EXTRAITS DE LIVRES ET
D’ARTICLES PUBLIÉS SUR
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE
DENIS BOISSIER
L’Affaire Molière, la grande supercherie littéraire
(2004)
Dossier établi par Denis BOISSIER

Extrait, pages 56-63 :
« AU CŒUR DE L’AFFAIRE »
Si nous ne nous expliquons pas ce qui s’est passé en 1658, durant son second séjour de six mois à Rouen, nous ne réussirons jamais à établir la vérité sur Jean-Baptiste Poquelin. Ce ne serait finalement pas grave si, par une sorte de fatalité apportée par la Révolution française et amplifiée par le Romantisme, son imposture n’était devenue, avec le diligent concours de la Sorbonne Comme nous le rappelle Alfred Simon : L’Université « est dominée par la Sainte Trinité sorbonnarde formée par Nisard (1806-1888) qui engendra Brunetière (1849-1906), qui engendra Lanson (1857-1934). » Molière, une vie (1988), p. 540, col. 2, la plus grande des supercheries littéraires.
Nous devons donc continuer à citer ceux-là mêmes qui ont participé à cette propagande quasi-religieuse. Selon Georges Couton, la référence en ce domaine, « les renseignements sérieux manquent sur le premier séjour de Molière à Rouen. On ne sait guère mieux quels rapports ont eus pendant le printemps et l’été 1658 le grand tragique et le comédien qui faisait à Rouen sa dernière escale provinciale avant de conquérir la Ville et la Cour. Avec la Du Parc au moins, les relations de Pierre Corneille, et aussi de Thomas, étaient assurément d’intimité : les pièces du recueil Sercy attestent un commerce suivi de vers amoureux. Mais les galanteries d’une actrice et les préoccupations du chef de la troupe sont deux choses distinctes et cela nous laisse tout aussi désarmés sur les rapports de Corneille et de Molière» Georges Couton, La Vieillesse de Corneille (1949), p. 57.
Cette dernière phrase ferme toute vue d’ensemble. Pourtant les faits sont là que personne n’a mis en valeur :
• Le 19 mai 1658, Thomas Corneille écrit de Rouen à son ami l’abbé de Pure que son frère et lui attendent l’arrivée de la troupe de Madeleine Béjart.
• La Troupe s’installe à Rouen. Pas pour quelques jours : durant six mois.
• Elle loge au jeu de paume des Braques, à cent mètres des frères Corneille.
• Pierre et Thomas courtisent Marquise du Parc, comédienne vedette de la Troupe, et lui écrivent de nombreuses poésies.
• Le 12 juillet 1658, un acte est passé à Rouen entre Madeleine Béjart et le comte Louis Redon de Talhouet, par lequel celui-ci lui cède son bail de location du jeu de paume des Marais, à Paris. L’acte sera sans effet, mais cette transaction a eu lieu à Rouen, et a pu être facilitée par Corneille.
• Molière se rend de Rouen à Paris pour préparer sa carrière ; il bénéficie d’un « mystérieux appui auprès de Monsieur, frère du roi ». Or Corneille est bien introduit auprès de la Reine-mère à qui il dédie des pièces et à laquelle il fait souvent référence.
• En octobre 1658, devant la Reine-mère et le Roi, la Troupe débute par Nicomède de Corneille. Ce choix vaut profession de foi.
• Les mois suivants, la Troupe interprète devant la Cour et les Parisiens l’essentiel du théâtre de Pierre Corneille.
• Le célébrissime farceur parisien Jodelet entre dans la troupe de Molière (alors inconnu) pour Les Précieuses ridicules. Il a déjà interprété avec succès Le Menteur de Pierre Corneille et Jodelet Prince de Thomas Corneille.
• Les Précieuses ridicules (1659), représentées sans nom d’auteur, sont adaptées d’une pièce de l’abbé de Pure, grand ami… des frères Corneille. Si certains accusèrent Molière de plagiat, l’abbé, lui, ne s’en plaindra jamais.
