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EXTRAITS DE LIVRES ET
D’ARTICLES PUBLIÉS SUR
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE

Henry POULAILLE

Corneille sous le masque de Molière (
Ed. Grasset, 1957)

Dossier établi par Denis BOISSIER

Extraits, pages 7-12 et page 13 :

PREFACE 

On me reprochera sans doute ce titre : Corneille sous le masque de Molière comme une provocation et de ne l’avoir utilisé qu’aux fins de scandale, alors que cet ouvrage ne se propose que de faire cesser celui qui, vieux déjà de trois siècles, motive notre prise de position.

Parce que le nom de Molière a été imprimé sur des pièces de théâtre qu’on lui attribuait, on a admis Molière comme leur auteur. La critique et l’histoire ont, à partir du XVIIIe siècle, et surtout au XIXe siècle, imposé non seulement l’œuvre, mais le nom du prétendu écrivain à l’admiration universelle, à la vénération générale. C’est aujourd’hui Molière qui apparaît en quelque sorte comme le représentant le plus typique de notre culture, et c’est une vérité qui ne saurait être discutée que cette œuvre du génial Molière. On s’est trop pressé et l’affirmation ne suffit pas. D’abord, qui était l’homme ? On sait peu de choses de sa vie, son enfance est inconnue, sa jeunesse retracée par hypothèses, sa carrière expliquée strictement avec des actes de baptême, de mariage, des quittances. Sur l’auteur prétendu, rien ne nous est venu de la date de 1643 à 1658, où il joua devant le Roi. Rien ne nous est parvenu de ce qu’on prétend qu’il écrivit de 1658 à 1673, date de sa mort. Pas une page de manuscrit, pas une page d’épreuves de manuscrit, pas une page d’épreuves d’imprimerie ratée, rien, absolument rien.

Quelques vagues mentions du nom de Molière par Boileau, La Fontaine, des allusions dans des pamphlets, dans des pièces d’auteurs contemporains, des vers mirlitonnés par les gazetiers du temps annonçant ou rendant compte de représentations de son théâtre. Des potins rapportés çà et là, c’est à peu près tout ce qui parle de l’œuvre ou de l’écrivain en son temps.

Depuis deux cents ans qu’on désirerait meubler les contours imprécis de sa vie et de sa carrière, on n’a pu que tourner autour de l’imbroglio constant de sa vie intime, peu reluisante, au surplus pour un homme qu’on ne peut voir qu’à travers l’auréole qu’on s’obstine à brosser à tour de bras.

Molière était un acteur comme tous les acteurs de cette époque. En tant que directeur de théâtre, il avait sur ses compagnons l’avantage de se pouvoir parer du titre de patron, et, comme d’autres artistes de théâtre de ce siècle, en notre pays comme dans d’autres, il eut la possibilité de se parer également du titre d’auteur, comme prête-nom à de vrais auteurs qui, par nécessité ou par désir de garder l’anonymat se servaient des gens de théâtre. C’est ainsi que Shakespeare devint le grand Will. C’est ainsi que le Roman de Francion, avant d’être tripatouillé par le polygraphe Sorel, était signé d’un obscur théâtreux du nom de Des Moulinets ; que les Fantaisies de Bruscambille sont signées d’un autre histrion appelé Des Lauriers, etc. On sait que Rotrou écrivit maintes pièces qui furent jouées sous d’autres noms. Plusieurs dizaines de pièces peut-être… Et l’on n’a pas fait assez attention à un mot de Corneille, que répétèrent Ménage et d’autres contemporains : "Rotrou et moi, nous ferions subsister des saltimbanques." N’y aurait-il pas une allusion ?

Il y a donc une question Molière. Non seulement la vie de l’acteur, nous restant mal connue, nous incite à la poser, mais surtout il y a l’œuvre, dont on voudrait une explication autrement basée que sur des on-dit, des bavardages postérieurs aux œuvres et à l’homme qu’ils s’évertuent à définir. L’autorité des La Grange et Baron ne vaut que partiellement et strictement quand ils écrivent ou dans ce qu’on leur fait dire, de ce qu’ils purent personnellement connaître. C’est donc limiter leurs témoignages. Et sur le peu qu’on en retirerait, on ne saurait établir moindrement que Molière fut l’auteur de son théâtre. Le visage de Molière auteur a été retracé bien après qu’il eût rendu le dernier soupir, et tout ce qui a été écrit à ce sujet n’est que broderie. En regard de cela, que nous offre la réalité ? On n’a jamais vu Molière écrire.

