les prochains mois de faire traduire les conclusions de Mme Rodionova, que nous mettrons en ligne dans notre site. Mais nul doute que, ce jour-là, l’Université française, qui ne pourra plus prétendre ne rien savoir de ce qui se passe en Russie, observera, plus que jamais, un silence religieux. Surtout n’allons pas remettre en question le statut miraculeux de Molière, auteur sans-pareil sur le nom duquel tant de carrières universitaires reposent.
Il est toujours difficile de faire changer les mentalités. En France, nous naissons moliéristes et mourons de même, avec l’absolution des Institutions officielles. Aussi, l’affaire Corneille-Molière dérange. Il n’y a qu’à constater à quel point le dogme moliériste s’est renforcé en raison même de l’impact que commencent à avoir nos thèses. Parce que l’affaire Corneille-Molière met un bémol aux dithyrambes de la Sorbonne, et pour ne pas voir en Molière un comédien farceur entrepreneur de spectacles devenu bouffon du roi (et, en tant que tel, le prête-nom de Pierre Corneille), les responsables de l’édition des Œuvres complètes de Molière dans la Bibliothèque de la Pléiade 2010, durcissant leur position, font de Molière, plus que jamais, le parangon de l’ « honnête homme ». Alors que dans l’édition de 1971, établie par feu Georges Couton, Molière restait, malgré l’encens dont il était poudré, un artiste provocateur, parfois même sulfureux, avec MM. Forestier et Bourqui il devient le représentant « de l’esthétique galante que les milieux mondains avaient progressivement élaborée » (T. I, p. XIV). Pour ces Messieurs de Paris-IV, Molière cesse tout à fait d’être un agitateur (tant pis pour ceux qui croient l’aimer pour cette qualité indispensable à tout grand artiste). Le voici petit bourgeois et fier de l’être. Une étiquette que nous pensons avoir été en partie dictée par nos récentes avancées.
La fracture géologique entre moliéristes et cornéliens a donc atteint son amplitude maximale. Le public doit désormais choisir entre un Molière parfait poète galant ou un Molière bouffon du roi et prête-nom de Corneille qui sut très bien s’entourer car, comme Donneau de Visé l’avait révélé, « jamais homme n’a su si bien faire son profit des conseils d’autrui. » (Nouvelles nouvelles,1663).
MOLIÈRE MADE IN SORBONNE :
TROP BEAU POUR ÊTRE VRAI
Juillet/août 2010
La dernière édition des Œuvres complètes de Molière dans l’édition de La Pléiade remontait à 1971 et était l’aboutissement des recherches de Georges Couton. Cette année 2010 voit paraître une nouvelle édition due à MM. Georges Forestier et Claude Bourqui, aidés par neuf moliéristes. Signe des temps : là où autrefois un seul dix-septiémiste de grande envergure suffisait à donner une compréhension cohérente (bien que candide) de la carrière et de l’œuvre de Molière, aujourd’hui toute une équipe n’ayant pas, fatalement, une vision tout à fait homogène, laisse passer des contradictions qui procurent un sentiment d’agacement, sinon de suspicion.
Signe des temps aussi, le fait que, sitôt parue la nouvelle édition de La Pléiade, l’hebdomadaire L’Express et Lexpress.web demandèrent son avis à M. Denis Boissier, lequel, parlant au nom de tous les cornéliens, stigmatisa le penchant de notre société de ne jamais remettre en question les personnages qu’elle a placés dans son panthéon socio-culturel, même si ces derniers n’ont pas été nécessairement tels que nous les voulons. Chaque époque à ses rêves. Ainsi, le XIXe siècle des Romantiques a beaucoup fantasmé sur le bouffon Triboulet, notamment Victor Hugo, avant d’admettre, finalement, que Triboulet n’était qu’un inoffensif idiot dont la réputation auprès de ses contemporains n’était due qu’à sa fonction de bouffon du roi, fonction dans laquelle sa personnalité loufoque avait assez bien réussi.
Il est à craindre que, toute proportion gardée, Molière ne soit que l’héritier de Triboulet, à ceci près qu’il bénéficia de l’extraordinaire concours de Louis XIV et de Pierre Corneille. Certes, Messieurs Forestier et Bourqui parent Molière de toutes les vertus, mais « ce comique visuel inédit » qu’ils lui attribuent est, en fin de compte, la vieille technique bouffonne des Enfants-sans-souci, comédiens parisiens dont la compagnie sera dissoute après la mort de Molière et dont la troupe de Molière est un surgeon. Ce qui explique pourquoi les contemporains de Louis XIV n’ont discerné chez Molière aucune originalité, bien au contraire puisque tous virent en lui « l’élève de Scaramouche ». De même, cette « abondance inédite », dont s’enthousiasment MM. Forestier et Bourqui, nous avons tout lieu de penser que c’est, très précisément, l’apport du seul Pierre Corneille qui fut, comme on l’oublie trop facilement, le créateur de la bonne comédie du XVIIe siècle et le plus polyvalent des auteurs. Enfin, ce que MM. Forestier et Bourqui appellent le « procédé » ou le « système » de Molière (Tome I, page XXVIII), n’est-ce pas la fonction spécifique du bouffon du roi, lequel a pour devoir de ne respecter aucune barrière hiérarchique, audace que seul son « emploi » auprès du roi (cf. le Premier placet au Roi, 1664) a pu autoriser dans une société hiérarchisée et sévère envers celui qui ne reste pas à la place qui est la sienne.
Car c’est cet « emploi » qui fut reproché à Molière, non d’être galant ou mondain comme veulent le croire MM. Forestier et Bourqui. D’ailleurs a-t-on jamais vu « galant homme » ou « poète mondain » se comporter avec une impertinence continuellement tolérée ? Jamais.
MM. Forestier et Bourqui remarquent que son étonnante célébrité (due selon nous d’abord à son « emploi » de bouffon auprès du roi) « lui rallia ceux des lettrés qui avaient partie liée à la cause galante et lui aliéna une grande partie des doctes – les frères Corneille en tête – qui avaient une si haute idée du théâtre qu’ils refusaient qu’on pût en faire le lieu d’expression des "bagatelles" et des "galanteries" dont raffolait la société mondaine. » (Tome I, page XXIX). Mais constatons
1) que Messieurs Forestier et Bourqui ne donnent aucune preuve du mécontentement des frères Corneille vis-à-vis de Molière (lequel, rappelons-le, joue régulièrement les pièces de Pierre Corneille) ;
2) que rien, sinon leur partialité envers Molière, ne fonde l’opinion de Messieurs Forestier et Bourqui que Corneille n’ait été qu’un « docte » qui conserva toute sa vie une « posture de docte » (Tome I, page XXV). Cette conviction contredit, notamment, les travaux de Georges Couton qui font toujours autorité.
3) que puisque ces « lettrés qui avaient partie liée à la cause galante » sont les courtisans du roi il est logique qu’en tant que tels ils soient les premiers à applaudir aux bouffonneries scéniques de Molière puisque le Roi lui-même rit aux éclats, tandis, qu’inversement, les vrais intellectuels que s’aliène Molière à cause de son « emploi » de bouffon du roi, ont raison, dans les circonstances, de ne pas voir en lui qu’un comédien dont toute la fortune (dans les deux sens de ce mot) dépendait du seul bon vouloir de Louis XIV. Comme l’écrivait l’érudit Charles Cotin, « je ne puis d’un farceur me faire un demi-dieu » (Despréaux ou La satyre des satyriques, 1666). Et le comédien Montfleury de maugréer : « Il faut que tout cède au bouffon d’aujourd’hui » (L’Impromptu de Condé, 1663). Aujourd’hui, Molière n’a plus le roi pour l’imposer à tous - mais il a la Sorbonne.
Pour MM. Forestier et Bourqui, Molière est un poète galant de Cour à l’image du jeune Quinault ou du jeune Racine – mais tout, dans sa biographie, contredit cette image d’Epinal. Nous constatons au contraire que Molière a été un imitateur des pitres de la commedia dell’arte qu’un jeune roi libertin porta aux nues en faisant de lui son bouffon, car, en ce temps-là, tout grand seigneur se devait d’en avoir un. Bien sûr, MM. Forestier et Bourqui se refusent à voir Molière ainsi. Mais cette vérité s’impose, toutefois très effacée sous leurs plumes : « A l’évidence, ce qui est apparu comme la caractéristique la plus frappante de ce nouveau comique naturel est d’avoir élu pour principaux personnages de comédie des aristocrates de la plus haute volée, qui semblent toucher de près au roi lui-même. » (Tome I, page 1278). Cette périphrase ne définit-elle pas très exactement l’emploi de bouffon du roi ? D’ailleurs a-t-on jamais vu sous le règne de Louis XIV quelqu’un se moquer impunément des plus grands courtisans, avec la bénédiction d’un roi riant « jusqu’à s’en tenir les côtés » ainsi que le notait le gazetier Charles Loret ? Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à regarder Molière avec un minimum d’objectivité car dans un récent article intitulé « Molière le roi anar » (Le Nouvel Obs, 27/05/10), l’écrivain Philippe Sollers propose de Molière cette définition digne des mots croisés. En douze lettres : « anarchiste français couronné » ? Réponse : bouffon du roi.
Ce mois-ci, nous mettons en ligne les « Réflexions sur le beau Molière nouveau cuvée La Pléiade 2010 » de M. Denis Boissier (rubrique ACTUALITE), ainsi que son article « Le Molière de la Pléiade 2010 n’est pas le Molière de Louis XIV » (rubrique CORNEILLE-MOLIERE ET L’UNIVERSITE).
Dans la rubrique L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE ET LA PRESSE nous présentons des articles publiés dans L’Express, Lexpress.web, Science et Inexpliqué et Marianne.
Enfin, le scientifique Dominique Labbé a présenté à Rome, durant les Journées internationales des spécialistes de statistique, qui se tenaient à l’Université La Sapienza, une étude qui démontre que « les comédies en alexandrins parues sous le nom de Molière (entre 1659 et 1672) présentent exactement les mêmes valeurs centrales (mode, médiane, moyenne et médiale) que les deux Menteurs (Corneille, 1642-1643) ». Cette nouvelle analyse vient ainsi corroborer toutes les précédentes qui faisaient la preuve que « les deux Menteurs sont la matrice d’où sont sorties toutes les comédies en vers écrites par Corneille pour Molière » (cf. l’article de Hugues Héraud, « Ce que disent leurs phrases », rubrique ACTUALITE). Cette étude peut être lue à l’adresse :
COMMENT ON CHANGEA
UN BRIGAND (LE CID) EN HÉROS
ET UN FARCEUR (MOLIÈRE) EN GÉNIE
(Mai/juin 2010)
« Il ne faut pas juger les choses et les gens du XVIIe siècle
avec les idées et les sentiments du XIXe »
Emile Deschanel,
Le Romantisme des classiques, 1882, p. 168.
L’historien des Lettres et homme politique Emile Deschanel (1819-1904) explique :
« On sait aujourd’hui que le vrai Cid ne ressemble guère à celui de la légende et de la poésie. Celui de l’histoire, Ruy (ou Rodrigue) Diaz de Bivar, guerrier renommé du XIe siècle, mort en 1099, est un aventurier peu scrupuleux, comme la plupart des hommes de son temps, où la force et la ruse étaient en honneur. On l’avait surnommé le Campéador, c’est-à-dire l’homme des champs clos, des combats singuliers, des grands coups d’épée pour toute justice ; volontiers perfide et parjure, et s’en faisant gloire ; un peu fraudeur ; voleur même, à l’occasion. C’est pour cette raison qu’il fut banni de la cour du roi de Castille, Alphonse. II commença alors une vie de chef de bande, dans laquelle il finit par gagner, à force d’audace et de ruse, la souveraineté de Valence, où il mourut, à soixante-treize ans environ. C’était donc un batailleur mercenaire, se mettant indifféremment à la solde des princes chrétiens ou des petits chefs arabes, les combattant ou les servant tour à tour ; appartenant au plus offrant ; fléau des pays par où il passait ; battant, pillant, rançonnant tout le monde, musulmans et chrétiens. Les uns et les autres, alternativement, marchandaient sa protection, cependant très peu sûre : car ceux mêmes auxquels il l’avait vendue, il ne laissait pas de les dépouiller s’il en trouvait l’occasion. C’est par de tels exploits qu’il était devenu le très peu honorable (selon nos idées modernes) souverain de Valence, où aujourd’hui pourtant son souvenir est en honneur et en vénération, presque en odeur de sainteté. Tel était le Cid de l’histoire, un bandit, ayant encore plus de fourberie que de bravoure, et non moins glorieux, non moins honoré, selon les idées du temps, pour l’une que pour l’autre.
Puis, l’imagination populaire, amoureuse de la force et du succès, transforma peu à peu le personnage, et s’en fit une idole, parée et embellie de toutes les vertus. Cependant, comme il y a ordinairement une raison au fond de l’instinct populaire, le prestige du Cid vint, à tout prendre, de ce que, à son profit ou non, et par des moyens quelconques, il avait fini par reconquérir en partie sur les Arabes le sol de l’Espagne. De là, la reconnaissance nationale, quoique Rodrigue eût été très souvent l’allié des Maures, avant de les dépouiller de leur empire et de les chasser. On ne vit que le résultat définitif : l’expulsion des conquérants étrangers, des païens, des infidèles, la victoire de la Croix, du Christ. De là aussi l’adoption du Cid par l’Eglise, et la couleur religieuse donnée au personnage dans le Romancero et jusque dans le drame de Guillem de Castro. Le Cid, dans cette pièce, n’est pas seulement le plus brave des chevaliers ; il en est aussi le plus religieux, et le plus dévot, et, à un certain moment, le plus fervent des pèlerins. » (Le Romantisme des classiques, 1882, p. 67 et suivantes)
Ce qu’Emile Deschanel consigne de Ruy Diaz de Bivar, dit le Cid, vaut pour Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière. Paraphrasons :
On sait aujourd’hui que le vrai Molière ne ressemble guère à celui de la légende et de la poésie. Celui de l’histoire, Jean-Baptiste Poquelin (ou Pocquelin) dit Moliere (sans accent), farceur réputé du XVIIe siècle, mort en 1673, est un comédien-poète qui assumait la responsabilité des pièces satiriques qu’il offrait au public, comme le faisait la plupart des vedettes de son temps, où la pratique du prête-nom était en honneur. On lui avait reproché sa « scurrilité », c’est-à-dire sa basse bouffonnerie, on l’accusa d’être un plagiaire, un « bassin qui reçoit ses eaux d’ailleurs », un entrepreneur de spectacles « obscènes ». C’est pour cette raison qu’il fut honni par l’Eglise et la plupart des aristocrates de l’époque, ainsi que par les écrivains de son temps. De 1643 à 1658 il mena une vie de chef de troupe de province, fréquenta Pierre Corneille qui l’introduisit auprès d’Anne d’Autriche ; en 1658, s’étant fait remarquer du roi Louis XIV, il devint, dès 1661, son amuseur attitré, ce qui lui valut une célébrité exceptionnelle, mais aussi des adversaires dans toutes les professions, y compris les comédiens (Montfleury n’hésita pas à l’accuser auprès du roi d’avoir épousé sa propre fille) et les écrivains (aucun ne lui a jamais dédié une œuvre de son vivant). Grâce au jeune Louis XIV alors uniquement soucieux des plaisirs de la vie, le comédien-poète devint « l’illustre Moliere », fit fortune et, sûr de l’appui indéfectible du Roi, attaqua les Précieuses qui agaçaient son maître, les pédants – autrement dit les intellectuels non inféodés – qui le gênaient, les « marquis turlupins » qui l’encombraient, les dévots (vrais ou faux) qui lui reprochaient sa conduite, mais aussi les académiciens, les médecins... C’est par de tels exploits qu’il était devenu le très peu honorable (selon nos idées modernes) bouffon du Roi et le « démon vêtu de chair » des docteurs de la Sorbonne, lesquels, par une ironie de l’Histoire, lui vouent depuis la Révolution française un véritable culte et le portent en odeur de sainteté. Tel était le Molière de l’histoire, un farceur, ayant autant le sens de l’opportunisme que celui du commerce, et non moins glorieux ou détesté pour l’une ou l’autre de ses aptitudes.
Dès le XVIIIe siècle, l’imagination populaire et les efforts propagandistes des philosophes des Lumières, hostiles à la royauté absolue et au rôle prépondérant du clergé, transformèrent peu à peu le personnage, et en firent une idole, parée et embellie de toutes les vertus. Cependant, comme il y a ordinairement une raison au fond de l’instinct populaire, le prestige de Molière vint, à tout prendre, de ce que, à son profit ou non, et par des moyens variés, il avait fini, lui qui était de famille bourgeoise, par préparer l’accession au pouvoir politique de la Bourgeoisie et, par le biais des servantes de son théâtre, à donner la parole au Peuple. De là, la reconnaissance nationale, quoique Molière eût été le plus zélé serviteur du Roi. On ne vit que le résultat définitif : le triomphe du bon sens contre les doctrines ou les dogmes, la victoire du "peuple" contre la noblesse. De là aussi l’adoption de Molière par l’Ecole républicaine laïque, et la couleur philosophique dont l’a auréolé la IIIe République. Le "Molière" (avec accent) de la Sorbonne (devenue républicaine en 1888), n’est pas seulement le plus "génial" des auteurs de théâtre ; il est aussi le plus "libre", et le plus "moral", et, à un certain moment, le plus fervent des républicains.
Nous avons le plaisir de mettre ce mois-ci en ligne une contribution de l’historien Franck Ferrand, La Langue de Corneille, qui raconte les grandes étapes de l’affaire Corneille-Molière (rubrique CORNEILLE-MOLIERE ET L’UNIVERSITE), et de rendre compte d’une nouvelle étape dans la démonstration de MM. Cyril et Dominique Labbé sur l’attribution à Pierre Corneille des principales pièces signées Molière (rubrique ACTUALITE).
CORNEILLE INCONNU
(Mars/avril 2010)
Voici ce que le corneilliste Jules Levallois écrivait en 1876 :
« Nous croyons être quittes envers Pierre Corneille lorsque nous avons payé à quelques-uns de ses ouvrages le tribut d’admiration qui leur est dû. En restreignant nos applaudissements à quatre ou cinq tragédies dont personne n’ose plus contester la beauté, nous nous regardons comme suffisamment justes à l’égard du grand poète. Quant au reste de son œuvre, nous l’ignorons à peu près complètement.
On dirait que ses productions, si nombreuses, si variées, n’existent point pour nous. Notre superbe nonchalance dédaigne de s’en informer. Nous ne manquons d’ailleurs, pour justifier notre insouciance routinière, ni d’autorités ni de prétextes. De Boileau à Voltaire, de Voltaire à nos plus célèbres contemporains, une opinion s’est établie qui, n’acceptant chez Corneille qu’un petit nombre de créations immortelles, relègue au dernier plan et condamne à l’oubli la plupart de ses ouvrages. Cette opinion règne si souverainement que les écrivains attirés vers l’étude du vieux maître s’y conforment dans leurs analyses, la prennent comme point de départ de leurs recherches.
Ce n’est pas qu’il ne se soit élevé à ce sujet des protestations, et que les côtés ignorés ou méconnus du génie de Corneille n’aient trouvé de vaillantes plumes disposées à les remettre en lumière ; mais, malheureusement, ces réclamations, au fond si légitimes, ont toujours été présentées de façon à fortifier le sentiment qu’elles voulaient combattre. Tantôt l’enthousiasme, peut-être affecté, des romantiques s’attachait à glorifier telle pièce que l’auteur, dans sa sévérité judicieuse, avait placée en seconde ou en troisième ligne ; tantôt quelque historien surgissait, animé d’une ardeur sincère, résolu à démontrer que tout, sans exception, dans l’œuvre du poète, est admirable, parfait, divin, et que la malignité seule peut y découvrir des fautes ou des erreurs. Ces efforts, où la singularité nuisait au zèle, où le parti pris, trop visible, gâtait ce qu’il y avait d’excellent dans la revendication essayée, n’étaient pas de nature à changer le courant. Les jugements habilement motivés de la critique résistaient à une contradiction presque exclusivement sentimentale. On accordait peu d’importance aux bruyantes manifestations du romantisme, el l’on répondait aux fougueux élans des panégyristes absolus par cet axiome indiscutable : « Qui veut trop prouver ne prouve rien. »
[…] Lorsqu’on ne veut considérer dans Corneille que ses œuvres principales, les œuvres de sa forte maturité, sans tenir compte de celles qui ont précédé, en refusant de s’arrêter à celles qui ont suivi, on se place dans des conditions tout à fait défavorables pour comprendre, pour apprécier le caractère essentiel de son génie. On fait de ce génie une énigme, un problème, quelque chose de prodigieusement anormal, et, si l’on consent à me passer ce mot, une sorte de monstre intellectuel.
