POUR EN FINIR AVEC
LE DOGME MOLIERESQUE
Denis BOISSIER
« … car, depuis tantôt un siècle, Molière est passé dieu. »
Gustave Larroumet, La Comédie de Molière (1903).
Toutes nos citations viennent des plus éminents moliéristes, et même extraite de son contexte, chacune d’elles respecte la conviction de son auteur.
Molière a eu une brillante scolarité.
Nous savons par Grimarest (son premier biographe) et Voltaire que Molière n’a suivi aucune scolarité avant quatorze ans, et nous n’avons aucune preuve qu’il en ait suivi une après, que ce soit au collège de Clermont ou ailleurs. L’éminent moliériste Jules Taschereau écrit : « Aussi, après s’être borné à faire donner à son fils les notions les plus élémentaires de l’instruction, il [Poquelin père] lui fit prendre part exclusivement à ses travaux jusqu’en 1637, époque à laquelle il obtint pour lui la survivance de sa charge, appointée de trois cents livres. C’était tout ce que les marchands croyaient alors devoir faire pour leurs enfants. Les sciences et les belles-lettres n’étaient cultivées que par la noblesse et le clergé, ou par ceux qui s’y livraient spécialement ; mais un négociant ne connaissait d’autre lecture que celle de ses registres ; d’autre étude que celle de son commerce. »
Adolescent, Molière a été l’élève du philosophe Gassendi.
Longtemps les moliéristes prétendirent que le jeune Jean-Baptiste Poquelin suivit, avec ses condisciples Chapelle et Cyrano de Bergerac, les cours du prestigieux philosophe Gassendi. Aujourd’hui la critique universitaire reconnaît qu’il n’en est rien.
Molière a été avocat.
La Faculté d’Orléans faisait commerce de diplômes. Poquelin père, qui était un riche bourgeois, en a acheté un à son fils, ce qui ne prouve pas que ce dernier ait fait des études de Droit. Les moliéristes d’aujourd’hui ne le pensent plus.
A vingt et un ans, Molière créa sa troupe.
Faux. Parce qu’il a apporté la somme de 630 livres que lui a donnée en avancement d’hoirie son père tapissier du Roi, soit la moitié de la mise de fonds totale de la troupe, Jean-Baptiste Poquelin est entré en 1643 dans l’Illustre Théâtre fondé quelque temps auparavant par Madeleine Béjart. Celle-ci en fut la directrice jusqu’à leur installation définitive à Paris en 1658. Quand, de 1650 à 1658, cette troupe se fondit momentanément dans celle, plus célèbre, de Charles du Fresne, ce fut lui, puis Madeleine Béjart et du Fresne, puis Madeleine seule, qui en furent les directeurs. Jusqu’en 1658, Molière est cité comme simple comédien ou comme trésorier.
Molière et Madeleine Béjart furent amants.
Rien n’atteste que Madeleine Béjart ait jamais éprouvé de l’attirance pour Molière. Mais des témoignages (Bayle, Tallemant des Réaux…) prouvent que Molière a été amoureux de Madeleine et que c’est pour elle, surtout, qu’il monta sur les planches. « Leur liaison a toute l’apparence d’une association dont le goût des représentations scéniques aurait été et le principe et la fin. » (Louis Moland).
Impressionné par le talent de Molière, le prince de Conti offrit son parrainage à la Troupe.
Faux. Le Prince de Conti offrit son parrainage à la troupe de Madeleine Béjart parce que son intendant, Sarrazin, était amoureux de la comédienne Marquise du Parc, et parce que Molière était à même, le cas échéant, de servir d’intermédiaire entre le prince et ses oncles connus pour être d’efficaces bailleurs de fonds. « Il est évident que des rapports d’intérêts entre le prince et la famille Poquelin ont immédiatement suivi l’entrée de Molière dans la maison de Conti. » (Auguste Baluffe).
Les comédiens de l’Illustre Théâtre vécurent misérablement en sillonnant la province.
« On est aujourd’hui suffisamment renseigné sur l’histoire de sa troupe pour savoir combien est fausse l’image qui en a été longtemps donnée. Les comédiens de Molière ne sont pas des gueux faméliques constamment sur les chemins. Ils font, à Bordeaux, à Toulouse, à Lyon, des séjours de plusieurs mois, ils y louent une maison pour la durée de leur présence. Ils placent en rentes des sommes importantes. » (Antoine Adam). C’est aussi l’avis d’Auguste Baluffe : « les bénéfices étaient assez considérables pour que Madeleine Béjart fit, en deux fois, un placement de fonds à Montpellier de plus de 13 000 livres. ». Et celui de Georges Mongrédien : « Les prêts importants consentis par Madeleine Béjart à Montélimar (3 200 livres) et à Montpellier (10 000 livres) en 1655, prouvent que l’argent ne manquait pas.
Le talent hors pair de Molière fut très vite remarqué lors des tournées en Province.
Faux. Durant l’époque provinciale, il n’est question que de Madeleine Béjart, qui a écrit Don Quichotte ou les Enchantements de Merlin que la Troupe interprète régulièrement. « La tradition veut qu’elle ait fait représenter en province deux pièces, qui se seraient perdues. » (Gustave Larroumet). Grimarest nous apprend que dans Don Quichotte Molière tient le rôle de Sancho Pança et bataille pendant toute une scène contre un âne. Le nom de Molière n’est cité comme chef de troupe qu’après que la troupe se fut installée à Paris, en octobre 1658.
