L'Affaire Corneille-Molière, le site officiel

 Le site officiel

Recherche dans le site :

 

LES ÉDITORIAUX MENSUELS

Un CNRS attentif (juin 2008)

Les statistiques encourageantes du site corneille-molière.org (mai 2008)

Molière, poisson d'avril (avril 2008)

Pourquoi Le Nègre de Molière est-il enchaîné ? (mars 2008)

Cessons de rêver le XVIIe siècle (février 2008)

Souhaits de nouvel an (janvier 2008)

La nouvelle cabale des dévots (Décembre 2007)

Corneille le réfractaire (Novembre 2007)

« L’histoire de Molière est tout entière à refaire » disait Anatole Loquin (octobre 2007)

L'injustice faite à Corneille (septembre 2007)

Science Moliéresque, avez-vous dit ? (juin 2007)

C'est Corneille que l'on assassine (mai 2007)

Pourquoi le français n’est-il pas la langue de Corneille ? (avril 2007)

David Corneille et Goliath Molière (mars 2007)

Un CNRS attentif

(Juin 2008)

Les travaux de MM. Cyril et Dominique Labbé, spécialistes du calcul statistique intertextuel de l’Université de Grenoble, avaient créé l’événement en 2001 parce qu’ils démontraient, selon une méthode scientifique internationalement reconnue depuis 1998, que seize pièces signées Molière présentaient les mêmes caractéristiques stylistiques que les comédies du Menteur (1642) et de la Suite du Menteur (1643) de Pierre Corneille. Similitude que l’on ne retrouve chez aucun autre couple d’auteurs. Leur conclusion était formelle : Pierre Corneille avait écrit les principales pièces du comédien Molière. Le Journal of Quantitative Linguistics publia leurs travaux, lesquels furent archivés par le CNRS.

Le scandale fut grand, la réaction violente, et les coups bas nombreux. Comme MM. Labbé n’étaient pas d’éminents dix-septiémistes, on ne les attaqua que sur ce plan. Et l’église des moliéristes – ces derniers se définissent eux-mêmes comme les « dévots de Molière » – décida de nier la science du calcul de la distance intertextuelle utilisée dans le monde entier par les chercheurs en paternité littéraire.

Comme ce n’était pas la meilleure des stratégies pour récuser les recherches de MM. Labbé, le moliériste Jean-Marie Viprey, maître de conférences à l’Université de Besançon, qui avoue « Je ne suis pas statisticien » et reconnaît que la thèse de la collaboration Corneille-Molière est « certes plausible » (Table ronde de Louvain, 2004), publia sa réfutation en 2006 dans Journal of Quantitative Linguistics « About Labbé’s "Inter-Textual Distance" ».

MM. Labbé, qu’on cherchait à discréditer, répliquèrent par une communication de 169 pages intitulée « Corneille a écrit 16 pièces représentées sous le nom de Molière » qui rectifiait point par point les accusations de leur adversaire. Il s’agissait pour MM. Labbé de montrer combien leur contradicteur était peu au fait de la méthodologie scientifique de leur domaine si pointu.

M. Viprey réclama de l’administration du CNRS le retrait de la réponse minutieuse de MM. Labbé, arguant qu’en citant in extenso « About Labbé’s "Inter-Textual Distance" » MM. Labbé avaient porté atteinte à son droit d’auteur.

La démonstration de MM. Labbé « Corneille a écrit 16 pièces représentées sous le nom de Molière » fut donc retirée des « archives ouvertes » du CNRS. Ce qui signifiait que MM. Labbé ne pouvaient plus dénoncer les irrégularités de procédure et les erreurs d’interprétations commises par M. Viprey.

MM. Labbé écrivirent à l’administration du CNRS, faisant valoir les dommages moraux et intellectuels qu’une telle sanction, si elle était maintenue, entraînerait pour eux. Les semaines passèrent qui devinrent des mois. Ce qui semblait une censure persistait.

En avril 2008, l’Equipe rédactionnelle du site corneille-moliere.org soutenait MM. Labbé. Elle les savait intègres et n’ignorait pas qu’une récente expérience « en double aveugle », menée en 2007 par des spécialistes anglais, « avait été couronnée d’un plein succès ». Un article intitulé « Censure au CNRS », écrit par Hugues Héraud, fut mis en ligne (rubrique LE CNRS ET L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE)…

Quelques autres semaines ont passé… et aujourd’hui nous sommes heureux de constater que le CNRS a choisi de conserver dans ses « archives ouvertes » la communication de MM. Labbé (néanmoins expurgée du texte de M. Viprey), consultable à l’adresse :

http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/26/53/52/PDF/LabbeVipreyJQLO62.pdf

Nous pensons que le bon sens a gagné sur l’idéologie, mais ce jugement n’engage que nous (cf. « Le CNRS n’est pas devenu le CMRS » dans la rubrique LE CNRS ET L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE).

De même nous pensons qu’il est courageux qu’un universitaire ait à coeur de démontrer que dans notre pays, Molière est non seulement une affaire de littérature, mais un dogme national et une croyance sociale. Aussi mettons-nous en ligne l’article de l’historien Gérard Moret « Molière, un acte de foi » (rubrique A LIRE EN PRIORITE) pour qu’en ces temps printaniers de révisions studieuses et d’examens, les étudiants puissent se rendre compte dans quelle idéologie consensuelle nous baignons sans songer à en chercher les raisons, ni même à nous en plaindre ou nous en étonner.

Une idéologie que notre nouvel invité, Jean-Paul Fontaine, écrivain et bibliophile émérite, pointe lui aussi du doigt dans son article « Pour l’honneur de Pierre Louÿs ». Avec tact et érudition il répond aux accusations que M. Claude Bourqui (après M. Georges Forestier et feu Roger Duchêne) a portées à l’encontre de celui qui en 1919 voulut percer le « mystère Molière ». Traiter d’ « inculte » Pierre Louÿs, dont la culture livresque impressionna les puits de science que furent Frédéric Lachèvre, René-Louis Doyon ou Pascal Pia, pour ne citer qu’eux, est un effet de manche médiatique peu digne de considération mais qui fait preuve d’une suffisance intellectuelle dont on peut se demander, au vu de l’utilisation si fréquente de ce procédé, si elle ne fait pas partie de la panoplie de tout moliériste patenté.

Certains pensent qu’il est toujours bon de ridiculiser l’adversaire en faisant de lui un imbécile pour avoir le parterre de leur côté. Ainsi prétend-on que Pierre Louÿs fut le « spécialiste du canular », contrevérité si manifeste qu’elle attriste tout véritable lettré et fait sourire qui n’est pas « dévot de Molière ». 

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LES STATISTIQUES ENCOURAGEANTES 
DU SITE CORNEILLE-MOLIERE.ORG

(Mai 2008)

Nous sommes heureux d’annoncer aux internautes qui nous lisent que nous avons atteint la barre des 10 000 visiteurs mensuels. Cela fait un peu plus de deux ans que nous avons mis en ligne notre doute motivé envers le dogme national « Molière auteur de génie » ; vingt-sept mois que nous avons commencé à faire connaître l’Affaire Corneille-Molière avec des articles argumentés et des points de vue diversifiés. Le site propose plus de huit cents pages, agrémentées d’un courrier des Lecteurs (auquel nous répondons longuement) et d’interventions de personnalités invitées qui nous font l’honneur de relayer nos interrogations, y ajoutant leur grain de sel et le piment de leur bon sens.

Après avoir fait découvrir deux portraits inédits de Pierre Corneille (dans DOCUMENTS), et alerté l’Opinion publique sur le fait que le téléfilm de Didier Bivel Le Nègre de Molière (2005) n’avait toujours pas été diffusé (lire l’article de Catherine Ramberg dans NOS INVITES ; voir aussi l’éditorial du mois de mars), nous faisons aujourd’hui connaître un cas extrêmement grave de censure au CNRS. Le CNRS avait tout d’abord mis en ligne la communication scientifique de Cyril et Dominique Labbé, « Corneille a écrit 16 pièces représentées sous le nom de Molière ». Elle a été retirée sous un prétexte absolument pas scientifique (dans DOSSIERS, lire la rubrique : Le CNRS et l’Affaire Corneille-Molière).

Il serait d’ailleurs utile, pour ne pas dire urgent, que les intellectuels français se réveillent d’une léthargie politiquement correcte et, ce faisant, s’intéressent davantage à ces cas de censure ou du moins d’occultation… N’est-ce pas le plus beau rôle que les intellectuels puissent jouer dans un pays qui se dit délivré de la censure ? Il est vrai que, si le mot « censure » n’existe plus,  il a été remplacé par celui, plus démocratique, de « consensus ». Dès qu’il y a « consensus » nous pouvons être certain qu’il y a occultation de ce qui déplaît et, presque toujours, censure pure et nette. C’est ce que nous avons à cœur de faire savoir à ceux qui se préoccupent de l’état de santé de l’Esprit français.

On nous dit que 10 000 visiteurs mensuels est un excellent résultat car nous sommes un site « culturel », et donc promis, à en croire les défaitistes, à la désertification. Puisque nous ne parlons ni de foot ni des femmes et des hommes du Président, et que nous aggravons notre cas en ne parlant pas people, nous serions condamnés à n’intéresser personne.

Eh bien, nous ne croyons pas aux Cassandre de la République made in TFI, à la philosophie version prime time. Ceux qui nous visitent viennent de tous les horizons sociaux, et la culture ne leur est pas étrangère. Ils sont ouverts à toutes les idées, ils sont chez eux partout, même au XVIIe siècle. Certes, nos visiteurs ne sont pas tous des dix-septiémistes et beaucoup, nous le supposons, ne lisent pas chaque soir Cinna ou Tartuffe (nous non plus). Mais ils affichent une saine curiosité et même un intérêt pour cette question qui, de prime abord semble littéraire, puis se révèle symptomatique d’un débat national larvé, et enfin  se retrouve l’enjeu d’un combat politique plus grave qu’il n’y paraît. L’écrivain Eric Dussert l’a parfaitement définie : l’Affaire Corneille-Molière est un « Watergate de la recherche universitaire » (25 juillet 2006, sur le site L’Alamblog). Tôt ou tard, l’Affaire Corneille-Molière créera une révolution dans nos habitudes de penser : de penser Molière, de penser Corneille, de penser Louis XIV, de surmonter les préjugés que nous avons hérités du XIXe siècle petit-bourgeois.

