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L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE

DOSSIER PÉDAGOGIQUE

 Etabli par Laure Likwornik,
professeur de lettres,
d’après les travaux et les textes de Denis Boissier

Le moliériste Georges Couton remarquait : « Des propositions, déconcertantes au premier abord, ne le sont que pour être détachées des analyses qui les ont dégagées. » (Corneille, 1958). L’Affaire Corneille-Molière peut, au premier abord, surprendre et même agacer certains esprits, mais la thèse est sérieuse, très argumentée, et résulte de recherches et d’études d’une dizaine d’auteurs venus d’horizons différents et proposant des angles de vue complémentaires. Citons les écrivains et chercheurs Hippolyte Wouters, Henry Poulaille, Denis Boissier, le spécialiste en statistiques linguistiques Dominique Labbé, les universitaires Jean-Claude Lefrère et Jean-Paul Goujon.

Tout a commencé en octobre 1919, lorsque l’écrivain et poète Pierre Louÿs, auteur de plusieurs œuvres réputées (Les Chansons de Bilitis en 1894, Aphrodite en 1896, La Femme et le Pantin en 1898), annonça au terme de plusieurs années d’études stylistiques comparatives que Pierre Corneille était l’auteur des pièces sérieuses de Molière, notamment Les Femmes savantes, Tartuffe, Dom Juan ou encore Amphitryon. Ce fut aussitôt une très vive réaction de la part de tous ceux dont la profession était de connaître ou faire connaître Molière et, en premier lieu de l’Université et de la Comédie-Française. Découragé par les insultes ou les menaces, Pierre Louÿs, qu’une longue maladie avait affaibli, s’obligea au silence, malgré les centaines de pages qu’il avait accumulées en vue de publier un dossier complet sur la question.

Depuis, plusieurs chercheurs ont repris et développé ce qu’il est convenu d’appeler l’Affaire Corneille-Molière, mais aucun n’est parvenu, tant l’opposition est puissamment organisée, à se faire entendre ni à obtenir un véritable débat sur la question.

Pour Denis Boissier (L’Affaire Molière, 2004) la thèse principale de cette « affaire » se résume ainsi :

« Molière qui toute sa vie s’est revendiqué comme farceur, comédien et chef de troupe, directeur de théâtre, fut, plus encore, le Bouffon du Roi. En tant que tel, il n’a écrit aucune des pièces qu’il signa (ou même ne signa pas car les mœurs littéraires de l’époque l’en dispensaient). Les trente-trois œuvres répertoriées de son théâtre ont été :

- « raccommodées » par des collaborateurs à partir de comédies françaises, de pièces espagnoles ou de farces italiennes (par ordre croissant des emprunts) ;

- achetées à des auteurs plus ou moins nécessiteux (Boursault, Neufvillaine, Dassoucy, Chapelle, Subligny, Donneau de Visé…), ou à leurs veuves (celle de Guillot-Gorju, celle du farceur Prosper, du professeur Lesclache) qui n’en retirèrent qu’un bénéfice financier ;

- commandées à Pierre Corneille, selon un pacte discret qui perdura plus de quinze ans, au grand bénéfice des deux associés. »

Voici, par ordre chronologique, les pièces que le spécialiste en calculs intertextuels Dominique Labbé (Corneille dans l’ombre de Molière, 2003), attribue « avec certitude » à Corneille (par des voies différentes, Denis Boissier est parvenu au même résultat) :

L’Etourdi (version parisienne 1658)
Le Dépit amoureux (version parisienne 1658)
Sganarelle ou le cocu imaginaire (1660)
Dom Garcie de Navarre (1661)
L’Ecole des Maris (1661)
Les Fâcheux (1661)
L’Ecole des Femmes (1662)
La Princesse d’Elide (1664)
Le Tartuffe (1664)
Dom Juan (1665)
Le Misanthrope (1666)
Mélicerte (1666)
Amphitryon (1668)
L’Avare (1668
Psyché (1671)
Les Femmes savantes (1672)

Une première question se pose aussitôt : pourquoi Molière n’aurait-il pas écrit lui-même ses pièces ?

Les défenseurs de l’Affaire Corneille-Molière répondent : parce que, durant ses quinze ans de vie provinciale, Molière n’a rien écrit alors qu’il en avait le loisir et le temps. En revanche, dès sa rencontre avec Pierre Corneille en 1658 et son installation à Paris il ne cessa plus d’écrire. Or, les quinze ans que Molière vécut à Paris furent étonnamment trépidants. Molière était tout à la fois, nous rappelle Denis Boissier :

« 1) Bouffon du Roi et organisateur permanent des Divertissements de la Cour (théâtre, ballets et fêtes, carnavals, mascarades, soirées…).

2) Valet de Chambre et courtisan « très assidu » (La Grange).

3) Tapissier du Roi, autrement dit décorateur-assemblier pour toutes les cérémonies et tous les déplacements royaux.

4) Directeur du Palais-Royal, théâtre le plus rentable de Paris.

5) Chef de troupe et metteur en scène prolifique.

6) Vedette qui joue les plus longs rôles. »

Cela laisse peu de temps pour écrire des chefs-d’œuvre, ce que reconnaissent les moliéristes eux-mêmes.

L’autre raison plus essentielle que le manque d’inspiration (pendant la première moitié de la vie de Molière) et le manque de temps (pour la seconde moitié) : la situation professionnelle de Molière. Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, s’est toujours voulu un comédien. Or le métier d’un comédien est de jouer la comédie et non d’en écrire. Certes, rien n’empêche un comédien d’écrire, il y a quelques exemples, mais les comédiens-auteurs n’écrivent pas des pièces dont le style et la thématique empruntent et ressemblent à celles de l’auteur le plus original et le plus puissant de leur temps. Lorsqu’il n’écrit pas du « galimatias » (Fénelon), des « barbarismes » (La Bruyère), des « obscurités » (Emile Faguet), des « redites » (Edmond Scherer), des « cacophonies » (René Bray) Molière a un style qui s’apparente tellement à celui de Pierre Corneille que les spécialistes en restent interloqués.

 Exemples :

« Quoi ! tu ne me dis mot ! Crois-tu que ton silence
Puisse de tes discours réparer l’insolence ?
Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant, 
Et ne t’en dédis-tu, traître, qu’en te taisant ?
Pour triompher de moi, veux-tu, pour toutes armes,
Employer des soupirs et de muettes larmes ?
Sur notre amour passé c’est trop te confier,
Dis du moins quelque chose à te justifier,
Demande le pardon que tes regards m’arrachent.
Explique leurs discours, dis-moi ce qu’ils me cachent. »

Corneille, La Place royale, III, 6.