• Corneille, en début de carrière, a eu à souffrir des Précieuses. Molière ne les connaît pas.
• Les Précieuses ridicules sont jouées en complément du Cinna de Corneille.
• La préface des Précieuses ridicules fait référence aux Discours sur le théâtre que prépare Corneille.
• Le Médecin volant (1659), comédie attribuée à Molière, est publiée sous le nom d’Edme Boursault, disciple préféré de… Pierre Corneille.
• La troupe joue en 1660 une pièce de Coqueteau de la Clairière, protégé de… Pierre Corneille.
• Thomas Corneille écrit à l’abbé de Pure que son frère et lui-même sont déçus de la prestation de Molière dans la tragédie.
• Durant trois années consécutives la Troupe interprète non seulement le théâtre de Pierre Corneille, mais aussi celui de Thomas Corneille.
• 1661 : ouverture du Théâtre du Palais-Royal dont Molière est le directeur. "L’entreprise Molière" fonctionnant à plein régime, les frères Corneille s’apprêtent à quitter Rouen pour Paris.
• La première pièce créée au Palais-Royal, Dom Garcie de Navarre, est une comédie héroïque cent pour cent cornélienne.
• Deux mois avant la création de L’Ecole des Femmes (1662), les Corneille s’installent à Paris. Les biographes officiels n’expliquent pas ce déménagement. Mais aussitôt commence la stratégie commerciale entre l’Hôtel de Bourgogne et le Palais-Royal, qui va rapporter une fortune aux deux directeurs : Molière et Floridor… intimes de Corneille.
• Le 25 avril 1662, Corneille écrit à l’abbé de Pure qu’il aide la carrière de Mlle Marotte, jeune comédienne de la troupe de Molière et future épouse de l’acteur La Grange.
• La Critique de l’Ecole des Femmes (1663) reprend les théories de Corneille sur l’art dramatique et combat les opinions de ses censeurs.
(Tous ces événements seront développés dans le cours de notre enquête.)
Jusqu’à quand les moliérâtres resteront-ils « désarmés sur les rapports de Corneille et de Molière » ? Ce n’est plus d’Histoire dont ils s’occupent mais du dogme de l’Immaculée Conception du génie de Molière.
Revenons à Pierre Corneille qui, en 1658, est fatigué de la bêtise de son siècle. L’échec de Pertharite, qui l’a contraint à ne plus écrire pour le théâtre, date de 1652. Quand la Troupe de Molière s’installe à Rouen, Corneille n’a plus donné de nouvelles tragédies : « La mauvaise réception que le public a faite à cet ouvrage m’avertit qu’il est temps que je sonne la retraite… Il vaut mieux que je prenne congé de moi-même que d’attendre qu’on me le donne tout à fait ; et il est juste qu’après vingt années de travail je commence à m’apercevoir que je deviens trop vieux pour être encore à la mode. » (Préface de Pertharite).
Sans doute se console-t-il en se rappelant qu’il a obtenu de l’art tragique toutes les satisfactions possibles. En revanche, il n’a pu arpenter autant qu’il l’aurait voulu le terrain si vaste de la comédie de mœurs, une voie qu’il a ouverte et qui offre de grandes perspectives. Car la comédie, qui fut son premier amour, a correspondu à son génie le plus intime. Il dut bien des fois, dans sa longue solitude, songer à exploiter ces facettes de son génie qu’il a abandonnées pour cause de « gloire nationale ». L’impact faramineux du Cid a tué dans l’œuf l’inspiration première d’un Corneille nostalgique d’une époque où il était libre d’être lui-même. D’ailleurs, il ne pourra jamais oublier la comédie, lui qui, malgré les hauteurs d’Agésilas (1666), osera faire parler son héros princier comme tout un chacun :
Dites donc, m’aimez-vous ? (IV, 1)
Cette pièce, où coule la veine non tarie de Mélite (1630), prouve que l’élan vital de Corneille n’a nullement été bridé : l’association avec Molière l’a préservé.