On n’a rien de la main de Molière. Qu’en conclure ? L’écrivain Molière est donc ailleurs. Pierre Louÿs a lancé le nom de Corneille. C’est ce nom que nous répétons. Louÿs s’était borné à des indications, à soumettre quelques remarques, à proposer des déductions. On a ri de lui, on l’a injurié. Il avait raison pourtant, et même aurait-il eu tort qu’on eût dû prendre en considération sa thèse qui posait le point d’interrogation sur le cas de Molière et la réalité de son prétendu génie.

La question Molière est à reconsidérer totalement. Historiquement, littérairement, psychologiquement, l’œuvre doit être étudiée sur le plan de la technique. Les vers et la prose qui la constituent ont un tel manque d’unité que ce théâtre s’offre à nous comme un phénomène unique, sans exemple dans un aucun temps, ni dans aucune littérature.

Jusqu’ici, on n’a voulu voir cette œuvre qu’à travers sa glorification. Or, elle n’est qu’une figuration mythique. Une fable se substituant à la réalité a été acceptée et nul ne s’est aperçu que la renommée n’avait fait que de la hausser sur des pilotis de nuages d’encens. Si bien que la réalité est à dégager si l’on veut être devant l’œuvre elle-même. « Il serait utile, il serait même urgent, écrivait M. G. Lenôtre, il y a quelque vingt ans, pour éviter que notre grand comique subisse quelque jour la désagréable aventure advenue à Shakespeare, qu’on élucidât certains points obscurs de sa glorieuse carrière et de sa lamentable fin

On place cette œuvre sur le plan des plus grandes, celles des Villon, Rabelais, Corneille, etc. Il n’est pas vrai qu’elle y ait droit. Elle a des fragments de la plus grande valeur, c’est exact, mais d’innombrables morceaux, qui sont indignes de coexister avec cette partie géniale, s’y mêlent dans toutes les comédies sans exception. Ce qui est un curieux indice.

Il faut, dans cette œuvre, au moins séparer le génie et le gêneur.

Qui est le génie ? qui est le gêneur ?

C’est là le premier point du problème.

Et si les textes anciens, assez rares, il faut le dire, que nous avons, qu’on nous assure de Molière, sont de Molière, il est apparent que, s’il y a une part de son œuvre qu’on lui peut attribuer dans ses comédies, c’est celle qui ressemble à ces témoignages d’écrire avant sa montée dans la gloire.

Le reste, ce qui est digne de rester, ce qui est grand, ne peut être alors de lui. Molière ne pouvait être à la fois le farceur bavard et le poète dont la langue ressemble à s’y méprendre à celle de Corneille.

Ce qui ressemble à du Corneille est donc de Corneille, c’est aussi sûr que deux et deux font quatre pour Dom Juan.

Cela suppose la collaboration de Corneille avec Molière ? Pourquoi pas ? N’est-elle pas indiquée dans Psyché ? Mais cela, dira-t-on, laisserait entendre un accord entre les deux hommes. Mais pourquoi cet accord serait-il obligatoirement un accord écrit, consigné, notarié !… Où serait alors le secret si l’accord n’avait pas été secret ? Nous pensons démontrer indubitablement cette entente.

Il est bien étrange que, depuis tant de temps, personne n’ait pensé qu’il y ait eu cette sorte de collusion entre les deux écrivains. C’est un instituteur de la Dordogne qui, récemment, me faisait cette réflexion. Hé ! lui dis-je, mais vous étiez depuis des années à quelques lieues de Lascaux… et vous n’aviez jamais envisagé qu’il y eût tant de richesses dans les grottes que des enfants découvrirent. Il y avait au moins vingt millénaires qu’elles attendaient les regards de curieux. Pour Molière, nous n’en sommes encore qu’à deux cent soixante-quinze ans.Pas tout à fait trois siècles, mais des siècles d’engouement, de foi ! Nous-mêmes, vous lecteurs, moi aussi, avons été victimes de cette loi du tabou, qui vaut en littérature comme dans les religions. Nous avons subi cette espèce de fascination dont parlait Paul Lacroix.

