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RÉPONSE À M. GEORGES FORESTIER
SUR L’ORIGINE ET LA SIGNIFICATION
DU NOM « MOLIERE »

Denis Boissier

Monsieur Georges Forestier qui accuse les chercheurs indépendants du site corneille-molière.org de vouloir « égarer les lecteurs de bonne foi » a montré l’exemple en mettant en ligne, sur le site du CRHT, un article dans lequel il a sorti de leur contexte quatre-vingt-dix questions auxquelles notre thèse répondait, laissant croire que nous n’attendions la réponse à ces questions que du seul M. Georges Forestier. Mais, ne lui en déplaise, nos questions n’avaient pas de point d’interrogation, puisqu’elles n’en étaient pas et, en nous lisant ou nous comprenant mieux, il aurait pu se dispenser de faire montre d’une déloyauté ou d’une suffisance intellectuelle manifeste.

Puisque l’on nous demande d’atténuer cette mauvaise réclame que l’on nous fait, nous allons répondre, pour la seconde fois, à l’humeur professorale de notre contradicteur qui s’est fait connaître du public en insultant poliment, mais systématiquement, tous ceux qui ne pensaient pas comme il faut penser dès qu’il est question de Molière. Ainsi, grâce à M. Georges Forestier, nous avons appris que Pierre Louÿs était un inculte, que M. Dominique Labbé et nous-mêmes étions à ranger dans la classe des « ignorants », ordre des « malhonnêtes », famille des « mystificateurs ». Mais sans doute n’est-ce là qu’un peu d’humour à chaud de la part de quelqu’un trop plongé dans la farce moliéresque, et qui a simplement oublié de nous dire à quel endroit nous devions rire.

Nous aimerions donc revenir sur une des nombreuses certitudes de M. Georges Forestier, précisément celle sur l’origine et la signification du nom Moliere. Grimarest, premier biographe du Comédien, s’était demandé pourquoi celui-ci n’avait jamais voulu s’expliquer sur son choix, « même à ses meilleurs amis ». Pour M. Forestier, le "pourquoi"  de l’origine de ce nom est une « question tendancieuse » car la raison qui motiva Molière est l’évidence même : « beaucoup de lieux-dits situés à proximité de sites de meulières portent le nom de Moliere. Tout simplement. Molière a donc choisi un nom champêtre comme les autres "noms de guerre"  des comédiens de son temps ; on comprend qu’il n’ait pas éprouvé le besoin de justifier un choix que ses compagnons n’ont pu que juger évident. »

Nous pourrions faire remarquer à M. Georges Forestier que si ce pseudonyme était si « évident », Grimarest ne se serait pas ainsi interrogé, lui qui était un intime de Baron (le célèbre disciple de Molière) et qui connaissait parfaitement les usages des comédiens du siècle dans lequel il vivait, lui, et non M. Forestier. Aussi croyons-nous devoir étudier cette double question de l’origine et de la signification du nom « Moliere » plus en profondeur. 

Dans un article paru dans le journal Le Temps Emile Henriot écrivait à propos de Molière : « Un mystère profond plane sur lui, l’enveloppe de toutes sortes d’obscurités.  Si son œuvre demeure transparente, on ne sait au juste d’où elle vient, ce qui l’a formé et comment, quand il travaillait au milieu des occupations harassantes de l’acteur, du metteur en scène et du chef de troupe, toujours sur la brèche aux ordres du roi, et sans cesse aux prises avec ses comédiens et comédiennes, dont l’espèce fut toujours incommode et querelleuse, encore aujourd’hui, paraît-il. […] Moi, au travers du chef-d’œuvre, c’est à son créateur que je pense : et c’est son génie que je voudrais saisir dans sa chambre noire. Car c’était un homme après tout, et j’aimerais beaucoup savoir par quelles voies cet homme supérieur est devenu tel. Mais personne encore ne nous l’a dit ; et nous n’avons qu’à admirer les yeux fermés. » (Le Temps, 28 janvier 1936).

