Extrait, pages 162-164 :
Attachons-nous tout d’abord à la naissance des Fâcheux, en 1661. L’histoire classique nous enseigne que le 2 août de cette année, Fouquet, qui souhaite faire des fêtes de Vaux-le-Vicomte un événement rendant dérisoire toute autre réjouissance, demande à Molière de lui concocter un spectacle propre à distraire ses hôtes prestigieux. Ce spectacle sera représenté le 17 août... quelque quinze jours plus tard ! Ce qui ne laisse qu’une petite semaine pour écrire la pièce (un peu plus de huit cents vers) si on la veut communiquer à temps aux acteurs afin qu’ils apprennent leurs parties, et créer avec eux sur le plateau une ébauche de mise en scène. Pour un auteur qui, de l’avis unanime, travaille dans la lenteur... Quel rythme aurait été le sien si, d’aventure, la nature l’avait doté d’une grande vitesse d’écriture ?
Mais soit. Admettons que Molière fût capable d’une telle performance, notre homme travaillant sans relâche en oubliant de dormir, de manger et de boire jusqu’au point final de la sixième scène de l’acte III... Ce scénario ne peut pas être accepté pour autant au regard d’autres informations dont nous disposons : les registres de La Grange nous apprennent en effet que la troupe représenta entre le 2 août et le 17 de ce même mois deux pièces de théâtre, Héraclius de Corneille et L’Ecole des Maris. Dix représentations en tout. Préparation pour l’acteur Molière, échauffement, habillage, maquillage et processus inverse à l’issue de la représentation, laquelle par ailleurs était beaucoup plus longue que de nos jours pour le même texte... comment imaginer que Molière ait pu trouver quelques instants le cerveau suffisamment frais et dispos pour donner naissance aux divers caractères des Fâcheux ?
On a parfois avancé, pour minimiser cet exploit incroyable, et revenir dans le domaine de l’acceptable, que Molière avait sans doute utilisé des canevas rédigés et mis en réserve pour les jours mauvais...
Mais en tout état de cause, en dépit des obligations mondaines, des responsabilités qui lui incombaient en qualité de directeur de compagnie et de metteur en scène, si Molière avait été vraiment capable d’une telle production, pourquoi, selon l’histoire officielle, dut-il quelques années plus tard souffrir un peu d’aide extérieure pour que soit achevée l’écriture de Psyché ? A qui jette sur le papier trois actes en vers, fruit de quelques heures de travail seulement, que représentent mille deux cents vers à commettre en quinze jours ?
Comment admettre qu’un auteur si prolifique ait pu se trouver par ailleurs dans la pénible obligation de présenter à un public choisi Les Plaisirs de l’Ile Enchantée, une pièce inaboutie, mi-prose, mi-vers, au motif que le temps avait manqué pour que soit tout à fait achevée La Princesse d’Elide ? Alors que cette « Princesse » n’est, semble-t-il, qu’une traduction de la comédie espagnole de Moreto, Dédain pour dédain. Une traduction ! Un exercice qui requiert infiniment moins de temps qu’une création totale...
Molière à certains moment rapide et vif comme l’argent, emprunté et inefficace le lendemain : ne serait-il pas plus logique de voir là une preuve absolue de son impossibilité à se sortir de situations difficiles, hors le concours de son ange gardien ?
Extraits, pages 168, 171 :
Pierre Corneille fréquenta le collège des Jésuites de Rouen, dans lequel il accomplit une scolarité brillante et des plus complètes. Cet enseignement est d’une importance capitale dans le dossier que nous présentons, car étaient pratiqués alors chez les bons pères les « exercices de l’esprit », une mise en application concrète de la méthode de saint Ignace de Loyola visant à favoriser le dédoublement imaginaire de la personnalité. Nul doute que cette formation spirituelle trouvera par la suite toute son application, à l’heure d’écrire pour le compte d’autrui... [...]
Il importe de préciser que l’aptitude de Corneille à écrire dans le plus strict anonymat n’est pas une nouveauté qu’inaugure sa collaboration avec Molière. Par le passé, Corneille a déjà usé de ce stratagème avec Francion (roman dont la paternité n’est pas contestée aujourd’hui), avec La Miliade (écrite pour le compte d’Armand de Richelieu) ou Le Caton français (pamphlet mazarinéen non signé, dont on comprend aisément que son auteur n’ait pas tenu à se faire connaître).
Corneille a également écrit pour le compte de Sorel et de Robinet. Une longue carrière dans l’ombre, avant de croiser Molière...
Extrait, pages 182-183 :
Tartuffe est une pièce cornélienne, et tout plaidoyer qui viendrait soutenir la paternité de Molière se heurterait à maintes preuves qui dépassent la simple présomption.
Car Tartuffe est l’œuvre d’un auteur disposant d’une forte culture théologique, animé d’une foi révoltée et intransigeante, et obligatoirement propriétaire d’une non moins impressionnante bibliothèque à connotation religieuse, ainsi que nous l’avons déjà évoqué dans un chapitre précédent. Trois impératifs qui rendent impossible toute filiation avec Jean-Baptiste Poquelin, mais correspondent parfaitement au profil de Corneille, et se marient non moins parfaitement avec l’éducation reçue des Jésuites et son approche originale de la religion.
Corneille qui récite chaque jour le Bréviaire romain, Corneille qui a écrit en 1645 Théodore, vierge et martyre, Corneille qui ne se départira jamais de sa foi pure et profonde et deviendra même marguillier de sa paroisse... Corneille possesseur d’une bibliothèque imposante, fournie infiniment en ouvrages théologiques, Corneille auteur du Cid et familier avec la langue espagnole (les sources hispaniques concernant le Tartuffe sont très importantes), Corneille mettant à profit les recherches effectuées pour la traduction en vers de L’Imitation de Jésus-Christ... Corneille auteur d’une adaptation en vers de L’Introduction à la vie dévote de François de Sales, dont Tartuffe est considéré comme la transposition théâtrale. Et plus que tout, peut-être, Corneille disposant de temps libre, à la différence de son jeune commanditaire.
Car le Tartuffe est une des œuvres majeures de Molière, et à ce titre elle a requis un travail considérable de lecture, analyses et comparaisons : une tâche exclusive à laquelle accepta de s’atteler Corneille de manière passionnée, mais un engagement qui lui interdit en revanche d’apporter son concours à la rédaction en vers de la deuxième partie de La Princesse d’Elide, une pièce que Molière annonça alors comme ayant dû être achevée en prose faute de temps !
Extrait, pages 186-187 :
Ainsi, lorsque paraissent Les Femmes savantes, en 1672, Molière a repris la vie commune avec Armande, après une séparation de plusieurs années. Comment peut-on raisonnablement croire et admettre que dans cet instant privilégié de tendre complicité où le couple se reconstruit autour de l’enfant à venir, Molière ait précisément donné le nom de son épouse au personnage le plus fat et le plus insupportable de la pièce qu’il vient d’achever ? En revanche, il est logique de se représenter Corneille, éconduit par Armande auprès de laquelle il a tenté sa chance, affublant la trop savante femme du prénom honni pour se venger de son échec.
On objectera avec quelque bon sens que Molière commanditaire n’aurait jamais laissé passer pareille marque d’irrespect dans un texte appelé à porter sa signature ! Et, de fait, comment admettre que l’époux d’Armande ait pu tolérer une semblable offense ?
François Vergnaud y voit la trace d’une faiblesse de caractère quasi constitutionnelle chez un Molière incapable de s’opposer à la volonté bien trempée de Corneille.