L'Affaire Corneille-Molière, le site officiel

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Association Cornélienne de France

Dossier pour la presse

Pour le 4ème centenaire
de la naissance de Pierre Corneille
1606-2006

Février 2006, ouverture du site :
www.corneille-moliere.org

Association Cornélienne de France
19, rue Jacob 75006 Paris – Tél. : 01 43 26 08 89


Le Cid (1637)

Avec Le Cid, Pierre Corneille a composé la plus belle pièce du répertoire français. Il est aussi le créateur de la comédie de mœurs : Le Menteur est le prototype de toutes les pièces que signera Molière vingt ans plus tard. Jamais en repos, il imposa la tragédie, inventa le vers libre et, avec Rodogune, le drame passionnel.

Il propulsa la carrière des deux plus célèbres comédiens de son temps : Jodelet « l’enfariné » et Floridor « le sublime ». Grâce à lui, le Conseil d’Etat protégea les comédiens de l’opprobre populaire. Toujours à court d’argent, il tenta d’imposer les droits d’auteur, et l’idée du droit moral du créateur sur son œuvre.

Jalousé, attaqué, Corneille, par trois fois, quitta les scènes parisiennes. Il profita de ces retraites pour former son jeune frère Thomas, dont les pièces seront les plus jouées de l’époque.

Après Le Cid

Puis Pierre Corneille passe de mode. Ses nouvelles tragédies sont systématiquement critiquées. A cause de « sa gloire à nulle autre pareille », il ne peut plus écrire de comédies, car la comédie n’est pas un genre noble. Est-ce la fin pour lui ? Non, le destin lui offre la possibilité de relancer sa carrière en la personne d’un jeune homme ambitieux, Jean-Baptiste Poquelin. Celui-ci, qui veut créer le troisième théâtre de Paris, incarne la liberté d’entreprendre que lui, « le grand Corneille », n’a plus… Par deux fois, durant l’été 1643 et l’été 1658, le poète façonnera le caractère de son admirateur et lui offrira son nom de guerre : « Moliere » (toujours orthographié par Poquelin sans accent). De molierer, « légitimer »

Poquelin vient de signer un pacte secret avec le plus grand dramaturge de son siècle. Devenu célèbre, il refusera de révéler, même à ses proches, l’origine de son pseudonyme, et ne trahira jamais son mentor (il créera et jouera dans son théâtre du Palais-Royal onze pièces des frères Corneille).

Pendant plus de vingt années, derrière le masque de Moliere, « premier farceur de France », Corneille, devenu le vrai Misanthrope, va dénoncer les académiciens rétrogrades, les marquis ridicules, les précieuses prudes, les dévots trop mondains, l’étouffante hypocrisie ambiante. Tous ceux dont il avait souffert. Signe des temps, Louis XIV fait de Molière son bouffon. Désormais tout est permis à ce dernier qui va servir les intérêts de son Roi. Et c’est ainsi que Molière le richissime va pouvoir aider Corneille le nécessiteux.

Le destin aidant, le fidèle porte-parole laissera place au prête-nom qui, infatigablement, représentera toute l’humanité, de Tartuffe à Dom Juan, du Misanthrope à l’Avare, que Corneille portait en lui.

Création d'un mythe et canonisation d'un saint républicain

Bien que le mythe de Molière « auteur de génie universel » créé pendant la Révolution française, et imposé à toute une nation par la IIIe République, s’amenuise toujours plus grâce aux chercheurs indépendants, les moliéristes continuent de lui vouer un culte. Le grand public les croit sur parole, sans autre preuve qu’un consensus universitaire dont on sait, grâce à l’expérience des siècles passés, à combien de contre-vérités il a conduit.

Mais ce parti pris, même transformé en dogme, finira lui aussi par céder.

L’Affaire Molière, la grande supercherie littéraire.
Denis Boissier
Éditions Jean-Cyrille Godefroy
Corneille à l’ombre de Molière
Dominique Labbé
Editions Les Impressions nouvelles
Molière, Corneille les mensonge d’une légende
Philippe Vidal
Éditions Michel Lafon
Molière, Corneille les mensonge d’une légende
Hippolyte Wouters, Christine de Ville de Goyet
Éditions Complexe

Vous serez Aristophane quand il vous plaira,
comme vous êtes déjà Sophocle.
Guez de Balzac, Lettre à Corneille.

L'intuition géniale de Pierre Louÿs

L’Affaire Corneille-Molière doit tout, pour ses prémices, à l’intuition de Pierre Louÿs, intuition qui donna matière, en octobre/novembre 1919, à plusieurs courts articles dans le journal Le Temps et la revue Comœdia. Alors jugée inacceptable, elle est encore aujourd’hui totalement censurée par la Sorbonne. Or, l’Affaire Corneille-Molière est seulement révolutionnaire, au sens étymologique de ce mot.

