COURRIER DES LECTEURS
ET RÉPONSES
Cette rubrique est la vôtre. N’hésitez pas à correspondre avec nous, et par-delà, avec tous les navigateurs d’internet qui séjournent ici. Nous ne vous demandons que de respecter cet état de grâce qui fait de chacun de nous un être civilisé : la politesse. Pour le reste, chacun est libre d’avoir les idées les plus étonnantes (à condition de les argumenter) et la culture la plus grande afin d’en faire bénéficier tout le monde. Par avance, merci.
Une anagramme proposée
par Stavros Kritiotis (Grèce) :
Messieurs,
L’objet de ma remarque est l’exploration de l’hypothèse qu’une anagramme soit cachée dans le nom Molière. Permettez-moi de vous la présenter en détail.
L’idée que Corneille a écrit une partie de l’œuvre attribuée à Molière pourrait être soutenue par une coïncidence étonnante. Si on remplace les trois premières lettres de J.B. Molière (Jean-Baptiste Molière) par les lettres utiles qui les suivent dans l’alphabet, en changeant ainsi J B M en L C N, on obtient les mots L.C. Nolière, qui ne sont qu’une anagramme du nom Corneille ! (La lettre qui suit J est la lettre K. Mais, d’après l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Denis Diderot (tome neuvième, p.105, article sur la lettre K, chez Samuel Faulche, 1765) «cette lettre inutile en latin, ne sert pas davantage en François. La lettre k, dit l’abbé Mathurin Regnier (1573-1613), n’est pas proprement un caractère de l’alphabeth françois, n’y ayant aucun mot françois où elle soit employée que celui de kyrielle» (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50541z/f106.chemindefer). Aussi Corneille aurait considéré L comme la lettre qui suit J).
On peut supposer alors que Corneille changea les trois premières lettres pour rendre impossible un déchiffrement fait au hasard. Ainsi il aurait pu prouver qu’il était Molière, s’il voulait le faire, mais personne ne pourrait le savoir autrement.
Si une association s’est formée en 1643 entre Corneille et Poquelin, Corneille a pu décider d’utiliser une anagramme de son propre nom pour le pseudonyme de Poquelin. Corneille signait ses œuvres à ce temps-là comme « Corneille », pas « P. Corneille ». (C’est le cas avec Le menteur en 1644, L’illusion comique en 1639, Horace en 1641, le Dessein de la tragédie d’Andromède en 1650, Clitandre en 1632, Cinna en 1643). Alors il avait besoin d’une anagramme de 9 lettres. Cependant, Poquelin voudrait utiliser ses propres initiales, JBP. Alors on aurait besoin de JBPXXXXXX (9 lettres). Notons que Molière signait plus tard comme I.B.P. Molière, c'est-à-dire J.B.P. Molière. Mais cette signature contient 10 lettres, alors elle ne peut pas être le choix fait par Corneille. Plutôt, elle doit être une modification que Molière a faite au choix initial. En tout cas, J et B ne sont pas contenus dans le mot Corneille.
Les lettres antécédentes à J et B ne peuvent pas être utilisées non plus, puisque la lettre A n’y existe pas. Au contraire, les lettres utiles qui suivent J et B, c’est à dire L et C, y existent (la lettre K n’est pas utilisée en français). Alors Corneille pouvait utiliser les lettres qui suivent J et B. Ainsi le déchiffrement de l’anagramme serait plus difficile : un avantage, puisque l’association ne devait pas être trop apparente. Mais il ne pouvait pas utiliser la lettre P, puisque elle est suivie par la lettre Q qui n’existe pas dans le mot Corneille.
En plus, pour raisons de symétrie, si on change les initiales JB on devra changer la lettre initiale du nouveau pseudonyme aussi. Alors le nouveau pseudonyme devrait commencer par la lettre qui précède une des lettres ORNEILE. Les possibilités pour le pseudonyme seraient alors:
-Lettre initiale N suivie par une anagramme des lettres RNEILE (par exemple, JB Nelnier, pas un bon choix).
-Lettre initiale Q suivie par une anagramme des lettres ONEILE (impossible, puisque Q est toujours suivie par U en français).
-Lettre initiale M suivie par une anagramme des lettres OREILE (par exemple JB Moliere).
-Lettre initiale D suivie par une anagramme des lettres ORNILE (par exemple JB Derolin ou Dorline).
-Lettre initiale H suivie par une anagramme des lettres ORNELE (par exemple JB Herolen, un choix médiocre).
-Lettre initiale J suivie par une anagramme des lettres ORNEIE (par exemple JB Jeronie, pas un bon choix).
Vous voyez donc que les choix ne sont pas très élégants. Alors Corneille serait presque forcé à adopter la version J.B. Molière. Les pseudonymes Derolin, Herolen, Joniere, etc. étant tout simplement écartés.
Poquelin ne voulait pas abandonner totalement son propre nom, alors il a enrichi le choix JB Molière en le transformant en JBP Molière.
Bien sûr, l’anagramme peut être une coïncidence. L’interaction limitée de Molière et Corneille en 1643 suggère que c’était un peu trop tôt pour Corneille de construire une anagramme pour un jeune homme totalement inconnu.
Cordialement,
Stavros Kritiotis
Réponse de l’Equipe rédactionnelle :
Cher Monsieur,
Cela fait plaisir de voir que les visiteurs du site “corneille-moliere.org” ont des idées et de la culture. Nous avons réfléchi à votre hypothèse et la croyons peu probable à cause de ce seul fait : elle eût été intéressante si Jean-Baptiste Molière avait été un pseudonyme intégral. Jean-Baptiste étant son vrai prénom, Corneille n’a pas eu besoin de le fabriquer d’après son propre nom. Quant au pseudonyme Molière, c’est un nom déjà existant ou plutôt un mot (le premier dérivant du second) pour désigner une “terre meuble, cultivable”. Ceux qui ont pris possession d’une molière ont souvent ajouté ce mot à leur patronyme, par exemple l’écrivain François Hugues Forget, sieur Molière d’Essertines (XVIIe siècle). Là encore Corneille n’a pas eu l’utilité de le créer par un jeu de lettres astucieux.
Nous préférons expliquer le nom Molière d’une façon bien plus simple, grâce à l’étymologie : Molier(er) = légitimer (Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVIe siècle, Frédéric Godefroy, 1888, T. 5) Dès lors, Moliere (sans accent ainsi que le Comédien a toujours orthographié son pseudonyme) signifierait légitime. Autrement dit, et en toute logique, le comédien qu’il est en 1643 se revendique comme le porte-parole du grand poète (ce qu’il fut aux yeux de tous puisque, à son arrivée à Paris en 1658, il se présenta devant le Roi en n’interprétant que du Corneille) et, par extension, son associé.
N’hésitez pas à approfondir votre point de vue. Nous ne prétendons pas détenir la vérité en toutes choses.
Extrait d’une lettre de Claude Farrère
sur l’Affaire Corneille-Molière
Messieurs,
Voici un extrait d’une lettre de l’écrivain Claude Farrère, ayant un rapport avec les travaux de Pierre Louÿs, qui vous intéressera certainement.
Extrait d’une lettre autographe sur papier bleu, adressée sous enveloppe bleue à Monsieur Letard, professeur à l’Ecole Nationale Vétérinaire, Alfort, Seine.
Cordialement,
Jean-Pierre Dumont
Biarritz, 10 place Clemenceau 15 / XI / 43
Sauf la Poétique et Ishti, Pierre Louÿs, à partir de 1913, date à laquelle il avait achevé la IIIe partie de Psyché, partie perdue, et que je n’ai pu que restituer à peu près, d’après mes souvenirs, – et quatre chapitres m’étaient inconnus, du 3e au 7e , je crois, – Pierre s’était d’ailleurs entièrement consacré à l’histoire. – Histoire Littéraire. – M. Frédéric Lachèvre, encore vivant, grâce à Dieu, est le mieux au courant de cela. Je sais que P.L., étudiant Corneille, et ses rapports avec Molière de très près, était arrivé à des certitudes. Et il suffit d’ailleurs d’examiner la Psyché (de Corneille, Molière etc.) pour apprécier les procédés respectifs des deux poètes. Amphitryon est de Corneille d’A à Z. Tartufe, le Misanthrope sont de Corneille presque entièrement, etc. Mais tous les travaux de Louÿs ont été perdus.
Réponse de l’Equipe rédactionnelle :
Nous vous remercions de nous faire connaître cet extrait de la correspondance de l’écrivain Claude Farrère (1876-1957), prix Goncourt en 1906 pour Les Civilisés. Il fut l’un des grands amis de Pierre Louÿs et, à la différence de l’érudit et bibliophile Frédéric Lachèvre (1855-1943), il ne l’a jamais renié (voir dans Extraits de livres et d’articles… les pages de Paul-Ursin Dumont « Pierre Louÿs et le débat Corneille-Molière »).
Grâce à cet extrait nous n’ignorons plus désormais, ne serait-ce qu’à propos d’Amphitryon, du Tartuffe et du Misanthrope, que Claude Farrère était arrivé aux mêmes conclusions que son ami et mentor. Pour en savoir davantage sur les autres certitudes auxquelles il était parvenu, il faut souhaiter que nos amis lecteurs prendront la peine de nous communiquer d’autres lettres de lui sur ces points.
Nous profitons de l’occasion pour encourager les bonnes volontés à nous adresser copie de lettres et extraits d’ouvrages peu connus concernant l’Affaire Corneille-Molière. Avec leur accord, nous les mettrons en ligne.
P-S.
Frédéric Lachèvre a renié en partie les thèses de Louÿs sur Corneille-Molière parce qu’il était soucieux d’être bien vu de l’Université. Résultat : deux décorations et une mention très honorable de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
UNE QUESTION SUR LE NOM « MOLIERE »
par Delphine D'Clic
Bonjour,
Je prépare des questions pour un Rallye Internet et qui portent sur le patrimoine culturel et naturel de la Communauté d’Agglomération Sénart Val de Seine.
Cherchant des informations sur la pierre de Meulière je tombe sur cet article de Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Meuli%C3%A8re qui laisse supposer que de cette pierre pourrait venir le nom de scène de Jean-Baptiste Poquelin.
Je tente de recouper cette information ailleurs, en vain.
J’aimerai savoir ce que vous pensez de cette thèse non évoquée dans votre site ...
Merci.
Delphine, D’Clic
Communauté d’Agglomération Sénart Val de seine
Epn, Vigneux-sur-Seine
REPONSE DE L’EQUIPE REDACTIONNELLE
Vous ne trouverez nulle part l’information que vous cherchez, à savoir : Molière = meulière. C’est seulement l’opinion du rédacteur (inconnu) de Wikipédia. Personne ne connaît l’origine de ce pseudonyme. Les moliéristes proposent principalement trois explications :
1. Poquelin a choisi le nom d’un village qu’il aurait connu (il y a en effet beaucoup de Molières/Molières/Mollière, etc.).
2. Une molière/meulière étant une terre meuble cultivable, beaucoup d’endroits en France sont ainsi dénommés. Or, au XVIIe siècle, les comédiens aimaient à prendre un pseudonyme attaché à la nature (par exemple : Du Parc, De Brie, Montfleury, Floridor...)
3. Jean-Baptiste Poquelin a pu prendre le nom d’un écrivain mort au début du XVIIe siècle : Hugues Forget, sieur de Molière d’Essertines.
Pour notre part, connaissant les étroites relations que le jeune Poquelin (21 ans) avait avec son mentor Pierre Corneille, il est possible sinon probable, en tout cas logique, que ce dernier ait offert au jeune comédien itinérant son nom de guerre : Moliere (sans accent, ainsi que Poquelin écrivit toujours son pseudonyme), de l’ancien verbe molierer = légitimer (Frédéric Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVIe siècles, 1888, T. 5, p. 374, 3ème colonne). Car il est certain que « Moliere » sera dès 1643 et jusqu’à sa mort (1673) le moliere/légitimé du théâtre de Corneille, ou, si vous préférez, son porte-parole comme l’ont constaté, bien avant nous, deux grands moliéristes :
« …l’immense effort que fit Molière pour devenir l’interprète favori des Corneille » (Roger Duchêne, Molière, 1998, p. 181)
« L’obstination de Molière à jouer du Corneille est frappante : il reprend des pièces anciennes, il monte des pièces nouvelles. Tout se passe comme si avec une obstination digne d’un meilleur succès, il avait voulu se faire l’interprète de Corneille, voire s’imposer à Corneille comme son interprète.» (Georges Couton Molière, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1971, T. I, p. XXVII).