Nous ne faisons même plus attention à quel point nous sommes esclaves d’idées reçues, adeptes de superstitions sociales,  "accros"  à des dogmes périmés. Ainsi, pour Molière, Corneille ou Louis XIV, nous sommes pareils à nos arrière-grands-parents : nous fonctionnons encore au charbon. L’Affaire Corneille-Molière nous met à l’heure du nucléaire.

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MOLIÈRE, POISSON D’AVRIL

(Avril 2008)

Le 19 octobre 1919 Pierre Louÿs expliquait à un journaliste de la revue  Comœdia  : « La biographie de Molière est la seule vie de grand homme entièrement inexplicable. […] On a écrit l’histoire de Molière comme on eût écrit celle de Saint Denis ! On a obéi à une foi aveugle que se transmettent les générations. »

Chacun sait que rien n’est plus difficile à changer que les habitudes, surtout si elles sont mauvaises. Aujourd’hui encore, on continue à idolâtrer un homme dont on ne sait rien de certain, mais dont on veut croire qu’il est un  « auteur incomparable » et même « divin » alors que tous ceux qui l’ont connu ont rapporté qu’il fut le « premier farceur de France ». Donc, parce que la Révolution française pratiqua la politique de la table rase, et que la IIIe République était anticléricale, la France a son culte républicain.

Mais certains ne pratiquent pas. Ce sont les libres penseurs. Et le site corneille-moliere.org accueille leurs points de vue. Il donne également la possibilité aux internautes de découvrir un portrait inédit de Pierre Corneille qui  pose devant sa ville de Rouen – sans doute en 1648 – avec, à la main, les deux tomes en maroquin rouge de son théâtre complet. C’est le second portrait inédit que nous mettons en ligne.

Nous donnons aussi à nos visiteurs anglophones, dans la rubrique  English version, la possibilité de connaître notre « Position de thèse » (« The Corneille-Molière case-thesis statement »), ainsi que celle de Dominique Labbé, chercheur de l’Université de Grenoble (« Corneille in the shadow of Molière »). Celui-ci a démontré en 2002, au moyen du calcul de la distance intertextuelle, que seize pièces du théâtre moliéresque étaient de la main de Pierre Corneille. Le résultat des travaux de M. Labbé a déplu si fortement aux dix-septiémistes français qu’ils ne lui ont pas laissé l’occasion de fournir, en bon scientifique qu’il est, toutes les explications nécessaires, ainsi que les preuves que ses recherches assistées par ordinateur lui avaient procurées. Sa conférence à l’Université de Dublin, en langue anglaise, peut être lue sur notre site (le texte français est dans la rubrique LE CNRS ET L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE, article « Corneille et Molière »).

Des journalistes ont écrit que le site corneille-moliere.org est lu uniquement parce que nous "attaquons" les moliéristes. C’est triplement faux :

1) Nous n’attaquons personne. Nous sommes en temps de paix.

2) N’étant pas ethnologues, nous ne savons pas ce qu’est un moliériste, sinon qu’ils se définissent comme  les « dévots de Molière » (in la revue Le Moliériste, n°1, p. 3). Nous serions donc bien peu charitables d’"attaquer" les victimes de croyances chaque jour plus obsolètes.

3) Si les moliéristes ont un "adversaire", c’est le Temps, qui n’a pas son pareil pour réduire à néant les vieilles idées toutes faites.

Car l’avenir ne sera pas tendre envers ceux qui, sur Molière et Corneille, pensent exactement comme il y a deux cents ans. Alfred Simon remarquait que  l’Université « est dominée par la Sainte Trinité sorbonnarde formée par Nisard (1806-1888) qui engendra Brunetière (1849-1906), qui engendra Lanson (1857-1934). » (Molière, une vie, 1988, p. 540). A la façon du Persan de Montesquieu, étonnons-nous qu’on puisse continuer en 2008, comme si de rien n’était, à remplir les rangs de l’arrière-garde de l’esprit petit-bourgeois universitaire dont le parangon fut Désiré Nisard.

Nous laissons la secte des « dévots de Molière » pratiquer son culte, mais il est exact que nous aimerions que les mentalités évoluent (qui ne le souhaiterait ?) Une prochaine génération d’élèves, d’étudiants, de chercheurs, de lettrés, finira par prendre conscience que ce que l’on nous raconte depuis des lustres sur le beau règne de notre grand roi Louis XIV est par trop édulcoré, que tout ce prêche académique date des débuts frileux de la IIIe République… et qu’il est temps de rectifier nos jugements convenus/aseptisés sur la négritude littéraire, le libertinage et l’absolutisme royal.

De même, de « bonnes » âmes ont fait de Pierre Corneille un 

Un vieux con solennel, ennuyeux et réac

alors qu’il fut tout le contraire : sans cesse à l’affût de la nouveauté, maître d’un style toujours changeant, passionné autant par les jeunes femmes que par tout ce qui touche au sublime, avec en prime un goût pour la comédie, notamment celle qu’il s’amusait à jouer aux doctes, aux duumvirs, comme il les appelait plaisamment depuis qu’ils avaient critiqué Le Cid et le si romain Horace.

Corneille est le seul de son siècle à avoir bravé la « bienséance » et combattu les pontifes de la Sorbonne qui croient tout savoir mieux que tout le monde. Et parce qu’il n’a jamais voulu du reality-show de Versailles il a, d’un coup de plume, rejoint la démocratie… Et nous le rejetterions ? Nous serions bien à plaindre de ne le juger que sur des a priori bourgeois inculqués à coups de diplômes. Pierre Corneille, c’est Jonathan Livingston avec des ailes d’aigle. Il survole son siècle et atteint l’éternité.

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POURQUOI LE NÈGRE DE MOLIÈRE
EST-IL ENCHAÎNÉ ?

(Mars 2008)

Le Nègre de Molière est un téléfilm de Bidier Bivel, jeune réalisateur à qui l’on doit, sur un scénario de Catherine Ramberg, L’Inconnue de la départementale (France 3, 2004), ainsi que le film Fais-moi des vacances (2002), comédie acidulée sur l’adolescence mal partagée, qui a obtenu le Prix du meilleur film, le Prix du public et le Prix Ciné-Cinémas de Saint-Jean-de-Luz 2001.

Le Nègre de Molière est un téléfilm commandé par France 3, réalisé en 2005, et que les spectateurs n’ont toujours pas pu voir en 2008.

Le Nègre de Molière reste dans un placard. Enfermé. Le Nègre de Molière est enchaîné.

Vous vous demandez pour quelle raison ? Le Nègre de Molière raconte comment Pierre Corneille a fini, par amour (ajoutez-y le manque d’argent) par devenir le collaborateur de Molière, comédien devenu le favori de Louis XIV. La scénariste Catherine Ramberg, qui a accepté d’être notre invitée et qui s’explique sur son métier et sur sa passion des belles histoires, s’étonne que son scénario, devenu un téléfilm depuis trois ans, n’ait toujours pas été diffusé.

Le Nègre de Molière n’est pas une thèse, c’est une fiction. De plus, cette histoire n’est pas uniquement celle de Corneille et de Molière escorté de sa comédienne favorite Marquise du Parc. C’est aussi –  c’est autant – l’histoire d’une chercheuse en informatique qui, ayant hérité des travaux de son père, est convaincue que Pierre Corneille est l’auteur des principales pièces de Molière. Cette chercheuse (interprétée par Gabrièle Valensi) va rencontrer un spécialiste de Corneille (interprété par Yvon Back) et le convaincre du bien-fondé des algorithmes qu’utilise le logiciel de « calcul de la distance intertextuelle » mis au point par son défunt père. Le professeur d’Université est d’abord sceptique comme il se doit, puis curieux, ensuite passionné par l’hypothèse que Corneille a travaillé dans l’ombre de Molière, enfin fasciné par cette idée…. au point de s’éprendre de la jeune et naïve, mais courageuse, chercheuse. Très vite, les difficultés apparaissent : cette découverte, les moliéristes n’en veulent pas. Leur représentant (interprété par Philippe Magnan) va, à l’occasion d’un « colloque sur Molière », le leur dire avec un grand coup de gueule qui a valeur d’avertissement à défaut d’argument. Comment convaincre ceux qui refusent par avance de l’être, et même d’envisager de pouvoir l’être se demandent nos deux chercheurs ? Mais si le présent est bloqué, le passé reste ouvert. La réponse que cherche notre professeur doublement passionné, ce n’est pas dans les livres qu’il va la trouver, c’est Morphée qui la lui apporte. Car notre héros érudit, quand il fait nuit, s’il rêve comme tout le monde, a un fantasme bien à lui : il se voit en Pierre Corneille… et retrouve la jeune chercheuse dont il s’est épris métamorphosée en Marquise du Parc, vedette de la troupe de Molière… Dès que la nuit frappe les douze coups notre héros entraîne ceux qu’il a côtoyés durant ses journées studieuses dans un voyage au cœur du XVIIe siècle. Il y retrouve, en Molière,  le jeune présentateur vedette de la télévision (interprété par Patrick Mille) qui avait animé le « colloque sur Molière ». Corneille sympathise donc avec un Molière désinvolte mais efficace qui lui offre la seconde chance de sa vie, après Le Cid, de faire fortune…

Comme dans Belles de nuit de René Clair, les comédiens endossent deux vêtements : celui d’aujourd’hui et le costume d’hier. Et c’est le mérite de Didier Bivel de nous faire aller d’une époque à l’autre avec élégance et malice, utilisant adroitement les ressources de la bande son et celles de la musique. De son côté, Catherine Ramberg a parfaitement imbriqué les deux actions tant il est vrai que le cœur humain est de tous les instants, et les passions humaines de tous les siècles.

