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EXTRAITS DE LIVRES ET
D’ARTICLES PUBLIÉS SUR
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE

René Cardinne-Petit

« Corneille et Molière »
(Pierre Louÿs, inconnu, 1948)

Dossier établi par Denis BOISSIER

Extrait, pages 187-210 :

Corneille et Molière

Je fis la connaissance de Pierre Corneille une soirée de printemps, au hameau de Boulainvilliers.

Je l’avais, certes, rencontré bien souvent, comme tout le monde, sur les bancs de l’école d’abord – où il m’avait valu quelques retenues supplémentaires – puis à l’Odéon, et à la Comédie-Française (du parterre à 2 fr. 50), mais personne, ni les célèbres comédiens, n’avaient su me présenter à lui, comme le fit, ce soir-là, Pierre Louÿs dans son cabinet sévère, au milieu duquel, sur la table, la lampe à pétrole plaquait son habituel cercle de lumière.

• Il nous faut, m’avait-il dit, pour aimer et comprendre Corneille, non pas le lire, mais le relire sans cesse. Voilà plus d’une année que je lui consacre toutes mes nuits !...

Comme, sans doute, mon silence devait marquer de l’étonnement, il ajouta :

• Je ne sais comment s’y prennent les professeurs pour dégoûter les jeunes gens de la tragédie. J’espère vous ramener à des sentiments meilleurs. Nous allons tout relire, depuis Mélite jusqu’à Suréna. Ce sera, désormais, notre travail (il rectifia en souriant), notre plaisir quotidien.

J’eusse, très probablement, préféré d’autres lectures plus conformes à mes goûts et à mon âge. Mais je n’avais qu’à m’incliner. C’est ainsi que, peu à peu, je fus initié moi-même à la symphonie cornélienne et que je pus, par la suite, suivre Pierre Louÿs sur la route mystérieuse où l’avait guidé sa merveilleuse intuition.

Car, vous l’entendez bien, les arguments littéraires que je vais tenter d’exposer ne sont point le fruit de mes propres méditations ! Mes vertus, si j’en ai, sont, hélas ! plus modestes !

On ne perçoit, le plus souvent, d’un écrivain, que les manifestations de sa vie extérieure, de ses pensées, de ses attitudes, de son esprit, aux moments qu’il a choisis pour ses loisirs, ou dans l’exercice de ses obligations familiales ou mondaines. Il ne nous devient accessible que lorsqu’il cesse de travailler, c’est-à-dire dès que l’écrivain est redevenu l’homme. Mais les longues heures qu’il passe devant sa table à écrire, enfermé dans son cabinet silencieux, en tête à tête avec son génie familier dans l’ardeur de la création ; ces heures où il cesse d’exister selon la loi commune pour réaliser son moi secret, où il apparaît à ses Muses réellement à lui-même, comment les analyser ?

Par ses œuvres ? Elles nous apportent bien les confidences de ces heures de fièvre pendant lesquelles l’artiste transformé s’est élevé au-dessus de sa race ! Mais les nuits entières consacrées à la rêverie, celles, par exemple, qui éveillèrent dans l’esprit de Pierre Louÿs que, peut-être, quelques-unes des œuvres de Molière pourraient bien ne pas être de l’illustre comique, mais de Pierre Corneille, comment les reconstituer pour fixer la psychologie spirituelle de l’écrivain, audacieux découvreur de fantômes ?

Des jours, des semaines, des mois, Pierre Louÿs méditait, se documentait, s’entourait de références, gagnait un soupçon, s’épuisait à le contrôler en fouillant les textes à la loupe, étayait peu à peu une thèse dont il ne m’avait pas encore confié l’objet, mais dont il se montrait de plus en plus bouleversé.

Je lisais toujours.

A Pierre Corneille, avait succédé Molière. Et tandis que je mâchais les alexandrins, d’une voix épuisée, Pierre Louÿs m’arrêtait, surpris, se faisant répéter un vers, le répétant lui-même lentement, comme s’il voulait y trouver un accent, une musique, une respiration que lui seul pouvait encore percevoir.

