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EXTRAITS DE LIVRES ET
D’ARTICLES PUBLIÉS SUR
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE
Jean-Paul GOUJON
Pierre Louÿs, une vie secrète 1870-1925
(1988, Editions Fayard)
Dossier établi par Denis BOISSIER
Extrait, pages 348-356 :
Pierre Louÿs et L’affaire Corneille-Molière
« L'Histoire démaquillée. »
Alfred Fabre-Luce.
Il n'est pas aisé d'évoquer avec sérénité 1’affaire Corneille-Molière, à croire que cette affaire est de celles dont tout le monde se croit autorisé à parler sans l'avoir pour autant étudiée sérieusement au préalable. Et il faut avouer que certains critiques ne se sont guère souciés de nous exposer, et encore moins de discuter, le fond de la question. Evoquer cette affaire semble souvent les plonger dans une grande perplexité, dont ils se délivrent en passant à autre chose. Les recherches de Louÿs étant, il est vrai, restées en grande partie inédites, la documentation demeure extrêmement difficile à réunir. Pour notre part, nous avons pu rassembler une partie des notes inédites de Louÿs, sur laquelle nous allons fonder notre argumentation.
Exposons tout d'abord les faits.
En août 1919, dans la revue L'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, dont il était, on l'a vu, un collaborateur assidu, Louÿs posa la question suivante: «Corneille est-il l’auteur d'Amphitryon ?» Etonnante question, dont la réponse ne faisait point de doute pour Louÿs, mais qui ne suscita que quelques réponses hostiles ou ironiques. Allait-on assister à une tentative du genre de celle d'Abel Lefranc, qui voulait restituer à un autre les œuvres signées Shakespeare ? Louÿs décida alors de prendre le taureau par les cornes. En réplique à un article d'Emile Henriot, il publia le 16 octobre, dans le très sérieux journal Le Temps, un article intitulé « L'auteur d'Amphitryon », où il assurait péremptoirement : «Ce n'est pas le style de Corneille, c'est la signature de Molière qui a besoin de preuves.» Amphitryon, poursuit-il, est de Corneille. Suit une attaque en règle contre Molière :
Qu'ils seraient heureux les moliéristes, s'ils possédaient dix lignes de Molière sur le sujet d'Amphitryon, à la date de 1650 ! Ce serait pour eux la preuve irréfutable.
On a bien dix lignes de Molière datées de 1650 [et 1656], mais ce ne sont que deux reçus, et chacun d'eux prouve qu'à 28 ans, Molière ignorait encore comment s'accordent les participes passés.
Un auteur qui écrit «accordez» pour «accordée» et «ordonné» pour «ordonnée» est incapable d'écrire et même d'entendre un alexandrin. Il ne sait pas où sont les muettes, où respire le vers de Corneille.
Et il ne sait pas non plus où est Amphitryon, n'en doutez point.
Mais Corneille sait Amphitryon par cœur depuis trente ans, en 1650. Et depuis quatorze ans, Amphitryon l'agace, parce que, seuls, Les Sosies de Rotrou ont troublé le triomphe du Cid ; et en 1650 le sujet d’Amphitryon le met hors de lui, parce que Les Sosies viennent de renaître sous le titre La Naissance d'Hercule et embarrassent Andromède plus encore qu'ils ne gênaient Le Cid.
Maintenant, voulez-vous prendre la peine de relire la préface de Don Sanche (1650) ? Elle est écrite sur l’Amphitryon de Plaute, aussitôt après Andromède. (…)
Et Louÿs de souligner les nombreux «points obscurs» de la vie de Molière. La bagarre éclata alors.
