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XIXe SIÈCLE :
MOLIÈRE AU PLUS HAUT DES CIEUX

Gérard MORET, Docteur en Histoire

A l’aube du XIXe siècle, la question n’est plus de savoir si la France a adopté Molière, et en quels termes, mais qu’elle sera l’ampleur de cette adoption et si elle va tendre vers une identification pure et simple.

A première vue, la période est plus complexe à analyser que la précédente parce qu’elle  est plus dense, suit des rythmes qui se caractérisent par la rapidité et souvent la radicalité des changements culturels et politiques. L’explosion des éditions moliéresques est tout naturellement le reflet de cette évolution.

De 1800 à 1820 soit, en gros, pendant la période napoléonienne, nous avons mis vingt-cinq références en évidence. La relative faiblesse de ce chiffre, qui ne représente que 8% du total considéré pour la période, peut partiellement s’expliquer par l’hostilité affichée de l’Empereur envers l’auteur de Tartuffe et l’état d’esprit de son gouvernement, plus porté à une remise en ordre post-révolutionnaire et à l’affirmation d’ambitions militaires qu’au divertissement des Français. La symbolique impériale de l’abeille, plus connue pour son sens de la discipline et du travail que de la fête, est sur ce point révélatrice.

De 1821 à 1850, les références passent à soixante-treize pour exploser, purement et simplement, dans la seconde partie du siècle avec plus de deux-cent-quarante-cinq titres. Ces chiffres ne tiennent pas compte de toutes les occurrences : mais ils traduisent une tendance précise que des études plus minutieuses ne feraient que confirmer, sinon amplifier. Par leur importance et leur évolution, ils  montrent matériellement quelle place tient Molière dans la pensée française. Mais à la différence du siècle précédent qui parle abondamment de l’œuvre et de sa signification qui devient le centre d’une vive querelle entre d’Alembert, Rousseau et Marmontel, le XIXe siècle semble lui préférer l’homme, qu’il place « sous la loupe ». Cette attirance, qui n’occulte cependant jamais l’œuvre que l’on va de plus en plus disséquer, implique un regain d’intérêt pour le genre biographique qui n’avait jusqu’ici droit de cité que dans les Œuvres complètes. Encore ces biographies étaient-elles elliptiques et répétitives, exception faite de quelques tentatives comme celle d’Auger dont la Vie de Molière, parue en 1819, n’est malgré tout qu’un extrait du travail élaboré dans le cadre d’un ouvrage antérieur (Œuvres complètes de Molière, 1878).

C’est Jules Taschereau (Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, 1825) qui écrit la première biographie d’envergure depuis celle de Grimarest (La Vie de Monsieur de Molière, 1705). Le mot biographie doit être ici relativisé. Avec Molière, tout au long du siècle et à de rares exceptions près, c’est d’hagiographies qu’il nous faudrait plutôt parler. Non que toutes les informations soient erronées, loin de là. Mais à aucun moment la neutralité à laquelle nous pourrions nous attendre, dont la nécessité saute pourtant aux yeux des contemporains, n’est de mise : on parle effectivement de Molière, de nombreuses références sont données, des précisions intéressantes apportées mais Molière – cela ne souffre aucun compromis – est avant tout considéré comme le génial surhomme, le titan que tout, absolument tout, doit concourir à grandir. Comme le précise Jean-François Cailhava en 1802, Molière « … est le plus grand comique (…) de tous les âges et de toutes les nations… » (Etudes sur Molière, p. 2). Pour l’heure, ces nations n’incluent que l’Europe, c’est-à-dire les pays policés, soumis à des normes exemplaires définies par les européens eux-mêmes. Mais la France, à mesure que son regard porte au-delà des mers, étend la supériorité de Molière au monde puis à l’Univers.

Consciemment ou non, mais avec une lancinante obstination, la France confirme ainsi sa passion pour son héros, précise les contours de son propre portrait, lui-même reflet d’ambitions auxquelles elle n’entend fixer aucune limite. « Cette France, écrit l’historien Aimé Martin en 1843, comprend enfin qu’elle n’est montée au rang des premiers peuples du monde que parce que le monde la personnifie dans la personne de ses grands hommes. » (Histoire du monument Molière, p. 7). Ces grands hommes, et bien entendu le plus représentatif d’entre eux, il faut les montrer et les valoriser, leur donner, selon une expression plusieurs fois reprise à la fin des compliments à Molière, le « …bouquet de la France ».

Dans les premières années du siècle, quatre spécialistes se détachent plus particulièrement.