Avoir avec lui une troupe spécialisée dans la farce et la sotie (future satire), c’était, pour Pierre Corneille, pouvoir tirer à boulets rouges contre ses adversaires. Or le mot/nom “Molière” a encore une autre signification : c’est le nom que l’on donnait à certains boulets (Emile Littré : « MOLIERE : nom donné, au XVe siècle, aux boulets en pierre lancée par la poudre à canon”, Le Dictionnaire de la langue française). A l’évidence, Molière servit à frapper diverses cibles : Précieuses, doctes, marquis, dévots…
Une fois encore, personne n’en sait rien. Mais son premier biographe (ou plutôt hagiographe) Grimarest, écrit : « ... lorsqu’on lui a demandé ce qui l’avait engagé à prendre celui-là [de pseudonyme] plutôt qu’un autre, jamais il n’en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis.” (La Vie de M. de Moliere (1705), éd. critique Georges Mongrédien, 1955, p. 40).
Qu’un artiste évite d’expliquer le choix de son pseudonyme, c’est plutôt rare, mais qu’il ne veuille rien en dire « même à ses meilleurs amis », comme l’écrit Grimarest, cela dissimule quelque chose, ne trouvez-vous pas ? D’autant que ce nom de « Moliere » Poquelin ne le porte qu’après son séjour de six mois à Rouen.
Nous espérons avoir éclairci pour vous, autant que possible, ce point d’histoire littéraire, et vous souhaitons un bon rallye.
UNE ANOMALIE SUPPLEMENTAIRE
DANS LA CARRIERE DE MOLIERE
Par André Charlier
Cher Monsieur Denis Boissier,
Depuis toujours je vis retiré dans un jardin botanique que j’ai créé. L’actualité d’une époque de décadence que je n’aime guère m’échappe et c’est par hasard que je suis rentré en contact avec Monsieur Dominique Labbé, spécialiste de l’étude intertextuelle au moyen de l’ordinateur. La polémique que le résultat de ses travaux sur Corneille-Molière a suscitée est parvenue jusqu’à moi.
J’ai deux passions : les mystères de la vie de Beethoven dont nous avons les notes mais pas les pensées : Romain Rolland en est largement responsable ; et le mystère Corneille… Béjart. Quand vous naissiez, il y avait dix ans que déjà le mystère me travaillait. Je suis presque démuni de documentations et suis bien loin d’avoir vos connaissances. Votre Affaire Molière m’a plu énormément mais je crains que le ton parfois caustique employé ne travaille contre la vérité que vous prouvez. Vous m’avez beaucoup appris et si nous arrivons aux mêmes conclusions, j’y suis parvenu par d’autres chemins. Durant les trente dernières années j’ai recopié de ma main une, deux ou trois fois les pièces de Molière (soit plus de mille pages) pour, par cette méthode, déceler les écarts de style (la musique de la phrase). Je ne sais combien de Béjart, sans parler de Chapelle, ont écrit. Madeleine, beaucoup, mais d’autres bien plus ordinaires ou plus vulgaires. Pour le plaisir de les relire, j’ai rédigé des textes débarrassés des plâtras et des fadaises. Tartuffe en trois actes est assez facile à retrouver. Henry Poulaille que j’ai connu, bien trop érudit pour moi, n’a jamais voulu admettre qu’il y ait du Corneille dans le cinquième acte. Il était assez entêté. Le vers « Et ce sont de ces coups que l’on pare en fuyant » seul m’a décidé à dépecer l’ouvrage. L’œuvre cependant est complète à l’exception de l’extrême conclusion. Loin d’être parfait, le travail que je me suis offert est suffisant pour apprécier l’œuvre qui, de toute manière, est moins virulente que Dom Juan. Dom Juan, massacré, ne peut être remis en trois actes sans rajouter quelques phrases après la noyade ; mais le noyau dur est intact.
Cependant ce n’est pas pour vous raconter mes essais que je vous écris. Relisant votre biographie attentivement, je fus surpris de ne point y trouver un texte, et un pamphlet, L’Apologie pour Yvelin. Il y manque aussi l’édition originale du Malade imaginaire publiée à Rouen le 24 mars 1673, c’est à dire trente-cinq jours après la mort de Molière, et huit jours avant la fin de la saison. Le roi ne le vit que le 19 juillet. L’édition courante du Malade que chacun peut lire est incomplète, seul l’exemplaire retrouvé par M. Magnin (je n’en sais pas plus sur lui), donne un texte complet de l’œuvre, et, l’inattendu, est que la cérémonie estudiantine fut tronquée de trois ou quatre pages par les Béjart.
Ceci est de première importance pour Mlle Lagrange qui selon toute vraisemblance ne possédait pas les manuscrits. C’est le monsieur qui fit imprimer le Malade à Rouen (!) qui les possédait. Pourquoi ne pas songer dès lors que c’est lui qui a repris tous ses manuscrits (dans la pièce de M. Hippolyte Wouters, Le Destin de Pierre (1997), la scène où il est question des manuscrits pourrait donc être exacte). Cet exemplaire que les sorbonnards ne risquent pas d’exhiber se terminait un peu plus salé, le dernier mot était un amen ! sonore.
Retenez M. Magnin. Je ne sais même pas la date de sa trouvaille, mais c’est un argument de poids que ce Malade complet trente-cinq jours après le décès. […]
Enfin, sans vous ennuyer davantage, pourquoi les couplets du Turc sont-ils en langue franque ? Pourquoi citer Zwingli ? Et d’autres, non identifiés ? Enfin les couplets en italien et en espagnol précieux du XVIe siècle !!! La culture de Molière était donc immense !
Peut-être ne dis-je ici que des choses que vous connaissez, auquel cas veuillez, cher Monsieur, m’excuser.
Avec l’expression de mes sentiments les meilleurs.
André Charlier (Belgique)
Réponse de Denis Boissier
Votre aimable lettre appelle, outre mes remerciements, quelques remarques.
Il est exact que pour L’Affaire Molière (2004) je n’avais pas cru indispensable de parler de L’Apologie d’Yvelin, ou, si l’on préfère, L’Apologie pour l’auteur de l’examen de la possession des religieuses de Louviers, imprimée à Rouen en 1643. L’économie d’un livre relativement court, qui se voulait tout public, m’en dissuada. En revanche, il en est question dans mon prochain ouvrage à paraître, autrement plus complet puisqu’il fait plus de 700 pages. Cette défense du docteur Pierre Yvelin (1610-1670) mérite en effet que l’on parle d’elle car, comme le pensait Pierre Louÿs, elle est très certainement de la main de Pierre Corneille, du moins, ce dernier y a prit part. Le procès des possédées de Louviers était pour lui, par le biais de son épouse Marie Lempérière, une affaire, si l’on peut dire, familiale : le docteur Lempérière, le grand homme de sa belle-famille, était le héros fort dévot de cette navrante farce sociale. Corneille s’opposa au jugement de ce docte médecin et à celui de son neveu Magnard qui croyaient, comme beaucoup alors, au Diable et aux possessions. Le ton inimitable et le caractère altier et étonnamment moderne de Corneille sont d’ailleurs facilement repérables. Ainsi, à la page 13 de l’édition originale (Rouen, 1643), consultable sur le site de la bibliothèque numérique Gallica, nous lisons, par exemple : « Vous ne sauriez souffrir le mot de cul, nous attendons de votre politesse française un meilleur mot pour signifier la même partie, et cependant je soutiens qu’il n’est pas plus indécent de nommer cette partie que le nez ou le bras, et que c’est une erreur qui s’est glissée insensiblement parmi ceux qui sont chastes, au moins par les oreilles. » C’est de cette même hypocrisie et cette même chasteté de surface dont il se plaindra deux ans plus tard dans la Dédicace de sa Théodore, vierge et martyre (1645).
A la page 29 nous retrouvons son habitude de toujours se citer, puisque, à propos du jeune docteur Pierre Yvelin, il écrit que « la valeur n’attend pas toujours le nombre des années ».
Le second point de votre aimable lettre concerne ce Magnin, dont vous ne savez rien, me dites-vous, mais dont vous me conseillez de lire un travail dont vous ignorez et le titre et la date… Il doit s’agir de Charles Magnin, spécialiste du théâtre, notamment de celui du XVIe siècle, qui publia une excellente étude, Les Origines du théâtre (1868), et de nombreux articles pour la Revue des Deux-Mondes et le Journal des Savants. Vous me dites qu’il fit connaître une édition originale du Malade imaginaire, publiée à Rouen. C’est très intéressant. Il est, en effet, pour le moins curieux que Le Malade ait été d’abord édité à Rouen et non à Paris. Et pourquoi sitôt, trente-cinq jours seulement après Molière est décédé ? Dès que je le pourrai, j’étudierai attentivement la question et ne manquerai pas de faire connaître sur ce site les conclusions auxquelles je parviendrai.
Vous supposez que Corneille aurait récupéré les manuscrits de toutes les pièces qu’il a écrites pour Molière ou sur lesquelles il est intervenu. Pourquoi pas ? Pour sa part, Pierre Louÿs pensait que le poète avait revu, en accord avec La Grange, l’édition de 1682 des Œuvres de Monsieur de Moliere, parue quatre mois après son propre Théâtre complet.
Quant à vos dernières questions, vous en connaissez, bien sûr, la réponse puisque vous m’avez confié que vous réfléchissiez à cette Affaire Corneille-Molière depuis plus d’un demi-siècle : l’anormale richesse lexicale du théâtre de Molière a une explication toute simple, à la fois naturelle et historique : ses pièces sont, comme toutes celles écrites par des basochiens (clercs comme les frères Corneille ou comédiens comme les Béjart/Poquelin) une entreprise collégiale, ou mieux : collective. Autrement dit, le théâtre de Molière est un répertoire de dizaines de scènes prises dans les vieux fonds français, espagnol et italien. Exactement comme, outre-Manche, celui de William Shakespeare.
Vrai ou faux ?
Une question d’un internaute de Bédarieux.
Messieurs,
Je viens de découvrir sur le site « La Revue moutarde » un article d’Emmanuel Héron intitulé « François Aubert, spécialiste de Corneille ».
Je n’ai jamais entendu parler de ce François Aubert et votre site ne le mentionne jamais, aussi je crois utile de faire connaître cet article à tous ceux qui s’intéressent à Corneille et son second Molière.
François Aubert, spécialiste de Corneille
Il existe depuis le début du siècle une légende qui, comme toutes les légendes indémontrables et révolutionnaires, a la vie dure. Lancée par Pierre Louÿs, déjà auteur de poèmes supposés être des traductions de textes de Sapho, cette rumeur voudrait que ce soit Corneille qui ait écrit les pièces de Molière. Le dernier rebondissement de cette tentative de réunification a été provoqué par Dominique Labbé qui, en s’appuyant sur les outils informatiques, a étudié le vocabulaire des deux dramaturges et en est arrivé à la conclusion que leur proximité était telle qu’il ne pouvait s’agir que d’un seul et même auteur. Cette proposition a bien sûr été accueillie par une levée de boucliers des universitaires spécialistes de Molière.
Nous sommes, par bonheur, totalement inaptes à trancher dans ce débat et de toute façon, notre avis ne pèserait pas lourd dans ses querelles de spécialistes. Laissant aux experts le soin de démêler ce problème, nous avons tout loisir d’emprunter les chemins de traverse de ce débat et de nous attarder sur l’œuvre théorique de François Aubert. Si la passion et la virulence donnaient voix au chapitre, François Aubert serait certainement un des acteurs les plus en vue de cette bataille. Ayant pris connaissance de cette polémique, Aubert a très vite choisi son camp, avec un mélange d’excentricité et de conviction personnelle qui trente ans plus tard sont inextricablement mêlés. Dès qu’il en a eu la possibilité, il a taché à travers ses travaux universitaires de démontrer que Molière n'avait été que le prête-nom de Corneille. Malgré les critiques et la censure que lui infligèrent ses collègues, il ne se découragea pas et décida d’aller encore plus loin que les partisans de son camp : plutôt que de s’attacher, comme eux, à démontrer leur théorie, il a préféré en tirer directement les conséquences et a dès lors commencé à relire toute l’œuvre de Molière comme si elle était de la plume de Corneille.
Cette idée audacieuse l’a malheureusement marginalisé pour plusieurs raisons. D’abord, le manque de rigueur évident de la démarche a tôt fait de le faire paraître carriériste et prêt à négliger la vérité de l’histoire littéraire pour servir son ambition personnelle. Cela a déplu aussi bien aux partisans de Molière qu’à ceux de Corneille, qu’ils soient sincères et contrariés de voir cette excentricité saper la crédibilité de leur camp, ou opportunistes et furieux de voir un autre profiter de leur travail. Par ailleurs, il ne put jamais trouver personne qui accepte de diriger son audacieuse thèse intitulée Etude de la figure du père dans Le Cid, Le Bourgeois Gentilhomme, Œdipe et L'Avare de Pierre Corneille.