Jean-Baptiste Poquelin n’a jamais voulu révéler l’origine et la signification de son pseudonyme.
Le nom de scène Molière prouvait son association avec Pierre Corneille. Molierer est l’ancien verbe pour légitimer. Dès 1643, Molière fut, le porte-parole, le légitimé de Pierre Corneille. Mais c’est seulement en 1658 que les deux hommes se sont associés, le comédien servant désormais de prête-nom à l’écrivain revanchard qui avait des comptes à régler depuis Le Cid (1637) et Polyeucte (1642) avec les académiciens savantasses, les faux dévots, les Précieuses et les petits marquis. De là l’origine des Précieuses ridicules (1658), des Fâcheux (1661), de L’Ecole des Femmes (1662) du Tartuffe (1664), de Dom Juan (1665), du Misanthrope (1666), des Femmes savantes (1672). Cette association demeura secrète, comme toutes celles qui ont uni un écrivain et son prête-nom, pratique très courante au XVIIe siècle.
Molière et Pierre Corneille ne s’estimaient pas.
Faux. Molière a commencé sa carrière provinciale (en 1643) en demeurant auprès de Pierre Corneille tout un été (ce dernier, par l’intermédiaire de son notaire Me Cavé, aida la Troupe à aménager, depuis Rouen, une salle à Paris). Molière a préparé sa carrière parisienne (en 1658) en demeurant un autre été auprès de Pierre Corneille qui l’attendait (nous le savons grâce à une lettre de Thomas). Molière a débuté devant la Cour en jouant uniquement du Pierre Corneille. Comme le dit Georges Couton : « L’obstination de Molière à jouer du Corneille est frappante : il reprend des pièces anciennes, il monte des pièces nouvelles. Tout se passe comme si avec une obstination digne d’un meilleur succès, il avait voulu se faire l’interprète de Corneille, voire s’imposer à Corneille comme son interprète.» L’auteur que Molière joua le plus durant toute sa carrière est Pierre Corneille. Son épouse Armande et son disciple Baron resteront, même après la mort du Comédien, des intimes de Pierre Corneille.
Dans L’Ecole des Femmes Molière, en se moquant de « monsieur de l’Isle », visait le frère cadet de Pierre Corneille, Thomas.
Pour le Père Niceron, leur contemporain, l’allusion au « monsieur de l’Isle » ne vise pas Thomas Corneille mais Charles Sorel, ami de longue date de Pierre Corneille et quelque peu imbu de ses origines. « Charles Sorel prétend donc descendre des anciens rois d’Angleterre. Ses ancêtres gardèrent du reste les armoiries des anciens Saxons décrites par Fauchet, les roses d’or sur champ d’azur, ainsi que le surnom de l’Isle ou des Isles, qui rappellent leur origine ; Charles Sorel lui-même signa ainsi plusieurs de ses ouvrages. » (Emile Roy).
Dans L’Impromptu de Versailles Molière fustigea les vers de Pierre Corneille.
Dans cet impromptu, Corneille fustige les comédiens qui « ronflent » les vers. Mais il ne se moque pas de ses propres vers, au contraire : il les cite (car il a toujours aimé se citer), tout en faisant l’éloge d’une élocution sans emphase telle que la pratique son disciple Floridor auquel, bien entendu, ne s’attaque pas L’Impromptu de Versailles (ce qui aurait dû être le cas si Molière avait été l’adversaire de Corneille et s’il était l’auteur de cette pièce).
La querelle de L’Ecole des Femmes opposa Molière aux frères Corneille.
Cette prétendue « querelle » n’existe qu’en fonction du parti pris des moliéristes qui, afin de réhausser le prestige de Molière, refusent toute interaction entre lui et Pierre Corneille. Toutefois la haute autorité Louis Moland signalait : « leurs ennemis avaient essayé de les animer l’un contre l’autre. […] Ces efforts de la malveillance n’obtinrent pas le succès qu’on se proposait. Les meilleurs rapports s’établirent entre Corneille et Molière. » D’autant, comme le constatait l’éminent Paul Mesnard, que les « pièces de Corneille, notamment Sertorius et Le Menteur, n’avaient jamais cessé d’être jouées sur le théâtre de Molière. » L’Affaire Corneille-Molière démontre que la prétendue « querelle de L’Ecole des Femmes » fut une stratégie commerciale mise en place par Pierre Corneille à son bénéfice et celui de ses deux disciples : Floridor (Hôtel de Bourgogne) et Molière (Palais-Royal).
Molière est l’inventeur d’une élocution naturelle qui allait à l’encontre des habitudes théâtrales de l’époque.
Ce n’est pas Molière le promoteur de cette élocution naturelle, mais Pierre Corneille (et Floridor son disciple de l’Hôtel de Bourgogne). Molière n’a jamais eu une diction naturelle, bien au contraire, comme en témoigne sa contemporaine, la comédienne Mlle Poisson. Elle écrit que Molière avait « une voix sourde, des inflexions dures, une volubilité de langue qui précipitait trop sa déclamation, le rendait de ce côté fort inférieur aux acteurs de l’Hôtel de Bourgogne. Il se rendit justice et se renferma dans un genre où ses défauts étaient plus supportables. Il eut même bien des difficultés pour y réussir et ne se corrigea de cette volubilité, si contraire à la belle articulation, que par des efforts continuels qui lui causèrent un hoquet qu’il a conservé jusqu’à la mort et dont il savait tirer parti en certaines occasions. ». Une élocution naturelle allait donc à l’encontre du tempérament de Molière. Sur les conseils de son mentor Corneille, il s’y est toutefois appliqué, échouant dans la tragédie, mais réussissant dans la farce.