Le Nègre de Molière, c’est donc une histoire d’amour, un plongeon dans le passé, une petite leçon de littérature, et un aperçu de ce que devrait être le débat culturel auquel, pour l’heure, la France se refuse pour ne pas risquer de déranger trop d’idées inculquées à grand renfort de manuels scolaires.

C’est une fiction tout public, à déguster en prime time. Dès lors, s’impose une série de questions : pourquoi Le Nègre de Molière est-il enchaîné ? Est-il condamné à le rester ? D’où tombe ce verdict ? A t-on cru que les noms de Molière et de Corneille n’évoquaient rien dans l’esprit des spectateurs ? Ou, plus probablement, y a-t-il des « dévots de Molière » parmi le comité de visionnage des téléfilms diffusés sur France 3 ?

Tant que nous n’aurons pas de réponse à ces questions, nous croirons urgent de manifester notre étonnement, plus encore notre mécontentement. Nous réclamons, au nom de la liberté artistique, en vertu du droit à l’information, que sorte du placard l’œuvre de Catherine Ramberg et de Didier Bivel. Mais il semble bien que certaines idées, dans notre pays, déplaisent. Aussi il est de notre devoir de refuser toute discrimination dans les fictions programmées par le Service public. Mais peut-être est-ce un pur hasard que Le Nègre de Molière reste ainsi enfermé depuis plus de trois ans… ? Le bénéfice du doute existe, et c’est une bonne chose. Car si ce n’est pas un hasard, cela s’appelle la censure.

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CESSONS DE RÊVER
LE XVIIe SIÈCLE

(Février 2008)

Le mythe de Molière est la conséquence du mythe du règne de Louis XIV. Un grand mythe en a secrété un plus petit, lequel en grandissant a fini par envelopper celui qui lui avait donné naissance.

Il y a un « mythe du règne de Louis XIV »  écrivait le célèbre historien Raymond Picard. Si tous les historiens un tant soit peu vaccinés contre l’esprit romantique du siècle dernier en sont à peu près convaincus, il reste hors de question pour eux de reconnaître qu’existe depuis que Voltaire et les pré-révolutionnaires l’ont définitivement mis en place, un mythe Molière. A la rigueur, ils admettent un « mystère Molière » (Emile Henriot) ou une « énigme Molière (Georges Lenôtre). Faire preuve de plus de lucidité reviendrait à percer ce mystère ou cette énigme, et à dégonfler le « mythe du règne de Louis XIV ». Halte-là !

Il serait pourtant utile, à l’aube du XXIe siècle, d’essayer de voir le véritable XVIIe siècle. On le dit classique par souci de pédagogie scolaire – il fut tout le contraire ! Toutes les influences convergèrent en un règne absolutiste capable du pire et du meilleur, fasciné par le Bien autant que par le Mal, englué dans le passé et attiré comme jamais par l’avenir que lui faisait miroiter la bourgeoisie montante.

Le XVIIe siècle que nous présente l’Université est la vitrine de la mentalité bourgeoise du XIXe siècle. Par un souci d’académisme et une inclination naturelle à tout vouloir « moderniser », nous avons peu à peu oublié à quel point l’esprit bouffon a régné avec Louis XIV, avec l’appui de ce dernier.

A trop vouloir admirer le XVIIe siècle avec nos yeux d’hommes modernes, nous en sommes arrivés à dénaturer ce qu’était le théâtre de ce temps-là, notamment la comédie et la farce. Nous les traitons, surtout dès qu’il s’agit de Molière, comme si elles étaient des œuvres d’art à jamais pédagogiques, et nous oublions que depuis toujours l’écriture des comédies était collégiale et mercantile. Et c’est parce que nous ne tenons plus compte de cette vérité historique que nous avons fini par croire que les comédiens qui jouaient ces comédies étaient des auteurs à part entière dont nous avons fait les équivalents de Jean Giraudoux ou de Marcel Achard alors qu’ils n’étaient que des prête-noms, des « demi ou quarts d’auteurs » ainsi que les définissait le gazetier Robinet, ami de Pierre Corneille.

 Il est urgent que la notion de prête-nom dirige une réflexion lucide sur le statut d’auteur tel qu’il se pratiquait au XVIIe siècle (ou plutôt tel qu’il ne se pratiquait pas puisque la notion moderne d’auteur est née après la Révolution française). Nous croyons tout aussi indispensable de montrer combien ce siècle dit classique est demeuré englué dans une mentalité burlesque et "gouliardisante"  qui ne s’était pas encore extirpée du Moyen Age.

Si nous nous donnions la peine de reconnaître que nous avons pris de mauvaises habitudes en ne voulant voir les choses que sous l’angle moderniste, nous prendrions conscience du leurre que nous entretenons, parce qu’il nous flatte. Et nous mesurerions combien nous sommes victimes, lorsque nous parlons des auteurs classiques, d’un mirage qui illumine à peu de frais l’imagination désertique des docteurs Pangloss de l’Université. De grands chercheurs nous ont pourtant mis en garde. Pour Raymond Picard, le Racine que ses contemporains, et d’abord son fils Louis Racine, nous ont légué est une pieuse légende. Pour Roger Duchêne, les premières biographies de La Fontaine sont des mensonges  : « Publié juste après la mort de La Fontaine, le témoignage de Charles Perrault s’inscrit déjà dans sa légende. » (Jean de La Fontaine, 1990, p. 45). Pour René Bray, le Boileau qu’on nous présente n’est pas le vrai : « Dès le début, on commence à en idéaliser les traits, à en faire sauter ces verrues où Diderot voyait la marque de ce qui vit, à en effacer les discordances. Mathieu Marais transforme le satirique en "un homme d’une innocence des premiers temps… doux et facile, et qu’un enfant tromperait."» (Boileau, l’homme et l’œuvre, 1962, p. 157). Pour Philippe Beaussant, il existe un « folklore lulliste : ce vaste corpus de fables, contes, mythes et légendes. » (Lully ou le musicien du soleil, 1992, p. 29)  Et de constater que «  Lully est aussi un mythe » (p. 12).

Même « l’Ecole classique de 1663 », cheval de bataille de la Sorbonne du siècle dernier, est une « fiction » ont admis René Bray et quelques autres.

Nous sommes optimistes. Un jour prochain Molière, le « grand Molière », parangon de l’Humain trop humain, l’intouchable Molière, cessera d’être un mythe pour devenir ce qu’il a historiquement été : le Bouffon du Roi et le prête-nom de Pierre Corneille.

« Le XVIIe siècle n’est décidément pas ce que nous croyons » concluait l’historien Philippe Beaussant (Lully ou le musicien du soleil, 1992, p. 295).

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SOUHAITS DE NOUVEL AN

 (Janvier 2008)

Mille mensonges répétés ne font pas une vérité, seulement un abus du penchant naturel des hommes à s’imiter les uns les autres.

Mille thèses ne font pas davantage une certitude, car en raison du système de recrutement de l’Université, celles-ci ne sont pas le fruit d’esprits absolument libres mais le produit de cervelles formatées.

En revanche, mille thèses finissent par devenir un dogme. Et ce dogme fait illusion tant que dure le consensus passif qui le fait exister. Mais il suffit qu’un homme se donne la peine de démontrer que ce consensus ne repose sur rien pour que tout soit différent, et que de nouvelles idées engendrent de nouvelles découvertes. A nous de faire attention aux chimères de cette grande déesse bien gentille mais peu perspicace, que l’on nomme l’Opinion publique. 

Nous voulons que la vie et la carrière de Molière ne soient plus protégées par l’immunité nationale. Nous travaillons pour qu’il puisse être jugé sur pièces, et qu’il ne soit plus en sécurité derrière un dogme comme un dieu derrière son clergé. Est-ce trop exiger ?

Le site corneille-moliere.org n’a d’autre ambition que de démontrer que la thèse officielle peut être avantageusement remplacée par une autre vision du XVIIe siècle, loin de l’image d’Epinal enseignée jusqu’ici, mais qui fera mieux comprendre  l’histoire de cette époque afin de corriger la leçon bien sage des manuels scolaires.

Molière fut-il un « auteur de génie » ou le Bouffon du Roi et le prête-nom de Corneille ? Accepter l’une ou l’autre des deux thèses est une question d’état d’esprit, si l’on craint ou non les remises en cause, si l’on accepte ou pas de vérifier les présupposés que nous ont inculqués nos pères et les pères de nos pères.

Chacun connaît ces dessins qui se présentent différemment selon que l’on regarde leurs zones noires ou blanches. Soudain, deux profils noirs apparaissent où l’on n’apercevait que la découpe d’un vase blanc. Il en est de même avec Molière. Certes la thèse officielle, peaufinée depuis presque deux cents ans, est cohérente. Cohérente tant que l’on ne s’avise pas d’en dénombrer les incohérences et qu’on ne regarde pas attentivement ses zones noires. A ce moment-là un tout autre tableau apparaît. Ce n’est plus Molière qui est devant nous, mais deux profils qui se font face : celui de Pierre Corneille et  celui de Louis XIV.

Cela dit, une joyeuse année 2008 à tous nos visiteurs ! En 2007 ils étaient plus de  quarante-quatre mille.

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LA NOUVELLE CABALE DES DÉVOTS

(Décembre 2007)

Ils accusent tous ceux qui s’interrogent sur les zones d’ombre et les étrangetés de la carrière de Molière d’être des « ignorants ». Ils crient partout que l’Affaire Corneille-Molière est un canular (voir dans ce site, à la rubrique HUMEURS, notre réponse : « Canular, canular, vous dis-je »). Leur attitude corporatiste et la langue de bois qu’ils emploient en guise d’argument pourraient être les prémices d’un durcissement idéologique. Nous assisterions alors à une nouvelle cabale des dévots.