C’est à partir de ce moment que cet ambitieux déçu diffère de beaucoup de ses prédécesseurs qui avaient eux renoncé à leurs travaux. Avec une patience et une rigueur qui auraient presque fait oublié ses errements passés, Aubert a poursuivi, en dehors de l'université et en parallèle de sa vie professionnelle et familiale son étude de l’œuvre de Molière considérée comme étant de Corneille. S’il a, depuis de nombreuses années, achevé la rédaction de sa thèse qu’il n’a pas pu soutenir, faute de directeur, il ne s’est pas arrêté là. Il a peu à peu étudié très scrupuleusement chacune des pièces de Molière et a déjà rédigé plusieurs ouvrages, restés dans ses tiroirs, sur les relations entre les deux hommes, pensant que certains passages de certaines pièces ont été retouchés par Molière une fois que Corneille eu rendu sa version. Ainsi, il est devenu le spécialiste incontesté d’un domaine dont on ne sait pas s'il existe, une sorte de géographe spécialiste de l’Atlantide.
Si la théorie qu’il professe venait un jour à devenir officielle, gageons qu’Aubert se taillerait la part du lion du point de vue éditorial tant il a de matériel à fournir. Pour satisfaire à la demande abondante de rééditions, il pourrait offrir des versions annotées de chacune des pièces que l’on considère comme étant de Molière ainsi que quelques livres sur ce sujet. Il est d’ailleurs question que sorte dans quelques temps à compte d’auteur un ouvrage peu représentatif de l’œuvre d’Aubert intitulé : Molière-Corneille : La conspiration du silence. Ce livre est très en dessous du reste de ses commentaires et témoigne de l’amertume qui au fil des années gagne le travailleur marginalisé. Il s’agit d’une analyse sur les raisons pour lesquelles tout le monde s’obstine à défendre la théorie d’un Molière auteur de ses pièces. On peut résumer sa thèse en quelques mots : retournant l’attaque souvent formulée contre les cornéliens, selon laquelle c’est parce qu’ils ne peuvent admettre qu’un bateleur et un fils de tapissier ait pu écrire de si belles pièces qu’ils refusent à Poquelin la paternité de son théâtre, Aubert prétend que la négation sa théorie est le fruit d’une sorte de populisme, d’une volonté d'anoblir le rire au détriment de la vérité historique.
On regrette que ce soit ce livre qu’Aubert songe à publier plutôt qu’une édition du Misanthrope de Corneille annotée par François Aubert qui ferait le régal des bibliophiles. Plus prosaïquement, nous nous posons à notre petite échelle une question, qui a à voir avec des spéculations, non plus intellectuelles, mais bien matérielles : que devons nous faire de nos deux volumes de la Pléiade de Molière s’il s’avérait qu’Aubert ait raison ? Vont-elles perdre toute leur valeur en même temps que leur pertinence ou vont-elles devenir un objet de collection de grande valeur ?
Emmanuel Héron »
Le dénommé François Aubert me paraît un personnage si intéressant que je vous pose la question : le connaissez-vous ? Si oui, pourquoi ne faites-vous jamais allusion à ce chercheur qui semble, pourtant, digne d’attention. Je souhaite à toute votre équipe de belles et prochaines découvertes.
Norredine N.
Réponse de l’Equipe rédactionnelle :
Cher Monsieur,
Nous connaissions cet article et si nous n’avons jamais cité cet étonnant chercheur, la raison en est toute simple : François Aubert n’a jamais existé. Le jeune journaliste Emmanuel Héron, que l’Affaire Corneille-Molière ne laisse pas indifférent, a écrit avec un plaisir évident cette petite mystification pour le site « La Revue moutarde » qui aime à dérouter agréablement ses lecteurs. Comme avant lui, usant du même droit à la fiction, Jorge-Luis Borgès avait écrit diverses vies d’écrivains qui auraient pu exister, Emmanuel Héron, avec lequel nous avons eu l’occasion de discuter, a inventé cette vie d’un chercheur infatigable… Toutefois, nous ne sommes pas loin de croire qu’un François Aubert, quel que soit son nom, peut et même doit exister. Il y a toujours quelque part, ignoré des institutions et des cénacles, un homme solitaire qui œuvre patiemment à résoudre un problème d’importance. Souvent ses travaux disparaissent avec lui, à cause d’une trop grande modestie ou, tout simplement, faute de publicité. Dans le passé, un tel homme a existé. C’est l’écrivain René-Louis Doyon qui nous l’apprend dans ses Livrets du Mandarin (automne 1957-mars 1958) : « En 1912, un agrégé de l’Université, professeur au Lycée de Périgueux, M. Thausier (ou Thauvier, une coquille typographique ne permettant pas de décider de l’orthographe exacte de ce nom), enseignait à de futurs bacheliers que Molière n’avait pas écrit les grandes pièces qu’on lui attribuait et que leur auteur ne pouvait être que Corneille ». Nul doute que cet homme, qui est le précurseur direct de Pierre Louÿs (celui-ci publia son premier article en 16 octobre 1919), avait accumulé notes et arguments avant d’offrir à ses élèves les certitudes auxquelles il était parvenu. Il ne nous reste plus qu’à espérer qu’un François Aubert, qu’un professeur Thausier (ou Thauvier) se décide un jour à nous contacter et nous fasse bénéficier de ses recherches.
Faire preuve d’ouverture d’esprit
par Sophie Fourny-Dargère
Monsieur,
Ce message pour vous remercier ou vous prier de transmettre mes remerciements à la personne qui m’a envoyé le dossier de presse de L’Affaire Corneille-Molière tout à fait précieux.
Depuis avril 2003, j’ai repris la direction des deux musées littéraires propriétés du Département de Seine Maritime : Victor Hugo à Villequier et Pierre Corneille à Petit-Couronne. C’est un véritable sacerdoce et cela au bout de 30 ans de carrière dans les musées de collections publiques de France.
On ne touche pas à Pierre Corneille quand on doit gérer "sa maison".
On ne fait pas entrer Molière dans la maison de Corneille.
On doit magnifier la tragédie dans la grande tradition du Ministère de l’Instruction Publique et des Beaux Arts.
En conséquence : Je renouvelle la présentation de cet ancien sanctuaire qu’était devenu la Maison des champs de Petit-Couronne. J’achète des œuvres de Molière et au cours d’une exposition-dossier, j’invite Molière chez Corneille. Je désacralise les frères Corneille et le musée en invitant des artistes contemporains une fois par an.
Résultat : la fréquentation est passée de 2500 visiteurs/an (en 2004) à 6300 visiteurs/an (en 2006). Le public redécouvre le personnage de Pierre Corneille, s’interroge sur ses relations professionnelles avec Molière. Il est tout à fait prêt à comprendre et admettre que Pierre Corneille n’était pas le nègre [sous-entendu « exploité »] de Molière mais le grand écrivain qui a écrit ses comédies. Moi, cela me rappelle Emile Ajar et tant d’autres, tant d’autres écrivains et tant d’artistes plasticiens (dont Claude Monet...) pris au piège d’une identification, d’une image, d’un rôle avec une telle force qu’on ne tolère plus qu’ils puissent en changer. Il est évident quand on voit la mentalité normande du XXIe siècle qu’il était impossible au XVIIe siècle quand on s’appelle Pierre Corneille, bon père de famille, jésuite, académicien, bourgeois ayant pignon sur rue, de se laisser aller à publier des comédies dans la seconde partie d’une telle carrière. Il est tout à fait évident également que Molière avait d’autres chats à fouetter que de peiner sur des vers. L’équation est toute simple et d’ordre également économique. Molière sait que Corneille est indispensable à son répertoire mais que le public préfère la comédie. Corneille sait que Molière est mieux en vue à la Cour et indispensable pour ses pièces. C’est tout simplement du donnant-donnant mais, çà, c’est totalement mal vu à l’Education Nationale. L’artiste se dévoue à son art, l’art n’est pas fait pour s’éclater ! Quant à gagner de l’argent...
Si les institutions font de la résistance, l’essentiel n’est-il pas de donner les moyens aux publics des musées et aux lecteurs de faire preuve d’ouverture d’esprit et de tolérance.
Il ne faudrait pas trop accabler Molière sous prétexte de revaloriser Corneille. Que serait Corneille aujourd’hui sans la Maison de Molière ?
Bien cordialement,
Sophie Fourny-Dargère
Conservateur en chef,
Directeur des musées littéraires départementaux.
Musée Corneille Petit-Couronne.
Réponse de l’Equipe rédactionnelle :
Madame,
Votre lettre nous a tous touchés tant par sa gentillesse que par sa sincérité et, plus encore, par son courage. Savez-vous que vous êtes la première personnalité du monde de l’Education Nationale à avoir eu le cran de vous exprimer sur l’Affaire Corneille-Molière et de donner vos sentiments à l’égard de l’hypocrisie qui règne dans l’establishment. Ce courage vous honore et nous encourage à persévérer dans nos recherches, fidèles à l’adage que nous avons fait nôtre : « la vérité gagne toujours à être connue ».
Il y a beaucoup à découvrir dans ce XVIIe siècle dont on ne veut montrer que ce qui a été officiellement recommandé de montrer. Comme en toute chose la société a trop tendance à édulcorer les réalités qui lèsent les intérêts (financiers ou carriéristes) de certains. Heureusement, les chercheurs du site corneille-moliere.org n’ont rien à gagner – ni rien à perdre, ce qui les motive (doublement) pour creuser certaines questions plus loin que ne s’y sentent obligés les diplômés patentés.
Vous avez bien raison de souligner combien cette Affaire Corneille-Molière n’en serait pas une si seulement Molière n’était pas victime d’une sacralisation et Corneille spolié par l’étroitesse d’esprit de ceux qui prétendent tout savoir. Vous évoquiez l’affaire Gary-Ajar. Or par une belle coïncidence celle-ci vient d’être évoquée dans une série d’entretiens que Denis Boissier a eue avec Eric Lédonvir et qui vient d’être mise en ligne dans ce site (rubrique « Dossiers »). Il y a en effet bien des parallèles à faire entre Gary-Corneille et Ajar-Molière, notamment sur la contamination d’une œuvre sur l’autre, car de même que l’ « œuvre d’Ajar » a déteint de plus en plus sur celle de Gary, toujours plus la comédie moliéresque a contaminé le théâtre de Corneille, et ce qui pourrait sembler un paradoxe s’explique chez Corneille comme elle se comprend chez Gary : un lent mais sûr écœurement de voir le public, jour après jour, préférer à la « grandeur d’âme » le ridicule et le rire.
Nous voudrions surtout, pour terminer ce petit mot de remerciement, vous féliciter pour le soin que vous apportez dans votre mission d’inciter les Français à mieux connaître Pierre Corneille et Jean-Baptiste Poquelin, leur offrant, le temps d’une visite au Musée Corneille Petit-Couronne, de rencontrer ces deux « monstres sacrés » et prendre conscience que l’un comme l’autre furent pour eux-mêmes, et leurs proches, des « personnes normales », et que c’est ainsi qu’il convient de les aborder afin apprendre d’eux le secret de leurs triomphes respectifs.
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PAUL-ERIC BLANRUE, HISTORIEN, S’INTERROGE
Cher monsieur,
J’ai lu votre site sur l’affaire Corneille-Molière. Pas mal écrit, partant sans doute d’une bonne intention... mais je ne suis pas convaincu.
Vous commencez par un argument qui me laisse pantois : le prétendu "manque de temps" de Molière. Comparez avec Guitry, qui a écrit environ 120 pièces de théâtre (certaines en vers), des dizaines de livres et réalisé 35 films (4 films en tant qu’auteur, acteur et réalisateur pour la seule année 1937 : 4 chefs-d’œuvre!), tout en faisant des conférences ou en jouant tous les soirs les 3/4 de l’année (parfois à l’étranger), en faisant de nombreuses caricatures, en étant membre de l’Académie Goncourt, en se mariant 5 fois (je ne compte pas ses maîtresses) et enfin en ayant le temps de se constituer l’une des plus belles collections d’objet d’art de Paris ! Sacha Guitry a aussi été directeur de théâtre. Pendant dix années, il a assuré à ce théâtre une prospérité heureuse.
Même faiblesse d’argument en ce qui concerne l’âge des débuts de Molière en tant qu’auteur : Céline a, par exemple, publié son premier roman, Le Voyage au bout de la nuit, à 38 ans (avant il n’avait publié qu’une médiocre pièce de théâtre, L’Eglise).
Il est possible que Molière ait « pompé » des idées, se soit inspiré d’autres œuvres, d’autres styles, y compris celui de Corneille : tout cela est parfaitement classique. Mais votre thèse générale me semble (pour l’instant) improuvée.
S’il n’y avait qu’un argument pour démontrer que Corneille a été le nègre de Molière, quel serait-il ?