Avec J. Taschereau, le nom déjà mentionné de Cailhava qui revendique dès 1801 le terme de « moliéranisme » (in Le Dépit amoureux) à propos des admirateurs de Poquelin et parle du « culte » que tout homme doit à Molière ; celui de Beffara, de son métier commissaire de police, qui fait entrer en 1821 la recherche moliéresque dans un cadre plus scientifique, ou encore Auger, l’ombrageux et sourcilleux Auger, prompt à repousser les prétentions de l’Italie qui voudrait que Molière se soit inspiré de son théâtre, et reproche à Petitot une tiédeur trop marquée pour Molière.

Ces quatre auteurs, auxquels nous pourrions ajouter Fortia d’Urban qui se fait remarquer par un débat passionné sur Molière avec Taschereau, et même Walter Scott, dont la réflexion sur Molière fut malgré tout plus confidentielle (Histoire générale de l’art dramatique, essai sur Molière, 1828), sont le trait d’union entre le XVIIIe et le XIXe siècles, avant l’implacable intervention de la troisième vague de la « garde rapprochée » des moliéristes, de loin la plus nombreuse, la plus influente et la mieux structurée. Parmi cette « garde », citons E. Soulié, V. Fournel, E. Campardon, J. Loiseleur, A. Baluffe, P. Lacroix ou G. Monval, dont la plupart des travaux furent édités dans les années 1860-1890, au milieu d’éditions et de rééditions qui deviennent l’objet de véritables événements.

Cette liste n’exclut pas une foule d’auteurs qui participent très directement et avec passion à la construction du monument – monument plus informel que formel si l’on excepte le monument de la fontaine Molière, inauguré en grande pompe rue de Richelieu en 1844, ou celui fêté par Pézenas en 1897, réalisé avec moins de moyens mais sans doute plus d’enthousiasme. Car c’est bien au théâtre et aux écrits qui lui sont consacrés que l’on mesure la vraie progression de Molière dans le cœur et l’imaginaire des Français. Etrangement, malgré les exceptions dont nous venons de faire état, l’entretien de la mémoire de Molière est largement étranger au domaine de la pierre dont le pays est pourtant si friand. Le mémorial est ici avant tout littéraire, constitué par le rire des salles et une invraisemblable masse de papiers noircis.

Le rire des salle, en dehors de celui provoqué par le répertoire de Molière qui n’entre pas dans le cadre de notre sujet, est celui des hommages – comédies, à-propos ou autres éloges et épîtres, en prose ou en alexandrins – dont la multiplication est spectaculaire. Leur nombre s’amplifie tout au long du siècle, jusqu’à l’usure et, inévitablement, la lassitude.

 Le  "genre", qui s’adapte pourtant aux modes du temps après s’être affranchi de celles du siècle précédent, devient en effet difficile à renouveler. Fêter Molière est une chose. Affirmer qu’il est le plus grand en des termes redondants qui peuvent ne plus convenir à la sensibilité du moment en est une autre. Les hommages offrent cependant l’image la plus lisible du portrait que les Français construisent sans relâche. Mais si Molière est transformé en héros, si toutes les thématiques utilisées en font un être à part, les valeurs qui le définissent ne sauraient rejoindre celles des héros nationaux traditionnels qui fondent la suprématie sur les valeurs le plus souvent guerrières. La France, souligne encore l’historien Aimé Martin, l’un des très rares auteurs à s’être penché sur la relation que les Français entretiennent avec leurs auteurs, s’attache alors à devenir le « centre moral » de l’univers (Histoire du monument Molière, 1843, p. 7). Ses valeurs doivent donc être sociales et humanistes, rejoindre en les prolongeant les tendances développées par les Lumières et la Révolution. En ce sens, le choix de la Nation doit être parfaitement représentatif de l’esprit français qui voit en outre en Molière un héros pratique. On sait en effet si peu de chose sur sa vie que ce vide permet tous les rajouts et les inventions que la passion favorise. Molière, – l’homme désormais précède l’auteur (?) –  correspond donc à un idéal de perfection prédéfini. Le XIXe siècle reprend sans sourciller, mais en l’étoffant, les éléments toujours plus lisses d’un portrait dans lequel une élite de plus en plus nombreuse retrouve sa sensibilité. L’énorme majorité des pièces de circonstances écrites pour les fêtes de sa naissance ou de sa mort désormais institutionnalisées, font état du génie de Molière, de son émouvante humanité que renforce sa prodigieuse générosité. Par voie de conséquence, Molière fut adoré par ses amis, comme le souligne la thématique dix fois reprise du « Souper d’Auteuil » (in Grimarest, La Vie de Monsieur de Molière, 1705), véritable « carrefour » de l’amitié moliéresque.