Pour l’heure, en 1658, maître de « l’outil universel », Corneille a décidé de vaincre la fatalité d’une époque qui ne veut plus de lui. Sa devise « Et mihi res non me rebus submittere conor. » (J’ai vu tout me plier, sans me plier à rien.) le définit autant qu’elle l’handicape. Sa naissance dans une petite bourgeoisie médiocrement apparentée, son récent anoblissement, la certitude de son génie, mais aussi une timidité naturelle et une médiocre élocution le rendent impropre aux abaissements profitables, que Fontenelle appelle le « manège ».
Selon Louis Herland : « Dix fois il tenta de reconquérir le public ; tantôt par la douceur en se mettant au goût de la mode nouvelle, tantôt par la force en essayant dans d’ultimes sursauts de lui imposer encore le sien. Il connut des hauts et des bas, et chaque succès le grisait comme un enfant : il se croyait redevenu le Corneille d’autrefois ; et chaque échec lui soufflait à l’oreille : " Tu es un homme fini ". Homme de théâtre au plein sens du mot, toute sa vie, toute sa foi en lui, étaient suspendues aux réactions de la salle. Mais, découragé à chaque nouvel échec, jamais pourtant il n’abandonna longtemps la lutte : c’était plus fort que lui, les lumières de la rampe attiraient de nouveau ce vieil homme de théâtre comme un sortilège familier. […] Et puis, il fallait de l’argent, toujours plus d’argent, pour pousser ses enfants dans le monde… » Corneille par lui-même (1954, réédition 1986), p. 77.
Corneille ne touche plus de pension depuis 1651, à la suite de sa disgrâce auprès de Mazarin. Il est aux abois mais, pour rien au monde, il ne veut éprouver de nouvelles humiliations. Toute sa vie n’a été qu’une succession de défaites dues au manque d’argent, et le premier de ses échecs fut ses fiançailles avortées avec Catherine Hue. Arrêtons-nous sur cet événement.
Catherine Hue était la fille d’un receveur des aides de Rouen dont la charge valait trois fois celle du jeune Corneille (alors possesseur d’une double charge à la Table de marbre du Palais de justice de Rouen). Le poète proposa le mariage, mais la demoiselle préféra Thomas du Pont (son office était évaluée cinq fois celui de Corneille). De cet affront, le poète en fait lui-même l’aveu, est née sa première pièce, Mélite. C’est un cri de revanche. Le premier d’une longue série pleine de douleur et de rancune, car presque toutes les pièces qu’il écrira pour Molière sont d’abord des règlements de comptes.
Revenons à la situation de 1658, inextricable. D’un côté, sa gloire d’auteur tragique est telle qu’elle lui interdit d’écrire des comédies, genre que la Cour et l’Académie jugent indigne. De l’autre, des adversaires de tous bords incendient chacune de ses nouvelles tragédies.
Toutes ces composantes prédisposent Corneille à sombrer dans la mélancolie d’Alceste, ou à mentir au monde entier comme Tartuffe. A moins que son esprit, de nature stratège et d’une complexité redoutable, ne trouve une issue. Mais comment se renouveler lorsque votre gloire exige que vous vous cantonniez à la seule tragédie ?
Georges Couton affirme : « Il y a en Corneille un découvreur ; on ne le dira jamais trop. »La Vieillesse de Corneille (1949),p. 266. La solution se présenta sous les traits d’un jeune comédien ambitieux et admirateur que Corneille avait " découvert " en 1643.