La notion de faux littéraire existe depuis longtemps : il suffit de lire la démonstration de Lorenzo Valla à propos de la pseudo-Donation de Constantin, au XVe siècle ! Que la notion juridique de droit d’auteur n’existe pas au XVIIe, soit : cela viendra avec la loi Le Chapelier, en 1791 (selon le Grand Robert, le mot "nègre" est attesté dès 1754). N’empêche que la notion de propriété littéraire existe depuis l’Antiquité où Martial, dans ses Epigrammes, se plaint déjà qu’on le pille. Le mot plagiat date d’ailleurs de 1697, ce qui indique que l’idée était dans l’air dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Ce n’est pas pour rien que les ennemis de Molière lui ont reproché de prendre son miel chez les auteurs italiens, preuve que cet acte était condamnable pour eux : pourquoi, donc, ne pas lui avoir reproché ce qui était pire, à savoir de n’être que le prête-nom de Corneille ? Et d’ailleurs : pourquoi au début de Psyché, y a-t-il un avertissement au lecteur lui indiquant que Corneille a aidé Molière (lire tout l’avis "Le Libraire au lecteur" de cette pièce, où les rôles de chacun sont définis) si ce n’est, justement, parce que le sentiment de la paternité d’une pièce signifiait quelque chose à l’époque ? Si cela n’avait aucune importance, si tout le monde s’en moquait... pourquoi le dire ?
Le problème principal de votre thèse c’est que Molière est, à l’époque, présenté comme auteur de pièces, et non comme simple comédien ou prête-nom. Nul, jamais, n’a écrit que Molière n’était que comédien. Non seulement son nom figure sur ses œuvres (où son éditeur le présente, par exemple, comme "l’auteur le plus approuvé de ce siècle"), mais de surcroît il est loué pour son style. Exemples : La Fontaine le considère comme "le Térence du XVIIe siècle" ; Donneau de Visé écrit : "il est grand auteur, et grand comédien, lorsqu’il joue ses pièces" ; Boileau : "Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime/ On dirait quand tu veux, qu’elle te vient chercher" ; Loret à propos de L’Ecole des femmes écrit :"Pièce dont Molière est auteur, et même principal acteur". Mieux encore : Thomas Corneille, si proche de son frère Pierre, décrit Molière comme le "célèbre auteur sous le nom duquel cette comédie (Dom Juan, qu’il a versifié) est toujours représentée".
Pour affirmer une thèse, il faut des preuves, et vous n’en donnez pas. En l’absence de documents supplémentaires, il me semble que vous faites de l’histoire-fiction, enfilant les hypothèses les unes derrière les autres. Je ne doute pas de votre bonne volonté, mais de votre méthode. Ce que j’ai lu, pour le moment, c’est une accumulation de données quantitatives ("faisceau de présomptions") et non une donnée qualitative, qui ferait la différence. Je vous encourage donc à trouver un argument qui serait décisif, au lieu de multiplier les "et si…".
J’attends toujours cet argument.
REPONSE DE DENIS BOISSIER :
Cher Monsieur,
La nature même de votre lettre m’oblige à vous répondre point par point ; il est à espérer que cette méthode, aussi nécessaire que cordiale, ne vous lassera pas.
Guitry a davantage écrit que Molière. Soit. Le vrai problème est que Molière a passé sa vie à jouer les pièces des autres (une centaine), ce qui constitue là un métier à part entière (2 500 représentations parisiennes en treize ans). Et il fut toute sa carrière parisienne directeur de théâtre, ce qui est un autre métier et tout aussi accaparant. Non seulement Molière a eu deux métiers à plein temps, mais il en a eu pour ainsi dire un troisième, celui d’être « le premier fou du Roy » (Le Boulanger de Chalussay, Elomire hypocondre, 1670). Or la fonction de « Bouffon du Roi » et « organisateur des Plaisirs de Sa Majesté » est un esclavage stressant de tous les instants qui empêche la concentration et détourne de la fierté d’être un auteur, c’est-à-dire un homme libre qui emploie toute son énergie à être soi-même, comme le firent Corneille, Racine ou Guitry qui n’ont cessé d’écrire sur leurs états d’âme d’écrivains, sur leur difficulté ou leur plaisir d’écrire, sur leurs conceptions de l’œuvre d’art. Plus encore : ils n’ont eu de cesse de revoir et corriger leurs œuvres. Molière jamais. Rien que cela, déjà, le met en dehors de la fraternité des écrivains.
De plus, si Guitry a beaucoup écrit durant sa vie, celle-ci dura 72 ans. Et il commença à écrire à quinze ans (sinon plus tôt). Or la production de Molière s’étale sur seulement quatorze années. Le rapport de 120 pièces pour environ 57 années équivaut sensiblement à celui de 33 pièces pour 14 années. Donc, proportionnellement, Molière a écrit autant que Guitry.
Mais ce n’est pas la quantité de travail fourni qui pose problème pour Molière, c’est le fait qu’il fut simultanément comédien principal (exigeant sa présence effective auprès du Roi, ne cessant de jouer les pièces des autres et de les mettre en scène), Bouffon du Roi (organisant et réglant pendant toute sa carrière parisienne les plaisirs de son Maître à Paris et lors de ses fréquents déplacements) et libertin noctambule à s’en rendre malade (passant ses soirées notamment avec la troupe de comiques de l’Italien Scaramouche).
Le problème est donc celui-ci : pourquoi un comédien, qui plus est directeur de théâtre, qui plus est Bouffon du Roi, aurait-il peiné sur des vers alors que ses trois fonctions, précisément, l’en dispensaient, et que les mœurs et le système corporatif dans lequel il vivait l’obligeaient à respecter les règles du jeu ?
Tous les comédiens vedettes étaient alors des prête-noms (Poisson, Montfleury, Champmeslé, Villiers…). Pourquoi Molière, lui seul, ne l’aurait-il pas été ?
Aucun directeur de théâtre ne fut auteur. Pourquoi Molière, lui seul, l’aurait-il été ?
A cause de son statut sacro-saint, le Bouffon du Roi était dispensé d’écrire. En revanche sa fonction lui faisait être le porte-parole de dizaines de plumes fort différentes (comme le sont les spectacles de Molière). Pourquoi Molière, lui seul, n’aurait-il pas fait comme ses prédécesseurs ?
Certes Guitry a beaucoup écrit, mais, notons-le, il n’a jamais écrit que du Guitry. Toutes ses pièces témoignent de sa personnalité et de son style. Le problème avec Molière est l’absence d’un style personnel et d’une thématique spécifique. De plus, son champ lexical est le plus varié que l’on connaisse en langue française (l’équivalent, non fortuit, du cas Shakespeare en Angleterre). Quand on trouve dans une œuvre une aussi grande variété de styles, quand on repère des références tirées d’ouvrages lus par la génération précédente (Corneille a seize ans de plus que Molière), quand on ne rencontre aucun idiotisme, aucune philosophie ou morale caractéristique de son auteur, quand cette « œuvre » ne présente aucune évolution psychologique ou thématique (cf. les travaux de Daniel Mornet)… il y a là, pour le moins, une anomalie devant être expliquée si l’on ne veut pas continuer à partir dans toutes les directions ainsi qu’on le fait depuis deux cents ans avec le théâtre de Molière.
Les pièces de Guitry ont à l’évidence une parenté stylistique, et elles consistent presque toutes (à l’exception de rares pièces consacrées à un grand homme tel Talleyrand ou Pasteur) en des variations sur un seul thème : l’égotisme de son auteur et son annexe : son opinion sur les femmes. Chez Molière, on ne reconnaît jamais ce que le langage psychanalytique appelle l’ego (le « Mystère Molière » est un titre très adéquat d’Emile Henriot). C’est précisément cette absence anormale d’ego bien défini qui a permis aux moliéristes d’écrire sur le théâtre moliéresque tout et son contraire.
Constatons également, dans le théâtre de Molière, l’absence d’une cohérence interne de style non seulement entre deux pièces, mais aussi entre deux scènes d’une même œuvre.
Pour expliquer le manque d’ego et l’absence de cohérence interne de style, il suffit de connaître les mœurs du XVIIe siècle. Les « pièces spectacles » (Donneau de Visé) de Molière s’intègrent, historiquement parlant, dans la mentalité carnavalesque et dans la tradition basochiale, lesquelles ont toujours eu pour règle l’écriture collégiale. Or Molière est l’héritier de la basoche parisienne des Enfants-sans-souci et Pierre Corneille était basochien de la Table de Marbre de Rouen. Faut-il rappeler que ces deux branches, d’abord rivales, étaient associées au XVIe siècle et ont continué, bien que sans éclat, jusqu’après la mort de Molière ?
Nous en venons maintenant à votre deuxième remarque : certains écrivains, tel Céline, ont écrit tardivement leur première œuvre.
En effet, on en trouve une poignée. Mais le cas de Céline prouve seulement qu’il n’était pas un romancier, comme Balzac, Simenon ou Agatha Christie, mais un écrivain réfléchi et pondéré. Le cas de Molière est très différent. Il fut prolifique, donc l’équivalent de Balzac, Simenon, Agatha Christie et… Sacha Guitry, qui ont tous commencé fort jeunes.
Mais la question de précocité n’est pas le vrai problème car Molière a commencé à montrer qui il était très tôt, dès sa vingtième année ; mais ce qu’il a montré, c’est qu’il était et se voulait comédien. Et c’est tellement évident que le blason que Molière s’est fait faire (et rien n’est plus intime que les armes d’un homme) n’est pas le blason d’un écrivain, mais celui d’un comédien, et même d’un bouffon puisqu’il a pour champ la couleur héraldique taboue : le vert, couleur emblématique du bouffon. De même, c’est bien le poêle de comédien que sa veuve a déposé sur son cercueil, non celui de la corporation des écrivains.
Des preuves que Molière s’est vu et compris uniquement en tant que comédien, il y en a beaucoup, suffisamment pour que la remarque de Pierre Louÿs garde sa pertinence : « Ce n’est pas le style de Corneille, c’est la signature de Molière qui a besoin de preuves. » (« L’auteur d’Amphitryon », in Le temps, 1919).
Maintenant nous allons tâcher de répondre à votre principale question : « s’il n’y avait qu’un argument pour démontrer que Corneille a été le nègre de Molière, quel serait-il ? »
Cet argument majeur que vous me demandez, le seul qui dépasse le clivage “je crois / je ne crois pas...”, le seul critère absolument convaincant, c’est le style. Tout est une affaire de style parce que tout est une affaire d’homme. Un vers se comprend, se devine et se respire. Or chaque être a son parfum. Voilà « THE argument », le seul critère qui soit absolument objectif… ou subjectif. Comme l’explique le poète et érudit Pierre Louÿs, après tant d’années d’études stylistiques tout azimut : « Entre La Suite du Menteur et L’Ecole des Femmes en passant par celles des Maris et par Les Fâcheux et de là jusqu’aux Femmes savantes, ou trente ans plus tôt, jusqu’à La Veuve, La Suivante, La Galerie, L’Illusion, toutes les comparaisons philologiques aboutissent invariablement à des identités – le choix des mots, le rôle des verbes, la syntaxe, l’adaptation de la phrase au vers, la respiration et l’aisance du rythme et l’armature par la multiplicité des consonnes. Tout cela ensemble est indubitable »
Nous sommes donc bloqués sur la perception (ou la non-perception) de ce que le vers cornélien a d’ontologique.
Mais un seul argument a-t-il jamais suffi pour prouver la valeur ou l’invalidité d’une thèse ? Aussi peut-on préférer à « THE argument » un faisceau d’indices. Car si « une » hirondelle ne fait pas le printemps, tout un vol l’annonce.
1) Corneille a quatorze caractéristiques qui font de lui le collaborateur idéal (cf. dans le site corneille-moliere.org « L’Affaire Corneille-Molière, dossier pédagogique » et « Entretiens avec Denis Boissier »). Personne autour de Molière n’en réunit seulement trois.
2) De plus, Corneille a été présent à toutes les étapes importantes de la carrière de Molière :
- 1643 : départ de sa carrière de comédien, séjour de plusieurs mois à Rouen et utilisation du pseudonyme « Moliere » (sans accent) dès son retour à Paris.
- 1653 : représentation en province de l’Andromède de Corneille, avec la présence du collaborateur de Corneille : Dassoucy.
- 1655 : représentation à Lyon de L’Etourdi, première pièce faite « maison ». Dassouy est toujours là et Corneille séjourne à la même époque à Bourbon, près de Lyon.
- 1658 : mai : Thomas Corneille explique dans une lettre qu’il attend la venue de Madeleine Béjart et de sa troupe.
juin-juillet : long séjour de la troupe à Rouen et lecture chez les Corneille de La Précieuse de leur ami l’abbé de Pure dont on sait le lien avec Les Précieuses ridicules.
septembre : Corneille et Molière quittent Rouen pour Paris.
octobre : représentation devant le Roi de pièces de Corneille.
