Corneille-Molière
Chronologies unifiées
Denis BOISSIER
« On aura de la peine à croire que deux pièces d’un style si différent
soient parties de la même main dans le même hiver. »
Corneille, Epître du Menteur (1644)
« Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts,
Que l’argent est la clef de tous les grands ressorts. »
L’Ecole des Femmes, I, 4 (1662)
Un mot sur notre méthode de travail. Nous avons étayé chacune de nos conclusions par les recherches des moliéristes et corneillistes les plus éminents. Tout ce que nous avons été amené à dire de « dérangeant » sur Molière ou Corneille a ses prémices chez leurs spécialistes respectifs. Chacun, en effet, s’aperçut un jour ou l’autre que le discours officiel n’allait pas. Chacun frôla la vérité, mais n’en tint pas compte pour des raisons diverses, relevant souvent de l’instinct grégaire. Pour le dire autrement : ce que nous allons démontrer ici a sa source dans les études de ceux-là mêmes qui nous opposent la plus grande résistance.Nous nous sommes donc astreint à les citer le plus souvent possible, quitte à ralentir notre avance. Les doutes qu’ils émettent, leurs contradictions innombrables et leur grande naïveté constituent pour nous le catalogue des faits suspicieux qui, faute d’une vue d’ensemble, n’ont pas conduit à une mise en examen du Comédien.
Nous avons aussi tenu à citer le témoignage des contemporains de Molière, même ceux qui lui étaient hostiles, car c’est en éliminant ce qui déplaît que les moliérâtres ont peu à peu inventé "l’auteur" Molière. Nous n’avons pas davantage oublié les propos significatifs qui parsèment les œuvres des écrivains du XVIIe siècle.
Au final, cet essai de Chronologies unifiées présente d’une façon assez exhaustive les probabilités concernant le vrai Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière. Que faire si nos constatations contredisent les théories admises comme dogme ? Nous en féliciter. Le devoir d’un chercheur n’est pas de préférer les opinions professées aux faits observés, mais d’adopter les conclusions qui découlent raisonnablement des faits, surtout si ces derniers se présentent en faisceau précis et concordant, logique et réaliste.
Les pièces suivies de [M], bien que de Corneille, furent signées par Molière.
Précédées d’un astérisque *, elles viennent d’auteurs non encore identifiés (Dassoucy, Boursault, Donneau de Visé, Subligny…)
Suivies d’un [C], ce sont les pièces officielles de Corneille.
Cet essai de Chronologies unifiées s’appuie sur des sources historiques dûment répertoriées et utilise les recherches universitaires les plus autorisées ou les plus pointues. Mais l’essentiel de ce qu’elle nous apprend, à savoir les liens étroits des deux artistes et leur collaboration régulière, ne se lit dans aucune chronologie officielle de Molière ou de Corneille.
CORNEILLE-MOLIERE
Chronologies unifiées
1606 – Naissance le 6 juin de Pierre Corneille.
1622 – 15 janvier, baptême de Jean-Baptiste Poquelin. Fils et petit-fils de marchands, du côté paternel comme maternel. L’éducation d’aîné qu’il reçoit développe en lui le sens des affaires. Il habite le quartier des Halles, au cœur de Paris.
1625 – Avec Mélite [C], créée par la troupe de Montdory, Corneille invente la comédie de mœurs. 1629 est la date généralement acceptée, mais la date de 1625, donnée par son neveu Fontenelle, est accréditée par la grande autorité Auguste Dorchain. Corneille a été plus précoce qu’on ne le croit.
1630 – Clitandre [C], tragi-comédie.
1631 – La Veuve [C], comédie jouée par la troupe de Montdory. « Parfois la vivacité du ton annonce celui de Molière. » (Jean Schlumberger). « Corneille d’ailleurs n’était pas un ingrat et il témoignait de la reconnaissance à Montdory, qui avait fait grande part au succès de ses comédies. » (Georges Mongrédien). Il ne sera pas non plus ingrat envers les deux autres grands comédiens qui l’aideront dans sa carrière : Floridor et Molière.
1632 – La Galerie du Palais [C], comédie.
La mère de Jean-Baptiste Poquelin meurt quand il a dix ans. Sa belle-mère est fille de carrossier. Chez les Poquelin (oncles compris) on ne parle que d’argent. Les livres sont absents même si, comme tout le monde, on possède une Bible et un Plutarque. Belle argenterie. Dans les tiroirs, de nombreuses créances.
1633 – La Place royale ou l’Amoureux extravagant [C], comédie dans laquelle Corneille invente le décor réaliste.
La Suivante [C], comédie.
Corneille est alors considéré comme un auteur « comique » ainsi que l’on disait à l’époque. Il est, de fait, l’inventeur de la comédie de caractères, trente ans avant que Molière n’ait son théâtre.
1634 – Médée [C], tragédie.
Poquelin père refuse de faire suivre à son fils une scolarité qui l’éloignerait de la profession de tapissier. Pour lui succéder, Jean-Baptiste n’a besoin que de savoir tenir un registre. « On n’a même pas la preuve écrite de son inscription au collège. » (Alfred Simon). Dans sa Vie de Molière, Grimarest, son premier biographe, indique que Jean-Baptiste « resta dans la boutique jusqu’à l’âge de quatorze ans ; et ils se contentèrent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins de la profession. ». Pour Voltaire aussi le jeune Poquelin n’a « rien appris, outre son métier, qu’un peu à lire et à écrire. »
1635 – Membre des Cinq Auteurs qui écrivent anonymement pour le Cardinal de Richelieu, Corneille collabore à La Comédie des Tuileries. La tradition lui attribue certains textes que Richelieu signa. Corneille a donc commencé sa carrière comme " collaborateur". Et pour la même raison, le manque d’argent, c’est ainsi qu’il la finira.
L’Illusion comique [C], comédie. Dans cette pièce mettant en scène des comédiens, Corneille reprend le procédé que Gougenot a inventé dans La Comédie des Comédiens (1633). Lorsqu’il voudra faciliter la carrière de Molière, Corneille réutilisera ce principe avec L’Impromptu de Versailles [M].
« Clitandre, ou Médée, ou L’Illusion comique, trois pièces qui marquent un assez net changement de cap par rapport aux œuvres qui précèdent. [...] Tout se passe comme si, pour ces trois pièces, il avait répondu à une "commande " de Montdory. Tout compte fait, pourquoi ne pas l’admettre ? » (Robert Garapon). Jamais, durant sa longue carrière, Corneille ne refusera une commande.
1636 – Toujours membre des Cinq Auteurs Corneille collabore anonymement à La Grande Pastorale, texte perdu, et à L’Aveugle de Smyrne.
D’après Pierre Louÿs, la comédie Les Visionnaires (1637) de Desmarets de Saint-Sorlin est de Corneille. L’un des personnages esquisse déjà la Bélise des Femmes savantes [M]. Desmarets était le secrétaire de Richelieu. L’œuvre parut sans nom d’auteur.
Mort de Catherine Fleurette, belle-mère du jeune Poquelin.
1637 – Le Cid [C], tragi-comédie, triomphe ; son auteur a 31 ans et des lettres de noblesse lui sont accordées.
Jean-Baptiste Poquelin a 15 ans. Grimarest, son premier biographe, dit qu’il va souvent au théâtre avec son grand-père maternel. L’adolescent a rencontré (ou va bientôt rencontrer) le jeune Claude Chapelle (né en 1626) qui restera son confident. Des années plus tard Chapelle, écrivain et alcoolique, sera le secrétaire de son compagnon devenu le richissime Molière.
Publication des Sentiments de l’Académie française, sévères envers Le Cid. Blessé par l’attitude de ses confrères jaloux de sa gloire « à nulle autre pareille » Corneille fait une retraite de trois ans. Cette attitude est révélatrice de son tempérament misanthrope.
1640 – Dans la tragédie Horace [C], Corneille fait un clin d’oeil à ses lecteurs : si on lit les acrostiches des vers 444 et suivants, où Horace défend de nobles idées, deux mots apparaissent : SALE CUL. Le poète n’était pas dupe des sortilèges de sa virtuosité.
Les amis du jeune Poquelin sont des Libertins sensuels. Sa vie durant, Jean-Baptiste aura pour camarades des habitués de tavernes comme Chapelle ou le musicien Dassoucy qui, en 1650, collaborera avec Pierre Corneille pour Andromède.
« Les trois seuls témoignages portés du vivant de Molière sur ses études et ses débuts au théâtre ne sont ni précis, ni concordants. Il en va de même pour tout le reste de sa vie. » (Roger Duchêne).
Poquelin père achète à son fils, âgé de dix-huit ans, un diplôme de Droit que ce dernier n’utilisera jamais.
Thomas Corneille, frère cadet de Pierre, a quatorze ans.
1641 – Cinna [C], tragédie.
Corneille épouse Marie de Lampérière, de onze ans sa cadette, fille du lieutenant particulier des Andelys. Comme le poète est trop pauvre pour représenter un parti intéressant, le cardinal de Richelieu a dû intervenir auprès du beau-père pour le convaincre d’accepter. Sa relative pauvreté sera pour le poète une hantise permanente.
Le collégien Thomas Corneille remporte le prix du « Miroir d’argent », décerné à la meilleure ode française sur la Vierge Marie.
1642 – Polyeucte [C] : mille huit cents vers écrits en vingt jours. Cette tragédie est condamnée par l’évêque Godeau, l’abbé Cotin (futur personnage des Femmes Savantes [M]) et par les Précieuses qui n’en apprécient pas le christianisme. C’est le début de la rancune de Corneille envers les Académiciens étroits, les Précieuses, les dévots et les abbés mondains.
« Pour comprendre tout à fait Polyeucte, il faut songer à Tartuffe et c’est le chef-d’œuvre de Molière qui achève d’expliquer, en lui servant de réplique ou de contrepartie, le chef-d’œuvre de Corneille. » (Ferdinand Brunetière). Exactement ce que dit Pierre Louÿs : « Tartuffe et Polyeucte sont les deux pôles du même cerveau... ».
Le Menteur [C], prototype des comédies que signera un jour Molière, fait un triomphe.
Corneille perd sa pension à la mort de Richelieu.
Jean-Baptiste Poquelin est épris d’une comédienne de quatre ans son aînée : Madeleine Béjart. Son "protecteur" est le baron de Modène dont elle aura, en 1643, une fille, Armande (que Molière vieillissant épousera). Grâce à Madeleine, Poquelin s’enflamme pour la comédie.
Il devient le faire-valoir des charlatans l’Orvietan et Bary qui exercent sur le Pont-Neuf ou pendant la Foire de Saint-Germain.
Il est contraint par son père d’exercer quelque temps sa charge de tapissier ordinaire du Roi.
1643 – Le 6 janvier, Jean-Baptiste reçoit de son père 630 livres d’avancement d’hoirie. Le 30 juin, grâce à cet argent, il participe à la fondation, avec la famille Béjart (Madeleine, ses deux frères et sa soeur) et cinq autres comédiens, d’une compagnie théâtrale dont le nom sera L’Illustre Théâtre. La Troupe, qui n’a d’yeux que pour Corneille, sait qu’un éditeur depuis 1641 réunit en un volume son théâtre sous le titre L’Illustre Théâtre.
La Troupe a une directrice, Madeleine Béjart ; et un directeur, l’écrivain et acteur Denis Beys (le doyen).
Le jeune Poquelin renonce à sa charge de tapissier.
La Troupe part pour la province. La foire du Pardon la fait séjourner plusieurs mois à Rouen. Madeleine frappe à la porte de Corneille (elle est apparentée au poète Tristan l’Hermite et connaît le dramaturge Rotrou ; la tradition veut qu’elle ait joué dans Le Cid ). Elle séduit Corneille et, avec Denis Beys, le persuade qu’ils vont bientôt ouvrir le troisième grand théâtre de Paris (affirmation qui ne sera confirmée qu’en 1661). Ils veulent jouer ses pièces et espèrent, en vain, qu’il leur en donnera à créer.
Corneille, qui a perdu sa pension en 1642 et qui a toujours favorisé la multiplication des compagnies théâtrales, agrée la jeune équipe.
En octobre, il demande par écrit au Roi l’autorisation d’être seul juge pour autoriser les comédiens qui interprèteront ses œuvres. Refus de Louis XIV.
« Il y a en Corneille un découvreur ; on ne le dira jamais trop. » (Georges Couton). Le poète offre à Jean-Baptiste Poquelin (21 ans) son pseudonyme : « Moliere », de l’ancien verbe molierer/légitimer (Cf. Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVIe siècles, Frédéric Godefroy, 1888). Corneille accepte que « Moliere » (toujours orthographié par Poquelin sans accent) soit honorifiquement son Légitimé, autrement dit : son porte-parole (comme l’était déjà officiellement Floridor, tragédien célèbre de l’Hôtel de Bourgogne).
La Troupe veut aménager une scène à Paris, mais elle n’a pas de répondant. « On n’est pas allé loin pour trouver Pierre Corneille qui mène toute la troupe chez Maître Cavé, son propre notaire, habitant rue de l’Estrade, près du port. Et le solennel tabellion, rassuré et convaincu par son client, avocat du Roi en la Table de Marbre, reçoit les signatures des onze comédiens. » (Armand Le Corbeiller).
Afin de conserver ses droits sur une pièce après qu’elle a été publiée, Corneille écrit un Projet de lettres patentes. Nouveau refus du Roi.
La Mort de Pompée [C], tragédie.
Guez de Balzac écrit à Pierre Corneille : « Vous serez Aristophane quand il vous plaira, comme vous êtes déjà Sophocle. » (Lettre du 10 février 1643). L’avenir va lui donner raison.
1644 – 1er janvier : ouverture de l’Illustre Théâtre à Paris.
Forte du soutien de Corneille, la Troupe engage, le 28 juin, le danseur rouennais Daniel Mallet. Fut-il présenté par le Rouennais Corneille ?
Le 28 juin 1644, pour la première fois, Poquelin signe « Moliere » (sans accent) et paraphe le premier, privilège de sa légitimité.