Est-il rien, en effet, de moins compréhensible, de plus en désaccord avec la marche régulière, avec les lois inflexibles de l’intelligence, que cette soudaine supériorité dans l’art succédant, chez le même écrivain, à une médiocrité déplorable, pour aboutir rapidement à une entière, à une irrémédiable décadence ! S’il en était ainsi, si l’on devait voir dans la courte période qui va du Cid à Rodogune un éclair perdu entre deux obscurités également profondes, il n’y aurait plus lieu d’appliquer à Corneille les règles ordinaires de la critique. La mesure qui suffit à Dante, à Shakespeare, à Cervantès, se trouverait pour lui trop petite et trop étroite. Il faudrait renoncer à l’expliquer, le proclamer une exception. A parler franchement, c’est ce qu’on a toujours fait à son égard. On a écrit nombre de pages judicieuses sur Corneille, on a prononcé bien des paroles éloquentes, on a épuisé, à propos de ses tragédies, les formules qui servent à manifester l’admiration ; mais on n’est jamais sorti d’un certain vague, on n’a jamais dépassé certaines généralités, comme si l’on craignait de pénétrer trop avant, de soulever une question qu’on sait insoluble. Les plus déliés, les plus subtils parmi les analystes littéraires, tâtonnent quand ils approchent de ces œuvres majestueuses et mystérieuses. La netteté habituelle de leur procédé s’altère ; une teinte déclamatoire se répand sur leurs expressions. L’enthousiasme est sincère ; mais on n’y sent pas la fermeté confiante, la plénitude de satisfaction que donne la complète intelligence de ce qu’on admire. Pour beaucoup de ses plus fervents lecteurs, l’auteur d’Horace, en sa grandeur abrupte, et pour ainsi dire toute d’un jet, comme un soulèvement volcanique, demeure inexplicable ; on est dépaysé près de lui, parce que la moyenne fait défaut, et qu’on ne se rend plus compte des proportions.
Tout change, tout s’éclaircit et se rectifie, dès qu’on fait cesser un isolement factice, dès qu’on replace les chefs-d’œuvre du poète dans le mouvement général de sa production. Non, Corneille n’est ni une exception ni une énigme. Son génie n’a pas été affranchi des conditions auxquelles est soumis l’esprit humain, et le développement, l’accroissement de sa force morale, s’est accompli selon les lois qui président à l’évolution intérieure. Le Cid et Le Menteur, qui sont des coups de maître, ne furent pas des coups d’essai. La décadence ne commença pas au lendemain de Polyeucte : Pompée, Sertorius, Othon, Nicomède, Héraclius, Don Sanche d’Aragon, La Suite du Menteur, sont là pour le prouver.
En prenant dans leur succession chronologique les compositions dramatiques de Corneille, on peut se convaincre que s’il était très richement, très largement doué, il a dû aussi beaucoup au travail, à la lecture, à la méditation, à l’effort incessant sur lui-même. On nous l’a pendant longtemps représenté, sur la foi de Vigneul-Marville, de La Bruyère et de Fontenelle, comme magnifiquement favorisé du don poétique, mais s’abandonnant presque inconsciemment à son instinct, semant, avec une profusion que ne corrigeait pas le discernement, les vers médiocres et les beautés immortelles. Une connaissance approfondie des œuvres complètes ne permet pas de rester sur cette impression. Il n’y a pas d’esprit moins inconscient, plus réfléchi, plus responsable, que Corneille. Sa vie littéraire, telle qu’on peut la suivre depuis Mélite jusqu’à la traduction de L’Imitation, est une éducation continuelle, un labeur moral ininterrompu. Malgré son attitude altière, sa brusquerie dédaigneuse en face des critiques passionnées auxquelles il était en butte, il n’en faisait pas moins son profit de ce qu’il y avait de fondé dans les reproches que lui adressaient ses ennemis. Quelquefois, en malin Normand, il les déconcertait par la promptitude de ses corrections, par sa docilité narquoise. Avertissait-on Corneille des remarques échappées à d’Aubignac, son détracteur le plus méticuleux et le plus obstiné, pendant la représentation d’une de ses tragédies (Sophonisbe), aussitôt il se mettait à la besogne, effaçant, ajoutant, faisant droit aux objections, de telle sorte que les critiques de d’Aubignac se trouvaient prévenues avant qu’il eût eu le temps de les imprimer, et que la publication de la pièce les réduisait à néant. Attentif à l’opinion d’autrui, et capable à cet égard d’une déférence que son bon sens arrachait à son irritable fierté, le poète était à lui-même son censeur le plus vigilant, et, ne craignons pas de l’affirmer, le plus impartial.
Les Examens qui suivent la plupart de ses pièces attestent non seulement la droiture de sa conscience, mais encore la noble inquiétude d’un esprit qui se contente difficilement, et qui, accoutumé à viser haut, est toujours en quête du mieux. Cette disposition était servie et soutenue chez Corneille par un goût très vif pour la lecture. Il ne se bornait pas au commerce familier de trois ou quatre auteurs latins – Sénèque, Lucain, Tite-Live, Tacite – et de quelques écrivains espagnols ; sa curiosité s’étendait à tout. Il interrogeait avec une égale ardeur les traditions de l’antique mythologie, les historiens des Barbares, les annales de la Grèce, les récits de saint Ambroise, les Actes des Saints. Avant Manzoni, il fit monter les rois lombards sur la scène ; avant Voltaire, il rêva de placer en Chine l’action d’une de ses tragédies.
Ce Corneille chercheur, devinant les formes, traçant les cadres de la comédie moderne, rencontrant dans la tragédie l’expression naturelle, le langage vrai, mais préoccupé d’acquérir une noblesse de style qui répondît à la grandeur de ses pensées ; préludant au Cid par Médée, au Menteur par L’Illusion comique ; puis, lorsque la gloire est venue, ne se stérilisant pas dans la contemplation de son succès, variant les sources de son inspiration au point d’étonner et de déconcerter le public ; s’égarant parfois, se retrouvant toujours, laissant partout où il passe l’empreinte de sa haute personnalité, et demeurant jusqu’au bout le représentant le plus fidèle de l’idéal stoïcien dans le christianisme, ne ressemble guère, il faut en convenir, au Corneille immobile, imposant, sans doute, dans sa solennité rigide, mais enfermé et comme figé dans un petit nombre de combinaisons convenues que présente à notre esprit une invariable tradition.
Trouvera-t-on qu’il y perd en prestige, en dignité ? nous ne le croyons pas. L’objection eût-elle quelque valeur, nous demanderions ce qui est préférable : perpétuer une idée fausse, ou du moins incomplète, de Corneille, par un respect mal entendu de sa renommée, ou le faire connaître dans sa réalité vivante, dans l’ampleur et la complexité de sa nature ?
Certes, nos devanciers ont été guidés par un sentiment de piété littéraire que nous comprenons, lorsqu’après avoir fait — assez arbitrairement d’ailleurs — le choix des œuvres réputées parfaites, ils ont voué au silence et aux ténèbres tout ce qui leur paraissait défectueux ou indigne du maître ; mais les points de vue se déplacent avec les siècles, et c’est aussi à un sentiment de piété que nous obéissons, quand nous invitons les amis de notre littérature nationale à ne plus scinder dans leurs études les productions de Pierre Corneille, à les embrasser dans leur ensemble, à les considérer dans leurs intimes rapports, car elles sont étroitement solidaires les unes des autres. » (Jules Levallois, Corneille inconnu, 1876, p. 1 et suivantes).
Vient d’être mise en ligne sur notre site la conférence que Dominique Labbé, chercheur à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, a donné à l’Université de Neuchâtel (Suisse) "Qui a écrit Dom Juan ? Molière est-il l’auteur des pièces parues sous son nom ?" (rubrique A LIRE EN PRIORITE). Nous présentons aussi l’article « L’affaire Corneille-Molière » que l’Equipe rédactionnelle a écrit pour Wikipédia ; article qui a été « supprimé » par un contributeur wikipédien, cinq minutes après sa mise en ligne – soit en moins de temps qu’il n’en faut pour le lire (voir en Page d’accueil). Signalons enfin, dans le Courrier des Lecteurs, deux nouvelles et très intéressantes lettres, auxquelles nous répondons longuement.
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LE CULTE DE MOLIÈRE
ET SES RELIQUES
(Janvier/Février 2010)
Une fois n’est pas coutume, nous donnons la parole à un éminent moliériste, en l’occurence Victor Fournel :
« Les autographes de Molière sont plus rares encore que ses portraits authentiques. On peut même dire sans exagération qu’il n’en existe aucun, en dehors de quelques signatures isolées. Tout le reste est apocryphe, ou pour le moins sujet aux plus sérieuses réserves. Nous ne parlons pas des innombrables tentatives de fraude et de mystification. Vrain-Lucas avait vendu à M. Michel Chasles cent vingt-cinq manuscrits de Molière, dont 24 lettres au prince de Conti et 34 à Saint-Evremond, des comédies, des farces, des mascarades, des pastorales, des pensées : il n’y allait pas de main morte.
Nous ne rappelons que pour mémoire le Docteur amoureux de M. Ernest de Calonne, joué en 1845 à l’Odéon sous le nom de Molière, avec exposition du manuscrit au foyer, sous la garde de deux municipaux, qui n’empêchèrent pas un moliériste fanatique et indélicat d’en dérober un feuillet. Cette supercherie littéraire fut prise au sérieux par plusieurs critiques, mais elle est depuis longtemps avouée.
On a composé des volumes de dissertations fort savantes et tout à fait chimériques sur un prétendu autographe de deux lignes collé derrière la toile d’un ancien tableau de sainteté, qu’on a pu revoir à l’exposition du Jubilé de Molière et dont personne ne parle plus aujourd’hui. Le plus long et le plus important qu’on possède, parmi ceux dont la fausseté n’éclate pas au premier coup d’œil est une quittance de 6.000 livres donnée en 1656 au trésorier de la bourse des Etats du Languedoc et découverte en 1873 dans les archives de l’Hérault, par M. Lacour de la Pijardière, qui en fit l’objet d’un rapport au préfet du département. La trouvaille excita une grande émotion, maintenant bien calmée. Nous nous bornerons à dire, avec M. Emile Perrin, que « l’authenticité de cette pièce unique est loin d’être reconnue. »
Le fût-elle, il n’en resterait pas moins inexplicable qu’un homme de la célébrité et dans la position de Molière, ayant vécu d’ailleurs à une époque si rapprochée de nous et dans un siècle lumineux, fouillé d’outre en outre, n’ait laissé qu’une quittance pour tout document écrit de sa main. Le phénomène est unique dans l’histoire littéraire et il s’explique d’autant moins que Molière, à la fois auteur, acteur, directeur de troupe, n’avait pas seulement à écrire ses pièces, à recueillir des notes, à tracer des plans et des scénarios, mais à défendre les droits et parfois l’existence de la compagnie dont il était le chef, à entretenir des relations nombreuses, à administrer ses propres intérêts comme ceux de son théâtre.
Comment arriver à comprendre qu’il ne subsiste pas une ligne de ses manuscrits, ni de la vaste correspondance qu’il dut certainement entretenir ?
On a imaginé des histoires plus ingénieuses ou plus extravagantes les unes que les autres : un autodafé organisé par l’Inquisition, un acte de fanatisme des jansénistes, la revanche de Tartuffe, une trahison posthume de son indigne veuve, une confiscation faite par un amant ou son second mari, un vol, un incendie, une négligence coupable, une vente clandestine à quelque geai qui voulait s’enrichir des plumes du paon et qui par malheur n’a pas réussi.
Ajoutons-y l’histoire d’une certaine valise perdue par Molière, aux environs de Pézenas, et ramassée sur la grande route par une personne inconnue « qui ne dit point son nom et qu’on n’a point revue », puis celle d’une malle conservée dans un château de Normandie dont on n’a pu retrouver la trace, — pas plus du château que de la malle.
Oh! cette malle, pleine de papiers de Molière, que d’imaginations elle a fait travailler! Un coffre bourré d’or et de diamants aurait assurément son charme, mais je connais pour ma part nombre d’honnêtes gens qui préféreraient, sans aucune comparaison et sans hésiter une seconde, le monceau de paperasses en question. Nous n’osons trop sourire en parlant de ce mystérieux colis si malencontreusement égaré, car M. Eudore Soulié, à qui l’on doit tant de découvertes sur Molière, croyait à son existence. Mais il aurait bien besoin qu’on lançât sur la piste un de ces juges d’instruction comme on en voit dans les romans de Balzac ou de Gaboriau.
Si les simples actes au bas desquels figure la signature de Molière ont acquis par cela seul une valeur énorme et sont précieusement conservés, si même la Bibliothèque nationale expose dans son Musée l’une de ces signatures reconquise sur un marchand d’autographes à la suite d’un procès qui fit grand bruit, on juge de quel prix serait le moindre document sérieux. La trouvaille d’une lettre de Molière ferait pâlir les découvertes de Livingstone et de Stanley.
Rien ne contribue plus que cette lacune incompréhensible à faire du comédien Molière un personnage presque aussi énigmatique que les héros des âges primitifs. Il garde des côtés fabuleux. Par moments, on se prend à rêver devant lui comme devant le sphinx, et il vous donne la sensation d’un mythe. J’imagine que, d’ici à quelques siècles, sa personnalité deviendra un problème comme celle d’Homère, et qu’il se trouvera un érudit hasardeux pour démontrer qu’il n’a jamais existé. Il est curieux que la vie du plus grand poète dramatique moderne, Shakespeare, soit enveloppée des mêmes obscurités que celle du plus grand poète comique et que l’absence des documents matériels y soit presque aussi complète. S’il s’est rencontré des critiques pour établir que Shakespeare n’était qu’un prête-nom et que Bacon est le véritable auteur de ses pièces, il s’en rencontrera quelque jour pour prouver que Molière fut le pseudonyme de Corneille, de Racine, de Chapelle et de la Fontaine quand ils s’associaient pour écrire le Misanthrope, les Femmes savantes et les Fourberies de Scapin. »
Victor Fournel, De Malherbe à Bossuet, 1885, p. 129 et suivantes.
Ce mois-ci, notre invité est Thierry Cazon, spécialiste de la littérature policière, qui nous parle des "auteurs aux identités multiples". Nous mettons également en ligne (rubrique CORNEILLE-MOLIERE ET L’UNIVERSITE) « Moliérer et Molière », une contribution du moliériste Hyacinthe Gorgomar en réponse à l’étude de Denis Boissier « L’origine et la signification du nom Moliere » (rubrique : A LIRE EN PRIORITE). Enfin, signalons la mise en ligne par l’Université de Neuchâtel de l’excellente conférence du chercheur Dominique Labbé qui a établi au moyen des statistiques et du calcul de la distance intertextuelle la paternité de Pierre Corneille pour les principales comédies de Molière :
DU DERNIER RIDICULE…
OU
LES DÉVOTS DE MOLIÈRE
(Novembre/Décembre 2009)
1- Prologue :
« Les dévots de Molière »
Georges Monval, Le Moliériste, 1879, n° 1, p. 3.
Ceux qui se font « une religion de la mémoire de Molière »
Edouard Thierry, Documents sur Le Malade imaginaire, 1880, p. 42.
« Les dévots à Molière »
Anatole Loquin,, Le Moliériste, 1883, n° 47, p. 368.
Ceux « qui ont le culte de Molière »
Jules Loiseleur, Molière, nouvelles controverses sur sa vie et sa famille, 1886, p. V.
2- Sur Molière :
« Maître chéri des humains, toi dont les leçons sont des plaisirs, puissant triomphateur des vices et des ridicules, peintre aimable de toutes les vertus, divin Molière, que ne puis-je te vanter comme je t’aime. »
Daillant de la Touche, Eloge de Molière, 1771.
[…] Molière, dans son vol, embrassant tous les âges,
Domine tous les temps, pénètre tous les cœurs :
Juge et peintre éternel des vices et des mœurs
En qui l’humanité, que son nom glorifie,
Se mesure en entier et se personnifie. […]
Charles Malo, L’apothéose de Molière, 1843.
[…] O notre père aimé ! nous voici tous. Accueille
Avec ton bon sourire épanoui ces fils
De ton coeur, frissonnant pour l’ombre de la feuille
Du vert laurier, derniers descendants de Thespis !
Molière, c’est ton nom divin qui nous rallie !
Quand nous avons rêvé d’assurer les vieux jours
De ceux-là qui s’en vont, pour l’amour de Thalie,
Colporter ses chansons par villes et par bourgs ;
Quand nous avons voulu réunir en famille
Tous les comédiens épars, nous avons pris
Ton nom, comme celui qui par-dessus tous brille,
O Maître vénéré, des plus humbles compris !
Toi qui mourus pour nous, près de nous, ô Molière !
Nous ne te ferons pas de banal compliment :
Nous voulons, d’une voix émue et familière,
Te dire : Prends nos coeurs offerts spontanément.
Et nous serons heureux, pauvre groupe éphémère
Dont rien ne restera quand nous nous en irons,
Si nous sentons, changeant en miel l’absinthe amère,
Ta bénédiction descendre sur nos fronts.
Albert Glatigny, Le Compliment à Molière, 1872.
3- Sur les cornéliens, défenseurs des thèses de Pierre Louÿs :
« Se demander si Corneille n’a pas écrit les pièces de Molière revient à se demander si les chambres à gaz ont bien existé ! C’est du révisionniste. »
Georges Forestier, Paris IV,
cité dans Delphine Peras, « Corneille fut-il le nègre de Molière », in Lire, février 2007.
4- La Devise des moliéristes :
« Et quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien. »
Sganarelle ou le Cocu imaginaire, vers 657.
5- Epilogue :
« Je savais que ma voix serait couverte pendant quelques mois par "toutes les ignorances mêlées". Elles se sont présentées en foule, plus bêtes que nature et passant toutes les prévisions raisonnables ; on a fait de ce débat un jeu. Et jamais je ne fus si content de ne pas jouer. »
Pierre Louÿs, Œuvres complètes, T. IX, p. 81.
Post-scriptum :
Ce mois-ci, nous avons le plaisir de présenter à nos lecteurs le nouvel ouvrage de Dominique Labbé, Si deux et deux sont quatre Molière n’a pas écrit Dom Juan (rubrique ACTUALITE), et de leur en faire découvrir (rubrique L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE ET L’UNIVERSITE) un substantiel chapitre consacré au statut du comédien-poète, autrement dit du prête-nom, rouage essentiel du théâtre au XVIIe siècle. Nous accueillons aussi le poète et critique musical Claude Fernandez qui s’interroge sur « L’affaire Corneille-Molière… parmi d’autres affaires » (rubrique NOS INVITES).
CORNEILLE : CELUI QUI A DIT
« NON ! » AU CONFORMISME
(Septembre/Octobre 2009)
Il fut un temps où, en France, le théâtre n’existait qu’auréolé des prestiges de la religion chrétienne. On ne voyait sur scène que la représentation de la Passion du Christ ou les Actes des Apôtres, parfois aussi les grands drames dont était riche l’Ancien Testament. Ces spectacles s’appelaient des Mystères et pouvaient durer plusieurs journées durant lesquelles le peuple se distrayait tout en recevant une leçon de morale ou de piété. L’on venait en famille, l’on mangeait et l’on s’amusait, un peu comme au festival de Woodstock, et durant plusieurs jours on vivait au rythme des péripéties qui, pour l’époque, étaient l’équivalent des sagas cinématographiques d’aujourd’hui. Merlin pouvait rencontrer Saint-Paul, Moïse serrer la main à des nains et des géants. Ces Mystères interminables étaient coupés de farces qui servaient d’entractes ou d’intermèdes entre deux changements de décors. Ces courtes farces dont on pouvait rire sans craindre de blasphémer plaisaient beaucoup. Ce sont elles, améliorées, que Molière remettra à la mode.