Cette thèse, développée et argumentée dans l’essai de Denis Boissier, L’Affaire Molière, la grande supercherie littéraire (2004), se résume ainsi : Molière, qui toute sa vie s’est revendiqué comme comédien, chef de troupe, directeur de théâtre et organisateur des plaisirs du Roi, n’a écrit ni intellectuellement, ni moralement, ni plume à la main aucune des pièces qu’il signa.

Un immense poète…

De l’avis de ses contemporains, Corneille était le plus grand poète de son siècle et l’inventeur de la comédie de caractères (dès 1625 avec Mélite ; plus encore avec Le Menteur en 1642, prototype des comédies que jouera Molière vingt ans plus tard). Mais dès 1652, tous voyaient en lui un homme « fini ».

Les trente-trois œuvres répertoriées de son théâtre ont été :

• « raccommodées » par des collaborateurs, à partir de comédies françaises, de pièces espagnoles ou de canevas de farces italiennes (par ordre croissant des emprunts) ;

• achetées à des auteurs plus ou moins nécessiteux (Dassoucy, Donneau de Visé, Subligny, Chapelle, Boursault…), ou à leur veuve (celle du farceur Prosper, celle du professeur Lesclache…), qui n’en retirèrent qu’un avantage financier ;

• commandées à Pierre Corneille, selon un pacte secret qui perdura plus de quinze ans, pour le grand bénéfice des deux associés.

Les étapes importantes de cette association

Elles s’établissent ainsi :

1643, c’est l’époque du Menteur, prototype de toutes les comédies que signera un jour Molière. Lors du séjour de six mois à Rouen de la troupe de Madeleine Béjart, Jean-Baptiste Poquelin reçoit de Corneille son nom de théâtre : « Moliere » (toujours orthographié par Poquelin sans accent). De l’ancien verbe molierer, légitimer. C’est aussi Corneille qui, par l’intermédiaire de son notaire de Rouen, Me Cavé, aide la Troupe à aménager sa première salle parisienne.

Une association, en 1658, avec Molière qui voulait créer le troisième théâtre de Paris, offrait à Corneille cinq avantages majeurs :
1) En favorisant la carrière de Molière, il continuait de satisfaire son penchant pour la comédie de mœurs avec laquelle il avait commencé sa carrière, mais que sa gloire d’auteur tragique empêchait d’exprimer.
2) N’ayant plus, grâce au prête-nom Molière, à redouter les foudres de l’Eglise et les vexations des Puissants, il réglait leurs comptes à toutes les coteries qui lui avaient, depuis Le Cid (1637), mais plus encore depuis Polyeucte (1642), chèrement fait payer son indépendance : académiciens, faux dévots, mondains et Précieuses qui critiquaient systématiquement ses nouvelles tragédies.
3) Etre avec Molière, c’était non seulement être plus proche du roi, mais travailler officieusement pour lui (Commandés par Louis XIV, Les Fâcheux stigmatisent certains courtisans, Tartuffe dénonce les faux dévots, Amphitryon cautionne son adultère royal).
4) Etre avec Molière, c’était également rester proche de celles pour qui, durant la seconde partie de sa vie, battit son cœur : d’abord Marquise du Parc, mais aussi Mlle Marotte, jeune comédienne de la troupe de Molière, et plus encore Armande Béjart pour laquelle il éprouvait une « tendresse extrême » comme nous le dit Charles Robinet, ami de Corneille.
5) Enfin, aspect essentiel, qui explique la longévité de l’association : dès que Molière fit fortune et dirigea le Palais-Royal, il créa ou joua onze pièces des frères Corneille. L’auteur du Cid percevait 2 000 livres (beaucoup plus qu'aucun autre auteur) pour la création de chaque tragédie signée de son nom (qui échouait), et beaucoup plus pour chaque comédie présentée sous le nom de Molière (qui triomphait). Ainsi, durant toute la durée de leur collaboration, Corneille, qui ne touchait de pension royale que de façon aléatoire, put vivre sans solliciter, et établir ses six enfants, surtout ses deux fils aînés engagés dans une carrière militaire qui le ruinait.

De 1644 à 1658, Molière n’est le Légitimé de Corneille, son interprète, que de façon honorifique. Mais en 1658, lors de son second long séjour à Rouen, il s’associe avec Corneille. Ce dernier se sait passé de mode. Pour des raisons d’argent, car il ne touche plus de pensions depuis longtemps, et parce qu’il ne supporte pas l’idée de n’être plus « le grand Corneille », il accepte que Molière soit son porte-parole. Celui-ci, ravi à l’idée de devenir, avec le soutien de « la gloire de la France », le plus célèbre des comédiens de Paris, accepte de jouer comme Corneille l’exige : de façon naturelle.