« Lorsqu’on lui a demandé ce qui l’avait engagé à prendre celui-là [de pseudonyme] plutôt qu’un autre, jamais il n’en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis. » (Grimarest). La raison est simple : Molière a d’abord voulu réussir dans la tragédie avant de prétendre haut et fort qu’il était le Légitimé de Corneille. Et en 1661, quand il comprit, avec Dom Garcie de Navarre [M], qu’il ne serait jamais un tragédien, il s’était déjà fait trop d’ennemis avec Les Précieuses ridicules [M] pour songer à dévoiler quoi que ce soit de l’origine de son pseudonyme et de sa foudroyante carrière.
Est également engagé un jeune auteur dont la réputation grandit, Nicolas Desfontaines, qui a écrit la tragédie Perside, très applaudie, et La Vraie Suite du Cid (1638). Desfontaines, d’origine normande, a-t-il aussi été présenté par le Normand Corneille ? Desfontaines dédicace sa Perside au duc de Guise, protecteur de Corneille. En échange, le duc offre à la Troupe de magnifiques costumes.
La Suite du Menteur [C], comédie.
Rodogune [C], tragédie dans laquelle Corneille crée le drame passionnel.
1645 – Théodore, vierge et martyre [C], tragédie chrétienne. Les Précieuses et les dévots mondains désapprouvent l’œuvre. Le mépris de Corneille envers eux ne fait qu’augmenter.
A Paris, l’Illustre Théâtre joue L’Illustre Théâtre de Corneille, mais c’est un échec. Denis Beys, puis Nicolas Desfontaines, quittent la Troupe.
Molière, qui a encore reçu de l’argent de son père, se porte garant des dettes accumulées. Ne parvenant plus à payer un total de 5 248 livres, le Comédien emprunte encore... et se retrouve incarcéré deux fois au Grand-Châtelet en tant que responsable financier.
Poquelin père paie une partie des dettes de son fils. En automne, ce dernier part avec Madeleine Béjart et ses compagnons dans le Midi de la France. « Mais l’âme de la troupe, dont elle est à la fois la caissière, la princesse et la soubrette, suivant la circonstance, c’est Madeleine Béjart. En effet, elle y prend une telle importance que sa troupe n’est plus connue dans les provinces que sous le nom de troupe de la Béjart ; Molière ne vient qu’en seconde ligne. [...] Est-ce donc exagérer l’histoire que de proclamer que cette femme fut le bon génie de Molière ? » (Alfred Copin). Oui, Madeleine Béjart fut son bon génie, et Pierre Corneille son génie tout court.
Le célèbre écrivain Scudéry qui rencontra Madeleine Béjart a fait ce portrait d’elle : « Elle était belle, elle était galante, elle avait beaucoup d’esprit, elle chantait bien ; elle dansait bien ; elle jouait de toutes sortes d’instruments ; elle écrivait fort joliment en vers et en prose, et sa conversation était fort divertissante. Elle était de plus une des meilleures actrices de son siècle et son récit avait tant de charmes qu’elle inspirait véritablement toutes les feintes passions qu’on lui voyait représenter sur le Théâtre. »
Madeleine Béjart écrivait donc « fort joliment en vers et en prose ».
1646 – Héraclius [C], tragédie dédiée au riche mécène Séguier, échoue. Corneille fait une deuxième retraite de trois ans. Continue à se retrécir chaque année davantage le goulot d’étranglement qui forcera le poète, en octobre 1658, à prendre la grande décision qui relancera sa carrière.
L’Illustre Théâtre s’évanouit dans le paysage en s’associant avec la compagnie de Charles du Fresne alors célèbre.
Dans l’Epître de sa tragédie Théodore, vierge et martyre, Corneille se moque des dévots aux oreilles plus sensibles que celles de saint Augustin. Jamais il ne cessera de s’opposer aux hypocrites.
Un « Mémoire de ce que j’ai déboursé pour mon fils aîné, tant à lui qu’à ceux à qui il m’a ordonné » prouve que Poquelin père sert de banquier à son fils et, indirectement, à la Troupe. Lui que les moliéristes ont longtemps accusé d’être le prototype d’Harpagon aura finalement dépensé la belle somme de 1 930 livres pour que l’aventure théâtrale puisse continuer. Le soutien moral que « la gloire de la France » porte à son fils ne fut peut-être pas étranger à sa mansuétude.
1647 – Election de Pierre Corneille à l’Académie française, après deux échecs qui sanctionnaient surtout le fait qu’il ne réside pas à Paris. Le poète refuse néanmoins de quitter Rouen.
Mazarin et Corneille se mettent d’accord pour une tragédie mise en musique. Ce sera Andromède. « Corneille est excellent, mais il vend ses ouvrages » écrit son contemporain Gailland.
1648/1649 – Madeleine Béjart, qui a déjà à son actif Don Quichotte ou les Enchantements de Merlin, que la Troupe interprète régulièrement, « raccommode » divers canevas (La Grange dixit). Grimarest nous apprend que Poquelin tient le rôle de Sancho Pança et bataille pendant toute une scène contre un âne.
Bien que les moliéristes l’affirment (sans preuve), Molière ne fut jamais l’amant de Madeleine. Grimarest dit qu’elle n’a connu que des amants nobles, et plus âgés qu’elle. En revanche, il fut son "alcoviste galand", selon l’expression de l’époque. L’alcoviste partage l’intimité de celle dont il est amoureux, mais leurs relations restent chastes. « Leur liaison a toute l’apparence d’une association dont le goût des représentations scéniques aurait été et le principe et la fin. » (Louis Moland).
Parution des Triomphes de Louis le Juste, poésie de Pierre Corneille.
1650 – Andromède [C], pièce à grand spectacle où Corneille introduit le vers libre. Cette révolution donnera naissance au théâtre moderne. Il invente le "programme" que les spectateurs s’arrachent.
Don Sanche d’Aragon [C], comédie héroïque.
Molière, « thrésorier » de la troupe, reçoit à son nom 4 000 livres des « Etats du Languedoc ». Dans ce reçu de deux phrases, écrit et signé de sa main, Molière, à vingt-huit ans, ne sait pas accorder les participes passés.
A cause de la Fronde, Corneille doit résigner pour 6 000 livres ses charges à l’Amirauté et aux Eaux et Forêts qui lui en avaient coûté 11 500. L’année suivante, il sera destitué de son office. Tout cela constitue un grave revers de fortune.
Il adresse deux sonnets flatteurs au poète-musicien Dassoucy qui a travaillé avec lui à Andromède [C] et que Molière va bientôt retrouver.
1651 – Nicomède [C], tragédie.
L’Imitation de Jésus-Christ [C], traduite du latin, publiée en volumes jusqu’en 1656, obtient un grand succès de librairie.
Disgracié par Mazarin, Corneille perd sa pension.
Molière touche de son père un fort avancement d’hoirie. Sans préciser la date Somaize nous dit que le Comédien a acheté le répertoire de farces du célèbre Guillot-Gorju à sa veuve. Guillot-Gorju, mort en 1648, s’était spécialisé dans les rôles de médecins ridicules (cinq farces signées Molière seront une charge contre les médecins).
1652 – Pertharite [C], tragédie, échoue. Corneille a décidé de ne plus faire jouer de pièce. Sa retraite va se prolonger sept années, durant lesquelles il aide son frère cadet Thomas dont les pièces sont très applaudies. Il est possible que Corneille, qui rumine toujours sa revanche, ait esquissé ou achevé des comédies de mœurs vengeresses comme le Tartuffe [M] en trois actes, Le Misanthrope [M] ou Les Femmes savantes [M] (toutes ont pour point commun de ridiculiser la rigidité des dévots, la mesquinerie des Précieuses, la bassesse des mondains, l’étroitesse d’esprit des académiciens).
Gros-René et Marquise du Parc prennent de plus en plus d’importance dans la troupe de Charles du Fresne et de Madeleine Béjart.
1653 – Grâce au poète Sarrazin qui s’est épris de Marquise du Parc, le prince de Conti accepte de parrainer la Troupe. Décision prise d’autant plus facilement que Molière est à même, le cas échéant, de servir d’intermédiaire entre le prince et ses oncles connus pour être d’efficaces bailleurs de fonds..
« On est aujourd’hui suffisamment renseigné sur l’histoire de sa troupe pour savoir combien est fausse l’image qui en a été longtemps donnée. Les comédiens de Molière ne sont pas des gueux faméliques constamment sur les chemins. Ils font, à Bordeaux, à Toulouse, à Lyon, des séjours de plusieurs mois, ils y louent une maison pour la durée de leur présence. Ils placent en rentes des sommes importantes. » (Antoine Adam).
Tous les documents montrent que la Troupe est alors connue pour être celle de Charles du Fresne ou de Madeleine Béjart, et non celle de Molière cité dans certains documents comme simple comédien. Il est aussi « thrésorier » et, sur scène, joue le faire-valoir de Madeleine, femme de talent et de caractère.
Corneille accepte une commande du marquis de Sourdéac : ce sera La Toison d’or [C] qui ne sera créée qu’en 1660. Comme il accepte toutes les commandes, on dit de lui qu’il est « mercenaire ».
1654 – A Lyon, la Troupe rencontre la compagnie de la commedia dell’arte du célèbre Beltrame (Nicolo Barbieri), auteur de la farce L’Inavvertito (1628). Est-ce avec l’argent reçu de son père en 1651 que Molière achète à l’Italien Beltrame (et à d’autres) les premières comédies avec lesquelles, sous les titres de *L’Etourdi et du *Dépit amoureux, la Troupe remporte ses premiers succès provinciaux ?
Le musicien-poète Dassoucy qui, quatre années plus tôt, avait collaboré à l’Andromède de Corneille, est l’invité de la Troupe pendant six mois. C’est au cours de cette généreuse hospitalité qu’il a pu versifier *L’Etourdi et le *Dépit amoureux. Les repas pantagruéliques dont les comédiens le régalent jour après jour semblent avoir eu pour but de stimuler son talent.
1655 – *L’Etourdi remporte un gros succès à Lyon.
La Troupe représente Andromède, autant pour honorer Corneille que pour remercier Dassoucy. Dans ses Aventures burlesques Dassoucy cite une poésie de Molière ; elle est si médiocre qu’elle ressemble assez à ce que Poquelin, laissé seul, pouvait rimer :
Loin de moi, loin de moi, tristesse,
Sanglots, larmes, soupirs ;
Je revois la princesse
Qui fait tous mes désirs :
O célestes plaisirs,
Doux transports d’allégresse !
Viens, mort, quand tu voudras,
Me donner le trépas.
J’ai revu ma princesse !
1656 – Molière reçoit en tant que « thrésorier » 6 000 livres des « Etats de Languedoc ». C’est le deuxième et dernier document (deux phrases) écrit et signé par Molière ; là encore, à trente-quatre ans, il ne sait toujours pas accorder les participes passés. A cause de cela, les moliéristes, aujourd’hui, ne les tiennent plus pour authentiques.
Dorimont, comédien de la troupe de Mademoiselle, affirme que le Comédien a acheté à Prosper, valet du célèbre farceur Braguette, des « manuscrits de farces » dont il s’est servi pour « L’Etourdi, Le Dépit amoureux, Le Mariage forcé, etc. »
Gros succès à Béziers du *Dépit amoureux.
1657 – Le prince de Conti, devenu dévot, retire à la Troupe son parrainage offert en septembre 1653.
1658 – Le 19 mai, Thomas Corneille écrit de Rouen à son ami l’abbé de Pure que son frère et lui attendent l’arrivée de la troupe de Madeleine Béjart.
Au printemps, la Troupe fait un second séjour de plusieurs mois à Rouen où elle loge au jeu de paume des Braques, à quelques pas de la demeure des Corneille. Les deux frères, séduits par Marquise du Parc, lui écrivent des poèmes galants.
Corneille, qui n’a pas touché de pension depuis 1651, est plus que jamais à l’écoute de cette troupe qui veut créer à Paris un troisième théâtre. De plus, il est dans une situation inextricable : sa gloire d’auteur tragique l’empêche d’écrire des comédies et ses adversaires attaquent chacune de ses nouvelles tragédies. De plus, L’Eglise toute-puissante condamne les intellectuels au silence. La pièce L’Ecole des Filles (1655), d’un auteur inconnu, pour avoir chanté l’amour physique, fut condamnée et mise au pilon. Simon Morin, dit le prophète, sera brûlé vif six jours avant l’Ecole des Femmes, ses deux principaux disciples iront aux galères. Quatre ans avant Tartuffe on brûlera Les Provinciales de Pascal. Les écrits du philosophe Descartes et de ses partisans sont interdits. Mais existe la pratique, alors courante, du prête-nom. Protégé des foudres de l’Eglise et de la Sorbonne grâce à l’anonymat, Corneille va prouver que dans la comédie (à laquelle le public s’intéresse de plus en plus et que condamne l’Eglise) il est toujours le meilleur. Il impose à son « Moliere » une unique condition : qu’il interprète de façon « naturelle » ce qu’il lui donnera à jouer. Car Corneille, depuis toujours, défend l’idée d’une diction simple et sans emphase. Floridor, son porte-parole à l’Hôtel de Bourgogne, avec lequel il entretient des rapports paternels, montre l’exemple en tragédie. Molière, jusqu’alors spécialisé dans la farce italienne, se rallie définitivement à cette conception d’un jeu « naturel », conception dont les moliéristes croient qu’il est l’inventeur, alors que la comédienne Mlle Poisson qui joua dans Psyché écrit qu’il avait « une voix sourde, des inflexions dures, une volubilité de langue qui précipitait trop sa déclamation, le rendait de ce côté fort inférieur aux acteurs de l’Hôtel de Bourgogne. Il se rendit justice et se renferma dans un genre où ses défauts étaient plus supportables. Il eut même bien des difficultés pour y réussir et ne se corrigea de cette volubilité, si contraire à la belle articulation, que par des efforts continuels qui lui causèrent un hoquet qu’il a conservé jusqu’à la mort et dont il savait tirer parti en certaines occasions. ». Une diction naturelle allait à l’encontre de son tempérament mais, sur les conseils de son mentor, le Comédien s’y est efforcé. Donneau de Visé écrira de Molière : « Jamais homme ne s’est si bien su servir de l’occasion ; jamais homme n’a su si bien faire son profit des conseils d’autrui. »
Pour les beaux yeux de la vedette de la Troupe Marquise du Parc dont il est épris, Corneille a revu pour la création parisienne L’Etourdi [M]. L’original italien, nous l’avons vu, avait été versifié une première fois en 1654 par Dassoucy, ami de Molière et de Corneille. Il est possible qu’il y ait eu, dès 1658, une édition anonyme par Corneille. Molière en éditera une en 1662, sans nom d’auteur.