Les Mystères et les farces étaient l’opium et l’ecstasy des Français du XVIIe siècle. Les plus grandes stars de la scène étaient toutes des farceurs qui portaient un nom évocateur : Bruscambille, Gratelard, Turlupin, Gros-Guillaume, Gaulthier-Garguille, Gringalet, Guillot-Gorju, Tabarin, Galimafré, Bilboquet, Scaramouche, Bobèche... Molière fut, quoiqu’en dise l’idéologie aujourd’hui dominante, le dernier de ces grands farceurs publics, comme il fut le dernier des bouffons du Roi.
Au début du XVIIe siècle aucun écrivain n’avait encore osé s’affirmer en tant que tel, c’est-à-dire assumer sa condition de professionnel de l’écriture. Ceux qui écrivaient pour gagner leur vie ne s’en vantaient pas. Ils se savaient presque au bas de l’échelle sociale, quelque part entre le comédien excommunié et le maquereau emprisonné. Lorsqu’on voulait écrire et que l’on était riche, on engageait un de ces malfamés que l’on ne songeait pas encore à appeler des "intellectuels", et soit on l’utilisait comme "nègre", soit on lui faisait endosser la paternité de l’œuvre en le payant le moins possible. Les riches étant souvent vaniteux, beaucoup d’écrivains ont survécu grâce à la pratique du prête-nom. Songeons au pauvre Segrais, secrétaire particulier de Mme de La Fayette, à qui fut ordonné de signer le court roman que sa jeune protectrice avait d’abord anonymement publié et que la postérité allait porter aux nues : La Princesse de Clèves (1678).
Il y avait donc des écrivains qui vivaient misérablement de leur plume et qui étaient, aux yeux de tous, véritablement des miséreux, et il y avait l’élite du temps qui, presque toujours par amusement ou désoeuvrement, publiaient des ouvrages anonymes ou signés par un commis, lequel recevait de quoi ne pas mourir de faim. Ces écrivains aux mains propres avait une sainte horreur du peuple et de ce qui faisait la force du peuple : l’honnêteté et la générosité de cœur.
Soudain il y a eu Pierre Corneille. C’est lui qui, le premier, et le seul, a décidé, alors qu’il n’était ni riche ni introduit, de se présenter comme un poète, un artiste à part entière, un écrivain qui gagnerait sa vie par sa plume. Dès ses débuts, en 1637, il proclama qu’il en était fier.
Tout le monde lui tomba dessus. L’Eglise, les princes qui ne supportèrent pas un tel orgueil (un orgueil de provincial), les bons bourgeois qui avaient pitié de ce fils de bourgeois qui allait devoir mendier, mais aussi tous les poètes du temps qui ne se concevaient poètes qu’à la condition d’être le domestique d’un grand et de bénéficier des avantages d’une coterie.
Corneille, lui, a déclaré la guerre à l’hypocrisie, à ce système d’emprisonnement moral qui oblige, comme l’on dit aujourd’hui, à "renvoyer l’ascenseur" à celui qui vous a aidé à grimper d’une marche. Le jeune Corneille se présenta dans le simple appareil dont l’avait doté Mère Nature : nu et génial, seul et orgueilleux ; combatif et excentrique (on aimait alors ce mot, synonyme de "fou"). Il écrit dans l’Excuse à Ariste (1637) :
Je sais ce que je vaux, et crois ce qu’on m’en dit.
…………………………………………..
Pour me faire admirer je ne fais point de ligue,
J’ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue,
Et mon ambition, pour faire plus de bruit,
Ne les va point quêter de réduit en réduit ;
Cette gifle adressée à ses confrères frappa aussi le Tout-Paris de l’époque. Voilà un moins que rien qui annonce qu’il ne fait partie d’aucune coterie, qu’il ne doit son talent qu’à lui-même et qui faut l’accepter tel qu’il est ou renoncer aux chefs-d’œuvre qu’il porte en lui !
Cette entrée fracassante a pour héros le Cid et pour martyr Pierre Corneille. Jamais poète ne fut plus attaqué ni plus humilié. Mais il a tenu bon, a lutté seul contre le monde et, au final, sans avoir jamais triomphé tout à fait, n’a jamais perdu cette guerre de l’art pour l’art dont il est le premier fer de lance. Dans son Discours de l’utilité et des parties du poème dramatique (1660), il déclare à propos de ses pièces, non sans désinvolture (car il fut un désinvolte, et même un frondeur) : « Je n’en dissimulerai point les défauts, et en revanche je me donnerai la liberté d’y remarquer ce que j’y trouverai de moins imparfait. Balzac accorde ce privilège à une certaine espèce de gens et soutient qu’ils peuvent dire d’eux-mêmes par franchise ce que d’autres diraient par vanité. Je ne sais si j’en suis. Mais je veux avoir assez bonne opinion de moi pour n’en désespérer pas. »
Désinvolte et ironique, Pierre Corneille le fut toujours, même s’il a été un redoutable stratège dans l’art de mener une carrière officielle. Il a toujours réussi à donner l’impression qu’il était celui que l’on voulait, c’est-à-dire un bon bourgeois, alors qu’il n’a jamais cessé d’être lui-même – autrement dit : bien plus subversif qu’on ne le pense (encore aujourd’hui). Corneille a réussi à faire croire aux dévots, dont la puissance le menaçait perpétuellement, qu’il était soucieux de « bienséance », alors qu’il fut le plus cinglant, le plus tenace, le plus retors de nos ironistes. A côté de lui, Scarron est un homme tout simple, ce même Scarron qui, conscient de la roublardise de Pierre Corneille, se vantait auprès de ses amis libertins de trois exploits : avoir fait la débauche avec Beys et Saint-Amant, avoir perdu un ami avec feu Rotrou et surtout, de connaître Corneille.
Peu de personnes en effet pouvaient se vanter d’avoir connu Pierre Corneille. Il y a Thomas, son jeune frère (et réellement frère d’âme dans l’adversité et dans la création), sans doute Scarron, évidemment Molière, peut-être aussi son adversaire de toujours l’abbé d’Aubignac. Eux morts, plus personne n’a jamais pu se vanter de savoir qui avait été Pierre Corneille, surtout pas le servile Fontenelle, encore moins le capitaliste Voltaire ou le critique Sainte-Beuve, que l’on surnomma Sainte-Bévue.
Oui, Corneille est le premier et le seul écrivain en dignité – c’est-à-dire en tout honneur et en toute liberté d’expression – que la France a vu naître et grandir. Il est le père de cette race d’écrivains réfractaires à tout embrigadement, qui ont défrayé et, au final, illustré l’Histoire des idées nobles et des sentiments vrais. Corneille a donné naissance d’abord à Molière (qui grâce à sa fonction de bouffon du Roi, a pu dire, sous le mode comique, ce que Corneille eût aimé pouvoir dire sous son propre nom) mais aussi à Baudelaire, Nietzsche ou André Suarès, pour ne citer que trois artistes...
Né un 6 juin, Corneille est l’homme du Débarquement. Grâce à lui le vrai théâtre s’est implanté en France, grâce à lui le peuple n’a plus été spolié de ce qui a toujours fait sa grandeur : le besoin de vérité et de liberté. Aristote – le grand prophète des doctes – avait défini la comédie comme « une imitation de personnes basses et fourbes ». Corneille, qui aimait le peuple et osait le dire (alors que tous ses confrères, Scudéry et d’Aubignac en tête, crachaient sur le peuple), écrit en 1660 : « Je ne puis m’empêcher de dire que cette définition ne me satisfait point, et puisque beaucoup de savants tiennent que son Traité de la Poétique n’est pas parvenu tout entier jusqu’à nous, je veux croire que dans ce que le temps nous a dérobé, il s’en rencontrait une plus achevée. » (Discours du Poème dramatique, I- De l’utilité et des parties du poème dramatique).
C’était une nouvelle gifle à la face des doctes, des Précieuses et des petits Marquis.
Presque toutes nos idées modernes sont le fruit de son combat intellectuel. Ce grand Résistant de la première heure a su dire, comme De Gaulle, « Non ! » aux conformismes de son temps, « Non ! » aux idéologies d’une classe dominante qui avait fini par exécrer le peuple. Mais il n’a pu, lui, se réfugier à Londres afin d’organiser la Résistance. Il dut se dissimuler sous l’apparence tranquille d’un pater familias, puis, pour mieux contre-attaquer, prendre un masque, celui de Molière. Lui qui fut un pamphlétaire redoutable, le premier « poète comique » de son temps, mais aussi l’inventeur de la grande tragédie – autrement dit, à la fois le créateur du Cid et de Molière –, lui le poète païen et licencieux qui accepta de traduire des livres pieux afin de n’être pas broyé par la mécanique fascisante du Grand Règne (comme l’on dit Grand Reich), a finalement succombé aux coups injustes que lui a portés la postérité qui n’a su voir dans son œuvre immense et protéiforme que ce qu’ont voulu y lire les dévots du XVIIIe siècle. Comme le Cyrano d’Edmond Rostand, rien de son vivant n’avait réussi à l’abattre, mais, une fois mort, la postérité à l’esprit petit-bourgeois l’a défiguré et continue de le mutiler.
Un de ses anciens biographes, Gustave Levavasseur, constatant avec admiration les prouesses accomplies par Corneille, écrivait : « Mélite était le premier degré ; Le Menteur le second ; le troisième eût pu être Le Misanthrope ou Les Femmes savantes. » (Vie de Pierre Corneille, 1843, p. 221).
Il ne croyait pas si bien dire.
Aujourd’hui, c’est cette même routine qui nous fait docilement accepter la vision étroite et tendancieuse imposée par le XVIIIe siècle dévot et censeur, qui nous fait croire à un Corneille « poète chrétien », alors qu’il fut un poète tout court, donc, fatalement, tout sauf un « poète chrétien ». Mais rien ne peut durer éternellement et cette lecture superficielle et réductrice commence à laisser place à une tout autre compréhension de qui fut réellement Pierre Corneille. Abandonnant de plus en plus le Corneille dépeint par son neveu Fontenelle alors aux ordre du pouvoir, certains vont désormais au-delà de cette bienséance inculquée aux Français dès 1640 et dont il reste bien des vestiges dans la mentalité universitaire de notre siècle. Signe des temps, pour la première fois, semble-t-il, une universitaire française ose s’intéresser à l’Affaire Corneille-Molière. Courageuse comme une héroïne de Corneille, Hélène Maurel-Indart court le risque de déclarer publiquement, et d’abord dans notre site (voir « Denis Boissier, sur la piste d’un nouveau Corneille », rubrique NOS INVITES) qu’« une vérité semble devoir être rétablie, même si l’on doute qu’un jour proche on puisse lire sur la couverture d’un Tartuffe le nom de Corneille suivi, entre parenthèses, de celui de Molière en guise de pseudonyme ! »
Oui, au-delà du Corneille institutionnalisé a existé un autre Pierre Corneille, comme il y a, à côté de l’icône mise en place par la IIIe République, un autre Molière…
CRIME DE
LÈSE-MAJESTÉ MOLIÈRE
(mai/juin 2009)
L’écrivain et érudit Marcel Schwob, alors élève de l’Ecole des Hautes-Etudes, signale à la revue Le Moliériste (n° 61, avril 1884) une coquille typographique dans la farce du Médecin volant, scène 5, qui rend peu compréhensible une réplique de Sganarelle. La première édition porte : « Oui de ce grand médecin, au chapitre qu’il a fait de la nature des animaux, dit… ». Les éditeurs modernes corrigent ainsi : « Oui, ce grand médecin, au chapitre qu’il a fait de la nature des animaux, dit… » Or, une copie manuscrite datant de l’époque de Molière indique « Ovide, ce grand médecin, au chapitre qu’il a fait de la nature des animaux, dit… », redonnant son sens à la phrase de Sganarelle.
Mais aucun moliériste du XIXe siècle n’a voulu tenir compte de la découverte de Marcel Schwob.
Cent ans plus tard rien n’avait changé. Les paroles du Maître sont tellement paroles d’évangile qu’aucun docteur en routine moliéresque n’a osé corriger l’évidente coquille. Il en sera de même dans cent ans.
Si l’on ne combat pas cet engourdissement qui saisit tout universitaire qui s’occupe du dix-septième siècle mis aux normes de Paris IV, rien jamais ne changera. Molière sera toujours – telle une fatalité ayant frappé la République française –, sa Majesté Molière pour les uns, le Dieu des comédiens pour les autres.
C’est pour cela que certains se mobilisent, un instinct civique les y pousse. Faire acte de résistance intellectuelle est devenu un devoir de lettré responsable. Certains ont donc fait le choix de refuser la litanie et le consensus académique pour mettre en avant l’esprit critique et l’analyse historico-critique. Une ambition qui en vaut bien une autre, en tout cas qui contrebalance la volonté marketing de publier la énième hagiographie de Molière Superstar qui sera, comme toutes les précédentes, démagogique et aseptisée.
Le 30 mars dernier s’est tenue, dans le salon Lulli du Grand Hôtel de la place de l’Opéra, une conférence-débat qui a réuni les défenseurs de la vérité historique sur Molière et ceux qui réclament l’ouverture d’un procès en réhabilitation de Pierre Corneille (lire dans la rubrique ACTUALITE : « Corneille-Molière : de nouveaux éléments relancent l’affaire ! »). Et de constater combien il est actuellement impossible d’obtenir des institutions françaises qu’elles se penchent sur l’affaire Corneille-Molière. Toutes les raisons pour s’y soustraire sont évoquées, lesquelles se résument à un refrain marmonné sans entrain : Molière est un mythe fédérateur qui se vend bien – pourquoi y toucher ?
Parce que la vérité est plus utile que le mythe. Et parce qu’elle donnera du travail à toute une génération de dix-septiémistes qui, sans ce besoin de remettre en cause les présupposés, se condamnent à répéter sempiternellement les clichés et les pieux mensonges politiquement admis sur Molière et Corneille.
Pourquoi condamner les nouvelles générations d’étudiants à n’écrire que ce qu’on attend d’eux ?
Pourquoi obliger des esprits qui pourraient être brillants à suivre docilement les habitudes de leurs maîtres de thèse, au lieu de prendre des chemins où se respire un air plus vivifiant ?
Dans le but d’inciter les esprits indépendants, l’Association cornélienne de France met en vente sur ce site – voir la page d’accueil – le PDF de l’ouvrage de Denis Boissier, Tout savoir sur l’Affaire Corneille-Molière. Cela intéressera nos lecteurs d’apprendre que cet essai a été refusé par plusieurs éditeurs parisiens, sous le prétexte qu’il allait déplaire à trop de monde.
Oui, ce livre va déplaire à tous ceux qui aiment Molière jusqu’à le défigurer.
Oui, ce livre va déplaire à tous ceux qui gagnent leur vie en vendant, sous le label « Molière », des illusions.
Oui, ce livre va déplaire à tous ceux qui… cessons cette liste interminable. Et affirmons que Tout savoir sur l’Affaire Corneille va plaire à qui refuse le prêt-à-penser et veut avoir un aperçu réaliste de ce que furent Molière, Louis XIV, Corneille et, plus généralement, le XVIIe siècle.
Car il y a des gens qui conservent leur curiosité et n’hésitent pas à courir le risque de penser selon une vieille méthode qui a fait ses preuves : ne pas refuser ce qui de prime abord déplaît mais qui peut s’avérer plus stimulant qu’une "vérité" estampillée d’utilité nationale. C’est le cas d’Hélène Maurel-Indart, professeur à l’Université de Lettres de Tours, spécialiste des coulisses de l’édition. Sur le site qu’elle dirige, www.leplagiat.net, elle montre dans sa rubrique « actualité » l’exemple d’un esprit ouvert à toute recherche qui tente de rendre compte de la complexité du réel, aussi dérangeant soit-il :
« […] Je découvre le site internet corneille-moliere.org que Denis Boissier anime en tant que membre très actif de l’équipe rédactionnelle de l’Association cornélienne de France. Et j’y vois, entre autres articles généreusement mis en ligne, un document intitulé « Boileau, d’Aubignac, La Fontaine dévoilent la collaboration Corneille-Molière ». Des témoignages ? des déclarations d’époque accréditant la thèse de la paternité de Corneille ? Ma stupéfaction s’explique par un mystère qui me taraude depuis le moment où j’ai commencé à m’intéresser à cette affaire : pourquoi Madame de Sévigné, qui savait tout, qui disait tout des moeurs de la cour, pourquoi aurait-elle tu la collaboration entre les deux dramaturges ? La question demeure. En revanche, Denis Boissier apporte, grâce à ses investigations obstinées, le témoignage d’autres contemporains des deux illustres écrivains tout en expliquant, dans une certaine mesure, le silence ou les sous-entendus de l’époque sur "l’affaire". Les arguments avancés ont gagné en précision et témoignent d’un authentique travail d'investigation, patient et attentif non seulement aux textes d’époque mais à leur contexte précisément éclairé par les études les plus fiables des spécialistes du 17e siècle.
Ce que la plupart des écrits d’époque tendent à laisser penser – et Denis Boissier, par des recoupements judicieux, est convaincant –, c’est que "l’Auteur le plus approuvé de ce siècle", selon les termes de l’éditeur Quinet, ce n’est pas Molière, ailleurs surnommé "le premier farceur de France", mais Corneille. La Fontaine aussi utilise une formule ambiguë pour évoquer Corneille derrière le masque de Molière, sous le nom de Térence... Quand on sait que Térence lui-même était soupçonné de n’écrire ses pièces que soutenu par la plume de Scipion Emilien et de Laelius. Le Scipion de Molière serait ainsi Corneille ! Vous trouverez d’autres analyses de ce type procédant par recoupements et élucidations de sens... Si l’on imagine de quelle situation privilégiée auprès du Roi, de quel statut exceptionnel, jouissait Molière, tel le Bouffon du Roi intouchable et consacré, on peut alors mieux s’expliquer le silence de ses contemporains osant à peine l’ironie ou le sous-entendu. […]».
De son côté la journaliste littéraire Delphine Peras constate dans L’Express (du Jeudi 16 avril 2009) que « le dossier Corneille-Molière ne cesse de s’étoffer » ( http://lexpress.fr/culture/livre/corneille-moliere-drole-de-drame_754180.html)
Mesdames, nous vous souhaitons, ainsi qu’à vos lecteurs, un printemps-été des plus chaleureux !
LE MOLIÈRE IMAGINAIRE
(mars/avril 2009)
« " Encore une fois, je le trouve grand. Mais ne puis-je pas parler en toute liberté sur ses défauts ? " C’est en ces termes que Fénelon, dans sa Lettre à l’Académie française, et cinquante ans seulement après la mort de Molière, croyait devoir déjà s’excuser de ce qu’il allait oser dire de l’auteur de Tartuffe et du Misanthrope. Utile sans doute en ce temps-là, puisque Fénelon la prenait, la précaution nous est indispensable aujourd’hui. Car, deux siècles tantôt passés ont bien pu nous conquérir toutes les libertés : les nécessaires, les superflues et même les dangereuses, ils ne nous ont pas encore donné le droit de penser sur Molière comme nous le voudrions, et de le dire comme nous le penserions. […] Les défauts de Molière ne sont pas des défauts, ce sont des qualités ; ce que l’on reprendrait chez tout autre, il est convenu qu’on le doit admirer chez Molière ; le style de Molière, la morale de Molière, la philosophie de Molière n’appartiennent pas à la critique ; Molière est en dehors et au-dessus de tout discussion. »
L’historien des Lettres Ferdinand Brunetière écrivait cela en 1884, dans La Revue des Deux Mondes (T. 66 ; pp. 693-694). En 2009, rien n’a changé. Molière demeure le produit parfait parfaitement commercialisé de deux grandes institutions françaises : la Sorbonne et la Comédie-Française.
