CENT
ANOMALIES DE LA BIOGRAPHIE
DE MOLIÈRE
EXPLIQUÉES PAR
NOS THÈSES
Denis Boissier
(mai 2009)
Fidèles au principe méthodologique de ne rien affirmer sans l’aval des contemporains de Molière et des plus éminents dix-septiémistes, nos thèses expliquent tous les points obscurs de la vie et de la carrière de Molière et de Corneille, notamment :
1) pourquoi nous n’avons aucune preuve de la scolarité de Molière, tandis qu’un document montre que le 17 décembre 1637 l’adolescent de quinze ans a prêté serment devant la corporation des Tapissiers, ce qui signifie, ainsi que l’écrit le moliériste Georges Bordonove, qu’il « a appris le métier paternel assez à fond pour être reçu maître par ses pairs, répondant par là même de sa compétence » ;
2) pourquoi la compagnie de Madeleine Béjart, qui ne joue que la tragédie et la tragi-comédie, prend le nom de L’Illustre Théâtre comme une édition alors en cours à Leyde (1644, édition elzevirienne) des œuvres de Pierre Corneille : L’Illustre Théâtre ;
3) pourquoi, après son premier séjour à Rouen, où vit Pierre Corneille, Jean-Baptiste Poquelin a choisi le pseudonyme « Moliere » sans jamais en révéler la raison comme l’atteste son premier biographie Grimarest ;
4) pourquoi le nom de « Moliere », toujours orthographié sans accent par Jean-Baptiste Poquelin, fut changé au XIXe siècle en « Molière », ce que l’on ne fit pas pour d’autres écrivains, par exemple Jean-François Regnard ;
5) pourquoi, à Rouen, en 1643, c’est chez le notaire de Pierre Corneille, Me Cavé, que la troupe de l’Illustre Théâtre est allée faire confirmer la location et la mise en état d’une salle de spectacle ;
6) pourquoi avant l’installation à Paris en 1658 il n’est jamais question de la troupe de Molière, mais de celle de Charles Du Fresne, qui en était le chef, et de Madeleine Béjart, qui en était l’âme ;
7) pourquoi, peu avant la création de L’Etourdi et du Dépit amoureux, le poète à gages Dassoucy passa plusieurs mois en compagnie de la Troupe, avouant dans son livre autobiographique : « Je me vis plus riche et plus content que jamais » ;
8) pourquoi ce n’est peut-être pas une coïncidence si Corneille, qui ne fait jamais de voyage, décide en 1655 de prendre les eaux à Bourbon, à moins de deux jours de route de Lyon où est installée la troupe Du Fresne/Béjart qui crée L’Etourdi, première pièce "faite maison" ;
9) pourquoi en mai 1658 Thomas Corneille, dans sa correspondance avec son ami l’abbé de Pure, attend l’arrivée de Madeleine Béjart à Rouen ;
10) pourquoi en 1658 la troupe Béjart/Molière s’installe plusieurs mois à Rouen, où des « personnes de considération », selon La Grange, s’intéressent à Molière et « à sa gloire » ;
11) pourquoi Corneille et Molière montent tous les deux à Paris vers octobre 1658 ;
12) comment il fut possible à l’inconnu Molière de présenter des tragédies devant le Roi, la Reine mère et toute la Cour ;
13) pourquoi Molière dès le début de sa carrière, comme le constate Georges Couton, a « voulu se faire l’interprète de Corneille, voire s’imposer à Corneille comme son interprète » ;
14) pourquoi Molière a attendu trente-six ans et un long séjour à Rouen auprès de Pierre Corneille pour se lancer dans une carrière d’"auteur" ;
15) pourquoi Molière recommande à ses acteurs un jeu « naturel », exactement comme le firent avant lui Corneille et Floridor son comédien fétiche ;
16) pourquoi l’illustre Jodelet, à la carrière duquel les frères Corneille ont beaucoup contribué, accepte d’entrer dans une troupe de province qui n’a encore rien fait ;
17) comment et par qui fut organisé le lancement des Précieuses ridicules ;
18) pourquoi l’abbé de Pure, ami de Corneille, ne réagit pas quand est affirmé par Somaize, puis par Donneau de Visé, que Molière a, pour Les Précieuses ridicules, plagié sa pièce Les Précieuses ;