Introduit auprès de la Reine-mère et du duc de Guise par l’entremise de Corneille, Molière débute à Paris avec Nicomède et plusieurs autres tragédies de son associé et mentor.

Hélas, le Comédien est trop médiocre dans la tragédie pour demeurer le porte-parole du poète. Mais avec Les Précieuses ridicules, le grand succès de la saison 1659-1660, et Les Fâcheux (1661), Molière devient le prête-nom de Corneille. En 1661, le comédien favori du Roi est promu directeur du Palais-Royal. Dans ce théâtre seront jouées, ou créées, onze pièces officielles de Pierre Corneille et de son frère cadet Thomas.

Leur présence auprès de Molière s’avérant indispensable, les frères Corneille ont définitivement quitté Rouen en 1662 pour s’installer à Paris, non loin du Palais-Royal. Commence alors, avec L’École des femmes (1662), une stratégie commerciale que les moliéristes croient être une « Querelle » entre Molière et Corneille, alors que ce fut une excellente opération financière pour les deux plus grands théâtres parisiens, le Palais-Royal et l’Hôtel de Bourgogne, dont les directeurs sont Molière et Floridor, les deux disciples de Pierre Corneille.

Pendant quinze ans Molière va mener une vie étonnamment trépidante. Il est tout à la fois :

1) tapissier du Roi et courtisan « très assidu » (La Grange dixit),

2) chef de troupe et metteur en scène prolifique,

3) organisateur permanent des plaisirs de la Cour,

4) directeur du théâtre le plus rentable de Paris,

5) vedette qui joue les plus longs rôles.

Cette quintuple activité est déjà tellement accaparante que le bon sens se refuse à y ajouter des milliers de pages manuscrites, des milliers d’heures de correction, des milliers d’heures de lecture (car Molière est censé avoir tout lu, tout compris, tout retenu).

Louis XIV encourage le Comédien à lui offrir des spectacles où seront fustigés les faux dévots qui, regroupés sous l’égide de la Compagnie du Saint-Sacrement, sapent son autorité. Ainsi, grâce à Molière, Corneille va travailler en accord avec les désirs du Roi. Les Fâcheux (1661), Tartuffe (1664) puis Amphitryon (1668) lui offrent l’occasion de retrouver la verve et la spontanéité de ses débuts.

Les rapports entre Corneille et Molière s’équilibrent ainsi : en échange des comédies satiriques qui lui apportent célébrité et fortune, le Comédien offre à son mentor l’indépendance financière et la tranquillité d’esprit qu’il a toujours recherchées. Il lui permet aussi de conserver une dignité toujours menacée. Les deux hommes seront tellement liés que Corneille, après la mort du Comédien, étendra son amitié à sa veuve Armande et à son élève favori Baron.

Molière, formé à l’école de la commedia dell’arte et disciple de l’Italien Scaramouche, a toujours "farci" les pièces que Corneille retravailla pour lui à partir de scènes françaises, italiennes ou espagnoles : ainsi Le Dépit amoureux (1658), Dom Juan (1665) ou L’Avare (1668).

Il a même "farci" les pièces de Corneille qui ont un caractère plus autobiographique : L’Ecole des Femmes (1662), Le Misanthrope (1666), Les Femmes savantes (1672), ce qui leur donne ce style fait de grotesque et de sublime que les moliéristes pensent être propre à l’"écrivain Molière", alors qu’il est la juxtaposition de deux styles diamétralement opposés (celui de Corneille et celui d'un factotum souvent différent pour chaque pièce).

Seules échappèrent au traitement moliéresque la comédie héroïque Dom Garcie de Navarre, jouée pour l’inauguration du Palais-Royal en 1661 (sans doute élaborée par Corneille à l’époque de son Don Sanche d’Aragon), et la comédie-ballet Psyché (1671).

Psyché ayant nécessité la collaboration de Philippe Quinault et de Jean-Baptiste Lully qui ne souhaitaient pas l’anonymat, le nom de Pierre Corneille dut être lui aussi mentionné, au grand dam des moliéristes que hérisse toute idée de collaboration.