Au XVIIe siècle, des dévots avaient jeté l’anathème sur Molière.

Aujourd’hui, Molière, parce qu’il est devenu depuis Voltaire et par delà la Révolution française un mythe littéraire à usage politique, suscite la même énergie, mais en sens inverse : c’est Molière qu’on idolâtre, c’est Corneille qu’on assassine.

Signe des temps : les docteurs de la Sorbonne qui en 1665 exécraient le Bouffon du Roi aujourd’hui le vénèrent. Et aujourd’hui comme hier, les motifs qui les agitaient et les animent encore sont tout aussi irrecevables. Non, Molière n’est pas un démon. Non, Molière n’est pas un dieu.

Par une ironie dont l’Histoire est coutumière, Molière désormais a ses dévots, aussi acharnés que leurs prédécesseurs. Dans leur revue de propagande ils se désignent eux-mêmes comme les « grands-prêtres et adorateurs du Dieu » (revue Le Moliériste, n° 1, p. 3).

En 1879 les « dévots de Molière » commençaient leur propagande nationale. Au XXIe siècle rien n’a changé puisque l’un de leurs chefs de file écrit que ceux qui doutent de Molière sont des « gens malhonnêtes qui ont l’intention d’égarer les lecteurs de bonne foi. » (voir dans ce site, rubrique A LIRE EN PRIORITE, l’article « Droit de réponse aux réponses de M. Georges Forestier »)

Le monde est donc, selon les « moliéromanes » (Georges Monval), divisé en deux camps : les Bons  – admirateurs passifs ou adorateur actifs du dieu – et les méchants, ceux qui doutent, qui disent du mal de Molière.

Le problème n’est pas que les « sorbonnistes » (Paul Lacroix) croient en un auteur « à nul autre pareil », alors que, de notre côté, nous voyons en Molière le Bouffon de Louis XIV et le prête-nom de Pierre Corneille. Le problème – le très sérieux problème – c’est que nous avons passé des décennies (du moins pour certains d’entre nous) à étudier leur façon de voir et de présenter le XVIIe siècle, alors que les moliéristes n’ont pas consacré une minute de leur précieux temps à étudier nos arguments, à essayer de comprendre comment nous en sommes arrivés à soutenir le contraire de ce qu’ils affirment sans preuve.

Là est le vrai problème.

Un dix-septiémiste célèbre, Victor Fournel, avait vu le danger de laisser le monopole de la parole à une chapelle si bien organisée. Il écrivait dès 1892 :

« Ces idolâtres superstitieux tyrannisent la littérature, métamorphosant certains écrivains en dieux auxquels il n’est pas permis de toucher sans s’exposer à l’accusation de sacrilège, ou tout au moins de paradoxe malsain. Il est bien vrai que beaucoup de moliéristes fervents en sont là et qu’ils supportent même plus impatiemment encore les réserves littéraires que les réserves morales sur le compte du grand homme. » (Le Théâtre au XVIIe siècle, p. 168)

Et le même historien de constater que mettre en doute Molière « paraît intolérable et sacrilège aux fidèles dont le culte va jusqu’à l’adoration. » 

Puis de conclure : « Tandis que Bazin et Beffara détruisaient pièce à pièce la légende pseudo-historique de Molière, ses admirateurs en bâtissaient une autre, substituant au fils de famille échappé, au comédien nomade, au chef de troupe qui, on ne peut le nier, eut toujours les mœurs de son état, je ne sais quel être de fantaisie, grand, sublime, héroïque, une sorte de symbole vivant et d’incarnation de l’humanité, car ce n’est pas seulement l’écrivain, c’est l’homme qu’on met en dehors et au-dessus de toute comparaison. Il existe de véritables litanies sur le cœur de Molière, les souffrances de Molière, la générosité, la magnanimité, l’héroïsme, la grandeur d’âme de Molière. » (p. 187)

Sitôt qu’on s’avise de mettre en doute leur dogme, les « dévots de Molière » montent en chaire et lancent l’anathème. Ceux qui ne pensent pas selon le dogme sont des « ignorants », des « négationnistes », de « malhonnêtes gens ». Cette attitude, dont les média se font docilement l’écho, est indigne du beau pays de France. En 2005 on a fait pression pour que ne soit pas diffusé sur France 3 le téléfilm de Didier Bivel, Le Nègre de Molière, qui évoque l’association Corneille-Molière. Aujourd’hui on fait pression pour que ne soit pas publié le gros ouvrage de Denis Boissier, celui-ci ayant le tort impardonnable d’avancer des arguments uniquement basés sur le témoignage des contemporains de Molière et sur les travaux des dix-septiémistes les plus réputés.

Ainsi la France de la liberté d’expression penche tout naturellement vers les « dévots de Molière ». Dans notre pays si ouvert à toutes les idées, il en est une  que l’on ne doit pas remettre en cause : Molière.

Nous voulons encore espérer, nous autres chercheurs indépendants, que Molière fut seulement un homme et non une idéologie, que l’insulte n’est pas un argument et que la foi laïque n’est pas la solution à tous les problèmes moliéresques (ni aux autres, d’ailleurs). Sainte-Beuve avait naïvement écrit : « Aimer Molière, c’est être guéri à jamais, je ne dis pas de la basse et infâme hypocrisie mais du fanatisme, de l’intolérance et de la dureté en ce genre, de ce qui fait anathémiser et maudire. » (Nouveaux Lundis, T. V, pp. 277-279).

Nous sommes loin du compte. A cause des «dévots de Molière » la farce, avec ou sans Molière, a la vie dure.

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CORNEILLE LE RÉFRACTAIRE

(Novembre 2007)

Corneille n’a pas une nature de joaillier, il écrit sous le coup de l’inspiration et laisse jaillir le torrent. Aussi, il préfère écrire la nuit. Ce n’est qu’après le premier jet, et parce qu’il a un tempérament soucieux de se donner des juges, qu’il bride son écriture spontanée, la métamorphose en une œuvre qui puisse répondre à des critères doctrinaux auxquels, au plus fort de la création, il n’avait attaché aucune importance.

En ce sens seulement, Pierre Corneille est « classique ».

Ce génie hors-les-règles, comme on est hors-la-loi, est « classique » par bonne volonté, pour plaire à ceux qu’il croit bien placés pour le féliciter de s’être donné tout ce mal. En témoigne le pontife Chapelain, qui l’a connu d’assez près : « M. Corneille, qui a fait de si beaux vers, ne savait pas l’art de la versification et c’était la nature qui agissait purement en lui. » Autrement dit, Corneille était une force de la nature qui préférait les coups de hache aux ciselures. Et c’est uniquement pour mieux être compris par les timorés qu’il transmutait son génie en savoir-faire académique. Au XIXe siècle, Corneille aurait été Hugo plutôt que Heredia. 

Avec Molière, Corneille s’offrait une récréation. Il écrivait à la va-vite, Psyché le prouve. Il laissait son vrai « moi » – celui de ses débuts – taquiner voire violenter la Muse.

Avec Molière, Corneille s’offrait aussi de vivre parmi les beautés de la scène. « Il avait un très fort penchant à l’amour des femmes » remarque le dix-septiémiste Antoine Adam. Ce qui signifie qu’il aimait faire l’amour avec elles. S’il possédait le sens du beau et du sacré, Corneille n’en était pas moins homme - et libertin même s’il ne se laissait pas facilement prendre pour tel. Antoine Adam écrit : « Si nous voulons savoir le secret de sa vraie pensée, nous le trouverons dans le poème qu’il écrivait en 1676 en l’honneur de Pellisson, et qui revenait au vocabulaire des libertins de 1630 pour célébrer la candeur, la sainte probité, un jaloux sentiment de l’indépendance en face des grands trop souvent dépourvus de vertu. »

Libertin et surtout « satyriste » (comme on écrivait alors ce mot et qu’on le comprenait : à la fois chrétien et païen, stylé et obscène), Pierre Corneille le fut et le resta. Dans son ultime pièce Suréna – car il arrête définitivement d’écrire dès que Molière est mort – il nous explique pourquoi, chevalier d’un temps révolu, il nous tire sa révérence en homme libre.

A défaut d’appartenir à la noblesse de Cour, Corneille avait l’âme noble. Il n’était pas réactionnaire comme on le prétend aujourd’hui, il était réfractaire. Il détestait la vanité et l’outrecuidance des « petits marquis ». A la fois contre les privilèges et contre les financiers, Corneille n’était pas de son temps comme il n’est pas non plus du nôtre. Il appartient à ce temps d’au-delà des temps, qui est celui des vérités éternelles, des mythes, de l’art et de l’amour comme principe et moteur absolus. C’est une des raisons qui nous font aimer Pierre Corneille. Il est un maître de la plume qui maîtrise le style sublime, cette perception du monde dont a tellement rêvé le jeune Victor Hugo. Comme il a pu être capable du plus élevé des styles, il a pu tout autant arpenter le parterre des théâtres. Corneille ou l’Albatros de Baudelaire. Une aile dans le ciel, l’autre sur l’épaule de Molière. Avec Corneille, c’est peut-être le baroque qui meurt, mais c’est surtout le romantisme qui naît. Il se conduit avec l’épouse de Molière, la jeune Armande, comme le Cyrano de Bergerac peint par Rostand. Avec les doctes il est un Himalaya venteux. Avec ses biographes il est un mystère. Avec Molière, il est le meilleur des amis misanthropes et le plus fidèle des associés.