Huit jours plus tard, second article de Louÿs : « Corneille le Grand ». Raillant ses adversaires déchaînés contre lui, Louÿs soutient que Corneille a fort bien pu écrire des comédies sans les signer lui-même. Dans un autre journal, Comœdia, il continue son offensive par toute une série d'articles parus fin octobre et début novembre : « Avant de parler » ; « Les Femmes savantes » ; « Alceste qui fut Alceste » ; « L'Imposteur de Corneille et le Tartuffe de Molière » ; « Les deux textes de Psyché ». Développant longuement son argumentation, Louÿs insiste sur certains points très précis. Il n'a pas grand mal à souligner la vigueur et l’originalité du vers de Corneille, ni à montrer que de nombreux vers de Molière sont d'une faiblesse et d'une platitude telles qu'on pourrait les attribuer à Ponsard ou à Emile Augier. «Ne sentez-vous pas là, demande-t-il, deux âmes et deux styles sans contact ? » Selon Louÿs, tout est affaire de sens poétique et rythmique : «Le pianoteur qui ne comprendra jamais pourquoi J.-S. Bach serait fou de colère s'il pouvait lire l’Ave Maria de Gounod, ne comprendra pas non plus pourquoi, dans une page de Corneille, quatre vers de Molière apparaissent encastrés comme un noyau que l'on crache dans le fruit incomparable d'une telle poésie.»
Comme exemple, Louÿs choisit Tartuffe, où il distingue des vers faibles et choquants, Le texte original, assure-t-il, était de Corneille ; Molière l'a déformé et mutilé en y ajoutant des «béquets » explicatifs. Et Louÿs conclut : «II y a vingt mille vers de Corneille que bientôt on ne pourra plus signer Molière.» D'ailleurs, ajoute-t-il, le moindre écolier sait que Corneille a effectivement collaboré avec Molière, pour Psyché (1671), pièce que ce dernier signa seul. Et si, demande Louÿs, cette collaboration s'était étendue à d'autres pièces comme Amphitryon, Le Misanthrope, Tartuffe, Dom Juan et L'Ecole des Femmes ? Le tollé provoqué par cette série d'articles fut immense, On touchait à une idole ! La Sorbonne, les moliéristes, la Comédie-Française, les érudits, les écrivains, les critiques, les acteurs, bref tout le monde s'arracha les cheveux en proclamant bien haut que Louÿs déraisonnait totalement. Ses articles ne visaient en effet à rien moins qu'à restituer à Corneille la paternité des «comédies de caractère » de Molière, c'est-à-dire des chefs-d'œuvre ayant fondé le théâtre comique français. La Comédie-Française, devant cette insulte à son patron, aurait même, prétend-on, songé à porter plainte contre Louÿs !
Une attaque plus sérieuse fut celle de Pierre-Paul Plan. Ce bibliographe, sans doute échaudé par une découverte sur Rabelais que Louÿs avait naguère faite à ses dépens, publia dans le Mercure de France (15 décembre 1919) un long article de trente pages consacré à réfuter les thèses de Louÿs.
Même si Plan touche du doigt certaines contradictions de notre écrivain, il se montre souvent d'une évidente mauvaise foi, allant jusqu'à renverser le problème pour déclarer : «J'oserais même soutenir que nous en savons peut-être beaucoup plus sur Molière que sur Corneille.» Opinion qui a certes le mérite de l'originalité et qu'on pourrait d'ailleurs entendre dans un sens tout différent de celui que lui donnait le critique.
Louÿs, que cette levée de boucliers ne surprit point, fut cependant dégoûté de la hargne et du manque de culture de ses contradicteurs. A quoi bon chercher à convaincre des gens qui ânonnent le même catéchisme appris par cœur ? Il résolut donc de se taire et de ne point publier le résultat de ses recherches. « Puisqu'on a prétendu que cette recherche était un "jeu", proclame-t-il, croyez que je joue ici mon œuvre et mon nom, et que je ne perdrai pas. » On lui demande des preuves ? Ces preuves, il ne les donnera point, et ce pour une raison bien simple : « C'est que je les ai.» Ainsi finit la polémique publique. C'est donc en silence que Louÿs continua ses recherches. Le 18 mai 1921, il pouvait annoncer à Thierry Sandre, qu'il tenait au courant de ses découvertes : «Depuis sept jours - " soyez attentif, je vous prie" - j'ai, de ma main, écrit deux cents pages destinées à l'impression. J'ai eu tort de ne pas vous prévenir. Vous êtes tombé à la renverse ? Rien de cassé ? - Et un livre modèle : - pas une attribution. Tout prend texte des œuvres signées.»