Si nous nous détachons de cette emprise, de ce respect, nous avons à considérer les deux auteurs sur un plan d’égalité, gardant comme éléments du problème à examiner les œuvres seules, c’est-à-dire le théâtre de Molière, environ vingt-cinq pièces ; celui de Corneille, trente et quelques pièces. Que voyons-nous ? D’une part une quinzaine d’années de production de Corneille prouvée, celle de Molière supposée… Nul ne s’est, me dira-t-on, jamais étonné de voir Molière tant travailler, alors que, durant quinze ans, il n’avait rien écrit. Nul non plus n’a semblé étonné que Corneille fût resté dix ans sans rien faire pour le théâtre. Et ceci était pour le moins aussi extraordinaire que cela !… Les quinze années de production de Molière ne seraient-elles pas le fruit des dix ans de silence de Corneille ? C’est ce que nous pensons. […]

J’ai lu tout Corneille depuis, j’ai lu je ne dirai pas tout le théâtre qui précéda la venue de Molière, ce serait prétentieux, mais des centaines de pièces contemporaines ou antérieures. Je me suis attaché à des confrontations. Ensuite, j’ai sondé vers à vers l’œuvre signée Molière et je demanderai à ceux qui me voudraient répondre, s’ils en ont fait autant auparavant que de dénigrer mon travail, ou me traiter de fou, d’envoûté ou d’huluberlu ; qu’ils aillent fouiller dans les rayons de la Nationale, de l’Arsenal, de Sainte-Geneviève. Je dois avouer que je n’ai pas vu que ces bouquins aient été bien fatigués. Et je répète, il y en a des centaines, et pour ne rester qu’aux seuls auteurs ayant un nom reconnu. […]

Toute la question Molière repose sur un malentendu accepté en dogme. On ne discute pas le dogme. Et comme tous ces gens, historiens, critiques, conférenciers, acteurs ou professeurs, sont les prêtres, en quelque sorte, de l’Eglise littéraire, devant le dogme moliéresque, tous s’inclinent. Il n’y a même pas besoin d’agiter la sonnette !

La vie de Molière a été construite de toutes pièces et elle est fausse d’un bout à l’autre. On ne l’accepte pas moins comme vraie, comme l’on fait sienne l’œuvre de Molière alors qu’elle ne peut pas être de l’inconnu appelé Molière. La courbe d’un auteur peut avoir des écarts de quelque dix ou quinze degrés, mais jamais, s’il est un véritable auteur, ne dépassera ce maximum de fléchissement. Or, l’œuvre signée Molière est une perpétuelle fluctuation du néant au parfait. Dans la forêt moliéresque, il y a quelques arbustes tout de lierre, et des grands beaux arbres, des chênes dressés, solides à vivre durant des millénaires, mais il n’est un de ces chênes qui ne soit gêné, sinon mangé, par ce lierre parasitaire.

On ne nous parle pas moins de l’œuvre de l’écrivain Molière. Il siérait de nous dire où elle est, ce qu’elle est ? Est-ce le chêne ? est-ce le lierre ? Hélas ! elle est la part du lierre strictement.

Extraits, pages 352-354 et pages 356-357 :

 ON PEUT SUPPOSER UNE ENTENTE 

On pensera m’embarrasser en me disant : "Mais, si Corneille avait écrit les pièces de Molière et qu’il ne les eût pas voulu signer, aurait-il toléré que Molière travaillât sur ses textes ?"