La carrière de Jean-Baptiste Poquelin commence réellement en 1644, après son long séjour à Rouen auprès de Pierre Corneille, lorsqu’il signe pour la première fois de son nom de guerre : « Moliere ». Pour Georges Montorgueil, «  retenons ceci : Moliere, sans l’accent. Si attentif à la ponctuation de sa signature que pas un point n’est oublié, il ne met jamais d’accent sur l’e de la seconde syllabe. Là-dessus, il ne varia jamais. […]  Nous avons adopté une orthographe qui n’est pas celle qu’il créa et dont il usa ne varietur jusqu’à sa mort. » (« Les signatures de Molière », Le Temps, 11 juin 1922). Même opinion, en ce qui concerne l’accent grave, chez la grande autorité Jules Loiseleur : « Molière n’en mettait pas, non plus que ses contemporains. » (Molière, nouvelles controverses sur sa vie et sa famille, 1886, p. 100).

Pourquoi a-t-on changé l’orthographe ? Pourquoi n’a-t-on pas conservé « Moliere » sans accent, comme l’on a fait, par exemple, avec l’auteur dramatique Jean-François Regnard (1655-1709) ? Bien que tous les « Pocquelin », sauf un, aient orthographié leur patronyme avec un c supplémentaire, les moliéristes ont suivi le choix de Molière et tout le monde désormais écrit « Poquelin » sans le c. Mais pour son pseudonyme on n’a pas voulu respecter sa volonté. Dans le deuxième numéro de la revue Le Moliériste (1879-1889), un abonné interrogea la direction de la revue  : «  Pourquoi écrit-on et imprime-t-on constamment le nom de notre auteur avec un accent ? – C’est une erreur qui date de la fin du siècle dernier, que les éditeurs ont reproduite jusqu’à nos jours comme des moutons de Panurge, et que démentent tous les documents anciens. Je crois qu’il y a ici matière à rectification. » La réponse que ce lecteur éclairé ne reçut jamais (malgré cent vingt fascicules) est, selon nous, celle-ci : muni d’un accent grave, ce pseudonyme perd sa caractéristique ontologiquement féminine. Car au XVIIe siècle « Moliere » se prononçait Mouliére, l’o équivalant alors à l’u italien ou espagnol. Si à la fin du XVIIIe siècle on a fait le choix de Molière, avec accent grave, c’est pour éviter qu’on ne fasse le rapport avec le latin mulier et le vieux français molier qui signifient femme.

Ouvrons le Trésor de la Langue française (1971) : « MOLIERE, subst. fém. […] Terre grasse et marécageuse […] 1. Dér. de mol, forme anc. de l’adj. mou ; suff. - ière. »

Ce n’est pas seulement cet aspect féminin du nom « Moliere » qui gêna les défenseurs du dogme du « grand génie viril » (La Harpe). Une seconde étymologie, savante celle-ci, réduisait à néant le dogme de Molière auteur de génie et self made man.

Avant de découvrir l’étymologie véritable du mot « Moliere », demandons-nous pourquoi le Comédien n’a jamais expliqué le choix de son pseudonyme. Cette question est systématiquement négligée par les moliéristes. Pour Georges Mongrédien, « l’essentiel n’est pas l’origine du nom de Molière, mais le haut point de gloire où Jean-Baptiste Poquelin l’a porté. »  (La vie privée de Molière, 1950, p. 47). Ou l’art d’esquiver les problèmes.