L’Affaire Corneille-Molière explique tous les points obscurs
de la vie et de la carrière de Molière, notamment :

• pourquoi Molière est arrivé

« secrètement » à Paris comme nous l’apprend son compagnon La Grange ;

• comment il lui fut possible, à lui qui était un inconnu, de présenter des tragédies devant le Roi, la Reine-mère et toute la Cour ;

• comment et par qui fut organisé le lancement, puis le scandale des Précieuses ridicules ;

• pourquoi les frères Corneille, en octobre 1662, ont définitivement quitté Rouen pour Paris (alors que Pierre Corneille avait toujours refusé de quitter sa ville natale, même lors de ses tentatives pour entrer à l’Académie française) ;

• comment et par qui fut planifiée une fausse querelle autour de L’Ecole des Femmes au bénéfice de Floridor (comédien fétiche de Corneille) et de Molière ;

• pourquoi La Critique de l’Ecole des Femmes défend les thèses de Pierre Corneille en matière d’art dramatique ;

• pourquoi une mystérieuse Lettre sur le Misanthrope, qui défend cette comédie, est parue signée seulement de l’initiale « C » ;

• pourquoi le Comédien, au grand étonnement de son premier biographe Grimarest, refuse de dévoiler, même à ses intimes, l’origine de son pseudonyme (molierer est le vieux verbe pour légitimer) ;

• pourquoi l’éditeur du Dépit amoureux en offrit un exemplaire à un haut magistrat précisant que cette comédie est du « poète le plus approuvé de ce siècle », formule qui en 1663 ne peut s’appliquer qu’à Pierre Corneille ;

• pourquoi, en plein scandale du Tartuffe, les autorités annulèrent les lettres patentes de noblesse de Corneille et pourquoi ce dernier ne les récupéra qu’après que Tartuffe, définitivement autorisé, eut triomphé ;

• pourquoi dans Amphitryon sont utilisées les techniques du vers libre que Corneille vient d’inventer deux ans plus tôt pour Agésilas.

• pourquoi on retrouve dans le théâtre de Molière des dizaines de vers de Pierre Corneille qui a toujours aimé se citer ;

• pourquoi l’Académie française n’a jamais envisagé d’accueillir Molière, les comédiens n’étant pas admis à siéger ;

• pourquoi Molière n’a jamais relu aucune des pièces qu’il a publiées, les laissant remplies de fautes et d’aberrations ;

• pourquoi durant toute sa carrière il ne cessa, nous disent les moliéristes, d’imiter le style « inimitable » (Racine dixit) de Pierre Corneille.

• pourquoi Molière possédait dans sa bibliothèque, au moment de sa mort, moins de 350 ouvrages (mais toute l’œuvre des frères Corneille), la plupart offerts par ses amis ou par Augustin Courbé, l’éditeur des Corneille ;

• pourquoi Thomas Corneille fut chargé par la veuve de Molière de versifier Dom Juan ;

• pourquoi Pierre Corneille resta l’ami de Baron, jeune disciple de Molière qui fut à son tour "auteur" (la tradition attribue sa pièce la plus célèbre, L’Homme à bonnes fortunes, à Pierre Corneille).

• Etc, etc.

Fait unique dans les Lettres françaises, et demeuré à ce jour inexplicable, on ne possède rien de Molière :

• aucune œuvre manuscrite,
• aucune épreuve d’édition,
• aucune correspondance,
• aucun billet doux ou professionnel,
• aucune annotation de sa main,
• aucune dédicace.

Notre thèse explique ce fait aberrant : fils et petit-fils de marchands tant du côté maternel que paternel, Jean-Baptiste Poquelin ne reçut pendant son enfance et sa petite adolescence aucune formation scolaire (Perrault, Grimarest, Voltaire sont catégoriques sur ce point). Mais il put devenir ce qu’il fut, et si parfaitement : un acteur comique (comme l’ont défini tous ceux qui l’ont connu). Or à cette époque, la majorité des comédiens ne savaient pas écrire, seulement lire. Mais entouré de bons collaborateurs, notamment de Madeleine Béjart, auteur de poésies et d’adaptations théâtrales, du poète Claude Chapelle qui lui servait de secrétaire, de l’écrivain et « fidèle Adrien Subligny » (Alain Niderst), de La Grange, qui était lettré, le Comédien put donner le change et faire de son pseudonyme l’enseigne d’une entreprise de spectacles.

L’Affaire Corneille-Molière permet de pénétrer dans les coulisses du Palais-Royal où s’agitent des arrivistes tels Edme Boursault, Donneau de Visé, Adrien Subligny (et même Jean Racine qui a sans doute écrit Les Plaideurs pour Molière, avant de se fâcher avec lui). Recensant les constatations de tous les spécialistes (Cf. notamment les cinq cents pages de Claude Bourqui consacrées aux emprunts de Molière), elle démontre qu’avec Molière et ses collaborateurs le pillage systématique des répertoires italien, espagnol et français fut institué en principe de création.

La pratique exclusive du « raccommodage » de scènes disparates fait de Molière le précurseur de Dumas père et celui de Willy dont le Corneille, si l’on peut dire, se nommait Colette.