19) pourquoi Charles Du Fresne et Madeleine Béjart cessent de jouer un rôle moteur dans la troupe dès que Molière, associé à Corneille, entame sa carrière parisienne ;
20) pourquoi Le Médecin volant (1659), comédie similaire à celle de Molière, est publié par Edme Boursault, disciple préféré de Pierre Corneille ;
21) pourquoi le sieur Neufvillaine publie Sganarelle ou le Cocu imaginaire, dans une version meilleure que celle de Molière, et avant lui ;
22) pourquoi l’Avertissement de l’édition des Fâcheux (1661) précise que « tout cela ne fut pas réglé entièrement par une même tête », et Donneau de Visé écrit que « plusieurs de ses amis ont fait des scènes aux Fâcheux » ;
23) pourquoi les noms des personnages des Fâcheux (1661) sont, dans une proportion étonnante, ceux des personnages des pièces de Pierre Corneille avec lesquelles il a connu ses premiers succès ;
24) pourquoi l’Avertissement des Fâcheux (1661) fait référence aux règles d’Aristote qui concernent Corneille (ses adversaires lui reprochent de ne pas les respecter) et non Molière qui reste en dehors de ce débat ;
25) pourquoi, au risque de déplaire au Roi, l’Avertissement des Fâcheux réaffirme que cette comédie doit sa création à Fouquet et à Pellisson : le premier est le protecteur de Corneille, le second restera son ami ; l’un et l’autre ne sont rien pour Molière ;
26) pourquoi Molière pour l’inauguration du Palais-Royal crée Dom Garcie de Navarre, une pièce tout à fait cornélienne ;
27) pourquoi, le 25 avril 1662, Corneille écrit à l’abbé de Pure qu’il aide la carrière de la toute jeune Mlle Marotte (Marie Vallée) qui joua, comme « gagiste », la Georgette de L’Ecole des Femmes ;
28) pourquoi, alors que Corneille s’intéresse en 1662 à Mlle Marotte, deux pièces de cette même année traitent de l’amour d’un barbon pour une jouvencelle : Sertorius en février et L’Ecole des Femmes en décembre, la seconde faisant d’ailleurs allusion à la première ;
29) pourquoi les frères Corneille, en octobre 1662, ont définitivement quitté Rouen pour Paris ;
30) pourquoi, alors que le premier réflexe d’un écrivain est de différencier le plus possible ses créations, Molière donne des noms identiques à des rôles différents et ne représentant pas le même type de personnage, accumulant cinq Valère, quatre Clitandre, trois Cléante, autant de Climène, d’Eraste, d’Elise…;
31) pourquoi, à l’exception d’un propos de l’abbé d’Aubignac, suspect pour de nombreux moliéristes, aucun document ne prouve que Molière et les frères Corneille se sont fâchés vers 1662, d’autant que Molière continue de jouer comme si de rien n’était le théâtre de Corneille ;
32) pourquoi, comme l’écrit Roger Duchêne, « Molière touche une ou plusieurs parts selon des décisions et dans des proportions qui semblent varier selon les pièces, au gré des circonstances ». Le Registre de La Thorillière, ou le sieur Chevalier dans les Amours de Calotin, témoignent que Molière a « quatre parts » ;
33) pourquoi l’éditeur du Dépit amoureux, qui est aussi l’éditeur de Pierre Corneille, en offre un exemplaire à un haut magistrat, précisant que cette comédie est de « l’auteur le plus approuvé de ce siècle », formule qui, en 1662, surtout si l’on tient compte de son aspect moral, ne peut s’appliquer qu’à Pierre Corneille ;
34) pourquoi Grimarest, premier biographe, insiste sur le fait que Molière « était l’homme du monde qui travaillait avec le plus de difficulté », réaffirmant « comme je l’ai dit, il ne travaillait pas vite, mais il n’était pas fâché qu’on le crût expéditif » ;
35) pourquoi ce que l’exégèse moderne appelle la « Querelle de L’Ecole des Femmes » est au contraire une excellente stratégie commerciale au bénéfice de Molière et de Floridor, grands amis de Pierre Corneille ;