L’habitude de ne jamais poser les bonnes questions vient de la Vie de Moliere (1705) par Grimarest son premier biographe ou plutôt hagiographe car l’ouvrage parut au plus fort de la période dévote : « Ce fut alors que Molière prit le nom qu’il a toujours porté depuis. Mais lorsqu’on lui a demandé ce qui l’avait engagé à prendre celui-là plutôt qu’un autre, jamais il n’en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis». Grimarest ne chercha pas à en savoir plus. Et deux cent cinquante plus tard l’historien Georges Bordonove de conclure : « Molière n’a jamais précisé les raisons ni les circonstances de son choix. Ce n’est là que le premier de ces secrets si jalousement gardés. » (« La vie de Molière », in Jean-Baptiste Poquelin Molière, Collectif, 1976, p. 13). Qu’un artiste évite d’expliquer le choix de son pseudonyme, c’est plutôt rare, mais qu’il ne veuille rien en dire « même à ses meilleurs amis », comme le précise Grimarest, cela dissimule quelque chose. De deux choses l’une : ou ce pseudonyme n’a pas de sens particulier et relève de l’arbitraire ; ou il possède une signification que le comédien souhaitait cacher. Si son nom avait relevé de l’arbitraire, Molière l’aurait dit sans y attacher d’importance.  Or, jusqu’à sa mort, il s’est dérobé aux fréquentes demandes d’explication.

Ce pseudonyme a donc une signification particulière. Molière était-il trop modeste pour en parler ? Modeste, il ne le fut jamais. Son ami Dassoucy lui reprochera même de ne penser qu’à sa personne. S’agit-il d’un secret honteux, douloureux, négatif ? Nous pouvons éliminer cette hypothèse : le Comédien n’a jamais affiché un tempérament recherchant les châtiments ou l’expiation. Sa nature ne le portait pas à la dissimulation pour avoir la satisfaction de souffrir. Au contraire, il a toujours fait preuve d’une vitalité directe et combative, ouverte aux autres.

Le nom  « Moliere », nous l’avons vu,  n’est, à première lecture, ni honteux ni infamant puisque, dérivant de mulier/molier/femme, il signifie dans son acception la plus répandue « terre grasse et marécageuse ». Une terre que l’on peut cultiver. Ce nom se retrouve dans de nombreuses régions de France avec cette signification. Est-ce pour cela que Jean-Baptiste Poquelin l’a choisi ? Ou ce pseudonyme a-t-il un sens plus profond, plus pertinent, en un mot plus secret, et qui expliquerait pourquoi Grimarest s’interrogeait, car on ne peut supposer qu’il n’ait pas su le sens courant du mot « molière » ? Une seule explication donne son sens à ce choix, celle qui est offerte par l’étymologie érudite : molierer est l’ancien verbe pour légitimer.       

Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècles, de Frédéric Godefroy, publié en 1888, nous apprend :  « MOLIERER : v.a. légitimer : Li rois puet en tel chose fere molier [er] qui ne sont pas de mariage.» (Liv. de Jost et de Plet, I, 6, § 23, Rapetti.) » Traduisons : Le roi peut dans certains cas molier(er) ceux qui ne sont pas mariés. Il peut les légitimer. On moliere une femme. Une terre est moliere.

Pour l’écrivain Jacques Audiberti, «  Moliere, dans la vieille langue, voulait dire carrière, fondrière. Et, aussi, femme mariée. Du latin "mulier". L’italien conserve "moglié ", l’espagnol "mujer". Les formes issues de "mulier" traînèrent quelque temps, chez nous, dans les codes, dans le parler. "Donès moi vostre fille à moliere " était une formule de demande en mariage. » (Molière, 1954, p. 86).  Et de constater que tel prince « se "renmoliera" comme on disait sous les anciennes dynasties. Prit femme de nouveau, si l’on préfère. » (p. 90). Toujours selon Audiberti, le nom Molière  signifie « Lafemme », « Lépouse ». Cette équivalence, dont les moliéristes ne veulent pas entendre parler, est d’une importance extrême : elle est la clef de la personnalité de Jean-Baptiste Poquelin-Moliere et de ses rapports avec Pierre Corneille.