Il faut bien admettre que si Corneille a travaillé pour Molière, il avait dû prévoir toutes sortes d’inconvénients inhérents à cette collaboration. Il ne manqua pas de se dire que Molière allait couper des scènes, en remplacer d’autres, ajouter des morceaux à lui, se ménager des effets. Notre homme, en bon Normand, habitué au "peut-être bien que oui, peut-être bien que non", avocat au surplus et chicanier, a dû peser la chose en même temps qu’il pesait l’homme. Supposons qu’il le voit à Rouen. C’est après l’échec de Pertharite, et, depuis sept ans, il n’a rien fait représenter. Il s’était plongé dans la traduction de l’Imitation. On a dit par dépit, on a insinué aussi par pénitence, punition ou conséquence d’un vœu, il est, de fait, que l’Imitation ne semble pas l’avoir tellement emballé, du moins il ne s’emballe guère. Sa facilité d’homme de théâtre est moins servie pour les louanges de Dieu. Il met des ans et des ans à cette traduction, alors qu’il écrivait parfois trois pièces en moins d’un seul. N’aurait-il pas écrit du théâtre, entre temps ? Cela serait-il si étonnant ? On pourra insinuer : "Mais les pièces de son frère…" Mais celui-ci était un véritable dramaturge lui aussi, et la mise en vers du Festin de Pierre devrait suffire à annuler toutes les sottises écrites sur la médiocrité de Thomas.

Mais revenons à Corneille l’aîné. On peut supposer qu’il a gribouillé du papier. Et Molière va le voir au courant de l’été 1658, lors de son deuxième passage à Rouen. Cette fois, la troupe y restera près de huit mois. Molière va voir Corneille, on peut supposer cela aussi… en huit mois ! alors que Corneille n’a pas quitté Rouen. Il n’est pas dans notre esprit de diminuer l’artiste Molière. Il fut sans doute un acteur génial. Il avait le jeu dans la peau. Il a une personnalité, des moyens. Corneille se trouve devant un des rares hommes qui savent se donner. Il le jauge. Il a de l’allant, de l’abattage. […]

Lui proposa-t-il de l’aider ? Prépara-t-il ses démarches ? C’est à croire, puisque, quelques semaines après, Molière joue, devant elle [la Reine-mère] et devant le roi, Nicomède. Le mois suivant, Molière présente L’Etourdi dans sa réfection.

Remarquons que les faits donnent raison à nos hypothèses. Molière est à Rouen au printemps 1658. Corneille réside dans sa ville. La salle de spectacle est à deux minutes de la rue de la Pie et les actrices y viennent flirter avec les deux Corneille. Molière, à Paris, en fin d’année, joue Nicomède de Corneille le premier soir. Sa première pièce, L’Etourdi, a des parties qui sont dans une langue qui n’a d’équivalent que chez Pierre Corneille. Cela ne vous paraît-il pas curieux, lecteur, que le style de Molière, dès sa première pièce donnée à Paris, soit dans le sens de l’évolution cornélienne de la comédie ? S’il n’y avait pas eu un accord avec Pierre Corneille, il eût été dangereux pour le débutant qui est agréé sous son patronage (ce qu’indique la mise à l’affiche de Nicomède) de se montrer avec des vers qui ne pouvaient faire penser qu’à ceux de cet auteur.

Donc, on peut supposer l’entente. Une entente d’homme à homme, sans contrat écrit. A quoi bon ! Corneille savait que les contrats se peuvent tourner, et une entente du genre de celle-ci ne pouvait être qu’amiable.

Molière est agréé. Il joue à Paris, où sa troupe restera. C’est la troupe de Monsieur, frère du Roi. Que joue-t-elle ? Les frères Corneille tiennent le plus souvent l’affiche avec les pièces de Molière : L’Etourdi, Le Dépit amoureux. […]

Nous ne reprochons pas à Molière d’avoir apposé sa signature sur des textes à lui fournis et dûment payés. La preuve par Psyché est faite. On ne nous dit pas que Corneille eût été payé, mais nul ne voudrait penser – pour l’honneur de Molière – qu’il eût fait travailler le vieux Corneille sans le rétribuer. La collaboration étant attestée, admise par tous, laisse tous droits à l’admission d’autres collaborations du même genre, dont la seule différence entre elle et celle de Psyché est que nous n’en avons pas l’attestation imprimée. Qu’on en ait une seule ne suffit-elle pas ?

La collaboration payée de Psyché impose l’idée du paiement des autres collaborations. Et l'idée du paiement autorise l’induction du besoin d’argent du collaborateur. Si Molière est allé trouver Corneille pour Psyché, on peut supposer que c’était parce que Corneille avait pu, auparavant, proposer quelque chose du même ordre à Molière. On peut soupçonner également que Molière avait pu faire le premier pas bien avant qu’on ne le suppose.