« Ah ! que vous savez bien ici, contre moi-même,
Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême,
Et ménager pour vous l’excès prodigieux
De ce fatal amour né de vos traîtres yeux !
Défendez-vous au moins d’un crime qui m’accable,
Et cessez d’affecter d’être avec moi coupable.
Rendez-moi, s’il se peut, ce billet innocent ;
A vous prêter les mains ma tendresse consent ;
Efforcez-vous ici de paraître fidèle,
Et je m’efforcerai, moi, de vous croire telle. »

 Le Misanthrope, IV, 3.

Et Denis Boissier de constater : « Aucun hiatus entre ces deux extraits de La Place royale (v. 753-762) et du Misanthrope (v. 1381-1390), pièces prétendument écrites par deux auteurs non seulement différents, mais que tout oppose : leur âge, leur physionomie, leur mode de pensée et leur façon de vivre. Comment croire que deux êtres si dissemblables puissent avoir le même style, quand on sait que " le style, c’est l’homme " (Buffon). Le vers est comme l’expression de l’âme d’un auteur ; or, il n’y a pas deux âmes pareilles. »

Dans ces quatre vers :

Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais par un haut refus et d’éclatants mépris
Ferais-je dans mon choix voir un cœur trop épris ?

Les deux premiers sont extraits du Cid (v. 981-982), les deux derniers du Tartuffe (v. 631-632)

Comme modèle du vers cornélien René-Albert Gutmann cite ce passage de Tartuffe (v.730-734) :

Un cœur qui nous oblige engage notre gloire ;
Il faut à l’oublier mettre aussi tous les soins :
Si l’on n’en vient à bout, on le doit feindre au moins 
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
De montrer de l’amour pour qui nous abandonne.

Pour ce spécialiste « c’est le même poète qui semble écrire. On retrouve dans les comédies [de Molière] cet équilibre, cette facture spéciale avec les mots forts placés aux temps forts. » (Introduction à la lecture des poètes français, 1946, p. 146). 

Le style de Pierre Corneille, comme le constata Jean Racine pour avoir tenté de s’en approcher, est « inimitable » (Eloge de Corneille). Personne au monde ne put écrire les alexandrins de Corneille, pas même Thomas Corneille pourtant formé par son frère aîné. Personne, sauf Molière.

Autre raison, encore plus fondamentale, qui pousse les tenants de la thèse de l’association Corneille-Molière à enquêter : Molière fut le favori de Louis XIV, à tel point que ses contemporains, qui l’avaient d’abord considéré comme un farceur de grand talent, redoutèrent très vite en lui le bouffon du Roi à qui tout était permis. En effet Louis XIV autorisa Molière à tout oser, et, quand les circonstances l’exigèrent, il le protégea toujours contre ses très puissants adversaires (l’Eglise, la Compagnie du Saint-Sacrement, la noblesse, l’intelligentsia de l’époque).

Du Moyen Age au XVIIe siècle inclus, le bouffon du Roi a toujours eu certaines caractéristiques très spécifiques (Denis Boissier en a recensé vingt-six) qui se retrouvent toutes chez Molière, notamment les neuf suivantes :

-     Il amuse le Roi avec des farces ou des ballets et se met lui-même en scène.

-      Quoi qu’il fasse, il est protégé par le Roi.

-     Il défend ou incarne la politique du Roi.

-     Il a le don d’agacer tous les proches du Roi, se faisant ainsi de redoutables ennemis.

-     Il porte sur ses vêtements et son blason les deux couleurs liées à sa fonction : le vert et le jaune.

-     Il est considéré comme un mécréant (un incroyant), aime les tavernes et les beuveries, s’entoure de ceux que l’on appelait au XVIIe siècle des libertins, prône l’amoralité pour ne pas dire l’immoralité et déchaîne le scandale.

-     Il donne sa pleine mesure à l’occasion du carnaval et des diverses fêtes.

-     On publie sous son nom de nombreux libelles ou pamphlets.

-     A sa mort, l’opinion publique se divise comme elle s’était divisée de son vivant : il y a ceux qui le divinisent (généralement le peuple car le bouffon du Roi est un personnage sacro-saint) et ceux qui l’exècrent (souvent les gens en place).

Puisque ces caractéristiques propres à tous les bouffons du Roi, dont certains eurent une réputation nationale comme Triboulet (le bouffon de François 1er), appartiennent aussi à Molière il est donc raisonnable de penser que celui qui commença sa carrière comme farceur (dans le rôle de Mascarille) et la termina sous le masque de Scapin, n’a pas eu la vocation d’un Pierre Corneille. Considéré comme le « bouffon du temps » (Montfleury fils) ou le « marmouset hideux » (Charles Jaulnay) par l’immense majorité de ses contemporains, il sera accusé de se faire passer pour un « autheur » et de piller les ouvrages d’autrui.

Ainsi, pour les défenseurs de l’association Corneille-Molière, si l’on accepte de tenir compte du contexte, rien ne contredit que Molière, qui s’est présenté au Roi comme comédien et qui fut enterré sous ce qualificatif, n’ait jamais rien écrit par lui-même.

Une deuxième question vient alors à l’esprit : pourquoi Pierre Corneille aurait-il écrit pour le comédien Molière ?

Il aurait eu pour cela de très bonnes raisons, dont voici, d’après Denis Boissier, les principales :

-     Corneille a commencé sa carrière en étant un auteur « comique ». Il fut même le plus célèbre d’entre eux grâce à ses comédies Le Menteur et L’Illusion comique qui annoncent avec vingt ans d’avance les pièces que jouera Molière. A cause de l’immense gloire que lui a value Le Cid, Corneille n’a plus écrit de comédie (genre alors considéré comme inférieur et indigne d’un gentilhomme promu « escuyer du Roy ») et a été peu à peu condamné à n’écrire que des tragédies. En 1658, année où Molière et sa troupe le fréquentèrent durant six mois, Corneille est un auteur « fini ». Ses tragédies sont systématiquement critiquées par les savants et délaissées par le public. Corneille a même cessé d’écrire pour le théâtre.

-     N’exerçant plus de fonction publique et ne recevant plus de pension, Corneille, qui n’a jamais été riche, a besoin d’argent afin d’établir ses six enfants : ses deux aînés, ayant embrassé la carrière militaire d’officiers du Roi, le ruinent.