Nous autres Modernes qui nous croyons malins de tout oublier jusqu’à l’essentiel, nous commençons à oublier Corneille. Au milieu de tant de suiveurs qui se contentaient de rêveries pleines de bergers bavards et d’aventures amoureuses alourdies de digressions interminables, il a voulu sortir des ornières tracées par la docte opposition invraisemblable/vraisemblable, pour atteindre à la vérité.  Il est le premier de son siècle – cet hypocrite XVIIe siècle dit classique auquel il appartient si peu – à affirmer que l’art n’a pas à respecter le vraisemblable. C’est-à-dire, dans le langage d’alors, que l’art n’a pas à respecter la bienséance (notre politiquement correct). Lui seul a démontré que l’art, plus encore dans la tragédie, quintessence de l’Homme, n’avait rien à voir avec les convenances, la mentalité bourgeoise et les fausses aspirations people. Corneille est le grand frère de Hugo et le voisin du solitaire Baudelaire.

De son temps (du nôtre aussi, même si nous ne savons plus ce qu’est exactement une œuvre d’art) le vraisemblable, c’était ce qu’on lisait dans les gazettes et les livres, ce qui était convenable de dire et qui se répétait avec tant de préjugés dans les salons. L’Art se devait d’être l’esclave du qu’en dira-t-on. L’Art ne devait point déranger.

Corneille a dit « non » à tout ce discours petit-bourgeois. En art, il ne veut pas du vraisemblable, il exige le nécessaire, le strict nécessaire, c’est-à-dire l’indispensable : tout ce dont témoigne l’Histoire, tout ce qu’offre la vie, tout ce que lui procure son âme.

Le premier, il a refusé de s’enfermer dans le leurre social. Il faut relire son théâtre : c’est un manifeste pour exister par soi-même. Ne pas domestiquer les vrais sentiments, ne pas réduire sa pensée à des concepts de mode. Exister, c’est décrire la réalité, écrire jusqu’au sublime, ne pas se contenter du Scudéry de son époque ou du prix Goncourt de demain. Lui seul a affirmé que « le sujet d’une belle tragédie doit n’être pas vraisemblable » (Préface d’Héraclius). C’était affirmer que l’Art n’est pas sociable, qu’il doit rester un empêcheur de s’auto-congratuler en prime time.

Hélas, notre époque est tellement peu digne de Pierre Corneille qu’elle a complètement oublié que la standing ovation a été inventée pour lui.

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« L’HISTOIRE DE MOLIÈRE EST
TOUT ENTIÈRE À REFAIRE »
DISAIT ANATOLE LOQUIN

(Octobre 2007)

Le site corneille-moliere.org suscite chez les internautes une augmentation constante d’intérêt :  au cours de ces six derniers mois 4000 à 5000 visiteurs mensuels.

Voilà qui nous incite à continuer notre rôle de chercheurs et, accessoirement, d’agitateurs sociaux, ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps des « découvreurs d’idées », formule qui a notre préférence.

Qu’est-ce qui attire nos hôtes ? Est-ce l’auteur du Cid ? Le pauvre grand homme n’est pas en vogue ces temps-ci. Il n’existe qu’un seul DVD de sa plus célèbre pièce, Le Cid, encore est-ce dans une mise en scène « flamenco » qui relève d’un parti pris que l’on pourra juger quelque peu agaçant. Il est aussi possible que la mise en ligne d’un portrait inédit de Pierre Corneille ait pu en inciter beaucoup à nous rendre visite, d’autant que ce portrait est particulièrement poignant.

Bien sûr, la célébrité de Molière suffit à expliquer la fréquentation de notre site. Mais plus encore que « la gloire de Molière »,  c’est sans doute la polémique que sous-tend l’affaire Corneille-Molière, et dont les médias se font de plus en plus l’écho, qui explique le nombre relativement élevé de nos visiteurs. Car un parfum de scandale accompagne systématiquement chaque intervention d’un partisan de la thèse jadis soutenue par Pierre Louÿs. Et que dire des recherches en calcul de distance intertextuelle, menées par l’universitaire Dominique Labbé ? Sinon qu’elles montrent que 16 pièces du théâtre de Molière ont été écrites par Pierre Corneille (plusieurs communications de ce scientifique grenoblois sont dans ce site ; cf. aussi le site de M. Labbé, et celui du CNRS).

Cherche-t-on dans corneille-moliere.org des renseignements précis ou se laisse-t-on aller à rêver d’une histoire-fiction que nous n’encourageons pas, au contraire. Il faut reconnaître que l’idée – au départ quelque peu dérangeante, à l’arrivée tout à fait dans le contexte historique du XVIIe siècle – que ces deux grands artistes aient pu s’associer en vue de servir au mieux le « Roi le plus glorieux du monde » n’est pas faite pour laisser les Français indifférents.  Ainsi le  magazine historique « Secrets d’histoire », produit par Antenne 2 et présenté le dimanche après-midi par Stéphane Bern, diffusera en octobre 2007 un dossier intitulé « Molière a-t-il écrit ses pièces ? ». Nous avons également appris qu’un film sur la collaboration Corneille-Molière était en préparation, et un écrivain connu nous confiait récemment qu’il allait écrire sur ce sujet un roman argumenté, une manière de Da Vinci Code qui aura l’avantage d’être bâti sur des probabilités historiques parfaitement cohérentes. S’appuyant sur les témoignages des contemporains de Louis XI et sur ce que l’on sait des pratiques théâtrales de cette époque,  notre écrivain n’aura plus qu’à faire comprendre et ressentir, avec le talent qui est le sien, comment une vérité plus complexe que celle qu’enseigne l’Ecole colore toutes les obscurités de la vie et de la carrière de Corneille, et plus encore celles de Molière…

Par hygiène philosophique il est toujours bon de douter des thèses officielles. Chaque nation a les siennes qu’il convient d’examiner de plus près, ainsi que le font nos voisins anglo-saxons dans DoubtAboutWill.org, site récemment créé qui fait le point sur le cas Shakespeare (l’équivalent de notre affaire Corneille-Molière, à ceci près que l’identité de l’auteur principal des grandes pièces demeure incertaine). Saluons nos confrères britanniques qui se demandent « pourquoi y a-t-il un gouffre entre la vie de l’auteur allégué et la teneur de ses œuvres ? » et qui réclament le droit d’avoir « un doute raisonnable sur l’identité de William Shakespeare ». Le parallèle entre les problèmes que ces chercheurs rencontrent et les nôtres est particulièrement révélateur. Comme nous, ils se plaignent de ne pouvoir se faire entendre, de ne pas pouvoir rendre publics les problèmes que pose l’attribution du théâtre shakespearien au dénommé William Shakespeare, problème qui, comme celui de la paternité des pièces de Molière, est d’importance nationale sinon internationale. Comme nous, ils déplorent que l’immobilisme des institutions et l’autocensure de la recherche universitaire empêchent sa résolution.

L’historien Paul-Eric Blanrue nous a fait le plaisir de nous écrire qu’il doute que Corneille ait pu être l’auteur des principales pièces de Molière. Comme nous le savions « sceptique » par principe intellectuel (une saine habitude), nous lui avons très méthodiquement répondu dans le « Courrier des lecteurs ». Peu auparavant, une dame courageuse, Conservateur en chef du Musée Pierre Corneille à Petit-Couronne, nous confiait qu’ « il est tout à fait évident que Molière avait d’autres chats à fouetter que de peiner sur  des vers ». Pourquoi a priori rejeter l’idée que Molière ait pu bénéficier du talent et de la rapidité d’exécution de Corneille ? L’histoire théâtrale est remplie d’auteurs célèbres ayant bénéficié du talent d’autrui.

Puisque nous en sommes à évoquer la vie de Molière, nous ne résistons pas à l’envie de citer quelques lignes d’un des plus érudits moliéristes que le XIXe siècle ait connus. Il se nommait Anatole Loquin, fut rédacteur à la revue Le Moliériste, et composa une somme de treize cents pages sur le favori de Louis XIV. Ce méticuleux enquêteur fut le seul « dévot de Molière » (Loquin se reconnaît pour tel) à douter de la thèse officielle. Pour lui, la vie de Molière « nous est arrivée pleine de légendes qui ne se raccordent pas. Pourquoi ?… A chaque instant, le narrateur fidèle, l’historien sagace et consciencieux est littéralement dérouté : il y pressent, y devine, y surprend des problèmes insolubles, des étrangetés redoutables. On croit bien posséder les documents, authentiques et véritables, de telle ou telle époque de l’existence de Molière. On les recueille à droite et à gauche, on les rapproche, on les compare….et puis, ce n’est pas du tout cela : parmi ces pièces, en effet, il y en a de mensongères, il y en a de voulues, il y en a d’apocryphes dans toute la signification du mot !… et maintenant, oserons-nous avouer que celles-là même sont précisément celles qui se trouvent en majorité ?

» Et puis, à force de chercher toujours et quand même, on a fini, d’un côté et d’un autre, par remarquer certains témoignages isolés, tout d’abord négligés comme "broutilles", mais dont il est vraiment impossible de nier la réalité d’origine : tel passage authentique, par exemple, d’un auteur contemporain qui n’a certainement pas été interpolé ; mieux que cela encore : telle minute de notaire, oubliée depuis le XVIIe siècle, dans le fond d’une obscure étude, –  et qui ne se rapportent, mais plus du tout, aux récits, aux allégations (de pure convention, alors !…)  des brochures, des écrits, des pamphlets, de l’époque ou des temps avoisinants, consacrées à Molière et à sa femme.

» Des lueurs bien faibles, mais certaines, mais convaincantes, viennent nous indiquer de temps à autre que la vérité n’est nullement où l’on avait cru généralement la trouver jusqu’ici, et que l’histoire de Molière est tout entière à refaire. » (Molière à Bordeaux et ses fins dernières à Paris, T. II, pp. 537-538, in Actes de l’Académie de Bordeaux, 1896).

Qu’ajouter de plus à cette belle invitation à réévaluer la doctrine officielle, sinon que nous souhaitons à tous nos visiteurs, convaincus ou sceptiques, férus ou néophytes, un bon séjour en notre compagnie !