A qui n’aspire qu’à la tranquillité, il faut un allié prêt à entrer dans la mêlée. D’autant que le poète n’aspire aucunement au martyre. Au XVIIe siècle, dire la vérité se paie cher. Le satiriste Théophile de Viau a été condamné par contumace en 1623 et brûlé en effigie. Le Comte de Cramail, auteur de Comédies et Proverbes, pourtant publiés sous le nom d’Adrien de Monluc, avait séjourné pendant douze ans à la Bastille (au temps de Richelieu) pour avoir trop vigoureusement exprimé ses opinions. A l’époque des Précieuses ridicules, Claude Le Petit sera brûlé vif en place de Grève pour avoir dédié aux Précieuses des vers jugés impies. Avant lui Simon Morin a subi le martyre. Or Corneille peut d’autant moins se permettre d’imprudences qu’il est prisonnier de son statut national et esclave des gratifications royales qui tardent toujours à venir.
Par chance, existe la pratique courante et quasi institutionnelle du prête-nom. Celui-ci est une nécessité parce qu’il protége les écrivains des sanctions de l’Eglise. C’est l’équivalent pour nos hommes d’affaires actuels du compte secret en Suisse. Nos affairistes modernes trouvent naturel de ne pas déclarer tous leurs revenus ; Corneille, qui ne veut ni déclarer ni déclamer en son nom certaines vérités, trouve naturel d’avoir un prête-nom. Il s’est donc associé au partenaire idéal. Comme l’a écrit Donneau de Visé, et comme l’ont répété ses contemporains, Molière est « tout comédien depuis les pieds jusqu’à la tête ». Il se coule à merveille dans les mœurs de l’époque. Pas question d’avoir des idées originales ou un style personnel, mais de la souplesse et de l’endurance. Protégé par l’anonymat grâce à Molière, Corneille va pouvoir prouver sans risque que dans la satire aussi il est le meilleur.
Celui que l’on dit " fini " renouvelle donc au Comédien la confiance qu’il lui avait témoignée en 1643 lorsqu’il lui offrit son pseudonyme. Cette fois, il s’agit d’être le Légitimé de la façon la plus concrète. Et le jeune Molière ne demande pas mieux que de devenir, avec l’aide du plus grand poète de France, un comédien célèbre à l’exemple de Floridor (dont le mentor est aussi Corneille). Entre le vieux poète désabusé et le jeune comédien malléable, le destin est scellé.
Corneille impose cependant à Poquelin une condition : qu’il interprète de manière naturelle ce qu’il lui donnera à jouer. Car Corneille prône depuis toujours une diction simple et sans emphase, à l’opposée des habitudes théâtrales du temps. Floridor, son porte-parole à l’Hôtel de Bourgogne, haut-lieu de la tragédie, montre l’exemple. Molière, jusqu’alors spécialisé dans la farce italienne, se rallie à cette conception : durant toute sa carrière, il veillera à « réciter comme on parle ».
Il est tout de même frappant de constater que, malgré des milliers d’exégèses, jamais n’a été établi de rapport entre le jeu "naturel" dont on accrédite Molière (et dont on prétend qu’il est l’inventeur) et celui que professe simultanément Floridor, le plus célèbre des acteurs de tragédie. Jamais n’ont été remarquées la proximité et la similitude de leurs professions de foi. La raison ? Un mot d’ordre scrupuleusement suivi : la vie de Corneille ne doit pas interférer avec celle de Molière.
Pourtant Pierre Corneille, qui entretient des rapports si sincères avec Floridor qu’il est le parrain d’un de ses fils (et son épouse, la marraine d’un autre), fera de même avec Molière. Son frère et lui garderont intacte, après la mort du Grand comique, leur amitié à sa veuve Armande Béjart et à son élève favori Baron.
Extrait, pages : 184-189 :
« PSYCHE, MIROIR DE CORNEILLE »
Devant Psyché, le moliériste demeure stupéfait. Pas seulement d’admiration. Cette fois, il lui est impossible de nier la collaboration des deux artistes. « L’Avertissement du Libraire au Lecteur » lui semble une tache sur le génie de Molière. A cause de ces quelques lignes, on sait que Corneille a écrit plus des trois-quarts de ce chef-d’œuvre.