Depuis, le maître, et les textes qu’il a laissés, m’ont éclairé. Je n’aurai pas la tentation d’y ajouter quoi que ce soit. Corneille n’est sans doute pas étranger à l’élaboration des œuvres maîtresses de Molière, et comme l’écrivait à Pierre Louÿs un de ses amis à qui il avait confié la clef de sa découverte : « Désormais, n’importe qui peut marquer de rouge ou de bleu dans la marge l’Alceste de Corneille et celui de Molière. »

Si l’on pouvait encore admette que Pierre Louÿs s’est trompé – il faudrait pour cela ne pas l’avoir connu et négliger délibérément le sens qu’il attachait à son nom et à son œuvre, ( puisqu’on a prétendu que cette recherche était un "jeu", écrivait-il, croyez que je joue ici mon œuvre et mon nom, et que je ne perdrai pas !) – la coïncidence resterait bien curieuse qui indiscutablement, pour peu qu’on se donne la peine de réfléchir, établit que le théâtre capital de Molière est le miroir dans lequel se reflète une partie de la vie intérieure de Corneille.

Molière aurait donc écrit en vers la vie de Corneille ?

Corneille lui aurait-il confié, pour l’amusement des gens de Cour, quelques épisodes plaisants ou vengeurs de sa destinée normande ? Il faut tout ignorer du caractère de Corneille pour envisager un instant une pareille hypothèse.

Dans ses tragédies inspirées, soit de l’épopée espagnole, soit de l’antiquité grecque, Corneille s’est complu à peintre des caractères de son temps.

• Le christianisme de Polyeucte, remarque Pierre Louÿs, et celui de Parsifal, sont également symboliques, c’est-à-dire imaginaires. Ce n’est pas ici le lieu de supputer sa valeur théologique. Nous savons qu’en 1643 elle était à peu près nulle, et cela suffit.

« L’évêque Godeau – qui entendit la fameuse lecture de Polyeucte à l’Hôtel de Rambouillet (et à propos de laquelle nous reviendrons quand il s’agira d’établir l’origine des Précieuses ridicules), condamna Polyeucte sur-le-champ, le traita d’iconoclaste et manda quelqu’un chez Corneille dès le lendemain pour se faire entendre.

« Que n’eût-il pas dit davantage s’il eût appris à Rouen, cet évêque de Grasse, quels hérétiques avait fait profession d’iconoclastie en la propre église paroissiale des Corneille. Les huguenots, en 1560, avaient profané l’église Saint-Sauveur ; les huguenots avaient tout brisé, les images et les crucifix, les vases sacrés, les instruments du culte, les pierres des tombeaux, ils avaient brisé les autels...

« Alors quelle était donc la religion de Corneille, si après une messe entendue en cette paroisse profanée, il pouvait écrire avec allégresse à l’instant sublime de sa tragédie ? :

J’ai profané leur temple et brisé leur autels,
Je le ferais encore si j’avais à le faire.

« Corneille a contre lui, à cette époque, non seulement les siens, mais l’Eglise tout entière, et l’évêque d’Evreux et les Capucins ; il a contre lui le Parlement où il siège et qui fera brûler vif, quelque temps plus tard, le vicaire Boullay, mêlé à cette affaire retentissante.

« Pour découvrir toute l’histoire de Polyeucte, il faut d’abord faire table rase de tous les commentaires personnels ou traditionnels ; comprendre que Pierre Corneille écrit pour crier le drame de sa vie et ne s’intéresse pas à l’histoire ancienne ; dès le titre Polyeucte, comprendre qu’il ne s’agit pas d’une tragédie pieuse, mais d’un symbole spirituel (cf. Parsifal), autrement le choix d’un tel martyr serait une extravagance ; sentir que ces mille huit cents vers sont écrits en vingt jours, au courant de la plume – avec passion – qu’une vie intense anime ce drame ; chercher alors ce que signifie non seulement le vers 1313, mais le premier vers du premier acte :

Quoi ? vous vous arrêtez aux songes d’une femme !

« Il faut enfin chercher ce qui se passait en 1643 dans les monastères, à quatre lieues de Rouen. Et non à quatre lieues de Paris, comme tous les critiques l’ont tenté en vain.

«  La grande affaire de Louviers éclate le 2 mars 1643. Le premier vers de Cinna parlait net à Richelieu. Le premier vers de Polyeucte est une allusion adroite à Madeleine Bavent. Cela dit, le personnage s’efface et la clef du drame est plus claire que dans aucune autre pièce de Corneille : Félix : Mathieu de Lampérière ; Pauline : Marie de Lampérière ; Polyeucte : Pierre Corneille, etc...

« Est-il possible, ajoute Pierre Louÿs, que personne encore, pas même un des bibliophiles rouennais qui, depuis quarante ans possèdent, réimprimées, les pièces de l’affaire, n’ait encore fait de rapprochement, que trois courtes phrases résument : Jean de Lampérière, médecin à Rouen, soutient que les religieuses sont possédées. Pierre Yvelin, médecin de la Reine Mère, soutient qu’elles sont hystériques. Pierre Corneille dédie Polyeucte à la Reine, le 20 octobre 1643, et il a épousé Marie de Lampérière. Par conséquent, Polyeucte lutte ouvertement contre Félix, Pauline et l’homme le plus célèbre de leur famille.