Une chose est nette : la collaboration à Psyché, qui ne s’explique que par le besoin d’argent de Corneille. Autrement, il n’avait aucune raison d’écrire ces mille huit cents vers pour son cadet. D’autant moins de raisons que l’on ne mentionna pas son nom au cours des représentations de la pièce, mais qu’il ne le fut qu’incidemment dans l’avis du libraire, lors de sa publication « Lecteurs et spectateurs ne semblent s’être aperçu de cette collaboration qu’avec la reprise récente de Psyché où les quatre noms de Molière-Corneille-Quinault et Lully sont donnés comme les auteurs. Quinault avait fait les quelque vingt strophes qui s’y chantent. Nous n’avons pu, dans cet ouvrage, tout dire, et le nom de Quinault méritait d’être mentionné à plusieurs endroits. De fait, il fut aussi un collaborateur régulier de Molière. En 1672, il faisait jouer et imprimer une comédie pastorale : les Fêtes de l’Amour et de Bacchus sur la musique de Lully. On y retrouve presque tous les intermèdes accordés jusque-là – et depuis ! – à Molière, qui sont dans les Amants magnifiques (1670), Le Bourgeois gentilhomme (1670), George Dandin (1668), et en entier, la Pastorale comique (1666).
Molière, qui venait d’être roulé par Lully, obtenant pour lui seul le privilège de l’Opéra, essaya de lutter contre le musicien. S’il eût eu le moindre droit sur les textes que signait Quinault, nul doute qu’il eût crié "au voleur", car le poète n’était pas aussi bien placé que le Florentin. Et l’on ne peut que dire l’étonnement que l’on a devant le silence observé envers l’auteur des couplets, alors que dans la reprise que faisait Lully de ces intermèdes, Molière n’avait en rien à revendiquer leur musique, à moins d’en conclure moliéristiquement qu’il était l’auteur de cette musique
.

Cette attestation de collaboration et la mention des trois quarts de l’œuvre – et l’avis du libraire est au-dessous de la vérité – donnant à Molière quelques centaines de vers, n’empêchera pas celui-ci de se considérer comme l’auteur. Le livre fut imprimé sous le nom de Molière et la couverture porte en outre l’indication : "En vente pour l’auteur".

Molière se croyait et s’affirmait sans vergogne l’auteur de Psyché. S’il le faisait, on peut croire que c’était en vertu d’une convention avec le poète qui avait fait l’ouvrage. Qu’il pût s’attribuer la paternité d’un texte où il n’était presque pour rien justifierait la même prétention pour des œuvres où, vu le nombre des vers de remplissage ou des béquets de prose médiocre, la part du collaborateur est quantitativement moindre que pour cette Psyché. […]

L’idée de la collaboration Corneille-Molière n’est donc pas saugrenue. Mais il y a mieux.  Corneille accepta cette conception, semble-t-il, parce qu’ayant donné –vendu !- Psyché à Molière, et malgré l’attestation faite par le libraire, il ne l’intégrait pas dans l’édition de ses œuvres complètes, publiées cependant bien après la mort de Molière.

Ceci est très important à souligner. Depuis, les éditeurs ont pris l’habitude de joindre Psyché à Corneille, mais lui, de son vivant, ne le fit point.

En vertu de quoi ne le faisait-il pas, si ce n’est en vertu d’un pacte ?

L’idée  de  collaboration  se  fortifie  par la mention, dans Les Fâcheux, que « l’œuvre n’est pas d’une seule tête », et surtout par l’étrange préface de L’Ecole des Femmes, annonçant la Critique de L’Ecole des Femmes, où il est dit par Molière, ou son porte-plume, que la pièce qui serait donnée sous ce titre ne serait pas de Molière… Qu’on relise attentivement cette préface. Personne ne semble l’avoir jamais lue.  