Vers octobre, Corneille et Molière "montent" à Paris. Corneille doit remercier le surintendant Fouquet qui lui a commandé une tragédie (Œdipe). Et il espère rencontrer la Reine-mère, qui l’apprécie beaucoup, afin de lui présenter son « Moliere ».
La Grange dans la Préface aux Œuvres de Monsieur de Moliere (1682) parle de « personnes de considération qui, s'intéressant à sa gloire, lui avaient promis de l'introduire à la Cour », mais ne mentionne pas de noms. Il ne peut s’agir dans son esprit que des frères Corneille.
La Grange écrit que le Comédien fait « secrètement » plusieurs aller-retour entre Rouen et Paris. Pourquoi « secrètement » ? Parce qu’il agit en tant que Légitimé et qu’il respecte les directives de Corneille qui attache beaucoup d’importance au secret : « La forme de pensée qui consiste à voir dans l’art et la littérature une cryptographie est certaine chez Corneille » (Georges Couton).
Afin que le Comédien commence sa carrière parisienne par un coup d’éclat, Corneille et son frère Thomas ont adapté la comédie des Précieuses de leur ami l’abbé de Pure, jouée par les Italiens en 1653 (Somaize, le premier, dénonça le plagiat). Corneille avait à se venger des Précieuses depuis Polyeucte (1643), Molière, lui, ne les a jamais fréquentées.
Les Précieuses ridicules [M] sont d’abord jouées à Rouen où Corneille règle son compte à une certaine Précieuse qui vient de le repousser et qui, affublé du prénom Aminte, nous dit qu’elle est impatiente de lire le recueil Sercy. Or, dans ce recueil qui ne sera publié qu’après la création parisienne de la pièce, son nom apparaît dans une poésie de... Pierre Corneille.
Corneille s’installe chez le duc de Guise.
24 octobre. Pour sa première représentation devant Louis XIV, la Cour, l’acteur Floridor et Pierre Corneille, Molière joue Nicomède de Corneille (suivront Héraclius, Rodogune, Cinna). « L’obstination de Molière à jouer du Corneille est frappante : il reprend des pièces anciennes, il monte des pièces nouvelles. Tout se passe comme si avec une obstination digne d’un meilleur succès, il avait voulu se faire l’interprète de Corneille, voire s’imposer à Corneille comme son interprète.» (Georges Couton). Il est, en effet son porte-parole, son Légitimé.
La Troupe récolte de maigres applaudissements. Le Comédien n’est pas fait pour la tragédie. Pour emporter la victoire, il interprète une farce aujourd’hui disparue, Le Docteur amoureux. Le Roi, qui préfèrera toujours les pitreries aux tragédies, lui accorde la salle du Petit-Bourbon, en alternance avec les Italiens. La Troupe inaugurera cette salle avec... Héraclius de Corneille.
Le public parisien, découvrant la nouvelle compagnie théâtrale, siffle pendant les représentations du Cid, de Pompée, de Cinna…
Novembre : *L’Etourdi, joué à Paris dans la version revue par Corneille, provoque l’hilarité.
Le Dépit amoureux [M] a lui aussi du succès. Corneille a retravaillé la version parisienne de cette comédie dont l’original est italien.
1659 – Janvier. La tragédie Œdipe, commandée par le surintendant Fouquet, et payée 2 000 livres, triomphe. Il aura fallu l’enthousiasme de Molière, la présence de Marquise et les largesses de Fouquet pour décider Pierre Corneille à revenir à la tragédie.
Pour jouer les rôles de jeune premier Molière a engagé La Grange, âgé de dix-neuf ans, qui devient son disciple (En 1666, Baron, encore plus joli garçon, prendra sa place).
Madeleine Béjart ne figure plus que comme simple sociétaire de la Troupe. Pour quelle raison a-t-elle quitté son statut de directrice au profit de Molière ? Qu’a donc Molière en 1658 qu’il n’avait pas jusque-là ? Pierre Corneille est désormais son associé.
Mort de Joseph Béjart, qui aura été, avec sa sœur Madeleine, l’"arrangeur" de la Troupe.
Le comédien De Villiers dédie à Pierre Corneille sa dernière pièce, Le Festin de pierre ou le Fils criminel, dont le héros est Don Juan. Six ans plus tard, Corneille s’en souviendra pour le Dom Juan de son associé.
« Comme beaucoup d’acteurs de son siècle, Villiers devint auteur. On lui attribua des œuvres qui, semble-t-il, ne lui reviennent pas (La Vengeance des marquis, Les Costeaux, Zélinde, etc.) » (Alain Niderst). De même, pour Mongrédien, « il est probable que, plus d’une fois, nos comédiens-poètes ne furent que des prête-noms ou, parfois, d’humbles collaborateurs d’auteurs qui ne voulaient pas livrer leur nom à la médisance publique à propos de bagatelles. » Poisson, Rosidor, Nanteuil, Hauteroche, Brécourt, Champmeslé, Dancourt, Montfleury... tous les acteurs célèbres ont été des prête-noms. Tous, sauf, évidemment, Molière, affirment les moliéristes.
La tradition veut que Corneille soit l’auteur (anonyme) de la poésie licencieuse L’Occasion perdue recouvrée. A son époque, on savait que le poète des rois n’était pas tout de bronze.
Pour donner à la Troupe toutes les chances de réussir, les Corneille convainquent le comique Jodelet, à la célébrité duquel ils ont énormément contribué, de jouer dans Les Précieuses ridicules [M]. Jodelet ne se joint à des inconnus que parce qu’il fait confiance aux frères Corneille.
En novembre, au Petit-Bourbon, *Les Précieuses ridicules [M] sont jouées sans nom d’auteur, en complément du... Cinna de Corneille. Corneille vient d’inventer la satire.
Grâce au farceur Jodelet, Les Précieuses ridicules ont un tel succès que le prix des places est doublé dès la deuxième représentation. Molière peut régler d’anciennes dettes, capital et intérêts. On l’accuse de plagiat, qu’importe : il a le soutien logistique de « la gloire de la France » et celui de l’abbé de Pure, ami des Corneille et auteur du modèle des Précieuses ridicules qui ne dira jamais un mot contre le Comédien. Les influents chroniqueurs Robinet et Loret, eux aussi amis de Corneille, n’attaquent pas la pièce.
Edme Boursault, que Corneille appelle « mon fils », est en affaire avec Molière pour la farce Le Médecin volant (adaptation d’Arlecchino medico volante). Devant le succès que remporte la pièce, Boursault la publie sous son nom. Molière et lui parviennent vite à un arrangement.
Chapelle, dans une lettre à Molière, mentionne le commencement d’idylle entre ce dernier et Armande, âgée de 16 ans, fille de Madeleine Béjart.
En décembre, Les Précieuses ridicules sont jouées en complément du Cid.
En plus des tragédies de Pierre Corneille, la Troupe interprète les pièces de son frère Thomas.
1660 – La Toison d’Or [C], tragédie avec machineries et pyrotechnie, lance la vogue des spectacles "son et lumière".
« En 1660, Corneille supprime de ses œuvres et jamais plus il ne réimprimera la préface de 1643 où il déclarait sa prédilection irrésistible pour la comédie. La même année, Molière a fait imprimer sa première pièce [Les Précieuses ridicules] – la première vengeance de Corneille contre les Précieuses.» (Pierre Louÿs).
Molière, qui se sait seulement comédien, regrette dans la Préface des Précieuses ridicules qu’à cause d’un éditeur désobligeant il soit contraint de publier la pièce. L’habitude prise, il éditera toutes celles qu’il signera, sans jamais les relire ni en corriger les différentes éditions, pourtant remplies « de fautes considérables, jusqu’à omettre ou changer des vers en beaucoup d’endroits » (La Grange dixit). Cela en dit long sur la conscience professionnelle, sinon littéraire, de Molière.
La Troupe crée Pylade et Oreste d’un auteur rouennais, Coqueteau de la Clairière, membre du cercle très fermé des frères Corneille.
Thomas Corneille écrit à l’abbé de Pure (Lettre du 1er décembre) qu’il est déçu, son frère aussi, que Les Précieuses ridicules [M], qui sont des « bagatelles », aient eu plus de succès que les grandes tragédies de Pierre. Il n’y a là rien de méchant. Lui et son frère regrettent également que la Troupe ait si mal joué la tragédie de leur ami Coqueteau de La Clairière.
Dans l’Examen écrit pour la réédition de sa tragédie chrétienne Théodore, vierge et martyre, Corneille s’en prend de nouveau aux dévots hypocrites.
Nouveau spectacle : *Sganarelle ou le Cocu imaginaire. Grimé en Sganarelle, le Comédien ravit le peuple. Ce personnage de « Cocu » sera son préféré, qu’il jouera dans six pièces. Quand ce n’est pas un cocu, c’est toujours un personnage ridicule que Molière interprète (Arnolphe, Dandin, Orgon, Harpagon, Jourdain, Argan...) ou un bouffon comme le Sosie d’Amphitryon [M].
Par fierté, et aussi parce qu’il croit en l’avenir de son association avec son « Moliere », Corneille fait disparaître toutes les épîtres dédicataires à ses mécènes. Il ne les avait écrites que contraint par le manque d’argent. Tant que durera son association, il n’en écrira plus. A la mort de Molière, il recommencera à solliciter.
1661 – 20 janvier : ouverture du Palais-Royal, dirigé par Molière, avec une reprise du Dépit amoureux [M].
4 février : création de Dom Garcie de Navarre [M], comédie héroïque. Elle fut sans doute écrite par Corneille parallèlement à Don Sanche d’Aragon (1650). Ces deux comédies héroïques ont de nombreux points communs narratifs et stylistiques, jusqu’aux noms des personnages qui sont identiques.
Dom Garcie de Navarre [M] est un échec à cause du jeu de Molière. C’en est fini de son rôle de porte-parole dans la tragédie. Il ne sera plus que le prête-nom de Corneille... pour la comédie.
« Ce qu’il y a de meilleur en elle [la pièce Dom Garcie de Navarre], Molière a su le réutiliser en temps voulu. On ne pense pas à ces vers isolés, réduits parfois à des hémistiches, semés dans Tartuffe, dans Amphitryon et dans Les Femmes savantes, mais à cette longue scène de l’acte IV, reprise presque intégralement dans Le Misanthrope. » (Alfred Simon). On sait que Corneille pratiquait l’auto-citation. Aucun auteur ne s’est cité dans une telle proportion, sauf Molière. Et toujours les œuvres que Molière réutilise sont celles qui ont le style de Corneille. Et il les replace toujours dans une pièce que nous attribuons à Corneille.
Succès de *L’Ecole des Maris, comédie en vers. Elle imite Le Campagnard de Gillet de la Tessonnerie qui ne fut joué qu’à Rouen (1657). Corneille avait assisté à la représentation, pas Molière.
Corneille veut marier sa fille Marie au gentilhomme Félix du Buat de Boislecomte, mais les futurs beaux-parents rechignent à donner leur fils à une famille financièrement trop modeste. Même après la célébration, il se plaignent que Corneille n’ait pas des revenus comparables aux leurs.
Août : la satire des Fâcheux [M], dont le thème fut imposé et une scène suggérée par Louis XIV, est jouée pour les fêtes de Vaux-le-Vicomte organisées par le surintendant Fouquet, nouveau protecteur de Corneille.
« C’est l’occasion pour Molière de montrer sa fécondité, sa souplesse, son ingéniosité ; en quinze jours, il conçoit, écrit, fait répéter, représente Les Fâcheux. » (Gustave Michaut). Or, nous savons, par le Registre de la Troupe, que pendant ces deux semaines Molière et ses compagnons ne cessent de jouer. Où aurait-il trouvé le temps de versifier ? Pour avoir la réponse, demandons-nous quelle pièce ils interprètent entre deux répétitions des Fâcheux ? Héraclius... du poète le plus rapide de son siècle (Corneille composa les mille huit cents vers de Polyeucte en vingt jours ; Psyché en quinze jours : la tragédie Œdipe en moins de deux mois) De l’aveu même du Comédien-metteur en scène : « tout cela ne fut pas réglé entièrement par une même tête » (Avertissement des Fâcheux).
Septembre. Suite à la disgrâce de son protecteur Fouquet, Corneille perd pour la troisième fois sa pension. Or, il a besoin d’argent pour établir ses quatre garçons et ses deux filles.
Par ordre du Roi, la Troupe bénéficiera pendant toute sa carrière d’un grand avantage sur ses deux rivales parisiennes : elle n’aura pas de loyer à payer. Moliere/Légitimé est désormais le directeur du troisième théâtre de la capitale. Il ne va plus arrêter de jouer les pièces, officielles ou officieuses, de son mentor.
1662 – 23 janvier. Molière (40 ans) épouse Armande Béjart (19 ans) qu’il connaît depuis toujours. Lui qui n’a pu réussir avec la mère épouse la fille. Ses malheurs conjugaux commencent.
Corneille écrit à l’abbé de Pure (Lettre du 25 avril 1662) qu’il aide la carrière d’une jeune comédienne de la troupe de Molière, Mlle Marotte, rencontrée à Rouen durant l’été 1658.
En juin, dix jours avant que ne soit terminée l’exclusivité du Théâtre du Marais, la Troupe joue Sertorius de Corneille. L’éminent Georges Couton ne s’explique pas pareil empressement. Mais la reprise, pendant des années, de cette tragédie indique qu’il y a eu accord avec l’auteur.
Octobre. Pierre Corneille vient de prendre la plus importante des décisions concernant sa carrière : lui et son frère quittent définitivement Rouen pour s’installer à Paris. Dans un premier temps le duc de Guise, comme en 1658, les accueille.
« On ne sait ce qui décida Corneille à quitter une ville où il avait vécu cinquante-six ans – en fait, depuis sa naissance. » (René Guerdan). La réponse est simple : Le Légitimé est désormais le riche directeur du théâtre le plus populaire de France. Le public qui adore les satires du « premier farceur de France » (Somaize) en réclame toujours plus. La présence des frères Corneille est devenue indispensable. Sitôt qu’ils seront installés à Paris, les satires se succèderont à un rythme... cornélien. Satires qui, pour réussir malgré les cabales, nécessitent un soutien logistique que seul Pierre Corneille peut assurer : « Il tenait toute la presse, et toute la presse était au service de Corneille. » (Louis Herland).