« Corneille a risqué le bûcher. Il fut presque seul contre tous. Il sait bien qu’une dédicace ne le réconcilie pas avec Anne d’Autriche qui pleure contre Richelieu, mort depuis six mois. Mais Corneille est le premier homme qui ait trouvé cette réponse :

Dans un si grand revers, que vous reste-t-il ? Moi.
Moi, dis-je, et c’est assez.

***

« Dans Corneille, l’homme et l’œuvre se confondent exactement. Si la tradition n’avait la fâcheuse habitude de séparer l’un et l’autre, on comprendrait mieux ce vers :

Rome n’est plus dans Rome. Elle est toute où je suis.

« Ce vers est resté vivant parce qu’il répond à un adversaire vivant et que l’auteur parle en son nom. Pierre Corneille est le poète le plus illustre du monde. Il le sait. L’Académie française refuse de l’admettre dans son sein parce qu’il n’habite pas Paris. Il répond que, dorénavant, la ville sacrée de la poésie est Rouen, puisqu’il lui plaît d’y fixer sa résidence.

« C’est également parce que l’Homme et l’œuvre dans Corneille sont étroitement liés que le « Je » et le « Moi » prennent, dans son style, une importance si passionnée.

« Dans Sertorius, Corneille raille, en 1663, les Observations sur le Cid, de Scudéry, publiées vingt-trois ans plus tôt.

« L’exemple de Polyeucte suffira-t-il à faire admettre que Corneille n’écrivait point par métier ou simple divertissement de poète, à la recherche d’un bon sujet, mais pour s’exprimer tout entier dans ses œuvres ? »

***

Pierre Louÿs, en tête à tête avec Corneille et Molière, ne dormait plus. Il me confessa lui-même que, certains jours, sur vingt-quatre heures, il en avait passé vingt-trois avec ses livres et une dans son lit. Ce Pierre Louÿs-là est inconnu des lecteurs d’Aphrodite et du Roi Pausole. Depuis longtemps, son oreille s’était accoutumée au rythme, à la musique, à la race linguistique du vers cornélien. Comme certains musicographes exercés – il y en a – ne sauraient confondre le style de Debussy et celui de Ravel ou de Dukas, il était parvenu à entendre la respiration, l’instinct, la résonance intérieure, des alexandrins de Corneille. Les poètes et les musiciens comprendront aisément ce détail dont la perception reste interdite au commun.

Pierre Louÿs d’ailleurs, en une étude fort rare, parmi les nombreux essais qu’il laissa : Le rythme de l’alexandrin, s’est livré à un classement ingénieux et érudit des différents rythmes du vers classique de douze syllabes selon Corneille, Ronsard, Racine, Victor Hugo, Musset, Leconte de Lisle, Théophile Gautier, Flaubert, Chénier, Heredia, Verlaine, Laforgue, Moréas, Gide, Quillard, Mallarmé, Mikhaël, H. de Régnier, etc. L’évidence apparaît alors clairement. Chaque poète a son rythme personnel et, l’ayant découvert, il devient matériellement impossible à une oreille exercée de le confondre et de se tromper.

***

Un soir, en arrivant au Hameau de Boulainvilliers, je trouvai le maître établi devant une pile de livres, et visiblement ému. Ses traits étaient plus pâles, plus allongés qu’à l’ordinaire.

• Déjà au travail, maître... Si j’avais su, je serais venu plus tôt !

• Dites encore au travail, car je ne me suis pas couché. Peu de temps après votre départ, alors que je m’étais assis à l’orgue, un passage d’Amphitryon m’est revenu à la mémoire. Je fus frappé par l’analogie de ces vers moliéresques avec ceux de Corneille. Je réfléchis et j’eus soudain le pressentiment que le poète qui écrit :

Ce moi qui le seul moi veut être,
Ce moi de moi-même jaloux,
Enfin ce moi qui suis chez nous,
Ce moi qui s’est montré mon maître...

Et réussit quarante fois ce dédoublement inimitable ne pouvait être que Corneille.
• C’est, ajouta-t-il, à ces vers d’Amphitryon que j’ai reconnu la voix et le "jeu" de Corneille.

Je suis maître de moi comme de l’Univers !

« Je devine l’objection : pastiche adroit ! A un étourdi, elle pourrait apparaître de quelque valeur.