-     Corneille a toujours eu son franc-parler, mais à cause de sa gloire restée intacte, même s’il est passé de mode, il ne peut plus s’exprimer. A son époque, l’Eglise et la Sorbonne exercent de cruelles sanctions (punitions corporelles, emprisonnement, autodafé) envers ceux qui vont à contre-courant, osent exprimer des doutes sur la religion ou affichent des opinions non orthodoxes. Heureusement, l’usage du prête-nom permet aux intellectuels d’échapper à la censure ou au bûcher : il leur suffit de s’associer avec un comédien. En ce temps-là, le métier de comédien mettait l’acteur au ban de la société mais aussi à l’abri des représailles de l’Eglise, de la Sorbonne et du Pouvoir politique. Les comédiens bénéficiaient d’un statut équivalent à celui des « intouchables » de l’Inde : ils peuvent tout exprimer, rire de tout, on ne leur en tient pas rigueur. Les intellectuels qui ne veulent pas être condamnés au silence s’associent donc avec les comédiens. L’usage du prête-nom est une institution, la soupape de sécurité d’une époque sous pression.

Mais c’est sans doute une autre cause, encore plus impérieuse, qui décida les deux hommes à s’associer : étant devenu, dès son arrivée à Paris en 1658, le favori du Roi, Molière fut chargé d’organiser et de présenter à la Cour des spectacles distrayants. Il devint ainsi un élément clef du Service du Roi. Or le Service du Roi était un organisme interne à la Cour qui avait à charge de répondre à toutes les exigences de Louis XIV. C’est dans ce cadre que Molière, «Intendant des divertissements de sa Majesté », fut amené à s’associer durablement avec Pierre Corneille car le Roi voulait les meilleurs artistes.

A cela s’ajoute une autre raison : la longue amitié qui liait Corneille à Molière.

Molière et Corneille se connaissaient depuis 1643. Lors du premier séjour de la troupe à Rouen Corneille leur présenta son propre notaire, Me Cavé, afin de leur faciliter des négociations professionnelles. Il est même probable, pour Denis Boissier, que c’est Corneille, fin connaisseur du vieux français, qui offrit à Jean-Baptiste Poquelin son nom de guerre. Il existait en vieux français le verbe molierer qui signifiait légitimer. On pouvait molierer une femme, une terre était moliere. Pierre Corneille pendant les six mois du séjour de 1643 encourage le comédien débutant en lui offrant un pseudonyme, gage d’une amitié naissante, et dès 1644 Jean-Baptiste Poquelin signe « Moliere » sans accent et occupe un emploi de plus en plus important dans la troupe (dirigée jusqu’en 1658 par Madeleine Béjart). Jamais Molière ne cessera de jouer ou de créer des pièces de Pierre Corneille qui, selon Denis Boissier, tient auprès de lui la fonction d’un «mentor », d’un « père idéal» (leur différence d’âge de seize ans permettait un tel rapport).

Après le second séjour à Rouen en 1658, Madeleine Béjart laissera à Molière la direction de la Troupe. Un choix sans doute imposé par le fait que Molière venait définitivement de s’associer à Corneille dont il est le porte-parole et sera dès 1659 le prête-nom.

D’autres raisons personnelles ont pu pousser Corneille à s’associer avec Molière :

• Les deux auteurs qui furent ses modèles, Alexandre Hardy (1570-1632) et Jean Rotrou (1609-1650), et qu’il connut personnellement, furent l’un comme l’autre des « poètes à gages », autrement dit des « auteurs de troupe ». Il n’y a donc rien d’exceptionnel à ce que Corneille le devienne lui-même.

• Corneille ne s’intéresse pas à la mise en scène et n’a jamais donné d’indications scéniques pour aucune de ses trente-cinq pièces. Il n’a même pas voulu, dans ses Discours (1660) sur la dramaturgie, aborder la question de la représentation. Il lui fut donc aisé, dans le cadre de leur collaboration, de laisser carte blanche à Molière.

• Pour ses contemporains Pierre Corneille était un poète « mercenaire », c’est-à-dire qu’il travaillait pour de l’argent. Il sut d’ailleurs tirer de ses œuvres un profit maximum. Corneille confiera à Boileau : « Je suis saoul de gloire et affamé d’argent ».

• Homme de son temps, Corneille a toujours eu pour la personne du Roi un dévouement absolu. Toute sa vie il tenta, vainement, de l’approcher. Il y parvient en 1659, sans doute grâce à Molière. Corneille nous confie que le Roi lui demanda de « consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l’âge et les vieux travaux m’ont laissé d’esprit et de vigueur » (« Au Lecteur », Œdipe). Pourquoi Corneille emploie-t-il le terme « divertissements » qui lui ressemble si peu ? D’abord parce que c’est très certainement celui qu’a utilisé le Roi, ensuite parce qu’il est logique que Louis XIV, très bien renseigné par Molière, attende du plus grand poète de son siècle une collaboration totale avec celui qu’il a choisi pour le divertir en toute occasion.

Pour Denis Boissier, l’association avec Molière présentait cinq avantages majeurs pour Corneille :

1) En favorisant la carrière foudroyante de Molière, il continuait de satisfaire son penchant pour la comédie de mœurs avec laquelle il avait commencé sa carrière, mais que sa gloire d’auteur tragique empêchait d’exprimer.

2) N’ayant plus, grâce au prête-nom Molière, à redouter les foudres de l’Eglise et celles de la Sorbonne – et les vexations des Puissants –, il réglait leurs comptes à toutes les coteries qui lui avaient, depuis Le Cid (1637), et plus encore Polyeucte (1642), chèrement fait payer son indépendance : doctes, dévots, mondains et Précieuses qui critiquaient ses tragédies.

3) Etre avec Molière, bouffon du Roi, c’était non seulement être plus proche de Sa Majesté, mais travailler officieusement pour elle. Commandés par Louis XIV, Les Fâcheux stigmatisent certains courtisans ; L’Impromptu de Versailles ridiculise les "petits marquis" arrogants ; Tartuffe et Dom Juan dénoncent les dévots trop zélés ; Les Précieuses ridicules et Les Femmes savantes tentent de museler l’émancipation féministe et les revendications égalitaires des Précieuses qui ont toujours agacé le Roi ; Amphitryon et La Princesse d’Elide cautionnent son adultère royal, etc.

 4) Etre avec Molière, c’était rester proche de celles dont il s’amourachera longtemps : d’abord Marquise du Parc, puis Mlle Marotte, très jeune comédienne de la troupe de Molière, enfin la jolie Armande Béjart pour laquelle il éprouvera une « estime extrême » comme en témoigne le gazetier Robinet, ami de Corneille.

 5) Enfin, aspect essentiel qui explique la durée de l’association, dès que Molière fait fortune et dirige le Palais-Royal (1661), l’auteur qu’il interprète le plus est Pierre Corneille, créant ou jouant neuf de ses pièces. Officiellement, Pierre Corneille écrira pour Molière et Armande quatre pièces : Attila, Tite et Bérénice, Psyché, Pulchérie (Molière trop malade ne pourra pas créer cette tragédie écrite pour Armande). Pour chacune, même celles qui échouèrent, Corneille a perçu 2 000 livres, la plus forte somme jamais obtenue par un auteur. On ne peut que supposer ce que Corneille gagna avec chaque comédie qui triomphait sous le nom du richissime entrepreneur de spectacles Molière.