Extraits, pages 371, 373,  374-376 :

 MOLIERE ACTEUR 

Si Molière n’est pas l’auteur de ce qui est grand dans son théâtre, si ce qui est médiocre même ne peut lui être accordé que très minimement, tout y étant d’emprunt que reste-t-il à Molière ? Il reste ce qui lui appartenait en propre : son talent d’acteur, son esprit d’administration. Cela n’est pas si mal. Quinze années durant, il fut à la tête de la première scène française. Et la situation de son théâtre fut toujours florissante. Il était protégé par le roi, sans doute, mais on peut penser que Louis XIV se fût désintéressé de lui s’il n’avait justifié sa position par le succès. Et le succès, c’est à lui seul qui le dut. Qu’il eût fait des concessions, qui n’en faisait pas à cette époque ? Il mène sa barque adroitement au milieu des intrigues, des périls, et sut quelquefois oublier les risques vers lesquels il courait. Les voyait-il ? Il se peut que non, mais, s’il eût été couard, soyez-en sûrs, il les eût vus et se fût gardé de les encourir. Il est net qu’en ce siècle, c’est sur son théâtre que se jouèrent les pièces les plus neuves, c’est un point sérieux à accorder à sa gestion, à son esprit d’entreprise. […]

 Il voulait avant tout sa place au soleil, et il sut se la faire. Il est hors de doute que lui-même, par goût, préférait le rire aux larmes et l’action à la diction. On peut voir, dans les pièces les plus sérieuses, des béquets qui ne sont ajoutés que pour motiver une gesticulation ou quelque mouvement. Et, souvent, c’est au détriment de l’action même de la pièce, mais il croyait que le public attendait cet écart. De fait, les spectateurs riaient et étaient contents. M. Dubois, dans Le Misanthrope, M. Loyal dans L’Imposteur, les Sganarelleries et les scènes avec les deux femmes, et celles de M. Dimanche dans Don Juan, dénotent un état d’esprit bien spécial. Ces intrusions dans ces textes, qui ne les nécessitaient pas, sont souvent regrettables de sottise dans Amphitryon, d’inconvenance dans Don Juan entre autres, mais c’est que, pour Molière, le théâtre, c’était du jeu.

 En tant qu’acteur, il sentait le métier, non dans son intensité intérieure, mais dans sa dépense extériorisée. Aussi prend-il volontiers le rôle le plus écrasant : Mascarille dans L’Etourdi, Argan dans Le Malade imaginaire, Alceste dans Le Misanthrope, etc.

Parce que directeur, par cabotinage, prenant la part du lion ? Admettons qu’il y eut de cela, mais c’était surtout parce qu’il aimait le jeu. Il était l’acteur-type.

Est-il nécessaire de rappeler qu’il fut outre Mascarille, les divers Sganarelles, Scapin, Sosie, Arnolphe, Orgon, M. Jourdain, etc. ?

On peut critiquer l’interprétation en comédie-bouffe du rôle d’Arnolphe, supposer qu’il n’était qu’un Alceste qui nous déplairait. Il est probable que ces deux rôles en particulier n’étaient pas joués, par lui, dans l’esprit du texte. Mais […] son interprétation agréé au roi et au parterre. Il donna à son temps, non la comédie elle-même dans sa perfection, mais le comique, qui répondait aux exigences de ceux qu’il avait à distraire. Son théâtre fut un théâtre de transition, un combiné de la comédie cornélienne et de l’improvisade des troupes ambulantes. […]

Si l’on n’avait pas fait de lui un auteur, et placé au pinacle, en fait non seulement un auteur, mais une "hauteur", nous n’eussions pas été amenés à le mesurer. Que n’a-t-on laissé Molière dans son domaine, dans son métier. Cela nous eût évité de discuter d’une imposture dont il n’était responsable en rien.