36) pourquoi La Critique de l’Ecole des Femmes défend le point de vue de Pierre Corneille en matière d’art dramatique et répond à ceux qui critiquent les chefs-d’œuvre qu’ils sont incapables d’écrire, c’est-à-dire d’Aubignac et ses séides ;
37) pourquoi, alors que se joue La Critique de l’Ecole des Femmes, laquelle selon les moliéristes attaque Corneille, Molière interprète à Versailles, devant le Roi, le Sertorius de Pierre Corneille. Dans les mois qui suivent, il représentera plusieurs œuvres de Corneille et créera sa tragédie Attila qu’il paie généreusement 2.000 livres ;
38) pourquoi c’est Molière qui déclenche l’« offensive contre l’Hôtel de Bourgogne » et non l’inverse. Logiquement, s’il y avait eu une véritable « guerre des théâtres », c’est la Troupe Royale qui aurait dû attaquer la nouvelle troupe encore fragile et lui reprocher son jeu trop commedia dell’arte ;
39) pourquoi Molière dans L’Impromptu de Versailles se moque des comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, mais n’attaque pas leur chef Floridor, grand ami de Corneille ;
40) pourquoi le célèbre comédien Montfleury porte devant Louis XIV, à l’encontre de Molière, la grave accusation d’inceste ;
41) pourquoi le privilège des Précieuses ridicules a été accordé pour cinq ans « sans que Molière y soit nommé » ou qu’il ait « mis son nom ni au titre ni au bas de la préface » (Arthur Desfeuilles) et pourquoi dans le Registre syndical, en ce qui concerne La Critique de l’Ecole des Femmes, « contre l’usage, on n’a pas indiqué le nom de l’auteur » comme le constatait Eugène Despois ;
42) pourquoi durant ce que les moliéristes appellent la « Querelle de L’Ecole des Femmes » Corneille, pourtant combatif et rancunier, n’a jamais écrit ou dit le moindre mot contre Molière, lequel, d’après les moliéristes, est son grand ennemi, alors qu’il a manifesté sa colère contre Scudéry, Maret, ou son mécontentement envers Racine… ;
43) pourquoi, s’il y a eu fâcherie entre Molière et les frères Corneille, ne possédons-nous aucune pique, aucune épigramme d’un clan ou de l’autre, alors que pour la mésentente bien réelle entre l’abbé d’Aubignac et Pierre Corneille, nous en avons plusieurs des deux adversaires ou de leurs partisans ;
44) pourquoi ni Chappuzeau en 1674, ni La Grange en 1682, ni Grimarest en 1705, ne font allusion à la prétendue « querelle » entre Molière et Pierre Corneille dont font si grand cas les moliéristes ;
45) pourquoi en 1663 l’écrivain Donneau de Visé, un ami de Molière, devient celui des frères Corneille que les moliéristes prétendent être les « ennemis » de Molière ;
46) pourquoi Donneau de Visé dit de Molière qu’il « peut passer pour le Térence de notre siècle », alors que Térence, pour tous les lettrés de ce temps, était, comme l’écrit Georges Couton, « le prête-nom, ou du moins le collaborateur, de Scipion Emilien et de Laelius » ;
47) pourquoi en 1663 Boileau dans ses Stances à M. de Moliere fait allusion à Cornélius Scipion qui fut le collaborateur secret de Térence auquel il compare Molière ;
48) pourquoi en 1663, dans sa Quatrième dissertation, d’Aubignac reproche à Pierre Corneille de s’être « abandonné à une vile dépendance des histrions [farceurs] », l’accuse d’être un « poète à titre d’office », autrement dit le collaborateur du Bouffon du Roi, et affirme qu’il est « Mascarille », sobriquet qui désigne Molière ;
49) pourquoi en 1663 Boileau ironise sur la « fertile veine » de Molière, constatant que « quand tu veux […] elle te vient chercher » ; et pourquoi dans ses commentaires sur ses Satires, par la plume de son disciple Le Verrier, il avoue que « L’auteur donne ici à son ami une facilité de tourner un vers et de rimer, que son ami n’avait pas, mais il est question de le louer et de lui faire plaisir. » ;
50) pourquoi il est naturel que Louis XIV ait été le parrain du premier-né de Molière. Il avait fait de même pour le farceur Dominique et le fera pour le bouffon-musicien Lully ;