Mais aussi, que diable Corneille « allait-il faire dans cette galère » ? !
Ecoutons la référence faite homme Georges Couton : « Que faut-il voir dans la collaboration de Corneille à Psyché ? Une conquête sincère par l’art de Molière ? Une amitié véritable née entre l’auteur et le directeur de la troupe qui a déjà monté Attila et joue ou va jouer Tite et Bérénice ? Le désir d’assurer toujours cette émulation entre deux troupes qu’il jugeait profitable ? Un peu de rancune peut-être contre l’Hôtel de Bourgogne qui fait trop bon accueil à son rival Racine ? Toutes ces causes peuvent s’être ajoutées à la principale : le désir de servir Sa Majesté "en temps utile" » La Vieillesse de Corneille, 1658-1684 (1949), p. 191.
L’on retrouve ici la série de points d’interrogation qu’affectionne tout bon moliériste dès que Corneille s’approche à moins de dix pas de Molière.
A.J. Guibert renchérit sur la bonté de Molière : « Psyché avait été faite sur demande expresse du Roi Louis XIV. Comme toujours, le temps manquait et il n’était pas possible à Molière de composer entièrement la pièce. Il se fit aider par le vieux Corneille pour lequel il témoignait la plus vive admiration. Entreprise fort audacieuse de s’adresser ainsi au grand poète alors à son déclin et dont la derrière œuvre Attila avait tristement achevé sa carrière d’auteur. Mais cette collaboration, contrairement à ce qu’on pouvait craindre, fut des plus heureuses » Bibliographie des œuvres de Molière publiées au XVIIe siècle (1960), p. 336.
Relevons les habituels clichés moliéresques : le Comédien n’a pas le temps d’écrire alors il se tourne vers Corneille. Mais puisque « comme toujours » il est dans l’urgence, pourquoi appeler Corneille au secours cette fois-là ? On veut faire croire que c’est l’unique fois. Et s’il en était ainsi chaque fois ?
Autre idiotisme moliéresque (nous n’avons pas écrit idiotie) : Cette collaboration « contrairement à ce qu’on pouvait craindre, fut des plus heureuses ». Pourquoi devait-on craindre ? Parce que Corneille est « vieux » ? La belle raison ! C’est précisément ce « vieux Corneille » qui écrivit les vers les plus jeunes de toute la littérature du XVIIe siècle, on en convient aujourd’hui. Mais règle numéro un : Toujours minimiser Corneille au profit de Molière.
Au tour d’Alfred Simon, dernier grand biographe du Comique :
« Pour des raisons inconnues et bien qu’il eût mis Psyché en chantier un an à l’avance, une fois de plus, Molière fut pris de court. Selon l’avis de son libraire, "il avait dressé le plan et réglé la disposition", c’est-à-dire organisé la mise en scène. Il mit en vers lui-même "le prologue, le premier acte et la première scène du second, la première scène du troisième". Il confia la composition des paroles chantées à Quinault. Le grand Corneille accepta de mettre en vers l’ensemble de la pièce, ce qui ne lui prit pas plus de quinze jours. Ce bricolage insolite, pour aboutir à un chef-d’œuvre riche de quelques-uns des plus beaux vers d’amour de la poésie française, trouble les spécialistes. Beaucoup tiennent Corneille pour le véritable auteur de Psyché. Jacques Copeau admire l’humilité de Molière devant le service de sa charge et considère qu’il s’est délibérément effacé devant son collègue »Molière, une vie (1988), p. 430.
La belle satisfaction d’admirer « l’humilité de Molière » !