« Corneille écrit une prose de premier ordre. J’ai eu, depuis un an, le bonheur d’y faire en silence de nombreuses trouvailles. Sans l’ombre d’un doute, je reconnais sa voix entre toutes les voix !

Les grâces du ciel que l’on repousse ouvrent un chemin à la foudre.

« Ce serait estimer bien bas les miracles du style, que chercher la signature de ces treize mots. 

« La phrase est prodigieuse. Trois fois, elle traverse l’infini sans hâte et rien ne prépare l’adversaire à la dernière syllabe qui le tue. On fera mieux de ne pas croire que certains langages – Corneille, Montesquieu, Chateaubriand – souffrent l’imitation, la rencontre ou, par hasard, le parallèle. »

« L’œuvre de Corneille est immense. On la croit achevée en dix volumes. Elle en compte peut-être cent. Et rien n’est plus facile que reconnaître un tel homme, quelque anonymat qu’il garde ou quelque nom qu’il scelle. 

« Corneille, en sa vieillesse, ne disait-il pas qu’il avait le cerveau rongé par plusieurs millions de vers ? ».

 Racine, directeur de l’Académie en 1685, confessa, debout, que l’écriture de Corneille était inimitable. Pourtant, un certain Lambert, violoniste de la Reine en 1661, qui mit en musique, pour Corneille, La Toison d’Or, signa quelques-uns de ces vers inimitables que, disait ironiquement Pierre Louÿs, « je croirais véritablement de Corneille si Lambert ne les avait pas signés ! »

... Je sais charmer les yeux. J’enchante les oreilles.
Je change en un moment l’ordre de l’univers.
Je fais pâlir la lune et je trouble les airs.
Entre les éléments je réveille la guerre,
Je fais mugir les flots et gronder le tonnerre,
Du souffle de ma voix j’anime tous les vents,
Je réveille les morts et j’endors les vivants.

• Molière, lui aussi – comme Lambert – ajoute Pierre Louÿs, imite Corneille à s’y méprendre. Voici des vers que Racine eût vainement imités. S’ils n’étaient signés Molière, je prêterais serment qu’ils sont de Pierre Corneille. Celui-ci, d’abord, tout seul, suffirait, dès le premier hémistiche :

                                                    

• Mais...

• Non, Madame, non !

« Pour quiconque a lu Corneille, cette interruption d’Alceste est la voix même de l’auteur.

Trop de perversité règne au siècle où nous sommes,
Et je veux me tirer du commerce des hommes.
Quoi ! Contre ma partie on voit tout à la fois
L’honneur, la probité, la pudeur et les lois !

On publie en tous lieux l’équité de ma cause.
Sur la foi de mon droit mon âme se repose.
Cependant je me vois trompé par le succès !
J’ai pour moi la justice et je perds mon procès !

« Alceste et Rodrigue et Polyeucte ont une curieuse parenté de caractère et de tempérament.

« Quel  chef-d’œuvre du pastiche qu’un vers pareil :

Sur la foi de mon droit mon âme se repose.

« Ah ! si l’on imitait les alexandrins comme les terres cuites d’Alexandrie, quel bel art serait le pastiche !

« Les "trucs" de Pierre Corneille, un demi-siècle durant, n’ont pas varié d’une ligne. L’un des plus puissants artifices que gouverne Pierre Corneille est l’une des forces d’Homère. Je n’en retrouve aucune tradition parmi les poètes latins, romans, ni français. Le vers de Corneille est grec, n’en doutez pas. Trouvez quels vers de Rodrigue, de Médée ou d’Emilie, quels vers d’Alceste ou d’Attila, de Mascarille ou de Sertorius supposent un pacte si rare avec Homère d’abord, entre tous les poètes, et toujours la mémoire d’Homère.

« Pourtant, si l’on en croit les moliéristes eux-mêmes, Molière, entré au collège à quatorze ans dans la classe élémentaire, sortit de là en détestant ce qu’il n’avait pu apprendre : le grec et le latin.

« Outre ses œuvres signées, Corneille a écrit le récit de Francion, la dédicace aux Grands, quelques sonnets et stances satiriques, enfin la plus fameuse des mazarinades : celle qui faillit faire prendre un homme.

Peuple aveugle et brutal, sacrilège censeur,
Pousse jusques au ciel ton insolent murmure.
Malgré les vains efforts dont on me fait injure
De tout ce que je suis, il sera possesseur.

Je prépare un exemple à la postérité.
Digne d’un châtiment d’éternelle mémoire ;
Paris ! je te perdrai !