Les défenseurs de l’Affaire Corneille-Molière font valoir que Pierre Corneille avait toutes les qualités pour faire un parfait collaborateur :

1) il a commencé sa carrière en étant le "fournisseur" de la troupe de Mondory,

2) il a été le collaborateur du cardinal de Richelieu et celui de son intendant,

3) il ne fréquente aucun salon littéraire,

4) il n’est pas mondain,

5) il n’a pas de revenus suffisants,

6) il est tenu, à cause de ses six enfants, de gagner toujours plus d’argent,

7) il a pour modèle littéraire Alexandre Hardy et pour ami Jean Rotrou, lesquels étaient « poètes aux gages » d’une troupe,

8) il est d’un tempérament secret et mystificateur,

9) il est fidèle en amitié,

10) il s’est amouraché de Marquise du Parc, vedette de la troupe de Molière,

11) il maîtrise parfaitement la comédie et la satire,

12) il peut prendre tous les styles,

13) il est d’une rapidité d’exécution étonnante (Polyeucte : mille huit cents vers écrits en vingt jours ; ‘dipe : en deux mois ; Psyché : en quinze jours),

14) il a des comptes à régler depuis 1637 avec les doctes, depuis 1642 avec les dévots et les Précieuses,

15) il est rancunier et revanchard,

16) il ne lâche jamais prise,

17) il a toujours cherché à mêler comédie et tragédie (tous les chefs-d’oeuvre signés Molière sont à la frontière des deux genres),

18) il a publiquement revendiqué dans l’Avis au Lecteur du Menteur le droit de démarquer, d’emprunter au théâtre étranger (ce que ne cessera de faire Molière),

19) il a reconnu que son but était de « plaire au peuple » (cf. l’Epître de La Suite du Menteur).

Denis Boissier a révélé dans L’Affaire Molière (2004) une constante du caractère de Pierre Corneille qui semble avoir échappé aux spécialistes : chacune des quatre étapes de la vie de Pierre Corneille est liée à un comédien célébrissime :

Sa jeunesse (1625-1637) à Mondory.
Sa maturité (1640-1652) à Floridor.
Sa vieillesse (1659-1673) à Molière.
Sa grande vieillesse (1674-1684) à Baron.

Chacune de ces vedettes étant associée à un théâtre différent, lorsque l’activité de ce théâtre décline, Corneille change de porte-parole :

Mondory est attaché au Théâtre du Marais,
Floridor à l’Hôtel de Bourgogne,
Molière au Palais-Royal,
Baron à la Comédie-Française.

Corneille était donc l’homme idéal pour une collaboration qui devait durer jusqu’à la mort de Molière (1673). Il était d’autant plus l’homme de la situation qu’elle était foncièrement faite pour elle. En effet, son ami l’écrivain Guez de Balzac avait prophétisé le 10 février 1643 : « Vous serez Aristophane quand il vous plaira, comme vous êtes déjà Sophocle ». 

Si Corneille fut par lui-même Sophocle, c’est par le biais de son prête-nom Molière qu’il deviendra l’Aristophane de son temps, ou plutôt qu’il redeviendra ce qu’il avait commencé par être : l’auteur des meilleures comédies du XVIIe siècle.

 Fait unique dans les Lettres françaises, et demeuré à ce jour inexplicable, on ne possède de Molière :

- aucune œuvre manuscrite,
- aucune épreuve d’édition,
- aucune correspondance manuscrite,
- aucune lettre citée ou éditée par un tiers,
- aucun billet doux ou professionnel,
- aucune annotation de sa main,
- aucune dédicace.

 Ce que les moliéristes appellent le "mystère Molière" (Anatole Loquin) ou L’énigme de Molière (titre d’un ouvrage de Georges Lenôtre, 1968), s’explique aisément avec la thèse de l’association Corneille-Molière : fils et petit-fils de marchands, Jean-Baptiste Poquelin, destiné à succéder à son père « Tapissier du Roy », n’a pas reçu la formation intellectuelle spécifique des clercs, comme l’ont d’ailleurs écrit Grimarest (son premier biographe) ou Voltaire. Ce qui était un handicap pour devenir un grand écrivain ne l’était pas pour devenir un farceur, ce qu’il fut aux yeux de tous ceux qui l’ont connu (jamais personne n’a vu Molière écrire, jamais Molière n’a fait allusion au métier d’écrivain ; en revanche, il s’est confié sur ses difficultés de comédien et de régisseur).

Durant sa carrière parisienne Molière s’est toujours entouré de collaborateurs :

Madeleine Béjart,
le poète libertin Claude Chapelle,
l’écrivain Adrien Subligny,
l’écrivain Donneau de Visé,
le satiriste Boileau (collaborateur occasionnel)
et… Pierre Corneille.

A la différence des travaux des moliéristes, la thèse de l’Affaire Corneille-Molière ne privilégie pas l’œuvre au détriment du contexte. Au contraire, elle étudie toutes les strates d’un siècle dont la mentalité traditionaliste est aux antipodes de la nôtre. Etudié avec une optique non moderniste, le règne de Louis XIV apparaît parcouru de courants opposés plus ou moins souterrains qui ont agi sur les mœurs et conditionné leur évolution. Ces principales forces sont :

 - La Basoche. Cette corporation des auteurs et comédiens de théâtre a implanté puis maintenu sur notre sol la tradition du théâtre, de la farce et de la sotie dont Molière fera grand usage. Pierre Corneille est issu de la Basoche de la Table de marbre (écrivains avocats ou magistrats), Molière de la Basoche des Enfants-sans-souci (fils de famille non clercs). Au XVIe siècle ces deux branches étaient associées. Corneille et Molière ont reformé cette association lorsqu’ils ont décidé, en 1658, de redonner aux Parisiens le goût de la satire quelque peu délaissée depuis un demi-siècle.

- La Compagnie du Saint-Sacrement de l’Autel. Créé en 1627, cet ordre laïque d’inspiration chrétienne (et longtemps secret) a orienté les mœurs du XVIIe siècle vers un christianisme sincère, socialement engagé et militant, dont profitera notamment le jansénisme de Port-Royal. Avec l’appui de la Reine mère, la Compagnie du Saint-Sacrement a lutté contre le paganisme de Louis XIV et son goût immodéré pour la farce et le carnaval. A partir de 1663, elle a focalisé ses efforts pour abattre Molière devenu l’influent bouffon du Roi, créant les circonstances qui forceront les deux associés à être toujours plus solidaires.