Par une ironie du sort dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences, celui qui n’avait été que le « bouffon du Roi », devint d’abord une légende (avec les Évangiles selon La Grange, Grimarest, La Serre, Voltaire), puis un mythe littéraire.

L’écrivain du Peuple

- L’après Révolution de 1789 a fait de Molière "l’écrivain du Peuple", allant jusqu’à récrire ses pièces sérieuses (c’est-à-dire celles composées par Corneille).

- Le Romantisme a transformé Molière « en héros du théâtre » ; on ne cesse d’écrire sur sa vie idéalisée, on récolte des centaines d’historiettes contradictoires, une légende se crée dont l’éminent moliériste Gustave Michaut, malgré trois volumes, ne viendra pas à bout.

- La IIIe République, s’aidant de la Sorbonne et de l’Ecole publique laïque, transforme Molière en une icône véhiculée par les gravures fantaisistes et les œuvres des grands peintres officiels. L’ex-« premier farceur de France » (Somaize) devient, pour faire face à l’Allemand Gœthe, l’incarnation du génie national, et pour contrer l’Eglise : le parangon anti-clérical de l’esprit républicain (Cf. notamment les travaux de Louis Moland, Maurice Descotes, de l’Anglais Eric Caldicott).

Ainsi campé, le personnage de Molière est une fiction, comme Homère pour les Grecs, Shakespeare pour les Anglais. Depuis, l’abîme entre la réalité historique et le mythe a pris de telles proportions qu’il en est vertigineux. Ce qui explique pourquoi, lorsque Pierre Louÿs dévoila la collaboration en 1919, la réaction des universitaires fut si excessive et si peu scientifique.

Albert Eisntein remarquait : « Il est plus difficile de détruire un préjugé qu’un atome. »

Nous avons à cœur de replacer la vie et l’œuvre de Pierre Corneille et de Molière dans la perspective du XVIIe siècle – l’unique perspective réelle – tout en faisant la lumière sur la passionnante histoire de leur collaboration.

Le site www.corneille-moliere.org, ouvert depuis janvier 2006, réunit les travaux de tous les chercheurs qui ont dévoilé l’Affaire Corneille-Molière.

Et grâce au concours de tous les passionnés d’histoire, de théâtre, de justice et de vérité, nous espérons faire cesser un mensonge érigé en dogme.

Mais pour l’heure, le dogme molierocentripète demeure inébranlable. Le corneilliste André Le Gall définit l’enjeu :

« Corneille a-t-il écrit les œuvres de Molière ? […] C’est réellement la question piège. […] Or son simple énoncé déclenche un véritable branle-bas de combat, pour une raison qui se comprend immédiatement : pareille supposition jette à terre toutes les biographies et de Corneille et de Molière, tous les commentateurs de l’un et de l’autre, toutes les interprétations théâtrales, toutes les recherches, toutes les thèses et le présent livre tout le premier. La question ne doit pas être posée. Elle ne le sera donc pas. » (Pierre Corneille en son temps et en son œuvre, 1997, p. 470)

Le grand public croit sur parole un discours officiel, sans autre preuve qu’un consensus frileux dont on sait, par l’expérience des siècles passés, à combien de contre-vérités il peut conduire.

Mais le parti pris, même transformé en culte, finira par céder devant la vérité.

Ce n’est pas le style de Corneille,
c’est la signature de Molière qui a besoin de preuves.
Pierre Louÿs,
«L’auteur d’Amphitryon » (1919)

Le statut de bouffon du Roi propre au seul Molière, son association discrète avec Pierre Corneille, l’usage institutionnel au XVIIe siècle du prête-nom et la pratique théâtrale de l’appro­priation d’une pièce par le comédien qui la crée sont à l’origine de la fortune de Molière et de l’imposture littéraire posthume que l’après Révolution française, la IIIe République et les universitaires lui ont fait et lui font toujours jouer.

Molière…
côté Jardin d’Auteuil.

Grimarest, son premier biographe, nous apprend que Molière « était l’homme du monde qui travail­lait avec le plus de diffi­culté». Et de réaffirmer quelques pages plus loin : « il ne travaillait pas vite, mais il n’était pas fâché qu’on le crût expéditif ».

Molière…
côté Cour de Louis XIV

La Grange, comédien de Molière, nous dit que « son exercice de la comédie ne l’empêchait pas de servir le Roi dans sa charge de valet de chambre, où il se rendait très assidu ».

Racine écrit à son ami Le Vasseur que chaque fois qu’il va voir le Roi, il rencontre le « comédien-tapissier».

L’Affaire Corneille-Molière corrobore les conclusions des spécialistes qui participèrent au grand colloque sur Corneille (Rouen, 1985) :

• Corneille comme Molière voulait plaire.