Molière était un excellent comédien.
Ses contemporains ne l’ont apprécié que dans les rôles comiques, notamment dans ceux de Mascarille et de Sganarelle (une dizaine de pièces à eux deux). Nous savons par divers témoignages que les spectateurs ont sifflé, en province comme à Paris, ses interprétations tragiques. Molière a commencé sa carrière comme farceur et l’a terminée comme farceur. « Ce Sganarelle qui se courbe vers la rampe, le bonnet à la main, comme pour haranguer le public, un sourire énorme élargissant son visage grimé, c’est bien réellement Molière bouffon, Molière farceur, – le plus goûté peut-être des Molière au XVIIe siècle. » (Emile Dacier). La Comédie-Française possède un tableau de 1670 : Les Farceurs français et italiens depuis soixante ans et plus. On peut y voir Molière en compagnie de Jodelet, Turlupin, Polichinelle, Pantalon, Scaramouche… « Il est intéressant de noter que Molière est rangé auprès des comédiens et non des auteurs, comme on pourrait le croire. » (Bernard Jolibert).
Molière était bel homme.
L’éminent moliériste Gustave Larroumet écrit : « Je regrette de détruire une illusion chez ceux qui ne voient la beauté intellectuelle que complétée par la beauté physique, mais, comparaison faite de ces divers documents, je suis obligé de dire que Molière était laid. […] Le buste est massif et trapu, les jambes longues et grêles. Sur ce corps sans harmonie une grosse tête, avec un visage rond, des pommettes saillantes, des yeux petits et très écartés l’un de l’autre, un nez large à la racine et des narines dilatées, une grande bouche et des lèvres épaisses, un menton fortement accusé, le teint brun, la moustache et les cheveux presque noirs. On comprend qu’un homme ainsi bâti n’ait jamais pu s’imposer au public dans les amoureux tragiques ; mais mieux fait et avec des traits plus fins, aurait-il pu réussir complètement dans la comédie et dans la farce ? »
Molière était l’ami de Racine et de La Fontaine.
Grimarest, son premier biographe, écrit : « Bien des gens s’imaginent que Molière a eu un commerce particulier avec M. Racine. Je n’ai point trouvé que cela fût vrai dans la recherche que j’en ai faite ; au contraire… » Les moliéristes Bernard Beugnot et Roger Zuber ont conclu en 1973 que « l’introuvable société des Quatre Amis » qui aurait réuni, au dire de moliéristes trop enthousiastes, La Fontaine, Racine, Molière et Boileau est un « mythe ».
Molière a épousé une femme coquette et infidèle qui fit son malheur.
Tel est en effet le jugement phallocrate des moliéristes (surtout ceux du XIXe siècle). A quarante ans, Molière épousa Armande qui en avait dix-huit. L’ouvrage La Fameuse comédienne (attribué à La Fontaine par son ami le président Bouhier et par Lancelot qui publia en 1729 les Œuvres diverses de La Fontaine d’après les manuscrits retrouvés chez ce dernier), ainsi que plusieurs contemporains accusèrent Molière d’avoir des amitiés particulières avec un jeune comédien de treize ans, Baron, dont il fit son disciple. Armande, jalouse de Baron, se sépara de son mari. Pourquoi Armande aurait-elle été impérativement folle d’admiration pour un homme qui a réussi grâce aux femmes (Madeleine Béjart et Marquise du Parc, seules, ont fait le succès de la Troupe à ses débuts), qui n’a cessé de jouer les personnages les plus pitoyables (Sganarelle et clones), et n’a jamais été héroïque dans ses bras (très vite elle n’en voulut plus). Il est vrai qu’elle n’aima guère Molière, mais, à la différence des moliéristes, elle savait qui il était : « Le cercueil de Poquelin fut recouvert du poêle des tapissiers. Sa veuve voulut montrer ainsi, par une sorte d’ultime et publique déclaration, que son mari était demeuré étranger à l’œuvre théâtrale qu’on lui imputait. » (Maurice Garçon).
Molière était un homme "libre".
Faux. L’on sait par La Grange, comédien de la Troupe, que Molière, valet de chambre du Roi, était un « courtisan assidu ». De même, Racine écrit à son ami Le Vasseur que chaque fois qu’il va voir le Roi il rencontre le « comédien-tapissier ». Molière fut le servile serviteur de Louis XIV : « Car il n’a que son maître, et contre lui toute la Cour. » (Jules Michelet). » C’est aussi ce que pense Georges Couton : « La Reine-mère, Monsieur le Prince, les grands officiers de la couronne acceptent mal que le roi les élimine de son conseil pour y accueillir trois bourgeois, le Tellier, de Lionne, Fouquet. Au moment où la plupart des Français, et des écrivains, restent sceptiques à propos de cette décision de gouverner en personne, Molière, des premiers avec Benserade, fait savoir son admiration pour la politique du Roi. »
Molière était contre l’Eglise.
