EXTRAITS DE LIVRES ET
D’ARTICLES PUBLIÉS SUR
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE
René-Albert Gutmann
Introduction à la lecture des poètes français
(1967)
Dossier établi par Denis BOISSIER
Extrait, pages 143-148 :
« Voici quelques vers ; c’est le jeune Horace qui parle : lisez attentivement.
Combattre un ennemi pour le salut de tous
Et contre un inconnu s’exposer seul aux coups,
D’une simple vertu c’est l’effet ordinaire.
Mille déjà l’ont fait, mille pourraient le faire.
Mourir pour son pays est un si digne sort
Qu’on briguerait en foule une si belle mort.
De ce devoir sacré la juste violence
Etouffe dans mon cœur toute reconnaissance
Et je sacrifierais à de si puissants nœuds
Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
Et Chimène, avide de venger la mort de son père, partagée entre son amour pour Rodrigue et la honte de l’aveu, s’écrie :
Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père,
Mais par un haut refus et d’éclatants mépris,
Ferai-je dans mon choix voir un cœur trop épris ?
Encore une citation. Polyeucte, chrétien ardent et brûlant de courir au martyre, se prépare à aller au temple renverser les statues des faux dieux. Néarque, chrétien plus modéré, cherche à le retenir. Lisez toujours attentivement :
Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes
Braver l’idolâtrie, et montrer qui nous sommes :
C’est l’attente du ciel, il nous la faut remplir,
Je viens de le promettre, et je vais l’accomplir.
Je rends grâce au Dieu que tu m’as fait connaître
De cette occasion qu’il a si tôt fait naître,
Où déjà sa bonté, prête à me couronner,
Daigne éprouver la foi qu’il vient de me donner.
- Ce zèle est trop ardent, souffrez qu’il se modère.
- On n’en peut avoir trop pour le Dieu qu’on révère.
- Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous ?
Pour punir le coupable a-t-il besoin de vous ?
Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances ;
Ne songez qu’au pardon qu’il prescrit des offenses ;
Et ne regardez point aux jugements humains
Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.
Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe.
- Qui fuit, croit lâchement et n’a qu’une foi morte.
Je voudrais, avant de conclure, citer encore quelques vers, mais tirés cette fois, d’une comédie de Molière. C’est, dans Tartuffe, la pétulante Mme Pernelle qui parle :
Ces visites, ces bals, ces conversations
Sont du malin esprit toutes inventions.
Là jamais on n’entend de pieuses paroles ;
Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles ;
Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
Et l’on sait y médire et du tiers et du quart.
Mais naturellement femme qui peut se taire
A sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire,
Qu’eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté,
Je lui voudrais donner le prix de la beauté.
On a sans doute reconnu les morceaux de ces "puzzles". Le discours du jeune Horace est, pour les six premiers vers, de Corneille (Horace, II, 3), et, pour les quatre derniers, de Molière (Tartuffe, V, 7).
Les vers de Chimène sont, les deux premiers, de Corneille (Le Cid, III, 4) et, les deux derniers, dans Tartuffe (II, 3)
Le dialogue de Polyeucte et de Néarque est, à partir de « Des intérêts du ciel », dans Tartuffe (IV, 1) et les deux derniers vers de nouveau dans Polyeucte.
Par contre, la diatribe de Mme Pernelle appartient, pour les quatre derniers vers, au Menteur, de Corneille.
Ces "mélanges" que j’ai faits touchent un curieux point de l’histoire littéraire. Mon regretté ami, André Doderet, le grand traducteur de Dante et de Gabriele d’Annunzio, m’a raconté souvent que, selon Pierre Louÿs, il y aurait eu, entre Corneille et Molière, une collaboration beaucoup plus étendue que la seule qui soit officielle, celle de Psyché. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, de cette thèse, un fait, qui seul nous intéresse ici, est net. Les vers de Molière, presque seuls à son époque, ont exactement tous les caractères que nous avons essayé de faire ressortir dans les vers de Corneille. C’est le même poète qui semble écrire. On retrouve dans les comédies cet équilibre, cette facture spéciale avec les mots forts placés aux temps forts :
Que de voir des vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants et des loups pleins de rage ?