Nous sommes condamnés à "aimer" Molière, comme nous sommes condamnés à lire le dernier Prix Goncourt, à porter tel vêtement cool, à boire telle boisson pétillante. Molière non seulement est devenu une icône sociale, mais aussi un référent moral.
Molière est l’incontournable dieu de la société du showbiz, le porte-étendard de l’esprit petit-bourgeois.
Et lorsque certains libres penseurs "contrariants" brisent cet esclavage intellectuel dont la première manifestation est le conformisme, les voici vilipendés, accusés de tous les maux, exilés dans leur « mauvaise foi » (Georges Forestier, in site du CRHT). Il est vrai qu’avec Molière, comme le constatait Ferdinand Brunetière qui était loin d’être un révolutionnaire, « on ne saurait arracher le "masque" sans risquer d’atteindre et de blesser cruellement le "visage"» (p. 699).
Il faut donc choisir entre le Molière des Messieurs de la Sorbonne, Le Molière imaginaire (c’est le titre d’une comédie-ballet de Nino Rota et du chorégraphe Maurice Béjart, créée en 1976 à la Comédie-Française) et Jean-Baptiste Poquelin. Dans le premier cas, il faut croire à un homme paré de toutes les vertus, de tous les talents et de toutes les qualités de cœur. Dans le second cas, on doit se contenter d’un homme qui fut un pragmatique entrepreneur de spectacles, un cocu notoire, l’illustre bouffon de Louis XIV et le prête-nom de Pierre Corneille (ce qui n’est déjà pas si mal).
Est-ce une question de tempérament ou de caractère ? Nous préférons, pour notre part, serrer la main de Jean-Baptiste Poquelin plutôt que plier le genou devant « l’illustre Molière ». Car si nous acceptons de découvrir Poquelin tel qu’il fut, nous aurons, en prime, le plaisir rare de surprendre Pierre Corneille. Le vrai Pierre Corneille, pas celui qui se tient raide et gris, tout drapé par les couturiers de la Sorbonne, et qui nous ennuie et nous fatigue tant ils nous l’ont dénaturé.
Si nous pouvons modestement donner notre avis, il importe beaucoup que la prochaine génération d’élèves soit délivrée des clichés développés tout au long d’un XIXe siècle qui a préféré les machines aux hommes. Le moliérisme qui sévissait au XIXe siècle a sévi tout autant au XXe siècle – et il s’apprête à faire de même au seuil de ce nouveau siècle.
Il est temps de remiser nos préjugés.
Molière est une invention du moliérisme. Des dizaines d’intellectuels, chercheurs ou historiens l’ont dit avant nous. Mais cela n’a pas suffi. Ils n’ont pas été entendus. Molière est un produit de l’esprit petit-bourgeois, mais lorsqu’on essaie de le faire savoir en place publique, les moliéristes monopolisent les médias, lesquels gagnent leur argent en vendant les mêmes beaux mensonges qu’eux. Comme l’écrivait déjà en 1884 le célèbre Ferdinand Brunetière : « Si quelqu’un se hasarde à toucher le problème, les moliéristes, comme gens qui n’en voient ni l’importance ni l’intérêt, ferment la discussion avec une violence injurieuse ».
Que faire ? Que faire contre le moliérisme qui, pour implanter un dogme national, a fait taire tous les jugements de ceux qui avaient bien connu Molière et qui avaient pris la peine de nous mettre en garde contre l’esprit Guignols de l’Info que le « premier Farceur de France » (Somaize, 1660) introduisait ?
Ceux qui se définissent depuis 1870 comme les « dévots de Molière » ont relégué les contemporains contempteurs de Molière dans un purgatoire dont ils gardent les clefs. C’est triste. Car comme l’écrit écrit Ferdinand Brunetière « lui sacrifier tous ses contemporains, c’est prouver qu’on ne le comprend pas » (p. 704).
Que faire contre le moliérisme, cette école religieuse où la tradition a force de loi ? Que faire contre la foi candide du charbonnier diplômé ? Que faire contre nos institutions nationales si peu circonspectes ?
Rien. Le moliérisme a introduit sous la Troisième République un "cinquième Evangile" du Dieu venu mourir sur scène.
Aussi nous remercions ceux qui refusent d’adhérer à cette « nouvelle cabale des dévots » ainsi que Denis Boissier l’appelle très justement. Et en premier lieu, remercions le célèbre comédien et metteur en scène Jean-Laurent Cochet d’avoir eu le courage d’être notre nouvel invité (voir rubrique NOS INVITES). Cet homme qui a tellement ensemencé le pays où respirait Molière sait de quoi il parle lorsqu’il dit : « Les attaques contre Pierre Louÿs ont été une cruelle injustice envers son intuition géniale et son érudition. Sa découverte a suscité la jalousie de tous ceux qui, par routine et paresse, n’avaient rien voulu voir et, tout aussi implacablement, la fureur de ceux qui se sont rendu compte qu’ils allaient passer pour des "imbéciles" de ne pas avoir découvert le pot aux roses… Chacun s’est dit : "je suis un inculte, il ne faut pas que cela se sache !" ».
LES DEUX FONT LA PAIRE
OU LE SHAKESPEARE FRANÇAIS
(janvier/février 2009)
Il n’est pas dit que l’argent que Molière gagnait avec ses bouffonneries rendait jaloux Pierre Corneille. Que cela l’ait agacé, sans doute ! Pour un homme comme lui, trempé dans les temps anciens et façonné sous Louis XIII, un vrai artiste n’avait pas à "réussir" – ou alors, momentanément, comme lui-même avec Le Cid.
Or, Molière (grâce à Pierre Corneille, et plus encore grâce au roi) était, vers 1661, "arrivé". Voilà qui dut contrarier l’auteur de Pertharite, sans emploi valorisant depuis 1652. Le public boudait celui qui lui avait offert les plus belles pièces qui se puissent écrire en langue française. Lui qui avait appris aux Français à penser grâce à la tragédie était déjà démodé. Encouragé par le roi qui y trouvait son compte, le peuple ne souhaitait désormais que rire et croyait drôle de ridiculiser ce qui peut être grand. C’est à cela que servaient l’esprit burlesque et la farce, et c’est pourquoi triomphait Molière.
Corneille pouvait comprendre que l’on puisse rire de tout ; lui-même avait commencé sa carrière comme « poète comique ». Et même si on semblait l’avoir oublié, il avait été le seul parmi les poètes de son temps à écrire pour le « public » à une époque où il n’était pas bien vu de le faire et encore moins de s’en vanter. Oui, il pouvait comprendre que l’on puisse rire de tout, à condition de ne pas refuser d’applaudir à ce qui est réellement beau et grand. Mais depuis que Louis XIV régnait sur la France et Molière sur les scènes de théâtre, la moquerie, la dérision, la frénésie, la bouffonnerie tous azimuts étaient les seules façons de se divertir.
Or, Pierre Corneille et Molière s’étaient associés, comme l’étaient depuis deux siècles leurs deux corporations respectives : la Basoche et les Enfants-sans-soucis. Ainsi, malgré la puissance d’attraction du rire, il était encore possible de mélanger grandeur et bassesse, d’harmoniser hauteur d’âme et pitreries, grandes causes et chicanes.
Le bouffon du roi, depuis qu’il en existait, incarnait les deux extrêmes : la folie et la sagesse – ou si l’on préfère : la folie raisonnante et la sagesse extravagante. Le bouffon du roi était un homme du peuple, un vilain comme l’on disait, mais un vilain touché par le doigt de Dieu. En d’autres termes, tout bouffon du roi était un monstre (étymologiquement : celui qu’un montre du doigt), et Molière n’échappait pas à la règle, nous apprend son contemporain Le Boulanger de Chalussay dans Elomire hypocondre (1670), en s’adressant à Molière :
L’un qui vous voit passer près de lui dans la rue,
Vous montre au doigt à l’autre, et cet autre vous hue.
On montrait du doigt le bouffon du roi, on le huait parfois, mais la société d’alors voulait que la marotte de cet « étrange drôle » (selon le gazetier Robinet parlant de Molière) soit une sorte d’intermédiaire entre le sceptre du monarque et la fourche du paysan. C’est pour cela que l’Eglise tolérait le bouffon du roi qui était considéré comme un intermédiaire entre le Ciel et la fange. Durant le Moyen Age, l’Eglise aidait même le roi à bien choisir son bouffon. Mais cette fois, l’Eglise était contre Molière, car Dieu, cette fois, n’avait pas désigné le bouffon du roi par des signes évidents. Molière n’était qu’un farceur qui jouait au bouffon du roi.
Mais pour un roi, avoir un grand bouffon était un signe extérieur de grande royauté. Et Louis XIV le savait, et il était assez puissant pour s’opposer à l’Eglise. A peine monté sur le trône en 1661 il s’était empressé de choisir le sien. Il est probable qu’il accepta avec Molière celui qui était son garant, son mentor auprès de la reine-mère : le vieux Pierre Corneille. Car il fallait l’endroit et l’envers de la scène d’un théâtre pour satisfaire un tout jeune roi que l’on prenait déjà pour un dieu, mais qui n’aimait rien tant que les gauloiseries.
Deux associés œuvrant pour le plaisir d’un troisième qui les dominait tout à fait, voilà l’étrange pacte qui lia « la gloire de la France », le « premier farceur de France » et le « Roi Soleil».
Ce pacte, qui illustre l’adage "les deux font la paire", a été postérieurement occulté pour diverses raisons historiques que nous ne pouvons évoquer ici, mais qui sont particulièrement significatives de la volonté qu’a eue en 1870 la France de se doter d’un héros populaire à la mesure de ses idéaux républicains et laïques. Toutefois une nation ne peut éternellement se mentir à elle-même. L’association entre Corneille et Molière au profit de Louis XIV est une réalité historique qu’aujourd’hui de moins en moins d’historiens veulent occulter.
Ainsi, récemment, l’historien Franck Ferrand a publié L’Histoire interdite, recueil de cinq essais dans lequel il démontre avec bon sens, concision et efficacité, que la vérité historique n’est jamais tout à fait ce que l’idéologie veut faire d’elle. Et de nous dire, le plus simplement du monde, qu’il y aura toujours des chercheurs, des intellectuels, des historiens assez indépendants pour refuser les arrangements que l’establishment se croit autorisé à faire avec la vérité historique, au nom de la « bienséance » ou d’un prétendu consensus national (voir rubrique ACTUALITE).
Franck Ferrand prévient : « J’entends déjà les objections : "Est-ce que vous ne craignez pas, en creusant un sillon à ce point déviant, de faire vaciller la statue, d’écorner le symbole, de priver la littérature française de son plus bel ornement ? " Ma réponse est non, deux fois. Primo : je ne crois pas qu’on gagne quoi que ce soit à entretenir un mythe – fût-il magnifique – sur des fondements erronés ou friables. Secundo : s’il s’avérait que les vers les plus "sublimes" de Molière soient à porter au crédit de Pierre Corneille, alors non seulement la littérature ne perdrait rien au change, mais elle y gagnerait un auteur complet et multiple, un grand polygraphe, un esprit supérieur comparable à celui que les Anglais chérissent en Shakespeare. » (p. 101)
Il faut que cela soit dit et redit parce que faire la sourde oreille et voir des diables partout parasitent, depuis le Moyen Age, le bon fonctionnement de la Sorbonne. Merci à Franck Ferrand.
Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, le célèbre homme de théâtre Jean-Laurent Cochet vient de déclarer sur Europe I, lors d’une émission de Michel Drucker consacrée à l’ouvrage L’Histoire interdite de Franck Ferrand (31 octobre 2008), que pour lui, en raison de sa très longue expérience de la scène et d’une grande complicité avec le texte moliéresque, il ne fait aucun doute que Pierre Corneille a écrit l’essentiel du théâtre signé Molière. Et quand, quelque peu décontenancé, le journaliste Michel Drucker a réitéré la question :
— Corneille a-t-il rédigé les pièces de Molière ? C’est votre avis ?
Monsieur Jean-Laurent Cochet lui avec conviction répondu :
— Oh ! mais, absolument !
C’est la première fois qu’un homme de théâtre aussi réputé ose dire tout haut ce que bon nombre de ses confrères pensent en coulisses (voir rubrique ACTUALITE).
Votre lucidité critique et votre indépendance d’esprit nous honorent, Monsieur Jean-Laurent Cochet !
CORNEILLISTES
ET
CORNÉLIENS
(novembre/décembre 2008)
Les corneillistes s’occupent de Pierre Corneille comme les entomologistes s’occupent d’un papillon épinglé, ou les archéologues d’une momie. Malgré leur dévouement, au final ils le laissent encore plus desséché qu’ils ne l’avaient trouvé.
Parents pauvres de la famille des dix-septiémistes, les corneillistes se doivent de "penser" Corneille à la manière de leurs riches parents les moliéristes. Ce qui nous vaut un portrait posthume réducteur et petit-bourgeois de l’auteur du Cid. Au lieu d’un génie vivant, contradictoire, satirique et actualiste, nous n’avons qu’un auteur scolaire empaillé, un créateur sans panache, autrement dit : Corneille made in sorbonna.
Heureusement, il y a les cornéliens, qui lisent Corneille avec leur cœur. Les cornéliens savent, parce qu’ils le connaissent in texto, qu’il est toujours actuel, et que les personnages qu’il a créés ne sont pas les mannequins froids d’un musée de cire. Plus encore, les cornéliens refusent de voir en Corneille le repoussoir de Molière, à l’opposé de ce qu’il est de bon ton de faire en France depuis quelques années, culturellement aussi peu glorieuses les unes que les autres.
Le théâtre de Pierre Corneille n’est pas people ? La belle affaire ! Qu’on fasse l’effort d’éduquer le peuple plutôt que lui enlever le goût de la hauteur morale, des sentiments nobles et des répliques parfaites !
Son théâtre est élitiste ? Même pas ! Il n’est qu’intelligent et demande simplement un petit effort intellectuel, lequel sera largement payé en retour. D’ailleurs cette notion d’élitisme qui, depuis quelque temps, fait peur dans notre hexagone, ne signifie rien en art. Car l’Art est grand et exigeant – ou il n’est que mercantilisme et servilité. "Théâtre élitiste" ne signifie rien non plus. Que nous le voulions ou non, chacun de nous fait partie d’une corporation, d’un clan ou d’un groupe. Francs-maçons, utilisateurs d’Apple, membres du Jockey Club ou cornéliens… le choix est large de ces « élites » ouvertes à tous, qui ne sont que la manifestation du goût que l’on a de se rassembler afin de partager une même passion, ou un combat social nécessaire.
Corneille n’est pas élitiste. Mais chaque artiste, par la force des choses, crée ses happy few. Nul ne peut plaire à tout le monde. Même Dieu ne peut se flatter de tous ses fidèles. Plaignons ceux qui, à cause d’un mot sottement devenu tabou, passent à côté de l’œuvre de Pierre Corneille.
Corneille n’est pas plus élitiste que ne le sont la montagne ou la plage. Il est seulement regrettable qu’il y ait des poitrines trop étroites pour respirer les hauteurs, et des épidermes trop délicats pour bronzer intelligemment.
Bien sûr, les corneillistes aiment Corneille et le défendent, mais dans les limites étroites que leur permettent les institutions moliéristes. Les cornéliens, eux, refusent la vision formatée imposée dès 1870 par la Troisième République. C’est pour cela que les cornéliens étudient méthodiquement les obscurités de la carrière de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière. Ils ont compris, mesuré et accepté tout ce que Jean-Baptiste Poquelin doit à Pierre Corneille. Certes le discours officiel est aujourd’hui tout autre puisqu’il est politiquement correct de se détourner de Pierre Corneille, et bienséant de ne voir en lui qu’un chevalier à la triste figure. En une phrase comme en mille, on nous demande d’adhérer au slogan : « Tout pour Molière, rien pour Corneille ».
Molière, nous dit-on, c’est la France. Corneille, lui, n’est plus la France : en 2006, on est allé jusqu’à interdire de fêter le quatrième centenaire de sa naissance.
Pauvres de nous qui ne savons honorer que « le premier farceur de France », ainsi que le définissait en 1663 son contemporain l’écrivain Somaize.
LA GUERRE IDÉOLOGIQUE
DES « DÉVOTS DE MOLIÈRE »
(septembre/octobre 2008)
« N’irritez pas les dévots, ce sont gens implacables. » a dit Louis XIV à son bouffon Molière après la première des Plaisirs de l’Isle enchantée (1664).
Depuis ce jour beaucoup d’eau et d’encre sont passés sous les ponts et sur les pages. La monarchie est devenue république, et certains points de vue se sont inversés. Le « démon vêtu de chair » est devenu une icône médiatique. Le « Héros des farceurs » (comme on l’appelait de son temps) est désormais un « grand auteur ». Ironie de l’Histoire, celui qui vilipendait les dévots a désormais les siens – les moliéristes – qui se définissent précisément comme « dévots de Molière » (in Le Moliériste, n°1, p. 3) et font du bouffon de Louis XIV leur « dieu » (comme l’indique Louis Loiseleur : « Puisque Molière est en train de passer dieu parmi nous… » (Les Points obscurs de la vie de Molière, p. 13).
Les « dévots de Molière » ont leur religion : le « moliérisme ». Et des détracteurs jusque dans leur propre église située rue de la Sorbonne : « Ses adorateurs n’admettaient point que l’on prétendît relever quelque imperfection en leur dieu. » (Gustave Michaut, La Jeunesse de Molière, p. 10).
Cette secte des dévots nouvelle formule suscite quelques inquiétudes, comme le craignait à juste titre l’un d’eux : « on a créé une nouvelle espèce de maladie qu’on a qualifiée du nom de moliérisme ou de moliérolâtrie, et qu’on s’efforcera quelque jour de présenter comme une variété de gâtisme (Henry de la Pommeraye, Le Moliériste, n° 83, p. 324).
Mais, pour le plus grand bonheur de leur carrière, les moliéristes ont pour eux un consensus de façade et, suprême récompense, le soutien des gens du showbiz.
Aussi les « dévots de Molière » montent-ils en chaire pour distribuer les diplômes à leurs fidèles et jeter des anathèmes à ceux qui doutent de leur foi. C’est ainsi, la société française, pourtant laïque, a son dieu, un ex-farceur devenu, de façon posthume, le dieu du théâtre bourgeois.
Les « dévots de Molière » forment donc un Empire dans la République des Lettres. Et c’est pourquoi, depuis des décennies, ils condamnent au silence médiatique (fort discrètement afin de ne pas perdre le suffrage universel) tous ceux qu’ils déclarent « hérétiques », « incultes » et « malhonnêtes ».
La guerre est déclarée entre « dévots de Molière » et libres penseurs. Les uns ont un dogme, les autres une méthode d’analyse historico-critique qui les empêche de croire à un Molière « parfaitement honnête homme ».
Cette guerre compte des victoires moliéristes (comme en 1919 lorsqu’ils ont "assassiné" socialement Pierre Louÿs) – et des défaites, par exemple lorsque fut diffusée sur France 2, le 28 octobre 2007, l’émission « Molière a-t-il écrit ses pièces ? » L’existence même d’une telle émission, bien que favorable à leur acte de foi (pouvait-il en aller autrement ?) a été ressentie, par tout moliériste diplômé, comme une défaite.
Récemment encore… défaite pour les « dévots de Molière », dont nous reprenons la chronologie et résumons la portée :
En 2004, lors de la table-ronde de Louvain sur le thème "Attribution d’œuvre", M. Jean-Marie Viprey, maître de conférences à l’Université de Besançon, était l’ultime "scientifique" qui contestait, sur le plan des statistiques et du calcul intertextuel, l’attribution par MM. Cyril et Dominique Labbé des pièces signées Molière à Pierre Corneille. Tout en avouant « je ne suis pas statisticien », M. Viprey publia une réfutation de la démonstration de MM. Labbé. Ces derniers répliquèrent par une mise à nu de la méthode employée par M. Viprey pour "invalider" leurs travaux. Leur réponse, un dossier de 169 pages (mis en ligne dans les archives ouvertes du CNRS sous le titre Corneille a écrit 16 pièces représentées sous le nom de Molière, ou sur notre site, rubrique LE CNRS ET L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE), reprenait point par point l’article de M. Viprey et constatait, non sans ironie, qu’une fois corrigée, la "démonstration" de M. Viprey confirme que Corneille est bien l’auteur des principales œuvres représentées sous le nom de Molière.
