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MOLIÈRE, UN ACTE DE FOI

Gérard Moret, docteur en histoire

   Lorsque pour la première fois, à l’occasion de la soutenance de ma thèse Molière : portrait de la France dans un miroir (Université de Lille III, 2004), j’évoquai la conception « christique » du rapport des Français à Molière, les "interlocuteurs" auxquels je m’adressais – pour la plupart moliéristes –  me conseillèrent d’« oublier » ce rapprochement qui sonnait à leurs yeux comme une incongruité. Ils semblaient ainsi vouloir me faire comprendre que nous étions dans deux domaines rigoureusement distincts qui s’excluaient mutuellement, comme l’eau et le feu, ou le pur et l’impur. Autant le premier domaine relevait d’un phénomène religieux, d’une croyance dont le Christ était le centre, autant Molière relevait de l’Histoire – c’est-à-dire de la science – et d’un intérêt qui ne devait rien à l’irrationnel et aux « dérives » qui pouvaient lui être liées. Pour mes "interlocuteurs" qu’elle mettait directement en cause, ma comparaison était ainsi abusivement réductrice. Elle ravalait leur passion pour Molière à des dimensions ridicules, très éloignées du cadre de la raison pure ou de l’affect humaniste mais laïque dans lequel ils se voyaient évoluer.

Pourtant, au sens premier du terme, c’est bien dans l’univers de l’exception, de la sainteté et de la déité que Molière est très tôt appelé à figurer. Les évocations qui le placent dans l’ordre du divin sont nombreuses dès le XVIIIe siècle. Jean-François La Harpe en 1770, l’abbé de Schosne en 1773, Du Coudray en 1776, pour ne citer qu’eux, plaçaient Molière «ailleurs», installé au ciel d’où il intervenait pour le plus grand bonheur de l’humanité. « On pourrait presque dire que Molière est le bréviaire de tous les hommes», écrit Louis Beffara en 1777 (L’Esprit de Molière...). Ici, le message unique qui précède l’ambition œcuménique ne fait aucun doute dans l’esprit de celui que ses fonctions de commissaire de police ne prédisposaient pourtant pas à devenir l’un des plus rigoureux admirateurs de Molière. « Il était l’ami de tous les êtres souffrans (sic) … », explique Grimod de la Reynière dans un discours de 1788 à l’Académie de Lyon (Peu de choses).

Le siècle suivant supprimera le « presque » de Beffara pour aller plus avant dans le cadre d’une imagerie qui devient redondante tant elle est modélisée, comme l’est toute liturgie destinée à commémorer. En 1842, dans son A propos sur l’anniversaire de la mort de Molière, Charles d’Epagny clame ces vers de circonstance :

« Grand Maître de la scène ! Ô gloire de la France !
Toi qui fais notre orgueil avec notre espérance !
Molière ! toi dont l’âme est remontée aux cieux,
Sur notre humble Odéon, daigne baisser les yeux ;
Vois ce temple qu’on rouvre à tes nobles ouvrages ;
Regarde nos efforts et bénis nos courages ! »

L’espérance, l’âme, le ciel, le temple et surtout la bénédiction à laquelle le siècle en appellera sans cesse dans ses rapports à Molière, relèvent bien d’un univers connoté :

Dieu a « donné » Molière aux hommes, comme Dieu a donné son fils (J.-I. Samson, Discours en vers, 1845) ;

Molière « …dont la plume est un sceptre, et le trône un autel. » (M. Mery, Le 15 janvier ou Comédiens et Parrains, 1847) ;

Molière encore, à qui Albert Glatigny déclare : « Toi qui mourus pour nous, près de nous… » (Le Compliment à Molière, 1872).

Au pire, quand Molière n’est pas comparé à un « dieu » ou à un prophète, c’est un homme que « Dieu nourrit de sa pensée. » (Lesguillon et Saint-Yves, Le Protégé, 1848). Tout aussi sûrement, en 1922, Robert de Flers fait de Molière le « rédempteur » et le « martyr » du théâtre (Tricentenaire de la naissance de Molière, recueil des discours). Consciemment ou non, dans les hommages qu’elle rend à Molière, la postérité reproduit avec constance les schémas propres à certains épisodes de la vie de Jésus. Celui de la Cène, notamment, inlassablement repris dans le fameux « Souper d’Auteuil », pièce de circonstance où Molière est entouré de La Fontaine, Boileau, Chapelle, Baron et Lully qui symbolisent les apôtres et le précepte de commune dévotion et de fidélité à l’Elu. Avec Armande, son épouse si souvent méprisée par les moliéristes, il a même son Judas qui ne cesse de le tourmenter avant de le trahir. Les « grands », dont Louis XIV n’est pas le moindre et Bossuet le plus improbable, renouvellent la gestuelle des Rois mages en lui prêtant régulièrement des hommages appuyés…