Les spécialistes de Corneille s’accordent : il « était souverainement maître de sa technique et capable de traiter n’importe quel sujet ou d’écrire dans n’importe quel ton. » (Louis Herland) ; « Il a eu ce qu’on peut appeler l’outil universel. » (Ferdinand Brunetière). Tandis que Molière, remarque Grimarest, son premier biographe, « était l’homme du monde qui travaillait avec le plus de difficulté ». Et de réaffirmer quelques pages plus loin : « il ne travaillait pas vite, mais il n’était pas fâché qu’on le crût expéditif ».
Corneille, que rien n’avait jamais pu décider à quitter Rouen (pas même l’Académie française), sait qu’aucune de ses pièces ne nécessite sa présence permanente à Paris. S’il s’est décidé au sacrifice de son confort et de sa tranquillité, après avoir longtemps hésité comme sa correspondance en témoigne, c’est qu’il sait que Molière est sa seule chance de commencer une nouvelle carrière, elle aussi des plus prometteuses. Comme l’écrit le corneilliste Arthur Heulhard : « c’étaient des amis de trente ans, et lorsqu’il [Corneille] se fixa définitivement à Paris, il [Molière] ne marchanda pas son appui à celui qui ne lui avait pas mesuré les bons conseils de l’expérience et les bons offices de la confraternité. ».
Une constante du caractère de Pierre Corneille semble avoir échappé aux analyses des spécialistes : toute sa vie, le poète est resté dans l’ombre d’un comédien célèbre :
1625-1637 : Montdory.
1640-1652 : Floridor.
1659-1673 : Molière.
1674-1684 : Baron.
Remarquons aussi que chacune de ces vedettes est associée à un théâtre, et que lorsque l’activité de ce théâtre décline, Corneille change de porte-parole : Montdory fut attaché au Théâtre du Marais, Floridor à l’Hôtel de Bourgogne, Molière au Palais-Royal, Baron le sera à la toute nouvelle Comédie-Française.
24 novembre 1662 : Achevé d’imprimer du Dépit amoureux [M]. L’éditeur Quinet en adresse un exemplaire au Conseiller du Roi, Lieutenant-général civil et criminel au baillage de Paris. Comme Molière, qui a signé la pièce, n’est qu’un amuseur populaire qui déplaît à l’aristocratie, car il est depuis 1660, comme l’a dit Somaize « le premier farceur de France », Quinet confie au Conseiller du Roi (car il a longtemps attendu un cadeau digne de lui, précise-t-il) que cette comédie est « de l’Auteur le plus approuvé de ce siècle », et c’est pourquoi il la lui offre. Pareille formule ne peut concerner, en 1662 que celui qui est pour tous, notamment pour l’ordre établi, « la gloire de la France ».
Publication des Œuvres de Monsieur de Moliere. « Ayant ainsi assuré ses droits de propriété contre les contrefacteurs et les plagiaires, il semble s’en être tenu là. On ne le voit pas remanier ses œuvres, les corriger comme l’ont fait par exemple Corneille et Racine. » (Gustave Michaut). Jamais Molière ne s’intéressera à ce qui est publié sous son nom.
26 décembre. L’Ecole des Femmes [M] remporte un vif succès. Corneille qui avait épousé une femme de onze ans sa cadette, et qui était l’amoureux dédaigné de Marquise du Parc, connaît bien les problèmes liés à la différence d’âges. « Comment admettre que Molière se fût dépeint sous les traits d’Arnolphe dans sa comédie contemporaine de son mariage, 20 février 1662 ? On ne se bafoue pas soi-même, on ne se ridiculise pas sciemment aux yeux de celle qu’on aime et de qui l’on veut être aimé. » (Paul Lacroix). Tout s’explique si Corneille est l’auteur de cette pièce, d’autant qu’Arnolphe est un homme âgé.
La critique a remarqué que les maximes prononcées par Arnolphe sont une parodie des Stances de Desmarets de Saint-Sorlin, auteur avec lequel Corneille travailla à l’époque de Richelieu, et dont la pièce Les Visionnaires (1637), d’après Pierre Louÿs, serait du seul Corneille.
Le monologue final de l’acte III de L’Ecole des Femmes est de style si romain qu’il détonne : « Il peut sembler étrange que Molière, en le faisant parler, ait comme oublié l’univers comique où se mouvait son héros » (Raymond Picard). Il n’y a rien d’ « étrange » : Corneille écrit en visant la hauteur, Molière joue pour le "parterre".
Pour le Père Niceron, leur presque contemporain, l’allusion au « monsieur de l’Isle » ne vise pas Thomas mais Charles Sorel, ami de longue date de Pierre Corneille et quelque peu imbu de ses origines anglaises, ce que confirme son biographe Emile Roy.
Le Comédien s’occupe beaucoup de son jeune premier, La Grange, qui tient le Registre de la Troupe. Nous savons, grâce à ce registre, qu’ « Il avait presque constamment, depuis la première représentation de L’Ecole des Femmes, quatre parts de sociétaires dans les bénéfices de son théâtre : une pour sa femme, une comme acteur et deux comme auteur. Il en toucha même parfois cinq. » (Jules Taschereau).
Plus que jamais Molière continue de s’amuser avec « les casseurs d’assiettes libertins du cabaret de la Croix-Blanche » (Paul Guth). Grimarest précise que « les visites de ses amis et des grands seigneurs étaient fréquentes et que tout cela l’occupait suffisamment pour n’avoir pas beaucoup de temps à donner à son cabinet. » De son côté, l’ivrogne Claude Chapelle écrit qu’il a, durant des années, passé ses soirées à boire avec son ami et protecteur.
Le Roi qui ne cesse de récompenser généreusement Molière pour les distractions qu’il lui offre, se laisse convaincre par Colbert de gratifier Corneille d’une pension de 2 000 livres, pension qui sera souvent payée en retard.
1663 – Afin d’augmenter l’affluence du public parisien au théâtre du Palais-Royal, Corneille profite d’écrits polémiques contre Molière pour mettre en place une stratégie commerciale entre la troupe du Palais-Royal et celle de l’Hôtel de Bourgogne dirigée par son disciple Floridor. « Une des formes les plus fréquentes de cette concurrence commerciale consiste pour une compagnie à reprendre un sujet représenté par la troupe rivale, ce qui stimule la curiosité du public et sert en définitive les deux pièces.» (Georges Mongrédien). Dans ce but, Corneille écrit La Critique de l’Ecole des Femmes [M] dans laquelle il affirme ses théories théâtrales et ridiculise ceux qui critiquent les chefs-d’œuvre qu’ils sont incapables d’écrire (une allusion à son adversaire l’abbé d’Aubignac, auteur de tragédies qui déplurent).
Pierre Corneille dans l’épître dédicatoire de La Suivante, publiée en 1637, avait annoncé sa profession de foi : « Puisque nous faisons des poèmes pour être représentés, notre premier but doit être de plaire à la Cour et au peuple et d’attirer un grand nombre à leurs représentations. » Celle prononcée par Molière dans La Critique de l’Ecole des Femmes en est la parfaite conclusion : « Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n’a pas suivi un bon chemin. ».
Dans la Critique de l’Ecole des Femmes figurait une phrase qui sera coupée ensuite : « Je connais son humeur, il ne se soucie pas qu’on fronde ses pièces, pourvu qu’il y vienne du monde. » Cette petite phrase, c’est Poquelin le commerçant, vu par celui qui le connaît si bien : Pierre Corneille.
Février. Sophonisbe [C], tragédie.
L’abbé d’Aubignac attaque Sophonisbe et « accuse P. Corneille d’avoir tenté de ruiner L’Ecole des Femmes en suscitant contre elle une cabale dès la première représentation » (Georges Couton). C’est à cause des assertions de d’Aubignac (dont l’éminent Taschereau disait qu’elles étaient « trop peu dignes de foi pour qu’on y prêtât le moindre crédit ») que les moliéristes modernes croient à une authentique « Querelle» entre Corneille et Molière. L’éminent Louis Moland, lui, ne croyait pas à cette antipathie : « leurs ennemis avaient essayé de les animer l’un contre l’autre. […] Ces efforts de la malveillance n’obtinrent pas le succès qu’on se proposait. Les meilleurs rapports s’établirent entre Corneille et Molière. »
Corneille a rencontré à l’Hôtel du duc de Guise le jeune loup Donneau de Visé, et l’a pris sous sa tutelle. Donneau, qui s’est s’éloigné de l’abbé d’Aubignac, publie en mai une Défense de la Sophonisbe de M. de Corneille, puis en juin une Défense de Sertorius. En août, il fait imprimer Zélinde ou la Véritable Critique de l’Ecole des Femmes.
Septembre. Création du Portrait du peintre ou la Contre-Critique de l’Ecole des Femmes d’Edme Boursault, disciple des Corneille. « Il était considéré comme leur créature et avait besoin de se défendre de l’accusation d’être leur prête-nom. » (Georges Couton). Cette pièce, dans laquelle une chanson accuse Molière d’impuissance et fustige son cocuage, peut paraître cruelle. En fait, ces "révélations" sont les figures de style indispensables pour décrire celui qui désormais incarne le bouffon du Roi. Boursault joue un jeu social dont Molière a accepté les règles. Et d’ailleurs, l’écrivain Chevalier nous apprend que le Comédien assista à une représentation, y fit bonne figure et promit de répondre avant huit jours.
Novembre. Afin d’attirer davantage le public est créé L’Impromptu de Versailles [M] dans lequel Corneille met en scène, « au naturel », le Comédien et ses partenaires. Gustave Michaut s’étonne : « Quelle raison aurait-il [Molière] d’indisposer contre lui ses associés, alors qu’ils témoignent de leur fidélité ? » En effet. Tandis que les frères Corneille, qui sont de l’extérieur et n’ont avec les comédiens aucun contentieux, peuvent tirer quelques traits sans craindre de les vexer. De leur part, c’est une aimable satire. Venant de Molière, cela aurait passé pour un règlement de comptes. Par la bouche de son porte-parole, Corneille critique aussi tous les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, excepté... son protégé Floridor.
L’influent gazetier Robinet, ami de Corneille, publie un Panégyrique de L’Ecole des Femmes où il égratigne Molière pour se faire pardonner de trop défendre la pièce.
Décembre. Pour relancer la stratégie commerciale Donneau de Visé publie La Réponse à l’Impromptu de Versailles ou La Vengeance des marquis.
Le fils du célèbre tragédien Montfleury écrit, sans doute avec Corneille, L’Impromptu de l’Hôtel de Condé tout entier préoccupé par d’Aubignac et où sont flatteusement cités des extraits de L’Ecole des Femmes [M]. Corneille, rappelons-le, a toujours aimé se citer.
Montfleury père, chagriné du soutien que Corneille porte à Molière dont il jalouse le succès, fait savoir au Roi que le Comédien a épousé sa propre fille. Louis XIV ne tient pas compte de cette accusation dont les moliéristes espèrent qu’elle n’est pas fondée.
La fausse rivalité entre les deux compagnies prenant mauvaise tournure, Corneille, Molière et Floridor mettent fin à la surenchère. Mais la stratégie a réussi : jamais les deux théâtres n’ont autant fait recette. Comme le dit Chevalier, leur confrère-écrivain du Marais :
Ces messieurs n’ont dessein que de nous faire rire,
Et quand vous les voyez se faire à qui pis pis,
Ce n’est que pour avoir notre demi-louis.
Donneau de Visé cesse ses attaques contre le Comédien qui, deux saisons théâtrales plus tard, jouera ses pièces. Que Donneau de Visé, thuriféraire de Corneille, ait rejoint Molière serait incompréhensible s’il y avait réellement eu deux camps adverses.
Pour en terminer avec ce que les moliéristes appellent la « Querelle » entre Molière et Corneille, remarquons que ce dernier n’y prit jamais part. Pas la moindre ligne, pas le moindre mot contre le Comédien. Voilà qui ne ressemble pas à celui qui a la dent si dure et la rancune si tenace.
Donneau de Visé devient l’ami de Boursault et surtout celui de Thomas Corneille avec lequel il dirigera, en 1672, l’influente gazette Le Mercure Galant.
Corneille se fâche définitivement avec l’abbé d’Aubignac qui s’est autoproclamé censeur des Lettres.
Racine écrit en 1663 à l'abbé Le Vasseur qu'il a rencontré le « très assidu » Poquelin au lever du Roi, lequel a adressé « des paroles louangeuses » au « comédien-tapissier ».
Alors qu’il ne fréquente pas encore Molière, Boileau publie sa Deuxième satire intitulée « A Monsieur de Moliere » (sans accent) :
Rare et fameux Esprit, dont la fertile veine
Ignore en écrivant le travail et la peine ;
Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,
Et qui sait à quel coin se marquent les bons vers.
Dans les combats d’esprit, savant Maître d’escrime,
Enseigne-moi, Moliere, où tu trouves la rime.
On dirait, quand tu veux, qu’elle te vient chercher.
Jamais au bout du vers on ne te voit broncher ;
De cette charge, les moliéristes ne retiennent qu’un vers : « Enseigne-moi, Moliere, où tu trouves la rime » dont le sens est ainsi détourné. Car Boileau a bien vu bien que la qualité première de « Moliere » est d’avoir mis en place un extraordinaire moyen de trouver la rime.
Peu de temps après la publication de sa Deuxième satire, Boileau quitte d’Aubignac pour devenir l’ami de Molière et ne va pas tarder à entrer, lui aussi, dans le clan des deux frères normands.
Corneille adresse au Roi une poésie afin de le remercier de ses gratifications annuelles. Molière fait de même avec un Remerciement au Roi, de style si cornélien qu’il paraît être un pastiche. Le Roi le gratifie de 1 000 livres annuelles qu’il touchera sans interruption jusqu’à sa mort.
Corneille ayant étudié L’Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, les préceptes de ce mystique nouvellement canonisé se retrouveront dans... Tartuffe [M].
1664 – *Le Mariage forcé, sur une musique de Lully (sa première partition pour Molière), plaît beaucoup à Louis XIV qui y joue déguisé en Egyptien. « … la main du maître se reconnaît dans deux scènes surtout du léger ouvrage…» (Paul Mesnard). Certes, mais qui est le maître ?