Ni contre ni pour. Rien dans sa vie ne montre que Molière se soit intéressé à la religion chrétienne. Un contemporain, le sieur de Rochemont écrivait : « C’est bien à faire à Molière de parler de la dévotion, avec laquelle il a si peu de commerce et qu’il n’a jamais connue ni par pratique ni par théorie ». Le moliériste Antoine Adam, nous dit que Molière « ne songeait certainement pas, comme on l’a dit parfois, à combattre la religion nationale, ni les croyances chrétiennes. […] Il n’était pas un bon catholique inquiet de voir le tort que cette hypocrisie faisait à la vraie religion. Pour soutenir cette étrange interprétation de Tartuffe, il faut ignorer les indications nombreuses qu’on possède sur les convictions intimes de Molière et sur ses attaches avec les "libertins" de son temps. »
Molière est l’ancêtre des Républicains.
C’est exactement le contraire puisqu’il flatta toujours Louis XIV dans le sens du poil (cf. Louis Moland, Gustave Larroumet, Georges Couton…) C’est l’après Révolution française qui, devant choisir un « écrivain du peuple », a désigné Molière. Pour cela, ses pièces sérieuses (c’est-à-dire celles de Pierre Corneille) furent récrites selon le nouvel idéal républicain. Puis ce fut la IIIe République qui fit de Molière l’anti-clérical par excellence et, pour mieux s’opposer à l’Allemagne alors triomphante, en fit un génie universel républicain. Dans ce but fut entreprise la mythification de Jean-Baptiste Poquelin : « Il y eut comme une adoption de ce grand génie comique par la nation » (Louis Moland). Les premiers biographes de Molière, comme Eudore Soulié, furent mandatés par le Ministère de l’Instruction publique. Le moliériste Edmond Scherer écrira en 1892 : « L’admiration pour Molière est en train de passer aussi chez nous à cet état d’orthodoxie hors de laquelle il n’est point de salut. Nous avons trouvé ce qu’il fallait à notre besoin de culte reconnu et de croyance officielle... »
Molière est « un parfaitement honnête homme », comme l’écrit La Grange, comédien de sa troupe.
Molière a surtout été un « parfaitement » homme d’affaires, qui a fait fortune. Il a gagné en quatre ans plus que Pierre Corneille durant toute sa carrière. Elevé dans une famille d’affairistes, Molière, comme son père, prêta de l’argent avec intérêt. Il refusa de payer au jeune Racine ses droits sur les premières représentations d’Alexandre sous le prétexte que ce dernier avait décidé, au vu des résultats, de donner sa pièce aux comédiens de l’Hôtel de Bourgogne. Molière s’est associé avec Jean Ribou, un « corsaire littéraire » (Jules Taschereau), « un pirate de la librairie » (Georges Couton) ; et il s’est aussi allié au musicien Jean-Baptiste Lully (« ténébreux coquin », Boileau dixit) pour pratiquer « une espèce de spoliation » (Edouard Fournier) envers l’abbé Perrin qui détenait le privilège de l’Opéra (cette association se retournera contre Molière). Son ami le poète-musicien Charles d’Assoucy, qui l’aida à ses débuts, écrit que le Comédien ne peut se « permettre d’aimer autre que lui-même ». Des années plus tard, « Molière, célèbre, riche, respecté, n’avait plus d’amitié pour d’Assoucy, qui croupissait dans la misère… » (Alain Niderst).
Molière avait le noble caractère d’Alceste (Le Misanthrope).
Au contraire, Molière était à l’opposé de ce caractère altier qui fut celui de Pierre Corneille. Car c’est Corneille qui, dégoûté du monde, a fait trois retraites ; c’est Corneille qui n’a jamais fait partie d’un cénacle ni d’aucun salon ; c’est lui encore et toujours qui a adressé des mises en garde au jeune Louis XIV, ce bon vivant mort à toute vraie noblesse. Molière a toujours été un bourgeois parvenu (il roule en carrosse, ne peut s’habiller sans un domestique, etc.) et un zélé courtisan.Voir dans Alceste « la grande âme de Molière, selon moi, c’est un contresens » (Gustave Michaut). Pour Alfred Simon « Alceste représenterait même plutôt l’opposé de Molière qui n’a jamais prétendu, ni comme comédien ni comme courtisan, rompre en visière tout le genre humain ». Jules Michelet remarque : « Le Misanthrope est une œuvre infiniment hardie, car si Alceste gronde, c’est sur la cour plus que sur Célimène. Mais qu’est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par lui ? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste, qui donc les fait, sinon le roi ? » Et Gustave Larroumet de commenter : « Molière n’était ni assez ingrat ni assez maladroit pour avoir eu la pensée d’attaquer le règne et de faire acte de mécontent. » Molière non, mais Corneille certainement.
Molière était une grande âme.