Pour mieux comprendre cette « clef », étudions la signification de l’autre nom que Jean-Baptiste Poquelin avait choisi pour interpréter ses rôles comiques : Sganarelle. Pour Paul Lacroix, « le Sganarelle de Molière est presque toujours un être faible, un de ces hommes qu’on appelle "Jean-femmes" dans le langage populaire de là-bas (Midi de la France). » (in Le Moliériste, 1884, n° 62, p. 57). L’origine du nom Sganarelle – le nigaud-glouton, celui qui gobe tout, avec une connotation sexuelle –  ramène, comme le nom de théâtre « Moliere », à l’aspect féminin, pour ne pas dire efféminé, que semble revendiquer le Comédien, lequel sera membre du club de libertins  les « Neuf Epulons » dont le penchant homosexuel n’a pas échappé à  Roger Duchêne : « Cette complicité dans les plaisirs de la table se double sans doute d’une complicité plus trouble. Vers 1660, Chapelle fera partie avec Molière et Fauvelet du Toc d’un groupe de neuf amis où ne figurent que des libertins notoires, presque tous homosexuels. On y trouve notamment Des Barreaux, "la veuve de Théophile", jadis débauché et déniaisé par lui, qui se plaît à faire le plus de scandale possible en étalant son impiété. » (cf. Molière, 1998, p. 186). Cette féminité, Jean-Baptiste Poquelin l’affichera si ostentatoirement que le public l’affublera très vite, et tout au long de ses quatorze années de carrière parisienne, des qualificatifs d’« impuissant » et de « cocu ». Souvenons-nous du personnage de Mascarille qui fit tant pour la célébrité de Molière : il s’habille en femme dans une scène de L’Etourdi (III, 8) qui a été pour le public d’alors une scène emblématique puisqu’elle illustre le frontispice de l’édition de 1682.

Des innombrables anecdotes de la Légende Dorée de Molière, deux seulement montrent sa réaction devant l’éventualité d’un danger physique : « Chapelle et Molière, revenant un soir fort tard d’Auteuil, où ils avaient soupé avec quelques-uns de leurs amis, rencontrèrent quelques cavaliers d’assez mauvaise mine, que Molière, lequel était fort timide de son naturel, prit pour des voleurs, en sorte qu’il tremblait de peur. Mais Chapelle, qui était plus hardi ou feignait de l’être : "Va, va ! lui dit-il, mon ami. Ils ne sont pas si méchants que tu crois. J’en viens d’en voir un, qui, en bâillant, a fait un signe de croix". » (Souvenirs de Jean Bouhier, d’après les notes manuscrites du président Bouhier). L’éminent Paul Lacroix raconte la seconde anecdote : « Dans une autre occasion, il était en carrosse avec un ami, lorsqu’il jeta par la portière un louis d’or à un homme qui suivait la voiture et semblait avoir de méchants desseins, en demandant l’aumône. Peut-être Molière prononça-t-il alors ces mots qui terminent la fameuse scène du Pauvre dans le troisième acte de Dom Juan : "Je te le donne pour l’amour de l’humanité." Quoi qu’il en soit, on expliqua cette aumône excessive par la peur que Molière aurait eue de se voir attaqué, le mendiant ayant bien la mine d’un voleur. » (Iconographie moliéresque, 1876, p. 214). Jean-Baptiste Poquelin ne semble donc pas avoir eu ce qu’il est convenu d’appeler un caractère viril. Ce qui nous renvoie à la signification exacte du mot « moliere ».