D’après le Père Rapin (Mémoires, T. 1), c’est le Roi qui proposa à Molière de jouer les dévots sur le théâtre. L’éminent moliériste Léopold Lacour a bien montré combien Louis XIV avait besoin de stigmatiser ceux qui, regroupés sous la tutelle de la Compagnie du Saint-Sacrement, l’empêchaient de gouverner à sa guise.
Pour la troisième fois (d’abord avec Les Fâcheux [M], ensuite avec L’Impromptu de Versailles, toutes deux fustigeant les petits marquis qui encombrent la vie de Louis XIV), les envies du Roi et de Corneille se rencontrent : ce sera Tartuffe ou l’Hypocrite [M] joué à Versailles. Cette comédie en vers, en trois actes, règle les comptes avec les faux dévots contre lesquels Corneille est en guerre depuis Polyeucte (1643). Molière, lui, « n’était pas un bon catholique inquiet de voir le tort que cette hypocrisie faisait à la vraie religion. Pour soutenir cette étrange interprétation de Tartuffe, il faut ignorer les indications nombreuses qu’on possède sur les convictions intimes de Molière et sur ses attaches avec les "libertins" de son temps. » (Antoine Adam).
« Boileau trouvait le dénouement trop tragique. Il ne pouvait s’agir de la version jouée en public, dont le dénouement n’est pas tragique, mais platement conventionnelle. Boileau avait vu la vraie version... Et elle se terminait « trop tragiquement ». Et voilà la preuve que Tartuffe avait trois actes et que sa finale n’était pas de comédie. » (Henry Poulaille). C’était celle écrite par Pierre Corneille.
La Compagnie du Saint-Sacrement fait interdire Tartuffe ou l’Hypocrite [M]. L’abbé Roullé voit en Molière le « démon habillé de chair humaine » et préconise le bûcher.
Corneille apprend que sont révoquées ses lettres de noblesse que la gloire du Cid lui avait values. L’Eglise aurait-elle eu vent qu’il avait une responsabilité certaine dans Tartuffe ? Corneille se bat pour récupérer ses lettres patentes. Dès que Tartuffe, remanié en cinq actes édulcorés, ne sera plus censuré et qu’il triomphera sous le titre de Tartuffe ou l’Imposteur (le 5 février 1669), le poète retrouvera ses lettres patentes (en mai).
En attendant que cesse l’interdiction, la Cour, qui désire connaître l’objet de tant de scandale, paie avec largesse pour des représentations à domicile de Tartuffe.
Les frères Corneille s’installent rue des Deux-Portes, non loin du Comédien. « Et souvent il rompait avec ses habitudes de solitude pour aller dîner et causer chez Molière. » (Arthur Heulhard).
Selon Donneau de Visé beaucoup d’écrivaillons proposent au directeur du Palais-Royal des scènes satiriques, de petits actes ou des pièces entières. Mais l’enseigne théâtrale « Moliere » laissera toujours leurs noms dans l’ombre. Seul Jean-Baptiste Lully réussira à s’imposer, parce qu’il est... musicien et un redoutable homme d’affaires.
Molière dont la moindre allusion ne fait « qu’augmenter [l]es soupçons et [l]a jalousie » (Grimarest) accuse Armande de le tromper ouvertement. Catherine de Brie, l’une des plus anciennes actrices de la Troupe, est sa patiente confidente. Elle ne quittera jamais cet emploi.
Voltaire nous apprend que Molière a payé cent louis le jeune Racine pour composer, d’après un plan qu’il lui fournit, La Thébaïde ou les Frères ennemis. Corneille vieillissant, le Comédien fondait beaucoup d’espoirs sur cet auteur encore inconnu.
Molière continue de faire fortune et habite un hôtel particulier. Grimarest écrit : « C’était l’homme du monde qui se faisait le plus servir ; il fallait l’habiller comme un grand seigneur, et il n’aurait pas arrangé les plis de sa cravate. Il avait un valet, dont je n’ai pu savoir le nom, ni la famille, ni le pays ; mais je sais que c’était un domestique assez épais, et qu’il avait soin d’habiller Molière. [Un jour que ce domestique le servit mal] "Oh, parbleu ! c’en est trop, dit-il, en lui donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse ».
Grimarest nous dit aussi : « ...une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le temps qu’il l’avait ordonné, mettait Molière en convulsion ; il était petit dans ces occasions. Si on lui avait dérangé un livre, c’en était assez pour qu’il ne travaillât de quinze jours ». A ce rythme, il ne dut pas travailler bien souvent.
Nous savons par l’abbé Cotin que Molière est le protecteur du poète débutant Boileau. Ce dernier sera occasionnellement son collaborateur, notamment pour *Le Bourgeois gentilhomme. Le Comédien lui lit le premier acte du Misanthrope [M] pour juger de sa réaction.
La Troupe crée La Thébaïde du jeune Jean Racine.
Othon [C], tragédie, reçoit peu d’applaudissements.
* L’Amour médecin, comédie, est un succès.
Les deux fils aînés de Corneille, officiers Gentilshommes du Roi, embrassent la carrière militaire. Malgré les représentations privées princièrement payées du Tartuffe [M] en trois actes, malgré le succès du Misanthrope [M] et deux ans plus tard, celui du Tartuffe [M] en cinq actes, Corneille ne pourra acheter à son deuxième fils qu’un grade de lieutenant et à son premier-né un grade de capitaine : « cela vaut de dix à douze mille livres, et Corneille devra de plus, sa vie durant, fournir au capitaine assez d’argent pour qu’il ne laisse jamais manquer sa compagnie de chevaux ni d’hommes, et pour qu’il puisse mener un train d’existence en rapport avec son grade.» (Auguste Dorchain).
Nombreuses représentations par la Troupe, entre 1659 et 1665, des Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin. Pour Pierre Louÿs, Corneille en est le véritable auteur. Il l’aurait écrite en 1637 pour le fortuné secrétaire de Richelieu. Est-ce une coïncidence si Molière joue souvent cette pièce ?
En septembre, Molière adresse un sonnet "cornélien" à La Mothe Le Vayer qui vient de perdre son fils. En juin de cette même année Corneille en avait écrit un à la mort du duc Henri de Guise. Le poète avait l’habitude d’adresser des sonnets d’un héroïsme douloureux, pas Poquelin.
*La Princesse d’Elide plaît à un large public.
1665 – Les Louanges de la Sainte Vierge, traduction en vers de Corneille.
La Troupe devient officiellement « Troupe du Roi ».
Molière est séparé d’Armande. Ses plus proches compagnons sont La Grange, son élève favori, et Chapelle, le collaborateur de toujours. « Chapelle est fort utile à Molière et travaille à toutes ses pièces » écrit leur contemporain Guéret. De son côté, Voltaire nous dit que Chapelle n’a jamais recherché la réputation d’être un auteur. Cette absence de vanité littéraire explique la longévité de son amitié avec un Molière tellement égotiste qu’il ne peut se « permettre d’aimer autre que lui-même » (son ami Dassoucy dixit).
Création de Dom Juan ou le Festin de Pierre [M], comédie en prose. Corneille qui lisait (et parfois imita) l’Espagnol Tirso de Molina connaissait ce personnage, d’autant que de Villiers lui avait dédié, en 1659, Le Festin de pierre ou le Fils criminel. Corneille écrit seulement trois actes de cette pièce programmée pour le carnaval car Molière veut y incorporer de longues scènes comiques. Et parce que le poète veut récupérer les lettres patentes authentifiant sa noblesse si difficilement acquise, il l’écrit en prose afin que sa griffe ne soit pas trop apparente.
Gros succès public mais, à cause de la cabale des dévots, l’œuvre ne sera jamais reprise (peut-être aussi sur les conseils de Corneille qui fut toute sa vie chrétien).
« C’est avant tout sur Molière qu’était fondée la fortune du Palais-Royal. Ce fait a exercé une influence capitale sur Molière, en l’incitant à produire toujours plus de pièces et à se soumettre dans une large mesure aux désirs de son public. » (Jean-Louis Loiselet).
Leur association fonctionne d’autant mieux que Corneille ne s’intéresse pas à la mise en scène. Il n’a donné d’indications scéniques pour aucune de ses trente-cinq pièces et a refusé d’aborder, dans ses Discours sur la dramaturgie, la question de la représentation
Dom Juan provoque la colère de L’Eglise qui, à cette époque, pouvait briser la carrière d’un écrivain jugé sacrilège. L’existence de prête-noms était un fait social admis de tous, parce que nécessaire. Voilà pourquoi personne n’a jamais reproché à Molière de ne pas écrire ses pièces (sauf lorsqu’il pillait trop systématiquement) ; on lui a seulement reproché d’être sorti de sa condition de comédien/organisateur des plaisirs royaux pour faire croire à un statut d’écrivain. Sans l’appui de Louis XIV, qui légitima cette ambiguïté, jamais Molière n’aurait pu aller contre l’Eglise. A se comporter comme le fit Molière, un véritable écrivain, comme Corneille ou Racine, aurait été vite muselé (ce n’est d’ailleurs pas imaginable).
Molière joue La Mère coquette, une comédie de Donneau de Visé. Comme à l’époque de L’Ecole des Femmes [M], le Comédien profite de la stratégie commerciale qui oppose Donneau de Visé à Philippe Quinault : chacun présente sous le même titre une comédie au sujet identique.
La bibliothèque du British Museum possède une comédie en un acte en vers, L’advocat sans estude, publiée sous le nom de Molière. Si la trace d’un « sieur Scipion », ayant fait représenter cette pièce en 1665 au Théâtre du Marais, n’avait pas été retrouvée, Molière aurait été crédité d’une nouvelle œuvre.
*L’Amour médecin remporte son lot d’applaudissements.
4 Décembre. La Troupe crée Alexandre de Racine. Probablement parce qu’il n’a pas voulu devenir un collaborateur (rappelons qu’il avait été payé pour écrire, d’après un plan fourni par le Comédien, La Thébaïde), et aussi parce que son nom figure désormais sur la liste des gratifications royales, le jeune Racine retire à Molière son Alexandre pour la confier à Floridor, comédien vedette et directeur de l’Hôtel de Bourgogne (création le 18 décembre). Cette décision – salutaire pour Racine – le brouillera pour toujours avec le directeur du Palais-Royal. Sa comédie Les Plaideurs, qui sera jouée à l’Hôtel de Bourgogne en 1668, a sans doute été écrite à l’origine pour Molière et aurait due être signée par lui : « Dans l’œuvre de Racine, Les Plaideurs ne se rattachent à rien. [...] C’est une comédie de caractère qui est traduite en farce. [...] L’ombre de Molière, malgré l’amitié rompue, plane sur toute la pièce. » (Jacques de Lacretelle).
Longtemps les moliéristes ont prétendu que celui qui est « dieu parmi nous » (Louis Loiseleur) avait deux grands amis prestigieux : La Fontaine et Racine. La critique universitaire reconnaît aujourd’hui qu’il n’en est rien.
Chapelle, secrétaire du Comédien, écrit au marquis de Jonsac :
Molière que vous connaissez,
[...] buvait assez
Pour vers le soir être en goguettes.
1666 – Molière tousse de plus en plus et crache le sang, premiers symptômes de la maladie qui l’emportera huit ans plus tard.
Février. La tragédie Agésilas [C], jouée à l’Hôtel de Bourgogne, est un échec. Elle est écrite en vers libres comme le fut Andromède [C] et comme le sera bientôt Amphitryon [M] qui, non signé, triomphera.
Chaque fois que Molière achète une satire à Corneille (sans doute beaucoup plus de 2 000 livres qui est le prix constant pour des tragédies qui échouent les unes après les autres), c’est un succès financier. C’est encore le cas avec Le Misanthrope [M], d’autant plus que son personnage principal, Alceste, est Pierre Corneille lui-même. Voir dans Alceste « la grande âme de Molière, selon moi, c’est un contresens » (Gustave Michaut). Pour Alfred Simon « Alceste représenterait même plutôt l’opposé de Molière qui n’a jamais prétendu, ni comme comédien ni comme courtisan, rompre en visière tout le genre humain ».
Corneille a sans doute écrit Le Misanthrope à l’époque de ses longues retraites, et l’a gardé dans ses tiroirs par crainte qu’on ne le reconnaisse dans Alceste. Avec Molière comme prête-nom, l’identification devient impossible. « ... il est évident qu’à cet égard un vers du Misanthrope n’est pas foncièrement différent d’un vers d’Attila. » ( René Bray).
Juin. Pendant la violente polémique du Misanthrope [M] Corneille dut être heureux d’être protégé par l’anonymat : « Toute sa vie Corneille fut extrêmement vulnérable à la critique. Le créateur de ces Romains d’airain était, personnellement – ce qui surprendra peut-être – d’une grande fragilité nerveuse, doutant constamment de lui-même. Fontenelle le dépeint d’humeur mélancolique, porté à la crainte et au chagrin. » (René Guerdan).
*Le Médecin malgré lui, comédie adaptée du célèbre fabliau Le Vilain mire triomphe. « Une petite bagatelle » disait d’elle Molière. Ce sera la pièce la plus jouée par la Comédie-Française (plus de deux mille représentations).
Après plusieurs procès à l’encontre du libraire Ribou, un « corsaire littéraire » (Jules Taschereau), « un pirate de la librairie » (Georges Couton), le Comédien, chez qui le sens des affaires prend toujours le dessus, s’associe avec lui.
Puisque son disciple dissident Boileau a préféré le camp de Molière et de Corneille, l’abbé d’Aubignac, qui était déjà l’ennemi de ce dernier, devient aussi celui du Comique dans sa Dissertation sur la condamnation des théâtres. « La querelle de la moralité du théâtre a dressé contre Corneille un réquisitoire qui le ménage, l’honore, mais elle a mis Molière au pilori » (Georges Couton). Cette différence de traitement est due au fait que le premier est un écrivain, le second un entrepreneur de spectacles, ce qui, pour d’Aubignac, aggrave son cas.
Le Comédien obtient du Roi que le jeune Baron, âgé de 13 ans, qui joue dans la troupe de La Raisin, lui soit confié. Il va éprouver pour lui une passion que souligneront La Fontaine, le pamphlet La Fameuse Comédienne (1688), et Ramon Fernandez (La Vie de Molière, 1930).