M. Viprey ne jugea pas utile de s’expliquer sur les vices de forme que lui reprochaient MM. Labbé, et refusa de porter la discussion en place publique. C’est pourtant lui qui avait reconnu, au cours de la table ronde de Louvain, que les thèses d’une collaboration entre Corneille et Molière « méritaient un authentique débat ».
En mars 2008, M. Viprey fit retirer par le CNRS le dossier-réponse de MM. Labbé sous le prétexte qu’en citant intégralement son article (pour l’invalider paragraphe après paragraphe) ils portaient atteinte à son droit d’auteur. Dans un premier temps M. Viprey a obtenu satisfaction. Mais après un examen approfondi – qui dura deux mois – le CNRS a conclu que tout ce qu’avaient écrit MM. Labbé était statistiquement incontestable et a remis en ligne le dossier-réponse Corneille a écrit 16 pièces représentées sous le nom de Molière.
Aussi pouvons-nous écrire que depuis décembre 2001, personne n’a pu scientifiquement remettre en cause la démonstration de MM. Cyril et Dominique Labbé. Bien au contraire, les maladresses de certains l’ont encore renforcée.
Cette guerre presque centenaire mais discrète, et dont le grand public n’a guère conscience, connut au mois d’août une nouvel affrontement. Le Nègre de Molière (2005), téléfilm de Didier Bivel qui a pour sujet la collaboration Corneille-Molière, demeurait depuis trois ans dans un placard de France 3. En mars 2008 l’Equipe rédactionnelle du site corneille-moliere.org dans un éditorial intitulé « Pourquoi Le Nègre de Molière est-il enchaîné ? » rendait publique cette anomalie. Peu après, France 3 diffusait ce charmant téléfilm, mais avec une volonté d’occultation si forte qu’elle l’a emporté sur le besoin de faire de l’audimat. Certes Le Nègre de Molière fut diffusé, mais le samedi 2 août 2008, à 16 h 15, en plein chassé-croisé des juilletistes et des aoûtiens (voir aussi la rubrique ACTUALITES). Pouvait-on rêver meilleur moment pour ne point faire connaître une fiction d’une heure trente destinée au plus large public ?
Comme rien n’arrête les « dévots de Molière », le téléfilm Le Nègre de Molière n’a eu droit ni au prime time dont bénéficie normalement toute œuvre inédite, ni à une présentation à la presse, ni à la moindre bande annonce. Voilà comment, en France, dans la République des Lettres, on impose une idéologie.
Nous avons perdu une bataille mais pas la guerre. Cette victoire finale que les « dévots de Molière » exigent, ce sera une autre paire de manches, et il ne suffira pas à Messieurs les censeurs d’avoir le bras long…
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Un CNRS attentif
(Juin 2008)
Les travaux de MM. Cyril et Dominique Labbé, spécialistes du calcul statistique intertextuel de l’Université de Grenoble, avaient créé l’événement en 2001 parce qu’ils démontraient, selon une méthode scientifique internationalement reconnue depuis 1998, que seize pièces signées Molière présentaient les mêmes caractéristiques stylistiques que les comédies du Menteur (1642) et de la Suite du Menteur (1643) de Pierre Corneille. Similitude que l’on ne retrouve chez aucun autre couple d’auteurs. Leur conclusion était formelle : Pierre Corneille avait écrit les principales pièces du comédien Molière. Le Journal of Quantitative Linguistics publia leurs travaux, lesquels furent archivés par le CNRS.
Le scandale fut grand, la réaction violente, et les coups bas nombreux. Comme MM. Labbé n’étaient pas d’éminents dix-septiémistes, on ne les attaqua que sur ce plan. Et l’église des moliéristes – ces derniers se définissent eux-mêmes comme les « dévots de Molière » – décida de nier la science du calcul de la distance intertextuelle utilisée dans le monde entier par les chercheurs en paternité littéraire.
Comme ce n’était pas la meilleure des stratégies pour récuser les recherches de MM. Labbé, le moliériste Jean-Marie Viprey, maître de conférences à l’Université de Besançon, qui avoue « Je ne suis pas statisticien » et reconnaît que la thèse de la collaboration Corneille-Molière est « certes plausible » (Table ronde de Louvain, 2004), publia sa réfutation en 2006 dans Journal of Quantitative Linguistics « About Labbé’s "Inter-Textual Distance" ».
MM. Labbé, qu’on cherchait à discréditer, répliquèrent par une communication de 169 pages intitulée « Corneille a écrit 16 pièces représentées sous le nom de Molière » qui rectifiait point par point les accusations de leur adversaire. Il s’agissait pour MM. Labbé de montrer combien leur contradicteur était peu au fait de la méthodologie scientifique de leur domaine si pointu.
M. Viprey réclama de l’administration du CNRS le retrait de la réponse minutieuse de MM. Labbé, arguant qu’en citant in extenso « About Labbé’s "Inter-Textual Distance" » MM. Labbé avaient porté atteinte à son droit d’auteur.
La démonstration de MM. Labbé « Corneille a écrit 16 pièces représentées sous le nom de Molière » fut donc retirée des « archives ouvertes » du CNRS. Ce qui signifiait que MM. Labbé ne pouvaient plus dénoncer les irrégularités de procédure et les erreurs d’interprétations commises par M. Viprey.
MM. Labbé écrivirent à l’administration du CNRS, faisant valoir les dommages moraux et intellectuels qu’une telle sanction, si elle était maintenue, entraînerait pour eux. Les semaines passèrent qui devinrent des mois. Ce qui semblait une censure persistait.
En avril 2008, l’Equipe rédactionnelle du site corneille-moliere.org soutenait MM. Labbé. Elle les savait intègres et n’ignorait pas qu’une récente expérience « en double aveugle », menée en 2007 par des spécialistes anglais, « avait été couronnée d’un plein succès ». Un article intitulé « Censure au CNRS », écrit par Hugues Héraud, fut mis en ligne (rubrique LE CNRS ET L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE)…
Quelques autres semaines ont passé… et aujourd’hui nous sommes heureux de constater que le CNRS a choisi de conserver dans ses « archives ouvertes » la communication de MM. Labbé (néanmoins expurgée du texte de M. Viprey), consultable à l’adresse :
http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/26/53/52/PDF/LabbeVipreyJQLO62.pdf
Nous pensons que le bon sens a gagné sur l’idéologie, mais ce jugement n’engage que nous (cf. « Le CNRS n’est pas devenu le CMRS » dans la rubrique LE CNRS ET L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE).
De même nous pensons qu’il est courageux qu’un universitaire ait à coeur de démontrer que dans notre pays, Molière est non seulement une affaire de littérature, mais un dogme national et une croyance sociale. Aussi mettons-nous en ligne l’article de l’historien Gérard Moret « Molière, un acte de foi » (rubrique A LIRE EN PRIORITE) pour qu’en ces temps printaniers de révisions studieuses et d’examens, les étudiants puissent se rendre compte dans quelle idéologie consensuelle nous baignons sans songer à en chercher les raisons, ni même à nous en plaindre ou nous en étonner.
Une idéologie que notre nouvel invité, Jean-Paul Fontaine, écrivain et bibliophile émérite, pointe lui aussi du doigt dans son article « Pour l’honneur de Pierre Louÿs ». Avec tact et érudition il répond aux accusations que M. Claude Bourqui (après M. Georges Forestier et feu Roger Duchêne) a portées à l’encontre de celui qui en 1919 voulut percer le « mystère Molière ». Traiter d’ « inculte » Pierre Louÿs, dont la culture livresque impressionna les puits de science que furent Frédéric Lachèvre, René-Louis Doyon ou Pascal Pia, pour ne citer qu’eux, est un effet de manche médiatique peu digne de considération mais qui fait preuve d’une suffisance intellectuelle dont on peut se demander, au vu de l’utilisation si fréquente de ce procédé, si elle ne fait pas partie de la panoplie de tout moliériste patenté.
Certains pensent qu’il est toujours bon de ridiculiser l’adversaire en faisant de lui un imbécile pour avoir le parterre de leur côté. Ainsi prétend-on que Pierre Louÿs fut le « spécialiste du canular », contrevérité si manifeste qu’elle attriste tout véritable lettré et fait sourire qui n’est pas « dévot de Molière ».
LES STATISTIQUES ENCOURAGEANTES
DU SITE CORNEILLE-MOLIERE.ORG
(Mai 2008)
Nous sommes heureux d’annoncer aux internautes qui nous lisent que nous avons atteint la barre des 10 000 visiteurs mensuels. Cela fait un peu plus de deux ans que nous avons mis en ligne notre doute motivé envers le dogme national « Molière auteur de génie » ; vingt-sept mois que nous avons commencé à faire connaître l’Affaire Corneille-Molière avec des articles argumentés et des points de vue diversifiés. Le site propose plus de huit cents pages, agrémentées d’un courrier des Lecteurs (auquel nous répondons longuement) et d’interventions de personnalités invitées qui nous font l’honneur de relayer nos interrogations, y ajoutant leur grain de sel et le piment de leur bon sens.
Après avoir fait découvrir deux portraits inédits de Pierre Corneille (dans DOCUMENTS), et alerté l’Opinion publique sur le fait que le téléfilm de Didier Bivel Le Nègre de Molière (2005) n’avait toujours pas été diffusé (lire l’article de Catherine Ramberg dans NOS INVITES ; voir aussi l’éditorial du mois de mars), nous faisons aujourd’hui connaître un cas extrêmement grave de censure au CNRS. Le CNRS avait tout d’abord mis en ligne la communication scientifique de Cyril et Dominique Labbé, « Corneille a écrit 16 pièces représentées sous le nom de Molière ». Elle a été retirée sous un prétexte absolument pas scientifique (dans DOSSIERS, lire la rubrique : Le CNRS et l’Affaire Corneille-Molière).
Il serait d’ailleurs utile, pour ne pas dire urgent, que les intellectuels français se réveillent d’une léthargie politiquement correcte et, ce faisant, s’intéressent davantage à ces cas de censure ou du moins d’occultation… N’est-ce pas le plus beau rôle que les intellectuels puissent jouer dans un pays qui se dit délivré de la censure ? Il est vrai que, si le mot « censure » n’existe plus, il a été remplacé par celui, plus démocratique, de « consensus ». Dès qu’il y a « consensus » nous pouvons être certain qu’il y a occultation de ce qui déplaît et, presque toujours, censure pure et nette. C’est ce que nous avons à cœur de faire savoir à ceux qui se préoccupent de l’état de santé de l’Esprit français.
On nous dit que 10 000 visiteurs mensuels est un excellent résultat car nous sommes un site « culturel », et donc promis, à en croire les défaitistes, à la désertification. Puisque nous ne parlons ni de foot ni des femmes et des hommes du Président, et que nous aggravons notre cas en ne parlant pas people, nous serions condamnés à n’intéresser personne.
Eh bien, nous ne croyons pas aux Cassandre de la République made in TFI, à la philosophie version prime time. Ceux qui nous visitent viennent de tous les horizons sociaux, et la culture ne leur est pas étrangère. Ils sont ouverts à toutes les idées, ils sont chez eux partout, même au XVIIe siècle. Certes, nos visiteurs ne sont pas tous des dix-septiémistes et beaucoup, nous le supposons, ne lisent pas chaque soir Cinna ou Tartuffe (nous non plus). Mais ils affichent une saine curiosité et même un intérêt pour cette question qui, de prime abord semble littéraire, puis se révèle symptomatique d’un débat national larvé, et enfin se retrouve l’enjeu d’un combat politique plus grave qu’il n’y paraît. L’écrivain Eric Dussert l’a parfaitement définie : l’Affaire Corneille-Molière est un « Watergate de la recherche universitaire » (25 juillet 2006, sur le site L’Alamblog). Tôt ou tard, l’Affaire Corneille-Molière créera une révolution dans nos habitudes de penser : de penser Molière, de penser Corneille, de penser Louis XIV, de surmonter les préjugés que nous avons hérités du XIXe siècle petit-bourgeois.
Nous ne faisons même plus attention à quel point nous sommes esclaves d’idées reçues, adeptes de superstitions sociales, "accros" à des dogmes périmés. Ainsi, pour Molière, Corneille ou Louis XIV, nous sommes pareils à nos arrière-grands-parents : nous fonctionnons encore au charbon. L’Affaire Corneille-Molière nous met à l’heure du nucléaire.
MOLIÈRE, POISSON D’AVRIL
(Avril 2008)
Le 19 octobre 1919 Pierre Louÿs expliquait à un journaliste de la revue Comœdia : « La biographie de Molière est la seule vie de grand homme entièrement inexplicable. […] On a écrit l’histoire de Molière comme on eût écrit celle de Saint Denis ! On a obéi à une foi aveugle que se transmettent les générations. »
Chacun sait que rien n’est plus difficile à changer que les habitudes, surtout si elles sont mauvaises. Aujourd’hui encore, on continue à idolâtrer un homme dont on ne sait rien de certain, mais dont on veut croire qu’il est un « auteur incomparable » et même « divin » alors que tous ceux qui l’ont connu ont rapporté qu’il fut le « premier farceur de France ». Donc, parce que la Révolution française pratiqua la politique de la table rase, et que la IIIe République était anticléricale, la France a son culte républicain.
Mais certains ne pratiquent pas. Ce sont les libres penseurs. Et le site corneille-moliere.org accueille leurs points de vue. Il donne également la possibilité aux internautes de découvrir un portrait inédit de Pierre Corneille qui pose devant sa ville de Rouen – sans doute en 1648 – avec, à la main, les deux tomes en maroquin rouge de son théâtre complet. C’est le second portrait inédit que nous mettons en ligne.
Nous donnons aussi à nos visiteurs anglophones, dans la rubrique English version, la possibilité de connaître notre « Position de thèse » (« The Corneille-Molière case-thesis statement »), ainsi que celle de Dominique Labbé, chercheur de l’Université de Grenoble (« Corneille in the shadow of Molière »). Celui-ci a démontré en 2002, au moyen du calcul de la distance intertextuelle, que seize pièces du théâtre moliéresque étaient de la main de Pierre Corneille. Le résultat des travaux de M. Labbé a déplu si fortement aux dix-septiémistes français qu’ils ne lui ont pas laissé l’occasion de fournir, en bon scientifique qu’il est, toutes les explications nécessaires, ainsi que les preuves que ses recherches assistées par ordinateur lui avaient procurées. Sa conférence à l’Université de Dublin, en langue anglaise, peut être lue sur notre site (le texte français est dans la rubrique LE CNRS ET L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE, article « Corneille et Molière »).
Des journalistes ont écrit que le site corneille-moliere.org est lu uniquement parce que nous "attaquons" les moliéristes. C’est triplement faux :
1) Nous n’attaquons personne. Nous sommes en temps de paix.
2) N’étant pas ethnologues, nous ne savons pas ce qu’est un moliériste, sinon qu’ils se définissent comme les « dévots de Molière » (in la revue Le Moliériste, n°1, p. 3). Nous serions donc bien peu charitables d’"attaquer" les victimes de croyances chaque jour plus obsolètes.
3) Si les moliéristes ont un "adversaire", c’est le Temps, qui n’a pas son pareil pour réduire à néant les vieilles idées toutes faites.
Car l’avenir ne sera pas tendre envers ceux qui, sur Molière et Corneille, pensent exactement comme il y a deux cents ans. Alfred Simon remarquait que l’Université « est dominée par la Sainte Trinité sorbonnarde formée par Nisard (1806-1888) qui engendra Brunetière (1849-1906), qui engendra Lanson (1857-1934). » (Molière, une vie, 1988, p. 540). A la façon du Persan de Montesquieu, étonnons-nous qu’on puisse continuer en 2008, comme si de rien n’était, à remplir les rangs de l’arrière-garde de l’esprit petit-bourgeois universitaire dont le parangon fut Désiré Nisard.
Nous laissons la secte des « dévots de Molière » pratiquer son culte, mais il est exact que nous aimerions que les mentalités évoluent (qui ne le souhaiterait ?) Une prochaine génération d’élèves, d’étudiants, de chercheurs, de lettrés, finira par prendre conscience que ce que l’on nous raconte depuis des lustres sur le beau règne de notre grand roi Louis XIV est par trop édulcoré, que tout ce prêche académique date des débuts frileux de la IIIe République… et qu’il est temps de rectifier nos jugements convenus/aseptisés sur la négritude littéraire, le libertinage et l’absolutisme royal.
De même, de « bonnes » âmes ont fait de Pierre Corneille un
Un vieux con solennel, ennuyeux et réac
alors qu’il fut tout le contraire : sans cesse à l’affût de la nouveauté, maître d’un style toujours changeant, passionné autant par les jeunes femmes que par tout ce qui touche au sublime, avec en prime un goût pour la comédie, notamment celle qu’il s’amusait à jouer aux doctes, aux duumvirs, comme il les appelait plaisamment depuis qu’ils avaient critiqué Le Cid et le si romain Horace.
Corneille est le seul de son siècle à avoir bravé la « bienséance » et combattu les pontifes de la Sorbonne qui croient tout savoir mieux que tout le monde. Et parce qu’il n’a jamais voulu du reality-show de Versailles il a, d’un coup de plume, rejoint la démocratie… Et nous le rejetterions ? Nous serions bien à plaindre de ne le juger que sur des a priori bourgeois inculqués à coups de diplômes. Pierre Corneille, c’est Jonathan Livingston avec des ailes d’aigle. Il survole son siècle et atteint l’éternité.
POURQUOI LE NÈGRE DE MOLIÈRE
EST-IL ENCHAÎNÉ ?
(Mars 2008)
Le Nègre de Molière est un téléfilm de Bidier Bivel, jeune réalisateur à qui l’on doit, sur un scénario de Catherine Ramberg, L’Inconnue de la départementale (France 3, 2004), ainsi que le film Fais-moi des vacances (2002), comédie acidulée sur l’adolescence mal partagée, qui a obtenu le Prix du meilleur film, le Prix du public et le Prix Ciné-Cinémas de Saint-Jean-de-Luz 2001.
Le Nègre de Molière est un téléfilm commandé par France 3, réalisé en 2005, et que les spectateurs n’ont toujours pas pu voir en 2008.
Le Nègre de Molière reste dans un placard. Enfermé. Le Nègre de Molière est enchaîné.
Vous vous demandez pour quelle raison ? Le Nègre de Molière raconte comment Pierre Corneille a fini, par amour (ajoutez-y le manque d’argent) par devenir le collaborateur de Molière, comédien devenu le favori de Louis XIV. La scénariste Catherine Ramberg, qui a accepté d’être notre invitée et qui s’explique sur son métier et sur sa passion des belles histoires, s’étonne que son scénario, devenu un téléfilm depuis trois ans, n’ait toujours pas été diffusé.