Les bouffons ont toujours été liés au cocuage, comme l’explique Furetière dans son Dictionnaire (1690) : « Sot signifie aussi un cocu, un cornard, le mari d’une femme dissolue ou infidèle. […] On faisait autrefois à Paris une momerie d’Angoulevent ou du Prince des Sots pour se moquer des cocus. »  En assumant si souvent pour l’amusement du Roi et du Peuple le rôle du « Cocu » Molière se prépare à être le Prince des Sots, lequel fut presque toujours Bouffon du Roi. Dans Le Testament de Monsieur Scarron (1660) écrit deux ans avant le mariage du Comédien, un auteur qui se fait passer pour Scarron ne trouve à léguer à Molière que le « cocuage ». L’éminent Edouard Fournier s’étonne d’une telle « vision prémonitoire ». Mais il n’y a pas lieu de s’étonner. L’auteur anonyme ne prédit rien. Il sait seulement que le vieux verbe molierer, et par extension le mot moliere, ont une double connotation sexuelle et féminine, et qu’en langage burlesque un mulier/molier/moliere ne peut être qu’un efféminé. Le continuateur du bouffon Scarron en conclut donc qu’un « Moliere » est nécessairement un « impuissant », ce sera d’ailleurs le sujet du Mariage sans mariage (1671), satire du comédien Marcel, ami de Molière, mettant en scène ce dernier sous le nom d’Anselme.

Une légitimation pourrait-elle être la raison du silence de Poquelin ? Le moliériste Auguste Baluffe le pense : « Avait-il tenu à prendre ce nom de Molière par droit de possession domestique et comme un page – un page de Lettres – prend les couleurs de son maître ? […] C’est encore et toujours à une explication de sentiment qu’il faut demander la raison d’être de ce pseudonyme de Molière. » (Molière inconnu, 1886, pp. 32 et 205).

Dans toute légitimation il y a un amont et un aval, un "légitimeur" et un légitimé. Qui, comme un roi peut le faire, moliere Poquelin ? Voyons les circonstances du choix de ce pseudonyme. L’acte qui officialise « Moliere » date du 28 juin 1644, quand la Troupe engage le danseur Daniel Mallet. Poquelin paraphe le premier et prend la tête de la Troupe. Or qu’est-il arrivé d’important dans la vie du comédien, peu avant l’engagement de Mallet, pour que tous ses compagnons acceptent sa nouvelle autorité ? Le seul événement d’envergure est le séjour à Rouen, durant le printemps et l’été 1643, séjour au cours duquel la Troupe fréquente Pierre Corneille. Comme les comédiens jouent certaines de leurs œuvres, les frères Corneille ont nécessairement assisté aux répétitions et passé un long temps avec eux. Ainsi que l’écrit le moliériste Eugène Noël : « Qu’on se figure les relations qui durent s’établir ! » (« Molière à la foire de Rouen en 1643 », in Le Moliériste, 1879, n° 3, p. 79).

Il y a une autre excellente raison pour que la Troupe s’entende avec « la gloire de la France » dont la nouvelle pièce, Le Menteur, est le prototype de toutes les comédies que jouera le futur Molière, ce que la critique aujourd’hui admet unanimement. Les frères Parfaict, qui vivaient au milieu du XVIIIe siècle, précisent que Le Menteur fut joué en 1642, avant Pâques. Les moliéristes Edouard Fournier et Auguste Baluffe, mais aussi le grand corneilliste Charles Marty-Laveaux, puis après lui Mme Deierkauf ou André Stegmann sont de cet avis. Il est donc probable que la Troupe a interprété ce nouveau succès. Boileau confirme que le Comédien lui a un jour confié : « Je dois beaucoup au Menteur ». Cela se comprend si cette pièce a décidé de sa carrière. Et d’ajouter que, sans Le Menteur, « peut-être n’aurais-je pas fait Le Misanthrope » (Cité dans François de Neufchâteau, L’esprit du grand Corneille, 1819, p. 149). Ce qui est vrai, de toutes les façons que l’on comprenne cet aveu. Dans Le Menteur, créé l’année précédente, Molière a joué le personnage de Dorante à Rouen, affirme le moliériste Edouard Fournier, « et d’autres après lui ont été plus affirmatifs encore sur ce point » commente Louis Moland (Vie de J.-B. P. Molière, 1892, p. 43).

