EXTRAITS D’ARTICLES ET D’OUVRAGES
PUBLIÉS SUR L’AFFAIRE
CORNEILLE-MOLIÈRE
Paul-Ursin DUMONT
Pierre Louÿs : l’ermite du Hameau
Editions Vendôme, 1985.
Dossier établi par Denis BOISSIER
PIERRE LOUŸS
ET LE DÉBAT CORNEILLE-MOLIÈRE
Extrait p. 277 à 286.
La conclusion de ces nuits d’insomnie, passées en tête à tête avec Corneille, fut qu’en octobre 1919, Pierre Louÿs lança sur le monde littéraire, théâtral et universitaire une bombe, que dis-je ? au moins l’équivalent d’un engin de la « grosse Bertha ». Dans une série de notes, d’articles que publièrent L’Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, Le Temps, Comœdia, il informa le public qu’à son sentiment Le Misanthrope, Don Juan, Amphitryon, Tartuffe étaient l’œuvre, non de Molière, mais de Corneille ; qu’en fait, si l’on y trouvait de piètres vers intercalés par le metteur en scène Molière, tous les vers valables étaient de Corneille, celui-ci ayant déjà créé dans ses premières comédies toutes les formes moliéresques. Pour lui, d’autre part, Molière était un ignare qui ne connaissait pas l’orthographe. D’abord interprète de Corneille, il lui aurait ensuite servi de prête-nom pour qu’il puisse se venger des critiques qu’on avait faites de son Polyeucte, Corneille écrivant, sous le nom de Molière, Tartuffe et Les Précieuses qu’il ne pouvait s’exposer à signer de son nom sans s’attirer de graves ennuis. Pierre Louÿs appuyait son argumentation sur des comparaisons de versification, de prosodie, de style qui aboutissaient à attribuer à Corneille ce qui était bien écrit et à laisser le reste à Molière.
Or cette bombe, bien que chargée des plus violents explosifs, fit long feu ! Personne ne s’émut beaucoup ; on crut à un nouveau canular dans le goût de Bilitis, comme on avait cru à une mystification avec les manuscrits Legrand.
« Il est infiniment probable que le souvenir de la "mystification Bilitis" dut nuire à Pierre Louÿs quand il voulut démontrer que Corneille avait sans conteste collaboré aux grandes pièces de Molière, au Misanthrope et à L’Imposteur notamment, et qu’Amphitryon était de Corneille, du premier vers au dernier. Beaucoup de gens d’assez bonne foi crurent que Louÿs se livrait à une seconde plaisanterie. Ils se méfièrent. Et, lorsque Louÿs envoya ses deux premiers articles à Comœdia, les moliéristes, ignorants tout de l’affaire, mais persuadés que les auteurs des manuels officiels de littérature française ne pouvaient être qu’infaillibles, protestèrent et crièrent au sacrilège, sans même s’apercevoir que la gloire de Molière était renforcée par la thèse que soutenait Pierre Louÿs, et que cette collaboration d’un grand homme de théâtre et du plus grand de tous les poètes français, collaboration toute affectueuse, si elle n’ajoutait rien à leur lustre littéraire, mettait en pleine lumière la noblesse magnifique de leur caractère à l’un comme à l’autre.
Mais l’ancienne mystification empêchait les gens de bon sens d’ouvrir la bouche. Ils s’interrogèrent en silence :" Est-ce que vraiment Pierre Louÿs pense ce qu’il écrit ? Ou se moque-t-il de tout le monde, comme il l’a déjà fait ? " » (Claude Farrère, Mon ami Pierre Louÿs, 1954, p. 187)
Ainsi on croyait à une nouvelle farce d’un esprit frondeur. C’était mal connaître le sens critique de Louÿs. Il ne s’agissait nullement d’une mystification et le poète écrivait :
« II est évident que toutes les ignorances mêlées de la chronique et du professorat vont couvrir d’injures une thèse qu’ils tiendront pour un attentat à leur comique. Je m’y attends et cela m’est égal parce que j’ai la certitude que ma thèse est vraie. » (Roger Cardinne-Petit, Pierre Louÿs, inconnu, 1948, p. 208.)