51) pourquoi Louis XIV a toujours cantonné Molière avec la troupe des farceurs italiens de Scaramouche à la réputation scandaleuse ;
52) pourquoi, en plein scandale du Tartuffe, on annule les lettres patentes de noblesse de Corneille, alors qu’il est de notoriété publique que Louis XIII les lui a personnellement accordées et pourquoi Corneille ne récupère ses lettres patentes qu’après que Tartuffe, définitivement autorisé, eut triomphé ;
53) pourquoi existent de si grandes disparités de style entre les différentes pièces signées Molière, ainsi qu’à l’intérieur de chacune d’elles ; le moliériste Daniel Mornet, ne constatant aucune évolution dans l’œuvre de Molière, écrit : « Il y a un style de Regnard, un style de Marivaux, un style de Beaumarchais, même un style de Nivelle de la Chaussée, qui est détestable, ou un style des drames de Diderot, qui n’est pas meilleur. Il n’y a pas de style de Molière » ; de même pour Robert Garapon : « j’en viens à me demander s’il est vraiment légitime de parler du style de Molière » ;
54) pourquoi, selon son premier biographe Grimarest et Voltaire, Molière propose au jeune Jean Racine le plan d’une pièce et attend qu’il lui livre « un acte par semaine », ce qui a fait dire à son biographe André Blanc que Molière lui « impose » ce travail ;
55) pourquoi Molière est la seule personne du règne de Louis XIV à avoir suscité pamphlets, pièces de théâtre, épigrammes, rumeurs et anecdotes innombrables, jusqu’à être menacé physiquement plusieurs fois ;
56) pourquoi Molière, que son contemporain Le Boulanger de Chalussay a défini comme « le premier fou du Roy », a les vingt-six caractéristiques du Bouffon du Roi ;
57) pourquoi le blason de Molière, dont hérita sa fille Esprit-Madeleine, n’est pas le blason d’un écrivain mais celui d’un comédien – masques et singes –, et même d’un bouffon puisqu’il a pour champ l’émail héraldique tabou : le vert, couleur des bouffons.
58) pourquoi aucun écrivain n’a jamais songé à dédier une œuvre à Molière de son vivant ;
59) pourquoi La Fontaine, que l’on prétend un ami de Molière, n’a jamais publié une ligne sur lui ; pourquoi dans la Préface des Plaideurs Racine tient des propos très sévères sur Molière et la bouffonnerie ; pourquoi Boileau conclut son Art poétique (1674) par un éloge des bons écrivains duquel Molière est absent, comme il est absent de sa très longue correspondance ;
60) pourquoi le pamphlet anonyme L’Innocence persécutée renferme plusieurs passages qui rappellent Tartuffe ou les Stances de Polyeucte ;
61) pourquoi Le Misanthrope fait allusion au Livre abominable, aujourd’hui connu sous le titre L’Innocence persécutée ;
62) pourquoi Le Misanthrope, bien que commencé en 1664, n’a été représenté qu’en juin 1666 juste après que Paul Pellisson, secrétaire du ministre disgracié Fouquet et ami de Corneille, fut rentré en grâce auprès du Roi ;
63) pourquoi l’on profite du deuil que la Cour prend à la mort d’Anne d’Autriche pour ne jouer Le Misanthrope que devant le peuple ;
64) pourquoi Louis XIV décide le vendredi 14 août 1665, au plus fort des scandales causés par Tartuffe et Dom Juan, d’officialiser Molière dans sa fonction de Bouffon du Roi, permettant à ses comédiens d’être la « Troupe du Roy » ;
65) pourquoi Molière pratique, comme Corneille et lui seul, l’autocitation, et uniquement dans les œuvres qui ont un style cornélien ;
66) pourquoi jamais quelqu’un n’a témoigné avoir vu Molière travailler à une de ses pièces ;
67) pourquoi Molière s’est durablement associé avec Ribou « pirate de la librairie » (Couton), « libraire sans scrupule » (Mongrédien), « un corsaire » (Taschereau), alors que ce dernier est l’éditeur de tous ceux qui, selon les moliéristes, sont ses ennemis ;