« Il n’y a pas là un mot qui ne soit signé Corneille. Bertillonner cette page est une simple affaire de mémoire. Le premier vers rappelle un couplet d’Oedipe (1659) :

Admire, peuple ingrat qui m’as déshérité.

« Le second, le récit du Cid :

Poussent jusques au ciel mille cris éclatants.

« Le troisième, la déclaration de Tartuffe (Tiens !) :

Malgré les vains efforts de mon infirmité.

« Ainsi de suite, jusqu’au dernier vers :

Pars, je te perdrai !

« Etait-il besoin de cela pour entendre le symbole de « Rome » dans l’imprécation de Ptolomole :

Assez et trop longtemps l’arrogance de Rome
A cru qu’être Romain, c’était être plus qu’homme.
Abattons sa superbe avec sa liberté !
Rome, tu serviras !

« Quand Pierre Corneille dit Rome, cela signifie la « ville du Cardinal », c’est-à-dire Paris. Mais la « ville du Cardinal » était « l’unique objet de son ressentiment » et pour que personne n’en doutât, c’est à Richelieu que furent dédiées les imprécations de Camille. Et avec quelle ironie !

***

Pierre Louÿs attribue également à Corneille les œuvres dramatiques de Richelieu. Et d’abord la plus grande part des Visionnaires [signés Desmarets de Saint-Sorlin], où Bélise et quelques autres « premiers états » de Molière sont déjà nés. Dans la Comédie des Tuileries, on sait depuis longtemps que le IIIe acte est de Corneille : mais on ne le lit pas. C’est dommage. Tartuffe et Célimène y sont présentés. Enfin L’Ecole des Femmes, Dom Juan, Tartuffe et Les Femmes savantes.

• Ce n’est pas le style de Corneille, écrit Pierre Louÿs, c’est la signature de Molière qui a besoin de preuves. Il est évident que Pierre Corneille domine toute la vie de Molière, qu’il a collaboré à plusieurs de ses pièces et que l’une d’elles, Amphitryon, est tout entière de sa plume, si l’on néglige quelques « interruptions » très faciles à détacher et quelques rares fragments de scènes.

Comparons la chronologie de Corneille et celle de Molière.

Quand, en 1636, Corneille fait jouer sa septième comédie, L’Illusion comique, où les cinq actes embrassent tous les genres : drame, parade, comédie, farce tragique, fête galante et féerie – Corneille achève de créer le théâtre français ! Molière a quatorze ans. La même année triomphe Le Cid.

En 1643, Molière est acteur. Il va jouer en province pour la première fois. Il joue Corneille et la première ville où il se rend est Rouen. Cette année-là, Corneille fait jouer Le Menteur. Désormais, jusqu’à sa mort, en 1673, Molière jouera Corneille sans interruption. En 1650, Corneille a fini d’inventer toutes les formes de la comédie moliéresque : comédie de moeurs (Galerie du Palais), comédie lyrique (Illusion comique), comédie de caractère (Le Menteur), comédie critique (La Suite du Menteur), la féerie avec grand spectacle (Andromède), la comi-tragédie (Don Sanche d’Aragon). De la tragédie à l’opéra, tout a été dit par Pierre Corneille.

Dans Andromède, en 1650, Molière tenait le rôle de Persée.

« Qu’ils seraient heureux, les moliéristes, écrit Pierre Louÿs, s’ils possédaient dix lignes de Molière, sur le sujet d’Amphitryon, à la date de 1650 ! Or, on a bien dix lignes de Molière datées de 1650 [et 1656] , mais ce ne sont que deux reçus et chacun d’eux prouve qu’à ving-huit ans, Molière ignorait encore comment s’accordent les participes passés. Un acteur qui écrit « accordez » pour « accordée » et « ordonnées » pour « ordonnée » est incapable d’écrire et même d’entendre un alexandrin. Il ne sait pas où sont les muettes, où respire le vers de Corneille ! ».

Un poète qui, gêné par l’orthographe et les accents, ne sait où placer ses rimes masculines et ses rimes féminines, est-il capable d’écrire correctement Tartuffe ou Le Misanthrope ? En 1650, Corneille sait Amphitryon par cœur. Il l’a traité en 1636. Depuis quatorze ans, Amphitryon l’agace parce que Les Sosies de Rotrou ont troublé le triomphe du Cid ; et, en 1650,  le sujet d’Amphitryon le met encore hors de lui, parce que Les Sosies viennent de renaître sous le titre : La Naissance d’Hercule, et embarrassent Andromède plus encore qu’ils n’avaient gêné Le Cid.