Alain Niderst : « Corneille l’a lui-même expliqué : son premier but est de plaire et pour plaire il lui faut d’abord suivre les sentiments généraux et les aspirations dominantes de son public, pencher avec lui tantôt vers la cour, tantôt vers les princes, tout en conservant, grâce aux masques antiques et à la poésie, assez de pompe et d’ambiguïtés pour n’être jamais piégé ».

• Très naturellement Corneille s’adapta à la carrière de Molière.

Robert Mantero : « C’est le rare et grand mérite de Corneille d’avoir éprouvé un attrait pour les chemins non tracés et comme une certaine impatience devant le succès des recettes et des règles, comme si, au moment où il les établissait, il jugeait déjà par quel biais il pourrait les transgresser, et comme s’il apercevait davantage ce qu’elles ouvrent que ce qu’elles délimitent ».

• Corneille était homme à laisser toute liberté à Molière.

Jacques Morel : « Corneille ne semble pas s’être soucié des conditions qui devaient présider à la représentation de ses œuvres ».

Corneille n’a jamais donné d’indications scéniques pour aucune de ses trente-cinq pièces et a refusé d’aborder la question de la représentation dans ses Discours sur la dramaturgie. Voilà pourquoi il lui fut aisé de laisser carte blanche à Molière. Certes, l’un et l’autre proposent un sujet où un spectacle mais à chacun son métier : Corneille écrit ce qu’il veut ; Molière joue comme il l’entend.

En conclusion, le caractère et les motivations de Corneille pouvaient-ils être en accord avec ceux de Molière ?

OUI
pour preuve :

La fameuse profession de foi prononcée dans La Critique de ­l’École des Femmes :

« Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n’a pas suivi un bon chemin. » (scène 6, 1663)

avait déjà été exposée par Pierre Corneille :

« Puisque nous faisons des poèmes pour être représentés, notre premier but doit être de plaire à la Cour et au peuple et d’attirer un grand nombre à leurs représentations. » (Epître dédicatoire de La Suivante, 1637)

«Il est peu d’écrivain sans doute à avoir mené sa vie d’une manière plus volontaire et plus secrète,
si bien qu’il nous paraît aujourd’hui aussi peu vivant et aussi éloigné de nous qu’Homère. Mais c’est que Pierre Corneille est le héros de la solitude intérieure
et le prince des alibis. »

Robert Brasillach, Corneille, (1936), p. 222.

« Corneille demeure toujours à découvrir. [...] Mais aussi quelle richesse ! Il n’est demeuré étranger à rien de son siècle, et plonge encore par ses racines dans l’humanisme du seizième. Et non seulement il aurait presque pu dire à Racine, Molière, Boileau, comme autrefois Ronsard à ses successeurs : « Vous, êtes tous issus de ma Muse et de moi », mais de plus il demeure de tous nos grands classiques le seul qui ait été capable de produire dans la littérature postérieure (ne parlons pas du pseudo-classicisme) de vigoureuse boutures (Stendhal, Hugo, Péguy, p. ex.), alors que Molière, La Fontaine ou Racine, toujours si vivants pourtant, n’ont jamais enfanté que de pâles et moribonds disciples : étonnante fécondité posthume du poète le plus fécond et le plus varié de son siècle. ».

Louis Herland, Corneille (1986) p. 100.

En 2003, coup de théâtre
ou
quand la science
apporte une preuve

Dominique Labbé, professeur de sociologie à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, reprenant une «méthode scientifique reposant sur un modèle statistique permettant de calculer la distance intertextuelle» (Emeline Mossé), l’a utilisée pour vérifier la paternité des pièces de Molière. Il compara Le Menteur (1642) et La Suite du Menteur (1643) de Corneille avec le théâtre signé Molière selon le quadruple critère de la distance intertextuelle : l’auteur, le vocabulaire de l’époque, le thème traité, le genre.

Dominique Labbé publia le résultat de ses recherches dans Journal of Quantitative Linguistics (8-3, December 2001). Conclusion : « Corneille a très probablement écrit la majorité des pièces de Molière. »

Selon la méthode du calcul de la distance intertextuelle : «une valeur inférieure ou égale à 0,20 ne se rencontre jamais chez des auteurs différents ; entre 0,20 et 0,25, il est pratiquement certain que l’auteur est le même. [...] Dans le cas d’œuvres littéraires appartenant à deux auteurs différents, le plagiat est certain. » Au-dessus de 0,25, la paternité est plus incertaine.

Dominique Labbé apporte d’autres précisions : « deux comédies en vers de Corneille (Le Menteur et La Suite du Menteur) se situent au centre de gravité de l’œuvre de Molière, extrêmement proches de L’Etourdi (0, 205), de L’Ecole des Maris et de L’Ecole des Femmes (0,217), du Tartuffe (0,228), du Misanthrope (0,234), de L’Avare (0,244), etc. Une telle convergence ne laisse aucun doute : l’auteur des deux Menteurs est également celui des principaux chefs-d’œuvre signés par Molière. » .