Durant ces visites, dont nous ne savons rien, des décisions ont pu être prises. Pourquoi pas le choix d’un nom de théâtre ? Poquelin n’a que vingt-deux ans, son apprentissage commence à peine. Offert par Corneille, ce pseudonyme donne un sens fort à sa vocation. Le jeune homme reçoit comme une preuve de sa future valeur, une consécration anticipée. Il n’est plus un comédien amateur à l’instar de tant d’autres : il se voit remarqué et conseillé par Corneille qui, nous en avons de multiples exemples, a toujours aimé aider autrui. 

Le rapport Moliere/Corneille vaut celui de femme/roi et de terre molière/laboureur. Ces analogies dans le goût du Moyen Age n’étonneront pas ceux qui ont étudié la mentalité du XVIIe siècle, comme le rappelle Antoine Adam : « Beaucoup plus qu’on ne le croirait, les hommes raisonnables et éclairés du XVIIe siècle sont restés en contact avec la littérature féodale, et donc avec les formes de pensée du monde féodal, avec les réalités politiques de la féodalité. » (Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, 1997, T. 1, p. 589). Selon cet esprit analogique, le comédien est à l’auteur ce que la femme est à l’homme, ou une terre à celui qui la cultive : ils sont ce qu’on fait d’eux. D’où le verbe molierer = légitimer.

En donnant à Jean-Baptiste Poquelin son pseudonyme, Corneille, dont l’obsession est d’être joué par le plus de troupes possibles, l’a moliéré/ légitimé. En octobre, l’auteur du Cid demandera par écrit à Louis XIV, qui vient d’accéder au trône, l’autorisation d’être seul juge pour agréer les comédiens qui interprèteront ses dernières œuvres (il tente alors d’imposer à ses contemporains la notion de droits d’auteur et du droit moral que tout créateur doit pouvoir exercer sur son œuvre). Refus du très jeune Louis XIV, ou plutôt de son ministre Mazarin.

Mais pourquoi, nous dira-t-on, Corneille s’est-il intéressé à Jean-Baptiste Poquelin ? Il n’est pas impossible que le poète ait reconnu dans cet enfant de famille un peu de lui-même. Pour Antoine Adam, « s’il a écrit l’Illusion comique, c’est pour y placer un plaidoyer en faveur du théâtre. Il défend sa cause avec verve, avec chaleur, avec un désir passionné de convaincre. On sent qu’elle lui tient à cœur. Corneille aurait-il souffert, pour son propre compte, du mépris qui s’attachait alors aux choses du théâtre ? A-t-il été renié par les siens ? A-t-il voulu les convaincre qu’ils se trompaient ? Que la carrière dramatique où il s’était engagé était maintenant honorable ? On ignore trop sa vie privée pour mesurer jusqu’à quel point Corneille a eu le sentiment, en plaidant pour les gens de théâtre, de plaider pour lui-même. » (Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, 1997, T. 1, p. 504). Corneille a donc pu être sensible aux difficultés familiales et sociales qu’éprouvait l’apprenti comédien. Mais on peut aussi supposer que c’est ce dernier qui plaça en Pierre Corneille, de seize ans son aîné, tous ses rêves de réussite.

L’idée du pseudonyme de « Moliere » peut-elle venir de Pierre Corneille ? Comme l’explique Charles Marty-Laveaux, Corneille est féru de vieux français : « Il n’est pas rare de lui voir accueillir des termes d’un usage assez peu répandu, oubliés par les lexicographes contemporains.  » (Œuvres de P. Corneille, 1862-1868. T. XI, pp. XVI). Pour son biographe André Le Gall, Corneille « ne s’interdit pas d’user de formules, d’expressions qui viennent du vieux français. » (Corneille, en son temps et en son œuvre, 1997, p. 442). Le verbe molierer, déjà inusité de son temps, mais qui s’était beaucoup utilisé dans le nord de la France, donc en Normandie, possède une triple qualité qui en fait le pseudonyme idéal pour un comédien : 