68) pourquoi, bien que le théâtre de Pierre Corneille, boudé du public, rapporte peu d’argent, Molière continue de jouer ses tragédies et même d’en créer de nouvelles ;
69) pourquoi, si Pierre Corneille était le « grand chrétien » et l’adversaire de Molière que l’on prétend aujourd’hui, a donné Attila puis Tite et Bérénice à celui qui, surtout depuis Tartuffe et Dom Juan, est accusé de toutes parts d’être un « démon vêtu de chair » (l’abbé Roullé, 1664), un « homme et démon tout ensemble » (sieur de Rochemont, 1665), etc. ;
70) pourquoi le 20 août 1667 une mystérieuse Lettre sur la comédie de l’Imposteur, qui défend Tartuffe, paraît signée de l’initiale « C », connue pour être le poinçon de Pierre Corneille ;
71) pourquoi La Veuve à la mode de Donneau de Visé a été publiée sous le nom de Molière qui l’avait jouée, et cela sans que nous ayons écho du moindre désaccord entre les deux intéressés, ce qui prouve que Molière fut aussi le prête-nom de Donneau de Visé ;
72) pourquoi, si l’on tient compte des obligations au secret auquel étaient tenus le Service du Roi et le « bouffonnariat », ainsi que de la pratique institutionnalisée du prête-nom, il est naturel que la collaboration Corneille-Molière n’ait jamais été étalée au grand jour ;
73) pourquoi dans la préface de Tartuffe se lit l’expression « les spectacles de turpitude » que l’on trouve dans Corneille qui l’avait lu dans un ouvrage latin de Saint Augustin ;
74) pourquoi, que ce soit dans des préfaces, des épîtres ou par des confidences à ses proches, Molière n’a jamais fait part d’interrogations intellectuelles ni fait allusion à des difficultés d’inspiration ou d’écriture, seulement à des soucis de « Cocu » et de régisseur de théâtre ;
75) pourquoi après être tombé amoureux de Marquise du Parc, de s’être intéressé à Mlle Marotte, Pierre Corneille ressent pour Armande, selon Robinet, une « estime extrême » et écrit pour elle Pulchérie ;
76) pourquoi, pour composer l’essentiel de Psyché, Molière s’adresse à Pierre Corneille et non à Jean Racine, lui aussi au Service du Roi et plus à même que Corneille d’écrire dans le registre amoureux ;
77) pourquoi Armande fit recouvrir le cercueil de Molière du poêle des tapissiers et ne revendiqua pas pour le défunt le statut d’écrivain car, comme l’écrit Paul Mesnard, « au XVIIe, les savants, artistes et écrivains renommés étaient déjà organisés en corps. » ;
78) pourquoi Molière possédait au moment de sa mort à peine deux cents ouvrages, dont beaucoup lui furent offerts, alors qu’à cette époque chaque écrivain un peu fortuné, chaque bourgeois nanti en possédait un ou plusieurs milliers ;
79) pourquoi après le décès de Molière, « comme frappé par cette mort, Corneille, jusque-là en pleine activité, n’écrira plus qu’une pièce désolée, Suréna, thrène vengeur pour la mort du mal aimé », constate Michel Autrand ;
80) pourquoi, si Molière était le grand écrivain que prétendent les moliéristes, Louis XIV n’a pas imposé son favori à l’Académie française, ainsi qu’il l’a fait pour Furetière puis pour Boileau, d’autant que l’illustre assemblée avait d’elle-même dérogé à ses règlements, par exemple pour Pellisson élu en 1653 sans que sa candidature ait été mise au vote ;
81) pourquoi nous ne possédons de Molière aucun testament, aucun manuscrit de pièce ou de poésie, aucun carnet ni journal, aucun brouillon, aucune missive professionnelle, aucun message à ses collaborateurs et employés, aucune annotation de mise en scène, aucune lettre à ses éditeurs, aucun billet doux à celles qu’il a aimées, aucune correspondance manuscrite, aucune annotation dans les marges d’un livre, aucune dédicace et, plus inexplicable encore : aucune lettre citée ou éditée par un tiers ;