Il reprend son sujet en 1650, qu’il refait, et termine en 1667, avec des ajoutés de Molière.

La préface de Don Sanche d’Aragon (1650) est écrite sur l’Amphitryon de Plaute, aussitôt après Andromède.

Cette date nous sépare encore de huit ans de la naissance littéraire de Molière. Il joue Corneille dans le Midi de la France. On l’ignore. Soudain, il quitte sa troupe, traverse la France et arrive à Rouen le 30 avril 1658.

Là, il joue six mois, d’avril à octobre. Corneille trouve en Molière l’homme qui lui faut. Il le façonne à sa manière. Molière devient rapidement, selon l’expression de Pierre Louÿs, un chef-d’œuvre de Corneille.

• Il n’est pas de son sang, mais il est de son pouce !

Puis, en octobre, Molière débute à Paris, devant le roi. Il joue Nicomède, de Corneille, Héraclius, de Corneille, Rodogune, de Corneille, Le Cid, de Corneille, Cinna, de Corneille, La Mort de Pompée, de Corneille.

Il devint alors, selon le pacte qu’ils avaient dû conclure, ce que Corneille ne voulait pas être et voulait qu’il fût à sa place. Corneille ressentait avec autant de force l’amour et la haine. En 1659, il avait une haine accrue par seize années de silence et de solitude pendant lesquelles il avait traduit l’Imitation, non pas en chrétien, mais en furieux de misanthropie, selon le texte (Alceste, caractère de Corneille ; Philinte, sa politesse !) La raison de cette misanthropie ?

Corneille, en 1643, avait lu Polyeucte, à Rouen, chez de véritables précieuses, les seules, remarquait Pierre Louÿs, qui fussent ridicules. On fit à son œuvre un accueil outrageant, puisque Fontenelle écrivit à ce propos que « la maîtresse de maison consola Corneille et accentua l’échec par de bonnes paroles ». Corneille conta lui-même à Fontenelle que, pour effacer la mauvaise impression qu’avait produite « l’extase de Pauline », on « pria l’abbé Cotin de lire quelque bonne épître ».

Or, le soir de son début, le 18 novembre 1659, Molière jouait, avec Cinna, la première pièce imprimée sous son nom : Les Précieuses ridicules. Il y tenait naturellement le rôle de Mascarille.

Il était, à cette époque, constant – les auteurs n’étaient point encore protégés – qu’un acteur se permit de retoucher les pièces qu’il avait acquises et qu’il se proposait d’interpréter. Shakespeare ne dut-il pas Hamlet à une ancienne version de la légende d’Elseneur qu’il récrivit et remania deux fois pour les besoins de son théâtre ?

Cette hypothèse explique l’inégalité des vers cornéliens signés Molière. Certains sont pesants, malhabiles, incompréhensibles, qui indiquent, presque toujours des jeux de scènes. Faites-en l’expérience.

Pointez les vers de Molière qui commandent un geste théâtral – ils lui appartiennent en propre – ; lisez les autres et le résultat que vous obtiendrez ne manquera peut-être pas – à moins que vous ne soyez moliériste – de vous convaincre.

Un exemple entre cent ; deux langages.

« Prenez Tartuffe. La troisième scène de l’acte III commençait ainsi :

Que le ciel à jamais par sa toute bonté
Et de l’âme et du corps vous donne la santé,
Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?

« Mais il apparaît, au metteur en scène, indispensable de faire asseoir Elmire et Tartuffe, pour les commodités du théâtre... et de la conversation. Et il ajoute cet ahurissant béquet :

TARTUFFE
Que le ciel à jamais par sa toute bonté
Et de l’âme et du corps vous donne la santé
Et bénisse vos jours autant que le désire
Le plus humble de ceux que son amour inspire.

ELMIRE
Je suis fort obligée à ce souhait pieux
Mais prenons une chaise afin d’être un peu mieux.

TARTUFFE
Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?

« Quel charabia et l’admirable vers : Mais prenons une chaise... ( ?). Les alexandrins cornéliens à rimes plates ont obligé le correcteur, pour ajouter à la réplique un vers de circonstance, à en rimer trois autres. C’est pourquoi l’amour dont parle Tartuffe est incompréhensible. »

Goethe ne voyait que tragédie dans Molière. Il comprenait que Rodrigue, Alceste et Pauline ont à la bouche les mêmes mots de souffrance :

Percé jusques au fond du coeur...

... Après un tel outrage
Percé du coup mortel dont vous m’assassinez...
... Tigre, assassine-moi du moins sans m’outrager.