Il est infiniment regrettable que rien de tout cela n'ait encore été publié. Outre ces deux cents pages de rédaction, les notes de Louÿs étaient considérables et formaient plusieurs milliers de feuillets. C'est à la lumière des extraits déjà publiés et surtout des notes inédites que nous avons pu recueillir, que nous allons revenir sur cette affaire.
Précisons tout d'abord que la question Corneille-Molière avait fini par devenir pour Louÿs une véritable obsession. Il en parlait à tout le monde : à Lachèvre, à Lebey, à Gregh, à Valéry, à Vallette, à Moulié, et même à Farrère, qui aurait sans doute préféré d'autres sujets d'entretien. On peut dire que, de 1919 à 1921, Louÿs fut entièrement absorbé par cette affaire. On raconte même qu'il fut un temps en froid avec Valéry parce que celui-ci, après avoir écouté un jour ses arguments, lui avait demandé : «Mais, Pierre, où est-ce que cela te mène, tout cela ?» Cependant, et même s'il affirmera que l'idée de la restitution à Corneille lui était venue en lisant Amphitryon, on peut tenir pour assuré que cette question occupait déjà Louÿs depuis quelques années. Le 28 février 1916, il écrivait par exemple à Georges [son frère aîné], sans tenir par la suite cette promesse : «... j'ai tant de choses à dire sur lui (Corneille) que je me décide à faire un article. » L'intérêt de Louÿs pour Corneille était déjà ancien, et, plus généralement, le problème Corneille-Molière constituait pour lui, oserions-nous dire, l’aboutissement logique de sa Poétique et de toute son activité créatrice de 1916-1917.
La polémique publique a, croyons-nous, masqué le véritable enjeu de la querelle. Il ne s'agissait de rien moins que d'une immense enquête sur la poétique, l'art des vers, la littérature, l'histoire et la société. Enquête qui ne se limitait nullement au XVIIe siècle et embrassait toute la littérature française, voire européenne, de Ronsard à Hugo, de Shakespeare à Chénier et de Corneille aux temps modernes. Bref, au moins autant que l'histoire littéraire, c'était les secrets de la création littéraire qu'entendait interroger Louÿs, Faut-il souligner que vingt ou trente ans d'écriture et de lectures encyclopédiques avaient mis l’écrivain en possession d’une érudition extraordinaire, alliée à une véritable connaissance des plus obscurs arcanes de la poésie ? Qui, même parmi les plus savants de ses contradicteurs, pouvait se flatter de telles connaissances? Allons plus loin : qui, parmi eux, pouvait se targuer d'avoir lu de A à Z toutes les œuvres de Corneille et toutes celles de Molière ?
Cette enquête, Louÿs l'avait commencée par Corneille, dont il avait lu et relu toute l'œuvre avec la plus extrême minutie. Il s'était ensuite attaché à l'histoire de la famille du poète, à ses études, à ses voyages, dont il avait dressé une chronologie détaillée. Son démon de la fiche lui avait permis de constituer des tableaux des dédicaces de Corneille, des incipit de ses préfaces, de la graphologie de ses autographes, etc. La chronologie de la vie et de l’œuvre lui avait notamment appris beaucoup de choses, et il en avait profité pour passer au crible toute l'histoire de l'époque. Selon lui, sans aucun doute possible, le fameux combat du Cid n'était que le souvenir du blocus de Rouen, en 1592, par la flotte anglaise du comte d'Essex, et Polyeucte reproduisait tout simplement l'affaire de la possession de Louviers (1643), où se trouva impliqué un parent de Corneille. Découverte qu’il fit en avril 1921 et qui nous vaut cette lettre à Lebey :
André, j'ai fini. Du 31 mars au 16 avril, en seize jours, j'ai passé quinze nuits blanches, mais j'ai trouvé. La clef de tout le problème, c'était Polyeucte, et j'avais deviné juste, quand je soutenais, il y a dix-huit mois, que, seul, Polyeucte avait pu dessiner Tartuffe. Mais ce que je viens de trouver est admirable et ce sera la joie de ma vie.
