EXTRAITS DE LIVRES ET
D’ARTICLES PUBLIÉS SUR
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE
Hippolyte WOUTERS et
Christine DE VILLE DE GOYET
Molière ou l’auteur imaginaire ?
(1990)
Dossier établi par Denis BOISSIER

Extrait, pages 42-45 :
« LES PRECIEUSES RIDICULES ET LES FEMMES SAVANTES »
Le 18 novembre 1659, Molière crée l’événement : il joue Cinna de Corneille, mais il y ajoute en lever de rideau Les Précieuses ridicules de lui-même. C’est un très grand succès ; le thème choisi, le style brillant, le ton alerte le justifient amplement : le Molière nouveau est arrivé !
Lui qui jusqu’alors semblait n’avoir jamais pu ni dépasser le stade de la farce, ni camper des personnages consistants, ni surmonter les difficultés de la langue et de la syntaxe françaises, conçoit tout à coup à près de trente-neuf ans une pièce qui est un petit chef-d’œuvre d’esprit, de finesse et de langage. Ce n’est pas une évolution, mais tout simplement une révolution : entre l’auteur des années cinquante et le Molière des Précieuses, il y a une différence de nature fondamentale dont aucun exégète ne nous a donné jusqu’à ce jour une explication tant soit peu valable. On a dit que pendant quinze ans il aurait fait ses armes et que c’est par une longue maturation et une vaste expérience du genre humain qu’il est devenu le Molière que l’histoire a retenu. Ce serait une thèse crédible s’il n’avait jamais écrit, car alors il aurait pu bénéficier du doute ; mais il a écrit, et l’on ne trouve guère dans ses écrits antérieurs, même en germe, même en balbutiement, la quintessence de ce qui fera son génie.
Ce serait, dans toute la littérature connue, le seul cas où un auteur médiocre jusqu’à quarante ans devient non seulement profond, mais surtout une des plus belles plumes de son temps. Il n’y eut pas de lente maturation : il y eut un état de grâce soudain, et sur le plan de la maîtrise de la langue cet "état de grâce" est totalement inexplicable.
Une autre question se pose à propos des Précieuses ridicules : quelle est la source de cette pièce ? On ne voit pas très bien quand Molière a eu l’occasion de connaître les Précieuses ; il ne les a jamais fréquentées. Certainement pas en province. Couton nous dit d’ailleurs que les témoignages incitent à regarder du côté de l’hôtel de Rambouillet. Or, le lecteur se souviendra de la lecture par Corneille de Polyeucte chez la Marquise de Rambouillet et du cuisant affront qu’il y subit.
En 1659 Angélique-Claire d’Argennes, fille de la Marquise de Rambouillet, a repris le flambeau des Précieuses. Corneille les connaît fort bien pour en avoir souffert. Par ailleurs, la pièce reprend à peu près la trame et le déroulement d’une pièce qui fut jouée en 1656 à Paris ; celle-ci écrite par l’Abbé de Pure, le grand ami et confident de Corneille, ne fut jamais éditée (cf. Les Prétieuses de l’Abbé de Pure) Comment Molière aurait-il pris connaissance du manuscrit ? Lorsque plus tard, en 1670, Molière signera Les Femmes savantes, la satire cernera de plus près encore l’incident dont Corneille avait été la victime chez Madame de Rambouillet. C’est dans cette pièce-là en effet que Trissotin, alias Cotin, est invité à lire un sonnet ; et un personnage supplémentaire agrémentera la pièce : le savant et ridicule Vadius. Si Trissotin est bien Cotin – et personne ne le conteste – ce dernier est donc un vieil ennemi de Corneille, mais aussi, en 1672 un nouvel ennemi de Molière : Cotin l’a vilainement attaqué en 1668.
Par contre si les biographes de Molière affirment que Vadius n’est autre que le savant Gilles Ménage, ils admettent que Molière n’avait aucune raison de lui en vouloir et donc de l’attaquer. C’eût été de la part de Molière une méchanceté injustifiée.
Pierre Louÿs affirme que Vadius n’était pas du tout Ménage, mais bien Guez de Balzac, helléniste savant lui aussi et contre qui Corneille avait une dent. Et selon Pierre Louÿs, qui s’y connaît en langues anciennes, Vadius est la traduction correcte en latin de gué (par analogie avec Guez, première partie du nom de Balzac).