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L’INJUSTICE FAITE A CORNEILLE

 (Septembre 2007)

Les docteurs en Sorbonne contemporains de Louis XIV étaient pourvus, selon l’expression de Charles Dickens, de « l’organe de vénération » envers le Roi. Les docteurs en Sorbonne des temps modernes sont également pourvus de cet « organe de vénération »… à l’usage exclusif de Molière : toutes leurs louanges vont à Molière – jamais à Pierre Corneille. Il n’est même plus, depuis quelque temps, "politiquement correct " de supposer que Corneille a été le fleuron du théâtre français.

Alors que  tout le XVIIe siècle français fut profondément chrétien, donc, tout naturellement, opposé à la religion islamique, l’hypocrisie de nos politiciens va  reprocher à Pierre Corneille d’avoir laissé échapper de sa plume une poignée de vers pouvant  être considérés comme « anti-musulman ». Quand on sait que de pareils exemples se lisent bien plus encore chez Molière – dans Le Bourgeois gentilhomme, notamment –  on mesure l’importance de l’idéologie ambiante, même en littérature où elle n’a théoriquement pas à pénétrer.

Le poète Corneille, pas plus que le comédien Molière, n’ont à recevoir de nous des blâmes ou subir notre censure. Parce qu’ils étaient de leur temps, que le premier aimait l’honneur de la France, et que le second était aux ordres de Sa Majesté, ils ont tout simplement fait leur devoir. A-t-on oublié que Louis XIV était le « Roi très-chrétien » et que tout un peuple trouvait normal alors, étant chrétien, de ne point être favorable à la religion musulmane ? Au XVIIe siècle, c’était un sport national, particulièrement apprécié de la noblesse, que d’organiser une « course de têtes » : au galop, les chevaliers devait piquer de la lance trois têtes sur un pieu planté en fin de lice : une tête de Turc, une tête de Maure et une tête de Méduse. Louis XIV gagna ainsi plusieurs joutes. De là, l’expression « à chacun sa tête de turc ». A cause de cette expression, ne montons pas sur nos grands chevaux démagogiques. Nous trouvons l’équivalent de ce sentiment naturel d’identification nationale chez n’importe quelle ethnie confrontée à autre qu’elle-même. Il est donc bien inutile de s’en prendre à Corneille, qui fit bien moins, en l’occurrence, que le farceur Molière…

Si l’on commence à accuser Pierre Corneille de véhiculer une pensée jugée pas assez républicaine, il faut aussi dire adieu au Roi-Soleil et le chasser, comme Corneille, du sol français. A moins d’être tout à fait hypocrites –  ce que nous savons parfaitement être – nous devrons au passage, demander à Molière, Bouffon du Roi, de faire ses propres valises. Déjà que la France voit peu à peu son élite la quitter, il faut maintenant qu’elle se prive des meilleurs fruits de son sol. Question : où peut aller une France qui se piétine ?…

Il faut cesser les fausses accusations récemment portées à l’encontre de Corneille. Et redire certaines vérités que l’on a tendance à occulter. Pierre Corneille n’est pas seulement l’auteur de cinq ou six chefs-d’œuvre, c’est aussi un homme qui a créé une dynastie : celle des auteurs dramatiques. Car dans un siècle qui ne voulait pas d’auteurs, Pierre Corneille s’est affirmé et est resté toute sa vie un auteur. Et en cela, aussi, il est un fondateur. Il a osé, seul et le premier, combattre une aristocratie oublieuse envers les créateurs, méchante envers les intelligents, injuste envers ceux qui vivent de leur seul talent.  Corneille est celui qui a su dire « non » au mépris des riches à l’encontre des méritants. Il est le seul à être resté à soixante-dix-huit ans tel qu’il fut à trente lorsque le Cid  triompha malgré l’opposition des jaloux et l’incompréhension des pédants. Par son courage et son génie, Pierre Corneille est le père de tous les écrivains professionnels. Ils lui sont redevables de la notion même de "droits d’auteur", et si, aujourd’hui, ils peuvent prétendre au "droit moral" que doit pouvoir exercer tout créateur sur son œuvre, c’est encore à Pierre Corneille qu’ils le doivent.

Et tant d’ardeur, d’abnégation, de vraie noblesse, de lucidité valent aujourd’hui à Corneille de ne plus être accepté comme l’une des valeurs sûres de la France. C’est ce que j’appelle l’injustice faite à Corneille.  

Tous les écrivains du règne de Louis XIV –  ce règne que l’on croit classique et qui ne fut qu’expérimental –, tous ces artistes comme Racine, Boileau ou Donneau de Visé cessèrent de se dire "écrivains" sitôt que Sa Majesté, devenue très-chrétienne, leur offrit des charges. Mais pas Pierre Corneille. A la mort de son associé Molière, il préféra s’appauvrir toujours plus, déménager deux fois jusqu’à vivre dans une rue envahit de prostituées et de mendiants, plutôt que d’être un courtisan, et donc un lâche. Jamais il n’a abdiqué. Il est mort comme il a vécu, fièrement : en artiste.

Corneille n’est pas un classique. Il n’est pas baroque non plus, ni moderne (heureusement pour lui). Il a introduit chez nous le « style sublime », celui qui vous donne de l’âme, le seul style qui enchantait Hugo. Corneille est un génie. Un génie si polyvalent et si secret comme nous n’en compterions pas dix dans toute notre Histoire de France. Ce n’est pas un dévot, ce n’est pas un royaliste, ce n’est pas un libertin, ce n’est pas un républicain. C’est un artiste. Et le moule en est perdu pour nous. Ce n’est pas un pontife des lettres, c’est un pontifex, celui qui dans la haute Antiquité établissait un pont entre les dieux et les hommes. Ce n’est pas qu’un auteur dramatique, c’est un créateur de mythe : celui du Cid, le sien propre et celui de Molière. Il n’est pas non plus un poète en chambre comme le croient les universitaires, c’est un chaman. Selon l’Anglais Lister qui découvrit des documents nouveaux (Revue d’Histoire du Théâtre, 1950, IV, p. 454-455), Corneille ouvrit la voie à cet autre grand créateur que fut Honoré de Balzac. Au plus fort de sa création, Corneille vivait littéralement avec ses personnages de tragédie. Avant d’écrire une scène importante, il se mettait au lit et s’enfonçait sous d’épaisses couvertures afin d’activer en lui des états sensoriels différents. Il suait abondamment, puis, se jugeant à la bonne température, il sautait sur son écritoire comme d’autres sur leur monture – et, sachant tenir une lance, écrivait d’un jet. Ainsi, loin d’être cet auteur sentencieux et peu distrayant que de fades corneillistes ont dépeint à leur image, Corneille était, au contraire, un préromantique, un ancêtre de Baudelaire, quelqu’un qui n’hésitait pas à se comporter en chaman du Grand Esprit.

Heureusement, si notre époque de petitesse est injuste envers Pierre Corneille, il est un Temps où toutes les époques finissent par se rejoindre. Et là, une fois encore, Corneille nous attend, car il a toujours été, en tout, le premier. Ne soyons pas les derniers à le rejoindre.

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SCIENCE MOLIÉRESQUE,
AVEZ-VOUS DIT ?

 (juin 2007)

La science moliéresque repose sur presque rien. Si nous avons la patience de lire la centaine d’ouvrages dits de référence écrits depuis 1880 (Moland, Despois, Mesnard, Larroumet…) jusqu’à ceux d’aujourd’hui (Couton, Mongrédien, Duchêne, Niderst, Forestier…), si, dis-je, nous avons cette patience, nous découvrons le point faible des biographies officielles de Molière : pas un seul événement de la vie et la carrière de Molière qui n’ait contre lui les recherches d’un spécialiste plus pointilleux –   sur un point particulier – que ses confrères.

Telle autorité explique que Molière et Madeleine Béjart s’aimaient, tel autre démontre qu’il n’en était rien. Cet historien pense que Molière a été l’élève de Gassendi, celui-là le nie formellement. Tel biographe est persuadé que La Fontaine, Racine, Boileau et Molière formaient une fameuse équipe d’amis ; son confrère prouve que rien ne les a jamais unis. Il y a ceux qui croient que Molière a tout lu, tout appris, tout retenu ; ceux qui savent qu’il n’avait presque pas de livres dans sa bibliothèque. Tel éminent professeur affirme le caractère philosophique inné de Molière, tel autre prouve par mille petits faits que Molière était un farceur opportuniste. Celui-ci le plaint d’avoir épousé la frivole Armande ; son confrère juge Armande admirable d’avoir supporté un mari mélancolique et épileptique. D’un côté, ceux qui pensent que Pierre Corneille, Chapelle, Subligny, Donneau de Visé ont été ses collaborateurs, de l’autre ceux qui crient au sacrilège ! 

Molière était généreux et charitable, clament les uns. C’était un égotiste qui a spolié l’abbé Perrin et s’est vengé de l’abbé Cotin qui ne lui avaient rien fait, déclarent les autres. Il était bon avec les pauvres. Mais non, il battait son domestique. Il a voulu aider le débutant Racine ; pas du tout, il souhaitait qu’il devienne son nouveau fournisseur de comédies. Molière fut l’homme libre par excellence ; bla-bla-bla, diront ceux qui voient en lui le plus zélé des courtisans. Ses contemporains aimaient Molière ; au contraire, ils le détestaient au point de publier sur lui des recueils d’insultes. 

Donc, rien de ce qui structure le dogme national ne résiste à la lecture studieuse de la centaine d’ouvrages signés par les créateurs du dogme eux-mêmes.

Il n’y a pas un Molière, mais plusieurs, autant que de dévots qui se recommandent de lui. En d’autres temps, une centaine de chapelles s’étaient aussi entre-déchirées pour imposer leur Dieu fait homme… Finalement, une certaine image de ce dernier a réussi à s’imposer, qu’il est désormais interdit de modifier. Pareille mésaventure pour le dieu fait comédien

Vus de l’extérieur, les moliéristes forment un bloc. Pourtant rien de ce que l’on croit être fait historique ne résiste aux recherches de tel ou tel spécialiste. Le tenace Gustave Michaut est même allé jusqu’à écrire sept cents pages pour en finir avec toutes les légendes fabriquées sur Molière.