Autant que Chateaubriand a vécu René, Corneille a vécu Polyeucte. Tout est vrai. Corneille a dit aux siens :
J'ai profané leur temple et brisé leurs autels.
Je le ferais encor si j avais à le faire,
Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère,
même aux yeux du parlement, même aux yeux du pape, et il a mis toutes les puissances au défi de le brûler vif. Et il a risqué le bûcher, non seulement avant Polyeucte mais pendant plus de dix ans après. - Histoire prodigieuse, imprimée au XVIIe s., réimprimée au XlXe et jamais lue. Le nom de Corneille, en toutes lettres, est à la première page d’une pièce capitale, mais je n'avais pas besoin de ça. Depuis plusieurs jours j’avais reconnu la voix de cet homme avant d'apprendre qu’on le nommait.
Et maintenant, ce qui m'étonne, c’est de ne pas l'avoir deviné plus tôt.
Qu'on me mène à la mort. Je n'ai plus rien à dire.
Allons, gardes! C'est fait.
On n'imagine pas ces vers-là. On les dit avant de les écrire.
André, il n'y a rien de plus beau que Polyeucte. – L’auteur n’habitait pas Amsterdam ni Ferney. - Il habitait, à quatre pas du bûcher, la rue de la Pie. Il sentait de ses narines les gens qu'on brûlait vifs.
Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents
De quoi faire la guerre aux restes des vivants...
Tout cela ne laisse pas d’être troublant. Louÿs voulut aller plus loin encore : il dressa des listes d’anagrammes, des catalogues des noms des personnages de Corneille, et d’extraordinaires relevés – à faire pâlir d’envie nos modernes linguistes – sur le rôle des consonnes dans le vers de Corneille, avec tableaux, fréquences, comparaisons, etc. Rien ne semble avoir été laissé au hasard :
Le vers de Pierre Corneille se distingue entre tous les vers français par l'instinct prodigieux qu'il a, de choisir et de placer les consonnes. Instinct prédominant. Génie de ses premiers mots et de son extrême vieillesse. Instinct qui lui fait concevoir le vers, le distique, le tercet, le quatrain comme un tissu régulier.
En examinant ce tissu on y trouve :
1° Le fond, où deux ou trois consonnes se répètent, s'entrelacent et se rappellent avec un art incomparable.
2° Une consonne vierge qui détache le mot de valeur.
Les Maures et la Mer montent jusques au port (Le Cid)
Vous ravalerez-vous jusqu'à la bassesse (Sertorius)
T. Fais que Je me relève aussiTôt que je Tombe
Fais que si l'on m'abat Jamais Je ne succombe,
Fais que Je ne sois point Tout à fait Terrassé. (Imitation)
T. (répétition à dix-huit pieds de distance)
... tombent devant ta face
Ainsi que des épis de langueur abattus. (Imitation)
T. - exprimant la Fatalité.
Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir (Suréna)
T. - exprimant le soupçon ou la jalousie (répétition de TROP dans les stances à Psyché)
A-t-il paru contraint ? A-t-elle été facile ?
(...) Si vous voulez entendre en quelques mots à quoi se reconnaissent deux vers de Corneille, étudiez ceux-ci :
Que vois-je : les chevaux que leur sang effarouche
Bouleversent leur charge et n'ont ni frein ni bouche.
Pas une dentale ; mais dix liquides. Six fois CH, JE ou GE. Cinq F ou V. Et sans qu'un M ou un P vienne ici où Corneille sent bien qu'eux surtout Sont à ne pas écrire, l'arche du second vers repose sur deux B, à douze syllabes de distance.
Voici maintenant la structure inverse. L’F, le CH, l’R et l’L dessinaient un galop de cavalerie où il ne fallait pas de T, ni d’M, ni de P. - Pour peindre la patiente extase, Corneille va écrire deux vers où le second hémistiche est bâti sur deux M, le troisième sur deux P, et les quatre ensemble sur NEUF DENTALES.
Et tiens en t'attendant ton âme entre tes mains
Comme prête à passer à la fête éternelle.