C’est dire encore une fois, que tant les Précieuses ridicules que les Femmes savantes apparaissent bien davantage comme des règlements de comptes de Corneille que de Molière.
Extrait, pages 58-61 :
La grande question qui se pose est évidemment la suivante : comment cet homme, qui jusqu’à trente-huit ans n’a rien produit de valable, va-t-il soudainement de 1660 à 1673, c’est-à-dire depuis son arrivée à Paris jusqu’à sa mort, composer en quatorze ans une trentaine de pièces et plus spécialement entre 1664 et 1669, douze pièces dont quatre chefs-d’œuvre ? Cette productivité serait déjà extraordinaire en soi, mais à ce moment-là, il est à la fois responsable de la troupe du Roi, directeur de théâtre, metteur en scène et acteur ! Outre les pièces qu’il signe, il montera soixante-cinq pièces d’autres auteurs, pièces dans lesquelles il assume bien souvent le rôle principal. Cette accumulation d’activités connexes ferait de Molière un phénomène tout à fait exceptionnel dans l’histoire de la littérature !
Cela mérite qu’on y regarde de plus près. Un fait est certain : Molière en tant que responsable de la troupe du Roi devait fournir à ce dernier un quota de pièces important et cela bien souvent dans des délais aussi brefs qu’imprévisibles. Molière l’a dit : le Roi n’aimait pas attendre. Or ce que le Roi exige essentiellement de Molière, c’est que la pièce soit prête à temps et que Molière en réponde.
La composition, la décoration, la mise en scène, le jeu des acteurs étaient pour Molière des obligations de résultat ; cela ne pouvait qu’aller de pair qu’avec une certaine latitude quant aux moyens ; à Molière de se débrouiller comme il l’entendait. Le Roi n’allait sûrement pas exiger ni vérifier que Molière écrive personnellement tout ce qu’il faisait jouer. L’important était qu’il l’endossât.
Il faut, croyons-nous, avoir une idée un peu plus précise de ce qu’était le travail de Molière, pour mieux se rendre compte du temps qu’il lui restait pour lire et pour écrire.. En tant que directeur de Théâtre, il avait à charge une PME d’une soixantaine de personnes (sans compter les extras).
Il dirigeait quotidiennement décorateurs, costumiers, perruquiers, concierges, copistes, souffleurs, musiciens, chanteurs, receveurs, contrôleurs, ouvreuses, portiers, chandeliers, imprimeurs, afficheurs et… acteurs. Il devait veiller à l’exécution correcte par chacun de son travail et arbitrer les inévitables conflits d’organisation et aussi de relations qui devaient nécessairement surgir dans ce petit monde.
Rien qu’une telle charge occupe à part entière !
De concert avec l’organisation matérielle, il devait veiller à la mise sur pied artistique du spectacle : mise en scène et répétitions, et en tant qu’acteur assimiler son rôle. Le spectacle réclamait aussi sa part de publicité : rédaction des affiches, lecture fréquente des pièces à la Cour et dans les Salons. Une fois à l’affiche, la pièce était en principe jouée à quatorze heures (encore qu’elle commençât bien souvent avec une heure ou deux de retard). Puis les comédiens pouvaient rentrer chez eux : mais il n’est pas dit pour autant que le directeur avait déjà terminé sa journée !
Bien souvent il arrivait que la troupe doive jouer à la Cour : là le spectacle avait lieu après le souper, et presque toujours hors de Paris ; Versailles, Saint-Germain et même Chambord ; il fallait donc faire ses bagages et se mettre en route. Le statut de la troupe lui faisait également obligation de donner des représentations chez les princes, les Ministres et les Ambassadeurs étrangers : on y jouait le soir, comme à la Cour.
Voilà donc, en très succinct, la trame des journées professionnelles de Molière. Mais au milieu de ce tumulte permanent, il lui fallait un peu de temps aussi pour sa vie privée : amoureux jaloux de sa femme Armande, il passait une partie de son temps à s’en occuper et une autre à s’en consoler…
Enfin, quand il avait l’occasion de rentrer chez lui le soir, ce n’était pas, semble-t-il, pour y retrouver le calme indispensable à la réflexion, à la lecture et à l’écriture. Grimarest [son premier biographe] nous relate que " les visites de ses amis et des grands Seigneurs étaient fréquentes et que tout cela l’occupait suffisamment pour n’avoir pas beaucoup de temps à donner à son cabinet…"
Chapelle, un des proches de Molière, disait de lui-même qu’il était un grand fou de venir tous les soirs s’enivrer chez Molière, ce qu’il aurait fait, selon Grimarest, pendant près de cinq ans !