Molière joue une pastorale inachevée en vers, *Mélicerte, pour complaire à Baron qui triomphe en jeune premier. *Mélicerte a été retravaillée par Corneille ; on y lit, au vers 135, le « je ne sais quoi » qui est sa "marque de fabrique" (on la retrouve dans dix de ses tragédies).
A cause d’une gifle d’Armande, Baron quitte la Troupe et restera éloigné trois ans.
Une jalousie maladive ne cesse d’assombrir Molière, constate Grimarest.
1667 – Création du * Sicilien ou l’Amour peintre (Boursault ? Donneau de Visé ? Subligny ? Thomas Corneille ? La Grange ?) : « A signaler la prose si pleine de vers blancs » (Pierre-Aimé Touchard).
4 mars. Molière crée Attila [C] avec lequel ni lui ni Corneille ne triomphent. L’exclusivité de la pièce lui a coûté, comme toujours, 2 000 livres (quatre fois plus que pour tout autre écrivain, même célèbre). Pourquoi Molière, qui est un excellent chef d’entreprise, continue-t-il de payer si cher des pièces qui rapportent de moins en moins ? Parce qu’il gagne beaucoup, beaucoup plus avec ce même Corneille lorsqu’il écrit pour lui. La preuve : sitôt Molière disparu, sa troupe ne voudra plus jouer le Corneille "pur et dur" qui, depuis longtemps, ne rapporte plus assez.
Parution d’une Lettre sur la comédie de l’Imposteur. « L’auteur n’est pas connu : un des exemplaires de l’édition de 1667 est signé C. […] Il semble, en tout cas, que l’auteur avait eu à sa disposition un texte de la pièce. [...] Le ton de la Lettre est très remarquable : elle s’efforce de s’élever aux idées générales, et sans renoncer à la vigueur ne cherche pas à passionner le débat. C’est comme le factum d’un bon avocat qui entend éclairer l’opinion tandis que le procès n’est pas encore jugé. Confiant dans la parole du Roi que la pièce sera jouée, l’auteur ne veut pas braquer contre lui ces "puissances" hostiles que sont le premier président et l’archevêque par des propos violents ; il n’entend pas non plus reculer. » (Georges Couton).
Qui donc peut être celui qui « ne cherche pas à passionner le débat », vénère le Roi et signe de son initiale ? En d’autres occasions, plus anodines, Corneille avait déjà signé « C » (Cf. le Recueil Sercy de 1653).
Admis dans l’intimité de Molière comme il l’était déjà dans celle des frères Corneille, Donneau de Visé publie une Lettre sur le Misanthrope qui paraît anonymement en tête de la première édition (Ed. Ribou, 1667). Longtemps les éditeurs attribueront cette Lettre à Molière. Donneau de Visé, s’adressant à l’auteur véritable, le complimente que sa pièce fasse « continuellement rire dans l’âme ». Molière, lui, interprète Alceste en farce.
Epoux malheureux d’Armande, le Comédien habite dans sa maison de campagne, à Auteuil, avec Chapelle. « C’est à lui que nous devons encore une partie des grandes beautés que nous voyons briller dans les excellentes comédies de Molière, qui le consultait sur tout ce qu’il faisait, et qui avait une déférence entière pour la justesse et la délicatesse de son goût. » écrit leur contemporain de Caillères.
La Troupe joue La Veuve à la mode de Donneau de Visé en complément d’Attila [C] (restons entre amis), et enchaîne avec sa Délie puis son Embarras de Godard.
Après l’échec en 1664 d’Othon [C], en 1666 d’Agésilas [C] et le demi-succès d’Attila [C], Corneille se retire une fois de plus de la tragédie. Ses deux fils officiers Gentilshommes du Roi lui coûtant toujours plus d’argent, il écrit des louanges à Louis XIV afin de ne pas perdre sa pension.
Depuis des années Corneille sollicite auprès du clergé (d’abord auprès du très rigide Révérend Père Ferrier puis, à la mort de celui-ci, auprès du Père La Chaise) afin d’obtenir pour son troisième fils, Thomas, abbé de son état, un bénéfice. Malgré tous ses efforts, il n’y parviendra pas du vivant de Molière mais seulement en 1680. Durant toutes ces années le poète, qui dépendait du bon vouloir de l’Eglise, fut obligé de verser à ce fils une rente annuelle. Aussi, parmi les nombreuses raisons qui contraignirent Corneille à garder secret le pacte qui l’unissait au Comédien s’ajoute la crainte de déplaire aux deux hommes qui pouvaient, en favorisant son fils, le débarrasser d’une charge d’entretien qui n’en finissait pas.
Dans la préface d’Attila [C], Corneille oublie son propos, la Tragédie (et la sienne en particulier), pour défendre la Comédie contre les attaques des dévots hypocrites. La raison d’un tel engagement chez un auteur censé ne plus écrire de comédies depuis plus de vingt ans ? Tartuffe [M] vient d’être interdit une nouvelle fois (5 août 1667).
1668 – Le Comédien est souvent pris de crachements de sang, ne boit plus de vin, seulement du lait. Sa « mélancolie », selon le mot de Grimarest, s’aggrave.
Janvier. Création d’Amphitryon [M], avec Molière dans le rôle du bouffon Sosie. Corneille, nous explique Pierre Louÿs, a écrit cette comédie pour concurrencer les Sosies de celui qui fut son seul vrai rival, Rotrou, qui triomphe à nouveau au théâtre du Marais.
Amphitryon [M] utilise la technique révolutionnaire du vers libre mise au point dans Agésilas [C], qui a échoué deux ans plus tôt. La pièce, écrite pour complaire à Louis XIV, légitime l’adultère royal.
« Pour ce qui est d’Amphitryon, je viens de relire attentivement ce chef- d’œuvre, en en comparant le texte avec celui de Plaute et celui de Rotrou et je crois bien que Pierre Louÿs a un peu raison : une partie doit être de Corneille. Ce sont les mêmes rythmes caressants avec les mêmes tours délicieux, qu’on retrouve dans Psyché. » (Alfred Poizat).
Février. Le Comédien fait connaître un sonnet (inséré dans l’édition originale d’Amphitryon) qui célèbre dans un style cornélien la conquête par le Roi de la Franche-Comté. Le mois suivant, Corneille signe un sonnet à Louis XIV qui est comme une version du précédent (ou l’inverse).
Molière représente La Folle querelle ou la Critique d’Andromaque, pièce polémique du jeune Adrien Subligny. Les contemporains attribuent cette pièce à Molière, mais comme celui-ci ne veut pas rester brouillé avec Racine, Subligny peut affirmer qu’il en est le seul auteur. Sinon nous aurions une pièce de plus signée Molière.
Le Comédien continue de se montrer un courtisan zélé : « Son exercice de la comédie ne l’empêchait pas de servir le Roi dans sa charge de valet de chambre, où il se rendait très assidu. » (La Grange dixit).
Création de *George Dandin ou le Mari confondu (« raccommodage » de Donneau de Visé ? Subligny ? Boursault ? La Grange ?)
Septembre. *L’Avare dont Pierre Corneille a retravaillé certaines scènes est un échec.
« Il n’est pas inconcevable que Molière ait confié ses manuscrits à Corneille afin qu’il y jette un œil. Corneille a pu proposer des modifications, revoir la versification. Molière pouvait trouver dans cette lecture experte une sécurité que l’urgence dans laquelle il travaillait ne lui procurait pas. » (André Le Gall). Supposer une telle connivence est courageux – et rarissime – de la part d’un corneilliste. Mais nous sommes encore loin du compte.
Le Comédien obtient du Roi que chacun paie obligatoirement sa place au théâtre, ce qui n’était pas la règle jusque-là.
Marquise du Parc, maîtresse de Racine, décède mystérieusement à trente-cinq ans.
Décembre. Le Fin lourdaud, signé Donneau de Visé, ne rencontre pas le succès.
1669 – 11 janvier. La nouvelle comédie de Donneau de Visé, Les Maux sans remèdes, échoue. Donneau de Visé, déçu par ses derniers échecs, s’éloigne du Palais-Royal. Il va bientôt s’imposer comme co-directeur, avec Thomas Corneille, de la gazette Le Mercure Galant.
Les Nouvelles œuvres de Monsieur J.-B.P. Moliere, recueil édité à Paris par Nicolas Pépinglé, en quatre volumes, offre dans le tome I : Amphitryon, L’Ecole des femmes, La Critique de l’Ecole des femmes, Zélinde. Or Zélinde est de Donneau de Visé. Dans le tome II : Les Plaisirs de l’Ile enchantée, L’Etourdi, Le Sicilien, L’Antimoine purifié sur la sellette, La Veuve à la mode. Cette dernière œuvre est aussi de Donneau de Visé ; L’Antimoine, d’un auteur anonyme. Molière ou la parfaite illustration du proverbe : "On ne prête qu’aux riches."
Signes d’un changement des mentalités : on a presque tout oublié de la toute-puissante Compagnie du Saint-Sacrement qui a été officielement dissoute en 1660.
Février. La deuxième version, en cinq actes, de Tartuffe ou l’Imposteur [M] a été adoucie et farcie par Molière (La tradition veut que Claude Chapelle soit pour beaucoup dans ce remaniement). La pièce qui, dès le 5 février, n’est plus interdite, rapporte le soir de la Première la somme de 2 860 livres et, en mai, Corneille peut de nouveau prétendre aux lettres patentes qui valident ses titres de noblesse annulés quatre ans plus tôt.
Poquelin père, âgé de 75 ans, décède. Afin d’adoucir ses dernières années,Molière l’avait aidé financièrement, lui prêtant, sans qu’Armande n’en soupçonne rien, la somme de 10 000 livres.
Mars. La Préface de Tartuffe [M] utilise, pour désigner les nouvelles pièces à la mode, la formule : « les spectacles de turpitude ». L’expression, en latin, est de saint Augustin. Corneille l’avait déjà employée dans la Dédicace de sa Théodore, vierge et martyre (1645). Preuve que la colère qui l’animait vingt-cinq années plus tôt est toujours aussi vive.
Le poète qui, en 1653, avait écrit La Poésie à la peinture (112 alexandrins), compose pour le Comédien La Gloire du Val-de-Grâce, poème très cornélien de 366 vers en hommage au peintre Mignard.
« Notre auteur [Boileau] félicitait le grand Corneille du succès de ses tragédies, et de la gloire qui lui en revenait : Oui, répondit Corneille, je suis saoûl de gloire et affamé d’argent. » (Brossette, secrétaire de Boileau).
*Monsieur de Pourceaugnac rapporte 12 000 livres à la Troupe. En trois/quatre ans le directeur du Palais-Royal a gagné plus d’argent que Corneille durant toute sa carrière, d’autant que Grimarest lui attribue un revenu moyen de 30 000 livres.
« C’est à se demander, quand on étudie de près la vie de cet homme prodigieux, quand il trouvait le temps d’écrire, partagé qu’il était entre ses tracas de directeur, de régisseur, de metteur en scène, de professeur – La Grange et Baron ne furent-ils pas ses élèves, et Armande donc ? et les autres ? – et d’auteur. Nous ne parlons que pour la forme de ses fonctions plutôt honorifiques de valet de chambre tapissier du roi, et nous passons sous silence les visites obligées auprès des grands du jour ; ajoutez à cela le temps forcément consacré à l’étude de ses rôles et celui passé près de Mlle de Brie ou d’Armande, et dites-moi franchement à quelle heure de la journée ou de la nuit il avait une minute à lui pour la production de tant de chefs-d’œuvre. » (Alfred Copin).
Pourquoi un homme qui gagne tant d’argent, qui dirige le plus célèbre des théâtres où s’agite une cinquantaine de personnes dont il a charge, aurait-il l’idée, irréalisable, de passer des milliers d’heures enfermé dans une pièce pour écrire ? Il est plus simple de donner à des collaborateurs une petite part de l’énorme pactole qui, chaque année, entre dans les caisses.
La critique semble ne pas avoir pris conscience de ce fait unique dans une vie d’écrivain, surtout si publique : jamais Molière n’a été vu en train d’écrire.
1670 – Le Boulanger de Chalussay, apparenté à Molière, publie le pamphlet très renseigné Elomire Hypocondre (Elomire est l’anagramme de Molière). Ce n’est pas tant sa personne qui est attaquée (quoiqu’on ne cesse de l’accuser de plagiats) que le personnage de bouffon du Roi qu’il incarne (qu’il ait fait fortune n’arrange rien).
Le Comédien, qui a appris que Racine prépare une Bérénice pour l’Hôtel de Bourgogne (ce théâtre va cesser peu à peu d’être celui de Corneille pour devenir celui de son jeune rival), incite son associé à entrer en lice : une nouvelle stratégie commerciale, comme celle de la fausse querelle de L’Ecole des Femmes [M], pourrait enrichir une fois encore son théâtre et celui de l’Hôtel de Bourgogne toujours dirigé par Floridor. Corneille met aussitôt en chantier Tite et Bérénice que Molière s’empresse de répéter.
*Les Amants magnifiques, dont le sujet a été donné par le Roi, est payé pour deux représentations à Saint-Germain 12 000 livres.
Molière obtient de Louis XIV une lettre de cachet qui contraint Baron (17 ans) à revenir dans sa troupe. Tout heureux, le Comédien paie les dettes de l’enfant prodigue. Baron vivra avec son mentor et Chapelle dans la maison d’Auteuil, témoin de « la collaboration tacite et anonyme de Chapelle avec Molière » (Auguste Baluffe).
Pour *Le Bourgeois Gentilhomme « Molière fouille dans les pièces où bouffonnent des Turcs : La Sœur de Rotrou, Champagne le Coiffeur de Boucher (1662), L’Ecole des jaloux (1664) et Mari sans femme (1666) de Montfleury. Et dans les pièces qui raillent les gonflements de vanité des bourgeois : Le Cercle des femmes et Le Riche mécontent de Chappuzeau, L’Ecuyer de Claveret. » (Paul Guth). La leçon de linguistique donnée à Monsieur Jourdain par le maître de philosophie a sa source dans le Discours physique de la parole (1668) de Cordemoy, que lisait Corneille.
Le musicien et affairiste Lully et son associé Molière spolient l’abbé Perrin du privilège royal de l’Opéra. Pour ridiculiser Perrin, le Comédien met dans la bouche de M. Jourdain la chanson Janneton dont l’abbé est l’auteur. *Le Bourgeois gentilhomme rapporte, en octobre, 12 000 livres. Mais, malgré leur accord, Lully obtiendra pour lui seul le privilège de l’Opéra.