Le Nègre de Molière n’est pas une thèse, c’est une fiction. De plus, cette histoire n’est pas uniquement celle de Corneille et de Molière escorté de sa comédienne favorite Marquise du Parc. C’est aussi – c’est autant – l’histoire d’une chercheuse en informatique qui, ayant hérité des travaux de son père, est convaincue que Pierre Corneille est l’auteur des principales pièces de Molière. Cette chercheuse (interprétée par Gabrièle Valensi) va rencontrer un spécialiste de Corneille (interprété par Yvon Back) et le convaincre du bien-fondé des algorithmes qu’utilise le logiciel de « calcul de la distance intertextuelle » mis au point par son défunt père. Le professeur d’Université est d’abord sceptique comme il se doit, puis curieux, ensuite passionné par l’hypothèse que Corneille a travaillé dans l’ombre de Molière, enfin fasciné par cette idée…. au point de s’éprendre de la jeune et naïve, mais courageuse, chercheuse. Très vite, les difficultés apparaissent : cette découverte, les moliéristes n’en veulent pas. Leur représentant (interprété par Philippe Magnan) va, à l’occasion d’un « colloque sur Molière », le leur dire avec un grand coup de gueule qui a valeur d’avertissement à défaut d’argument. Comment convaincre ceux qui refusent par avance de l’être, et même d’envisager de pouvoir l’être se demandent nos deux chercheurs ? Mais si le présent est bloqué, le passé reste ouvert. La réponse que cherche notre professeur doublement passionné, ce n’est pas dans les livres qu’il va la trouver, c’est Morphée qui la lui apporte. Car notre héros érudit, quand il fait nuit, s’il rêve comme tout le monde, a un fantasme bien à lui : il se voit en Pierre Corneille… et retrouve la jeune chercheuse dont il s’est épris métamorphosée en Marquise du Parc, vedette de la troupe de Molière… Dès que la nuit frappe les douze coups notre héros entraîne ceux qu’il a côtoyés durant ses journées studieuses dans un voyage au cœur du XVIIe siècle. Il y retrouve, en Molière, le jeune présentateur vedette de la télévision (interprété par Patrick Mille) qui avait animé le « colloque sur Molière ». Corneille sympathise donc avec un Molière désinvolte mais efficace qui lui offre la seconde chance de sa vie, après Le Cid, de faire fortune…
Comme dans Belles de nuit de René Clair, les comédiens endossent deux vêtements : celui d’aujourd’hui et le costume d’hier. Et c’est le mérite de Didier Bivel de nous faire aller d’une époque à l’autre avec élégance et malice, utilisant adroitement les ressources de la bande son et celles de la musique. De son côté, Catherine Ramberg a parfaitement imbriqué les deux actions tant il est vrai que le cœur humain est de tous les instants, et les passions humaines de tous les siècles.
Le Nègre de Molière, c’est donc une histoire d’amour, un plongeon dans le passé, une petite leçon de littérature, et un aperçu de ce que devrait être le débat culturel auquel, pour l’heure, la France se refuse pour ne pas risquer de déranger trop d’idées inculquées à grand renfort de manuels scolaires.
C’est une fiction tout public, à déguster en prime time. Dès lors, s’impose une série de questions : pourquoi Le Nègre de Molière est-il enchaîné ? Est-il condamné à le rester ? D’où tombe ce verdict ? A t-on cru que les noms de Molière et de Corneille n’évoquaient rien dans l’esprit des spectateurs ? Ou, plus probablement, y a-t-il des « dévots de Molière » parmi le comité de visionnage des téléfilms diffusés sur France 3 ?
Tant que nous n’aurons pas de réponse à ces questions, nous croirons urgent de manifester notre étonnement, plus encore notre mécontentement. Nous réclamons, au nom de la liberté artistique, en vertu du droit à l’information, que sorte du placard l’œuvre de Catherine Ramberg et de Didier Bivel. Mais il semble bien que certaines idées, dans notre pays, déplaisent. Aussi il est de notre devoir de refuser toute discrimination dans les fictions programmées par le Service public. Mais peut-être est-ce un pur hasard que Le Nègre de Molière reste ainsi enfermé depuis plus de trois ans… ? Le bénéfice du doute existe, et c’est une bonne chose. Car si ce n’est pas un hasard, cela s’appelle la censure.
CESSONS DE RÊVER
LE XVIIe SIÈCLE
(Février 2008)
Le mythe de Molière est la conséquence du mythe du règne de Louis XIV. Un grand mythe en a secrété un plus petit, lequel en grandissant a fini par envelopper celui qui lui avait donné naissance.
Il y a un « mythe du règne de Louis XIV » écrivait le célèbre historien Raymond Picard. Si tous les historiens un tant soit peu vaccinés contre l’esprit romantique du siècle dernier en sont à peu près convaincus, il reste hors de question pour eux de reconnaître qu’existe depuis que Voltaire et les pré-révolutionnaires l’ont définitivement mis en place, un mythe Molière. A la rigueur, ils admettent un « mystère Molière » (Emile Henriot) ou une « énigme Molière (Georges Lenôtre). Faire preuve de plus de lucidité reviendrait à percer ce mystère ou cette énigme, et à dégonfler le « mythe du règne de Louis XIV ». Halte-là !
Il serait pourtant utile, à l’aube du XXIe siècle, d’essayer de voir le véritable XVIIe siècle. On le dit classique par souci de pédagogie scolaire – il fut tout le contraire ! Toutes les influences convergèrent en un règne absolutiste capable du pire et du meilleur, fasciné par le Bien autant que par le Mal, englué dans le passé et attiré comme jamais par l’avenir que lui faisait miroiter la bourgeoisie montante.
Le XVIIe siècle que nous présente l’Université est la vitrine de la mentalité bourgeoise du XIXe siècle. Par un souci d’académisme et une inclination naturelle à tout vouloir « moderniser », nous avons peu à peu oublié à quel point l’esprit bouffon a régné avec Louis XIV, avec l’appui de ce dernier.
A trop vouloir admirer le XVIIe siècle avec nos yeux d’hommes modernes, nous en sommes arrivés à dénaturer ce qu’était le théâtre de ce temps-là, notamment la comédie et la farce. Nous les traitons, surtout dès qu’il s’agit de Molière, comme si elles étaient des œuvres d’art à jamais pédagogiques, et nous oublions que depuis toujours l’écriture des comédies était collégiale et mercantile. Et c’est parce que nous ne tenons plus compte de cette vérité historique que nous avons fini par croire que les comédiens qui jouaient ces comédies étaient des auteurs à part entière dont nous avons fait les équivalents de Jean Giraudoux ou de Marcel Achard alors qu’ils n’étaient que des prête-noms, des « demi ou quarts d’auteurs » ainsi que les définissait le gazetier Robinet, ami de Pierre Corneille.
Il est urgent que la notion de prête-nom dirige une réflexion lucide sur le statut d’auteur tel qu’il se pratiquait au XVIIe siècle (ou plutôt tel qu’il ne se pratiquait pas puisque la notion moderne d’auteur est née après la Révolution française). Nous croyons tout aussi indispensable de montrer combien ce siècle dit classique est demeuré englué dans une mentalité burlesque et "gouliardisante" qui ne s’était pas encore extirpée du Moyen Age.
Si nous nous donnions la peine de reconnaître que nous avons pris de mauvaises habitudes en ne voulant voir les choses que sous l’angle moderniste, nous prendrions conscience du leurre que nous entretenons, parce qu’il nous flatte. Et nous mesurerions combien nous sommes victimes, lorsque nous parlons des auteurs classiques, d’un mirage qui illumine à peu de frais l’imagination désertique des docteurs Pangloss de l’Université. De grands chercheurs nous ont pourtant mis en garde. Pour Raymond Picard, le Racine que ses contemporains, et d’abord son fils Louis Racine, nous ont légué est une pieuse légende. Pour Roger Duchêne, les premières biographies de La Fontaine sont des mensonges : « Publié juste après la mort de La Fontaine, le témoignage de Charles Perrault s’inscrit déjà dans sa légende. » (Jean de La Fontaine, 1990, p. 45). Pour René Bray, le Boileau qu’on nous présente n’est pas le vrai : « Dès le début, on commence à en idéaliser les traits, à en faire sauter ces verrues où Diderot voyait la marque de ce qui vit, à en effacer les discordances. Mathieu Marais transforme le satirique en "un homme d’une innocence des premiers temps… doux et facile, et qu’un enfant tromperait."» (Boileau, l’homme et l’œuvre, 1962, p. 157). Pour Philippe Beaussant, il existe un « folklore lulliste : ce vaste corpus de fables, contes, mythes et légendes. » (Lully ou le musicien du soleil, 1992, p. 29) Et de constater que « Lully est aussi un mythe » (p. 12).
Même « l’Ecole classique de 1663 », cheval de bataille de la Sorbonne du siècle dernier, est une « fiction » ont admis René Bray et quelques autres.
Nous sommes optimistes. Un jour prochain Molière, le « grand Molière », parangon de l’Humain trop humain, l’intouchable Molière, cessera d’être un mythe pour devenir ce qu’il a historiquement été : le Bouffon du Roi et le prête-nom de Pierre Corneille.
« Le XVIIe siècle n’est décidément pas ce que nous croyons » concluait l’historien Philippe Beaussant (Lully ou le musicien du soleil, 1992, p. 295).
SOUHAITS DE NOUVEL AN
(Janvier 2008)
Mille mensonges répétés ne font pas une vérité, seulement un abus du penchant naturel des hommes à s’imiter les uns les autres.
Mille thèses ne font pas davantage une certitude, car en raison du système de recrutement de l’Université, celles-ci ne sont pas le fruit d’esprits absolument libres mais le produit de cervelles formatées.
En revanche, mille thèses finissent par devenir un dogme. Et ce dogme fait illusion tant que dure le consensus passif qui le fait exister. Mais il suffit qu’un homme se donne la peine de démontrer que ce consensus ne repose sur rien pour que tout soit différent, et que de nouvelles idées engendrent de nouvelles découvertes. A nous de faire attention aux chimères de cette grande déesse bien gentille mais peu perspicace, que l’on nomme l’Opinion publique.
Nous voulons que la vie et la carrière de Molière ne soient plus protégées par l’immunité nationale. Nous travaillons pour qu’il puisse être jugé sur pièces, et qu’il ne soit plus en sécurité derrière un dogme comme un dieu derrière son clergé. Est-ce trop exiger ?
Le site corneille-moliere.org n’a d’autre ambition que de démontrer que la thèse officielle peut être avantageusement remplacée par une autre vision du XVIIe siècle, loin de l’image d’Epinal enseignée jusqu’ici, mais qui fera mieux comprendre l’histoire de cette époque afin de corriger la leçon bien sage des manuels scolaires.
Molière fut-il un « auteur de génie » ou le Bouffon du Roi et le prête-nom de Corneille ? Accepter l’une ou l’autre des deux thèses est une question d’état d’esprit, si l’on craint ou non les remises en cause, si l’on accepte ou pas de vérifier les présupposés que nous ont inculqués nos pères et les pères de nos pères.
Chacun connaît ces dessins qui se présentent différemment selon que l’on regarde leurs zones noires ou blanches. Soudain, deux profils noirs apparaissent où l’on n’apercevait que la découpe d’un vase blanc. Il en est de même avec Molière. Certes la thèse officielle, peaufinée depuis presque deux cents ans, est cohérente. Cohérente tant que l’on ne s’avise pas d’en dénombrer les incohérences et qu’on ne regarde pas attentivement ses zones noires. A ce moment-là un tout autre tableau apparaît. Ce n’est plus Molière qui est devant nous, mais deux profils qui se font face : celui de Pierre Corneille et celui de Louis XIV.
Cela dit, une joyeuse année 2008 à tous nos visiteurs ! En 2007 ils étaient plus de quarante-quatre mille.
LA NOUVELLE CABALE DES DÉVOTS
(Décembre 2007)
Ils accusent tous ceux qui s’interrogent sur les zones d’ombre et les étrangetés de la carrière de Molière d’être des « ignorants ». Ils crient partout que l’Affaire Corneille-Molière est un canular (voir dans ce site, à la rubrique HUMEURS, notre réponse : « Canular, canular, vous dis-je »). Leur attitude corporatiste et la langue de bois qu’ils emploient en guise d’argument pourraient être les prémices d’un durcissement idéologique. Nous assisterions alors à une nouvelle cabale des dévots.
Au XVIIe siècle, des dévots avaient jeté l’anathème sur Molière.
Aujourd’hui, Molière, parce qu’il est devenu depuis Voltaire et par delà la Révolution française un mythe littéraire à usage politique, suscite la même énergie, mais en sens inverse : c’est Molière qu’on idolâtre, c’est Corneille qu’on assassine.
Signe des temps : les docteurs de la Sorbonne qui en 1665 exécraient le Bouffon du Roi aujourd’hui le vénèrent. Et aujourd’hui comme hier, les motifs qui les agitaient et les animent encore sont tout aussi irrecevables. Non, Molière n’est pas un démon. Non, Molière n’est pas un dieu.
Par une ironie dont l’Histoire est coutumière, Molière désormais a ses dévots, aussi acharnés que leurs prédécesseurs. Dans leur revue de propagande ils se désignent eux-mêmes comme les « grands-prêtres et adorateurs du Dieu » (revue Le Moliériste, n° 1, p. 3).
En 1879 les « dévots de Molière » commençaient leur propagande nationale. Au XXIe siècle rien n’a changé puisque l’un de leurs chefs de file écrit que ceux qui doutent de Molière sont des « gens malhonnêtes qui ont l’intention d’égarer les lecteurs de bonne foi. » (voir dans ce site, rubrique A LIRE EN PRIORITE, l’article « Droit de réponse aux réponses de M. Georges Forestier »)
Le monde est donc, selon les « moliéromanes » (Georges Monval), divisé en deux camps : les Bons – admirateurs passifs ou adorateur actifs du dieu – et les méchants, ceux qui doutent, qui disent du mal de Molière.
Le problème n’est pas que les « sorbonnistes » (Paul Lacroix) croient en un auteur « à nul autre pareil », alors que, de notre côté, nous voyons en Molière le Bouffon de Louis XIV et le prête-nom de Pierre Corneille. Le problème – le très sérieux problème – c’est que nous avons passé des décennies (du moins pour certains d’entre nous) à étudier leur façon de voir et de présenter le XVIIe siècle, alors que les moliéristes n’ont pas consacré une minute de leur précieux temps à étudier nos arguments, à essayer de comprendre comment nous en sommes arrivés à soutenir le contraire de ce qu’ils affirment sans preuve.
Là est le vrai problème.
Un dix-septiémiste célèbre, Victor Fournel, avait vu le danger de laisser le monopole de la parole à une chapelle si bien organisée. Il écrivait dès 1892 :
« Ces idolâtres superstitieux tyrannisent la littérature, métamorphosant certains écrivains en dieux auxquels il n’est pas permis de toucher sans s’exposer à l’accusation de sacrilège, ou tout au moins de paradoxe malsain. Il est bien vrai que beaucoup de moliéristes fervents en sont là et qu’ils supportent même plus impatiemment encore les réserves littéraires que les réserves morales sur le compte du grand homme. » (Le Théâtre au XVIIe siècle, p. 168)
Et le même historien de constater que mettre en doute Molière « paraît intolérable et sacrilège aux fidèles dont le culte va jusqu’à l’adoration. »
Puis de conclure : « Tandis que Bazin et Beffara détruisaient pièce à pièce la légende pseudo-historique de Molière, ses admirateurs en bâtissaient une autre, substituant au fils de famille échappé, au comédien nomade, au chef de troupe qui, on ne peut le nier, eut toujours les mœurs de son état, je ne sais quel être de fantaisie, grand, sublime, héroïque, une sorte de symbole vivant et d’incarnation de l’humanité, car ce n’est pas seulement l’écrivain, c’est l’homme qu’on met en dehors et au-dessus de toute comparaison. Il existe de véritables litanies sur le cœur de Molière, les souffrances de Molière, la générosité, la magnanimité, l’héroïsme, la grandeur d’âme de Molière. » (p. 187)
Sitôt qu’on s’avise de mettre en doute leur dogme, les « dévots de Molière » montent en chaire et lancent l’anathème. Ceux qui ne pensent pas selon le dogme sont des « ignorants », des « négationnistes », de « malhonnêtes gens ». Cette attitude, dont les média se font docilement l’écho, est indigne du beau pays de France. En 2005 on a fait pression pour que ne soit pas diffusé sur France 3 le téléfilm de Didier Bivel, Le Nègre de Molière, qui évoque l’association Corneille-Molière. Aujourd’hui on fait pression pour que ne soit pas publié le gros ouvrage de Denis Boissier, celui-ci ayant le tort impardonnable d’avancer des arguments uniquement basés sur le témoignage des contemporains de Molière et sur les travaux des dix-septiémistes les plus réputés.
Ainsi la France de la liberté d’expression penche tout naturellement vers les « dévots de Molière ». Dans notre pays si ouvert à toutes les idées, il en est une que l’on ne doit pas remettre en cause : Molière.
Nous voulons encore espérer, nous autres chercheurs indépendants, que Molière fut seulement un homme et non une idéologie, que l’insulte n’est pas un argument et que la foi laïque n’est pas la solution à tous les problèmes moliéresques (ni aux autres, d’ailleurs). Sainte-Beuve avait naïvement écrit : « Aimer Molière, c’est être guéri à jamais, je ne dis pas de la basse et infâme hypocrisie mais du fanatisme, de l’intolérance et de la dureté en ce genre, de ce qui fait anathémiser et maudire. » (Nouveaux Lundis, T. V, pp. 277-279).
Nous sommes loin du compte. A cause des «dévots de Molière » la farce, avec ou sans Molière, a la vie dure.
CORNEILLE LE RÉFRACTAIRE
(Novembre 2007)
Corneille n’a pas une nature de joaillier, il écrit sous le coup de l’inspiration et laisse jaillir le torrent. Aussi, il préfère écrire la nuit. Ce n’est qu’après le premier jet, et parce qu’il a un tempérament soucieux de se donner des juges, qu’il bride son écriture spontanée, la métamorphose en une œuvre qui puisse répondre à des critères doctrinaux auxquels, au plus fort de la création, il n’avait attaché aucune importance.
En ce sens seulement, Pierre Corneille est « classique ».
Ce génie hors-les-règles, comme on est hors-la-loi, est « classique » par bonne volonté, pour plaire à ceux qu’il croit bien placés pour le féliciter de s’être donné tout ce mal. En témoigne le pontife Chapelain, qui l’a connu d’assez près : « M. Corneille, qui a fait de si beaux vers, ne savait pas l’art de la versification et c’était la nature qui agissait purement en lui. » Autrement dit, Corneille était une force de la nature qui préférait les coups de hache aux ciselures. Et c’est uniquement pour mieux être compris par les timorés qu’il transmutait son génie en savoir-faire académique. Au XIXe siècle, Corneille aurait été Hugo plutôt que Heredia.
Avec Molière, Corneille s’offrait une récréation. Il écrivait à la va-vite, Psyché le prouve. Il laissait son vrai « moi » – celui de ses débuts – taquiner voire violenter la Muse.
Avec Molière, Corneille s’offrait aussi de vivre parmi les beautés de la scène. « Il avait un très fort penchant à l’amour des femmes » remarque le dix-septiémiste Antoine Adam. Ce qui signifie qu’il aimait faire l’amour avec elles. S’il possédait le sens du beau et du sacré, Corneille n’en était pas moins homme - et libertin même s’il ne se laissait pas facilement prendre pour tel. Antoine Adam écrit : « Si nous voulons savoir le secret de sa vraie pensée, nous le trouverons dans le poème qu’il écrivait en 1676 en l’honneur de Pellisson, et qui revenait au vocabulaire des libertins de 1630 pour célébrer la candeur, la sainte probité, un jaloux sentiment de l’indépendance en face des grands trop souvent dépourvus de vertu. »
Libertin et surtout « satyriste » (comme on écrivait alors ce mot et qu’on le comprenait : à la fois chrétien et païen, stylé et obscène), Pierre Corneille le fut et le resta. Dans son ultime pièce Suréna – car il arrête définitivement d’écrire dès que Molière est mort – il nous explique pourquoi, chevalier d’un temps révolu, il nous tire sa révérence en homme libre.
A défaut d’appartenir à la noblesse de Cour, Corneille avait l’âme noble. Il n’était pas réactionnaire comme on le prétend aujourd’hui, il était réfractaire. Il détestait la vanité et l’outrecuidance des « petits marquis ». A la fois contre les privilèges et contre les financiers, Corneille n’était pas de son temps comme il n’est pas non plus du nôtre. Il appartient à ce temps d’au-delà des temps, qui est celui des vérités éternelles, des mythes, de l’art et de l’amour comme principe et moteur absolus. C’est une des raisons qui nous font aimer Pierre Corneille. Il est un maître de la plume qui maîtrise le style sublime, cette perception du monde dont a tellement rêvé le jeune Victor Hugo. Comme il a pu être capable du plus élevé des styles, il a pu tout autant arpenter le parterre des théâtres. Corneille ou l’Albatros de Baudelaire. Une aile dans le ciel, l’autre sur l’épaule de Molière. Avec Corneille, c’est peut-être le baroque qui meurt, mais c’est surtout le romantisme qui naît. Il se conduit avec l’épouse de Molière, la jeune Armande, comme le Cyrano de Bergerac peint par Rostand. Avec les doctes il est un Himalaya venteux. Avec ses biographes il est un mystère. Avec Molière, il est le meilleur des amis misanthropes et le plus fidèle des associés.