Même les articles fondamentaux du culte, exposés à l’adoration du public durant tout le XIXe siècle, ont été remis en cause les uns après les autres. Ainsi, ceux qui avaient réussi à imposer l’idée que Corneille et Molière s’étaient détestés ont dû laisser place à ceux qui ne relèvent aucune animosité entre les deux artistes. Tel moliériste qui avait démontré que Molière ne devait son œuvre qu’à lui-même s’est vu muselé par tel autre qui a patiemment dénombré (presque) tous ses emprunts. Même la célèbre formule « Molière est l’honnête homme par excellence » est désormais concurrencée par la formule contraire : « Molière est un libertin  », un « mécréant » qui aima le vin au point d’avoir une cirrhose du foie. La certitude du siècle dernier selon laquelle Molière fut comme « un père tout-puissant et tout aimant » envers Baron s’est changée en cette autre conviction : il fut pédophile avec son élève Baron qu’il connut à treize ans. La thèse officielle « Molière n’a pas épousé sa fille mais la sœur de Madeleine Béjart » n’a plus la cote et l’on penche désormais pour un « Molière incestueux envers Armande » (pour certains spécialistes, c’est pour cela qu’Armande l’aurait rejeté).

Pas un seul article du culte qui n’ait sa contradiction au sein même des « dévots de Molière » (dixit Georges Monval, directeur du Moliériste). 

La raison de ces innombrables contradictions est simple : Molière est avant tout un mythe littéraire. Sur un petit fond de vérité historique qui ne remplirait pas cinquante pages, il y a un océan de phantasmes idéologiques… comme dans ces anciennes histoires de dieux où tout et son contraire arrive – et s’annule.

L’on comprend, après avoir pris conscience des incertitudes fondamentales des moliéristes, que la science moliéresque est une mythification érudite, une construction religieuse qui, en terre républicaine, ne peut se reconnaître pour telle. En trois mots : un culte national.

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C’EST CORNEILLE
QUE L’ON ASSASSINE

(mai 2007)

Si l’on tient compte du fait qu’il existe véritablement, et ce, depuis la Révolution française, un culte envers Molière, si l’on tient compte de ce sentiment de dévotion ressenti par certains si fortement qu’il annihile chez eux toute lucidité et tout sens de la mesure, si l’on tient compte enfin du fait que ces deux phénomènes sont encouragés par une politique gouvernementale qui préfère un peuple ludique ne cherchant qu’à rire plutôt que des citoyens cultivant les vertus prônées par Corneille : l’honneur, le respect, le devoir, le courage et la volonté d’être soi-même face aux idéologies, – l’on peut aisément conclure que l’idolâtrie envers un Molière idéalisé tend tout naturellement à faire de celui-ci un concept culturel de très grande consommation. Deux entreprises nationales ont la gestion de ce produit parfaitement standardisé : la Sorbonne et la Comédie-Française. Une usine : l’Université. Un sous-traitant : l’Académie française. Un slogan : « Le français, c’est la langue de Molière ». Une campagne publicitaire : « la cérémonie des Molières ». Un réseau de distribution : l’Education Nationale. Et, grâce aux journalistes routiniers, des fournisseurs autant qu’il en faut.

Molière ou le monopole culturel démagogique. Car comme Google, Molière n’a aucun rival.

Mais idolâtrer un dieu, même littéraire, n’est pas une bonne chose. Pour éviter à toute hégémonie de tourner à la dictature, il faut la remettre en cause par une solide concurrence. Coca-Cola par Pepsi-Cola, Microsoft par Apple.

Molière, lui, règne seul au firmament culturel français. Certes, il aurait pu avoir un rival, Corneille, mais le Gouvernement s’y oppose. Pas de concurrence pour Molière. Il est et doit rester notre seul consensus national. La propagande ne souffre pas de discussion. Nous en avons eu une impressionnante démonstration avec la non commémoration, en juin 2006, du quatrième centenaire de la naissance de Pierre Corneille. Il semblait que ce solide auteur était « bien de chez nous ». Il ne l’est plus.

Toutefois, en divers domaines, la résistance s’organise. Certaines vérités commencent à être dites, même dans l’enceinte de la Sorbonne où quelqu’un a eu récemment l’aplomb de mettre en garde comme une vision trop romantique et trop simplifiée – en un mot trop moderne – des pratiques littéraires des siècles précédents. Car le grand défaut de la pensée moderniste est de comprendre le passé avec l’esprit d’aujourd’hui. Etonnons-nous après d’accumuler à loisir (et à longueurs de thèses) erreurs de jugement et contresens.

En littérature encore plus qu’ailleurs, le contexte est aussi important que le texte. Un texte ne dit rien si l’on ne connaît pas sa genèse, la nécessité de son écriture, si l’on méconnaît qui se cache derrière la signature. Nous ignorerons toujours ce qu’une œuvre offre d’essentiel si nous restons des spectateurs assis, regardant naïvement ce qu’on nous dit d’applaudir. Nous devons faire l’effort d’aller dans les coulisses, faire acte civique en nous familiarisant avec l’état d’esprit de l’époque. Alors seulement nous comprendrons l’œuvre de l’intérieur, comme elle doit l’être. Récemment, Mireille Huchon, dans son ouvrage Louise Labé, une créature de papier (Droz, 2006) a soigneusement indiqué pour quelles raisons historiques, au moyen de quel inconscient collectif propre au XVIe siècle, et par quels biais psychologiques artistiques, la célèbre Louise Labé a très bien pu n’être qu’une « créature de papier » et sa fulgurante œuvre poétique une supercherie éditoriale menée de mains de maîtres par plusieurs « rymeurs », sous la férule du célèbre Maurice Scève.

C’est exactement ce que nous tâchons, nous aussi, de mettre en lumière dans le cas d’école Molière, ce qu’il était au XVIIe siècle et ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Mais la démarche de Mireille Huchon a un avantage considérable sur nos propres recherches : elle ne suscite pas la haine des idolâtres. Certes, ses travaux agacent beaucoup de monde, et c’est bien compréhensible puisqu’elle fait brusquement dérailler le train-train d’universitaires bien assis dans le fauteuil des idées reçues. Mireille Huchon, dis-je, bénéficie d’un atout : elle est hautement diplômée. Son statut universitaire lui donne le droit de s’exprimer pendant que ses « chers confrères » font l’effort de ne point l’insulter. C’est, si l’on veut, une dispute familiale. Cela sort si peu des enceintes consacrées à la culture que chaque membre du clan accepte, bon gré mal gré, de n’en pas faire une affaire personnelle. Imagine-t-on ce qui serait arrivé à cette spécialiste du XVIe siècle si elle n’avait pas été promue par la Sorbonne ? Non, ne l’imaginons pas… cela aurait été triste à voir.

Hélas, le silence, le dédain consensuel, la frilosité intellectuelle,  voilà ce que l’Université réserve à ceux qui, comme nous, ne lui sont pas affiliés. Issus de chercheurs indépendants, de banals professeurs de lettres ou d’histoire, aussi d’écrivains (pour aggraver notre cas), nos travaux n’ont droit ni à des articles sérieux, ni à une discussion scientifique, encore moins à des critiques constructives. Pour nous, aucune politesse n’est requise. On nous tourne le dos.

En France, ne peuvent parler des écrivains et de leurs œuvres que les universitaires. Un écrivain n’a pas cette autorisation. Il sait pourtant, lui, ce qu’est une fiction. L’universitaire discourt donc sur ce qu’il ignore de façon, dirons-nous, ontologique (certes, il se rattrape avec Molière, s’essayant même, sous couvert d’histoire, à la mythologie et au dogme religieux). La chaire et l’amphithéâtre sont interdites à l’écrivain, même sur le sujet qu’il connaît le mieux : lui-même et ses annexes.  Quoi qu’il dise, démontre ou propose, officiellement, l’écrivain vivant n’existe pas pour l’Université. Pour parodier l’adage des westerns : «  un bon écrivain, c’est un écrivain mort. »

L’écrivain est à l’universitaire ce que le comédien du XVIIe siècle était pour le religieux : un empêcheur de pontifier en rond, une preuve encombrante, une âme qui doit rester dans les limbes où nul diplômé, au grand jamais, ne daignera l’entendre.

Certes, tout n’est pas aussi sombre. Quelques docteurs ès lettres bien esseulés sont de notre bord mais nous soutiennent clandestinement. Nous ne devons jamais les citer, jamais nous prévaloir de leurs convictions intimes. Voilà où nous en sommes dans le pays des libertés : à devoir nous cacher pour faire de la résistance intellectuelle.

Aussi croyons-nous, comme Jean Cocteau, qu’il serait bien plus enrichissant et salutaire de laisser d’abord les écrivains parler des écrivains.

L’excellent homme de lettres Richard Millet fait cette constatation : « Comment un totalitarisme s’établit-il ? Sur une forme de consensus né d’un processus de simplification extrême. Tous les totalitarismes sont nés d’idées extrêmement simples, voire simplistes, et se sont imposés, autant que par les armes, par un usage populiste de la langue et de mythes nationaux détournés. Les trois vecteurs de ce totalitarisme mou sont la télévision, la presse, et un système scolaire qui ne transmet plus que les mots d’ordre de l’Empire du Bien. » (Harcèlement littéraire, entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille, 2005, p. 171).

L’Affaire Corneille-Molière n’a de cesse de démontrer que les choses ne sont jamais aussi simples que le croit l’Université à cause d’un état d’esprit aussi hautain que moutonnier. Etudier l’Affaire Corneille-Molière est une façon de combattre ce « totalitarisme mou », de lutter contre  la pensée conditionnée que finance et gère cet « Empire du Bien ». Car notre mentalité est tellement dépendante des institutions officielles que les médias ne revendiquent même plus le droit au débat contradictoire qui doit précéder toute nouvelle synthèse.