Corneille lit Tite et Bérénice chez Monsieur, frère du Roi, qui a été le protecteur de Molière. Il en donne l’exclusivité au Comédien, toujours pour 2 000 livres, « une somme extraordinaire » (Christian Biet). Le 28 novembre Armande et Baron en tiennent les rôles principaux. Cette œuvre aura un succès moindre que la Bérénice du jeune Racine.
Cizeron-Rival rapporte que le vieux Corneille vient souvent dîner chez le couple Molière/Armande Béjart. Le Comédien et sa femme, peut-être grâce à lui, se sont un peu rapprochés.
1671 – Janvier. Le Roi ayant exigé une nouvelle pièce à grand spectacle, Molière s’adresse à Corneille. Celui-ci écrit le rôle principal de Psyché pour Armande envers laquelle il ressent « une tendresse extrême » nous dit le chroniqueur Robinet, ami du poète. En seulement quinze jours, plus de deux mille vers sont livrés, que la critique moderne juge parmi les plus délicats de la langue française, preuve que Corneille âgé n’a rien perdu de son génie.
Pendant les représentations, Armande, qui ne supporte plus les relations de son mari avec Baron (18 ans), joue de son charme et devient la maîtresse de ce dernier (ils interprètent sur scène les deux amants).
Avec la comédie-ballet Psyché [M] l’association Corneille-Molière fut partiellement dévoilée. Le célèbre écrivain Philippe Quinault et le musicien Lully ayant aussi participé à la pièce, il fallut préciser la part de chacun. Or, les circonstances qui présidèrent à la naissance de Psyché sont identiques à celles qui donnèrent Les Fâcheux [M], Tartuffe [M] ou Amphitryon [M]. Toujours, Molière manqua du temps nécessaire pour répondre simultanément aux exigences du Roi et à celles du public (sans parler de ses fonctions de courtisan « assidu », de directeur de troupe, de metteur en scène, de comédien aux rôles les plus longs et de mari jaloux).
Psyché sera publiée sous le seul nom de Molière et, onze ans plus tard, bien que le Comédien soit décédé, Corneille ne comptera dans son Théâtre complet (1682) ni Psyché ni aucune des pièces qu’il n’a pas signées. Nous connaissons ainsi la nature du contrat qui unissait les deux artistes : les écrits vendus à Molière lui appartiennent définitivement. Le célèbre Alexandre Hardy acceptait lui aussi que ses pièces restent la propriété de la troupe qui les lui avait achetées. Au XVIIe siècle, le public ne se souciait guère de celui tenait la plume, et les droits d’auteur n’existaient pas. Le metteur en scène était considéré comme l’"auteur" de la pièce qu’il représentait.
Pour préparer Les Femmes savantes [M] et d’autres pièces (que sa mort empêchera) le Comédien achète à la veuve du professeur Lesclache, pour quatre-vingt-une livres, ses manuscrits sur les Précieuses.
24 mai : * Les Fourberies de Scapin , à propos desquelles Boileau feint de s’étonner de ne pas reconnaître l’auteur du Misanthrope [M], obtiennent peu de succès. Elles « sont empruntées, presque textuellement, au texte primitif de Joguenet, que j’ai fait paraître dans ma collection Moliéresque. » (Paul Lacroix).
Mort, en août, de l’acteur fétiche de Corneille : Floridor. Il aura été le seul à pouvoir imposer au public, habitué aux déclamations tonitruantes, une diction naturelle et un jeu retenu (Molière n’y sera pas parvenu malgré ses efforts).
Madeleine Béjart meurt le 17 décembre, à cinquante-trois ans. Elle laisse une belle fortune à sa fille Armande et à son époux.
*La Comtesse d’Escarbagnas est jouée devant le Roi.
Molière lit à son ami et conseiller Boileau des extraits des Femmes savantes [M]. Selon ce dernier : « Molière ne pouvait jamais se résoudre à changer ce qu’il avait fait ». En revanche, le Comédien encourage Boileau à corriger les vers qu’il juge défectueux.
Boileau et Corneille se retrouvent aux dîners de Mme de Sévigné, admiratrice passionnée de l’auteur du Cid. Dans sa Lettre du 16 mars 1672, elle affirme que Boileau dit encore plus de bien qu’elle-même de Corneille.
1672 – Molière espère être réconcilié avec Armande qui est enceinte (connaissait-elle déjà son futur second mari Guérin d’Estriché ?)
11 Mars : création des Femmes savantes [M], une comédie qui a été écrite par un Pierre Corneille toujours aussi rancunier. Le voici vengé de l’abbé Cotin/Trissotin qui depuis si longtemps se permet de mal juger de son christianisme. L’abbé est également l’adversaire du Comique et de son ami Boileau.
Lully, avec lequel le Comédien est associé, et auquel il a prêté l’importante somme de 11 000 livres pour se faire construire un hôtel particulier, s’est définitivement approprié le privilège de l’Académie royale de musique. Désormais le musicien touche un pourcentage sur toute pièce comportant de la musique ou des ballets. Molière, floué, obtient de Louis XIV l’autorisation de faire jouer, sans payer de droits, six chanteurs et douze instrumentistes. Mais Lully en dissuade le Roi, et Molière n’aura droit qu’à deux chanteurs et six instrumentistes.
En septembre, Lully, musicien, obtient de Louis XIV le privilège que Molière, comédien, a sur les auteurs de théâtre : « une pièce de Molière dont Lully ferait la musique serait désormais la propriété de Lully. » (Georges Couton). Autrement dit, le musicien d’un spectacle a préséance sur le metteur en scène qui a préséance sur l’auteur de la pièce. Voilà clairement définie la pratique théâtrale, propre au XVIIe siècle, qui nous fait croire, aujourd’hui, à l’"œuvre" de Molière, et qui est cause de l’imposture littéraire posthume que la Révolution française, la IIIe République et les universitaires lui ont fait et font jouer.
Avec Le Mercure Galant, toujours favorable au Comédien, Thomas Corneille et Donneau de Visé régentent la vie intellectuelle de la capitale.
Molière prête à son éditeur « Ribou toujours aussi filou » (Alain Niderst), la somme de 700 livres. Comme Poquelin père, le directeur du Palais-Royal possède de nombreuses créances qu’il ne semble pas pressé de recouvrer. Sa veuve s’en chargera. Elle réussira même à récupérer les 11 000 livres que Lully, alors favori du Roi, leur doit.
Corneille apporte sa tragédie Pulchérie [C] au Palais-Royal. « L’auteur a fait ce poème pour la merveilleuse Psyché ou Mademoiselle Molière » écrit Charles Robinet, ami du poète. Le personnage du vieux Martian ressemble beaucoup à Corneille et l’âge de Pulchérie a été ramené à celui d’Armande. Mais Molière est trop épuisé par la maladie pour se lancer dans une nouvelle grande tragédie. Pulchérie [C] sera finalement créée au Théâtre du Marais, depuis longtemps en perte de vitesse.
Le 5 décembre 1672, Pierre Corneille vote à l'Académie française pour Jean Racine (élu à l'unanimité).
1673 – 10 février. Création du *Malade imaginaire, la dernière pièce jouée par Molière. Le vendredi 17 février, le Comédien s’effondre durant la quatrième représentation. Vers les vingt-deux heures, il meurt d’une congestion pulmonaire. Baron, qui est seul à son chevet, reprendra le rôle d’Alceste, mais en l’interprétant avec dignité, comme le voulaient Pierre Corneille, Thomas et Donneau de Visé. Beau succès.
L’Eglise ayant refusé d’enterrer le Comédien en terre sanctifiée, Armande demande au Roi d’intervenir, mais ce dernier n’est pas enthousiaste. « Et puis, il faut tout dire, Molière était mort, il ne pouvait plus désormais amuser Louis XIV. » (Sainte-Beuve). Autrement dit, son jouet cassé, l’enfant royal cesse d’y penser. Armande obtient de Sa Majesté qu’elle intervienne auprès de l’archevêché afin que des funérailles et une sépulture chrétiennes soient accordées au défunt.
« Corneille suit le cercueil que l’Eglise n’a consenti à recevoir que sur l’ordre du Roi » (Armand Le Corbeiller).
« Le cercueil de Poquelin fut recouvert du poêle des tapissiers. Sa veuve voulut montrer ainsi, par une sorte d’ultime et publique déclaration, que son mari était demeuré étranger à l’œuvre théâtrale qu’on lui imputait. » (Maurice Garçon).
« Ce poêle a choqué, Molière ayant été un peu moins notoirement tapissier que comédien remarquable, bien mieux encore, très grand poète.» (Paul Mesnard).
Corneille qui envisageait une tragédie sur le prince chinois Usanguey en abandonne l’idée.
Georges Couton, pourtant farouche partisan d’une hostilité entre les deux hommes, finit, malgré lui, par envisager que le poète, qui habitait non loin du cimetière Saint-Joseph où fut enterré le Comédien, vînt souvent se recueillir sur sa tombe.
L’inventaire après décès montre que les armoires de Molière renfermaient des dizaines de chemises du plus beau tissu, des dizaines de paires de chaussures, un superbe mobilier et une argenterie d’une valeur de 6 240 livres. « Molière laissait sa veuve dans une large aisance. L’actif de sa succession, d’après l’inventaire notarié, s’élève, créances comprises, à quelque quarante mille livres. » (Jules Taschereau).
En revanche, il possédait moins de 350 ouvrages, dont beaucoup étaient des cadeaux de ses amis. Un grand nombre d’ouvrages portent la marque d’Augustin Courbé, l’éditeur des Corneille : « Molière semblait s’adresser à Courbé pour garnir sa bibliothèque » (Madeleine Jurgens). Il ne manque aucun volume du Théâtre de Pierre et Thomas Corneille. Omniprésents dans la vie du Comédien, les deux frères le sont aussi jusque dans ses rayonnages.
Qu’a réellement acheté Poquelin ? Les 240 comédies françaises, espagnoles et italiennes dans lesquelles ses collaborateurs piochaient les scènes dont ils avaient besoin.
Lorsque l’huissier a procédé au domicile de Molière à un inventaire il n’a fait état d’aucun manuscrit.
Molière ne laisse à la postérité aucun brouillon, aucun carnet ou journal, aucune épreuve d’éditions, aucune annotation, aucune correspondance, aucun billet doux ou professionnel, aucune dédicace.Cette totale " absence " est un fait unique dans les annales littéraires. Malgré les plus intenses recherches, nous ne possédons qu’une soixantaine de paraphes apposés sur des archives paroissiales, des actes civils ou notariés, si différents les uns des autres qu’ils laissent perplexes les experts graphologues.
« Pendant treize ans de vie provinciale, Molière n’a pas manqué d’écrire à sa famille et à ses amis restés à Paris et qu’il avait quittés à l’âge de vingt-trois ans. Et, après son retour, il a bien dû donner de ses nouvelles aux amis qu’il avait pu se faire en province. Que pas un seul billet ne nous soit parvenu, voilà qui est étrange, et qui a donné à penser à une destruction systématique. Mais sur l’ordre de qui ? Et, même dans cette hypothèse, qu’aucun indice d’ailleurs ne vient appuyer, comment croire qu’aucun papier n’y ait échappé ? Ne cherchons pas à expliquer l’inexplicable ; l’historien doit savoir ignorer. » (Georges Mongrédien). « Ne cherchons pas à expliquer l’inexplicable » est un credo bien commode.
L’hypothèse est difficile à admettre à cause de la récente mythification de Jean-Baptiste Poquelin, mais il est probable que ce dernier n’a jamais su manier correctement une plume. Au XVIIe siècle, c’était le sort de quatre-vingt-dix pour cent de la population française. Pour compenser ce manque d’éducation, Poquelin veilla toute sa vie à s’entourer de professionnels de l’écriture, à commencer par Madeleine Béjart, La Grange, Claude Chapelle, Adrien Subligny, Donneau de Visé et, last but not least, Pierre Corneille.
La veuve de Jean-Baptiste L’Hermite écrit au comte de Modène : « Je vous assure que l’on ne parle non plus du pauvre Molière que s’il n’avait jamais été, et que son théâtre, qui a fait tant de bruit il y a si peu de temps, est entièrement aboli. Je crois vous l’avoir mandé, que tous les comédiens sont dispersés. »
La troupe du Palais-Royal et celle de l’Hôtel du Marais fusionnent. Armande en prend la direction.
1674 – « La mort de Molière, arrivée en 1673, fut un coup pour Corneille. Malgré la différence des âges et des humeurs, les deux hommes étaient étroitement liés. » (Arthur Heulhard).
Pour la quatrième fois, Corneille perd sa pension sans raison apparente. Devait-il la protection du Roi à la seule sollicitude de son associé ? Ainsi qu’il le faisait avant son partenariat avec Molière, le voici de nouveau contraint de solliciter, sans grand succès.
Il quitte son appartement de la rue des Deux-Portes pour un logement plus modeste de la rue de Cléry. En 1936, le corneilliste Armand Le Corbeiller écrivait : « Il est permis de conjecturer que c’est chez l’un des nombreux cousins de Molière : Robert Poquelin, prêtre et docteur en Sorbonne, propriétaire d’un immeuble avec jardin, que les Corneille louèrent deux logements. [...] Sans affirmer que ce soit là la demeure des Corneille, de grandes probabilités le suggèrent parmi lesquelles la plus évidente : les relations de constante amitié qui lient la famille Corneille à celle de Molière. ». Aujourd’hui, le dogme de la non-ingérence de Corneille dans la vie de Molière interdit une telle supposition.
Un dénommé Les Isles le Bas a publié à Rouen un sonnet intitulé « sur la sépulture de J.B. Poquelin dit Moliere, comédien, au cimetière des morts-nés à Paris ». Autre exemple, parmi tant d’autres, qui montre que Molière, pour les écrivains de cette époque, est un « comédien », non un auteur.
Boileau se dégage de l’influence des deux artistes qui ont le plus compté dans sa carrière : dans son Art poétique, il veille à ne pas citer l’auteur de Cinna ; et il commence à dire du mal du défunt Molière, ingratitude que ses confrères lui reprochent.
Septembre. Un nouveau malheur accable Corneille : la mort de son deuxième fils, tué à la guerre, pendant l’évacuation de la Hollande.