Voici, par ordre chronologique, les pièces signées « Moliere » que Dominique Labbé attribue « avec certitude» à Corneille :

L’Etourdi (1654 ) ; version parisienne (1658)
Le Dépit amoureux (1656) ; version parisienne (1658)
Sganarelle ou le Cocu imaginaire (1660)
Dom Garcie de Navarre (1661)
L’Ecole des Maris (1661)
Les Fâcheux (1661)
L’Ecole des Femmes (1662)
La Princesse d’Elide (1664)
Le Tartuffe (1664)
Dom Juan (1665)
Le Misanthrope (1666)
Mélicerte (1666)
Amphitryon (1668)
L’Avare (1668)
Psyché (1671)
Les Femmes savantes (1672)

QUE PENSENT LES MOLIERISTES ?
ET LES CORNEILLISTES
DE L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE ?

Rien de bon, si on les interroge.
Mais d’eux-mêmes…

Des citations qui incitent à la réflexion

Toutes nos citations viennent des plus éminents spécialistes, et même extraite de son contexte, chacune d'elles respecte la conviction de son auteur.

« Comment oser parler de Molière ? Les gens de théâtre l’ont canonisé. Il est leur patron, comme saint Crépin est celui des cordonniers. Il a sa basilique, la Comédie-Française, où les sociétaires, assistés de leurs enfants de chœur, les pensionnaires, célèbrent son culte. »
Paul Guth,
Histoire de la littérature française, T 1, 1981, p. 330

« Une imprudente et légèrement ridicule idolâtrie a faussé, noyé, affadi les traits réels de sa physionomie. »
Gustave Lanson,
Histoire de la littérature française, 1924, p. 516.

« Il y a des noms amis de la légende et qui semblent l’appeler. […] C’est là ce qui s’est produit pour Molière. Car, par une étrange fortune, toutes les conditions qui favorisent l’éclosion des légendes se sont rencontrées dans sa vie, dans son œuvre, dans sa destinée posthume même. »
Gustave Michaut,
La Jeunesse de Molière, 1922, p. 7.

« Faute de lettres authentiques, nous nous trouvons en présence d’un grand nombre de légendes, de « traditions » plus ou moins suspectes, sur sa vie provinciale notamment, d’hypothèses échafaudées par les moliéristes de tous les temps – et Dieu sait s’ils furent nombreux ! – pour combler les lacunes d’une biographie incertaine ou expliquer à leur manière des faits restés obscurs. La plupart de ces légendes et hypothèses ne reposent sur aucun document ; elles sont nées de la seule imagination de leurs auteurs.»
Georges Mongrédien,
La Vie privée de Molière, p. 8

« L’admiration pour Molière est en train de passer aussi chez nous à cet état d’orthodoxie hors de laquelle il n’est point de salut. Nous avons trouvé ce qu’il fallait à notre besoin de culte reconnu et de croyance officielle... »
Edmond Scherer
« Une hérésie littéraire » in Le Temps, 19 mars 1882

« Cette extraordinaire fortune m’avait surpris depuis longtemps et j’étais toujours demeuré stupéfait de la transformation subite de celui qui, de baladin sans génie, devenait tout à coup le premier esprit de son temps. »
Maurice Garçon,
Sous le masque de Molière, 1919, p. 33.

« C’est à se demander, quand on étudie de près la vie de cet homme prodigieux, quand il trouvait le temps d’écrire, partagé qu’il était entre ses tracas de directeur, de régisseur, de metteur en scène, de professeur – Lagrange et Baron ne furent-ils pas ses élèves, et Armande donc ? et les autres ? – et d’auteur. Nous ne parlons que pour la forme de ses fonctions plutôt honorifiques de valet de chambre tapissier du roi, et nous passons sous silence les visites obligées auprès des grands du jour ; ajoutez à cela le temps forcément consacré à l’étude de ses rôles et celui passé près de Mlle de Brie ou d’Armande, et dites-moi franchement à quelle heure de la journée ou de la nuit il avait une minute à lui pour la production de tant de chefs-d’œuvre. »
Alfred Copin,
Histoire des comédiens de la troupe de Molière, 1886, p. 129.

Et d’abord, qu’on ne s’y trompe pas. Ce sont les siècles suivants qui ont placé Molière sur le piédestal où nous le trouvons.
Henry Lyonnet,
Mademoiselle Molière, 1932, p.101.