Ce n’est pas lui qui s’est monté au firmament, c’est la littérature faite autour de son nom. Il était auteur – comme d’autres en même temps que lui dans son époque l’étaient, et font encore figures d’acteur – parce que son nom était une couverture de la marchandise qu’il offrait. On a vu avec quelle candeur il se pouvait affirmer auteur de Psyché. Il le croyait ? Il n’avait pas besoin d’avoir à le croire. On juge de la collaboration avec nos yeux d’hommes du XXe siècle et en ayant à l’esprit la juridiction qui la réglemente en vertu de définitions acceptées de fait. Au XVIIe siècle, il n’y avait pas de juridiction des droits d’auteurs. Un livre se publiait après l’obtention d’un privilège, une pièce n’était jouée vraisemblablement (sur les grandes scènes du moins) qu’après autorisation. Il put y avoir des cas où cette autorisation n’était que tacite. Cela semble être celui du premier Tartuffe, peut-être aussi du premier Festin de Pierre. On n’obtenait pas ces privilèges aussi facilement qu’on paraît le supposer, et c’est ce qui explique le grand nombre de comédiens connus ou de vagues histrions qui sont donnés comme auteurs des ouvrages parus sous leur signature, laquelle était achetée. L’acteur était alors, pour ces œuvres, un peu ce que représente actuellement le gérant d’un journal. Il est payé pour apposer sa signature, et c’est lui qui encourt les risques de ce que la feuille insère. L’explication de cette floraison de comédiens-auteurs au XVIIe siècle est là. Ils avaient le droit de dire sans danger ce qui eût pu motiver l’emprisonnement au Châtelet ou à la Bastille, sinon le feu purificateur. On brûlait les sorcières, les possédées, les athées, voire des poètes. On supportait les comédiens. Ils constituaient une humanité à part ; ce n’est pas une raison suffisante pour leur donner des humanités et du génie.

Le cas de Molière est plus probant encore que celui de Shakespeare. Le génie ne naît pas à retardement – Molière en offrirait le seul cas – Les humanités ne s’accordent pas davantage par retardement car, si l’on en juge sur les farces de Molière et ses bribes de vers anciens, on n'y voit aucune des preuves d’humanisme dont son théâtre sera presque aussi plein qu’il l’est par ailleurs de scories.

Nous avons l’air d’en vouloir à ce bon Molière. Il n’avait rien fait de lui-même de ce que nous critiquons si vertement dans le cas qu’il représente. Les responsables, ce sont les grands auteurs du XVIIIe siècle, Voltaire en tête, La Harpe, Chamfort, etc., les grands critiques du XIXe, avec Sainte-Beuve pour chef de file. Lui, qui jugeait de la littérature non sur l’humus, mais sur les grands arbres, a pris ici la paille pour la poutre.

Et, après ces sommités, où l’on trouve le nom de Goethe, ce furent les historiens, la Sorbonne, les Ecoles, les anecdotiers et tous les plumaillons, dont le mérite est de tirer monnaie de leur encre.

 Ils ont imposé le mythe Molière et, par le monde, des milliers de Moliéristes, au lieu de s’arracher les cheveux, vont rêver de m’arracher les yeux. Qu’ils arrachent plutôt le bandeau qu’ils ont sur les leurs, qu’on leur mit ou qu’ils se mirent.

Je crois avoir démontré qu’ils se sont trompés, qu’on nous a trompés. Molière n’était pas un auteur. Il n’était pas un acteur-auteur. Il était un acteur.

Hélas ! je sais, c’est peu de chose, un acteur, même quand il a du génie –c’est rare ! – même quand il a l’avantage sur ses anciens confrères de pouvoir être "enterré en terre sainte". De n’être plus une catégorie humaine hors classe, d’être, au contraire, parmi les ambassadeurs de la culture d’un pays auprès des autres pays, ne les fait pas éternels.

Un acteur mort… est mort. Un auteur mort, cela peut rester un vivant.

Corneille était un auteur, un auteur de génie, et ce qu’il y avait de vivant dans l’œuvre signée Molière était de sa plume. C’était lui. Pleurons Molière, victime d’une béatification grotesque, qu’il n’avait pas cherchée. Essayons de ne pas l’oublier tout à fait, comme créateur de rôles, comme prête-nom d’un autre qui n’eût pu nous donner, sans lui, cette partie de son œuvre. Elle est venue à nous mutilée, mais ce qui reste d’elle est tout de même important.

Et maintenant, redonnons l’or vivant de l’œuvre au vivant Pierre Corneille. On dira : Mais il ne revendique rien. Alors, pourquoi avoir entrepris cette tâche immense si Corneille s’en moquait ?

Admettons si l’on veut que ce soit par amour du travail, par une sorte de jeu, si l’on veut.

 

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