Novembre. Suréna [C], tragédie, reçoit peu d’applaudissements. Corneille a pourtant intégré dans cette œuvre les procédés d’écriture de Racine, ultime preuve de son aptitude à s’adapter aux goûts du public. C’est la dernière pièce qui paraît sous son nom.
« Ce qui prouve combien Molière manquait à Corneille, c’est que ses successeurs ne donnaient rien ou presque rien du répertoire cornélien, depuis la mort du fondateur de la troupe. » (Arthur Heulhard). Maintenant qu’il n’écrit plus des succès pour le grand Comique, Corneille n’est plus qu’un auteur de tragédies en perte de vitesse : financièrement, il n’est plus rentable. Conclusion : « Depuis la mort de Molière, le nom de Corneille avait perdu presque toute influence sur les comédiens de la rue Guénégaud [la troupe d’Armande]. » (Arthur Heulhard).
1675 – Corneille n’est plus sur la liste des gratifications royales. Ne se plus souciant plus de Molière, Louis XIV se préoccupe encore moins de son associé.
Michel Baron, le disciple favori de Molière, devenu un comédien riche et célèbre, est l’ami du vieux Corneille auquel il demande d’être témoin à son mariage.
Le comportement du disciple reflétant celui du maître, Baron, pour rehausser son prestige de comédien, publie sous son nom une dizaine de pièces. Ses contemporains soupçonnent Corneille d’être son "nègre", notamment pour sa plus célèbre comédie L’Homme à bonnes fortunes, parue sans nom d’auteur.
Donneau de Visé fait partie du conseil de famille qui assiste Armande Béjart, mère du seul enfant qui lui reste de Molière : la jeune Esprit-Madeleine.
« J’ai eu la curiosité de lire toutes les préfaces de ces auteurs dramatiques dont beaucoup, comme Molière lui-même, furent comédiens et parfois de sa troupe même : Baron, Boursault, Brécourt, Champmeslé, Thomas Corneille, Donneau de Visé, Hauteroche, Montfleury père et fils, La Tuilerie, Raymond Poisson, Quinault, Rosimond, Brueys et Palaprat, Regnard, Dufresny, Dancourt ; pas un ne cite le nom de Molière, ne fait allusion à son œuvre. [...] Alors que la littérature du XVIIe est si abondante sur l’œuvre d’un Corneille et d’un Racine, pourquoi est-elle si pauvre sur celle de Molière ? » s’interroge Georges Mongrédien.
La réponse est simple : ses contemporains savent que le " théâtre " de Molière n’est pas l’œuvre d’un homme, mais une enseigne commerciale (et les éditeurs le savaient qui publièrent sous son nom de nombreuses pièces d’auteurs divers). Et cela explique aussi pourquoi Molière, bien que protégé de Louis XIV, ne fut jamais pressenti pour siéger à l’Académie française, les statuts de cette institution lui interdisant d’élire un comédien.
Pour l’éminent moliériste Henry Lyonnet : « Qu’on ne s’y trompe pas. Ce sont les siècles suivants qui ont placé Molière sur le piédestal où nous le trouvons. ». De fait, l’après Révolution française a fait de Molière « l’écrivain du peuple » et le Romantisme, entraîné dans la surenchère, a vu en lui le « héros du théâtre français ». Dernière étape du processus de mythification, la IIIe République le déclara « auteur national » et, par le double biais de l’Université et de l’Ecole laïque, lui fabriqua une biographie idéale d’ « auteur républicain de génie » et la Comédie-Française fut appelée « maison de Molière ».
1677 – Armande se remarie avec l’acteur Guérin d’Estriché, qu’elle connaît depuis longtemps. « C’était alors un homme de quarante-six ans environ, dont les emplois, plutôt ingrats, étaient ceux de confident dans la tragédie, et de rôles à manteau et raisonneur dans la comédie. Un naturel parfait, une diction juste et sage, une grande honnêteté, en faisaient un homme sympathique.» (Henry Lyonnet). Tout le contraire de Jean-Baptiste Poquelin. Ce qui n’a pas empêché Sainte-Beuve d’écrire : « … la veuve de Molière, la Guérin, qui, comme tant de veuves de grands hommes, s’était remariée peu dignement. »
Armande, qui n’a jamais voulu se faire appeler La Moliere (toujours orthographié par Poquelin sans accent), prend aussitôt le nom de La Guérin. On peut supposer que si la comédienne n’a jamais adopté le nom de « Moliere » c’est parce qu’elle savait que, dérivé de l’ancien verbe molierer, il signifiait le Légitimé et témoignait du pacte qui unissait le seul Jean-Baptiste Poquelin à Pierre Corneille. Elle a peut-être aussi voulu montrer qu’elle ne pardonnait pas à son mari de n’avoir jamais su l’aimer.
Engagé par Armande, Thomas Corneille versifie Dom Juan [M] sous le titre Le Festin de Pierre (avec un P majuscule). Il suit scrupuleusement le modèle en accentuant le sentiment chrétien, ainsi que le voulait son frère. Dans son Avis, refusant de dire que Molière était l’auteur de l’œuvre originale, il écrit que cette nouvelle pièce « est la même que feu Monsieur de Moliere fit jouer peu de temps avant sa mort ». De même, pour ne pas dévoiler la collaboration de son frère, il écrit que les défauts de son adaptation versifiée « ne doivent point être imputés au célèbre auteur sous le nom duquel cette comédie est toujours représentée ». Une bien lourde périphrase pour un poète.
Evidemment, le Dom Juan en vers de Thomas Corneille sera joué « sous le nom » de Molière.
Bien qu’il ait été l’auteur de Timocrate, la pièce la plus représentée de son temps, Thomas Corneille, comme son frère aîné, est devenu le "nègre" de comédiens célèbres tels Montfleury ou Hauteroche. Il écrira aussi certaines pièces signées par son ami Donneau de Visé désormais historiographe du Roi et gratifié de 12 000 livres annuelles.
« Corneille est de nouveau à la mode [...] On reprend ses vieilles comédies. Le pauvre Corneille est si aise... qu’il veut avant sa fin composer une jolie comédie. » (La Palatine). Le vieux guerrier des Lettres ne désarme pas !
1678 – Pierre Corneille sollicite Colbert pour le renouvellement de sa pension, en vain semble-t-il : « Monseigneur, Dans le malheur qui m’accable, depuis quatre ans, de n’avoir plus de part aux gratifications dont Sa Majesté honore les gens de lettres, je ne puis avoir un plus juste et plus favorable recours qu’à vous, Monseigneur, à qui je suis entièrement redevable de celle que j’y avais. »
1680 – Le 18 août, la troupe d’Armande, augmentée des acteurs du Marais, fusionne, par ordre du Roi, avec l’Hôtel de Bourgogne : c’est la naissance de la Comédie-Française. Thomas Corneille continue de travailler pour Armande et ses compagnons.
La Comédie-Française possède un tableau de l’école française peint en 1670 : Les Farceurs français et italiens depuis soixante ans et plus. On peut voir, de gauche à droite : Molière dans le costume d’Arnolphe de L’Ecole des femmes, Jodelet, Poisson, Turlupin, le Capitan Matamore, Arlequin, Guillot-Gorju, Gros-Guillaume, le Docteur Grazian Balourd, Gaultier-Garguille, Polichinelle, Pantalon, Philippin, Scaramouche, Brighelle, Trivelin. « Il est intéressant de noter que Molière est rangé auprès des comédiens et non des auteurs, comme on pourrait le croire. » (Bernard Jolibert).
De plus en plus pauvre, Corneille bénéficie de la générosité de Boileau revenu à de meilleurs sentiments, qui lui achète sa bibliothèque tout en lui en laissant l’usage.
Son troisième fils Thomas, abbé, reçoit en bénéfice l’abbaye d’Aiguevive, en Touraine. Huit ans après la mort de Molière, l’Eglise a-t-elle enfin pardonné à « la gloire de la France » d’avoir voulu jouer au plus fin avec elle ?
1682 – Publication du Théâtre complet de Corneille en 4 volumes in-12. Quelques mois plus tard paraissent les Œuvres de Monsieur de Moliere (sans accent) ou plutôt, comme l’explique Pierre Louÿs : Corneille « publie ses œuvres complètes et celles que signa Molière à la suite des pièces qu’il avoue. »
Les pièces Dom Garcie de Navarre [M], L’Impromptu de Versailles [M], Dom Juan [M], *Mélicerte n’ayant jamais été publiées, et le nom de Corneille ayant été rendu public pour Psyché [M], La Grange et son compagnon Vivot ont attendu de voir ce que le dramaturge allait revendiquer. Mais Corneille ne revendique aucune des pièces achetées par Molière, pas même Psyché. Dans la Préface, La Grange dit son regret que Molière n’ait jamais pris la peine de corriger les pièces qu’il publia, et qui sont tellement remplies d’erreurs qu’il a fallu les revoir toutes.
En fin de vie, Corneille brûla de nombreux papiers qu’il ne voulait pas que la postérité connût. Pourquoi le plus grand auteur de son siècle se sent-il le devoir de détruire certains manuscrits ?
1683 – Louis XIV rétablit la gratification de 2 000 livres de Corneille, alors à l’agonie.
Donneau de Visé se fâche avec son ami Boursault qui a intitulé sa dernière comédie – une satire – Le Mercure Galant. L’affaire vient devant le lieutenant général de police. La pièce n’est pas interdite mais le titre doit en être changé. Boursault l’intitule La Comédie sans titre. « Elle fut imprimée d’ailleurs, sous le nom de l’acteur Raymond Poisson, qui l’inséra dans ses œuvres. Mais Boursault en revendiqua plus tard la paternité. » (Georges Mongrédien). L’on voit que la pratique théâtrale de l’appropriation d’une pièce par le comédien qui la joue a la vie dure.
1684 – 1er Octobre. Mort de Pierre Corneille à l’âge de soixante-dix-huit ans.
L’inventaire après décès mentionne un registre, en partie en forme de journal, contenant soixante-dix feuillets de la main de Corneille et signé de lui : « Ce livre perdu peut-être contenait, parmi l’aridité des chiffres, la date des grands événements familiaux, et [...] devait indiquer le profit des œuvres dramatiques » (Georges Couton). Quels renseignements livrait ce registre pour que Thomas jugeât préférable de le détruire ?
Racine fait à l’Académie française l’éloge de Pierre Corneille : « ... une magnificence d’expression proportionnée aux maîtres du monde qu’il fait souvent parler, capable néanmoins de s’abaisser, quand il veut, et de descendre jusqu’aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable. » Racine reconnaît à son prestigieux aîné un style « inimitable », même dans la comédie. Comment expliquer que Molière ait pu l’imiter si facilement tout au long de sa carrière ?
1685 – Devenu le comédien le plus célèbre de Paris, Baron, à l’exemple de son mentor Molière, signe diverses pièces. Le sieur d’Allainval affirme que l’Homme à bonnes fortunes ainsi que la Coquette et la fausse prude sont l’œuvre d’un « gentilhomme » que Baron paya. Ce « gentilhomme » se nommait-il Corneille ? La rumeur lui attribuait « une part de collaboration dans les comédies du célèbre acteur-auteur, voire dans la plus vantée de toutes, l’Homme à bonnes fortunes. » (Auguste Dorchain). L’Andrienne et les Adelphes passent pour être du Père de La Rue, un Jésuite (Corneille avait beaucoup d’amis jésuites). Le Rendez-vous des Tuileries et les Enlèvements reproduisent l’un, une scène de L’Impromptu de Versailles [M], l’autre, deux scènes de *Mélicerte. Molière et Baron illustrent bien le proverbe : " On reconnaît l’arbre à ses fruits ".
Elu à l’Académie française, Thomas Corneille siège au fauteuil de son frère.
1702 – L’une des raisons majeures du pacte qui a uni Corneille à Molière nous est donnée par son neveu Fontenelle. Il écrit à propos de Psyché : « ... étant à l’ombre du nom d’autrui, il s’est abandonné à un excès de tendresse dont il n’aurait pas voulu déshonorer son nom. » (Vie de Corneille, 1702). L’association avec Molière a surtout permis à Pierre Corneille de pouvoir continuer à être celui qu’il a toujours été : le plus grand des dramaturges, et l’auteur des meilleures comédies, qu’il les ait signées ou pas. Il put aussi établir ses six enfants et, pendant toute la durée de cette collaboration, ne jamais se « déshonorer » en sollicitant.
1705 – Grimarest publie la première biographie de Molière : « ... je n’ai point fait la Vie de Moliere comme Comédien, mais comme Auteur. » En raison de ce parti pris, le prête-nom Molière doublé d’un entrepreneur de spectacles est présenté comme l’auteur de tout ce qui fut joué sous sa direction. A la lecture de l’ouvrage, Boileau, qui a bien connu Poquelin, prononce un verdict sans appel : « Pour ce qui est de la Vie de Moliere, franchement ce n’est pas un ouvrage qui mérite qu’on en parle ; il est fait par un homme qui ne savait rien de la vie de Moliere, et il se trompe de tout, ne sachant pas même les faits que tout le monde sait. »
« Un tel arrêt, tombant d’une telle plume, devait être, semble-t-il, une condamnation à mort. » (Gustave Larroumet). C’est pourtant la Vie de Moliere par Grimarest qui cautionne tous les travaux des moliéristes.
1731 – « L’auteur de la prétendue Vie de Moliere [Grimarest] a trop consulté notre ami Baron peut-être fort bon à certains égards, mais vous l’avez connu et vous savez que le talent qu’il avait de peindre emportait quelquefois son imagination. » (J.B. Rousseau, Lettre à Brossette, 24 mars 1731).
1919 – Le poète Pierre Louÿs, « conseiller technique » de Paul Valéry et du musicien Claude Debussy, lecteur depuis toujours de Corneille, découvre en étudiant le théâtre de Molière qu’il connaissait peu une ressemblance frappante entre les deux écritures. Après des années d’études comparatives, il annonce dans un article du journal Le Temps (16 octobre) que Corneille est l’auteur d’Amphitryon que signa Molière. Il développe sa conviction dans un article de la revue Comœdia intitulé « L’Imposteur de Corneille et le Tartuffe de Molière. » (7 novembre). Scandale ! Personne ne veut le croire, encore moins vérifier l’exactitude de ses recherches.
L’Affaire Corneille-Molière était née.