Nous autres Modernes qui nous croyons malins de tout oublier jusqu’à l’essentiel, nous commençons à oublier Corneille. Au milieu de tant de suiveurs qui se contentaient de rêveries pleines de bergers bavards et d’aventures amoureuses alourdies de digressions interminables, il a voulu sortir des ornières tracées par la docte opposition invraisemblable/vraisemblable, pour atteindre à la vérité. Il est le premier de son siècle – cet hypocrite XVIIe siècle dit classique auquel il appartient si peu – à affirmer que l’art n’a pas à respecter le vraisemblable. C’est-à-dire, dans le langage d’alors, que l’art n’a pas à respecter la bienséance (notre politiquement correct). Lui seul a démontré que l’art, plus encore dans la tragédie, quintessence de l’Homme, n’avait rien à voir avec les convenances, la mentalité bourgeoise et les fausses aspirations people. Corneille est le grand frère de Hugo et le voisin du solitaire Baudelaire.
De son temps (du nôtre aussi, même si nous ne savons plus ce qu’est exactement une œuvre d’art) le vraisemblable, c’était ce qu’on lisait dans les gazettes et les livres, ce qui était convenable de dire et qui se répétait avec tant de préjugés dans les salons. L’Art se devait d’être l’esclave du qu’en dira-t-on. L’Art ne devait point déranger.
Corneille a dit « non » à tout ce discours petit-bourgeois. En art, il ne veut pas du vraisemblable, il exige le nécessaire, le strict nécessaire, c’est-à-dire l’indispensable : tout ce dont témoigne l’Histoire, tout ce qu’offre la vie, tout ce que lui procure son âme.
Le premier, il a refusé de s’enfermer dans le leurre social. Il faut relire son théâtre : c’est un manifeste pour exister par soi-même. Ne pas domestiquer les vrais sentiments, ne pas réduire sa pensée à des concepts de mode. Exister, c’est décrire la réalité, écrire jusqu’au sublime, ne pas se contenter du Scudéry de son époque ou du prix Goncourt de demain. Lui seul a affirmé que « le sujet d’une belle tragédie doit n’être pas vraisemblable » (Préface d’Héraclius). C’était affirmer que l’Art n’est pas sociable, qu’il doit rester un empêcheur de s’auto-congratuler en prime time.
Hélas, notre époque est tellement peu digne de Pierre Corneille qu’elle a complètement oublié que la standing ovation a été inventée pour lui.
« L’HISTOIRE DE MOLIÈRE EST
TOUT ENTIÈRE À REFAIRE »
DISAIT ANATOLE LOQUIN
(Octobre 2007)
Le site corneille-moliere.org suscite chez les internautes une augmentation constante d’intérêt : au cours de ces six derniers mois 4000 à 5000 visiteurs mensuels.
Voilà qui nous incite à continuer notre rôle de chercheurs et, accessoirement, d’agitateurs sociaux, ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps des « découvreurs d’idées », formule qui a notre préférence.
Qu’est-ce qui attire nos hôtes ? Est-ce l’auteur du Cid ? Le pauvre grand homme n’est pas en vogue ces temps-ci. Il n’existe qu’un seul DVD de sa plus célèbre pièce, Le Cid, encore est-ce dans une mise en scène « flamenco » qui relève d’un parti pris que l’on pourra juger quelque peu agaçant. Il est aussi possible que la mise en ligne d’un portrait inédit de Pierre Corneille ait pu en inciter beaucoup à nous rendre visite, d’autant que ce portrait est particulièrement poignant.
Bien sûr, la célébrité de Molière suffit à expliquer la fréquentation de notre site. Mais plus encore que « la gloire de Molière », c’est sans doute la polémique que sous-tend l’affaire Corneille-Molière, et dont les médias se font de plus en plus l’écho, qui explique le nombre relativement élevé de nos visiteurs. Car un parfum de scandale accompagne systématiquement chaque intervention d’un partisan de la thèse jadis soutenue par Pierre Louÿs. Et que dire des recherches en calcul de distance intertextuelle, menées par l’universitaire Dominique Labbé ? Sinon qu’elles montrent que 16 pièces du théâtre de Molière ont été écrites par Pierre Corneille (plusieurs communications de ce scientifique grenoblois sont dans ce site ; cf. aussi le site de M. Labbé, et celui du CNRS).
Cherche-t-on dans corneille-moliere.org des renseignements précis ou se laisse-t-on aller à rêver d’une histoire-fiction que nous n’encourageons pas, au contraire. Il faut reconnaître que l’idée – au départ quelque peu dérangeante, à l’arrivée tout à fait dans le contexte historique du XVIIe siècle – que ces deux grands artistes aient pu s’associer en vue de servir au mieux le « Roi le plus glorieux du monde » n’est pas faite pour laisser les Français indifférents. Ainsi le magazine historique « Secrets d’histoire », produit par Antenne 2 et présenté le dimanche après-midi par Stéphane Bern, diffusera en octobre 2007 un dossier intitulé « Molière a-t-il écrit ses pièces ? ». Nous avons également appris qu’un film sur la collaboration Corneille-Molière était en préparation, et un écrivain connu nous confiait récemment qu’il allait écrire sur ce sujet un roman argumenté, une manière de Da Vinci Code qui aura l’avantage d’être bâti sur des probabilités historiques parfaitement cohérentes. S’appuyant sur les témoignages des contemporains de Louis XI et sur ce que l’on sait des pratiques théâtrales de cette époque, notre écrivain n’aura plus qu’à faire comprendre et ressentir, avec le talent qui est le sien, comment une vérité plus complexe que celle qu’enseigne l’Ecole colore toutes les obscurités de la vie et de la carrière de Corneille, et plus encore celles de Molière…
Par hygiène philosophique il est toujours bon de douter des thèses officielles. Chaque nation a les siennes qu’il convient d’examiner de plus près, ainsi que le font nos voisins anglo-saxons dans DoubtAboutWill.org, site récemment créé qui fait le point sur le cas Shakespeare (l’équivalent de notre affaire Corneille-Molière, à ceci près que l’identité de l’auteur principal des grandes pièces demeure incertaine). Saluons nos confrères britanniques qui se demandent « pourquoi y a-t-il un gouffre entre la vie de l’auteur allégué et la teneur de ses œuvres ? » et qui réclament le droit d’avoir « un doute raisonnable sur l’identité de William Shakespeare ». Le parallèle entre les problèmes que ces chercheurs rencontrent et les nôtres est particulièrement révélateur. Comme nous, ils se plaignent de ne pouvoir se faire entendre, de ne pas pouvoir rendre publics les problèmes que pose l’attribution du théâtre shakespearien au dénommé William Shakespeare, problème qui, comme celui de la paternité des pièces de Molière, est d’importance nationale sinon internationale. Comme nous, ils déplorent que l’immobilisme des institutions et l’autocensure de la recherche universitaire empêchent sa résolution.
L’historien Paul-Eric Blanrue nous a fait le plaisir de nous écrire qu’il doute que Corneille ait pu être l’auteur des principales pièces de Molière. Comme nous le savions « sceptique » par principe intellectuel (une saine habitude), nous lui avons très méthodiquement répondu dans le « Courrier des lecteurs ». Peu auparavant, une dame courageuse, Conservateur en chef du Musée Pierre Corneille à Petit-Couronne, nous confiait qu’ « il est tout à fait évident que Molière avait d’autres chats à fouetter que de peiner sur des vers ». Pourquoi a priori rejeter l’idée que Molière ait pu bénéficier du talent et de la rapidité d’exécution de Corneille ? L’histoire théâtrale est remplie d’auteurs célèbres ayant bénéficié du talent d’autrui.
Puisque nous en sommes à évoquer la vie de Molière, nous ne résistons pas à l’envie de citer quelques lignes d’un des plus érudits moliéristes que le XIXe siècle ait connus. Il se nommait Anatole Loquin, fut rédacteur à la revue Le Moliériste, et composa une somme de treize cents pages sur le favori de Louis XIV. Ce méticuleux enquêteur fut le seul « dévot de Molière » (Loquin se reconnaît pour tel) à douter de la thèse officielle. Pour lui, la vie de Molière « nous est arrivée pleine de légendes qui ne se raccordent pas. Pourquoi ?… A chaque instant, le narrateur fidèle, l’historien sagace et consciencieux est littéralement dérouté : il y pressent, y devine, y surprend des problèmes insolubles, des étrangetés redoutables. On croit bien posséder les documents, authentiques et véritables, de telle ou telle époque de l’existence de Molière. On les recueille à droite et à gauche, on les rapproche, on les compare….et puis, ce n’est pas du tout cela : parmi ces pièces, en effet, il y en a de mensongères, il y en a de voulues, il y en a d’apocryphes dans toute la signification du mot !… et maintenant, oserons-nous avouer que celles-là même sont précisément celles qui se trouvent en majorité ?
» Et puis, à force de chercher toujours et quand même, on a fini, d’un côté et d’un autre, par remarquer certains témoignages isolés, tout d’abord négligés comme "broutilles", mais dont il est vraiment impossible de nier la réalité d’origine : tel passage authentique, par exemple, d’un auteur contemporain qui n’a certainement pas été interpolé ; mieux que cela encore : telle minute de notaire, oubliée depuis le XVIIe siècle, dans le fond d’une obscure étude, – et qui ne se rapportent, mais plus du tout, aux récits, aux allégations (de pure convention, alors !…) des brochures, des écrits, des pamphlets, de l’époque ou des temps avoisinants, consacrées à Molière et à sa femme.
» Des lueurs bien faibles, mais certaines, mais convaincantes, viennent nous indiquer de temps à autre que la vérité n’est nullement où l’on avait cru généralement la trouver jusqu’ici, et que l’histoire de Molière est tout entière à refaire. » (Molière à Bordeaux et ses fins dernières à Paris, T. II, pp. 537-538, in Actes de l’Académie de Bordeaux, 1896).
Qu’ajouter de plus à cette belle invitation à réévaluer la doctrine officielle, sinon que nous souhaitons à tous nos visiteurs, convaincus ou sceptiques, férus ou néophytes, un bon séjour en notre compagnie !
L’INJUSTICE FAITE A CORNEILLE
(Septembre 2007)
Les docteurs en Sorbonne contemporains de Louis XIV étaient pourvus, selon l’expression de Charles Dickens, de « l’organe de vénération » envers le Roi. Les docteurs en Sorbonne des temps modernes sont également pourvus de cet « organe de vénération »… à l’usage exclusif de Molière : toutes leurs louanges vont à Molière – jamais à Pierre Corneille. Il n’est même plus, depuis quelque temps, "politiquement correct " de supposer que Corneille a été le fleuron du théâtre français.
Alors que tout le XVIIe siècle français fut profondément chrétien, donc, tout naturellement, opposé à la religion islamique, l’hypocrisie de nos politiciens va reprocher à Pierre Corneille d’avoir laissé échapper de sa plume une poignée de vers pouvant être considérés comme « anti-musulman ». Quand on sait que de pareils exemples se lisent bien plus encore chez Molière – dans Le Bourgeois gentilhomme, notamment – on mesure l’importance de l’idéologie ambiante, même en littérature où elle n’a théoriquement pas à pénétrer.
Le poète Corneille, pas plus que le comédien Molière, n’ont à recevoir de nous des blâmes ou subir notre censure. Parce qu’ils étaient de leur temps, que le premier aimait l’honneur de la France, et que le second était aux ordres de Sa Majesté, ils ont tout simplement fait leur devoir. A-t-on oublié que Louis XIV était le « Roi très-chrétien » et que tout un peuple trouvait normal alors, étant chrétien, de ne point être favorable à la religion musulmane ? Au XVIIe siècle, c’était un sport national, particulièrement apprécié de la noblesse, que d’organiser une « course de têtes » : au galop, les chevaliers devait piquer de la lance trois têtes sur un pieu planté en fin de lice : une tête de Turc, une tête de Maure et une tête de Méduse. Louis XIV gagna ainsi plusieurs joutes. De là, l’expression « à chacun sa tête de turc ». A cause de cette expression, ne montons pas sur nos grands chevaux démagogiques. Nous trouvons l’équivalent de ce sentiment naturel d’identification nationale chez n’importe quelle ethnie confrontée à autre qu’elle-même. Il est donc bien inutile de s’en prendre à Corneille, qui fit bien moins, en l’occurrence, que le farceur Molière…
Si l’on commence à accuser Pierre Corneille de véhiculer une pensée jugée pas assez républicaine, il faut aussi dire adieu au Roi-Soleil et le chasser, comme Corneille, du sol français. A moins d’être tout à fait hypocrites – ce que nous savons parfaitement être – nous devrons au passage, demander à Molière, Bouffon du Roi, de faire ses propres valises. Déjà que la France voit peu à peu son élite la quitter, il faut maintenant qu’elle se prive des meilleurs fruits de son sol. Question : où peut aller une France qui se piétine ?…
Il faut cesser les fausses accusations récemment portées à l’encontre de Corneille. Et redire certaines vérités que l’on a tendance à occulter. Pierre Corneille n’est pas seulement l’auteur de cinq ou six chefs-d’œuvre, c’est aussi un homme qui a créé une dynastie : celle des auteurs dramatiques. Car dans un siècle qui ne voulait pas d’auteurs, Pierre Corneille s’est affirmé et est resté toute sa vie un auteur. Et en cela, aussi, il est un fondateur. Il a osé, seul et le premier, combattre une aristocratie oublieuse envers les créateurs, méchante envers les intelligents, injuste envers ceux qui vivent de leur seul talent. Corneille est celui qui a su dire « non » au mépris des riches à l’encontre des méritants. Il est le seul à être resté à soixante-dix-huit ans tel qu’il fut à trente lorsque le Cid triompha malgré l’opposition des jaloux et l’incompréhension des pédants. Par son courage et son génie, Pierre Corneille est le père de tous les écrivains professionnels. Ils lui sont redevables de la notion même de "droits d’auteur", et si, aujourd’hui, ils peuvent prétendre au "droit moral" que doit pouvoir exercer tout créateur sur son œuvre, c’est encore à Pierre Corneille qu’ils le doivent.
Et tant d’ardeur, d’abnégation, de vraie noblesse, de lucidité valent aujourd’hui à Corneille de ne plus être accepté comme l’une des valeurs sûres de la France. C’est ce que j’appelle l’injustice faite à Corneille.
Tous les écrivains du règne de Louis XIV – ce règne que l’on croit classique et qui ne fut qu’expérimental –, tous ces artistes comme Racine, Boileau ou Donneau de Visé cessèrent de se dire "écrivains" sitôt que Sa Majesté, devenue très-chrétienne, leur offrit des charges. Mais pas Pierre Corneille. A la mort de son associé Molière, il préféra s’appauvrir toujours plus, déménager deux fois jusqu’à vivre dans une rue envahit de prostituées et de mendiants, plutôt que d’être un courtisan, et donc un lâche. Jamais il n’a abdiqué. Il est mort comme il a vécu, fièrement : en artiste.
Corneille n’est pas un classique. Il n’est pas baroque non plus, ni moderne (heureusement pour lui). Il a introduit chez nous le « style sublime », celui qui vous donne de l’âme, le seul style qui enchantait Hugo. Corneille est un génie. Un génie si polyvalent et si secret comme nous n’en compterions pas dix dans toute notre Histoire de France. Ce n’est pas un dévot, ce n’est pas un royaliste, ce n’est pas un libertin, ce n’est pas un républicain. C’est un artiste. Et le moule en est perdu pour nous. Ce n’est pas un pontife des lettres, c’est un pontifex, celui qui dans la haute Antiquité établissait un pont entre les dieux et les hommes. Ce n’est pas qu’un auteur dramatique, c’est un créateur de mythe : celui du Cid, le sien propre et celui de Molière. Il n’est pas non plus un poète en chambre comme le croient les universitaires, c’est un chaman. Selon l’Anglais Lister qui découvrit des documents nouveaux (Revue d’Histoire du Théâtre, 1950, IV, p. 454-455), Corneille ouvrit la voie à cet autre grand créateur que fut Honoré de Balzac. Au plus fort de sa création, Corneille vivait littéralement avec ses personnages de tragédie. Avant d’écrire une scène importante, il se mettait au lit et s’enfonçait sous d’épaisses couvertures afin d’activer en lui des états sensoriels différents. Il suait abondamment, puis, se jugeant à la bonne température, il sautait sur son écritoire comme d’autres sur leur monture – et, sachant tenir une lance, écrivait d’un jet. Ainsi, loin d’être cet auteur sentencieux et peu distrayant que de fades corneillistes ont dépeint à leur image, Corneille était, au contraire, un préromantique, un ancêtre de Baudelaire, quelqu’un qui n’hésitait pas à se comporter en chaman du Grand Esprit.
Heureusement, si notre époque de petitesse est injuste envers Pierre Corneille, il est un Temps où toutes les époques finissent par se rejoindre. Et là, une fois encore, Corneille nous attend, car il a toujours été, en tout, le premier. Ne soyons pas les derniers à le rejoindre.
SCIENCE MOLIÉRESQUE,
AVEZ-VOUS DIT ?
(juin 2007)
La science moliéresque repose sur presque rien. Si nous avons la patience de lire la centaine d’ouvrages dits de référence écrits depuis 1880 (Moland, Despois, Mesnard, Larroumet…) jusqu’à ceux d’aujourd’hui (Couton, Mongrédien, Duchêne, Niderst, Forestier…), si, dis-je, nous avons cette patience, nous découvrons le point faible des biographies officielles de Molière : pas un seul événement de la vie et la carrière de Molière qui n’ait contre lui les recherches d’un spécialiste plus pointilleux – sur un point particulier – que ses confrères.
Telle autorité explique que Molière et Madeleine Béjart s’aimaient, tel autre démontre qu’il n’en était rien. Cet historien pense que Molière a été l’élève de Gassendi, celui-là le nie formellement. Tel biographe est persuadé que La Fontaine, Racine, Boileau et Molière formaient une fameuse équipe d’amis ; son confrère prouve que rien ne les a jamais unis. Il y a ceux qui croient que Molière a tout lu, tout appris, tout retenu ; ceux qui savent qu’il n’avait presque pas de livres dans sa bibliothèque. Tel éminent professeur affirme le caractère philosophique inné de Molière, tel autre prouve par mille petits faits que Molière était un farceur opportuniste. Celui-ci le plaint d’avoir épousé la frivole Armande ; son confrère juge Armande admirable d’avoir supporté un mari mélancolique et épileptique. D’un côté, ceux qui pensent que Pierre Corneille, Chapelle, Subligny, Donneau de Visé ont été ses collaborateurs, de l’autre ceux qui crient au sacrilège !
Molière était généreux et charitable, clament les uns. C’était un égotiste qui a spolié l’abbé Perrin et s’est vengé de l’abbé Cotin qui ne lui avaient rien fait, déclarent les autres. Il était bon avec les pauvres. Mais non, il battait son domestique. Il a voulu aider le débutant Racine ; pas du tout, il souhaitait qu’il devienne son nouveau fournisseur de comédies. Molière fut l’homme libre par excellence ; bla-bla-bla, diront ceux qui voient en lui le plus zélé des courtisans. Ses contemporains aimaient Molière ; au contraire, ils le détestaient au point de publier sur lui des recueils d’insultes.
Donc, rien de ce qui structure le dogme national ne résiste à la lecture studieuse de la centaine d’ouvrages signés par les créateurs du dogme eux-mêmes.