Cependant, si le XIXe siècle  amplifie jusqu’à la démesure le comportement fraternel d’un Molière qui reste proche des plus humbles (à preuve l’omniprésence de sa servante La Forêt ou Laforest), s’il fait de lui l’un des plus parfaits représentants d’un peuple qu’il aime et qui l’aime, qui sont ses vraies racines, au point qu’Hippolyte Lucas, en 1844, dans son Almanach, entend  « …faire l’histoire morale du peuple en (…) présentant (son œuvre)  à toutes les intelligences », Molière ne donne jamais dans le populisme. Molière n’est en fait que très rarement au même niveau que ses interlocuteurs, même lorsqu’il est confronté aux plus grands, comme Louis XIV qui n’a pour lui que la naissance ou une dimension toute matérielle à l’encontre de Molière qui le domine de toute sa spiritualité. Il n’y a aucun égalitarisme dans l’idée que la postérité se fait du rapport de Molière avec ses semblables. Il y a, au contraire, entre lui et le monde, une distance par laquelle cette postérité entend souligner une forme de supériorité naturelle dont Molière, cela va sans dire, ne s’enorgueillit jamais. Lorsque Charles-Malo écrit en 1843 que « Molière (…) /Domine tous les temps, pénètre tous les cœurs… » (L’Apothéose de Molière, poème), il ne fait qu’entériner un rapport qui paraît évident à tous depuis déjà longtemps.

Autre grande thématique des hommages qui fêtent Molière autant qu’ils contribuent à le définir, la mise au ban définitive d’Armande Béjart, vivement condamnée par Taschereau qui se réjouit de son remariage avec un « obscur comédien » qui la bat, et Auger qui oppose un silence méprisant au comportement de celle qui aurait dû s’immoler au plus grand des Français.

 Armande est bien le Judas qui permet de souligner à quel point rien ne fut épargné à Molière qui souffrit beaucoup sur terre.  La « coquetterie » de l’épouse fait généralement honte à une bourgeoisie très attachée à une certaine idée de la morale qui fait d’abord de la femme une mère et une épouse, fidèle et soumise par définition. De ce fait, les circonstances de la mort de Molière, l’agonie et la solitude des dernières heures, sans compter l’enterrement dont le déroulement lui fut contesté jusqu’au bout par les autorités ecclésiastiques, tout contribue à rehausser les couleurs de l’image de Molière, à le rapprocher de la seule figure idéale qui imprégnait l’inconscient français : celle du Christ.

Cette confusion est constante, principalement dans les poèmes dédiés à Molière : pour les besoins d’une rime et dans l’exaltation du moment, l’alexandrin se prête à tous les excès. Le rapprochement christique explique aussi pourquoi la IIIe République, qui voit très vite en Molière un référent politique idéal, fut friande de Molière qu’elle propulsa au rang de grand héros républicain avec l’idée plus ou moins consciente de reprendre certaines valeurs du christianisme sans l’Eglise. Ce que la France aime et vénère dans Molière, ce qu’elle valorise inlassablement, c’est l’homme de cœur, le héros juste et modeste pétri d’humilité, le camarade toujours fraternel, rempli de compassion pour son prochain, poussé par le don de soi. Cette perfection que les stigmates de la souffrance renforcent, comme le montre l’interminable et sanguinolente agonie du film d’Ariane Mnouchkine (Molière, trois parties, 1978), ne peut être que celle d’un dieu – de Thalie et Momus d’abord, puisqu’ils sont au goût du XVIIe siècle et qu’Eglise et Pouvoir sont encore trop liés pour autoriser des comparaisons sacrilèges auxquelles on ne pense peut-être pas  –,  de la chrétienté ensuite, à mesure que s’affirment et s’affichent plus nettement les oppositions.

Les auteurs en appellent sur scène à être bénis par Molière, réclament pour lui des autels dont le nombre n’est jamais suffisant, parlent de honte et d’expiation à propos des jalousies dont il fut victime, des circonstances de l’inhumation ou de sa reconnaissance officielle tardive. Molière est un martyr et même, s’écrie Robert de Flers en 1922, un rédempteur. Lorsque l’Ombre de Molière – son fantôme ou son esprit, sorte de dieu lare qui précède l’ordre plus chrétien de la béatification puis de la déification – revient parmi les hommes, lorsqu’elle ressuscite, c’est du ciel qu’elle descend, non d’une quelconque retraite champêtre. Car c’est au ciel, à la droite du Père, que siège habituellement Molière – Molière écrit Albert Glatigny en 1872 « … qui mourut pour nous » (Le Compliment à Molière), c’est-à-dire pour la France : comme le rappelle A. Carcassonne dans une comédie à-propos fort sérieuse de 1863, Molière « …était Français » (La Fête de Molière). Le siècle avait peu de chance de l’oublier.

Cette déification, Aimé Martin en a aussi conscience lorsqu’il écrit que « Lorsqu’un grand peuple élève des statues à ceux qui l’ont fait grand, il fait quelque chose de plus qu’honorer le génie ; il consacre sa propre gloire. » (Histoire du monument Molière, 1843, p. 7).

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