EXTRAITS DE LIVRES ET
D’ARTICLES PUBLIÉS SUR
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE
Albert GUINON
« En marge d’une polémique »
in Comoedia, 8 décembre 1919
Dossier établi par Denis BOISSIER
J’avoue tout d’abord que le tollé soulevé par M. Louÿs me laisse assez froid. Quelqu’un qui vient affirmer tranquillement à la face du monde que Tartuffe et Le Misanthrope ne sont pas du seul Molière déchaîne l’indignation, s’il se trompe. Mais il la déchaîne également, s’il ne se trompe pas. En de telles matières, l’indignation ne prouve rien – surtout lorsqu’elle est générale. Pour ma part, la première impression de surprise une fois surmontée, je considère – en tout état de cause – l’opinion de M. Louÿs et surtout les développements qu’il en donne comme offrant l’intérêt littéraire le plus vif. Car sa thèse – pour historique qu’elle soit – repose avant tout sur des observations littéraires ; et, de ce point de vue, ses arguments sont d’une finesse et d’une pénétration extrêmes.
La tendance de quelques-uns de ses adversaires à traiter cette argumentation comme une sorte de roman policier ou d’imagination cinématographique est absolument hors de propos. Certes, chacun a le droit de continuer à croire que Le Misanthrope et Tartuffe sont de Molière tout seul. Mais la façon dont M. Louÿs avance et induit qu’une bonne partie de ces deux pièces serait due à Corneille est d’une acuité critique tout à fait supérieure. Au surplus, on pourrait faire remarquer à certains contradicteurs trop immédiatement péremptoires de M. Pierre Louÿs qu’en principe la valeur d’un homme est caution de ce qu’il énonce. Or la valeur de M. Louÿs est prouvée. […]
Certes, il se peut que M. Pierre Louÿs fasse erreur ; mais, du moins, il a longuement et minutieusement creusé sa matière, tandis que la plupart de ses contradicteurs ne s’en sont jamais souciés ; et comme, par surcroît, il est un littérateur beaucoup plus avisé que nombre d’entre eux, son erreur n’a nullement le caractère d’évidence a priori qu’on lui prête si cavalièrement. […]
Chargé de deux siècles d’admiration universelle, Molière n’est plus Molière, il est l’idée qu’on s’en fait. Et j’en dirais autant de Corneille. Au regard de notre temps, Corneille et Molière sont comme les deux grandes ombres de deux théâtres incomparables. Faut-il rogner l’une de ces deux ombres au bénéfice de l’autre ? Et, en présence de deux gloires aussi puissamment établies, est-il bon de modifier les dosages et de refaire la répartition ? Si encore on était sûr de réussir ! Mais l’espèce de « revirement » que tente M. Louÿs de Molière à Corneille offre un danger capital : c’est de diminuer l’admiration au détriment du premier sans l’augmenter au profit du second. […]
Au surplus, comme l’a dit le grand moraliste aiguisé d’un âcre psychologue, qui fut précisément le contemporain de Molière et de Corneille, j’ai nommé La Rochefoucauld, ce qui est cruel pour les hommes, ce n’est pas tant « d’être trompé que d’être détrompé. » Même si vous avez raison, mon cher confrère, ah ! ne les détrompez pas !