- 1661 : Ouverture du Palais-Royal de Molière ; installation définitive des frères Corneille à Paris en 1662.
- 1666 : Création par Molière de la tragédie Agésilas de Corneille (payée 2000 livres, la plus forte somme pour une œuvre).
- 1667 : Création par Molière de la tragédie Attila de Corneille (payée 2 000 livres).
- 1670 : Création par Molière de la tragédie Tite et Bérénice de Corneille.
- 1671 : Psyché (le plus grand succès de Cour de Molière et de Corneille).
- 1672 : Pulchérie de Corneille, écrite pour Armande, l’épouse de Molière.
- 1673 et suivantes : Amitié Corneille-Baron (le disciple de Molière).
- 1675 et suivantes : Thomas Corneille sauve la troupe d’Armande devenue directrice à la mort de Molière.
Mais en dehors de tout un faisceau de faits graves, précis et concordants (nous en avons recensé plus de cent cinquante), en dehors de tous les témoignages des contemporains de Molière sur son statut de « bouffon », de « libertin », de « plagiaire », d’entrepreneur de spectacles (« le Parnasse s’assemble, lorsqu’il veut faire quelque chose » Donneau de Visé, Réponse à l’Impromptu de Versailles ou la Vengeance des marquis, 1663), en dehors des pratiques de la basoche (thème toujours éludé par les moliéristes) et de l’usage institutionnel du prête-nom (idem), en dehors des exigences du Service du Roi et de l’obligation du « secret » auxquels étaient tenus tous les « fonctionnaires » de Sa Majesté (idem), le meilleur argument reste la similitude du style des pièces sérieuses signées Molière et du théâtre de Corneille. C’est là l’argument le plus probant et contre lequel même les moliéristes ne peuvent aller (cf. Alfred Poizat, Emile Henriot, Jean-Jacques Weiss, Georges Couton…).
Et pour corroborer cet argument : le fait que Pierre Corneille a bel et bien collaboré avec Molière pour Psyché (1671). Vous savez bien que si « l’Avertissement du Libraire » n’avait pas, pour Psyché, dévoilé l’association, jamais vous n’auriez consenti à reconnaître que Psyché a été écrite par Pierre Corneille.
Cher M. Blanrue, je vous remercie de bien avoir voulu réfléchir sur l’Affaire Corneille-Molière et je voudrais, à mon tour, vous poser deux questions :
Le style étant l’homme, sa part la plus intime, la plus ontologique, comment un comédien « bête de scène », connu pour être le « Héros des farceurs » (Valentin Conrart), « le Premier farceur de France » (Somaize), alors que sa vie, sa psychologie, ses goûts, ses habitudes, sont à l’opposé de ceux de Pierre Corneille, comment Molière a-t-il pu rejoindre Pierre Corneille par l’écriture jusqu’à se confondre avec lui, alors que précisément le style de Corneille, résultat d’années de perfectionnement, a la caractéristique de n’avoir jamais pu être assimilé par aucun dramaturge, ainsi que Jean Racine, qui a vainement tenté de l’imiter, l’a lui-même avoué ?
Et pourquoi Poquelin a-t-il toujours refusé d’expliquer le choix de son pseudonyme, ainsi que le souligne son premier biographe Grimarest ?
La réponse ne tient-elle pas dans cette réponse : « Moliere », toujours orthographié par Poquelin sans accent, a pour étymologie le verbe « molierer » qui signifie « légitimer ». Ce verbe, qui s’employait aux XVe et XVIe siècles autant pour une femme « moliere » que pour une terre « moliere », pouvait aussi concerner un comédien « moliere » auquel un auteur tel que Pierre Corneille, « la gloire de la France », pouvait à bon droit donner une légitimité. Car c’est bien en tant que porte-parole de Corneille que le jeune « Moliere » va se présenter devant la Cour. Georges Couton lui-même constate que Molière veut être « l’interprète de Corneille, voire s’imposer à Corneille comme son interprète» (In Molière, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1971, T. I, p. XXVII).
Ce pseudonyme, Jean-Baptiste Poquelin l’utilise pour la première fois en 1644, juste après le long séjour de la troupe à Rouen où habite Corneille.
Faut-il ajouter que Molière, dont vous faites un si grand écrivain, à sa mort, possédait moins de trois cents livres, d’une valeur marchande de 13 pistoles, une somme cinquante fois inférieure à celle de sa vaisselle ? Que nous n’avons aucune preuve qu’il ait jamais suivi une scolarité (comme 90 pour cent des comédiens de l’époque, plus encore les farceurs) et que nous n’avons jamais retrouvé de Molière la moindre page manuscrite, la moindre annotation, la moindre correspondance et que, plus révélateur encore, jamais aucun de ses amis n’a publié de lui une seule lettre, à une époque où l’art épistolaire connaissait une vogue sans précédent ?
Enfin, n’est-il pas surprenant qu’aucun écrivain de son temps n’a dédié une œuvre à Molière de son vivant ? Quand on sait la réputation de « damné » qu’eut chaque Bouffon du Roi, tout s’explique, notamment cette haine que le Comique s’attira auprès de l’intelligentsia de son temps, de l’Eglise et de la noblesse. Son décès fut l’occasion de tellement d’insultes qu’on les publia en recueils.
Vous me demandez pourquoi les contemporains n’ont pas reproché à Molière « de n’être que le prête-nom de Corneille ? » La réponse est évidente dès que l’on accepte la mentalité propre au siècle de Louis XIV : si les écrivains entre eux ont pu se reprocher plagiats ou « emprunts », jamais l’opinion publique ou la critique n’a songé un instant à reprocher à un comédien d’être un prête-nom. La raison en est toute simple : l’usage du prête-nom était à la fois une pratique institutionnalisée et l’honneur même de la profession de comédien : ils pouvaient tout dire et tout publier au prix d’être rejetés de l’Eglise.
De même, on n’a jamais reproché à un auteur, quel qu’il soit, d’avoir usé (et même abusé) de l’anonymat. Pour la même raison : l’anonymat était une pratique généralisée parce que nécessaire à une époque où l’Eglise, la Sorbonne et le Pouvoir exerçaient une triple, mais presque toujours commune, tyrannie.
Vous demandez : « Pourquoi au début de Psyché, y a-t-il un avertissement au lecteur lui indiquant que Corneille a aidé Molière […] si ce n’est, justement, parce que le sentiment de la paternité d’une pièce signifiait quelque chose à l’époque ? Si cela n’avait aucune importance, si tout le monde s’en moquait... pourquoi le dire ? »
Certes le public s’en fichait ; mais dans le petit monde des arts, chacun savait que Lully s’était fâché avec Molière. Pour réduire le plus possible la part qu’avait prise Molière dans la réalisation de ce spectacle destiné à Sa Majesté, Lully a exigé que son propre nom apparaisse ainsi que celui de son collaborateur Quinault, et aussi le nom de Pierre Corneille. Molière, bien obligé, a obtempéré mais, pour blesser la vanité de Lully, il a veillé à ne pas le citer. Il n’aurait peut-être pas réagi ainsi si Psyché n’avait pas connu une gloire sans pareille et s’il n’avait pas voulu, devant le Roi, gagner son combat contre Lully (qui deviendra, malgré les efforts de son concurrent, le prochain «bouffon en titre d’office » de Sa Majesté).
Notons que Psyché parut en librairie sous le seul nom de Molière, alors que Corneille avait fait l’essentiel du travail. Indice probant des habitudes prises par les deux associés. Ajoutons que Corneille ne s’est pas davantage approprié les textes qui lui avaient été payés par Richelieu (et par Desmarets de Saint-Sorlin, si l’on en croit Pierre Louÿs et la tradition)… Au XVIIe siècle, un texte payé appartient à l’acheteur. En cela, Corneille s’est comporté comme son maître Hardy et son confrère et ami Rotrou : en « poète de troupe ». Aucun de ces trois écrivains ne s’est jamais vanté d’être l’auteur de comédies vendues, même si elles avaient obtenu un réel succès public, pour la bonne raison que chacun d’eux avait acquis la gloire, cette gloire décernée par la Cour et l’Eglise et que seul l’art royal de la tragédie permettait.
Ajoutons encore un indice supplémentaire que Corneille a été le collaborateur de Molière : Thomas Corneille, qui a toujours imité en tout son frère aîné, est, lui aussi, devenu le collaborateur anonyme de comédiens célèbres tels Montfleury ou Hauteroche... et pour la même raison : le manque d’argent.
Ajoutons un autre indice que Molière a pu être « auteur » sans jamais rien écrire : Baron, son cher disciple, est devenu en fin de carrière, alors que sa célébrité était au plus haut, « auteur » de comédies. Ses contemporains, bien sûr, n’ont pas cru à cette paternité.
Vous écrivez : « Le problème principal de votre thèse c’est que Molière est, à l’époque, présenté comme auteur de pièces, et non comme simple comédien ou prête-nom. Nul, jamais, n’a écrit que Molière n’était que comédien. »
D’abord, très majoritairement, ce sont les mots « comédien », « farceur », « bouffon » que les contemporains ont utilisés pour définir Molière. Ensuite, lorsqu’ils se servirent du mot « auteur » c’est, vous le savez, parce qu’au XVIIe siècle était auteur d’une comédie le comédien qui la créait. Il n’y avait alors pas, au sens moderne de ce terme, d’auteur pour les comédies (comme son nom l’indique, la comédie est affaire de comédiens, pas d’auteur). Un « auteur » de comédies, cela signifie, à cette époque, au pire, une enseigne commerciale, au mieux, un prête-nom. On admirait ou on maudissait Molière d’avoir « fait une pièce », d’avoir « donné une comédie », d’en avoir « représenté » une. Aucun de ses spectacles n’a été perçu comme une « œuvre » mais seulement comme, au mieux, une comédie (donc rien de littéraire), au pire une farce (donc rien de bon). Personne de son temps ne s’est leurré sur Molière. Surtout pas son collaborateur Donneau de Visé, surtout pas Boileau (son collaborateur occasionnel), pas même La Fontaine qui, la seule fois où il a parlé de Molière vivant, ne le connaissait pas et n’avait vu représenter que Les Fâcheux. C’est seulement à cause de cette pièce (laquelle est, grâce à Corneille, une excellente satire) qu’il dit du bien de Molière.
La meilleure preuve que jamais personne n’a considéré Molière comme un auteur (au sens moderne du mot) c’est que personne n’a jamais songé à commenter ou analyser son théâtre. Même Conti ou Rochemont se sont contentés de montrer ce qu’ils considéraient être les « blasphèmes » de Molière et de condamner la comédie, surtout celle que le Comique interprétait avec une double liberté et une double impunité, étant et comédien et le Bouffon du Roi. Ne me citez pas les deux plaidoyers pour Le Misanthrope car l’un a été écrit par un proche de Molière (il est signé «C », et Corneille signait ainsi les textes dont il était satisfait mais dont il ne voulait pas assumer la paternité), l’autre par Donneau de Visé, alors grand ami des frères Corneille et de Molière.
De son temps, le répertoire de Molière n’a jamais été considéré comme de la littérature mais comme un phénomène social, et même un problème sociologique pour employer des termes d’aujourd’hui. Pour l’intelligentsia d’alors, le théâtre de Molière était d’une même nature que le théâtre de Tabarin (auquel Molière a d’ailleurs emprunté). L’un était amuseur public, l’autre Bouffon du Roi, il n’y avait entre eux qu’une différence (énorme) d’audience et de pouvoir. En 1620 Tabarin (qui n’a jamais rien écrit mais beaucoup publié) était à surveiller de près, tandis qu’en 1665 Molière était à brûler directement. Voilà pourquoi une foule de personnes, indignées par l’esprit carnavalesque-burlesque-satirique mis en scène par Molière ont stigmatisé l’aspect blasphématoire et dangereux, pour l’ordre social, des pièces qu’il représentait et dont il était l’auteur (au sens où était compris ce mot au XVIIe siècle), puisqu’il en avait, en tant que chef de troupe, « la responsabilité entière » comme l’écrit Antoine Adam du comédien vedette Champmeslé qui fut le prête-nom de La Fontaine.
Il faut ajouter que non seulement ses contemporains n’ont jamais pris Molière pour l’équivalent d’un Racine ou d’un Corneille, mais que beaucoup d’entre eux ne l’ont même pas considéré comme un vrai « comédien ». Car ce terme, dans son acception flatteuse, était alors réservé aux acteurs de tragédie comme, par exemple, le célèbre Floridor. Molière fut considéré seulement comme un excellent farceur et un mime remarquable (bien que, là encore, on lui reprochât, notamment Donneau de Visé, d’avoir tout pris au farceur Scaramouche). Son premier biographe, Grimarest, écrit que «les gens délicats l’accusaient d’être grimacier ». Nous pourrions également ajouter que pour le sieur Neufvillaine : « jamais personne ne sut si bien démonter son visage », que Donneau de Visé parle d’un curieux « déhanchement », que Montfleury fils signale un « hoquet perpétuel » et que Grimarest a noté que Molière avait un « tic de gorge » qui déplaisait à ceux qui n’y étaient pas habitués.