Par effet de mimétisme, ces juxtapositions, parfois franches et littérales, parfois plus elliptiques, sont liées à la plus pure tradition chrétienne dont, suivant en cela les rapports des Français à l’Eglise, la société va pourtant plus franchement chercher à se démarquer dans la seconde moitié du XIXe siècle. Arsène Houssaye, dans un ouvrage de 1880 consacré à Molière (Molière, sa femme et sa fille) nous donne la clé de cette modification, invariablement reprise par les décennies qui suivent : Molière fut « … le premier qui, dans la scène du pauvre (Dom Juan), a jeté le cri de l’humanité (…). Il aime le bien pour le bien. Il ne prête pas d’argent aux pauvres pour qu’on le lui rende au ciel. Il le donne sans idée de salut, parce que l’humanité est aussi une religion pour tout homme qui aime l’homme.» Tout est là. Tous les éléments qui font état d’un « recentrage » par lequel, avec le rétablissement de la République et la naissance puis l’affirmation du socialisme qui reprend certains idéaux des Lumières amplifiés par la Révolution, c’est l’Homme et sa sacralisation que la société française place clairement au cœur de ses préoccupations. S’il ne fait que développer la narcissique affirmation de S. de la Platière pour qui Molière « …fixe sur lui seul les regards de l’humanité. » (J.-B Poquelin surnommé Molière, 1787), A. Houssaye place consciemment l’Homme au cœur d’un processus qui reprend le principe chrétien de vénération dont la figure du Christ est tout simplement exclue. Derrière Molière, mais cette fois sans intermédiaire, l’Homme, devenu l’ultime finalité, s’adore lui-même. Il n’est plus le subordonné d’un Dieu « marchand » ou « jaloux ». Et puisqu’il faut redéfinir un profil qui ne doit plus rien à la figure évincée du Fils, Molière devient à son tour un archétype qu’il convient d’aimer sur la base de sources historiquement moins incertaines, ancrées dans une réalité culturelle et territoriale sûre et définie, apte, à l’instar du Christ, au don de soi par une vie de souffrances clairement établie.

C’est ce que confirme Ernest Thirion en 1952, en précisant que Molière était bien le premier à avoir proclamé cette religion nouvelle qu’on appelle « l’amour de l’humanité » (Théâtre choisi). Dans le même mouvement, reprenant au mot près les violentes exclusions de L.-S. Auger (Vie de Molière, 1819), E. Thirion « anathémise» ceux qui pourraient douter ou ne pas partager le principe d’adoration universelle pour Molière. Liant toujours l’homme à l’œuvre, il affirme ainsi que ceux qui ne l’aiment pas « …sont des aveugles fanatiques.» Avec des conséquences plus dramatiques, l’Inquisition ne disait pas autre chose    de ceux qu’elle considérait comme des apostats et des hérétiques.

Ce qu’il faut bien retenir de cette évolution qui n’est au fond qu’une translation, une simple modification du support religieux qui entraîne les Français à reporter sur Molière leur vénération pour le Christ fait homme, c’est qu’elle se nourrit des mêmes besoins et génère les mêmes détournements qui empêchent depuis longtemps d’en revenir aux faits. En quelque sorte, pour des raisons de croissance et de nécessités internes, et parce que les Hommes portent en eux d’irrépressibles besoins de croire qui les poussent à préférer le merveilleux et le surnaturel, Molière n’appartient plus à l’Histoire, à laquelle la postérité française a substitué un nouveau mythe plus conforme à ses besoins, mieux à même de la représenter puis la perpétuer avec ses grands hommes au sein de la Nation élue.

Avec Molière qui définit « …les principes universels  de la raison »  (H. Lucas, Le Foyer du Théâtre Français, 1842), selon un processus de construction hagiographique redondant qui tient du plus pur syllogisme, nous assistons à l’élévation continue d’un homme dont les qualités doivent être sublimées pour une association idéale et transcendante avec l’œuvre ultime qu’elles portent en elles. Fût-il modifié, arrangé, lissé et donc instrumentalisé, il fallait définir en Jean-Baptiste Poquelin, le personnage historique aujourd’hui disparu, un concentré cohérent de perfections qui donnait tout son sens à la nature exceptionnelle mais humaine de l’œuvre. Par la force des choses, l’homme et l’œuvre sont devenus indissociables. Le premier nourrit la seconde qui le légitime en retour dans son exception et sa singularité nationale : l’œuvre de Molière est au dessus de tout. Or, Molière est Français. La France est donc au dessus de tout.