- La Préciosité. Comme la Basoche et la Compagnie du Saint-Sacrement, la Préciosité est dénigrée par les moliéristes qui, à cause de Molière, ne la voient pas d’un œil favorable. Ainsi que l’écrit Denis Boissier « c’est pourtant elle qui va donner au règne de Louis XIV le visage que retiendra de lui la postérité. Car c’est la philosophie sociale de la Préciosité – notamment sa moralisation des rapports entre les sexes, ses revendications égalitaires, sa modernisation de l’écriture et son influence sur le vocabulaire – qui a fait de ce siècle encore imprégné des superstitions médiévales et de l’exubérance de la Renaissance, le siècle "classique". Etiquetés "classiques", Corneille et Molière sont surtout les derniers feux des époques précédentes. D’abord séparément, puis ensemble, ils ont continué et rénové l’esprit de la Basoche, et lutté, aux ordres du jeune Louis XIV, pour le nouvel esprit qui commençait à se manifester et qui sera un jour appelé "l’esprit bourgeois". »

La thèse de l’association Corneille-Molière explique toutes les étrangetés des carrières de Molière et de Corneille, et éclaire les zones d’ombre laissées par la théorie officielle :

1) pourquoi Jean-Baptiste Poquelin a choisi le pseudonyme « Moliere » sans jamais vouloir en révéler la raison, ainsi qu’en témoigne Grimarest.

2) comment il fut possible à l’inconnu Molière de présenter des tragédies devant le Roi, la Reine mère et toute la Cour.

3)  pourquoi Molière, dès le début de sa carrière, comme le constate Georges Couton, a « voulu se faire l’interprète de Corneille, voire s’imposer à Corneille comme son interprète.» (Molière, Œuvres complètes, la Pléiade, 1971, T. I, p. XXVII).

4) pourquoi le sieur Neufvillaine publie Sganarelle ou le Cocu imaginaire, dans une version meilleure que celle de Molière, et avant lui.

5) pourquoi Molière recommande à ses acteurs un jeu « naturel », exactement comme le firent avant lui Corneille et son comédien fétiche Floridor.

6) pourquoi les frères Corneille, en octobre 1662, quittent définitivement Rouen pour Paris. Les corneillistes ne s’expliquent pas ce déménagement, toutefois logique puisque Molière a désormais son théâtre.

7) pourquoi Grimarest, premier biographe, insiste sur le fait que Molière « était l’homme du monde qui travaillait avec le plus de difficulté » (La Vie de M. de Moliere, 1705).

8) pourquoi l’écrivain Donneau de Visé d’abord adversaire de Molière et de Corneille, devient l’ami de Molière aussitôt après être devenu celui des frères Corneille.

9)  pourquoi existent de si grandes disparités de style entre les différentes pièces signées Molière, ainsi qu’à l’intérieur de chacune d’elles.

10) pourquoi les comédiens Montfleury (qui joua des pièces jugées scandaleuses), Madeleine Béjart (de mauvaise réputation), La Grange (bras droit de Molière) ou Armande (accusée de prostitution) eurent des enterrements chrétiens et solennels, alors que Molière n’eut droit à rien.

La thèse de l’Affaire Corneille-Molière met à jour de nombreux indices :

• La profession de foi de Molière est la même que celle de Pierre Corneille :

Molière : « Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n’a pas suivi un bon chemin. » (La Critique de l’Ecole des Femmes, 1663, scène 6).

Corneille : « Puisque nous faisons des poèmes pour être représentés, notre premier but doit être de plaire à la Cour et au peuple et d’attirer un grand nombre à leurs représentations.» (Epître dédicatoire de La Suivante 1637).

• Corneille s’est toujours vanté de pouvoir écrire simultanément deux pièces différentes de style et de thème :

 « Jamais deux pièces ne partirent d’une même main, plus différentes d’invention et de style. » (Préface de Clitandre, 1632).

« On aura de la peine à croire que deux pièces d’un style si différent soient parties de la même main dans le même hiver. » (L’Epître du Menteur, 1644).

• Au début de sa carrière (1635-1636) Pierre Corneille fut le collaborateur du cardinal de Richelieu et celui de son intendant Desmarets de Saint-Sorlin. Il l’a terminée en étant le collaborateur de Baron (disciple de Molière et vers 1678 l’acteur le plus applaudi de son temps). L’association avec Molière s’intègre parfaitement dans sa longue carrière.

• Le 19 mai 1658, peu avant que la troupe de Madeleine Béjart/Molière n’arrive à Rouen, Thomas Corneille, frère cadet de Pierre, écrit à leur ami l’abbé de Pure qu’ils attendent Madeleine Béjart et ses amis, preuve qu’ils se connaissent bien.

• Par nécessité financière, Thomas Corneille sera le collaborateur des comédiens à succès Montfleury père, Hauteroche et du richissime historiographe royal Donneau de Visé. Or, Thomas a toujours imité son frère aîné. On peut donc supposer que si Thomas a écrit pour des acteurs célèbres c’est parce que Pierre Corneille lui en avait donné l’exemple en collaborant avec la vedette Molière.

• A la parution de l’ouvrage La Vie de Monsieur de Moliere (1705) de Grimarest, principale source des moliéristes, Boileau, qui fut l’ami du Comédien, écrit : « Il est fait par un homme qui ne savait rien de la vie de Moliere, et il se trompe de tout, ne sachant pas même les faits que tout le monde sait. » (Lettre à Brossette, 12 mars 1706).

Pourtant reconnue n’être qu’une hagiographie écrite en pleine censure dévote, cette Vie de Molière qui fait de Molière « un parangon d’humanité » (Poulet-Malassis) demeure aujourd’hui encore l’évangile des moliéristes.

L’Affaire Corneille-Molière démontre qu’il n’y a eu aucune « guerre des théâtres » en 1663 mais, au contraire, une stratégie commerciale montée par Corneille à son propre bénéfice et celui de ses deux associés : Floridor (directeur de l’Hôtel de Bourgogne) et Molière (régisseur du Palais-Royal). Pour Denis Boissier « les fausses rivalités ont toujours bien rapporté à leurs bénéficiaires. Y voir une affaire personnelle, comme le fait la critique moderne, est une naïveté romantique. En 1635, quand l’Hôtel de Bourgogne donna la Cléopâtre de Mairet, le Théâtre du Marais répliqua avec la Cléopâtre de Benserade pour le plus grand bonheur des deux compagnies (et, espérons-le, pour celui des spectateurs). Au cours du XVIIe siècle nombre de pièces se reflèteront l’une l’autre. La Lucrèce de Chevreau contre celle de Du Ryer ; Coriolan de Chevreau face au Véritable Coriolan de Chapoton […] Comme l’écrit Georges Couton, Corneille a toujours essayé « de maintenir la concurrence, qu’il juge bénéfique, entre deux troupes. » (Corneille et la tragédie politique, 1984, p. 12). En écrivant en 1663 La Critique de l’Ecole des Femmes puis L’Impromptu de Versailles, Corneille lance une nouvelle médiatisation théâtrale. Premier indice qu’il s’agit bien d’une stratégie : c’est Molière qui déclenche l’offensive. Or c’est la Troupe Royale qui aurait dû, en toute logique, attaquer la nouvelle troupe encore fragile et lui reprocher son jeu trop commedia dell arte. Mais c’est au contraire le nouvel arrivant qui s’en prend aux Grands Comédiens. Les moliéristes, à notre connaissance, ne paraissent pas avoir remarqué cette évidence ni s’être posé la question. Notre thèse apporte une réponse tout aussi évidente. Pourquoi Molière se priverait-il ? Sa Majesté lui en accorde l’autorisation, et même l’y encourage puisque la fonction naturelle du Bouffon du Roi est de fustiger ceux qui servent le Roi. »