82) pourquoi Molière ne s’est pas préoccupé de donner à la postérité une version correcte de "ses œuvres", les laissant remplies de fautes et d’aberrations, contrairement à Corneille ou Racine ;
83) pourquoi seul Molière put imiter le style de Pierre Corneille, un style « inimitable » selon Racine ;
84) pourquoi l’écrivain François Davant, dans une lettre à Pierre Corneille en 1673, emploie les termes « votre associé » et « votre second » en parlant de Molière ;
85) pourquoi au XVIIe siècle l’Eglise n’est jamais regardante envers les comédiens ou farceurs tels le sulfureux Scaramouche, Du Croisy (qui interpréta Tartuffe), Montfleury (l’impiété et l’immoralisme des pièces qu’il "signait" firent scandale), La Grange (bras droit de Molière) ou Armande (accusée de prostitution), alors qu’au seul Molière elle refuse une sépulture chrétienne ;
86) pourquoi sa mort et son enterrement nocturne donnent lieu à un inquiétant rassemblement de foule, et suscitent des rumeurs contradictoires ;
87) pourquoi Grimarest, accusé de n’avoir pas dit tout ce qu’il savait de l’enterrement de Molière, répond : « J’ai trouvé la matière de cet ouvrage si délicate et si difficile à traiter que j’avoue franchement que je n’ai osé l’entreprendre. » ;
88) pourquoi, après la mort de Molière, Louis XIV, devenu un chrétien sincère, ne voudra plus entendre parler de lui, et pendant une quinzaine d’années n’assistera presque jamais à une représentation de ses spectacles ;
89) pourquoi, une fois Molière décédé, Louis XIV prend goût aux pièces de Corneille et les impose à la Cour ;
90) pourquoi Corneille, toujours à court d’argent, sollicita avant et après la période de sa collaboration avec Molière, jamais pendant, alors qu’il n’assume plus aucune charge, que ses deux fils officiers du Roi lui coûtent toujours plus d’argent et que la pension royale qu’il touche est insuffisante pour répondre aux besoins de sa famille ;
91) pourquoi Corneille, après le décès de Molière, par manque d’argent, loue d’abord un appartement plus petit, puis, toujours plus pauvre, habite rue d’Argenteuil remplie de mendiants et de prostituées ;
92) pourquoi les comédiens de Molière qui jouaient du Corneille plus que tout autre auteur (dernière création : Tite et Bérénice, 1670) cesse de le jouer une fois leur patron mort ;
93) pourquoi il est logique que Thomas Corneille ait été chargé par la veuve de Molière de versifier Le Festin de Pierre (Dom Juan) ;
94) pourquoi dans sa préface au Festin de Pierre Thomas Corneille, au lieu de nommer Molière, utilise la périphrase le « célèbre auteur sous le nom duquel cette comédie est toujours représentée » ;
95) pourquoi il est logique qu’en 1682 les œuvres complètes de Molière paraissent quatre mois après celles de Pierre Corneille ;
96) pourquoi il est naturel que le célèbre comédien Baron, ancien élève de Molière, se rapproche de Pierre Corneille et devienne lui aussi "auteur" de comédies. Ses contemporains vont l’accuser d’être, comme Molière, un prête-nom ;
97) comme s’en étonnait Georges Mongrédien, « alors que la littérature du XVIIe siècle est si abondante sur l’œuvre d’un Corneille et d’un Racine, pourquoi est-elle si pauvre sur celle de Molière ? » ;
98) pourquoi à la parution de La Vie de Monsieur de Moliere par Grimarest, (ouvrage de référence des moliéristes) dans lequel le Comique est présenté comme un « auteur » et un « honnête homme », Boileau, qui fut le collaborateur du Farceur, a déclaré : « il est fait par un homme qui ne savait rien de la vie de Moliere, et il se trompe de tout, ne sachant pas même les faits que tout le monde sait » ;
99) pourquoi vers 1687 La Grange a recopié, pratiqué des coupes et réécrit le Registre du Palais-Royal, à présent disparu ;
100) pourquoi Esprit-Madeleine Poquelin une fois mariée cacha comme un secret honteux qu’elle était la fille de ce Molière que Louis XIV avait tellement favorisé.