Les multiples intérêts qui se sont greffés sur l’histoire officielle, tant la norme idéologique est nourricière, expliquent que, pour les tenants de l’attribution du théâtre moliéresque à Molière, il ne saurait y avoir de révision en paternité. La portée des Evangiles serait-elle la même si l’on découvrait, de sources sûres et multiples, que Jésus n’était pas Jésus, cette incarnation pétrie de perfection, ce prodigieux trait d’union entre le ciel et la terre dont témoigne sa résurrection ? On peut en douter. Si Molière n’est qu’un prête-nom,  le cœur de la croyance s’effondre. Et avec lui la primauté d’une forme de relation spécifique qui pousse la France à se situer au-delà des nations ordinaires. Fût-elle très imprégnée de nationalisme, la foi est bien le ciment de la perception moliéresque.

Nécessairement, la réalité historique a fini par avoir peu d’importance en regard de la qualité d’un message qui dépassait les clivages et les référents ordinaires. Chercher, comprendre – et pourquoi pas trouver – revenait à réduire la cause défendue, à mettre le doigt dans un engrenage réducteur qui pouvait cantonner Molière dans les limites pourtant très remarquables de directeur de troupe et d’entrepreneur de spectacles pour le Roi.

Peu importe que l’on ne sache rien de sûr de sa scolarité, qu’aucune trace ne prouve les études de droit qui lui sont prêtées. Peu importe que certains de ses amis, réels ou supposés comme La Fontaine, Boileau ou Lully, ne l’aient jamais fréquenté, aient pu le jalouser ou le combattre. Peu importe que le succès ait fait de lui un homme aisé plutôt qu’un homme détaché des biens de ce monde. Peu importe qu’à l’exception de quelques signatures et d’une reconnaissance de dette  on ne dispose de lui d’aucun manuscrit, d’aucune lettre, d’aucune annotation ou dédicace, ce qui laisse largement place à la très intéressante thèse de Denis Boissier selon laquelle Molière savait à peine écrire. Peu importe que l’incroyable dédicace de L’Ecole des femmes à Henriette d’Angleterre et celle d’Amphitryon au prince de Condé s’opposent brutalement, par leur style et leur contenu, à toutes celles, le plus souvent très bien écrites, qui lui sont attribuées sans murmure… Qui d’ailleurs ira contrôler ? Qui, avec honnêteté, parce qu’il est dans la fonction des historiens de montrer que le « roi est nu » si en effet il est nu, reprendra les sources pour reconsidérer les événements ? Qui dira aux simples lecteurs que ce débat ennuie parfois ou dépasse souvent, que les faits soumis à analyse ne favorisent guère l’attribution du théâtre moliéresque à Molière mais plus sûrement à des proches – et d’abord au très peu médiatique Corneille dont le portrait bien connu déplaît aujourd’hui à ce point qu’il paraîtrait incongru de le substituer à celui idéalisé de Molière ? Corneille ne peut pas être Molière parce que la France lui a préféré une icône en trois dimensions dans laquelle elle aime se reconnaître.

Fût-elle détestable, c’est la loi du genre. Nier ce besoin, c’est ne pas comprendre les raisons d’un mensonge et d’une transformation. Pour tous ceux qui ne l’acceptent pas, c’est par nécessité placer le débat sur un terrain délicat, celui dérangeant de la dénonciation d’une subordination de pans entiers de l’Histoire à des croyances qui doivent beaucoup plus à un banal processus religieux ou politique qu’à la froide raison.

Est-ce à dire qu’il faut se taire, accepter les dictatures informelles et bien intentionnées dont les démocraties ne sont pas exemptes ? Bien sûr que non. En vérité, même si, en plus de trois siècles d’études et de commentaires, les historiens se sont très peu intéressés à Molière, qu’ils ont laissé à la République des lettres, les chercheurs que la curiosité motive et que l’à-peu-près rebute existent. C’est à eux que ce texte s’adresse tant il paraît nécessaire d’en appeler inlassablement aux sources, aux témoignages des contemporains de Molière et à la liberté de critiquer qu’on ne devrait pas occulter pour des logiques et des intérêts corporatistes ou nationaux.