Pas un J, pas un CH, pas un V. L’F de FÊTE est seul (...).
Quant à Molière, Louÿs avait, on s'en doute, étudié sa vie et son œuvre à la loupe. Les études de Molière ? Assez négligées, répond-il. Sur ses années de directeur de troupe en province, on ne sait presque rien. Mais Louÿs relève un fait qui lui paraît tout à fait singulier et qui va bientôt lui fournir la clef du problème : en avril 1658, Molière traverse brusquement toute la France pour venir à Rouen, où il restera près de six mois, avant de se transporter à Paris. Pour Louÿs, il ne saurait subsister le moindre doute : Molière, qui n'avait jusque-là rien publié ni même écrit, est venu, de lui-même, se mettre à l'école de Corneille, qui habitait Rouen et était alors le dramaturge le plus illustre d'Europe. II devint son élève: «Molière, affirme Louÿs, est un chef-d'œuvre de Corneille. II ne lui ressemble guère, ni de style ni d'âme. II n'est pas de son sang, mais il est de son pouce.» Et l'argumentation continue : après ce séjour tout à fait inexplicable, Molière se rend à Paris, où il se fixera désormais. II commence par jouer des tragédies de Corneille, puis donne ses premières comédies à lui, signées Molière. Pour Louÿs, ces comédies sont en réalité des pièces écrites ou, au moins, ébauchées par l'auteur du Cid. Et Louÿs se met à analyser œuvre par œuvre ces comédies de Molière, dont il démontre les faiblesses et les incongruités, pour conclure : « II y a ici deux langages. Le second est d'un metteur en scène. C'est évident.» Mais cédons-lui la parole :
CONSEQUENCES DES 150 JOURNEES DE 1658
1° Molière se transporte à Paris avec sa troupe. Et il ne quittera plus Paris.
2° Molière débute dans :
Nicomède de Corneille
Héraclius de Corneille
Rodogune de Corneille
Le Cid de Corneille
Cinna de Corneille
La Mort de Pompée de Corneille
3° Molière auteur (et inédit) joue pour la 1re fois L'Estourdy et Le Dépit Amoureux le 5 nov. et le 9 déc. 1658. - pièces en vers, qui reviennent de Rouen et ne seront imprimées qu'en 1663.
4° Corneille, qui avait quitté le théâtre depuis six ans, y revient. 24 janvier 1659 : Œdipe. La pièce est acclamée. Mais pas chez Molière. Corneille la fait jouer à l’Hôtel de Bourgogne.
5° Or Corneille avait quitté le théâtre par lassitude et par dégoût des critiques ridicules que lui faisaient les Précieuses à la mode. En 1659 le grand succès d'Œdipe fait taire les Précieuses ridicules. Le 18 nov. de la même année, Molière signe et joue pour la 1ère fois un lever de rideau. Quel sujet ? Les Précieuses ridicules. Lever de rideau pour quelle pièce ? Cinna.
Tels sont exactement les débuts de Molière - acteur et auteur - à Paris. Et cette année 1659 s'achèvera sans que Molière, âgé de 38 ans, ait encore jamais fait imprimer une ligne, ni un vers, ni même le pseudonyme qui lui sert de nom et qu'il a volé à un mort.
Que penser de tout cela ? A priori, il ne serait pas absolument impossible que Corneille, recru de misanthropie mais toujours combatif, ait pu, lorsque Molière vint le voir à Rouen, où il restera six mois, que Corneille, disons-nous, ait pu céder à son visiteur quelques anciens manuscrits non utilisés. Rien non plus ne nous autorise à penser que Corneille en profita pour enseigner à Molière l'art des vers. Pourtant... l'argumentation de Louÿs reste troublante, et les «points obscurs» de la vie de Molière, tout à fait inexplicables. Molière n'aurait-il été alors que l'homme de paille de Corneille ? «Il devint immédiatement, écrit Louÿs, ce que Corneille ne voulait pas être et voulait qu'il fût à sa place.» Il faudrait ainsi, dans cette hypothèse, admettre que Molière ait, en 1664, accepté de prendre sur lui seul le scandale causé par la première version de Tartuffe, pièce que Corneille, à en croire Louÿs, n'aurait pas osé signer de son nom. La faveur que le Roi témoignait au comédien-auteur aurait-elle servi de « paratonnerre» ?