Au moins, se dira-t-on, Molière devait travailler vite. Ce n’est pas l’avis de Grimarest, ni donc de Baron ; il dit, en insistant, que Molière était l’homme au monde qui travaillait le plus lentement, et avec le plus de difficulté…
L’on comprend mieux dès lors, à la lecture de ce qui précède, ce que Molière a dit un jour : " Je prends mon bien où je le trouve…" Il est évident encore une fois que pour le Roi, et dès lors pour Molière lui-même, l’origine de la pièce importait moins que le respect des échéances et la réussite du spectacle.
Extrait, pages 66-68 :
.... c’est là un des mystères les plus troublants de toute l’ « affaire Molière » : on n’a jamais retrouvé le moindre manuscrit d’une pièce de Molière, pas une seule pièce, pas un seul acte, pas une seule scène, pas une seule ligne, pas un seul mot ! En outre personne n’a jamais produit une seule lettre que Molière lui aurait écrite !
Un néant aussi absolu qu’inexplicable. Néant unique dans les annales de la littérature. Néant d’autant plus curieux qu’un huissier était venu procéder à un inventaire du 13 au 21 mars 1673 au domicile de Molière et qu’il n’y est fait état d’aucun manuscrit ; (Grimarest affirme pourtant que Molière avait dans ses cartons plusieurs pièces en chantier et même des pièces déjà achevées !)
Comment ces documents auraient-ils pu se perdre ? Molière était loin de vivre comme un nomade. Il était au moment de sa mort confortablement installé dans une luxueuse maison rue de Richelieu. Son bureau se trouvait au deuxième étage, et l’inventaire nous apprend que son bureau contenait un coffre en bois de chêne doublé de fer que ferment trois serrures et deux cadenas et une armoire à tablettes en bois d’Allemagne fileté de cuivre et destinée à renfermer ses manuscrits et ses livres.
Nous savons par ailleurs que Molière était un homme ordonné. L’hypothèse d’une perte de ces documents n’est donc pas plausible. En outre, il est mort inopinément et en pleine activité. Il devait donc nécessairement exister chez lui des documents manuscrits au moment de son décès. S’il y a disparition de documents, il ne peut donc s’agir que d’une disparition volontaire. Sinon la veuve de Molière, qui avait grand intérêt à conserver ces documents précieux se serait évidemment plainte de cette disparition, et Lagrange et Vinot en auraient fait état en 1682, quand pour la première fois ils éditent les œuvres complètes de Molière.Mais personne ne fait état de cette disparition. N’y aurait-il donc pas quelque chose à cacher ?
N’était-il pas imprudent en effet, de laisser à la postérité des documents qui auraient pu révéler certaines "aides" non avouées ? Corneille ou la veuve de Molière (qui s’entendaient bien) avaient tous deux tout intérêt à cette disparition. Et ne valait-il pas mieux faire tout disparaître, pour éviter que l’on ne tire des déductions de la présence de certains manuscrits et de l’absence de certains autres ?
Encore une fois, toutes les explications Celle qui a le plus cours est la suivante : En 1820 ( !) un paysan conduisant une charrette tirée par un âne s’était arrêté devant la porte de la Bibliothèque Royale à Paris et avait demandé le Directeur de l’établissement. Or ce jour-là, la salle de lecture était close ; les employés étaient absents et aucun des conservateurs ne se trouvait à son bureau. Le paysan fut fort embarrassé, il venait de loin, disait-il, il apportait à ses Messieurs quelque chose d’intéressant d’après ce qu’on lui avait dit ; tous les papiers de Monsieur de Molière, ajouta-t-il, en désignant deux à trois sacs bourrés dont était chargée sa charrette. Le concierge referma la porte au nez du villageois qui repartit en déversant sa cargaison dans la Seine ou ailleurs. (La version vient de Victorien Sardou, qui l’aurait entendue de la bouche d’un vieil habitué de la Bibliothèque). Sans commentaires… que l’on a tenté de fournir jusqu’à présent à cette disparition ne tiennent pas la route, pour la simple raison que personne n’explique comment et pourquoi les manuscrits ont disparu avant l’inventaire. La discrétion et la précipitation avec lesquelles cette disparition eut lieu autorisent en tout cas toutes les suspicions.