A l’instar de ses personnages, Corneille apparaît comme un stratège toujours à l’affût de l’actualité. En 167l il profitera de la Bérénice de Racine pour présenter, avec Molière toujours partant, Tite et Bérénice.

L’Affaire Corneille-Molière dénie également qu’il y eût une « Querelle des auteurs» entre Corneille et Molière. Dans un réseau d’arguments serrés, Denis Boissier montre que cette querelle à laquelle certains moliéristes ou dix-septiémistes n’ont jamais cru (Antoine Bret, Jules Taschereau, Gustave Reynier, Emile Roy, Louis Moland, Georges Dubosc…), repose pour l’essentiel sur le témoigne de l’abbé d’Aubignac, ennemi notoire de Pierre Corneille. Or, comme le remarquait Jules Taschereau les assertions de d’Aubignac ne sont pas « dignes de foi ». Et Denis Boissier, après avoir constaté que Corneille, pourtant rancunier et revanchard, n’a jamais rien dit ni écrit contre Molière, de faire valoir que « s’il y avait eu une quelconque brouille entre Corneille et Molière, nous en aurions connaissance par diverses épigrammes que les partisans de l’un ou de l’autre auraient écrites et dont certaines, fatalement, auraient été attribuées à Corneille ou à Molière. Or, nous n’en connaissons aucune concernant cette prétendue dispute. » Et d’avancer cet argument qui nous semble décisif : « Ni La Grange et Vivot ni Grimarest ne font allusion à une querelle entre Molière et Corneille, qu’ils n’auraient certes pas oubliée si elle avait existé. »

Les biographies officielles de Corneille et de Molière prennent soin d’éluder bien des points obscurs. Comment expliquer, par exemple, que dans la préface de Tartuffe se lise l’expression « les spectacles de turpitude » que l’on trouve déjà dans Corneille ; comment expliquer que Molière n’a jamais relu aucune des pièces qu’il a publiées, les laissant remplies de fautes et d’aberrations ainsi que le déplora La Grange, éditeur en 1682 des Œuvres de Monsieur de Moliere ; que l’Académie française, qui a su faire des exceptions à ses règlements, n’a jamais songé à élire Molière, pourtant favori de Louis XIV ; comment expliquer que Molière ne possédait dans sa bibliothèque, au moment de sa mort, qu’à peine cent cinquante ouvrages, dont beaucoup lui furent offerts, alors qu’à cette époque tout écrivain un peu fortuné en possédait plusieurs milliers ; comment expliquer que Corneille, toujours à court d’argent, a sollicité avant et après la période de sa collaboration avec Molière, jamais pendant ; comment expliquer enfin, sinon par le fait que Molière fut bel et bien le bouffon du Roi, qu’au XVIIe siècle personne n’a jamais songé à étudier ni même discourir sur l’œuvre de Molière, que jamais un écrivain n’ait dédié à Molière le moindre ouvrage ?

Faire l’impasse sur les thèses de l’Affaire Corneille-Molière, c’est également demeurer perplexe devant l’attitude d’Esprit-Madeleine – la seule des enfants de Molière à lui avoir survécu – qui, lorsqu’elle devint une femme mariée, cacha à tous, comme un secret honteux, qu’elle était la fille de Molière.

EN RÉSUMÉ :

La thèse principale de l’Affaire Corneille-Molière fait de Molière un comédien spécialisé dans la farce qui s’est associé en 1658 avec Pierre Corneille afin d’ouvrir un troisième théâtre à Paris. Louis XIV ayant fait de Molière le bouffon du Roi, les deux associés, afin de pouvoir satisfaire les exigences de Sa Majesté et celles du Palais-Royal dont Molière est le régisseur depuis 1661, ont intensifié leur collaboration, laquelle imposa à Corneille son installation définitive à Paris en 1662.

EN CONCLUSION :

L’Affaire Corneille-Molière permet une compréhension du XVIIe siècle, plus riche plus complexe car elle n’oublie aucun des arrière-plans de l’époque : les corporations de la Basoche, de la Mère loge, des Gouliards, le « Bouffonnariat », le Service du Roi, la préciosité… Comme l’écrit Denis Boissier : « Derrière ce qu’ils appellent la « gloire de Molière » nous percevons la gloire de Louis XIV et la revanche discrète de Pierre Corneille. Où ils voient un défenseur des Droits de l’Homme, nous n’apercevons que le Bouffon du Roi à qui tout fut permis. Où ils admirent un écrivain inspiré, nous débusquons un prête-nom. Et où ils applaudissent un " génie universel " (Louis Auger), nous découvrons l’Entreprise Molière et Cie. »

Le combat qui depuis 1919 s’est engagé entre la Sorbonne et la Comédie-Française contre les défenseurs d’une thèse tout à fait révolutionnaire (puisqu’elle ramène Molière à son point de départ : un simple farceur qui eut l’honneur d’être le prête-nom de Pierre Corneille et la gloire de devenir le favori de Louis XIV) est loin d’être achevé. Comme le constatait André Le Gall dans son Pierre Corneille en son temps et en son œuvre (1997) :

 « Corneille a-t-il écrit les œuvres de Molière ? […] C’est réellement la question piège. […] Or son simple énoncé déclenche un véritable branle-bas de combat, pour une raison qui se comprend immédiatement : pareille supposition jette à terre toutes les biographies et de Corneille et de Molière, tous les commentateurs de l’un et de l’autre, toutes les interprétations théâtrales, toutes les recherches, toutes les thèses et le présent livre tout le premier. La question ne doit pas être posée. Elle ne le sera donc pas. » (p. 470).