Rien n’est moins sûr. Grimarest, son premier biographe, nous dit de Moliere (sans accent comme l’a toujours écrit Poquelin) : « C’était l’homme du monde qui se faisait le plus servir ; il fallait l’habiller comme un grand seigneur, et il n’aurait pas arrangé les plis de sa cravate. Il avait un valet, dont je n’ai pu savoir le nom, ni la famille, ni le pays ; mais je sais que c’était un domestique assez épais, et qu’il avait soin d’habiller Moliere. [Un jour que ce domestique le servit mal] "Oh, parbleu ! c’en est trop, dit-il, en lui donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse ». Grimarest nous apprend aussi : « ...une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le temps qu’il l’avait ordonné, mettait Moliere en convulsion ; il était petit dans ces occasions. Si on lui avait dérangé un livre, c’en était assez pour qu’il ne travaillât de quinze jours ». Pour l’éminent Alain Niderst, Argan du Malade imaginaire (1673) est « une sorte de portrait de Molière. Il avait tous les traits physiques qu’il prête à Argan : "mouchant, toussant, crachant" (auxquels s’ajoute la barbe évoquée dans la scène 14 de l’acte III), et certains traits moraux : "de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens et grondant, jour et nuit…". Certes, "sans esprit, ennuyeux" peut étonner davantage, mais est-ce sûr ? Molière était mélancolique et taciturne, susceptible donc de paraître stupide et sans conversation. »
Louis XIV reconnut la valeur littéraire de Molière en lui octroyant une pension de 1 000 livres annuelles.
La pension de Molière à partir de 1663 est seulement l’expression du pouvoir absolu de Louis XIV, comme l’explique l’éminent Gustave Larroumet : « un bouffon, auteur de quelques grosses farces et de deux ou trois comédies mal intriguées, mis au rang des hommes de lettres les plus considérables ! En l’inscrivant sur sa première liste de pensions, Louis XIV heurtait le préjugé plus directement encore que ne l’eût fait Napoléon 1er en comprenant Talma parmi les premiers membres de la Légion d’honneur. » Ainsi, Molière n’avait pas plus le statut d’écrivain que le comédien Talma celui de militaire.
Louis XIV estima toujours davantage Molière.
Jamais Louis XIV n’a estimé Molière : il s’est contenté de le protéger envers et contre tous. Voici ce que dit Gustave Larroumet des rapports de Louis XIV avec le Comédien : « On a justement remarqué que l’on ne trouve dans ses rapports avec lui rien de semblable à ce que nous offre la biographie de Boileau ou de Racine. Pour Boileau, il avait plus que de l’estime […]. Mêmes sentiments pour Racine, qui entrait encore plus avant dans la familiarité royale… ». Le Roi a toujours traité Molière comme son bouffon, dictant le thème des spectacles qu’il souhaitait voir, ne tenant jamais compte des impératifs intellectuels ou moraux qu’aurait pu avoir Molière (et que celui-ci, évidemment, n’eut jamais puisqu’il chargeait d’autres que lui d’écrire les textes exigés par le Roi). C’est l’avis de l’éminent moliériste Louis Moland : « Du moment où ces deux hommes, placés à de telles distances dans l’ordre social, l’un roi hors de tutelle, l’autre qui n’était encore qu’un bouffon émérite et un moraliste bien timide, se furent regardés et compris, il s’établit entre eux une sorte d’association tacite qui permettait à celui-ci de tout oser, qui lui promettait assurance et garantie, sous la seule condition de respecter et d’amuser toujours celui-là. »Voilà défini le contrat qui a toujours lié un bouffon à son roi.
Presque tous ses contemporains admiraient Molière.
Au contraire, Molière fut l’homme le plus haï de la noblesse, du clergé et de la gent littéraire. Jamais on n’a écrit autant de pamphlets sur un homme en vue. Et cela parce que Molière eut le redoutable honneur d’être le bouffon du Roi, « un puissant bouffon » (Jules Michelet) qui, pour beaucoup, abusait de ce privilège. Seul le peuple aimait les farces qu’il mettait en scène et interprétait à la perfection, mais le peuple, à cette époque, ne lisait pas.
C’est par méchanceté et pure jalousie que certains de ses contemporains ont traité Molière de "plagiaire" et de "farceur".
Les contemporains savaient exactement à qui ils avaient à faire. Pour eux, Molière était le « premier farceur de France » (Somaize dixit ; pour lui, c’est un compliment) et le « bouffon du Roi », ce que nous autres modernes refusons d’entendre. Tout lui était permis et il en profitait. D’où la colère de nombreux écrivains qui lui reprochèrent dans ses spectacles de plagier tout le monde et ainsi de se parer des plumes du paon. L’écrivain Chapelain, pourtant directement aux ordres du Roi, lui reprocha sa « scurrilité », vieux mot pour désigner « la basse bouffonnerie » (cf. Le Robert). Pour Racine, Molière n’est qu’un « comédien-tapissier ». Avant de rencontrer « Moliere », Boileau écrit contre lui sa Deuxième satire dans laquelle il feint de s’étonner : « Rare et fameux esprit, dont la fertile veine/ Ignore en écrivant le travail et la peine ; […] Enseigne-moi, Moliere, où tu trouves la rime./ On dirait, quand tu veux, qu’elle te vient chercher. » Ce que ses contemporains lui reprochait ce n’est pas tant de ne pas écrire ses spectacles (sauf lorsqu’il pillait trop systématiquement) mais d’être sorti de sa condition de comédien/organisateur des plaisirs royaux pour faire croire à un statut d’écrivain. Sans l’appui de Louis XIV, qui légitima cette ambiguïté, jamais Molière n’aurait pu aller contre les Marquis et l’Eglise. Si un véritable écrivain, Corneille ou Racine, avait agi comme Molière, il aurait été vite muselé (il n’y a d’ailleurs jamais eu d’écrivain ayant agi comme il le fit).
Molière était un infatigable lecteur.