En conclusion, les contemporains de Molière ont abusé des termes « farceur » ou « bouffon », et les expressions « grand auteur » ou « fameux auteur » signifiaient pour eux le contraire de ce qu’elles signifieraient pour nous autres Modernes. Molière était le « fameux auteur » parce qu’il était celui – le seul – dont le Roi s’était entiché et dont le peuple s’était encanaillé (mot d’époque). Le seul qui pouvait tout dire et tout oser puisque c’était là sa fonction de Bouffon du Roi.
Personne au XVIIe siècle, comme vous le constatez, n’a jamais dit que Molière était un prête-nom. Mais est-il judicieux de le faire remarquer ? Car vous n’êtes pas sans savoir que l’usage du prête-nom était une institution taboue. Aucun comédien célèbre de comédies n’a été déclaré prête-nom mais, les dix-septiémistes le savent, ils l’ont tous été. Et plus ces vedettes ont été célèbres, plus elles ont été des prête-noms, ce qui est logique puisque c’est leur notoriété qui attirait ceux auxquels il était interdit de s’exprimer en leur propre nom : les auteurs.
Certes les contemporains n’ont jamais eu à dire que Molière était un prête-nom, mais, prête-nom, Molière le fut, et nous en avons la preuve : La Grange a indiqué dans son Registre, à la date de novembre 1667, que La Veuve à la mode a deux auteurs : Molière et Donneau de Visé. Or cette pièce, qui du vivant de Molière a été publiée dans son théâtre, n’est plus reconnue aujourd’hui pour être de Molière. Donc, le Comédien a bien été le prête-nom de l’écrivain Donneau de Visé.
Pour en finir sur ce point, Molière a si peu été considéré comme un auteur (au sens moderne de ce mot) que lui-même n’a jamais déclaré en être un. Pour en avoir la preuve il suffit de relire la Préface des Précieuses ridicules où il se plaint (avec quelle plume ?) qu’on l’ait forcé à être publié malgré lui. Et c’est bien lui qui affirme : «On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées», opinion qui navrait le grand moliériste Eugène Despois. Vous ne trouverez jamais une pareille idée chez aucun écrivain digne de ce nom, de Corneille à Racine en passant par Quinault. Mais il y a pire. Molière publiera les pièces qu’il mettra en scène sans jamais en relire ou en corriger les différentes éditions, comme le regrettera son disciple La Grange devenu éditeur en 1682.
Si Molière, comme vous l’affirmez, s’était voulu un écrivain au sens moderne de ce mot, ne croit-on pas qu’après avoir passé treize ans en province à galérer, il aurait été heureux et fier de se proclamer l’auteur du succès étonnant des Précieuses ridicules qui inaugurait sa carrière parisienne ? Or le Privilège de cette comédie, en date du 19 janvier 1660, a été accordé pour cinq ans à l’éditeur Guillaume de Luynes, « sans que Molière y soit nommé » (Arthur Desfeuilles, Notice bibliographique, p . 1).
Un autre fait prouve qu’il n’était pas de son temps considéré comme un écrivain : Molière n’a jamais été membre de l’Académie française. Et vous savez pourquoi : celle-ci n’accepte pas les comédiens. Si Molière avait pu se targuer d’être un écrivain, Louis XIV, dont il était le favori, aurait immédiatement imposé son élection ainsi qu’il l’a fait avec Boileau (qui, lui, était écrivain). Ajoutons que Molière n’a jamais songé à entrer à l’Académie française, car il avait trop la fierté de son triple emploi de comédien, de directeur de troupe et de Bouffon du Roi.
Vous remarquez : « son éditeur le présente, par exemple, comme "l’auteur le plus approuvé de ce siècle"».
Cette phrase a été écrite en 1662, à l’occasion de la publication de la comédie L’Etourdi. Or, en 1662 Molière ne s’est fait une réputation qu’avec des farces et, à cause du scandale causé par elles, il était méprisé et même honni par l’intelligentsia, l’Eglise et la noblesse. L’éditeur Quinet en écrivant cette phrase n’a pas en tête Molière mais le versificateur de L’Etourdi : Pierre Corneille. C’est lui l’auteur « le plus approuvé de ce siècle ». Approuvé, au XVIIe siècle avait deux sens très proches : il signifiait, comme aujourd’hui, être approuvé, mais aussi être applaudi. Approuvé, jamais Molière ne l’a été par l’élite. Quant à être applaudi, même s’il l’est beaucoup depuis 1659, il ne l’a jamais été et ne le sera jamais autant que Pierre Corneille, auteur du Cid (1637).
L’éditeur Quinet songe d’autant moins à Molière qu’il s’adresse à M. Hourlier, lequel, Conseiller du Roi, Lieutenant-général civil et criminel au baillage de Paris, parfait et digne représentant de l’ordre et des vertus aristocratiques, ne pouvait vraiment pas apprécier le «bouffon du temps » (Montfleury). Comme Quinet était avant tout l’éditeur de Pierre Corneille, l’on comprend pourquoi il s’est donné la peine, voulant offrir un présent « qui fût proportionné à vos mérites», de se faire comprendre à demi-mot (ce qui était alors l’usage) d’un aristocrate qui, à n’en pas douter, était un admirateur de Pierre Corneille (ils l’étaient tous).
Vous dites : « La Fontaine le considère comme "le Térence du XVIIe siècle"».
La Fontaine parle de Molière qui vient de mourir. Tous les bouffons du Roi ont été l’objet, de la part des courtisans, d’épitaphes louangeuses et, de la part des esprits forts, d’épitaphes insultantes. La Fontaine en 1673 était un courtisan. Mais c’était aussi un écrivain sarcastique. Le Térence auquel il fait allusion était connu, de ses contemporains latins mais aussi de La Fontaine et de ses confrères, pour n’avoir pas été le véritable auteur de plusieurs de ses pièces. De plus, la formule qu’il utilise (Molière égal à “Plaute et Térence” réunis), peut-être l’ignorez-vous, est empruntée au poète Jean Mairet, lequel en 1637 définissait ainsi Pierre Corneille. La Fontaine a donc, à son habitude, joué au plus fin. Remarquez aussi qu’il préféra ne pas rendre public cet éloge…
Térence conservait si bien une réputation d’imposteur que lorsque Baron, le disciple aimé de Molière, devint, comme son mentor, un auteur de comédies, ses contemporains, l’accusant d’avoir utilisé des " nègres ", évoquèrent là encore Térence.
Vous dites que «Donneau de Visé a écrit : "il est grand auteur, et grand comédien, lorsqu’il joue ses pièces" ».
De Visé a toujours considéré Molière comme un « auteur purement comique » (Lettre sur les affaires du théâtre, 1665, p. 66). On peut citer de nombreuses phrases où il traite Molière de plagiaire et dénonce ses procédés de fabrication d’une pièce. Lucide, De Visé s’est demandé si « les bouffons méritent plus de gloire que les grands hommes ? » (p. 69). Sa conviction est que les comédies de Molière doivent leur succès « aux grimaces d’un acteur » (p. 70). On ne peut être plus clair.
Dans le texte des Nouvelles nouvelles que vous citez, De Visé sous-entend simplement que Molière est l’auteur de son spectacle, c’est-à-dire qu’il en a la responsabilité. Aujourd’hui Donneau de Visé écrirait cela du metteur en scène Patrice Chéreau grand auteur et grand comédien, lorsqu’il joue ses pièces… Ne dit-on pas aussi un film de Belmondo sans que personne ne prétende un instant que ce comédien est l’auteur du film dans lequel il joue et auquel il assure le succès ? Cette imprécision de langage nous vient tout droit du XVIIe siècle, et Molière et ses confrères en farceries, parce qu’ils sont des « demi ou quart d’auteur» comme les définit le gazetier Robinet, en sont en partie responsables.
Convenez-en, si Donneau de Visé a écrit de si nombreuses fois que Molière est un plagiaire, un « imitateur des Italiens », il ne pouvait pas dire en même temps que Molière est « un grand auteur » au sens moderne du mot.
Vous citez Boileau : «"Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime/ On dirait quand tu veux, qu’elle te vient chercher"».
Boileau ne connaît pas encore personnellement Molière lorsqu’il fait circuler cette satire dans les milieux libertins. C’est là un exemple de son humour à double sens (cf. les pertinentes remarques d’Antoine Adam dans son Histoire de la littérature française au XVIIe siècle). Ce texte de Boileau vous fait croire détenir la meilleure preuve que Molière est un « grand auteur » : rien n’est moins sûr. Même le moliériste Louis-Auguste Ménard s’étonne : « Quand Molière n’avait encore rien publié de prodigieux, comme versification surtout, le difficile Boileau le félicite, avec un enthousiasme inexplicable jusqu’ici, de son inspiration universelle, phénoménale. » (Le Livre abominable de 1665 qui courait en manuscrit parmi le monde sous le nom de Molière, T. I, p. XXXII.)
Cette disproportion entre l’éloge et celui qui est censé le recevoir gêne aussi l’éminent Roger Duchêne : « Le compliment surprend. Molière vient justement de donner devant la Cour une Princesse d’Elide qu’il n’a pas réussi à écrire en vers jusqu’au bout. La même sorte d’aventure lui arrivera encore à l’avenir.» (Molière, p. 401).
Tout s’explique si l’« enthousiasme inexplicable » de Boileau fait allusion à Corneille : le sel de cette satire est là. La rime qui vient chercher Molière, c’est Corneille : Molière passe commande au nom du Roi et Corneille apporte la rime. Une pratique alors banale mais qui, parce que Molière est le Bouffon du Roi et Corneille « la gloire de la France », a pour le jeune Boileau – qui, redisons-le, n’est pas encore l’ami du Comique – une saveur tout à fait burlesque (au sens du mot au XVIIe siècle).
Vous dites : « “Loret à propos de L’Ecole des femmes écrit :"Pièce dont Molière est auteur, et même principal acteur"».
Loret était un grand ami de Corneille. Que voulez-vous qu’il fasse d’autre que laisser à Molière l’entière responsabilité d’une pièce qui suscitait un tel scandale ? Jamais Corneille, en homme de son temps, n’a eu l’envie, le droit ni le devoir moral de se dire auteur des comédies de Molière. La publication de Psyché le prouve.
Vous dites : «Thomas Corneille, si proche de son frère Pierre, décrit Molière comme le "célèbre auteur sous le nom duquel cette comédie (Dom Juan, qu’il a versifié) est toujours représentée"».
Précisément, pour ne pas citer le nom de Molière, Thomas préfère utiliser une périphrase. Pourquoi un écrivain si soucieux d’employer le mot juste a-t-il usé d’une tournure si lourde et maladroite ? Pour l’érudit Pascal Pia « le moins que l’on puisse dire d’une telle façon de s’exprimer, c’est qu’elle paraît bien réticente. » (« Molière, cet inconnu », Feuilletons littéraires, T. I, p. 204.) Enfin, remarquons que Thomas, à l’exemple de Donneau de Visé ou Le Verrier (ami de La Fontaine), lorsqu’il utilise, dans ce même texte, le nom de Molière ne dit pas que Molière écrivit Dom Juan, mais qu’il le « fit jouer », nuance révélatrice pour qui connaît l’importance des mots pour un écrivain.
Mais discuter de points de détail ne mène à rien et ne convaincra personne qui nous lira. Pour se faire une opinion solide sur l’affaire Corneille-Molière, il faut d’abord patiemment étudier la mentalité du XVIIe siècle, et surtout ne pas croire tout ce qui s’est écrit durant cette époque courtisane qui abusait du double langage et du non-dit (cf. certains travaux de l’éminent Georges Couton).
Vous écrivez : « Pour affirmer une thèse, il faut des preuves, et vous n’en donnez pas. » De mauvaises langues pourraient vous retourner la question et vous reprocher de reprendre à votre compte, sans la mettre en doute, la littérature édifiante et propagandiste de la politique gouvernementale dévote de Louis XIV et de son successeur. Propagande politique qui se résume ainsi : tous les écrivains du règne du « Roi très-chrétien » Louis XIV furent des honnêtes hommes et des personnes très honorables, à l’exemple de notre bon Roi.