De fait, le « dogme », ainsi que l’appelle Denis Boissier, fut tellement autoritaire que depuis plus de cent cinquante ans la question n’a été, en effet, jamais posée. Les philosophes des Lumières (Voltaire, La Harpe, Marmontel en tête), puis les dirigeants de la Révolution française, et plus encore les chefs de la IIIe République, oubliant par choix politique la vérité historique propre au siècle de Louis XIV, occultèrent la fonction de bouffon du Roi de Molière et les raisons du scandale impressionnant dont il fut à la fois le responsable et la victime. L’on a ainsi fait de Molière un « génie insurpassable » (Jean-François de Cailhava, de l’Académie française) et de son théâtre collectif « une œuvre à nulle autre pareille » (Georges Monval, directeur du Moliériste 1879-1889).

Depuis 1919, grâce à Pierre Louÿs, la question est posée. Depuis peu, la presse ne manque jamais une occasion de la soulever. Un site lui est même consacré en 2006 (www.corneille-moliere.org). « La question qui ne doit pas être posée » (André Le Gall) a fait aussi l’objet en 2006 d’un débat à l’occasion de la première édition du festival « Corneille à l’honneur » au château du Champ de Bataille (Haute-Normandie). Et récemment, l’académicien Bernard Pivot a reconnu que l’on a « raison de se poser des questions et de les poser sans souci des convenances. Car il y a effectivement matière à enquête. » (« Corneille, Molière : le soupçon, l’énigme » in Le Journal du Dimanche, 29 octobre 2006).

Les choses en sont là. D’un côté l’Université pour qui Molière est et doit rester le plus grand des écrivains français. De l’autre des chercheurs indépendants qui tentent, malgré le monopole éditorial de leurs adversaires, de faire connaître à ceux que la littérature, l’histoire, la politique et les cultes sociologiques intéressent une formule appelée peut-être à devenir un jour le fondement d’une nouvelle chaire :

« Le statut, propre au seul Molière, de Bouffon du Roi et intendant de ses « Divertissements », son association discrète avec Pierre Corneille, les usages institutionnels propres au XVIIe siècle ("bouffonnariat", Société des Enfants-sans-souci, Service du Roi, prête-nom, appropriation d’une pièce par le comédien qui en assume l’entière responsabilité, variabilité de la notion d’auteur) sont à l’origine de la fortune de Molière et de l’imposture littéraire posthume que l’après Révolution française, la IIIe République et l’Université lui font jouer. » (Denis Boissier, « La Formule à savoir », in site corneille-moliere.org).

PRINCIPALES DATES BIOGRAPHIQUES DE PIERRE CORNEILLE ET DE MOLIERE

Naissance de Pierre Corneille à Rouen.

 1606

Naissance de Jean-Baptiste Poquelin à Paris.

 1622

L’Illusion comique, comédie de Corneille.

1635

Le Cid triomphe.

 1637

Horace, tragédie de Corneille.

 1640

Cinna, tragédie de Corneille.

1641

Le Menteur, de Corneille, prototype des comédies que signera un jour Molière.

1642

La Mort de Pompée, tragédie de Corneille.

 1643

Premier séjour de la troupe de Madeleine Béjart à Rouen (six mois).

 

Poquelin signe désormais « Moliere » (sans accent).

1644

Pertharite. Après l’échec de cette tragédie Corneille fait une retraite de sept années.

1652

Second séjour de Molière et de la Troupe à Rouen (printemps/été).

Corneille est amoureux de la comédienne de la Troupe Marquise du Parc.

Corneille et Molière montent à Paris en octobre. Molière est présenté au Roi.

La Troupe de Molière joue exclusivement du Corneille.

1658

Les Précieuses ridicules.

1659

Ouverture du théâtre du Palais-Royal où règne Molière.

1661

Pierre et Thomas Corneille s’installent à Paris.

1662

L’Ecole des Femmes divise l’opinion.

 

L’Impromptu de Versailles

1663

Tartuffe, qui suscite un énorme scandale

1664

Dom Juan

1665

Le Misanthrope

 1666

Attila, tragédie de Corneille créée par Molière

 1667

Amphitryon

1668

Tite et Bérénice de Corneille crée par Molière

 1670

Psyché seule fois où la collaboration Corneille et Molière est officielle car ils se sont aussi associés à Jean-Baptiste Lully et Philippe Quinault.

1671

Les Femmes savantes

Pulchérie, tragédie de Corneille écrite pour la jeune épouse de Molière, Armande, dont Corneille est amoureux.

 1672

Mort de Molière.

Corneille cesse d’écrire.

Corneille est un intime de Michel Baron, disciple de Molière qui va aussi, en 1675f réquentant Corneille, devenir « auteur » de comédies.

1673

Dernière édition, revue par Corneille, de son Théâtre (4 vol.).

 1682 Parution des Œuvres complètes de Molière quatre mois après celles de Corneille.

Mort de Pierre Corneille.

1684

Quelques citations de dix-septiémistes qui annoncent les thèses essentielles de l’Affaire Corneille-Molière :

« Molière n’a pas seulement ses fidèles, il a ses dévots ; le culte que nous lui rendons deviendra même bientôt, si nous n’y prenons garde, intolérant comme une superstition ; déjà, fût-ce d’une main délicate et légère, on ne peut plus toucher à son ombre, sans faire crier quelqu’un de ses adorateurs ; on l’a bien dit, il est vraiment en train de "passer dieu". »

Ferdinand Brunetière, « Les Dernières recherches sur la vie de Molière » (1877), Etudes critiques sur l’histoire de la littérature française, 1880-1907, 1ère série, p. 96.

« Car c’était un homme après tout, et j’aimerais beaucoup savoir par quelles voies cet homme supérieur est devenu tel. Mais personne encore ne nous l’a dit ; et nous n’avons qu’à admirer les yeux fermés. »

Emile Henriot, in Le Temps, 28 janvier 1936.

« Pendant treize ans de vie provinciale, Molière n’a pas manqué d’écrire à sa famille et à ses amis restés à Paris et qu’il avait quittés à l’âge de vingt-trois ans. Et, après son retour, il a bien dû donner de ses nouvelles aux amis qu’il avait pu se faire en province. Que pas un seul billet ne nous soit parvenu, voilà qui est étrange, et qui a donné à penser à une destruction systématique. Mais sur l’ordre de qui ? Et, même dans cette hypothèse, qu’aucun indice d’ailleurs ne vient appuyer, comment croire qu’aucun papier n’y ait échappé ? Ne cherchons pas à expliquer l’inexplicable ; l’historien doit savoir ignorer. »

Georges Mongrédien, La vie privée de Molière, 1950, p. 7.

« Molière, par la façon pittoresque et rocailleuse dont il lui arrive de dire les choses, ressemble à Corneille ; il en a la rudesse, les formes oratoires, les traits sublimes : il en a aussi le forcé et le prétentieux. »

 Jean-Jacques Weiss, Molière, 1900, p. 48.

