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EXTRAITS DE LIVRES ET
D’ARTICLES PUBLIÉS SUR
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE

François Vergnaud

« Principales conclusions »
(in Molière ou l’écrivain imaginaire ?)

Dossier établi par Denis BOISSIER

Extraits, pages 132, 134, 135, 138, 143 :

« PRINCIPALES CONCLUSIONS »

L’étude lexicographique et stylistique fait apparaître entre les textes de Corneille et de "Molière" des rapprochements tels qu’il n’en existe nulle part ailleurs entre deux auteurs : rapprochements de vocabulaire, de versification et de style.

• Mêmes occurrences de termes, mêmes proportions, mêmes répétitions d’hémistiches (par ex : "dans le siècle où nous sommes"), mêmes récurrences d’expressions caractéristiques, mêmes emplois de termes très archaïques ; – Plusieurs dizaines de spécifismes, c’est-à-dire de termes ou d’expressions qui existent au XVIIe siècle uniquement chez Corneille et chez "Molière". Il serait totalement impossible de trouver ailleurs de pareilles similitudes ; il s’agit donc d’un seul et même auteur (On peut même citer un néologisme qui n’existe que chez Corneille et "Molière" : rapaiser) ;

• Même syntaxe, avec quelques fautes – les mêmes ;

• Même versification, avec le recours aux mêmes rimes et (fait particulièrement important) même comptage de syllabes caractéristique, lui aussi (par ex : hier et viande : une syllabe) ;

• Même style, avec, pour ne donner qu’un exemple, l’utilisation, que nous pourrions presque qualifier d’obsessionnelle, de l’antithèse. D’autre part, Corneille et "Molière" font assez souvent lire un texte par leurs personnages (une lettre par exemple). Mais immédiatement après, il y a une "reprise" d’un fragment de la citation qui est ainsi mis en valeur. Nous n’avons retrouvé ce curieux procédé chez aucun autre contemporain. 

Autre coïncidence unique : Corneille et "Molière" sont les seuls à avoir construit un néologisme (un verbe) à partir d’un patronyme :

Corneille : "Nous pasquinerons leurs malices (76, Mélanges poétiques).
"Molière" : "désamphytrionner" (Amphitryon). […]

4 – Les auto-références. Cas unique à notre connaissance :

• d’une part Corneille cite lui-même ses propres pièces (par leur titre ou par leurs personnages) à plusieurs reprises à l’intérieur de son œuvre, et "Molière" fait la même chose ;

• d’autre part, "Molière" cite les pièces ou les personnages de Corneille – ou même Corneille lui-même.

C’était sans doute une bonne publicité –absolument impossible à retrouver chez un autre auteur. […]

6 – Les juridismes. […] Des nombreux exemples que nous pourrions citer, nous retiendrons seulement celui-ci : l’emploi du participe passé délibéré, qui est un spécifisme (une occurrence qui ne se rencontre que chez Corneille et "Molière") : " L’affaire… mérite d’être délibérée (Cid, 2, 9) ; "ce que la prudence des pères avait délibéré (Scapin, 3,9). Délibéré en ce sens est un terme de palais dont il n’existe pas d’exemple ailleurs au XVIIe siècle. […]

9- Les normandismes. Fait capital, et pourtant jamais signalé, il existe de très importants "normandismes" dans les pièces de "Molière", qui ne peuvent s’expliquer si Corneille n’en est pas l’auteur ; plusieurs patronymes (M. Guillaume, M. Dimanche, M. Harpin, etc.) sont caractéristiques de la Normandie. Les pièces comportent plusieurs pages de patois normand, et d’un mélange de normand et de picard (J.-B. Poquelin pouvait peut-être comprendre le picard, mais en aucune façon le normand). Mêmes remarques en ce qui concerne  les proverbes et dictons normands. On trouve enfin une dizaine de substantifs normands, et un mot déjà vieilli au temps de la jeunesse de Corneille pimpesouée (femme légère), qui existait uniquement en Normandie.

Nous n’avons pas trouvé dans l’œuvre de "Molière" de termes uniquement utilisés en Gascogne et en Languedoc, dont il était familier ; pourquoi y trouverait-on ces témoins spécifiquement normands ?

Il faut comprendre que ces normandismes, à eux seuls, suffiraient à emporter la conviction. […]

Nous comprenons mieux maintenant à quel point Corneille était un homme d’une extraordinaire complexité. Un fait est tout à fait révélateur ; il existe plusieurs acrostiches chez Corneille, dont le principal a été découvert récemment par M. Gignoux dans Horace et qui nous fut communiqué par Hippolyte Wouters. Il s’agit d’une tirade de noble envolée prononcée par Horace lui-même. En acrostiche, (vers 444 et suivants), on lit SALE CUL. Le calcul des probabilités montre qu’il est impossible que ce soit l’effet du hasard. Cela signifie que Corneille ose se démentir lui-même, récuse ce qu’il fait dire à ses héros. Cela nous en apprend beaucoup sur la complexité de son génie. Et l’on mesure ce qu’il était capable de faire.

 

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