Cette époque a tellement abusé de l’hypocrisie et du mensonge pieux que l’on n’en finit jamais d’en faire le tour. C’est ainsi que l’historien Roger Duchêne constate que les premiers biographes ont édulcoré la vraie personnalité de La Fontaine, que le grand Raymond Picard se plaint que l’on a censuré la vraie carrière de Racine, que la haute autorité René Bray regrette que l’on ait façonné une statue de Boileau, etc. Même la sacro-sainte doctrine officielle de « l’Ecole classique », enseignée au XIXe siècle par la Sorbonne d’après les croyances de Voltaire et de ses épigones, est aujourd’hui tout à fait discréditée. Plus nous comprenons la mentalité du XVIIe siècle « très-chrétien », mieux nous décelons la mystification dont se sont repus le XVIIIe siècle docile et la première moitié du siècle suivant. Et vous voulez que la crise dévote qui régna si longtemps en France n’ait pas arrangé la personnalité et la carrière de Molière, que l’abbé Roullé définissait, de son vivant, comme un « démon vêtu de chair » et Rochemont comme un « homme et démon tout ensemble » !
Vous écrivez : « il me semble que vous faites de l’histoire-fiction, enfilant les hypothèses les unes derrière les autres. Je ne doute pas de votre bonne volonté, mais de votre méthode. »
Quelle méthode croyez-vous donc que nous utilisons ? La même que la vôtre, la seule qui soit acceptée en Histoire : l’étude des témoignages contemporains (et non ceux que les moliéristes favorisent à outrance et qui sont postérieurs à 1673), l’analyse des textes et la mise en perspectives des événements. Vous « doutez » de notre méthode… Ne pensez-vous pas qu’il serait judicieux de douter aussi de vos certitudes ?
L’orthodoxie bigote fut telle qu’elle obligea Louis Racine à écrire une vie édifiante de son père (que ses contemporains avaient très sérieusement accusé d’être le meurtrier de sa maîtresse Marquise Du Parc). Ce n’est là qu’un exemple parmi cent, car les ravages qu’a causés cet endoctrinement sont tels que l’on ne peut aujourd’hui tous les recenser. L’on a récrit le XVIIe siècle pour le formater aux diktats du réalisme politique chrétien. Et Molière, dans cette fabrication du « mythe du règne de Louis XIV » (Raymond Picard) occupe une place essentielle, étant le « premier fou du Roy » (Le Boulanger de Chalussay, 1670). Molière a été récupéré par la bourgeoisie chrétienne montante qui, profitant de son hégémonie, a créé vers 1860 le moliérisme. Ce qui, aujourd’hui, fait que nos points de vue s’opposent.
Vous ajoutez : « Ce que j’ai lu, pour le moment, c’est une accumulation de données quantitatives ("faisceau de présomptions") et non une donnée qualitative, qui ferait la différence. Je vous encourage donc à trouver un argument qui serait décisif, au lieu de multiplier les "et si…". »
La « donnée qualitative » que vous exigez ne pourrait être que subjective, alors que l’accumulation de données quantitatives que vous reprochez à ceux qui ne pensent pas comme l’orthodoxie est, par nature, objective, car un faisceau de présomptions, ne vous en déplaise, c’est d’abord et avant tout un certain nombre d’indices. Comme le disait le poète Pierre Reverdy (Cocteau a repris la formule) : « il n’y a pas d’amour, seulement des preuves d’amour. » De même, dans cette affaire, il n’y a pas de preuve – ni pour nous ni pour vous – il n’y a que des indices. Mais c’est suffisant pour aller au-delà de la peinture officielle du XVIIe siècle que l’on nous impose d’admirer, au grand dam d’ailleurs de bien de vos collègues historiens.
Vous voulez une preuve que Molière n’a jamais été de son vivant celui qu’on a voulu depuis qu’il soit. D’autres demandent pour ne plus croire en Lui une preuve que Jésus n’a jamais été Fils de Dieu. Comment, en terre chrétienne, voulez-vous les contenter ? Or nous sommes aussi en terre « moliérienne », si vous me passez ce néologisme.
Vous réclamez un « argument qui serait décisif ». Nous n’en aurons jamais à votre goût. Déjà l’éminent moliériste Antoine Adam se plaignait de l’attitude de ses confrères en moliérisme : « Mais quelles preuves faut-il donc pour convaincre une critique butée ? » (Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, T. 2, p. 637).
Nous ne pouvons vous contenter. Mais nous pouvons réfléchir ensemble à cette question d’importance, mais quelque peu longue (je m’en excuse) :
Peut-on dire de Molière qu’il est un grand écrivain s’il s’est voulu comédien, s’il a été connu par ses contemporains pour être un plagiaire et un raccommodeur de textes, s’il n’a jamais eu un style identifiable, s’il vivait à une époque où les comédies n’avaient pas d’auteur au sens moderne du mot, si les comédies de son temps étaient écrites collégialement, s’il n’a jamais confié ses soucis d’écriture ou d’inspiration mais seulement ses déboires de « Cocu » ou de directeur de théâtre, s’il n’a jamais été vu en train d’écrire, s’il n’a jamais revu et corrigé la publication de ses pièces, s’il n’a jamais laissé la moindre page ou la moindre correspondance, si durant toute sa carrière de « premier farceur de France » (Somaize) il a vécu proche d’un homme dont la grande qualité fut de pouvoir manier tous les styles, d’être d’un caractère secret et revanchard et de n’avoir plus d’avenir dans la tragédie ?
A chacun de répondre, en son âme et conscience, à cette question qui, à défaut d’être « THE argument », mérite une réponse sincère.
Me permettez-vous une dernière question ? Pourquoi, sous prétexte que l’orthodoxie sociale autorise les moliéristes à exiger des preuves que Corneille est l’auteur des pièces principales de Molière, ces derniers se dispensent-ils de fournir les preuves que Molière en est bien l’auteur ?
Vous dites : parce que « le nom de Molière figure sur ses œuvres». D’abord ce n’est pas toujours vrai, ensuite qu’est-ce que cela prouve ? Certes, « Molière auteur de génie» est la doctrine officielle. Souvenons-nous toutefois de tous les dogmes officiels et admis de tous qui se sont écroulés grâce à des esprits contradicteurs (et tenaces).
Rien ne peut convaincre celui qui ne le souhaite pas mais, étant d’un caractère optimiste, j’ose espérer, cher M. Blanrue, que vous continuerez à vous intéresser à l’affaire Corneille-Molière laquelle, hélas, est bien plus politique (et même métapolitique) que littéraire stricto sensu.
Cordialement,
Denis Boissier
Une réaction à l’émission de France 2 « Secrets d’histoire : Molière a-t-il écrit ses pièces ? » (28/10/07).
Messieurs,
J’ai suivi l’émission avec attention et j’ai été frappée par l’une des intervenantes précisant que jamais la qualification d’auteur n’est accordée à Molière.
J’ai en ma possession un livre intitulé Les chef-d’œuvres dramatiques de Messieurs Corneille avec Le jugement des Savants à la suite de chaque pièce, Avec en couverture : « Nouvelle Edition Tome Troisième. A Rouen chez La Veuve de Pierre Dumesnil rue de la Poterne, Labbey proche le Collège daté de 1785 avec permission. »
La table des pièces comprend : Le Menteur, Le baron d’Albikrac, Le festin de Pierre, La comtesse d’orgueil nouveau prologue, L’inconnu nouveau divertissement.
La présentation du Festin de Pierre est la suivante :
« Cette pièce, dont les Comédiens donnent tous les ans plusieurs représentations, est la même que feu Mr de Molière fit jouer en prose peu de temps avant sa mort. Quelques personnes qui ont tout pouvoir sur moi, m’ayant engagé à la mettre en vers, je me réservai la liberté d’adoucir certaines expressions qui avaient blessé les scrupuleux. J’ai suivi la prose dans tout le reste, à l’exception des scènes du troisième et du cinquième acte où j’ai fait parler des femmes. Ce sont des scènes ajoutées à cet excellent original, et dont les défauts ne doivent point être imputés au célèbre Auteur, sous le nom duquel cette Comédie est toujours représentée. »
Le terme d’auteur est donc bien utilisé par Thomas Corneille.
J’espère que cet élément peut nourrir votre discussion.
Marie Willaume
Réponse de l’équipe rédactionnelle :
Madame,
Nous vous remercions d’avoir pris intérêt au débat qui oppose les tenants d’un « Molière auteur de génie » et ceux qui voient en lui le Bouffon du Roi et le prête-nom de Corneille.
Pour ce qui est de l’emploi du mot “auteur”, il ne s’agit pas de savoir si ce mot était employé pour Molière – il l’était, c’est certain, et vous en avez une preuve entre les mains – mais de savoir dans quel sens le terme “auteur” était utilisé dans le cas de Molière. A l’évidence, au XVIIe siècle le mot “auteur”, en ce qui concerne les comédiens, n’indiquait pas une paternité d’œuvre, mais le fait que le comédien assumait l’entière responsabilité de la pièce, mettant ainsi le véritable auteur à l’abri de toute poursuite de la part de la Sorbonne, de l’Eglise et du Pouvoir. Presque toutes les comédies ont eu des comédiens pour auteurs, mais, dans le même temps, toutes les vedettes de comédies et de farces ont été des prête-noms. Il n’y avait alors aucune gloire à être l’auteur d’une comédie, comme aujourd’hui il n’y a aucune gloire à être l’auteur d’un roman pornographique (c’est pour cela que nos écrivains utilisent un pseudonyme). Le comédien Champmeslé, par exemple, a été le prête-nom de La Fontaine. Le célèbre Montfleury a été celui de son fils...
Un des problèmes avec les moliéristes – outre le fait qu’ils vouent à Molière un culte qui paralyse toute recherche indépendante – est qu’ils étudient sa vie et sa carrière avec leurs yeux et leurs mœurs d’hommes modernes, ce qui, à notre avis, conduit à un très grave contresens. Peut-être nous permettrez-vous de vous conseiller de lire, si vous ne l’avez déjà fait, sur le site corneille-moliere.org, à la rubrique A lire en priorité, les articles « Position de thèse », « Droit d’inventaire de Molière » et « L’Affaire Corneille-Molière, dossier pédagogique ».
Les enjeux de ce débat ne sont hélas pas littéraires mais politiques, ce qui explique l’intransigeance de ceux qui défendent mordicus le dogme universitaire mis en place par l’après Révolution française et imposé durant la IIIe République. La position de l’Association Cornélienne de France et des chercheurs du site corneille-moliere.org est simple : il y a trop de points obscurs, de contradictions et d’anomalies dans la vie et la carrière de Molière pour que l’on puisse affirmer qu’il est un “auteur” au sens moderne de ce mot, qui plus est l’auteur par excellence. Car avec l’aveuglement, parfois la mauvaise foi, surtout l’idolâtrie avec lesquels on a depuis 1800 balisé le parcours de Molière, il eût été possible de rendre “auteur” n’importe quelle autre grande vedette de comédies, notamment Poisson ou Montfleury qui, comme Molière, ont publié leurs “œuvres” en plusieurs tomes. Or jamais la critique universitaire n’a affirmé qu’ils étaient des auteurs au sens moderne de ce mot.
La présentation par un éditeur de l’illustre acteur Montfleury est identique à celle que l’on peut faire de Molière : « On trouve dans ce célèbre auteur tout ce qu’il faut pour gagner et charmer l’esprit et le cœur ; une grande délicatesse de pensées, des sentiments nobles et élevés, des expressions nettes et naturelles, des tours naïfs, une belle morale, des leçons importantes, en un mot tout ce qu’on peut désirer en des ouvrages de ce genre ; et ce qu’il y a de plus admirable, et qui marque la fertilité inépuisable et la justesse du génie de cet auteur, est que les différents sujets y sont traités, et maniés, de la manière qu’il convient à chacun, et que les caractères y sont très bien gardés. »
Ne croirait-on pas qu’on parle du grand Molière ? De son temps personne n’a jamais dévoilé que Montfleury était seulement un prête-nom. D’ailleurs, personne n’a jamais abordé ce sujet tabou à propos d’aucune vedette de la comédie. L’usage systématique du prête-nom était la soupape de sécurité d’une époque particulièrement soumise à la pression de la censure religieuse, universitaire et politique. Pour Montfleury, on ne commencera à rétablir la vérité qu’à partir de 1739. En fait, c’était le fils de Montfleury (principalement) qui écrivait les pièces signées par son père.
En raison de sa fonction de Bouffon du Roi, Molière, plus qu’aucune autre vedette de la scène, avait le droit et la nécessité de bénéficier des avantages d’être un prête-nom, d’autant qu’il était aussi directeur de théâtre. Au XVIIe siècle, l’écriture des comédies était collégiale, et cela depuis plusieurs siècles. En tant que farceur et héritier de la basoche des Enfants-sans-souci, Molière a continué la tradition des farces et des soties. Et il a trouvé naturel de s’associer, lui et sa troupe, avec Pierre Corneille qui appartenait à la basoche de la Table de Marbre. Entre 1643 et 1658, ils ont eu l’occasion de vivre proches pendant au moins deux longues périodes. Et Pierre Corneille, créateur de la comédie (au sens moliéresque du mot) à l’état d’esprit libertin qui n’a jamais cessé d’être un « actualiste » ou, si vous préférez, un polémiste (notamment avec la querelle du Cid) était le collaborateur idéal. Molière aura d’ailleurs avec Corneille son plus grand succès de cour : Psyché (1670). Sur tous ces points, permettez-nous de vous conseiller les articles indiqués ci-dessus et, rubrique Dossiers, les « Articles de fond ».