Ces cent anomalies biographiques, et bien d’autres, sont passées sous silence ou expédiées en quelques lignes lénifiantes, ce qui permet, comme le constate le moliériste Claude Bourqui, « de régler commodément le sort d’un champ de questions et de recherches indésirables. » (Les Sources de Molière, 1999, p. 8).
S’il est permis de juger une théorie au nombre de problèmes qu’elle résout, ou essaie de résoudre, la nôtre présente un intérêt certain. Mais nous connaissons par avance les réponses des partisans du dogme moliériste : « hypothèses gratuites », « inductions périlleuses », « identifications hasardeuses », « conclusions hâtives », « tissu d’inventions, d’approximations et d’erreurs », « catalogue d’inepties », « roman », « canular »… Toutes ces formules, nous les avons tirées des critiques que les moliéristes ont adressées à leurs confrères quant ceux-ci ne présentaient par leur « Molière » standard. Ces formules creuses circonscrivent le catalogue des réflexes conditionnés dont dépendent les « dévots de Molière ». Pour Georges Forestier, leur porte-parole, « se demander si Corneille n’a pas écrit les pièces de Molière revient à se demander si les chambres à gaz ont bien existé ! C’est du révisionnisme ! » Pour Claude Bourqui, porte-parole bis, prouver que Molière est bien le grand écrivain que l’on nous dit « ce serait comme demander à un scientifique de démontrer que l’eau est bien un liquide » (Propos recueillis par Delphine Peras, « Corneille fut-il le nègre de Molière ? » in Lire, février 2007). Nous voilà avertis. Nos thèses seront accueillies par un silence absolu que, par philosophie, nous considèrerons comme le témoignage d’un grand respect.
Si d’aventure les médias réussissent à provoquer un débat public, et que les thuriféraires officiels se voient contraints de s’expliquer sur « l’Affaire » (ce qui est une entorse à leur principe), ils se moqueront. Ils y sont parfaitement rôdés. Leurs réponses superficielles sont toutes prêtes et prêtes à tout. Dans un parfait consensus académique ils n’ont jamais cessé, au fil des décennies, de couvrir d’opprobres qui ose contredire le dogme. Leur intransigeance est telle qu’ils vont jusqu’à se déchirer entre eux : ainsi Paul Lacroix à l’adresse de Louis-Auguste Ménard qui eut le malheur de découvrir le manuscrit de L’Innocence persécutée (1665) : « outrager l’honnête Molière et vouloir en faire le dernier des hommes, c’est plus que de la hardiesse et de la sottise, c’est du vertige et de l’aberration. O Molière, pardonne à ce malheureux ; il ne sait pas ce qu’il fait ! » (in Le Moliériste, 1884, n° 62, p. 37). Ou bien Georges Monval à l’encontre d’Auguste Baluffe qui eut l’audace de titrer le résultat de ses recherches : Molière inconnu (1886) : « cette étonnante production, qui dépasse en extravagance tout ce qu’on pouvait attendre d’une imagination enthousiaste, mais débridée. Molière inconnu ! […] Nous ne le suivrons dans aucun de ses problèmes. Son livre est de ceux qu’on exécute sommairement. A quoi bon le réfuter en détail ? Ses erreurs sont si grossières qu’elles ne sauraient tromper personne. » (in Le Moliériste, 1886, n° 84, p. 368).
Voilà comment le dogmatisme transforme un problème d’histoire littéraire et politique en un flot d’injures. Les moliéristes qui ont pignon sur rue et chaire à l’Université exigent des preuves impossibles à apporter, sans même se rendre compte que ces preuves, ils ne les ont pas davantage. Mais ils ont le monopole de la parole médiatique et trois puissants lobbies qui les soutiennent : la Sorbonne, la Comédie-Française et les professeurs de français de l’Ecole publique, lesquels, dans leur grande majorité, enseignent les programmes scolaires sans remettre en question leurs présupposés.
Leurs contradicteurs, que l’on réunit sous le terme cornéliens, n’ont que leurs interrogations, leur ténacité et l’intérêt d’un lectorat toujours plus curieux et ouvert à la discussion.