Cette thèse sera reprise par Henry Poulaille, qui publiera en 1951, et sous le seul nom de Corneille, Tartuffe ou la Comédie de L’Hypocrite. Notons que Louÿs n'en rabaissait pas pour autant Molière au degré absolu de l'insignifiance : « Je n'attaque pas Molière homme de théâtre, souligne-t-il. Molière est le meilleur homme de théâtre qu'il y ait eu en France avant Beaumarchais.» Toutefois, comme l'observait Frédéric Lachèvre, la manière de procéder de Louÿs est souvent un peu manichéenne : à Corneille, il restitue tout ce qui est remarquable, pour ne laisser à Molière que le mauvais ou le médiocre.
Louÿs ne s'arrêta pas en si bon chemin. Les lettres qu'il écrivit de 1919 à 1921 à Frédéric Lachèvre et que publiera celui-ci, tout comme celles, encore inédites, adressées à Thierry Sandre, nous montrent qu'il alla bien plus loin que Corneille et Molière. Son immense enquête sur l'histoire littéraire du XVIIe siècle l'amena par exemple à considérer de près le roman de Charles Sorel, Francion, publié en 1623. II étudia toutes les éditions et variantes successives de ce texte remarquable, qui est sans doute le meilleur roman picaresque français, et arriva à la conclusion que Francion ne pouvait pas avoir été écrit par un polygraphe comme Sorel. La chronologie littéraire et historique, les témoignages suspects, et surtout les inexplicables différences de style avec les autres romans de Sorel, l'avaient beaucoup frappé. Dès lors, il n'hésita point à voir dans Francion le « coup de maître » réalisé par Corneille à seize ans et publié sous un prête-nom. L'auteur du Cid, dont la liste des œuvres s'allongeait considérablement, devenait ainsi « un colosse ». N'était-ce pas cependant aller un peu loin ? Lachèvre, qui publiera les notes inédites de Louÿs sur Francion, admettra que celui-ci fut victime d'une sorte d’ «envoûtement ». Reconnaissons malgré tout que l’éblouissant Francion pose, tout comme la vie et les autres œuvres de Sorel, d'étranges problèmes, qui n'ont pas encore été élucidés, même si ce roman a fait dernièrement l'objet d'une réhabilitation, et même d'une édition de poche. Louÿs aura du moins eu le mérite d'attirer notre attention sur ce texte, ce qui n'est pas négligeable.
Ne croyons pas, cependant, à un délire de Louÿs : il a souvent touché juste, et plus qu'on ne pourrait le croire. C'est par exemple un plaisir de le voir démolir la thèse soutenue en 1891 par Emile Roy sur La Vie et les œuvres de Charles Sorel, thèse qui, inexplicablement, continue de faire autorité encore de nos jours. II serait bien difficile de réfuter les arguments de Louÿs, lequel a tôt fait de montrer que Roy n'a visiblement pas lu quantité d'ouvrages du XVIIe siècle qu'il cite mais qu'il ne connaît que de seconde ou de troisième main. Nombre des affirmations de Roy sont de surcroît inexactes ou purement fantaisistes, et il suffit, pour s'en assurer, d'une simple vérification chronologique. « Autant dire, écrivait Pascal Pia, que si le jury universitaire devant lequel Emile Roy soutint sa thèse en 1891 avait eu les connaissances d'histoire littéraire et le sens critique de Pierre Louÿs, l'impétrant, au lieu d'être fait docteur, eût reçu le conseil de revenir au rudiment.»
Toutefois, il faut bien reconnaître que, autant l'argumentation de Louÿs sur Francion nous trouble et semble bien recéler une part de vérité, autant ses déductions à propos d'autres textes nous laissent un peu perplexe. Dans son zèle, Louÿs n'hésita pas, par exemple, à faire largesse à Corneille des plus violentes Mazarinades, ces pamphlets anonymes publiés contre le cardinal pendant la Fronde : Le Caton français, La Custode, La Pure Vérité cachée, etc. Corneille n'aurait-il pas également, se demande Louÿs, écrit certaines œuvres de D'Assoucy comme Le Jugement de Pâris ?