(Misanthrope)
Cela sent son vieillard qui pour s’en faire accroire
Cache ses cheveux blancs d’une perruque noire.
(Ecole des Maris)
Un air essentiellement "cornélien" marque ainsi tous les vers de Molière.
Lisons, par exemple, Tartuffe :
Il est de faux dévots comme il est de faux braves,
Et comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
Les bons et vrais dévots qu’on doit suivre à la trace
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimaces…
Tout conspire, Madame, à mon contentement….
J’y ferai mon possible, et vous le pouvez croire,
Un cœur qui nous oblige engage notre gloire. Rappelons aussi les deux Dom Juan ou Le Festin de Pierre, publiés, l’un en prose par Molière, l’autre en vers par Thomas Corneille. Or ce dernier, sous le même titre, suit scène par scène la pièce de Molière, avec le même ordre, les mêmes phrases, les mêmes mots, simplement mis en vers. Tout cela, à la demande de Mme Molière, comme si l’on continuait une vieille habitude…
Il faut à l’oublier mettre aussi tous les soins ;
Si l’on n’en vient à bout, on ne doit feindre au moins ;
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
De montrer de l’amour à qui nous abandonne.
(Vous voudriez que…)
Et vous visse, à mes yeux, passer à d’autres bras
Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?
et la plupart des vers de l’admirable déclaration de Tartuffe à Elmire (III, 3) ; et d’autres, comme :
L’éclat que fait ce bruit n’est pas à votre gloire
Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
Qui montre à dépouiller l’héritier légitime ?
Qui parle ? Auguste à Cinna ? Non, c’est Tartuffe.
Souvent le vers comique de Molière pourrait, avec peu de changements, passer dans une tragédie de Corneille.
Allons, Flipotte, allons, que d’eux on me délivre.
(Allons, gardes, allons, que d’eux on me délivre)
Vous marchez d’un tel pas qu’on a peine à vous suivre.
(de combats en combats)
Vous marchez d’un tel pas qu’on a peine à vous suivre.
Voici également :
Hé bien ! puisque mon sort ne saurait t’émouvoir,
Laisse-moi désormais tout à mon désespoir ;
C’est de lui que mon cœur empruntera de l’aide
Et je sais de mes maux l’infaillible remède…
vers qui ne dépareraient pas quelque grande tragédie cornélienne, avec cette seule modification du second vers :
Laisse-moi désormais, Prince, à mon désespoir.
Voici encore du Molière :
Que la foudre sur l’heure achève mes destins,
Qu’on me traite partout du plus grand des faquins
S’il n’est aucun respect ni pouvoir qui m’arrête
Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête.
qui devient, ainsi transposé, du style type de Corneille :
Que la foudre sur l’heure achève mes destins,
Qu’on méprise mon nom à l’égal des Tarquins
S’il n’est aucun respect ni pouvoir qui m’engage
Et si je ne fais pas quelque coup de ma rage.
On trouve enfin, chez Molière, la même absence cornélienne de tout ce qui est harmonie, poésie pure. Bien loin que ces recherches l’attirent, il les raille.
Tout le ravissant morceau :
L’amour, il est vrai, nous soulage
Et nous berce un temps de notre ennui.
Mais, Philis, le triste avantage
Lorsque rien ne marche avec lui
nous est, en réalité, présenté comme un ridicule exemplaire d’afféterie.
Et, comme Corneille, Molière est indifférent aux rencontres malheureuses de sons :
Eh bien ! puisque mon sort ne saurait t’émouvoir.
et aux passages de transition du plus plat prosaïsme :
Mais ce valet m’a dit qu’il s’en allait descendre
Sortez donc, je vous prie, et me laissez l’attendre.
Les idées de Pierre Louÿs, jadis scandaleuses, doivent, à mon avis, être considérées avec la plus grande attention. Elles ont été reprises d’ailleurs dans un livre de Henry Poulaille dont le titre seul exprime la pensée : Corneille sous le masque de Molière (Paris, 1957). Il est en tous cas impossible qu’il n’y ait "rien eu" entre les deux auteurs.
Contentons-nous d’employer la formule utilisée en science : "Tout se passe comme si cette théorie était exacte."