Cette thèse en effet n’était pas le simple fruit de l’imagination ; elle reposait et s’étayait sur un travail considérable dont René Cardinne-Petit nous donne un aperçu :
« Pierre Louÿs ne dormait plus. II était en tête à tête avec Corneille et Molière. II me confessa lui-même que, sur vingt-quatre heures, il en avait passé vingt-trois avec ses livres et une dans son lit. » (idem, p. 193)
Je n’insisterai jamais assez sur le fait que cet aspect de Pierre Louÿs est parfaitement inconnu de ceux qui n’ont ou ne veulent avoir de lui qu’une vue trop superficielle. Ce qu’il y a en lui d’esprit critique, de savante érudition, de fine curiosité, d’amour de la compilation échappe totalement à ceux qui s’imaginent le connaître alors qu’ils ne voient en lui qu’érotisme ou paillardise ; ceux-là passent à côté du vrai visage de l’écrivain : celui de l’érudit, du chercheur et du curieux. Il a lui-même conscience de cette curiosité qu’il affiche dans une plaisante énumération, comique par sa variété, humoristique par la juxtaposition, que l’on sent voulue, de matières dissemblables, qui n’est pas sans me rappeler Inventaire de Jacques Prévert : « Une pierre – deux maisons – trois ruines quatre fossoyeurs – un jardin – des fleurs... »
« J’ai voulu avoir des "clartés de tout", j’ai fait de la chimie, de la pointe sèche, des vers, de l’équitation, du pastel, du roman, du fleuret, de la peinture à l’huile, des traductions grecques, du violon, de l’alto, du saxophone, de la clarinette basse, du piano, de l’harmonium, de l’orgue, de la bicyclette, de l’entomologie, du conte en prose, du fusain, du tennis, de l’harmonie, de l’érotologie, de la grammaire comparée, du vernis mou, de la bibliophilie, de la botanique, des castagnettes, un peu de paléographie, de l’aquarelle, du sanscrit, de la sculpture, du footing, de l’archéologie, des châteaux de cartes, du crayon noir, du latin, du cerf-volant, des ballades, de l’anatomie, de la photographie, de l’allemand, du bilboquet, de la poétique, de l’histoire littéraire, de l’anthropologie, de la sanguine, du tir à la cible, et de la critique, et de l’arabe, et de la théologie morale, et de la décalcomanie quand j’avais sept ans. » (Lettre non envoyée et inédite à Paul Valéry, in Nouvelles glanes bibliographiques et littéraires, Frédéric Lachèvre, 1933, p. 263)
Louÿs avait été lancé sur l’idée du débat Corneille-Molière par le fait d’une oreille particulièrement sensible au rythme, à la musique du vers cornélien ; de même que certains musicophiles ne sauraient confondre le tempo et la texture d’une phrase musicale de Maurice Ravel avec ceux d’un motif de Claude Debussy parce qu’ils réussissent à entendre la respiration, l’instinct, la résonance intérieure du style de chaque musicien, de même, pour certains littérateurs exercés, il est possible, facile même, de retrouver dans le vers d’un poète la respiration, l’instinct, la résonance intérieure qui lui sont propres. Pierre Louÿs était de ceux-là. Il avait même établi un classement méthodique des différents rythmes d’une vingtaine de poètes, depuis Ronsard jusqu’à Mallarmé. Dans le débat Corneille-Molière, il ne se contente pas de cette connaissance intime du rythme ; il appuie son argumentation sur des bases plus solides encore ; il écrit :
« Qu’ils seraient heureux, les moliéristes, s’ils possédaient dix lignes de Molière sur le sujet d’Amphitryon, à la date de 1650 ! Or, on a bien dix lignes de Molière datées de 1650, mais ce ne sont que deux reçus et chacun d’eux prouvent qu’à vingt-huit ans Molière ignorait encore comment s’accordent les participes passés. Un acteur qui écrit "accordez" pour "accordée" et "ordonnées" pour "ordonnée" est incapable d’écrire et même d’entendre un alexandrin. Il ne sait pas où sont les muettes, où respire le vers de Corneille. » (René Cardinne-Petit, Pierre Louÿs, inconnu, 1948, p. 200)
Quand fut écartée l’idée possible du canular, quand chacun voulut bien se rendre compte enfin que Pierre Louÿs prétendait parler sérieusement, ce fut – on s’en doute – un scandale affreux !