« La critique du XIXe siècle, érudite, rationaliste, moralisatrice, confondant morale et littérature, a joué un rôle capital dans le destin du théâtre de Molière. Imposant l’image d’un âge d’or de la culture occidentale dominé par le théâtre classique français, elle a fait de Molière un penseur et un moraliste, défenseur du bon sens bourgeois, insupportable aux esprits passionnés et novateurs. Elle est dominée par la Sainte Trinité sorbonnarde formée par Nisard (1806-1888), qui engendra Brunetière (1849-1906), qui engendra Lanson (1857-1934). »
Alfred Simon,
Molière, une vie, 1988, p. 540, col. 2.

« Pendant treize ans de vie provinciale, Molière n’a pas manqué d’écrire à sa famille et à ses amis restés à Paris et qu’il avait quittés à l’âge de vingt-trois ans. Et, après son retour, il a bien dû donner de ses nouvelles aux amis qu’il avait pu se faire en province. Que pas un seul billet ne nous soit parvenu, voilà qui est étrange, et qui a donné à penser à une destruction systématique. Mais sur l’ordre de qui ? Et, même dans cette hypothèse, qu’aucun indice d’ailleurs ne vient appuyer, comment croire qu’aucun papier n’y ait échappé ? Ne cherchons pas à expliquer l’inexplicable ; l’historien doit savoir ignorer. »
Georges Mongrédien,
La vie privée de Molière, 1950, p.7.

« Dans le domaine des affirmations suspectes, combien de moliéristes notoires n’ont rien à envier à ce Grimarest qu’ils dénigrent. »
Léon Chancerel
in Grimarest, Vie de Molière, 1705, édition critique, 1930.

« Les emprunts faits par Molière aux comédies et aux tragédies de Corneille n’ont pas été étudiés d’assez près. Le sujet mériterait une étude à part. »
Emile Roy,
La Vie et les œuvres de Charles Sorel, 1891, p. 140, n. 1.

« Il n’est pas inconcevable que Molière ait confié ses manuscrits à Corneille afin qu’il y jette un œil. Corneille a pu proposer des modifications, revoir la versification. Molière pouvait trouver dans cette lecture experte une sécurité que l’urgence dans laquelle il travaillait ne lui procurait pas. »
André Le Gall,
Pierre Corneille en son temps et en son œuvre, 1997, p. 473.

« Le fond de Corneille, c’est le don du style. Il a eu ce qu’on peut appeler l’outil universel, et les pires complications de la tragi-comédie ne lui ont pas coûté plus de peine que les savantes combinaisons de la tragédie pure, ou que les intrigues légères, courantes, si je puis ainsi dire, et aimables de la comédie de mœurs. »
Ferdinand Brunetière,
Etudes critiques sur l’histoire de la littérature française, 1891.

« On se plait souvent à imaginer un Corneille sans carcan. Son entrain est si vif, sa diversité bat de telles ailes qu’il aurait pu inventer on ne peut savoir quoi… »
Henri Clouard,
Petite histoire de la littérature française, 1965, p. 91.

« Heureuse fortune après tout si Corneille peut aujourd’hui vaincre sa légende, rentrer dans ses domaines et commencer enfin une authentique carrière. »
O. Nadal
« Corneille » collection Les Grands écrivains célèbres ,
T. II, 1952, p. 136.

« Il y a en Corneille un découvreur ; on ne le dira jamais trop. »
Georges Couton,
La Vieillesse de Corneille, 1949, p. 266.

« J’ai eu la curiosité de lire toutes les préfaces de ces auteurs dramatiques dont beaucoup, comme Molière lui-même, furent comédiens et parfois de sa troupe même : Baron, Boursault, Brécourt, Champmeslé, Thomas Corneille, Donneau de Visé, Hauteroche, Montfleury père et fils, La Tuilerie, Raymond Poisson, Quinault, Rosimond, Brueys et Palaprat, Regnard, Dufresny, Dancourt ; pas un ne cite le nom de Molière, ne fait allusion à son œuvre. [...] Alors que la littérature du XVIIe est si abondante sur l’œuvre d’un Corneille et d’un Racine, pourquoi est-elle si pauvre sur celle de Molière ? »
Georges Mongrédien,
Recueil des textes et des documents du XVIIe siècle relatifs à Molière, 1965, p. 16.

« Le dernier mot de cette aventure, c’est qu’il est bien difficile, à tout moment, de tirer au clair la véritable histoire de Molière. »
Auguste Baluffe,
Autour de Molière, 1889, p. 269.

Et si on demandait l’avis de Pierre Corneille ?

On aura de la peine à croire que deux pièces d’un style si
différent soient parties de la même main dans le même hiver.
Epître du Menteur (1644)

Et celui de l’auteur de L’Ecole des Femmes ?

Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts,
Que l’argent est la clef de tous les grands ressorts.
L’Ecole des Femmes, I,4 (1662)

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