Selon Pierre Louÿs, Corneille avait terminé le IIIe acte de l’Imposteur sur ce beau vers de Tartuffe :

La volonté du ciel soit faite en toute chose.

Mais pour qu’Orgon puisse sortir de scène, en préparant « la suite », Molière ajoute :

Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit
Et que puisse l’envie en crever de dépit !

Prenons maintenant la fin de la troisième scène du même acte. Nous devrions lire :

ELMIRE
Je ne dirai pas la chose à mon époux

Et...

DAMIS
Non, Madame, non ! Ceci doit se répandre.

Molière, en recopiant la scène, pense au public, à la recette et souhaite finir par un mariage entre Valère et Marianne. Il ajoute alors, en mauvais vers, ce coup de théâtre inintelligible :

ELMIRE
Je ne dirai pas la chose à mon époux
Mais je veux en revanche une chose de vous !
C’est de pousser tout franc et sans nulle chicane
L’union de Valère avecque Marianne ;
De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir
Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir

Et...

DAMIS
Non, Madame, non ! Ceci doit se répandre.
Ce dernier vers, après cette interruption, n’a plus sa raison d’être.

Qui est Damis ? Le premier rôle du drame. Tous ceux qui ont éprouvé Corneille le comprennent et n’en doutent pas.

Lisons encore Pierre Louÿs : « Damis dit à Orgon : "Je suis Rodrigue de toute mon âme et je ne veux pas d’un père tel que toi." Il fait tout pour élever à lui le père et la mère qui le conçurent. Et par Damis, nous comprenons pourquoi Rodrigue relève l’honneur de son père et puis ne veut même pas que son père l’embrasse. Le soufflet, ce n’est pas Don Diègue, c’est Orgon qui l’avait reçu.

« Rodrigue, Damis, Polyeucte, Alceste, ne furent qu’un seul coeur humain. »

Pourquoi, dira-t-on alors, Corneille n’a-t-il pas signé Dom Juan, Le Misanthrope, Amphitryon, Tartuffe ou l’Imposteur, etc... ? Corneille (Damis) met en garde tous les foyers de France contre le fourbe qui faillit faire le déshonneur de sa maison. C’est son histoire qu’il conte, ses amours, ses haines, ses malheurs, et sa foi. Il faut tout ignorer du caractère de celui qui écrivit :

... Et vous ne serez belle
Qu’autant que je l’aurai dit.

Et encore :

Souvenez-vous, belle marquise
Rien qu’un grison fasse effroi
Il vaut bien qu’on le courtise
Quand il est fait comme moi ;

pour ne pas comprendre sa haine des précieuses rouennaises. On s’explique que dans l’Imposteur il souffre et protège l’honneur d’Orgon, des mains de qui, lui, Pierre Corneille, a voulu recevoir les titres de noblesse que le roi lui avait conférés après Le Cid. Demandera-t-on encore la raison pour laquelle il se refuse à indiquer en public qu’Elmire... c’est sa mère ?

***

Nous devons regretter que Pierre Louÿs, insulté dès ses premières et incomplètes révélations, ait renoncé à exposer entièrement sa thèse. Depuis longtemps déjà, j’en ai la conviction, les sorbonnards auraient modifié leurs manuels de littérature. Mais il a emporté dans la tombe son argumentation lumineuse.

J’ai exposé, selon les textes de Pierre Louÿs et d’après ma mémoire, les « preuves troublantes » qui ont servi à étayer sa thèse cornélienne. Je souhaite qu’un érudit reprenne à son compte ce travail interrompu et aide à rendre à César ce qui appartient à César. Devant un problème littéraire de cette importance, l’esprit partisan doit s’effacer.

Sous quelque aspect qu’il se présente, Corneille sait qu’il reste Corneille. Sous la signature de Molière, son âme demeure intacte. S’il redoutait le jugement de ses contemporains, il savait que la postérité lui rendrait raison.

« L’œuvre anonyme et pseudonyme de Corneille doit être considérable, écrit Pierre Louÿs ; mais je n’en dirai rien que je ne sache : aussi laisserai-je à d’autres le soin de retrouver ce qui reste encore pour moi-même à l’état d’opinion sans preuves. »

Les fameux vers de Boileau prendraient-ils donc un sens prophétique ?

Dans ce sac odieux où Scapin s’enveloppe,
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.