Il semblerait qu'il lui attribuait également Le Chapelain décoiffé, célèbre pièce de théâtre satirique publiée en 1665, dont on n'a jamais pu identifier l'auteur avec certitude, mais dont Louÿs possédait le manuscrit original. Mais nous avons quelque mal à suivre Louÿs lorsqu'il restitue à Corneille le joli Virelai publié en 1671 par Claude Le Petit :
Le garçon est pour la fille,
La fille est pour le garçon...
Le pauvre Claude Le Petit, qui mourut la même année sur le bûcher pour crime d'impiété, était assurément un excellent poète, et fort capable d'avoir troussé les vers en question. Il avait déjà donné sa mesure dans Paris ridicule, Madrid ridicule et ce Bordel des Muses ou Les neuf Pucelles putains que Louÿs appréciait fort. Sans doute serait-il plus raisonnable de penser que tous ces auteurs se sont efforcés d'imiter le style de Corneille, poète qui jouissait alors d'une renommée universelle. Il est vrai que Louÿs soutenait que, seul, le style ne saurait s'imiter... Telle fut donc cette affaire Corneille-Molière, dont nous n'avons, répétons-le, fait que résumer ici les grandes lignes, d'après ce qu'il nous est possible d'en connaître aujourd'hui.
Cette affaire, telle serpent de mer ou le monstre du loch Ness, resurgira périodiquement par la suite. En 1949, une universitaire écossaise, Elizabeth M. Fraser, publia une pièce anonyme du XVIIe siècle, La Mort de Solon, qu'elle attribuait à Corneille en se fondant sur la graphologie du manuscrit, conservé à la Bibliothèque nationale. C'était rester dans la tradition de Louÿs, qui avait minutieusement étudié la graphologie de Corneille, allant jusqu'à faire photographier pour son usage les lettres autographes et les dédicaces que nous conservons de l'auteur du Cid. La publication de La Mort de Solon déclencha un nouveau tollé, même si cette fois-ci le scandale pouvait paraître moins grave : Molière n'était aucunement mis en cause. Puis, en 1951, le romancier Henry Poulaille, qui avait eu accès à une partie de la documentation de Louÿs, publia, en la donnant à Corneille, la version rectifiée de Tartuffe dont nous avons dit un mot plus haut ; et, en 1957, il fit paraître un gros livre intitulé Corneille sous le masque de Molière, où il reprenait l'argumentation de Louÿs. Entreprise qui ne manquait pas de courage, mais qui se heurta à l’hostilité et aux moqueries. On rejeta en bloc toute la démonstration de Poulaille, car, comme le disait un critique d'alors, «il n'y a même pas un début de preuve dans la thèse de M. Poulaille, pas plus qu'il n'yen avait dans celle de Pierre Louÿs». Ainsi s'écrit l’histoire littéraire.
Pouvons-nous, à présent, tirer quelques conclusions ? Ce serait sans doute quelque peu prématuré, puisque le principal «inculpé» de l'affaire (en l'occurrence, Louÿs lui-même) n'a pas eu la parole pour se défendre autant qu'il eût été nécessaire. Les sept articles qu'il publia ne représentent évidemment qu'une infime partie de son argumentation, peut-être la plus spectaculaire, mais à coup sûr ni la plus fouillée ni la plus décisive. La thèse de Louÿs n'a pas, hélas, été publiée, et vu l'absurde dispersion de toutes ses notes, il semble difficile qu'elle le soit un jour intégralement. Cependant, il n'est nullement interdit de penser que Louÿs ait vu juste sur certains points... En tout état de cause, le débat reste ouvert. Et il serait assurément extravagant de rejeter sans autre forme de procès une thèse qui, n'étant pas encore connue dans sa totalité, n'a pu jusqu'ici être sérieusement examinée et discutée.
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