• Il signifie, dans sa première acception, la plus courante, une terre molle et cultivable. Or, en ce temps-là, en souvenir des anciens Grecs et du culte naturaliste de Dionysos, dieu de la végétation avant d’être celui du théâtre, presque tous les comédiens choisissent un nom ayant trait à la Nature : La Beaupré, Floridor, Des Lauriers, L’Espy, Du Fresne, Du Pin, La Fleur, Bellerose, Montfleury, Longchamp, Boisvert, Jolimont, La Source, Fleury, Du Boccage, De Brie, Mondory, Mondorge, Hautefeuille, Beauval, De l’Estang, Champfleury, Hauteroche, La Grange, Belleforest, La Raisin, Des Œillets, Du Parc, Champmeslé… Tous ces pseudonymes renvoient à la grande fête des Anthestéries, à la fois cérémonie des fleurs et fête du printemps.

•  Il a une sonorité agréable, ce qui a son importance.

•  Surtout, ce nom a été d’abord un verbe puissant, clef de voûte de la psychologie de l’auteur du Cid : le verbe molierer/légitimer.

Que le nom de théâtre « Moliere » dérive d’un verbe n’a rien de surprenant. C’est fréquent, notamment avec les noms de personnages de la commedia dell’arte. Sganarelle, c’est le nigaud, le Gobeur, du verbe sgannar(e), se tromper/gober tout. Scapin, c’est le Rusé, celui qui s’en tire, du verbe scappare, s’échapper. Cette habitude de se faire un nom de théâtre à partir d’un verbe était déjà courante sous les règnes de Louis XII et François 1er, ainsi que l’illustre le célèbre bouffon Triboulet : « Le surnom de Triboulet vient, d’après le Bibliophile Jacob, du vieux verbe tribouler, dont il ne reste que tribulation. L’expression de tribouler dans le sens de troubler, froisser, tourmenter, n’est pas rare dans la langue des XIVe et XVe siècles. » (A. Gazeau, Les Bouffons, 1882, p. 72).  

Résumons-nous. Une terre molle que l’on peut travailler est « moliere », comme est « moliere » une femme car, à l’exemple de la terre, la femme, porteuse de vie donc de richesse, était dans l’Antiquité et au Moyen Age la "propriété" de celui qui la "laboure". Cette double acception en permet une troisième, capitale : la légitimité. Tout comédien, par la fonction du rôle qu’il assume, est légitimé. Métaphysiquement, le lien entre l’auteur et le comédien est aussi profond que celui qui se crée entre l’homme et la femme, l’homme et la terre.

C’est cette légitimation, selon nous, qui a catalysé la vocation de Jean-Baptiste Poquelin. Après que celui-ci aura revu Corneille en 1658 (cette fois encore durant près de six mois), il se lancera, d’abord en tant que porte-parole de Corneille, ensuite comme prête-nom de Corneille, dans une carrière parisienne qui bouleversera son destin.

Si donc Corneille est le "découveur"  de « Moliere », comme nous le supposons (« Il y a en Corneille un découvreur ; on ne le dira jamais trop. » (Georges Couton, La Vieillesse de Corneille, 1949, p. 266), il devait nécessairement connaître cette autre acception que nous rappelle le Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré : « MOLIERE : nom donné, au XVe siècle, aux boulets en pierre lancés par la poudre à canon ». Un nom de guerre idéal pour celui qui, de 1644 à 1658, dut "défendre" en Province le théâtre de Corneille et qui, dès son arrivée à Paris, sera projeté sur la scène afin d’écraser le ridicule, le dogmatisme et l’hypocrisie dévote qui gênèrent tellement la carrière de Pierre Corneille, notamment à l’occasion du Cid (1637), de Polyeucte (1642), de Théodore (1645), d’Andromède (1650) et de Pertharite (1652).