La première fois que je le vis (Corneille), dit un contemporain, je le pris pour un marchand de Rouen : son extérieur n’avait rien qui parlât pour son esprit, et sa conversation était si pesante qu’elle devenait à charge dès qu’elle durait un peu. D’après un autre, il ne savait ni réciter des vers ni lire son écriture (l’échec de la lecture de Polyeucte chez les Précieuses), il avait l’air simple et commun. Il se négligeait (il était très pauvre). Si quelqu’un lui en faisait quelque reproche, il se contentait de sourire et de dire : « Je n’en suis pas moins Pierre Corneille ! » L’illustre rouennais est tout entier dans cette fière réplique.

Si Corneille avait signé son œuvre moliéresque, elle n’eût probablement jamais été jouée. Grâce à Molière, qui bénéficiait des faveurs royales, il put librement s’exprimer à l’égard de ses contemporains et apaiser ainsi ses haines et sa misanthropie.

De même que Molière prit à Cyrano quelques scènes de Scapin ; qu’il trouva tout entier l’histoire du Médecin malgré lui dans Le Fabliau du vilain Mire, il s’accommoda fort aisément, en adroit directeur de troupe, des manuscrits de Corneille qu’il préféra sans doute détruire pour en mieux garder le secret.

Il serait vain de parler désormais de sentiment. La vérité littéraire et historique doit être rétablie. Molière, dans sa gloire impérissable, n’a presque rien à y perdre et Corneille si peu à gagner !

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Lorsque sa « découverte » fut connue, ce fut dans la presse et dans le monde littéraire une manière de scandale.

« Pierre Louÿs est devenu fou ! » disait-on, pour excuser le « sacrilège » qu’il commettait tranquillement. « Comme c’est dommage, ajoutait-on avec une hypocrite commisération, un si bel esprit ! »

La critique, dans sa quasi-unanimité, prit une attitude courroucée, comme si elle s’était sentie atteinte. Toucher à Molière, quel sacrilège ! et puis, vraiment, c’en était trop. Ce Louÿs, ce méchant auteur d’Aphrodite, exagérait ! Après la mystification de Bilitis, ces petits tableaux pornographiques à propos desquels on avait fait bien trop de bruit ; après la douteuse découverte des « Manuscrits Legrand », voici qu’il s’attaquait au plus célèbre dramaturge de la scène française ! Pierre Louÿs, à n’en pas douter, recherchait le scandale et l’on saurait bien, à la fin, l’empêcher de divaguer !

A la Comédie-Française, notamment, où l’on vit, avec raison, dans le culte symbolique de Molière, certains artistes, dont l’érudition en bloc, la compétence et l’autorité en la matière n’avaient rien de particulièrement décisifs, parlèrent le plus sérieusement du monde de faire un procès au célèbre écrivain qui osait attenter à la mémoire de leur illustre patron. En quoi, je vous le demande ? A-t-il nié que Molière fut leur fondateur post-mortem, par la grâce de Louis XIV ? Une comédienne de la troupe, Mlle Bovy, mena, dans un style fort éloigné de la sérénité, une campagne dont la violence n’égalait en excès que l’indigence des arguments opposés. Du moment que le ridicule s’en mêlait, Pierre Louÿs, qui avait longuement travaillé pour étayer sa thèse et qui, patiemment, avait acquis la certitude que Molière n’était pas seul l’auteur de toutes ses admirables comédies, suspendit son étude, amorcée dans Comœdia, en deux articles trop savants pour être entendus des profanes, et en profita philosophiquement pour sonder le fond de la légèreté et de la suffisance humaines.

Ne fallait-il pas au moins, quitte à lui apporter plus tard la preuve indiscutable de son « erreur », le laisser développer toute son argumentation ? Mais n’est-ce là justement l’expérience que les moliéristes ne tenaient pas à tenter !

Il avait prophétiquement écrit par ailleurs : « Il est évident que toutes les ignorances mêlées de la chronique et du professorat vont couvrir d’injures une thèse qu’ils tiendront pour un attentat à leur comique. Je m’y attends, et cela m’est fort égal, parce que j’ai la certitude que ma thèse est vraie. »

[...] Pierre Louÿs, qui ne publiait plus, qui avait volontairement cessé d’être un « écrivain en vue », se livra à des travaux d’érudition dont il a laissé maintes notes (l’histoire Corneille-Molière n’est qu’une incidente dans son œuvre lucide de chercheur).

Il étudia les poètes du XVIIIe siècle, fit maintes découvertes historiques et littéraires du plus haut intérêt. A de nombreuses énigmes, il apporta sa réponse.

Et ces études passionnées, dont son incomparable bibliothèque lui était l’occasion, lui prirent plus de vingt ans de veilles et employèrent une demi-tonne de notes !

 

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