L’inventaire après décès montre que Molière avait dans sa bibliothèque moins de trois cent cinquante ouvrages, dont la plupart offerts par ses amis et par Augustin Courbé, l’éditeur des frères Corneille : « Molière semblait s’adresser à Courbé pour garnir sa bibliothèque » (Madeleine Jurgens). Molière ne possédait pas même la bibliothèque de l’ "honnête homme", mais il ne manquait aucune pièces de Pierre et de Thomas Corneille.
Molière était un puits de science.
Les pièces que le comédien-metteur en scène a créées, sans jamais les écrire, sont faites de centaines d’emprunts et de plagiats, comme le démontrent les cinq cents pages de l’ouvrage de Claude Bourqui (Les Sources de Molière, 1999). Le fait qu’elles aient été écrites ou « raccommodées » par de nombreux tâcherons explique l’immense champ lexical qu’elles couvrent. « M. Castil-Blaze a fait un livre pour prouver que Molière connaissait à fond la musique, et qu’il a parlé la langue musicale la plus correcte et la plus savante. Un jurisconsulte a démontré que Molière devait nécessairement avoir étudié le droit civil, pour en employer les termes avec tant de justesse et de précision. […] Les mêmes recherches pourraient avoir lieu pour les autres gens d’état ou de métier qu’il a mis en scène ; elles obtiendraient un semblable résultat. » (Louis Moland). Les références à des livres anciens que l’on relève dans les grandes pièces sérieuses telles L’Ecole des Femmes ou Tartuffe sont celles faites par Pierre Corneille dont la culture était vaste (il pratiquait le grec, maniait parfaitement le latin, lisait l’espagnol et l’italien, était licencié en Droit et possédait une bibliothèque prestigieuse).
Molière improvisait ses chefs-d’œuvre.
Son biographe Grimarest, qui tenait ses renseignements de Baron, le disciple de Molière, nous dit que Molière « était l’homme du monde qui travaillait avec le plus de difficulté ». Et de réaffirmer quelques pages plus loin : « il ne travaillait pas vite, mais il n’était pas fâché qu’on le crût expéditif ». En revanche, Pierre Corneille fut le plus rapide versificateur de son siècle (il composa les mille huit cents vers de Polyeucte en vingt jours ; Œdipe en mois de deux mois ; Psyché en quinze jours.) Corneille se vantait de pouvoir écrire simultanément des pièces de style et de sujet totalement opposés (cf. l’épître du Menteur et la préface de Clitandre).
Molière est un écrivain de génie.
Molière fut un comédien, un metteur en scène, un directeur de théâtre, un valet de chambre, l’organisateur des plaisirs de Louis XIV et le "bouffon du Roi". Il assura jusqu’à épuisement ces six fonctions écrasantes, mais jamais il ne fut écrivain. D’ailleurs, personne n’a jamais vu Molière en train d’écrire. En revanche, beaucoup de témoignages le montrent invitant et invité partout, s’amusant avec ses amis comédiens (les soirées chez Scaramouche), buvant avec son collaborateur alcoolique Chapelle (Molière était « le soir […] en goguettes »), également avec Boileau et leurs amis libertins : Hesnault, Des Barreaux, Ninon de Lenclos… Comme le constatait l’éminent moliériste Alfred Copin : « C’est à se demander, quand on étudie de près la vie de cet homme prodigieux, quand il trouvait le temps d’écrire, partagé qu’il était entre ses tracas de directeur, de régisseur, de metteur en scène, de professeur – La Grange et Baron ne furent-ils pas ses élèves, et Armande donc ? et les autres ? – et d’auteur. Nous ne parlons que pour la forme de ses fonctions plutôt honorifiques de valet de chambre tapissier du roi, et nous passons sous silence les visites obligées auprès des grands du jour ; ajoutez à cela le temps forcément consacré à l’étude de ses rôles et celui passé près de Mlle de Brie ou d’Armande, et dites-moi franchement à quelle heure de la journée ou de la nuit il avait une minute à lui pour la production de tant de chefs-d’œuvre. »
C’est parce que Molière écrivait avec un style vivant, alerte et profond, qu’on appelle le français « la langue de Molière ».
Là est le problème. Il y a deux écritures dans les pièces signées Molière :
• Une écriture médiocre et souvent incorrecte : « on trouve dans Molière tant de négligences et d’expressions bizarres et impropres, qu’il y a peu de poètes, si j’ose le dire, moins corrects et moins purs que lui. » (Vauvenargues) ; « il lui échappait même fort souvent des barbarismes » (Bayle) ; « avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias » (Fénelon) : « Molière cheville continuellement, horriblement ; il n’a pas seulement des dires inutiles, mais des répétitions fatigantes ; il ne répète pas seulement le mot, mais aussi la phrase ; ses phrases, enfin, ne constituent pas seulement des redites, mais elles se suivent par voie de juxtaposition, sans se lier, sans se combiner organiquement, ce qui donne au discours une allure traînante. » (Edmond Scherer).