En conclusion : en 1643, Corneille accepte que « Moliere » soit, de façon honorifique, son légitimé, autrement dit son porte-parole, comme l’était déjà officiellement Floridor, le célèbre tragédien qui allait prendre la direction de l’Hôtel de Bourgogne. Pour preuve de leur bonne entente, Pierre Corneille va aider les comédiens qui veulent aménager le jeu de Paume des Mestayers, à Paris. Ils sont prêts à signer un acte de procuration donnant tout pouvoir à un mandataire, mais n’ont pas de répondant. « On n’est pas allé loin pour trouver Pierre Corneille qui mène toute la troupe chez Maître Cavé, son propre notaire, habitant rue de l’Estrade, près du port. Et le solennel tabellion, rassuré et convaincu par son client, avocat du Roi en la Table de marbre, reçoit les signatures des onze comédiens » écrit le corneilliste Armand Le Corbeiller (Pierre Corneille intime, 1936, p. 136. Source : Edouard Gosselin, « Acte authentique constatant la présence de Molière à  Rouen », Revue de la Normandie, 30 avril 1870). Cet acte signé le 3 novembre 1643 embarrasse les moliéristes car il n’apparaît dans aucune biographie officielle de Molière.

Avant de quitter Rouen, la Troupe joue plusieurs spectacles applaudis, espérons-le, par Pierre Corneille et son jeune frère dont il assure la formation artistique.

Sans doute, le tout neuf légitimé aurait préféré regagner Paris avec une nouvelle pièce de celui que l’élite définira comme  «premier poète du monde pour le théâtre » (Liste des pensionnés établie par Pierre Costar en 1662 et remise à Colbert en vue des gratifications royales). Ce sera pour une autre fois car, comme le souligne André Le Gall, « avec Corneille, tout, toujours continue. » (Corneille, en son temps et en son œuvre, 1997, p. 396). En effet, en 1652, la troupe représentera en province Andromède de Corneille. Et en octobre 1658, après un séjour de plusieurs mois à Rouen, Molière et Corneille monteront à Paris ; peu de temps après, la troupe interprètera devant le Roi et la Cour dix pièces des  frères Corneille. Le destin de Jean-Baptiste Poquelin, dit « Moliere », est définitivement lancé. Et Corneille, après une retraite de sept années, peut, grâce à son « Moliere », commencer une nouvelle carrière qui le mènera au triomphe de Psyché (1671).

 Les moliéristes, qui n’envisagent pas d’étudier la vie et la carrière de Molière comme nous le faisons, ne vont pas manquer de demander : si  « Moliere » signifie le Légitimé, pourquoi le Comédien ne l’a-t-il pas annoncé avec fierté, puisque Corneille était le plus grand poète de France ?

Précisément pour cette raison. S’il s’était publiquement déclaré le Légitimé, Poquelin se serait attiré :

•  des moqueries : de 1644 à 1659, il jouait en province surtout des farces ; c’était trop tôt pour afficher sa légitimité ou toute autre prétention.

• des attaques : après 1659, devenu le Bouffon du Roi, il avait trop d’ennemis pour s’en faire d’autres avec une "légitimité" que d’aucuns auraient nécessairement prise en mauvaise part (la création de Dom Garcie de Navarre fut son ultime tentative pour incarner pleinement son pseudonyme). D’un côté le Service du Roi pour lequel travaillait Molière exigeait le secret, de l’autre Jean-Baptiste Poquelin connaissait trop Pierre Corneille pour ignorer que ce dernier aimait mieux que les choses restent dans le secret. « La forme de pensée qui consiste à voir dans l’art et la littérature une cryptographie est certaine chez Corneille. » (Georges Couton, Corneille, 1958, p. 8).

Et c’est ainsi qu’à l’exception de Madeleine Béjart, de Thomas Corneille, d’Armande, de Louis XIV et de quelques rares initiés, cette « légitimité » est demeurée inconnue. Car ce pseudonyme chargé de significations pour les deux intéressés n’avait, en dehors de leur complicité et de celle de leurs proches, que des inconvénients.

 

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