Dans cet « Empire du Bien » et du politiquement correct qui sera le nôtre tant que nous ne le refuserons pas, cela empire à tel point que, chaque fois que l’on encense Molière, c’est Corneille que l’on assassine.

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Pourquoi le français
n’est-il pas la langue de Corneille ?

(avril 2007)

 La France est le pays des libertés et plus encore celui des contradictions. Ainsi la France républicaine vénère un auteur qui fut le plus empressé des courtisans de Louis XIV. Ce courtisan, c’était Molière. Mais dans notre beau pays des libertés, la vérité fâche. Alors pour ne fâcher personne, on s’arrange avec elle. Molière est donc, sans discussion possible, « un grand homme de bien » (La Harpe), qui a, le premier, osé révéler l’hypocrisie de son siècle. Voilà ce que l’on entonne dans les chaires. Courtisan ? Pensez donc ! il ne faisait que semblant de l’être. Ce fut d’ailleurs si bien imité que, de son temps, jamais personne ne supposa un instant que Molière pouvait ne pas être un courtisan sincère autant que zélé. Mais il est vrai que la France, si elle ne voit pas bien les contradictions qui la rendent si agréable à vivre est, en revanche, championne des subtils distinguos.

Parce que Molière fut « un prophète » (Sainte-Beuve) et « un républicain avant l’heure » (Henri Martin) nous l’avons élu écrivain national. Aussi il est bien naturel que le français soit la langue de Molière.

Nous ne dirons pas que tout cela est pur mensonge ; nous ne voulons pas fâcher. Nous nous contenterons de remarquer que Molière n’a jamais eu la réputation d’avoir un français parfait, ni même seulement correct. Ecoutons René Bray, grand moliériste s’il en fut : « Du point de vue du puriste, Molière écrit mal. La Bruyère lui reprochait de n’avoir évité ni le jargon ni le barbarisme ; et Fénelon, de se servir "des phrases les plus forcées et les moins naturelles". Ses métaphores approchent du galimatias, disait encore celui-ci. » Et René Bray d’ajouter : «  On peut relever des chevilles, des négligences, de la fausse élégance, des brusqueries de ton et des cacophonies. » (Molière homme de théâtre, 1954, p. 219 ). En fait, les langues de Molière sont si différentes d’une pièce à l’autre qu’il faudrait d’abord se mettre d’accord sur ce qu’est exactement la langue de Molière.

Mais il ne s’agit pas seulement, avec Molière, de littérature, plus encore d’idéologie. Il n’est pas question d’étudier quelle langue parle Molière, mais de clamer que le français EST la langue de Molière. Vous en doutez ? Vous souhaitez donc vous fâcher avec tout le monde ? Vive le consensus ! Vivent Molière et la langue  française !

Pourtant la langue française va mal. Un écrivain populaire avait intitulé un de ses romans Y a-t-il un Français dans la salle ?  Sans vouloir tomber dans le pessimisme, la question se pose désormais à une échelle hexagonale. Que trouve-t-on parmi nous ? Des américanisés par millions, des mondialistes par naïveté, des religieux cathodiques par légions et tant de dévoués moliéristes qu’on n’ose pas les compter. Ces derniers, à eux seuls, forment une catégorie à part car, avant d’être comme vous et moi, ils sont moliéristes. L’un des leurs, et non des moindres, Anaïs Bazin, les appelait  « les copistes de Grimarest »  (Notes historiques sur la vie de Molière, 1851, p. 10) parce qu’ils ne cessent de se recopier les uns les autres selon le principe latin asinus asinum fricat, que nous traduirons : le moliériste flatte le moliériste. C’est à eux, bien sûr, que nous devons la formule « le français est la langue de Molière ».

Mais si l’on veut que la France puisse parler encore le français, ne serait-il pas temps qu’elle devienne mature et parle enfin la langue de Corneille ? Sans doute, avant d’émettre pareille suggestion au risque de déplaire, aurais-je dû tourner ma langue (de Molière) plusieurs fois, comme le conseille un sage d’Orient...

 Préconisée par un Ministère de la Culture conscient du mot « devoir », la langue de Corneille aurait un avantage certain sur celle que nous parlons actuellement et qui est en train de tourner à la farce linguistique : elle apporterait une vigueur incomparable. Seraient de retour des mots perdus comme honneur, respect, courage, devoir (précisément) … Si elle se généralisait, la langue de Corneille offrirait un espoir d’échapper au langage des grands singes vers lequel nous allons d’un pas toujours incertain mais jamais fatigué. Partie d’une toute petite frange de la population qui goûte encore la poésie et ose savoir penser sans l’aide des media, la langue de Corneille redorerait le blason moral de notre beau pays.

Il existe en effet ceux qui souhaiteraient ne pas désespérer d’un gouvernement qui traite Pierre Corneille comme un excommunié de l’audience, un banni de l’audimat, un pestiféré de l’intelligentsia (lire dans ce site, rubrique « Humeurs », l’article de Jean-François Deniau). Il fut un temps où l’on n’était pas peu fier de parler le français de Corneille. C’était le temps où Pierre Corneille inventait une langue débarrassée des mots grossiers et des termes plats, une langue raffermie, musclée, mais aussi simplifiée dans son orthographe et pleinement nôtre… Car l’écrivain qui façonna la langue française moderne, c’est Corneille. Telle est la vérité historique et « nous avons tout naturellement le courage de la vérité parce que nous n’avons besoin que d’elle. » (Georges Longhaye).

Nous avons besoin aussi de Pierre Corneille. Pourtant, par idéologie, on pardonne tout (et son contraire) à Molière, et on reproche tout (même ses qualités) à Corneille, victime d’un racisme intellectuel sans précédent. Tant d’injustice invite à la méditation, mais pas à la résignation. A défaut d’avoir pour lui l’idéologie permanente, Corneille a l’éternité devant lui. Et puis les questions d’honneur perdu et de gloire retrouvée, ça le connaît. Il n’a jamais douté de la France. Ni de lui. A un ami qui lui reprochait je ne sais quel défaut que le plus benêt d’entre les courtisans aurait aussitôt corrigé, Pierre Corneille répondit en souriant : « Je n’en suis pas moins Pierre Corneille. »

Aussi, longue vie à la langue française, à cette langue qui nous aimons plus que les modes et les idéologies. Longue vie à la langue de Corneille.

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David Corneille et Goliath Molière

(Mars 2007)

A l’occasion du premier anniversaire de sa création, le site www.corneille-moliere.org fait peau neuve. Aux articles de fond qui en faisaient l’intérêt s’ajoute désormais un « Magazine » aux rubriques variées, axé sur l’actualité et les humeurs de ceux qui la vivent ou l’anticipent. Une abondante « Iconographie sur le XVIIe siècle » agrémentera la visite. Nous sommes (encore pour longtemps) les seuls à présenter le visage le plus probable de Molière et un superbe tableau inédit de Corneille en vieillard terrible.

« Le Courrier des lecteurs » est là pour que puissent s’exprimer les chercheurs et les lettrés, les universitaires et les curieux qui s’intéressent à l’Affaire Corneille-Molière dans sa plus large définition, c’est-à-dire englobant les spécificités du XVIIe siècle (Basoche, Gouliards, Libertins…), mais aussi la bibliophilie et la cryptographie, sans oublier les grandes étapes de la formation du mythe national Molière (l’influence de Voltaire et des Encyclopédistes, l’élection posthume du grand Comique à l’Académie française, la Révolution française, la Troisième République, l’Education nationale…). Ceux qui désirent partager leurs connaissances sur ces sujets (et bien d’autres) sont les bienvenus.

Nous aurons aussi le plaisir et l’honneur de recevoir des « Invités de marque » qui nous feront part de leur cheminement intellectuel et des convictions qui les animent.

La rubrique « Humeurs » permettra de faire le point ou de répondre, toujours de façon courtoise, aux « dévots de Molière » ainsi que Georges Monval, directeur de la revue Le Moliériste (1879-1889), appelait ses confrères. Une cabale existe en effet qui s’est accaparée le monopole de l’information pour tout ce qui concerne Molière ou Corneille. Elle n’a pas de mots assez durs pour ridiculiser quiconque émet des doutes à l’encontre du dogme moliéresque. Nous essaierons de contrebalancer cette hégémonie culturelle quelque peu réductrice ; mais, chacun le sait, il est difficile dans le pays des Libertés de remettre en cause « la gloire de la France » (comprenez Molière) ou de prendre parti pour Corneille, le grand proscrit de l’actuelle culture française. L’académicien Jean-François Deniau, peu avant de quitter ce monde auquel il reprochait bien des choses, a vivement protesté contre la tyrannie de l’opinion commune (lire son ultime colère dans la rubrique « Humeurs »).

Monsieur Georges Forestier, universitaire, a récemment traité de « révisionnisme » les recherches de ceux qui ont à cœur de démontrer que le XVIIe siècle ne tient pas tout entier dans les amphithéâtres de la Sorbonne. Pour lui, « se demander si Corneille n’a pas écrit les pièces de Molière revient à se demander si les chambres à gaz ont bien existé ! » (voir dans la rubrique « Humeurs » l’article de Delphine Peras « Corneille fut-il le nègre de Molière ? »). Taquin monsieur Forestier qui devait, évidemment, penser au gaz hilarant.

Existe en revanche un rapport direct entre « dévotion à Molière » et susceptibilité universitaire, et aussi entre « fin de non recevoir » et dogme moliéresque, comme nous l’apprend monsieur Claude Bourqui, collègue de Georges Forestier. Il nous affirme, avec le sérieux propre à ses activités, qu’un débat sur la nature de Molière n’est pas souhaitable, « ce serait comme de demander à un scientifique de démontrer que l’eau est bien un liquide ».

Heureux qui verra le rapport entre Molière et un liquide (dont le choix est laissé à notre discrétion), à moins que l’on ne suppose – hérésie selon monsieur Bourqui –  que Molière est soluble dans Corneille.

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