Finalement, la notion de Molière « auteur » est si incertaine au XVIIe siècle que le nom de Molière disparaîtra des éditions successives du Festin de Pierre, ne laissant apparaître sur la couverture que celui de Thomas Corneille, ce qui n’a pu se faire qu’avec l’accord de la veuve du Comédien, et qui, selon nous, est un juste retour des choses par frère interposé.
Que cette Affaire Corneille-Molière, qui est loin d’être conclue, ait au moins l’avantage d’inciter chacun de nous à s’interroger sur le culte national que l’on rend à Molière et sur le discours officiel que l’on tient sur lui. Tout culte national a une raison d’être politique rarement flatteuse qu’il importe de connaître.
IL Y A SANS DOUTE UNE ÉNIGME MOLIÈRE
par M. Delmonte
Bonjour,
A vous lire, on peut en quelque sorte conclure que Corneille et Molière se sont ligués dans un pacte de profit, l’un pour écrire des pièces, l'autre pour les représenter, dupant ainsi leur public, mais surtout, dupant un roi orgueilleux et susceptible qui n’a même pas réagi en apprenant la duplicité des deux hommes, puisque ne sanctionnant ni l’un ni l’autre. Car, cette duperie, il l’a apprise assurément et c’est vous qui le dites en affirmant que ce pacte fut connu en son temps, un temps où tout revenait aux oreilles du roi. On n’aurait jamais imaginé que Louis XIV qui se prenait pour le soleil, fût à ce point complaisant à l'égard de ceux qui le trompaient, même si c’était pour son divertissement.
Il me semble que les mieux placés pour juger de votre hypothèse sont les acteurs appelés à jouer à la fois les œuvres de Corneille, de Molière, et de Racine ( Car pourquoi pas Racine ? Il y a un vocabulaire et des tournures de styles propres à toutes les œuvres classiques ). Ces acteurs travaillent dans la substance même du texte et pénètrent toute la densité des œuvres. Leur jugement serait intéressant à connaître. Mais vous n’en citez aucun. Musset, un grand poète lui aussi, qui connaissait bien Molière et le tenait en haute estime, n’a jamais supposé qu’il pouvait être Corneille.
Votre thèse rappelle beaucoup celle qui soutient que les œuvres extraordinaires de Shakespeare ne peuvent en aucun cas avoir été écrites par ce petit comédien obscur et inculte dont personne ne connaît la vie, hormis quelque détails subalternes. Non, le dénommé Shakespeare ne peut pas avoir écrit de tels chefs-d’œuvre, car, pour ce faire, il faut posséder une culture universelle dont on voit mal comment il aurait pu l’acquérir. D’ailleurs personne ne l’ignore, Shakespeare était le prête-nom, le Molière de Francis Bacon ou de quelque autre.
Il y a sans doute une énigme Molière, comme il y a une énigme Shakespeare. Mais ce n’est pas vous qui la résoudrez, car vous avez trop de parti pris ; et à vouloir trop démontrer, vous en arrivez à vous contredire sur certains points, comme celui de la situation financière de Corneille qui aurait été à la fois très riche (il le sous-entend lui-même), en partie donc grâce à la "collaboration" de Molière, mais qui aurait été aussi ruiné...
A propos de cette énigme Molière, vous soulevez un point intéressant : pourquoi n’existe -t-il aucun écrit de sa main, même le plus insignifiant, qui soit passé à la postérité ? A ce que vous en dites, il semblerait que quelqu’un se soit acharné à les faire tous disparaître. Tous, même un billet doux, même une lettre à sa famille... De tels écrits relatifs à sa vie privée ne concernaient en rien sa prétendue identification à Corneille.
Vous dites que certains textes de ses pièces étaient truffés de fautes et de non-sens. Ce qui est incompréhensible s’ils étaient la transcription fidèle des œuvres de Corneille. De là à supposer que Molière prête-nom, voire Corneille, étaient des illettrés... Du reste, vous vous exprimez souvent par allusions. Ainsi quand vous évoquez sa fille qui se serait détournée du souvenir de son père ; vous n’en donnez aucune explication, mais vous sous-entendez la raison que l’on imagine : cette fille reniant son père pour cause de plagiat.
Au total, tout cela est bien léger. Votre hypothèse qui tourne à l’acharnement pour jeter à bas la statue du grand Molière, reste moins que crédible et Corneille lui-même n’en tire aucune gloire, car au final, vous les mettez dans le même sac : celui de deux mystificateurs. Je crois que Molière vous narguera encore longtemps du haut du piédestal que lui a érigé non pas la France "nationaliste", mais la totalité des nations de ce monde.
Delmonte
REPONSE DE L’EQUIPE REDACTIONNELLE
Monsieur,
Votre lettre montre un intérêt évident pour Molière, que vous aimez, et cela se comprend puisque vous êtes sans doute comédien ainsi que vous le laissez supposer.
Nous ne voudrions pas vous avoir peiné avec ce que nous avons pu dire sur Molière. En fait, lorsque nous parlons de Molière, c’est plutôt à Jean-Baptiste Poquelin que nous pensons, lequel fut, vous nous l’accorderez, un homme de "chair et d’os".
A bien vous lire, il semble que l’affect a pris une grande place dans le jugement que vous portez sur nos recherches, ce qui vous a peut-être conduit à être sévère envers elles. Aussi, si vous le voulez bien, nous allons essayer de comprendre ce qui vous a fait croire le contraire de ce que nous tâchons de démontrer.
Vous écrivez : A vous lire, on peut en quelque sorte conclure que Corneille et Molière se sont ligués dans un pacte de profit, l’un pour écrire des pièces, l’autre pour les représenter, dupant ainsi leur public… Le verbe « duper » est tout à fait anachronique. Jamais Corneille ni Molière n’ont eu cette ambition. A leur époque, les comédies et les farces n’avaient pas d’auteur, au sens moderne de ce mot. Le public se souciait peu de savoir qui avait écrit ceci ou cela. Il allait assister à un spectacle de Molière comme, de nos jours, nous allons voir un film de Bruce Willis. Le nom de Molière n’avait son sens que pour les libraires qui l’apposaient sur les couvertures de leurs éditions (ils abusèrent de ce nom jusqu’à le mettre sur des pièces où il n’avait que faire). Il n’y a pas eu « duperie » : Corneille et Molière ont fait ce qu’il était permis – et même conseillé – de faire dans leur corporation, au même titre que La Fontaine et le comédien Champmeslé, le second jouant le rôle de prête-nom du premier.
… dupant un roi orgueilleux et susceptible qui n’a même pas réagi en apprenant la duplicité des deux hommes, puisque ne sanctionnant ni l’un ni l’autre. Car, cette duperie, il l’a apprise assurément et c’est vous qui le dites en affirmant que ce pacte fut connu en son temps, un temps où tout revenait aux oreilles du roi… Ils ont encore moins « dupé » Louis XIV. Car c’est lui qui a demandé à Molière, dès 1659, d’être son bouffon. Les Bouffons du Roi ont toujours eu la caractéristique de ne pas écrire eux-mêmes leurs spectacles. En revanche, beaucoup de monde travaillait aux côtés du Bouffon du Roi – c’est-à-dire pour le Roi – afin d’offrir le meilleur spectacle possible. On appelait cela être au Service du Roi. C’était un honneur. Et chacun s’effaçait derrière le Bouffon du Roi qui lui-même n’existait que par rapport à son Maître. Molière a fait appel à Corneille car au plus grand des rois devait tout naturellement correspondre le plus grand des poètes. Et comme Corneille et lui se connaissaient depuis 1643, et qu’ils s’étaient associés en 1658, ce fut pour eux une fonction honorifique de satisfaire les exigences du monarque dans le meilleur délai et avec le plus d’efficacité et de discrétion possibles (Louis XIV exigeait la discrétion).
On n’aurait jamais imaginé que Louis XIV qui se prenait pour le soleil, fût à ce point complaisant à l’égard de ceux qui le trompaient, même si c’était pour son divertissement… Le Roi, qui n’était pas un intellectuel (c’est le moins que l’on puisse dire) s’est toujours désintéressé de savoir comment son bouffon parvenait à le satisfaire. En tant que Roi, il n’avait pas à être ennuyé par les questions d’intendance. Il n’attendait que le plaisir de pouvoir rire. Sur ce point, les deux associés ont tenu leur engagement, et Psyché (1671) a été leur plus grand triomphe de Cour. Pour les ballets, le Roi donnait carte blanche à Benserade, pour les musiques à Lully et jamais ceux-ci, pas plus que Molière, n’ont été tenus de se justifier devant qui que ce soit.
Il me semble que les mieux placés pour juger de votre hypothèse sont les acteurs appelés à jouer à la fois les œuvres de Corneille, de Molière, et de Racine ( Car pourquoi pas Racine ? Il y a un vocabulaire et des tournures de styles propres à toutes les œuvres classiques ). Ces acteurs travaillent dans la substance même du texte et pénètrent toute la densité des œuvres. Leur jugement serait intéressant à connaître… Nous savons trop ce qu’un métier doublé d’une vocation exige pour ne pas demander à un historien de juger d’une fiction, ni pour demander à un dramaturge de juger d’un jeu de comédien. Aussi nous préférons questionner les historiens et les chercheurs en ce qui concerne la vie et la carrière de Molière, laissant aux comédiens entière liberté pour nous donner toujours plus envie d’assister à des représentations de pièces, quels que soient les auteurs des pièces qu’ils représentent. Sur l’essentiel nous sommes d’accord avec les comédiens : une farce n’est pas une tragédie, une tragédie n’est pas une comédie, une comédie n’est pas tout à fait une farce ; chaque genre à son style et ses exigences de mise en scène ou de jeux d’acteurs. Reste que Pierre Corneille était un virtuose de la plume, que c’est lui qui a mis au point la comédie, et qu’il n’a jamais cessé d’inventer ou de réinventer des styles différents. Et qu’il est certain que Corneille n’a jamais été payé par Molière pour écrire du Corneille mais pour faire du Molière. Croyez-vous qu’un génie aussi polyvalent que Corneille, riche d’une carrière qui aura duré un demi siècle, soit à ce point stupide pour ne pas comprendre ce qui convenait au public du Palais-Royal ? Le cas échéant, Molière aurait été là pour le lui rappeler. Les deux associés se connaissaient bien. Ils étaient complémentaires, et leur ambition était la même. Quand Molière voulait une tragédie officielle de son associé, nous savons qu’il la lui payait très cher. Il devait en conséquence payer encore plus cher les textes que Corneille lui vendait et qui rapportaient une fortune à son commanditaire. Molière a gagné en quatre ou cinq ans plus que Corneille durant toute sa carrière.
Musset, un grand poète lui aussi, qui connaissait bien Molière et le tenait en haute estime, n’a jamais supposé qu’il pouvait être Corneille… Qu’en savez-vous ? Sur cette question, l’intime conviction de Musset nous reste inconnue. Par contre, nous connaissons celles de son confrère Théophile Gautier et d’Edmond de Goncourt : tous deux doutaient que Molière ait été celui que les moliéristes veulent à tout prix qu’il soit.
Votre thèse rappelle beaucoup celle qui soutient que les œuvres extraordinaires de Shakespeare ne peuvent en aucun cas avoir été écrites par ce petit comédien obscur et inculte dont personne ne connaît la vie, hormis quelque détails subalternes. Non, le dénommé Shakespeare ne peut pas avoir écrit de tels chefs-d’œuvre, car, pour ce faire, il faut posséder une culture universelle dont on voit mal comment il aurait pu l’acquérir. D’ailleurs personne ne l’ignore, Shakespeare était le prête-nom, le Molière de Francis Bacon ou de quelque autre… Parler du cas Shakespeare nous entraînerait trop loin, mais la quasi similitude des mœurs théâtrales relatives à Shakespeare ou à Molière, le métier qu’ils exerçaient et les particularités de leurs "œuvres" permettent, en effet, de troublants rapprochements. Pour bien comprendre l’Affaire Corneille-Molière il est utile, en effet, de connaître le cas Shakespeare, et vice-versa… De belles thèses comparatives à écrire sur la genèse de leurs théâtres pour les prochaines générations.
Il y a sans doute une énigme Molière, comme il y a une énigme Shakespeare. Mais ce n’est pas vous qui la résoudrez, car vous avez trop de parti pris ; et à vouloir trop démontrer, vous en arrivez à vous contredire sur certains points, comme celui de la situation financière de Corneille qui aurait été à la fois très r