« Lorsque sa "découverte" fut connue, ce fut dans la presse et dans le monde littéraire, un beau tapage. "Pierre Louÿs est devenu fou ! " disait-on pour excuser le sacrilège qu’il commettait tranquillement. " Comme c’est dommage, ajoutait-on, un si bel esprit ! "
A la Comédie-Française notamment, certains artistes dont l’érudition en bloc, la compétence et l’autorité en la matière n’avaient rien de particulièrement décisif parlèrent le plus sérieusement du monde de faire un procès au célèbre écrivain qui osait attenter à la mémoire de leur illustre patron. Pierre Louÿs, qui avait longuement travaillé et étayé sa thèse et qui patiemment avait acquis la certitude que Molière n’était pas, seul, l’auteur de toutes ses admirables comédies, suspendit son étude amorcée dans Comœdia en deux articles trop savants pour être entendus des profanes et en profita philosophiquement pour sonder le fond de la légèreté et de la suffisance humaines. » (idem, p. 207)
Au vrai, une polémique d’une violence sans pareille se déchaîna dans Comœdia, s’échelonnant du 19 octobre au 8 décembre 1919 ; on ne se battit certes ni au pistolet ni à l’épée mais à grands coups d’articles. Deux ans plus tard on en parlait encore et Jean Hytier écrivait : « Pierre Louÿs se moque gentiment de nous ! » (Jean Hytier, Molière, auteur de ses œuvres, in Larousse Mensuel illustré, 1920-1922, T. V, p. 466)
Frédéric Lachèvre lui-même, que Pierre Louÿs avait choisi pour lui donner les preuves de son identification Corneille-Molière, ne put se laisser convaincre ; il le désavoua :
« Ce n’est pas sans un serrement de cœur que nous avons été amené à qualifier "d’envoûtement" l’emprise de Corneille sur Pierre Louÿs. Le noble écrivain nous avait, en effet, choisi "pour" nous donner les preuves de son identification Corneille-Molière, aussi est-ce encore avec émotion que nous rappelons notre entrevue de 1921. Dans cet entretien - trop court, il devait être suivi d’un second un mois après - Pierre Louÿs nous avait montré un énorme dossier consacré au grand tragique et énuméré nombre de faits qui changeaient complètement sa physionomie traditionnelle. Son insistance avait porté, particulièrement ce jour-là, sur la préface des Louanges de la Sainte Vierge et sur le Festin de Pierre. L’âpreté de la discussion qui a suivi son premier article au journal Le Temps du 16 octobre 1919, les sottises qu’on a débitées à ce propos et les injures dont on l’a accablé l’avaient décidé à se retirer sous sa tente.
... Comment Pierre Louÿs a-t-il été amené à englober dans 1’œuvre de Corneille, partie du théâtre de Molière, le roman de mœurs Francion, etc. ?
Le processus de cette assimi1ation graduelle semble assez facile à déterminer. Lui-même va nous guider.
Corneille, incontestablement, est un des grands noms de l’histoire littéraire de la France. Il a, au même titre que Victor Hugo pour le XIXe siècle, imposé sa maîtrise à l’adolescent enthousiaste auquel les secrets et les beautés de l’art poétique étaient déjà familiers… Plus tard, désabusé, confiné par une cruelle maladie des yeux, dans le salon transformé en la pièce la plus sombre de son petit hôtel de hameau de Boulainvilliers, livré ainsi à une méditation continuelle, interrompue seulement par la visite de quelques intimes, Pierre Louÿs, en étudiant Molière, avait été frappé des points obscurs de sa biographie. De 1645 à 1658, en dehors de L’Etourdi et du Dépit amoureux, dont les dates de représentation sont encore incertaines et qui remontent à cette période de sa vie théâtrale, toute la production de notre grand comique s’échelonne, pour ainsi dire, sans interruption de 1659 à sa mort, en 1673. Pourquoi cette pénurie pendant quatorze années, et cette surabondance commençant justement après un séjour de plusieurs mois à Rouen où Molière s’est rencontré avec Corneille, l’auteur le plus joué de sa troupe ? Conclure cependant de ce contact que Molière se serait fait le prête-nom de Corneille pour quelques-unes des comédies de ce dernier, c’est aller au-delà de la vraisemblance, bien que l’activité de Corneille ait cessé presque en même temps que la disparition de Molière. Curieuse coïncidence !
Telle a dû être la cause de la première phase de l’envoûtement cornélien de Pierre Louÿs, envoûtement favorisé par les inégalité qui se retrouvent chez tous les écrivains, chez Corneille même comme chez Molière. Si on précise que, sans l’ombre d’un doute, Corneille a largement participé à Amphitryon, on s’explique le soin qu’a pris Pierre Louÿs de disséquer l’œuvre de Molière en la partageant : à Corneille ce qu’elle a de remarquable ; à Molière, le reste.
Cette hypothèse admise, Pierre Louÿs qui avait acquis la conviction que Francion n’appartenait pas à Charles Sorel, en se basant – entre autres présomptions – sur le fait qu’un roman de mœurs – le premier de France – de mandait une maturité d’esprit étrangère à un jeune homme de vingt ans, n’avait plus à tenir compte de cette objection en présence du génie précoce de Corneille. Il lui restituait donc Francion.