• Et un style admirable qui rappelle invariablement celui de Pierre Corneille : « Les vers de Molière, presque seuls à son époque, ont exactement tous les caractères que nous avons essayé de faire ressortir dans les vers de Corneille. C’est le même poète qui semble écrire. On retrouve dans les comédies cet équilibre, cette facture spéciale avec les mots forts placés aux temps forts. » (René-Albert Gutmann, Introduction à la lecture des poètes français, 1967). Ces deux styles si opposés ne concernent pas seulement des pièces différentes, ils se retrouvent souvent dans une même pièce. Racine ayant reconnu à Pierre Corneille un style « inimitable », même dans la comédie, comment expliquer que Molière ait pu si facilement l’imiter tout au long de sa carrière ? Comment expliquer aussi que les références et emprunts relevés par Georges Couton dans les deux tomes de la Collection La Pléiade consacrés à Molière tournent autour du seul Pierre Corneille ? L’explication, pour nous, est simple : Pierre Corneille est l’auteur des actes ou scènes où se lit son style « inimitable », le reste a été écrit ou « raccommodé » par les divers collaborateurs, occasionnels ou permanents, du directeur du Palais-Royal.
Molière est l’auteur d’une trentaine de pièces.
Tout son théâtre sérieux a été écrit par Pierre Corneille ; la vingtaine d’autres pièces, qui sont plus ou moins des farces, a été écrite par des tâcherons inconnus ou/et « raccommodée » par des collaborateurs qui vivaient sous la coupe de Molière : Madeleine Béjart, Claude Chapelle, La Grange, Adrien Subligny, Jean Donneau de Visé… Du vivant de Molière, tout ce qui était joué dans son théâtre, et même ailleurs, était publié sous son nom. Les Nouvelles œuvres de Monsieur J.B.P. Moliere offrent dans le tome I, parmi les pièces que la postérité lui attribue : Zélinde de Donneau de Visé ; dans le tome II : L’Antimoine purifié sur la sellette, La Veuve à la mode. Cette dernière œuvre est aussi de Donneau de Visé ; L’Antimoine est d’un auteur anonyme. D’autres éditeurs lui attribuèrent la Lettre sur l’Imposteur qui est également de Donneau de Visé. La version en vers de Dom Juan, écrite par Thomas Corneille, fut jouée jusqu’au XXe siècle sous le nom de Molière. La bibliothèque du British Museum possède une comédie en un acte en vers, L’advocat sans estude, signée « Moliere ». Si la trace d’un « sieur Scipion », ayant fait représenter cette pièce en 1665 au Théâtre du Marais, n’avait pas été retrouvée, Molière aurait été crédité, par les moliéristes d’aujourd’hui, d’une nouvelle œuvre.
Molière a collaboré avec Pierre Corneille une unique fois, pour Psyché.
Avec la comédie-ballet Psyché (1671) l’association Corneille-Molière fut partiellement dévoilée. Le célèbre écrivain Philippe Quinault et le musicien Lully ayant aussi participé à la pièce, il fallut préciser la part de chacun. Or, les circonstances qui présidèrent à la naissance de Psyché sont identiques à celles qui donnèrent Les Fâcheux, Tartuffe ou Amphitryon. Toujours, Molière manqua du temps nécessaire pour répondre aux exigences simultanées du Roi et du public. Bien que Corneille ait écrit l’essentiel de Psyché, cette pièce fut publiée sous le seul nom de Molière. En 1682, alors que le Comédien est décédé depuis neuf ans, Corneille ne comptera dans son Théâtre complet ni Psyché ni aucune des pièces qu’il n’a pas signées. Nous connaissons ainsi la nature du contrat qui unissait les deux artistes : les écrits vendus à Molière lui appartiennent définitivement (Au XVIIe siècle, les droits d’auteur n’existaient pas et le metteur en scène était l’"auteur" de ce qu’il représentait.) Ainsi les pièces du célèbre Alexandre Hardy restaient la propriété de la troupe qui les lui avait achetées. Or, Hardy fut l’idole du jeune Pierre Corneille qui lui présenta sa première comédie Mélite. Le moment venu, Corneille n’eut donc aucun état d’âme d’être un "auteur de troupe", puisque son modèle l’avait lui-même été. N’oublions pas que Pierre Corneille commença sa carrière comme collaborateur du cardinal Richelieu et la termina comme nègre du disciple de Molière : Baron (la tradition lui attribue la plus célèbre pièce de celui-ci, L’Homme à bonnes fortunes).
Molière incarne la littérature classique.
Molière incarne le show-bizz. Il doubla les prix pour les pièces à scandale ; pour les spectacles de moindre affluence, il inventa les prix réduits ; il intéressa des gens fortunés aux divertissements qu’il montait ; il obtint du Roi que tout le monde payât sa place (ce qui n’était pas encore dans les mœurs). Molière s’intéressait tellement peu à la littérature qu’il n’a revu aucune des éditions des pièces qu’il a créées. « Ayant ainsi assuré ses droits de propriété contre les contrefacteurs et les plagiaires, il semble s’en être tenu là. On ne le voit pas remanier ses œuvres, les corriger comme l’ont fait par exemple Corneille et Racine. » (Gustave Michaut). Jamais Molière ne s’intéressera à ce qui est publié sous son nom. Ce total désintérêt navra La Grange quand il entreprit de publier en 1682, la totalité des Œuvres de Monsieur de Moliere (sans accent, comme Poquelin a toujours signé son pseudonyme).
Très tôt l’unanimité s’est faite sur le génie Molière.