Il n’y a pas un Molière, mais plusieurs, autant que de dévots qui se recommandent de lui. En d’autres temps, une centaine de chapelles s’étaient aussi entre-déchirées pour imposer leur Dieu fait homme… Finalement, une certaine image de ce dernier a réussi à s’imposer, qu’il est désormais interdit de modifier. Pareille mésaventure pour le dieu fait comédien.
Vus de l’extérieur, les moliéristes forment un bloc. Pourtant rien de ce que l’on croit être fait historique ne résiste aux recherches de tel ou tel spécialiste. Le tenace Gustave Michaut est même allé jusqu’à écrire sept cents pages pour en finir avec toutes les légendes fabriquées sur Molière.
Même les articles fondamentaux du culte, exposés à l’adoration du public durant tout le XIXe siècle, ont été remis en cause les uns après les autres. Ainsi, ceux qui avaient réussi à imposer l’idée que Corneille et Molière s’étaient détestés ont dû laisser place à ceux qui ne relèvent aucune animosité entre les deux artistes. Tel moliériste qui avait démontré que Molière ne devait son œuvre qu’à lui-même s’est vu muselé par tel autre qui a patiemment dénombré (presque) tous ses emprunts. Même la célèbre formule « Molière est l’honnête homme par excellence » est désormais concurrencée par la formule contraire : « Molière est un libertin », un « mécréant » qui aima le vin au point d’avoir une cirrhose du foie. La certitude du siècle dernier selon laquelle Molière fut comme « un père tout-puissant et tout aimant » envers Baron s’est changée en cette autre conviction : il fut pédophile avec son élève Baron qu’il connut à treize ans. La thèse officielle « Molière n’a pas épousé sa fille mais la sœur de Madeleine Béjart » n’a plus la cote et l’on penche désormais pour un « Molière incestueux envers Armande » (pour certains spécialistes, c’est pour cela qu’Armande l’aurait rejeté).
Pas un seul article du culte qui n’ait sa contradiction au sein même des « dévots de Molière » (dixit Georges Monval, directeur du Moliériste).
La raison de ces innombrables contradictions est simple : Molière est avant tout un mythe littéraire. Sur un petit fond de vérité historique qui ne remplirait pas cinquante pages, il y a un océan de phantasmes idéologiques… comme dans ces anciennes histoires de dieux où tout et son contraire arrive – et s’annule.
L’on comprend, après avoir pris conscience des incertitudes fondamentales des moliéristes, que la science moliéresque est une mythification érudite, une construction religieuse qui, en terre républicaine, ne peut se reconnaître pour telle. En trois mots : un culte national.
C’EST CORNEILLE
QUE L’ON ASSASSINE
(mai 2007)
Si l’on tient compte du fait qu’il existe véritablement, et ce, depuis la Révolution française, un culte envers Molière, si l’on tient compte de ce sentiment de dévotion ressenti par certains si fortement qu’il annihile chez eux toute lucidité et tout sens de la mesure, si l’on tient compte enfin du fait que ces deux phénomènes sont encouragés par une politique gouvernementale qui préfère un peuple ludique ne cherchant qu’à rire plutôt que des citoyens cultivant les vertus prônées par Corneille : l’honneur, le respect, le devoir, le courage et la volonté d’être soi-même face aux idéologies, – l’on peut aisément conclure que l’idolâtrie envers un Molière idéalisé tend tout naturellement à faire de celui-ci un concept culturel de très grande consommation. Deux entreprises nationales ont la gestion de ce produit parfaitement standardisé : la Sorbonne et la Comédie-Française. Une usine : l’Université. Un sous-traitant : l’Académie française. Un slogan : « Le français, c’est la langue de Molière ». Une campagne publicitaire : « la cérémonie des Molières ». Un réseau de distribution : l’Education Nationale. Et, grâce aux journalistes routiniers, des fournisseurs autant qu’il en faut.
Molière ou le monopole culturel démagogique. Car comme Google, Molière n’a aucun rival.
Mais idolâtrer un dieu, même littéraire, n’est pas une bonne chose. Pour éviter à toute hégémonie de tourner à la dictature, il faut la remettre en cause par une solide concurrence. Coca-Cola par Pepsi-Cola, Microsoft par Apple.
Molière, lui, règne seul au firmament culturel français. Certes, il aurait pu avoir un rival, Corneille, mais le Gouvernement s’y oppose. Pas de concurrence pour Molière. Il est et doit rester notre seul consensus national. La propagande ne souffre pas de discussion. Nous en avons eu une impressionnante démonstration avec la non commémoration, en juin 2006, du quatrième centenaire de la naissance de Pierre Corneille. Il semblait que ce solide auteur était « bien de chez nous ». Il ne l’est plus.
Toutefois, en divers domaines, la résistance s’organise. Certaines vérités commencent à être dites, même dans l’enceinte de la Sorbonne où quelqu’un a eu récemment l’aplomb de mettre en garde comme une vision trop romantique et trop simplifiée – en un mot trop moderne – des pratiques littéraires des siècles précédents. Car le grand défaut de la pensée moderniste est de comprendre le passé avec l’esprit d’aujourd’hui. Etonnons-nous après d’accumuler à loisir (et à longueurs de thèses) erreurs de jugement et contresens.
En littérature encore plus qu’ailleurs, le contexte est aussi important que le texte. Un texte ne dit rien si l’on ne connaît pas sa genèse, la nécessité de son écriture, si l’on méconnaît qui se cache derrière la signature. Nous ignorerons toujours ce qu’une œuvre offre d’essentiel si nous restons des spectateurs assis, regardant naïvement ce qu’on nous dit d’applaudir. Nous devons faire l’effort d’aller dans les coulisses, faire acte civique en nous familiarisant avec l’état d’esprit de l’époque. Alors seulement nous comprendrons l’œuvre de l’intérieur, comme elle doit l’être. Récemment, Mireille Huchon, dans son ouvrage Louise Labé, une créature de papier (Droz, 2006) a soigneusement indiqué pour quelles raisons historiques, au moyen de quel inconscient collectif propre au XVIe siècle, et par quels biais psychologiques artistiques, la célèbre Louise Labé a très bien pu n’être qu’une « créature de papier » et sa fulgurante œuvre poétique une supercherie éditoriale menée de mains de maîtres par plusieurs « rymeurs », sous la férule du célèbre Maurice Scève.
C’est exactement ce que nous tâchons, nous aussi, de mettre en lumière dans le cas d’école Molière, ce qu’il était au XVIIe siècle et ce qu’il est devenu aujourd’hui.
Mais la démarche de Mireille Huchon a un avantage considérable sur nos propres recherches : elle ne suscite pas la haine des idolâtres. Certes, ses travaux agacent beaucoup de monde, et c’est bien compréhensible puisqu’elle fait brusquement dérailler le train-train d’universitaires bien assis dans le fauteuil des idées reçues. Mireille Huchon, dis-je, bénéficie d’un atout : elle est hautement diplômée. Son statut universitaire lui donne le droit de s’exprimer pendant que ses « chers confrères » font l’effort de ne point l’insulter. C’est, si l’on veut, une dispute familiale. Cela sort si peu des enceintes consacrées à la culture que chaque membre du clan accepte, bon gré mal gré, de n’en pas faire une affaire personnelle. Imagine-t-on ce qui serait arrivé à cette spécialiste du XVIe siècle si elle n’avait pas été promue par la Sorbonne ? Non, ne l’imaginons pas… cela aurait été triste à voir.
Hélas, le silence, le dédain consensuel, la frilosité intellectuelle, voilà ce que l’Université réserve à ceux qui, comme nous, ne lui sont pas affiliés. Issus de chercheurs indépendants, de banals professeurs de lettres ou d’histoire, aussi d’écrivains (pour aggraver notre cas), nos travaux n’ont droit ni à des articles sérieux, ni à une discussion scientifique, encore moins à des critiques constructives. Pour nous, aucune politesse n’est requise. On nous tourne le dos.
En France, ne peuvent parler des écrivains et de leurs œuvres que les universitaires. Un écrivain n’a pas cette autorisation. Il sait pourtant, lui, ce qu’est une fiction. L’universitaire discourt donc sur ce qu’il ignore de façon, dirons-nous, ontologique (certes, il se rattrape avec Molière, s’essayant même, sous couvert d’histoire, à la mythologie et au dogme religieux). La chaire et l’amphithéâtre sont interdites à l’écrivain, même sur le sujet qu’il connaît le mieux : lui-même et ses annexes. Quoi qu’il dise, démontre ou propose, officiellement, l’écrivain vivant n’existe pas pour l’Université. Pour parodier l’adage des westerns : « un bon écrivain, c’est un écrivain mort. »
L’écrivain est à l’universitaire ce que le comédien du XVIIe siècle était pour le religieux : un empêcheur de pontifier en rond, une preuve encombrante, une âme qui doit rester dans les limbes où nul diplômé, au grand jamais, ne daignera l’entendre.
Certes, tout n’est pas aussi sombre. Quelques docteurs ès lettres bien esseulés sont de notre bord mais nous soutiennent clandestinement. Nous ne devons jamais les citer, jamais nous prévaloir de leurs convictions intimes. Voilà où nous en sommes dans le pays des libertés : à devoir nous cacher pour faire de la résistance intellectuelle.
Aussi croyons-nous, comme Jean Cocteau, qu’il serait bien plus enrichissant et salutaire de laisser d’abord les écrivains parler des écrivains.
L’excellent homme de lettres Richard Millet fait cette constatation : « Comment un totalitarisme s’établit-il ? Sur une forme de consensus né d’un processus de simplification extrême. Tous les totalitarismes sont nés d’idées extrêmement simples, voire simplistes, et se sont imposés, autant que par les armes, par un usage populiste de la langue et de mythes nationaux détournés. Les trois vecteurs de ce totalitarisme mou sont la télévision, la presse, et un système scolaire qui ne transmet plus que les mots d’ordre de l’Empire du Bien. » (Harcèlement littéraire, entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille, 2005, p. 171).
L’Affaire Corneille-Molière n’a de cesse de démontrer que les choses ne sont jamais aussi simples que le croit l’Université à cause d’un état d’esprit aussi hautain que moutonnier. Etudier l’Affaire Corneille-Molière est une façon de combattre ce « totalitarisme mou », de lutter contre la pensée conditionnée que finance et gère cet « Empire du Bien ». Car notre mentalité est tellement dépendante des institutions officielles que les médias ne revendiquent même plus le droit au débat contradictoire qui doit précéder toute nouvelle synthèse.
Dans cet « Empire du Bien » et du politiquement correct qui sera le nôtre tant que nous ne le refuserons pas, cela empire à tel point que, chaque fois que l’on encense Molière, c’est Corneille que l’on assassine.
Pourquoi le français
n’est-il pas la langue de Corneille ?
(avril 2007)
La France est le pays des libertés et plus encore celui des contradictions. Ainsi la France républicaine vénère un auteur qui fut le plus empressé des courtisans de Louis XIV. Ce courtisan, c’était Molière. Mais dans notre beau pays des libertés, la vérité fâche. Alors pour ne fâcher personne, on s’arrange avec elle. Molière est donc, sans discussion possible, « un grand homme de bien » (La Harpe), qui a, le premier, osé révéler l’hypocrisie de son siècle. Voilà ce que l’on entonne dans les chaires. Courtisan ? Pensez donc ! il ne faisait que semblant de l’être. Ce fut d’ailleurs si bien imité que, de son temps, jamais personne ne supposa un instant que Molière pouvait ne pas être un courtisan sincère autant que zélé. Mais il est vrai que la France, si elle ne voit pas bien les contradictions qui la rendent si agréable à vivre est, en revanche, championne des subtils distinguos.
Parce que Molière fut « un prophète » (Sainte-Beuve) et « un républicain avant l’heure » (Henri Martin) nous l’avons élu écrivain national. Aussi il est bien naturel que le français soit la langue de Molière.
Nous ne dirons pas que tout cela est pur mensonge ; nous ne voulons pas fâcher. Nous nous contenterons de remarquer que Molière n’a jamais eu la réputation d’avoir un français parfait, ni même seulement correct. Ecoutons René Bray, grand moliériste s’il en fut : « Du point de vue du puriste, Molière écrit mal. La Bruyère lui reprochait de n’avoir évité ni le jargon ni le barbarisme ; et Fénelon, de se servir "des phrases les plus forcées et les moins naturelles". Ses métaphores approchent du galimatias, disait encore celui-ci. » Et René Bray d’ajouter : « On peut relever des chevilles, des négligences, de la fausse élégance, des brusqueries de ton et des cacophonies. » (Molière homme de théâtre, 1954, p. 219 ). En fait, les langues de Molière sont si différentes d’une pièce à l’autre qu’il faudrait d’abord se mettre d’accord sur ce qu’est exactement la langue de Molière.
Mais il ne s’agit pas seulement, avec Molière, de littérature, plus encore d’idéologie. Il n’est pas question d’étudier quelle langue parle Molière, mais de clamer que le français EST la langue de Molière. Vous en doutez ? Vous souhaitez donc vous fâcher avec tout le monde ? Vive le consensus ! Vivent Molière et la langue française !
Pourtant la langue française va mal. Un écrivain populaire avait intitulé un de ses romans Y a-t-il un Français dans la salle ? Sans vouloir tomber dans le pessimisme, la question se pose désormais à une échelle hexagonale. Que trouve-t-on parmi nous ? Des américanisés par millions, des mondialistes par naïveté, des religieux cathodiques par légions et tant de dévoués moliéristes qu’on n’ose pas les compter. Ces derniers, à eux seuls, forment une catégorie à part car, avant d’être comme vous et moi, ils sont moliéristes. L’un des leurs, et non des moindres, Anaïs Bazin, les appelait « les copistes de Grimarest » (Notes historiques sur la vie de Molière, 1851, p. 10) parce qu’ils ne cessent de se recopier les uns les autres selon le principe latin asinus asinum fricat, que nous traduirons : le moliériste flatte le moliériste. C’est à eux, bien sûr, que nous devons la formule « le français est la langue de Molière ».
Mais si l’on veut que la France puisse parler encore le français, ne serait-il pas temps qu’elle devienne mature et parle enfin la langue de Corneille ? Sans doute, avant d’émettre pareille suggestion au risque de déplaire, aurais-je dû tourner ma langue (de Molière) plusieurs fois, comme le conseille un sage d’Orient...
Préconisée par un Ministère de la Culture conscient du mot « devoir », la langue de Corneille aurait un avantage certain sur celle que nous parlons actuellement et qui est en train de tourner à la farce linguistique : elle apporterait une vigueur incomparable. Seraient de retour des mots perdus comme honneur, respect, courage, devoir (précisément) … Si elle se généralisait, la langue de Corneille offrirait un espoir d’échapper au langage des grands singes vers lequel nous allons d’un pas toujours incertain mais jamais fatigué. Partie d’une toute petite frange de la population qui goûte encore la poésie et ose savoir penser sans l’aide des media, la langue de Corneille redorerait le blason moral de notre beau pays.
Il existe en effet ceux qui souhaiteraient ne pas désespérer d’un gouvernement qui traite Pierre Corneille comme un excommunié de l’audience, un banni de l’audimat, un pestiféré de l’intelligentsia (lire dans ce site, rubrique « Humeurs », l’article de Jean-François Deniau). Il fut un temps où l’on n’était pas peu fier de parler le français de Corneille. C’était le temps où Pierre Corneille inventait une langue débarrassée des mots grossiers et des termes plats, une langue raffermie, musclée, mais aussi simplifiée dans son orthographe et pleinement nôtre… Car l’écrivain qui façonna la langue française moderne, c’est Corneille. Telle est la vérité historique et « nous avons tout naturellement le courage de la vérité parce que nous n’avons besoin que d’elle. » (Georges Longhaye).
Nous avons besoin aussi de Pierre Corneille. Pourtant, par idéologie, on pardonne tout (et son contraire) à Molière, et on reproche tout (même ses qualités) à Corneille, victime d’un racisme intellectuel sans précédent. Tant d’injustice invite à la méditation, mais pas à la résignation. A défaut d’avoir pour lui l’idéologie permanente, Corneille a l’éternité devant lui. Et puis les questions d’honneur perdu et de gloire retrouvée, ça le connaît. Il n’a jamais douté de la France. Ni de lui. A un ami qui lui reprochait je ne sais quel défaut que le plus benêt d’entre les courtisans aurait aussitôt corrigé, Pierre Corneille répondit en souriant : « Je n’en suis pas moins Pierre Corneille. »
Aussi, longue vie à la langue française, à cette langue qui nous aimons plus que les modes et les idéologies. Longue vie à la langue de Corneille.
David Corneille et Goliath Molière
(Mars 2007)
A l’occasion du premier anniversaire de sa création, le site www.corneille-moliere.org fait peau neuve. Aux articles de fond qui en faisaient l’intérêt s’ajoute désormais un « Magazine » aux rubriques variées, axé sur l’actualité et les humeurs de ceux qui la vivent ou l’anticipent. Une abondante « Iconographie sur le XVIIe siècle » agrémentera la visite. Nous sommes (encore pour longtemps) les seuls à présenter le visage le plus probable de Molière et un superbe tableau inédit de Corneille en vieillard terrible.
« Le Courrier des lecteurs » est là pour que puissent s’exprimer les chercheurs et les lettrés, les universitaires et les curieux qui s’intéressent à l’Affaire Corneille-Molière dans sa plus large définition, c’est-à-dire englobant les spécificités du XVIIe siècle (Basoche, Gouliards, Libertins…), mais aussi la bibliophilie et la cryptographie, sans oublier les grandes étapes de la formation du mythe national Molière (l’influence de Voltaire et des Encyclopédistes, l’élection posthume du grand Comique à l’Académie française, la Révolution française, la Troisième République, l’Education nationale…). Ceux qui désirent partager leurs connaissances sur ces sujets (et bien d’autres) sont les bienvenus.
Nous aurons aussi le plaisir et l’honneur de recevoir des « Invités de marque » qui nous feront part de leur cheminement intellectuel et des convictions qui les animent.
La rubrique « Humeurs » permettra de faire le point ou de répondre, toujours de façon courtoise, aux « dévots de Molière » ainsi que Georges Monval, directeur de la revue Le Moliériste (1879-1889), appelait ses confrères. Une cabale existe en effet qui s’est accaparée le monopole de l’information pour tout ce qui concerne Molière ou Corneille. Elle n’a pas de mots assez durs pour ridiculiser quiconque émet des doutes à l’encontre du dogme moliéresque. Nous essaierons de contrebalancer cette hégémonie culturelle quelque peu réductrice ; mais, chacun le sait, il est difficile dans le pays des Libertés de remettre en cause « la gloire de la France » (comprenez Molière) ou de prendre parti pour Corneille, le grand proscrit de l’actuelle culture française. L’académicien Jean-François Deniau, peu avant de quitter ce monde auquel il reprochait bien des choses, a vivement protesté contre la tyrannie de l’opinion commune (lire son ultime colère dans la rubrique « Humeurs »).
Monsieur Georges Forestier, universitaire, a récemment traité de « révisionnisme » les recherches de ceux qui ont à cœur de démontrer que le XVIIe siècle ne tient pas tout entier dans les amphithéâtres de la Sorbonne. Pour lui, « se demander si Corneille n’a pas écrit les pièces de Molière revient à se demander si les chambres à gaz ont bien existé ! » (voir dans la rubrique « Humeurs » l’article de Delphine Peras « Corneille fut-il le nègre de Molière ? »). Taquin monsieur Forestier qui devait, évidemment, penser au gaz hilarant.
Existe en revanche un rapport direct entre « dévotion à Molière » et susceptibilité universitaire, et aussi entre « fin de non recevoir » et dogme moliéresque, comme nous l’apprend monsieur Claude Bourqui, collègue de Georges Forestier. Il nous affirme, avec le sérieux propre à ses activités, qu’un débat sur la nature de Molière n’est pas souhaitable, « ce serait comme de demander à un scientifique de démontrer que l’eau est bien un liquide ».
Heureux qui verra le rapport entre Molière et un liquide (dont le choix est laissé à notre discrétion), à moins que l’on ne suppose – hérésie selon monsieur Bourqui – que Molière est soluble dans Corneille.