Nous savons tous que ce lourd défaut de méthodologie est récurrent. Il est pourtant gênant de s’en accommoder ou de l’utiliser, comme l’explique Israël Finkelstein dans ses recherches sur les origines de la Bible : à des siècles de distance, nous ne saurions impunément revisiter un phénomène historique pour le légitimer à l’aune de ce qu’il a produit. Cette situation met pourtant en évidence une difficulté de communication, tant il peut paraître vain de chercher à convaincre les moliéristes (enseignants, comédiens…, que nous ne confondons pas avec ceux qui aiment l’œuvre pour elle-même) qu’il y a historiquement très peu de probabilités que Molière ait écrit les œuvres qui lui sont attribuées. Comment en effet soumettre la validité d’un raisonnement à ceux qui le refusent par avance ? La nature de leurs convictions repose par ailleurs sur un trouble du comportement qui ne peut qu’entraîner rejets et violences : plus on s’enferme dans des certitudes empruntes d’idéal et de perfection, plus on veut les imposer comme témoignage d’un monde plein et achevé, par lequel on se rassure, mais où l’évolution et la contradiction n’ont plus de place. Sous l’emprise de la peur de toute remise en cause, la réaction naturelle est la soumission à l’ordre établi.

C’est en outre accorder trop d’importance aux détenteurs d’une vérité dépassée, liée à des logiques surannées et paradoxales, plus que jamais convaincus de leur capacité à distinguer le vrai du faux sans controverses.

Par principe et par raison, puisque qu’il ne peut y avoir d’Histoire véritable s’il y a censure et malversations, il est toujours souhaitable de s’affranchir des conventions autoritaires que rien ne légitime, fût-ce au prix tant redouté de la solitude. En la circonstance, peut-on encore parler de solitude à l’heure d’Internet ?

Si, comme il est possible et probable, Molière n’a pas écrit son théâtre auquel il n’aurait fait que participer en y mêlant des effets propres à mieux « coller au goût du public », ce n’est pas aux moliéristes qu’il faut le faire savoir. Trop installés dans leur foi et leurs discours normatifs pour s’en libérer sans souffrance et surtout sans humiliation, ils s’en moquent. Au mieux, ils le redoutent au point que pour eux, poussés dans leur dernier retranchement, Molière aurait pu définir les grands thèmes de comédies écrites par d’autres… Mais le mérite et le génie  lui resteraient. L’important est bien de ne pas se dédire sur le fond et de refermer le débat.

Par charité, puisqu’elle est de circonstance en religion, qu’ils dominent ou non une actualité qui pourrait à son tour les malmener, laissons les moliéristes à leurs croyances, parfaitement respectables pour autant qu’elles soient vécues et identifiées comme telles. Critiquables quand elles se parent des vertus d’une science dont elles respectent très inégalement l’esprit et les protocoles. En d’autres termes, oui à la séparation de Molière et de l’Etat.

Pour parler de Molière et d’Histoire, il faut s’adresser sans hâte mais avec constance et détermination à tous les curieux de la vie, aux lettrés, aux libres penseurs, à ceux, nombreux, qui rejettent la censure et les falsifications comme des composantes normales des prérogatives hégémoniques. C’est, au fond, l’une des grandes faiblesses de ce groupe d’adorateurs que Georges Monval, avec une lucidité teintée d’humour et de modestie, dans le premier numéro du Moliériste d’avril 1879, qualifiait de « petite Eglise littéraire ». Justifiant l’existence de cette nouvelle revue, il poursuivait : « …nous voulons fonder quelque chose comme les Annales de la propagation de la foi dans notre religion spéciale.» Georges Monval avait tout à fait conscience d’être arrivé à une croisée des chemins, où les passions qui confinaient au religieux étaient si vives, si grand l’amour porté à Molière, que tout ce qui était dit ou écrit sur lui devait être mis en forme, collationné comme le furent les Evangiles, puis diffusé par des hommes et des femmes de confiance et de conviction qui porteraient la bonne nouvelle : l’homme nouveau est arrivé. Il existe. Il est réel. Nous l’avons vu. Il est parmi nous. Il est Français. Il a donné sa vie pour nous. Il porte en lui de lumineuses et sublimes révélations qui nous font mieux comprendre qui nous sommes, vers quoi nous devons tendre et nous élever par « amour de l’humanité ».

Molière est un condensé d’attitudes morales et de vérités transcendantes qui situent l’Homme et la France sur le même plan que Dieu, dont ils se sont enfin affranchis.

Les buts de Georges Monval ont sans doute dépassé ses espérances. Sa « religion spéciale » dure encore. Mais plus qu’une autre, aurait-elle le privilège de l’éternité ? 


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