« Les vers de Molière ont exactement tous les caractères que nous avons essayé de faire ressortir dans les vers de Corneille. C’est le même poète qui semble écrire. On retrouve dans les comédies cet équilibre, cette facture spéciale avec les mots forts placés aux temps forts. […] Les idées de Pierre Louÿs, jadis scandaleuses, doivent, à mon avis, être considérées avec la plus grande attention »

René-Albert Gutmann, Introduction à la lecture des poètes français, 1946, pp. 146 et 148.

« Le dernier mot de cette aventure, c’est qu’il est bien difficile, à tout moment, de tirer au clair la véritable histoire de Molière. »

Auguste Baluffe, Autour de Molière, 1889, p. 269

Petit historique de l’Affaire Corneille-Molière

1884 : En pleine apogée du culte moliéresque l’historien Victor Fournel, dans son essai Bibliographie et iconographie moliéresques, est inquiet que l’on ne fasse un jour de Molière le prête-nom de Pierre Corneille.

1887 : Emile Bergerat, membre de l’Académie Goncourt, dans son recueil de chroniques Le Livre de Caliban, s’insurge du culte que l’on voue à Molière et doute que le Comédien soit l’auteur de son théâtre.

1912 : Un agrégé de l’Université, professeur au Lycée de Périgueux, M. Thausier, enseigne à de futurs bacheliers que Molière n’a pas écrit les grandes pièces qu’on lui attribue et que leur auteur ne peut être que Pierre Corneille. 

1919 : L’affaire Corneille-Molière est lancée en 1919 par l’écrivain, poète et érudit Pierre Louÿs, lequel déclare que Corneille est l’auteur d’Amphitryon, pièce signée Molière. Il annonce ensuite que Corneille est l’auteur des principaux chefs-d’œuvre de Molière. De nombreux faits troublants indiquent selon lui une collaboration régulière entre les deux hommes.

 Le scientifique et homme de lettres Charles Henry (1859-1926) affirme que Molière est « une invention universitaire ». 

Dans son article « Corneille est-il l’auteur d’Amphitryon ? » (in La Revue Bleue) le moliériste Alfred Poizat écrit : « Pour ce qui est d’Amphitryon, je viens de relire attentivement ce chef-d’œuvre, en en comparant le texte avec celui de Plaute et celui de Rotrou, et je crois bien que Pierre Louÿs a un peu raison : une partie doit être de Corneille. Ce sont les mêmes rythmes caressants avec les mêmes tours délicieux, qu’on retrouve dans Psyché. »

1938 : Sous le titre Broutilles l’érudit Frédéric Lachèvre publie des extraits des notes de Pierre Louÿs.

1945 : Elisabeth Frazer, universitaire écossaise, attribue à Corneille diverses œuvres anonymes ou signées par d’autres, et soutient la thèse de Pierre Louÿs.

1946 : René-Albert Gutmann, dans son Introduction à la lecture des poètes français, constate que « les vers de Molière ont exactement tous les caractères que nous avons essayé de faire ressortir dans les vers de Corneille.»

1951 : Pierre Corneille : Tartuffe ou la comédie de l’hypocrite de l’écrivain Henry Poulaille qui tente de restituer le premier Tartuffe en trois actes.

1957 : Corneille sous le masque de Molière d’Henry Poulaille.

Dans son article « Molière, cet inconnu » (in Carrefour) le critique Pascal Pia écrit : « Depuis longtemps je suis loin de penser que tout est faux de ce que disait Louÿs. Pour Amphitryon par exemple, je n’ai pas le sentiment que Louÿs se soit trompé en avançant que Corneille y a eu au moins autant de part qu’à la composition de Psyché. »

1958 : L’écrivain René-Louis Doyon adhère totalement aux thèse de Louÿs et Poulaille.

1988 : Molière ou l’auteur imaginaire ? d’Hippolyte Wouters et Christine De Ville De Goyet. L’ouvrage contient sous le titre Appendices des notes de l’universitaire François Vergnaud, grand défenseur des thèses de Louÿs.

1993 : LAmi du genre humain, roman de Frédéric Lenormand (la collaboration entre Pierre Corneille et Molière avec des aperçus bien documentés sur le XVIIe siècle).

1997 : Le Destin de Pierre, pièce de théâtre d’Hippolyte Wouters sur la collaboration des deux artistes.

2000 : L’Imposture Comique, pièce de théâtre de Pascal Bancou (traite de l’association sur le mode tragi-comique).

2003 : Corneille dans l’ombre de Moliere de Dominique Labbé. Etude comparative de la distance intertextuelle entre les œuvres de Corneille et de Molière. Seize pièces (les principales) sur trente-deux ne seraient que du seul Pierre Corneille.

Molière-Corneille : Les Mensonges d’une légende de Philippe Vidal (constitue une bonne introduction à l’Affaire Corneille-Molière)

Dans son article « Misanthropie » (in Le Figaro Magazine) l’écrivain Patrick Besson écrit : « Il est temps que La Pléiade mette le nom de Corneille sur les œuvres complètes de Molière. Tant qu’elle y est qu’elle inscrive le nom de Maquet à côté de celui de Dumas sur la couverture des Trois Mousquetaires. »

2004 : L’affaire Molière de Denis Boissier (le livre plus radical, mais aussi le plus complexe et le plus argumenté).

2005 : Entrée officielle de l’Affaire Corneille-Molière dans l’histoire littéraire. Pour la première fois un historien de la littérature lui consacre un paragraphe, intitulé : « Corneille a-t-il écrit les pièces de Molière ? » (Jean-Joseph Julaud, La Littérature française pour les nuls).

2006 : Création de www.corneille-moliere.org, site officiel de l’Affaire Corneille-Molière.

« Ote-moi d’un doute »… l’énigme Corneille-Molière, de Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère (ouvrage fait par deux universitaires qui essaient de rester neutres ; bien documenté, avec une partie du dossier inédit de Pierre Louÿs).

Dans son article « Corneille, Molière : le soupçon, l’énigme » (in Le Journal du Dimanche) l’académicien Bernard Pivot écrit que l’on a « raison de se poser des questions et de les poser sans souci des convenances. Car il y a effectivement matière à enquête. »

Si l’on tient compte du témoignage de la comédienne Mlle Poisson (article du Mercure de France, mai 1740), des études de Gustave Larroumet (La Comédie de Molière, l’auteur et le milieu, 1903) et des remarques du physiologue René Thuillier qui étudia les divers portraits de Molière (La vie maladive de Molière, 1932), voici les deux portraits les plus fidèles de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière :

Lefebvre (vers 1658)

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