Les défenseurs de l’association Corneille/Molière ont aussi droit à la parole. Voici le duo Hippolyte Wouters et Christine de Ville de Goyet :
« Francine Mallet affirme (Molière, 1987) "que le geste de Molière envers Corneille vieillissant, relève de la générosité " (sic). Si effectivement Molière est poussé par le temps et que Corneille trousse mille deux cents vers en quinze jours, pour permettre à Molière de faire un triomphe sous son seul nom devant la Cour et à Paris, cela n’est pas tout à fait ce qu’on appelle communément de la générosité. […] Francine Mallet donne une explication personnelle de l’affaire Psyché, explication qui vaut d’être relatée : " Corneille, dit-elle, a réussi à donner à ses vers la même teinte que Molière aux siens. Si bien qu’on ne peut les distinguer les uns des autres" (Molière, 1987, p. 135). Or la même Francine Mallet dira (p. 395 du même ouvrage) qu’il est impossible de parler du style de Molière sans citer les innombrables vers qu’il copie ou imite chez Corneille ! Ainsi, selon ce biographe, Corneille en est réduit à imiter les vers de celui qui l’imite ou en d’autres mots, Corneille est condamné à se copier lui-même par Molière interposé ! Voilà où mène la foi…» Molière ou l’auteur imaginaire ? (1990), p. 54 et 56.
En effet, Psyché met à rude épreuve la foi des novices car d’un bout à l’autre de cette pièce le style ne varie pas et révèle, à n’en pas douter, la griffe du seul Corneille. Heureusement, le vétéran Alfred Simon est là pour soutenir le moral des troupes : « En théorie, la scène 3 de l’acte III revient à Corneille. Mais la merveilleuse confidence de Psyché :
Un je ne sais quel feu que je ne connais pas.
… Et je dirais que je vous aime,
Seigneur, si je savais ce que c’est que d’aimer ,
répète en écho l’aveu d’Agnès : "Certain je ne sais quoi dont je suis toute émue". […] Corneille s’efface aussi humblement devant Molière que celui-ci devant lui. Il se coule dans le génie de son rival. Il épouse sa modulation » Alfred Simon, Molière, une vie (1988), p. 430.
Alfred Simon remarque donc que Molière « épouse la modulation de Corneille ». C’est précisément la définition conjuguée du latin mulier et de l’ancien verbe molierer, légitimer.
Un dernier point qui a son importance : pour Alfred Simon, la scène du « je ne sais quel feu… » rappelle trop celle d’Agnès pour n’être pas de Molière. Mais si L’Ecole des Femmes est de Corneille....
Laissons la conclusion à Hippolyte Wouters et Christine de Ville de Goyet : « Sur le plan stylistique tout le monde s’accorde à dire que la partie reconnue à Corneille est un des joyaux de la poésie française, mais l’on ne voit pas de différence réelle entre cette partie et celle reconnue à Molière. C’est ce qui nous a permis d’avancer qu’il n’y eut pas, cette fois, deux mais bien une plume qui a écrit Psyché (comme par hasard il n’y a pas de partie "farce" dans la pièce… ). La grande différence entre Psyché et les autres grands ouvrages signés Molière est que dans Psyché on avoue deux auteurs et on trouve un seul style, alors que dans les autres ouvrages on avoue un seul auteur et on trouve deux styles… ».
Le Lecteur lui aussi s’interroge : Pourquoi cette fois-ci le nom de Corneille a-t-il figuré sur le programme ? Si Corneille est le "nègre" de Molière, comme vous essayez de le démontrer (plutôt bien), son nom n’aurait jamais dû paraître.
Répondons à notre Lecteur qui ne s’en laisse pas compter : Psyché a une particularité qui explique cette exception. Elle a nécessité la collaboration du musicien Jean-Baptiste Lully et de l’écrivain Philippe Quinault qui revendiqua la paternité du Prologue et des chansons. Il fallait donc préciser la part de chacun, et le pacte entre Corneille et Molière fut ainsi partiellement révélé.
Pour ne pas être en reste, à notre tour de vous interpeller, attentif Lecteur : Puisque la collaboration Corneille-Molière est attestée pour cette pièce, pourquoi refuser qu’il y en ait eu d’autres ? Les circonstances qui ont présidé à la naissance de Psyché sont identiques à celles qui donnèrent Les Fâcheux, Tartuffe ou Amphitryon.