Est-il utile de continuer cet exposé plutôt pénible de l’erreur passagère d’un grand écrivain et qui confirmerait inutilement la thèse de l’envoûtement ? Ce mot enfin suffit et dit ce qu’il veut dire. Il n’est pas moins intéressant, au point de vue de l’histoire littéraire, d’enregistrer les résultats partiels auxquels est arrivé Pierre Louÿs et de retenir ce qui peut et doit subsister de ses recherches : les analyses de textes, les témoignages de son admiration cornélienne, etc. Rien n’est indifférent de ce qui porte sa signature. Là encore nous retrouverons le génial écrivain et son sens aigu de la vraie poésie française. » (Pierre Louÿs, Broutilles recueillies par Frédéric Lachèvre (1938, à compte d’auteur), p. 61)
Ainsi donc désavoué, même par ses amis, Pierre Louÿs est trahi une nouvelle fois ; je dis bien « trahi », car personne, parmi ses détracteurs, ne poussa la probité morale jusqu’à opposer à la thèse de l’identification Corneille-Molière, des preuves quelconques ; personne – que je sache – ne nous prouva que Molière était Molière ; on nia purement et simplement. C’est évidemment plus facile. Or nier ne me suffit pas ; je voudrais qu’un historien m’apportât des preuves irréfutables que Pierre Louÿs s’était trompé. Ce n’est pas le cas : « Pierre Louÿs se moque gentiment de nous ! » Voilà ce qu’on oppose à ses conclusions fondées sur une étude très poussée et sur des arguments solides dont aucun ne fut réfuté sérieusement. Car Pierre Louÿs ne se moquait de personne. Il était intimement convaincu de ce qu’il disait.
« Parmi tous les bruits qu’on a voulu grossir autour de mon premier article, on n’a contesté pourtant ni une date, ni un fait que j’eusse établi jusqu'ici.
On m’a répondu partout (car partout je m’attends à trouver quelqu'un mal disposé à faire l’aveu qu’il n’a jamais lu Corneille et qu’il n’a pas contrôlé l’histoire de Molière), on m’a répondu ceci : " Cela ne prouve rien. " Ces gens-là sont fous d’imaginer que je jouerais mon œuvre et mon nom sur une pareille thèse si je ne connaissais pas leur homme et sans doute mieux qu’ils ne connaissent le mien.
Celui qu’ils me forcent d’appeler le mien et dont ils verront grandir l’ombre sur le leur, c’est le colosse Corneille. » (idem, p. 79)
Il ne m’appartient pas de prendre position ici pour ou contre Molière, pour ou contre Corneille, pour ou contre Pierre Louÿs, préférant renvoyer le lecteur qui serait intéressé par cette question à deux ouvrages de Henry Poulaille (Henry Poulaille, Corneille sous le masque de Molière, 1957) (Henry Poulaille, Tartuffe ou la Comédie de l’Hypocrite, présentée et préfacée par Henry Poulaille, 1951) et aux travaux de Me Maurice Garçon, qui, lui, prétendit que les pièces de Molière avaient été écrites par Louis XIV lui-même, thèse qu’il s’empressa de baptiser « canular » dès qu’il fut candidat à l’Académie française.
Ce débat Comeille-Molière mis à part, une nouvelle ère de mutisme apparent frappe Louÿs dans sa retraite du Hameau, apparent certes, car « le poète a vécu beaucoup plus longtemps que ne sembleraient l’attester les registres de l'état-civil » (René Cardinne-Petit). Il ne dort presque plus ; atteint de « noctuphilie », selon le néologisme étrange de Fernand Gregh (La double origine, latine et grecque, de ce néologisme nous a paru étrange de la part de Fernand Gregh ; certes nous reconnaissons avec lui qu’ainsi proviennent de cette double origine bien des mots comme « polyvalent », « automobile » et bien d’autres ; mais pourquoi Gregh n’a-t-il pas choisi, de façon plus puriste, « nyctophilie » par exemple ?), ayant volontairement renoncé à être un écrivain en vue, s’étant retiré du monde tel un ermite, il se livre sans souci de l’heure ni du temps, avec une passion de plus en plus intense, à -travaux d’érudition, à ses recherches littéraires, dont aucune ne réussit à tarir son insatiable curiosité. Pierre Louÿs, de qui les forces physiques et morales s’épuisent chaque jour davantage, vit maintenant dans l’atroce pénombre d’une cécité croissante.