Faux. L’éminent Georges Mongrédien écrit : « J’ai eu la curiosité de lire toutes les préfaces de ces auteurs dramatiques dont beaucoup, comme Molière lui-même, furent comédiens et parfois de sa troupe même : Baron, Boursault, Brécourt, Champmeslé, Thomas Corneille, Donneau de Visé, Hauteroche, Montfleury père et fils, La Tuilerie, Raymond Poisson, Quinault, Rosimond, Brueys et Palaprat, Regnard, Dufresny, Dancourt ; pas un ne cite le nom de Molière, ne fait allusion à son œuvre. [...] Alors que la littérature du XVIIe est si abondante sur l’œuvre d’un Corneille et d’un Racine, pourquoi est-elle si pauvre sur celle de Molière ? » La réponse est évidente : ses contemporains savaient que le "théâtre " de Molière n’est pas l’œuvre d’un homme, mais une enseigne commerciale. Et cela explique aussi pourquoi Molière, bien que protégé par Louis XIV, ne fut jamais pressenti pour siéger à l’Académie française, les statuts de cette institution lui interdisant d’envisager l’élection d’un comédien (aucun contemporain n’a jamais eu cette idée saugrenue, et Molière encore moins). Pour l’éminent Henry Lyonnet : « Qu’on ne s’y trompe pas. Ce sont les siècles suivants qui ont placé Molière sur le piédestal où nous le trouvons. »
Molière est la « gloire de la France ».
Son statut de « gloire de la France » et de « dieu littéraire » vient d’un contresens sur ce que fut réellement Molière. Lorsque Grimarest publie en 1705 la première biographie de Molière, il met en garde le lecteur : « ... je n’ai point fait la Vie de Moliere comme Comédien, mais comme Auteur. » En raison de ce parti pris, le prête-nom Molière doublé d’un entrepreneur de spectacles est présenté comme l’auteur de tout ce qui fut joué sous sa direction. A la lecture de l’ouvrage, Boileau, qui a bien connu Jean-Baptiste Poquelin, prononce un verdit sans appel : « Pour ce qui est de la Vie de Moliere, franchement ce n’est pas un ouvrage qui mérite qu’on en parle ; il est fait par un homme qui ne savait rien de la vie de Moliere, et il se trompe de tout, ne sachant pas même les faits que tout le monde sait. » Comme le remarque l’autorité Gustave Larroumet : « Un tel arrêt, tombant d’une telle plume, devait être, semble-t-il, une condamnation à mort. » C’est exactement le contraire qui se passa. La Révolution française décida de faire de Molière « l’écrivain du peuple » dont elle avait besoin. Ensuite, toujours pour des raisons politiques, ce fut la IIIe République qui mythifia Molière, par l’intermédiaire de la Sorbonne et de l’Ecole publique et laïque. En 1884 c’est « une religion constituée, avec son culte, sa liturgie, son langage hiératique… » (Gustave Larroumet). Et ce processus idolâtre, qui va à l’encontre de la vérité historique, n’a cessé de s’accélérer. On occulta son rôle unique de bouffon de Louis XIV. On occulta l’usage alors institutionnel du prête-nom. On occulta la pratique théâtrale propre au XVIIe siècle de l’appropriation d’une pièce par le metteur en scène qui la crée. Trois faits sociologiques qui sont à l’origine de la fortune de Molière et de l’imposture littéraire posthume que la Révolution française, la IIIe République et la Sorbonne lui ont fait et lui font toujours jouer.
Tous les manuscrits et les papiers de Molière ont disparu.
Rien ne prouve qu’ils aient jamais existé. Lorsque l’huissier a procédé à l’inventaire au domicile de Molière il n’a fait mention d’aucun manuscrit. Molière ne laisse à la postérité aucun brouillon, aucun carnet ou journal, aucune épreuve d’éditions, aucune annotation, aucune correspondance, aucun billet doux ou professionnel, aucune dédicace. Cette totale " absence ", surtout pour un homme aussi célèbre et recherché que lui, est un fait unique dans les annales littéraires. Malgré les plus intenses recherches, nous ne possédons qu’une soixantaine de signatures apposées sur des archives paroissiales, des actes civils ou notariés, si différentes les unes des autres qu’elles laissent perplexes les experts graphologues. Même Georges Mongrédien s’étonne : « Pendant treize ans de vie provinciale, Molière n’a pas manqué d’écrire à sa famille et à ses amis restés à Paris et qu’il avait quittés à l’âge de vingt-trois ans. Et, après son retour, il a bien dû donner de ses nouvelles aux amis qu’il avait pu se faire en province. Que pas un seul billet ne nous soit parvenu, voilà qui est étrange, et qui a donné à penser à une destruction systématique. Mais sur l’ordre de qui ? Et, même dans cette hypothèse, qu’aucun indice d’ailleurs ne vient appuyer, comment croire qu’aucun papier n’y ait échappé ? Ne cherchons pas à expliquer l’inexplicable ; l’historien doit savoir ignorer. » L’hypothèse est difficile à admettre à cause de la mythification de Jean-Baptiste Poquelin, mais il est probable que ce dernier n’a jamais su manier correctement la plume. Au XVIIe siècle, c’était le sort de quatre-vingt-dix pour cent de la population française. Pour compenser ce manque d’éducation, Poquelin veilla toute sa vie à s’entourer de professionnels de l’écriture, à commencer par Madeleine Béjart, La Grange, Claude Chapelle, « le fidèle Subligny » (Alain Niderst), Donneau de Visé et, last but not least, Pierre Corneille.