De plus, nous avons la preuve historique que, bien que Corneille ait écrit la quasi-totalité de Psyché, l’ouvrage a été publié sous le nom de Molière. Nous connaissons ainsi la nature du pacte qui unissait les deux hommes : les écrits vendus à Molière lui appartiennent. Aujourd’hui encore, les mêmes pratiques mercantiles prospèrent aux Etats-Unis : tout commanditaire est le propriétaire, droit moral compris, du film qu’a réalisé un metteur en scène salarié.
Dans quel état d’esprit Corneille travailla-t-il pour le Comédien ? Molière payait bien : Psyché rapporta en trente-huit représentations la somme énorme de 33 000 livres. Et Corneille, en professionnel de la création théâtrale, livrait son travail comme un ébéniste ses meubles. Somme toute, c’était des textes de commande comme ceux qu’il écrivit jadis pour Richelieu, et, soulignons-le : il ne revendiqua jamais les textes non signés de sa jeunesse. Dix ans plus tard, bien que le Comédien soit décédé, Corneille ne comptera pas davantage Psyché dans son Théâtre complet (1682). S’il ne l’a pas fait pour Psyché, pourtant signée, pourquoi l’aurait-il fait pour toutes les autres pièces, non signées ?
Son attitude prouve qu’il ne se sentait pas lésé. Le Comédien lui avait offert une seconde chance, une seconde vie, l’extraordinaire avantage de pouvoir être autre que celui qu’il avait été contre vents et marées. Grâce à leur pacte, il avait enfin pu se décharger du carcan que sa gloire – unique dans les annales des Lettres françaises – lui avait imposé. Condamné depuis 1637 à demeurer prisonnier des hauteurs où son génie l’avait placé, l’asphyxie le gagnait lentement. Molière fut sa bouteille d’oxygène.
Ces vers qu’il composa pour L’Imitation de Jésus-Christ (Livre I, méditation 16), il dut souvent se les réciter :
Aucun n’est sans défaut, aucun n’est sans faiblesse.
Aucun n’est sans besoin d’appui,
Aucun n’est sage assez de sa propre sagesse,
Aucun n’est assez fort pour se passer d’autrui.
Pour comprendre un artiste de génie, demandons des lumières à un autre artiste de génie. Racine disait à son fils : « Ne croyez pas que ce soient mes pièces qui m’attirent les caresses des grands. Corneille fait des vers mieux, cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde, on ne l’aime que dans la bouche de ses acteurs ; au lieu que sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je les entretiens des choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n’est pas de leur faire sentir que j’ai de l’esprit, mais de leur apprendre qu’ils en ont » Louis Racine, Vie de Jean Racine (1747), édition Les Belles Lettres (1999), p. 110.
L’aveu est tout à son honneur. Son fils, Louis Racine, poursuit : « Quelque crainte qu’il eût de parler de vers à mon frère, quand il le vit en âge de pouvoir discerner le bon du mauvais, il lui fit apprendre par cœur des endroits de Cinna et lorsqu’il lui entendait réciter ce beau vers :
Et monter sur le faîte, il aspire à descendre,
Remarquez bien cette expression, lui disait-il, avec enthousiasme. On dit aspirer à monter, mais il faut connaître le cœur humain aussi bien que Corneille l’a connu pour avoir su dire de l’ambitieux, qu’il aspire à descendre.
On ne croira point qu’il ait affecté la modestie lorsqu’il parlait ainsi en particulier avec son fils : il lui disait ce qu’il pensait. »
Corneille « aspire à descendre » lui aussi. Et Molière sert de lest. Tout le drame intime de Corneille tient dans ce vers de Cinna (II, 1, v. 370) que Racine, seul, comprit.
Ensuite, il y eut Pierre Louÿs.